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Gracchus  Babeuf

« Le plus vieux complot de la partie contre le tout » 

 

                       Portrait de François-Noël Babeuf

         dessin d'Henri Rousseau, gravure d'Émile Thomas,

  Grands hommes et grands faits de la Révolution française            (1789-1804)" d'Augustin Challamel et Désiré Lacroix,

 

     Editions Furne, Jouvet & Cie, Paris, Magasin Pittoresque,

                                      1889

« Les affreux mystères de l'usurpation des nobles »

 

 

 

 

François-Noël Babu naît le dimanche 23 novembre 1760 dans une famille modeste à Saint-Quentin, dans l'Aisne. Ce nom de Babu figure sur son acte de baptême, car "boeuf" se dit "bu" en picard, soit Babœuf, orthographié Babeuf dans les actes officiels et par la famille elle-même (cf. Victor Advielle, 1833-1903,  Histoire de Gracchus Babeuf et du babouvisme. Tome 1, 1884 : 2),   Réédition du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques (C.T.H.S), 1990, disponible sur   Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5418q/f1.item.zoom

Il est l'aîné de treize enfants dont la plupart (neuf au total) décéderont en bas-âge.  En 1772, à l'âge de soixante ans, son père, Claude Babu, "employé des fermes du roy", épousera Marie Catherine Anceret, vingt ans. Mais, après la naissance de François-Noël, il perdra son emploi et ce dernier ne pouvant pas, faute de moyens, suivre un enseignement scolaire, c'est son père qui fit son éducation, et ce de manière très sévère : "L’instruction a coûté furieusement cher à mes épaules, écrit-il, car pour m’enseigner ce qu’on ne savait pas on s’y prenait assez rudement et je me rappelle parfaitement encore le ton soldatesque et les gestes terriblement contondants avec lesquels on a je ne dis pas brutalisé et rebuté, mais atrocement martyrisé mon enfance."   

Babeuf, Lettre du 22 février 1788 à un abbé de Saint-Quentin (l'abbé de Lartigue probablement), IML B 7, Archives centrales de l’Institut du Marxisme-Léninisme (IML), Moscou, ex Archives Marx/Engels, traduction française, in  "Babeuf (1760-1797), Buonarroti (1761-1837), pour le Deuxième Centenaire de leur naissance", collectif, Société des Etudes robespierristes,  imprimerie Georges Thomas à Nancy,  1961)

         l'abbé de Lartigue         chanoine de la paroisse Sainte-Marguerite à Saint-Quentin. En 1790, Babeuf le sauvera de la colère d'une foule de villageois, venus piller son appartement, suite à une question de vente de blés. Babeuf  écrira  "Precis historique sur M. l'abbé de Lartigue, chanoine de l'Eglise Royale de Saint-Quentin, décédé le 11 septembre 1790 par M. Néret, ancien Mayeur de la Ville de Saint-Quentin, le 30  septembre 1790". S. 1, Noyon,  Devin, 1790.

Babeuf fut donc toute sa courte vie un autodidacte. On ne sait presque rien de l'enfance et de la jeunesse de Babeuf, "enveloppées d’un épais voile de brouillard(Daline, 1963), dira Viktor Moiseevitch Dalin  (Daline, Виктор Моисеевич Далин1902-1985), sans doute le plus grand connaisseur de Babeuf  et du babouvisme. De plus, son fils Robert (né le 29 septembre 1785) qui se fera appeler Émile plus tard, a voulu quelque peu enjoliver l'histoire familiale. Il a, par exemple, nié que sa mère était femme de chambre, ce qu'elle était vraiment (Alfred Espinas, "La Philosophie sociale du XVIIIe siècle et la Révolution", Paris, Félix Alcan,  1898, p. 199 ),   en ligne sur Gallica :

                                          https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k80081f.pdf

 

        histoire familiale       :    "Les deux plus jeunes fils de Babeuf sont connus par quelques actes dont les archives ont gardé le souvenir. Ils nous apparaissent comme des patriotes et des démocrates, mais cela n’en fait pas pour autant des adeptes des idées sociales de leur père : le dernier fils, Caïus, né chez l’épouse de P. N. Hésine au moment du procès de Vendôme, mourut en 1814 dans la défense de Paris ; le fils cadet, Camille, ouvrier orfèvre au chômage en 1813, se suicida de désespoir en 1815 lors de l’occupation de Paris par les alliés".

 

Claude Mazauric, Après vendôme, les idées de babeuf dans la mémoire et l’histoire, Colloque de la Société archéologique scientifique et littéraire du Vendômois, 1999 :

http://www.vendomois.fr/societeArcheologique/ressources/bulletins/Bulletin1999.pdf
 

 

 

Comme beaucoup d'enfants de familles pauvres, Babeuf sera obligé de travailler jeune, à quatorze ans, exerçant l'activité pénible de terrassier entre 1774 et 1777, au "canal de Picardie" (lettre du 22 février...op. cité), sans doute , le canal Saint-Quentin, entre l'Oise et la Somme, un travail difficile qui lui fera rechercher à chercher "quelque moyen moins pénible de pourvoir à ma subsistance.(op. cité).  Vers novembre 1777, il arrive à Flixecourt, dans la Somme, pour travailler comme apprenti chez Me Henri Joseph Hullin, notaire, "féodiste" (feudiste),  avant d'obtenir un maigre salaire, probablement à compter de mars 1779, qui le poussera à chercher une meilleure situation  (Dommanget, 1968).  En 1781, toujours comme feudiste, il se met au service de Louis-Alexandre Aubé de Bracquemont, au château de Damery, dans le Santerre,  entre Amiens et Saint-Quentin, où il s'installe et travaille aussi pour différents seigneurs, à Andechy, Quénoy, Armancourt, Grivilé, etc. (Pelletier, 1965).  Il y rencontrera sa future femme, Marie-Anne Victoire Lenglet, qu'il épousera le 13 novembre 1782. Elle est native de Roy, commune voisine de Damery, et exerce au château l'activité de femme de chambre. Babeuf quittera son emploi vers 1783 et ouvrira à Roye son bureau de feudiste et y installera sa famille. C'est à cette époque qu'il écrit le premier ouvrage qu'on connaît de lui, Mémoire sur les Chemins de la province d'Artois (Advielle,  op. cité : VII). 

En 1786, travaillant comme commissaire à terrier (géomètre), ou feudiste (spécialiste du droit féodal), toujours pour différents seigneurs, il écrit différents ouvrages professionnels, comme le "Mémoire peut-être important pour les propriétaires de Terres et de seigneuries ou Idées sur la manutention des fiefs", rédigé à partir de 1785 mais imprimé le 16 avril 1786 par Jean-Frédéric-Alexis Devin (1747- 1828), à Noyon, "qui l'appelait volontiers « son cher compère »" (Advielle, op. cité : 74)  où il parle de ne pas "perdre de vue les justes intérêts des Seigneurs". Ce mémoire n'était peut-être qu'un sommaire pour "l’Archiviste-terriste, ou traité méthodique de l’arrangement des archives des inventaires, des titres et des terriers d’icelles, des plans domaniaux, féodaux et censuels" (30 octobre 1786). Il écrit encore deux autres ouvrage de feudiste cette année-là, "Description d’un ordre méthodique (IML, B 23) et "Discours sur les causes des desordres qui se remarquent trop souvent dans les titres des Seigneuries".

Babeuf manifeste à certains endroits une grande prudence, mais à d'autres, transparaît clairement déjà, sa recherche de justice et d'égalité, quand il préconise, toujours à propos des intérêts des personnes, de tendre "également à la conservation de ceux du pauvre paysan qu'on a trop souvent oubliés". Il va même plus loin, dans le domaine politique, quand il affirme que les fiefs domaniaux doivent demeurer "des corps perpétuellement isolés, qui n’ont de rapport qu’avec le fief dont ils relèvent, et non avec ceux appartenant au même maître ; d’ autant que de telles relations ne peuvent être que momentanées , en ce qu’elles ne sont fondées que sur des conventions sociales, d’un genre susceptible de changement par la seule volonté des citoyens. (Babeuf,  Mémoire peut-être important..., op. cité).  Il s'exprime même sur différents sujets touchant à la démocratie :

"l’instruction n’est pas d’ordinaire le partage du plus grand nombre, et pourtant, la  plupart du temps, c’est l’avis de ce plus grand nombre qui prédomine, parce qu’on a  partout la manie de la pluralité des voix."

"Les sots imposent donc fréquemment la loi aux sages, et bien de spropositions très raisonnables sont rejetées par la raison qu'elles ne sont pas du goût des premiers, ou bien encore parce qu'ils ne les comprennent pas."

"On traite de novateurs et de gens à système les personnes dont les idées s'élèvent au-dessus de celles de la multitude ; et, d'un autre côté, la paresse naturelle aux hommes, les porte constamment à donner la préférence à ce qu'ils connaissent ou pratiquent de longue date, uniquement parce qu'ils y sont accoutumés, qu'un changement d'habitude est toujours un dérangement, et que tout dérangement suppose une fatigue ou un effort. La majorité est toujours du parti de la routine et de l'immobilité, tant elle est inéclairée, encroutée, apathique"   Babeuf,   Discours sur les causes..., in Advielle,  op. cité : 42). 

Ces dernières remarques, Babeuf les pense sans doute dans le cadre politique, car, sur le plan scientifique Babeuf ne semble pas du tout curieux des inventions et des techniques de son temps,  que ce soit les montgolfières ou les ballons qui connaissent un succès à Arras en 1787,  les débuts du magnétisme et de l'électricité par Coulomb, vers 1785, ou encore  la vaccine, vers 1796. 

Babeuf confiera quelques années plus tard que c'est bien au travers de son travail de feudiste qu'a grandi sa révolte des  injustices  sociales  : 

"J'étais féodiste sous l'ancien régime, et c'est la raison pour laquelle je fus peut être le plus redoutable fléau de la féodalité dans le nouveau ; ce fut dans la poussière des archives seigneuriales que je découvris les affreux mystères des usurpations de la caste noble. Je les dévoilai au peuple par des écrits brûlants, publiés dès l'aurore de la révolution. Mon département en fût électrisé, il se fit une insurrection contre les droits féodaux, on n'en paya plus trois ans avant le décret définitif qui les supprime ; le peuple me bénit, et la horde nobiliaire m'exécra. Sa rage contre moi a augmenté lorsque je prouvai le droit des citoyens à partager les biens communaux, et que je fis encore effectuer ce partage deux ans avant le décret. Ce fut encore moi qui insurrectionnai, en 89, contre les aides et gabelles, et qui fis donner une chasse générale à tous les proposés (sic) des publicains"    

 

Babeuf, Le Tribun du Peuple ou Le Défenseur des Droits de l'Homme en continuation du Journal de la Liberté de la Presse, N° 29, du premier au 10 Nivôse, l'an 3  de la République (30 décembre 1794).

 

Ce propos répond à la riposte du sénateur Edmond-Louis-Alexis Dubois-Crancé (1747 - 1814), accusé par Babeuf "de coopération à la rapsodie aristo-fédéralisto-fréroniste, intitulée : Journal des Lois, par Galletty", où Dubois  répond "dans le numéro 811 de cette pauvreté". 

   Galletty    :    Guglielmo Francesco Galletti († 1798),  imprimeur, journaliste, qui fonde le Journal des Lois de la République une et indivisible en 1792 avec un autre député, Charles-Nicolas Osselin (1752 - 1794). 

Les historiens du babouvisme ont montré, par ailleurs, qu'au-delà de son métier, les treize années de la vie active de Babeuf en Picardie ont été très importantes dans la formation de ses  idées, point mis particulièrement  en valeur par Maurice Dommanget dans ses Pages choisies de Babeuf.  Dans la préface qu'il rédigea pour l'ouvrage,  Georges Lefèbvre ne manquera pas de reconnaître que la pensée communautaire de Babeuf s'est développée "parmi les paysans de la plaine picarde où son esprit s’est formé" (in Dommanget, Pages choisies de Babeuf, Paris, Librairie Armand Colin, 1935, p. 10). D'autre part, Robert Legrand a bien montré, comme les propos de Babeuf qui viennent d'être cités le laissent entendre, que Babeuf  était en Picardie un leader très estimé et très actif (Legrand, 1981)Par ailleurs, c'est aussi par ses lectures que Babeuf approfondit ses conceptions sociales. Georges Lefebvre affirmait : "L'idée communiste prit naissance au cours de ses lectures, il la doit à Rousseau, à Mably, probablement à Morelly surtout( G. Lefebvre,  Les origines du communisme de Babeuf,, exposé au IXe  Congrès International  des Sciences Historiques, C.I.S.H,  à l'UNESCO,  27 août - 3  septembre 1950).  Daline précisera qu'il lit, médite et annote le Contrat social de Rousseau, qu'il tient ses Confessions pour un "chef d'oeuvre d'analyse", qu'il établit une critique serrée du Discours sur l'inégalité..., qu'il emprunte à Mably sa formule d'"Egalité parfaite" et enfin, que l'influence de Morelly, conformément  aux affirmations de Viacheslav Petrovitch Volgin (Volguin), est beaucoup plus tardive (Soboul, 1966).  

Du 1er juin de la même année date le fameux brouillon de lettre adressé à Dubois de Fosseux, devenu l'année précédente secrétaire perpétuel de l'Académie Royale des Sciences et des Belles Lettres d'Arras, dont Robespierre était alors le directeur depuis février 1786. Alors que Robespierre ne sera pas très connu avant 1789, le lien tout neuf de Babeuf avec de Fosseux lui permet de connaître déjà l'engagement politique de Robespierre, au travers de son discours du  27 avril 1786 prononcé à l'Académie, dont le sujet était le point de législation relatif à l'état et au sort dévolu aux bâtards (cf. Louis Jacob, Un éloge inconnu de Robespierre académicien, Annales Historiques de la Révolution française, octobre 1950). Babeuf, dans la réponse qu'il fait à  Dubois ne pouvait alors que couvrir d'éloges cet "avocat des pauvres" (selon l'expression de l'avocat Desmazières, cité par Babeuf), menant un combat contre les préjugés et les injustices :

 

"il sait, comme nous que la plupart du temps les bâtards sont des enfants de pauvres filles et de « jeunes gens » fils de famille que leurs parents déshériteraient s'ils avaient le malheur de les mésallier pour ne pas commettre une infamie, pour ne pas se souiller d'un crime. Il sait comme nous que la grande fabrique des bâtards est dans les couvents, et que chez les deux sexes le vœu de célibat n'est pas un vœu de chasteté...je sens que c'est un homme d'une probité exacte et d'un rare désintéressement."   (IML, N . 654, f° 223, p. 29).  

 

La correspondance entre Dubois et Babeuf s'échelonne de novembre 1785 à mars 1788, et Maurice Dommanget affirme qu'elle est décisive pour Babeuf dans sa formation intellectuelle, en particulier dans l'approfondissement de la pensée de Rousseau, de Mably ou de Morelly.   Dans le brouillon du 1er juin, toujours, Babeuf commentera les résultats du concours de l'Académie d'Arras, sur l'utilité de la division des fermes et propose déjà un mode collectif d'existence et de travail sur de grandes terres non divisées :   

 

" Il vaut mieux pour la moralité et pour le bonheur des habitants des campagnes, leur faciliter les moyens de se réunir que de les laisser se tenir à l’écart les uns des autres, chacun dans son trou […] Dans le contact continu, tout dessein suspect, toute action a un témoin ; la chaumière ne menace plus la chaumière, et le château peut être en parfaite sécurité ; plus de larron, plus d’incendiaire, plus de potence, plus de bourreau. Une foule de préjugés et des superstitions dangereuses ne tardent pas à disparaître ; car où des hommes se sont réunis pour vivre ensemble, la raison vient bientôt s’asseoir parmi eux […]

Gracchus  Babeuf, Brouillon de lettre de juin 1786  ( Daline et al, 1977 :   86).

Mais Babeuf n'eut pas le courage d'adresser la lettre telle quelle et adressera un texte très édulcoré où il tient encore "les partageux pour  insensés du point de vue économique"  (Markov, 1965).

  l'Académie d'Arras   : Y sera accueillie comme membre, en février 1787, Marie Le Masson Le Golft (1749-1826), havraise, institutrice, naturaliste, auteure en particulier du curieux Balance de la Nature de 1840, et l'historienne et journaliste parisienne Louise-Félicité Guynement de Kéralio-Robert, une des premières femmes, peu féministe (Geoffroy, 2006), qui fera suivre pourtant son nom marital de celui de naissance et sera fondatrice d'un journal, Journal d'Etat et du citoyen.   L'accueil de ces deux femmes était conforme au vœu de Robespierre et de Fosseux d'établir la mixité au sein de leur Académie, volonté réelle d'émancipation des femmes mêlée de galanterie et de paternalisme :  

"Il faut l’avouer : l’admission d’une femme dans une Compagnie littéraire fut regardée jusques ici comme une espèce de phénomène. La France et l’Europe entière en offraient très peu d’exemples. Empire de l’habitude et peut-être la force du préjugé semblaient opposer ces deux obstacles aux vœux de celles qui pouvaient aspirer à prendre place parmi vous. Deux femmes aimables et instruites daignaient cette année vous adresser les leurs et vous ne balançâtes pas un instant à les exaucer. Leur sexe ne leur fit rien perdre des droits que leur donnait leur mérite. Que dis-je, leur sexe vous parut sans doute un mérite de plus.  (…) aurais-je à combattre ceux qui, voulant condamner toutes les femmes à l’ignorance et à la frivolité regarderont comme un scandale tout ce qui supposera en elles un goût particulier pour les connaissances utiles ? Je me garderai bien de renouveler cette grande question qui serait elle-même le scandale d’un siècle éclairé."

Réponse de Robespierre au discours de Mme Louise de Keralio devant l'Académie d'Arras, 18 avril 1787, Œuvres de Maximilien Robespierre, Tome XI, compléments (1784-1794), Editions du Centenaire de la Société des Etudes robespierristes.

Suite à ces annonces, Babeuf prendra sa plume pour aller dans le même sens (galanterie comprise), car l'égalité qu'il prône ne concerne pas seulement les pauvres et les riches, mais toutes les formes d'inégalités :

" La femme ne se fût pas réfugiée dans ces tristes imitations, si l’on n’avait pas tué son génie ; il y aurait eu alors une littérature de femme, une poésie de femme, une musique, une peinture, une sculpture de femme ; en regard et à l’égal du génie de l’homme, se fût élevé le génie de la femme avec le caractère qui lui est propre et les deux sexes auraient pu s’admirer et se charmer réciproquement. Que de bonheur et de jouissances nous y aurions gagnées !" 

"La vraie civilisation s’arrête et se fixe majestueusement un niveau, là est marqué le terme de toutes les misères, de tous les gémissements, de tous les sanglots, de tous les grincements de dents. Là seulement, quand tous sont rassurés sur leur sort, là le but de la société est réalisé, puisqu’à moins d’être une ligue hostile aux principes de la justice, elle doit être instituée à cette seule fin que le faible ne soit pas plus malheureux que le fort, la femme plus malheureuse que le mari, la mère que le père, les enfants que le père et la mère, les sœurs que les frères, les cadets que les aînés ; le bonheur des individus, des familles, des peuples, des sexes ne peut être qu’un effet de l’égalisation : l’égalisation perfectionne et ne détruit rien que ce qui détruit. Tôt ou tard, elle détruira la servitude de la femme ; elle fera proclamer son affranchissement. Quelles seraient les conséquences de cet affranchissement, quelles lois nouvelles deviendraient indispensables pour qu’il n’ait que de salutaires effets ? ce sont là des questions que (sic) je ne suis pas en mesure de répondre, mais il faudra bien y songer quelque jour."    (Daline et al, 1977).

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                                               Portrait de Babeuf 

     collection Charavay (une famille de libraires collectionneurs depuis 1831)

       Alfred Espinas, "La philosophie sociale du XVIIIe siècle et la révolution"

                                            Editions Félix Alcan      1898.

Babeuf propose alors de créer des "fermes collectives" qui seraient des vraies "communautés fraternelles", où "50, 40, 30, 20 individus viennent à vivre en association sur cette ferme autour de laquelle, isolés qu'ils étaient auparavant, ils végétaient à peine dans la misère, ils passeront rapidement à l'aisance. (…) Emietter le sol par parcelles égales entre tous les individus, c'est anéantir la plus grande somme des ressources qu'il donnerait au travail combiné."

La même année, Dubois pousse notre géomètre-arpenteur à proposer des questions pour les futurs programmes de son académie. Babeuf, lui en envoya trois, le 21 mars. C'est la dernière qui retint particulièrement l'attention du Secrétaire :

"Avec la somme générale de connaissances maintenant acquise, quel serait l’état d’un peuple dont les institutions seraient telles qu’il régnerait indistinctement entre chacun de ses membres individuels la plus parfaite égalité, que le sol qu’il habiterait ne fût à personne, mais qu’il appartînt à tous ; qu’enfin tout fût commun, jusqu’aux produits de tous les genres d’industrie. De semblables institutions seraient-elles autorisées par la loi naturelle ? Serait-il possible que cette société subsistât, et même que les moyens de suivre une répartition absolument égale fussent praticables ?"

Un peu plus tard, Dubois fait connaître à Babeuf l'ouvrage utopiste de Claude-Boniface Collignon († 1819 ), "L’avant-Coureur du changement du monde entier par l’aisance, la bonne éducation et la prospérité générale de tous les hommes ou Prospectus d’un mémoire patriotique sur les causes de la grande misère qui existe partout et sur les moyens de l’extirper radicalement" (Londres, 1786). L'ouvrage présente un certain nombre de points qui seront partagés par les Babouvistes : "tout sera en commun ; tous les individus des deux sexes seront nourris par l'Etat ; ils recevront tous les jours, leur vie durant, pour déjeuner et dîner , des objets de consommation qu'on détermine ; plus de prisons, liberté de conscience, etc.(Advielle, op. cité : 30).  Dubois lui  en résume, par lettre, ces grands traits et la réponse de Babeuf montre bien que ces idées ne lui sont pas étrangères et que, malgré leur apparence utopique, elles lui plaisent encore plus que celles de Rousseau : 

"Il me semble que notre Réformateur fait plus que le citoyen de Genève, que j’ai ouï traiter quelquefois de rêveur. Il rêvait bien à la vérité. Mais notre homme rêve mieux. Comme lui il prétend que, les hommes étant absolument égaux, ils ne doivent posséder rien en particulier, mais jouir de tout en commun et de manière qu’en naissant, tout individu ne soit ni plus, ni moins riche, ni moins considéré qu’aucun de ceux qui l’entourent. Mais loin de nous renvoyer comme M. Rousseau, pour exister ainsi, au milieu des bois, nous rassasier sous un chêne, nous désaltérer au premier ruisseau et nous reposer sous ce même chêne où nous avons trouvé d’abord notre nourriture, notre Réformateur nous fait faire quatre bons repas par jour, nous habille très élégamment et donne à chacun de nous autres, pères de famille, de charmantes maisons de mille louis. C’est là avoir bien su concilier les agréments de la vie sociale avec ceux de la vie naturelle et primitive. (...)  l’auteur (…) me paraît original à la vérité, mais son originalité me plaît et je suis fort éloigné de blâmer ses vues et ses intentions, dont je voudrais bien connaître les particularités. Il sera vraisemblablement persiflé par la multitude mais peut-être serait-il encore possible qu’il rencontrât quelques hommes qui comme lui fussent pénétrés des mêmes sentiments d’humanité et de patriotisme." 

Babeuf ajoute à la proposition du réformateur une disposition qui lui tient à cœur, à savoir la suppression de l'hérédité des biens, pour qu'elle profite à tous comme le reste, et s'exclame : « Eh bien ! Vivat ! Pour moi, je suis décidé à être un des premiers émigrants qui iront peupler la République nouvelle ! »"

Le 27 octobre 1786, est  imprimé le Prospectus de l'Archiviste-Terriste,  dont une copie est envoyée à Dubois de Fosseux, et le censeur royal lui en demanda des développements. C'est ce qui, semble-t-il, le motiva pour travailler son grand projet de Cadastre perpétuel entre janvier et mai 1787  En mars, il envoie à Dubois un exemplaire d'une brochure intitulée La Constitution militaire, datée de 1786, dont il prétend qu'il a été écrit par quelqu'un de sa "connaissance" et dont il lui demande se s'intéresser à sa  publicité. En fait, il y a fort à parier qu'il a été écrit par Babeuf lui-même (Advielle, op. cité : 29).  Le 4 mai, il descend à Paris pour présenter son projet à l'Assemblée des notables, convoquée par louis XVI, mais il n'y parviendra pas. C'est pendant ce séjour qu'il fait la connaissance de Jean-Pierre Audiffred ("Audiffret"dans  Advielle, op. cité : 31), riche marchand, négociant de la rue Quincampoix, à Paris, mais aussi mathématicien et géomètre, et, peut-être aussi, du chevalier James (parfois Jean, Jean-Jacques) Rutledge (ou Rutlidge, 1742-1794), journaliste pamphlétaire d'origine irlandaise et écrivain aux multiples pseudonymes (Werb,  Rutolfe de Lode, etc.), fondateur du journal Le Creuset en 1791,  militant hébertiste en 1793. 

Il écrit une brochure en forme de pamphlet contre les riches, dont malheureusement nous n'avons pas la trace : "Le peuple éclairé sur ses vrais intérêts  ou Exposition de la politique captieuse des privilégiés de tous les ordres dans les circonstances présentes". 

De retour à Roye le 23 mai, la situation financière de Babeuf ne s'améliorera pas, au contraire. Le problème est que la famille Billecocq était aussi nombreuse que puissante à Roye. Elle contrôle alors le processus électoral et cherche à nuire à Babeuf de nombreuses manières, comme en lui payant cent louis une  facture égale à 12.000 livres, et qui causera la ruine du feudiste, qui faisait travailler beaucoup de commis à son cabinet. C'est aussi elle qui, probablement, aura mis des bâtons dans les roues à sa candidature à la tête de la loge maçonnique de Roye, 'L'heureuse rencontre", dont les Billecocq faisaient partie. A tout cela s'ajoute le malheur de perdre sa fille Sophie, qui n'a pas cinq ans, et qui, tombée par accident dans un baquet d'eau bouillante, en juillet 1787, est gravement brûlée aux hanches et meurt le 14 novembre de la même année.

Dans une lettre de la fin juin-début juillet 1787 à Babeuf,  Dubois regrette que l'on n'ait encore donné "à la Nation un Code uniforme", et d'être encore sous des lois "qui légitiment dans telle province ce qui est défendu dans telle autre", et Babeuf y réagit par une très longue lettre, tant il est déjà convaincu que l'égalité véritable entre les hommes doit aller beaucoup plus loin et qu'il désire qu'on procure "à tous les individus indistinctement dans tous les biens et les avantages dont on peut jouir en ce bas monde, une position absolument égale.

Au tout début de ce mois de juillet, il écrit une lettre à Dubois dans laquelle il lui parle d'un mémoire, dont il ne précise pas l'auteur. Advielle songe à une critique de l'esclavagiste Moreau de Saint-Méry (Advielle, op. cité, p 34) qui traite "des indignités de la part de notre espèce, desquèles, grâces à notre parfaite civilisation actuèle, notre continent n'ofre plus d'exemple. Mais ce qui est encor bien déplorable , c'est que ce sont encor nos frères les plus proches qui se trouvent être les fauteurs de ces indignités et qu'ils nous forcent, par leur criminelle conduite, de reconaître, de plus en plus, que c'est nous seuls qui avons transmis, dans un autre hémisphère les vices horribles qui dégradaient le nôtre..." (Babeuf, lettre à Dubois de Fossieux du 3 juillet 1787, in Advielle, op. cité : 33).  Babeuf, à la suite de Rousseau et de bien d'autres avant lui, partage cette nostalgie d'une "tère qui, jusqu'alors, avait conservé, avec son extrême simplicité, toute la candeur et la pureté des premiers âges..

Dans une autre lettre à Dubois, Babeuf  traite de diverses injustices, dont les privilèges des droits d'aînesse : "...l'on ôta presque la subsistance aux cadets pour combler l'aîné de superfluités..." ou des distinctions sociales : "De là l'origine des soi-disans nobles et cèle de ces distinxions révoltantes dans tous les ordres de la société. Quiconque fut moins féroce, moins rusé ou plus malheureux en combatant, ne pût être que le serviteur et l'objet du mépris des autres. De là, encore, la formation de ces codes bisares, qui servirent aux usurpateurs de titres confirmatifs, qui légitimèrent leurs pillages... 

 

"...regardés par la classe victorieuse come ne formant en quelque sorte qu'une classe très inférieure de l'espèce humaine." 

 

(Babeuf, lettre à Dubois de Fossieux du 5 septembre 1787, in Advielle, op. cité : 33 - 35).   

Entre ce moment et la dernière lettre de Dubois datée du 11 mars 1788, Babeuf se fatigue peu à peu de beaucoup de sujets littéraires ou futiles que lui impose Dubois à un rythme effréné, mais il est aussi très occupé et ne parvient plus  lui accorder autant de temps. 

En 1788il entre en conflit avec des clients comme le comte de Castéja et le marquis de Soyécourt, pour qui il avait engagé des frais pour réaliser le terrier (deux commis sur huit : il en aura jusqu'à vingt). Là encore, Billecocq, présidant la Cour de Roye, causera sa perte : "Je me vis sans occupation et sans argent (…) Je sauvais mes meubles avec beaucoup de peine de cet horrible naufrage" (Babeuf, in Daline, op. cité)Cela ne l'empêcha pas, pourtant, de déployer ensuite beaucoup d'énergie et d'idées pour secouer ce joug dans sa région, nous allons le voir bientôt. 

En 1789, Babeuf continue d'inonder les assemblées régionales de pétitions diverses, comme celle sur la mendicité, en travaillant le plus possible, encore une fois, à leur donner une dimension nationale. Babeuf est un des premiers à associer les travailleurs salariés de son époque à une classe sociale particulière :  "Il serait dur de dire, et même de penser, que toutes les classes d’habitants qui n’ont pour subsister que des salaires ne forment point une partie intégrante de la population qui constitue la nation", ou encore "la classe particulière des ouvriers"   (Babeuf, in Daline, 1963).  

 

Le 19 mars, Babeuf participe à enrichir les cahiers de doléances. A la convocation des Etas-Généraux, il "avait déjà rédigé quelques articles pour les Cahiers du Bailliage de Roye, par lequel il votait sa mort comme fonctionnaire, puisqu'il proposait l'abolition des fiefs, le rachat des censives, la suppression du droit d'aînesse, et quelques restrictions à l'autorité paternelle, abusive, suivant lui, au delà de la majorité des enfants.  Il propose aussi de substituer aux impôts de toute espèce existants, une contribution unique, également répartie, et d'établir une éducation nationale ; mais Billecocq, président de l'Assemblée nationale, protesta, et ces motions furent ajournées, puis repoussées." (Advielle, op. cité : 52)

"Je m’aperçus sans peine quel nouveau degré d’indignation s’élevait dans l’âme des despots contre l’audacieux plébéien qui osait faire tout haut profession d’une doctrine toute à l’avantage du plus grand nombre."  (Babeuf, in Daline, op. cité)

Début avril, en réaction à un discours prononcé par Alexandre de Lameth  (Alexandre-Théodore-Victor, comte de Lameth, dit, 1760-1829) à Péronne, dont il sera député de la noblesse aux Etats Généraux, Babeuf écrit une critique contre le chevalier : 

"Les communes... rentrées dans leurs droits...sentiront que le gouvernement monarchique est le seul qui convienne à une nation aussi puissante ; elles sentiront que les rangs, les prérogatives, les distinctions honorifiques, sont les éléments de la monarchie. Elles sentiront surtout cette vérité essentielle, qu'il n'est point de propriété qui ne soit sacrée, et que si même il s'en trouvait qui présentassent quelques inconvénients, ils ne pourraient autoriser personne à les attaquer , mais seulement engager leur possesseur à en faire le sacrifice.

 

A. de Lameth, discours du 3 avril 1789 devant l'assemblée générale du bailliage de Péronne, Cahier de la noblesse et du tiers-état du gouvernement de Péronne, Archives parlementaires de 1787 à 1860,  Première série (1787-1799), Tome V - Etats généraux ; Cahiers des sénéchaussées et bailliages. Paris : Librairie Administrative P. Dupont, 1879. pp. 355-367.  

Babeuf  fera remarquer en particulier que si "toute propriété  telle injuste et révoltante qu'elle puisse paraître dans son principe dans son désastre et telle nuisible et désastreuse qu'elle soit dans ses effets, est absolument inattaquable", alors il ne faut pas attaquer la féodalité puisque toutes les "immunités, franchises, prérogatives, distinctions exclusives... seront des propriétés sacrées." (Babeuf, Critique de Lameth, 1789, in  Schiappa, 1991).

Les pamphlets qu'écrit Babeuf doivent aussi lui permettre de réunir un peu d'argent pour sa famille, en grande difficulté. 

Babeuf débarque à Paris un peu après la prise de la Bastille, le 17 juillet (Schiappa, 1991, op. cité : 25). Advielle le compte à tort parmi "les vainqueurs de la Bastille" se basant sur la lettre à sa femme du 25, où il raconte des événements qui lui ont été rapportés (Advielle, op. cité : 53). Pendant ces deux mois et demie de séjour parisien Babeuf logera chez  Audiffred, avant de rentrer à Roye le 5 octobre (Dommanget, Pages choisies..., op. cité) Évoquons la lettre que Babeuf enverra huit jours plus tard à sa femme, au milieu d'une "telle fermentation, que, même quand on est témoin de ce qui se passe, c'est à n'en pas croire ses yeux." (Babeuf, lettre du 25 juillet 1789 à sa femme, citée par Victor Advielle, op. cité : 54)L'auteur ne se montre par ailleurs pas du tout critique à propos des rumeurs parisiennes concernant la théorie du complot du Comte d'Artois :

"À mon arrivée, on ne s’entretenait que d’une conspiration dont M. le comte d’Artois et d’autres princes étaient les chefs. Il ne s’agissait rien de moins pour eux que de faire exterminer une grande partie de la population parisienne, et de réduire ensuite à la condition d’esclaves, tout ce qui dans la France entière n’aurait échappé au massacre qu’en se mettant humblement à la disposition des nobles, en tendant, sans murmurer, les mains aux fers préparés par les tyrans. Si Paris n'eut pas découvert à temps cet affreux complot, c'en était fait ; jamais crime plus épouvantable n'aurait été consommé" (Babeuf, op. cité). 

Le 10 août 1789, Mirabeau intervenait devant l'Assemblée Constituante et s'exprimait  ainsi :  "J'entends à ce mot salarier beaucoup de murmures, et l'on dirait qu'il blesse la dignité du sacerdoce ; mais, messieurs, il serait temps que l'on abjurât les préjugés d'ignorance orgueilleuse qui font dédaigner les mots salaires et salariés ; je ne connais que trois manières d'exister dans la société : il faut y être mendiant, voleur ou salarié ; le propriétaire n'est lui-même que le premier des salariés."

 

Ces propos poussent Babeuf à écrire un pamphlet contre le marquis : 

 

"Adieu charmante égalité ; adieu, fille du Ciel, que je n'ai vue qu'en songe ; commune amie dont la présence constante auroit fait le bonheur de tous, adieu : tu nous a visité un instant ; tous les coeurs s'étoient ouverts à ton approche, & l'égarement de l'un de nous te force à fuir nos asyles, t'oblige à vivre encore reléguée dans le pays des chimeres."

Babeuf, De la nouvelle distinction des ordres par M. de Mirabeau, 15 août 1789, Paris, Volland, 

Sylvain Maréchal (1750-1803) s'exprimera sur le même sujet moins de deux ans après.

"Le présent du moins ne répond guere à la grande révolution dont vous vous énorgueillissez. Elle date déjà de plus d'une année. Quels fruits a-t-elle rapportés ? Vous avez aboli quelques distinctions odieuses & révoltantes ; vous avez osé proclamer tous les hommes égaux & libres ; ce sublime effort, dont l'enfant à la mamelle vous donnoit tous les jours un exemple domestique, qu'a-t-il produit ? Parmi les vingt-cinq millions d'hommes dont vous êtes les représentants courageux, je ne vois encore de changements que dans leur costume. Leurs mœurs sont restées les mêmes, nul amendement dans leur conduite publique, dans leur vie privée. Je vois toujours comme auparavant deux castes bien différentes, les riches & les pauvres, comme auparavant, malgré la déclaration solennelle des droits de l'homme, s'offrent partout à mes yeux des maîtres et des valets. Une muraille d'airain s'éleve encore entre ceux qui ont trop & ceux qui n'ont pas assez. Quand cette séparation injurieuse & affligeante disparoîtra à votre voix, je croirai à la sublimité de vos travaux. (...)  ...ces distinction ne sont que des simulacres ; vous ne touchez point aux réalités."

Sylvain Maréchal,  Dame Nature à la barre de l'Assemblée nationale,  Paris, "Chez les Marchands de Nouveautés", 1791. 

atteindre absolument...

...atteindre absolument au bonheur général

 

 

Notre géomètre établit la distance qui reste "à parcourir pour atteindre absolument au bonheur général" dans le Cadastre Perpétuel, qu'il écrit en étroite collaboration avec Audiffred, signant même avec lui  un contrat, daté du 21 septembre. L'ouvrage sera publié à Paris un peu plus tard, mais aura peu de succès. Ce n'était peut-être pas une bonne idée de mélanger, dans un même ouvrage, la technique d'arpentage du graphomètre-trigonométrique d'Audiffred et son projet social :

"C'est en faveur de l'opprimé que nous nous sommes voués à l'entreprise de l'Ouvrage que nous publions. Il est donc naturel que nous nous occupions de lui. (…)  Notre tâche, sans doute, est de nous livrer l'examen des moyens de pouvoir présenter un plan admissible dans l'ordre qui existe ; mais il doit nous être permis de jeter quelques regards sur l'ordre qui devrait exister."

Gracchus Babeuf, "Cadastre Perpétuel, Ou Démonstration des procédés convenables à la formation de cet important Ouvrage pour assurer les principes de L'Assiette & de la Répartition justes & permanentes, & de la Perception facile d'une CONTRIBUTION UNIQUE, tant sur les Possessions Territoriales, que sur les Revenus Personnels ; 

AVEC l'exposé de la Méthode d'Arpentage de M. Audiffred, par son nouvel instrument, du GRAPHOMÈTRE-TRIGONOMÉTRIQUE ; méthode infiniment plus accélérative & plus sûre que toutes celles qui ont paru jusqu'à présent, & laquelle, par cette considération, seroit plus propre à être suivie dans la grande opération du Cadastre.

DÉDIÉ A L'ASSEMBLÉE NATIONALE.", l'An 1789...à Paris chez  Garnery et Volland... à Versailles, chez Blaizot.

Le ton est donné. Reprenant les arguments classiques de l'état naturel, que nous avons déjà évoqué, il répond :

"Mais si le pacte social était véritablement fondé sur la raison, ne devrait-il point tendre à faire disparaître ce que les lois naturelles ont de défectueux et d'injuste ? Si, par la force, ou par tout autre moyen, je fais que je puis parvenir à arracher des mains de mon frère la proie qu'il s'est procurée pour assouvir la faim instantanée, la loi de société ne doit-elle pas m'imposer la défense de cet acte barbare, et m'apprendre que je ne dois chercher de subsistance que celle qu'un  autre ne s'est encore appropriée pour son usage individuel ? Ne doit-elle pas m'engager même à partager l'avantage de mes facultés supérieures, avec celui qui, en naissant, n'a point été assez favorisé pour que le germe des mêmes facultés eût été également implanté dans son être ?  

                                                

Au lieu de cela, les lois sociales ont fourni à l'intrigue, à l'astuce, et à la souplesse, les moyens de s'emparer adroitement des propriétés communes." L'homme civilisé "a pu accaparer impunément pour lui seul ce qui pouvait fournir au soutien de plusieurs milliers de ses semblables. Rien n'a fixé les bornes des richesses qu'il fut permis d'acquérir. A l'aide de faux préjugés, on a ridiculement exalté le mérite et l'importance de certaines professions desquelles, au vrai, l'utilité n'était, pour la plupart, qu'illusoire et chimérique. Ceux qui les ont exercées n'en sont pas moins parvenus à se mettre en possession de tout : tandis que les hommes réellement essentiels par leurs travaux indispensablement nécessaires, en ont vu les salaires réduits à presque rien. (…) l'œil du Crésus, disons-nous, blessé par un tel tableau, non parce que son âme, aucunement accessible à la pitié, s'en trouve tant soit peu émue, mais parce qu'il se sent contrarié de ne point voir tous objets riants, écarte et se débarrasse froidement et sans gêne de l'infortuné. On l'envoie au travail ! Mais, où est-il donc si prêt à prendre, ce travail ?....

L'ordre naturel peut être défiguré, changé, bouleversé, mais son entière destruction tend à le reproduire. Si, après que la plupart des hommes ont été dépouillés de toute ressource foncière, ils se le voient encore des moyens de se tirer d'affaires par le travail, quel parti prendront-ils ? IL FAUT RESPECTER LES PROPRIÉTÉS !  Mais si, sur vingt-quatre millions d'hommes il s'en trouve quinze qui n'aient aucune espèce de propriété, parce que les neuf millions restants n'ont point respecté assez leurs droits pour leur assurer même les moyens de conserver l'existence ? il faut donc que les quinze millions se décident à périr de faim pour l'amour des neuf, en reconnaissance de ce qu'ils les ont totalement dépouillés ? Ils ne s'y décideront pas très volontiers sans doute, et probablement il vaudrait mieux que la classe opulente s'exécutât envers eux de bonne grâce, que d'attendre leur désespoir. (…)"  (Babeuf, "Cadastre Perpétuel...", op. cité)  

On s'attendrait donc que notre feudiste démonte tout le système de la propriété, mais non, il évoque non pas la fin de celle-ci, dont le droit est respectable dira-t-il, mais une équité dans sa possession. Dans son Discours Préliminaire de juillet 1789, on comprend mieux le projet que l'utopiste réaliste  imagine acceptable par l'opinion du moment, ce "plan admissible dans l'ordre qui existe" qui est "une réclamation très modérée de la part du peuple laborieux", tout en ne cachant pas ses idées radicales de réforme foncière, qu'il défendra  par son activité politique et journalistique, dans le Correspondant Picard, en particulier. 

"En supposant quatre personnes pour chaque ménage, la division des vingt-quatre millions d'habitants, à quoi on fait monter la population de l'Empire Français, donne six millions de familles : conséquemment chaque manoir eût été de onze arpents."

"Ces levées dont nous parlons sont celles des prestations seigneuriales et des dîmes ecclésiastiques. Nous allons démontrer que l'existence de ces deux impositions qui altèrent si excessivement les propriétés sont éloignées d'annoncer le moindre caractère apparent qui présuppose aucune idée d'utilité commune. Nous tâcherons de faire connaître, en même temps, qu'il serait possible de faire disparaître ces deux genres de charges, sans porter atteinte aux droits toujours respectables de la propriété."

"Un second point d'obligation de la part des mandataires de la société, c'est de veiller à la conservation de la propriété de chaque individu; et, comme chacun retire plus ou moins d'avantages de cette protection des propriétés, en raison du plus ou du moins qui lui en est dévolu, il est de droit commun que chacun doit contribuer en proportion de ce qu'il a, au soutien des établissements qui assurent cette conservation des biens réels."

(Babeuf, "Cadastre Perpétuel...", op. cité)

Au-delà de Babeuf lui-même, le problème de la propriété, aujourd'hui bien plus qu'hier, n'est pas aisé à solutionner pour quiconque souhaite une société beaucoup plus égalitaire, mais qui ne veut pas, dans le même temps, ressembler à ces pays utopiques que les littérateurs ont imaginés, où toutes les maisons ou appartements sont identiques, par exemple. Nous donnerons notre propre point de vue, plus tard, dans un chapitre dédié à une nouvelle utopie.

En terme d'économie, là encore, le Cadastre n'est pas vraiment un programme communiste et souhaite "la suppression pour toujours des entraves ruineuses du commerce, et l'anéantissement du régime désastreux des Gabelles et des Aides. Quels fruits surtout ne doit-on pas se promettre des moyens de parvenir à l'abolition de ces établissements exacteurs, qui, en gênant la circulation, ruinent les Cités sans enrichir la Caisse commune. Le Commerçant plus libre, l'Agriculteur moins foulé par les charges…. On sait que ces deux branches industrielles sont les principaux nerfs du Corps politique, qu'elles se prêtent des secours mutuels, et que, sans une concordance parfaite entre les ressorts qui les meuvent, il  n'y a point de résultat de vivification et de prospérité nationales"  (op. cité).

Améliorer la qualité de la viande et de la laine, "de là les moyens de mettre nos Manufactures en concurrence avec celles de l'Etranger, et en faisant fleurir notre Commerce, de mettre plutôt à contribution celui de nos voisins, que de souffrir qu'ils  y mettent le nôtre."  (op. cité).

Plus encore que la propriété, l'économie, moteur d'une société, peut-être envisagée de bien des façons quand on s'oppose au système libéral mais qu'on veut conserver le plus de libertés possibles aux individus. Il n'y a aucune raison de ne pas imaginer (à tort ou à raison), comme le fait l'auteur ici, succinctement, de faire en sorte que les propriétés ne soient pas un frein à la justice sociale, ou encore que le commerce ne puisse pas être encouragé, et qu'il ne devienne florissant, puisque  tous profiteront de ses profits, qui iront dans une caisse commune. Le capitalisme, par la voie du libéralisme, a ancré dans les mentalités que les sociétés se construisaient par la volonté, les désirs égoïstes, individuels des uns et des autres, mais aussi par la compétition, l'amour du gain ou  la course au profit personnel,  mais nous savons que nous pouvons construire la société sur des paradigmes radicalement différents et faire aimer aux individus l'idée de travailler agréablement à la fois pour eux-mêmes et pour l'ensemble de la communauté.

En plus de protéger les propriétés, l'Etat assurera les devoirs de santé et de justice :

"Que l'on salarie, sur les fonds publics, les Médecins, Apothicaires et Chirurgiens, pour qu'ils puissent administrer gratis leur secours. (…)

Que les Magistrats soient aussi salariés sur les revenus publics pour pouvoir rendre la Justice gratuite"  (Babeuf, "Cadastre Perpétuel...", op. cité).

Concernant le travail, tous les métiers qui concourent au bonheur commun sont d'égale valeur, pour l'auteur : 

"Au surplus, en examinant bien, ce ne sont pas sûrement pas les professions que nous regardons comme ignobles, qui ont, généralement, le moins d'utilité réelle. Aux yeux du Philosophe, le Vigneron laborieux est incomparablement plus cher que le Magistrat versatile qui boit son vin, et lui fait manger en procès le fond qu'il produit. L'artisan honnête qui nous fabrique des chaussures, est infiniment plus essentiel que le fripon barbouilleur de papier, qui a la sottise de croire que d'accorder un regard à cet intéressant ouvrier, ce serait trop l'honorer. (…) C'est donc les préjugés, enfants de l'ignorance, qui ont fait en tout temps le malheur des races humaines. Sans eux, tous les individus eussent senti leur dignité respective ; tous eussent vu que la Société n'est qu'une grande famille dans laquelle les divers membres, pourvu qu'ils concourent, chacun suivant ses facultés physiques et intellectuelles, à l'avantage général, doivent avoir des droits égaux. La terre, mère commune, eût pu n'être partagée qu'à vie, et chaque part rendue inaliénable : de sorte que le patrimoine individuel de chaque citoyen eût toujours été assuré et imperdable."   (op. cité)

Là encore, Babeuf  pointe du doigt un sujet majeur de société, dont la résolution, selon la conception qu'on en a, peut-être très inégalitaire (comme dans le libéralisme) ou la plus égalitaire possible, comme semble le réclamer Babeuf. Au terme d'impôt, de nature coercitive, Babeuf préfère celui de contribution, du consentement à l'impôt, qui rappelle que les "Citoyens libres s'estiment heureux de contribuer "de tout leur pouvoir aux besoins de la Patrie" Pour réparer toutes les injustices qu'il relève, l'auteur propose de s'attaquer avant tout à l'éducation, et l'auteur rappelle "le grand nombre de cahiers, dans lequel cette demande est faite"  : 

"L'éducation ! Ce mot nous excite à entreprendre d'indiquer ce qui touche de plus près au bonheur des Peuples. (…). On doit la plus scrupuleuse attention à un point aussi important, (celui de l'établissement d'une éducation nationale) d'où dépendront le développement des talents, la tranquillité des familles, les mœurs publiques, et la gloire du Peuple Français. (…) Ce serait vraiment pour la Nation le plus grand des biens qu'il fût décrété une loi qui ordonnât qu'en place de ces institutions grotesques, formées partout pour le pauvre Peuple ; qu'en place de tous ces Maîtres d'Ecole de Paroisses, qui n'ont ce qu'il faut d'acquit pour insinuer des notions barbaresques à leurs Elèves, on substituât des Instituteurs capables au moins d'enseigner à lire passablement et par principes. (…) On sait que l'ignorance produit l'ignorance.(…) C'est de là premièrement, qu'il arrive que le Peuple est maintenu dans un état de grossièreté qui le fait paraître d'une nature différente vis-à-vis de ceux que le fort a favorisés d'une éducation plus exacte; par suite, fait que ceux-ci le méprisent, et avec lui, tous les préjugés d'ignorance dont il est imbu, et desquels ils le rendent victime."   (Babeuf, "Cadastre Perpétuel...", op. cité)

Le séjour à Paris se caractérise par des échecs professionnels essuyés par notre révolutionnaire.  L'abolition officielle des privilèges dans la nuit du 3 au 4 août,  portant un coup d'arrêt à son métier de feudiste, il se lance dans le journalisme à partir du mois de septembre 1789 tout en proposant, en vain, son Cadastre à l'Assemblée Nationale. Il  rédige des comptes-rendus, des notices pour le Courrier de l'Europe, édité à Londres par un certain Monsieur de la Tour, qui ne le paiera pas (Maillard et al.,, 1994 : 100). Ces déceptions le poussent sans doute à rentrer chez lui le 18 octobre 1789 et ancrer son action dans sa Picardie natale. 

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Dimanche, 4 octobre [1789]

 

J'ai été bien content de la lettre de mon fils : il se souvient donc encore de tous les jolis noms que nous nous donnions : Mon gueux, mon loquinot, mon camarade, mon diable de gueux, mon fanfinot, mon ami. Je parle de cela comme s'il y avait dix ans que je l'eusse quitté. Le temps semble bien long loin de qui l'on aime...

Je me suis accoutumé au rôle de père, je sens que c'est aujourd'hui le premier besoin de mon existence, et que je ne pourrais pas vivre de toute autre façon.

  

A peine rentré à Roye, Babeuf s'engage, malgré ses grandes difficultés financières, à honorer  la contribution patriotique levée par l'Assemblée nationale (décret du 6 octobre 1789) du quart des revenus des citoyens, et va même au-delà de son obligation : "Plus j'offre librement 12 livres pour ma contribution patriotique que je m'oblige d'acquitter en trois paiements égaux."  

Ayant commencé de soutenir le mouvement de révolte des cabaretiers, débuté le 19 juillet 1789, il appuie dès l'automne leur mouvement de révolte  quand ils refusent de payer les taxes réclamées sur les boissons (Schiappa, 1991 : 31).   Il essaie du mieux possible de conférer à ces luttes locales, une fois encore, un intérêt national. Ainsi,  il s'appuya sur les doléances des cabaretiers pour réclamer  "la détermination d'une loi générale(Schiappa, op. cité).  Il continuera ainsi à inonder les assemblées régionales de pétitions diverses, en travaillant le plus possible, encore une fois, à leur donner une dimension nationale. Dans un manuscrit de novembre, "Observations sur les principales questions agitées à l' Assemblée nationale depuis sa translation à Paris", il s'interroge avec crainte sur l'activité de l'Assemblée constituante, et partage les critiques que Robespierre adresse lors de son discours à l'assemblée du 22 octobre 1789 sur les privilèges et les distinctions qui entachent les discussions sur l'éligibilité aux assemblées municipales. On peut résumer la position des conservateurs libéraux par les propos de Dupont de Nemours   :  "Pour être électeur, il faut avoir une propriété, il faut avoir un manoir" (discussion du 22 octobre 1789, Archives Parlementaires de la Révolution Française  Année 1877, pp. 478-479). 

Pendant l'année 1790, Babeuf voulut se prénommer Camille, par un goût alors commun de  la tradition antique, en référence à Marcus Furius Camilius (vers 446 - 365), général de la république romaine, six fois tribun militaire, cinq fois "dictateur", qui aurait érigé un sur le Forum, au pied du Capitole, un temple à la Paix et la Concorde en plébéiens et patriciens : Quand il changera Camille pour Gracchus (voir plus loin), Babeuf annoncera : "Je déclare même que je quitte, pour mes nouveaux apôtres, Camille, avec lequel je m'étois impatrônisé au commencement de la révolution ; parce que, depuis, mon démocratisme s'est épuré, est devenu plus austère, et je n'ai pas aimé le Temple à la Concorde bâti par et pour Camille..."   (Le Tribun du peuple, N° 23, 5 octobre 1794 / 14 vendémiaire an III).  

"Lorsque j'abjurai le catholicisme publiquement en 1790, je pris pour patron Camille dans la légion des honnêtes gens(Babeuf, in Schiappa, 1991). 

 

Dès le tout début de l'année 1790, il batailla (on ne sait s'il réussit) pour réunir les citoyens de Roye en assemblée générale.  Un peu plus tard, c'est l'ensemble de la région qui se soulève, derrière les cabaretiers et aubergistes, et qui, pour un court moment, donne des ailes à notre révolutionnaire : "Que si toute l'Assemblée nationale était oppressive, il faudrait résister contre elle à l'oppression : que c'est un des droits de l'homme...que c'est au peuple seul qu'appartient le VETO", proclame-t-il le 7 mars 1790 devant la municipalité (Archives parlementaires de l'Assemblée nationale, Annexe à l'assemblée du 30 juin 1790).

Dans le courant de ce mois de mars il écrit, jusqu'au printemps 1791, un recueil de méditations philosophiques qui restera inachevé : Lueurs philosophiques, dont il avait le projet d'en faire un "code civil de la Cité universelle" (Daline et al, 1977 : 269).  

En avril, Babeuf note les principaux passages du discours de Robespierre prononcé le 27 avril 1790 à l'Assemblée, dans le cadre d'une discussion sur l'organisation des Gardes Nationales, et encore une fois, l'Incorruptible défendait une stricte égalité dans l'enrôlement des soldats, contre la distinction de fortune voulue par le camp girondin. 

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7 mai 1790, 

 

Bon jour, mon cher enfant, bon jour, mon petit camarade, mon frère, mon cher Robert ; je t'écris de S. Quentin, où je t'ai acheté une canne, bien belle entens-tu... tu me la prêteras ?... tu seras bien content de te promener avec, de te jouer aussi avec, dans la maison avec ta petite soeur ; tu lui donneras la canne quelquefois, un petit moment... 

  

Son combat contre les Aides et les Gabelles l'amène à adresser une énième pétition le 10 mai 1790 à l'Assemblée Nationale, ce qui conduit à son arrestation le 19 mai, "pour avoir soutenu que les Français, étant libres, pouvaient semer des motions dans les rues et du tabac dans les champs, a été enlevé nuitament de son lit, par une escouade armée avec le secret et la violence qu’y mettaient autrefois les Sartine et les Le Noir; et on l’a traîné de Roye à Paris, où il est incarcéré d’après un ordre de la Cour des Aides, combinée avec le Comité des Recherches" (Journal national et politique, dirigé par Salomon [de son vrai nom : Antoine de Rivarol, 1743-1801] et avant lui par Antoine Sabatier de Castres, N° 3, Cambrai, juillet 1790). Il est conduit à la prison de la Conciergerie, d'où il écrira au journaliste cordelier James Rutledge, pour lui demander de le défendre. Il écrit aussi des lettres à Marat, dans lesquelles il informe le journaliste des conditions arbitraires de détention et du traitement des prisonniers. Marat, qui combat les tribunaux, en particulier celui du Châtelet, publie la  correspondance de "Babeuf, prisonnier" et demandera même la libération de ce dernier. Babeuf écrit aussi à Lauraguais, Audiffred, Clément de Sarville (procureur général de la Cour des Aides), ou encore au Vicomte de Macaye (Pierre Nicolas de Haraneder, 1758-1827, alors au Comité des Recherches).   

"Ces infortunés furent précipités chacun dans un cachot séparé, où on les chargea de chaînes, et on prit toutes les précautions imaginables pour leur interdire toute communication. De quoi les accuse-t-on ? Qui les a décrétés ? Pourquoi des cavaliers de robe courte et non la garde nationale ? Pourquoi toutes ces précautions barbares, ces violations de domicile au milieu des ténèbres nocturnes, pour arracher des bras du sommeil des malheureux qui paraissent vivre sans reproches et tranquilles au sein de leurs familles ? Qui peut avoir donné lieu d’y aller ainsi porter l’alarme, l’épouvante et la douleur ? pourquoi cette marche lugubre, ténébreuse, effrayante ? Pourquoi ces fers, ces noirs cachots ? Pourquoi cette séquestration de chaque prisonnier, du reste des vivants ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ?… Questions importantes dictées par ces actes alarmants de despotisme, de barbarie, et dont tout bon citoyen attend la solution."

Babeuf, dans l'Ami du Peuple n°138, 19 juin 1790

Babeuf apprendra par la suite que ces arrestations ont eu lieu dans le cadre d'une contre-révolution, pour punir les incendiaires de la "brûle des barrières" de juillet 1789, à propos de laquelle il aurait été émis cinq ou six cents décrets de prise de corps,  et cela fait l'objet de nouvelles révélations dans l'Ami du Peuple (n° 144, du 25 juin 1790). Dans les numéros 153 et 155, Marat prendra la défense de Babeuf et des "prétendus incendiaires de barrières" (Brémond-Poulle, 2006). Dans l'Ami du Peuple, toujours, Marat  demande sa libération, le 6 juillet 1790, et celle-ci surviendra peu de temps après  (Schiappa, op. cité : 32).

A partir de l'été, il se lance dans différentes expériences journalistiques, la plupart rapidement avortées, malheureusement. Seuls les deux premiers numéros de son Journal de la Confédération  (De l'imprimerie de Laillet et Gamery, rue Serpente, No. 17) verront le jour, le second daté du 3 juillet. Un autre reste carrément à l'état de manuscrit et se serait appelé le Patriote  brabençonLe Correspondant Picard, par contre,  lancé d'abord à l'été sous forme de Prospectus, sera un succès et encouragea l'impression, à Noyon, chez Devin, d'un vrai journal qui courra sur quarante numéros du 1er octobre 1790 au début 1791 (cf. Dautry 1963).  Notre journaliste adresse son Prospectus à un certain nombre de notables, laïcs et ecclésiastiques. L'un de ces derniers lui retourna sa circulaire, sur laquelle il écrivit sa réponse et qui donne une bonne idée de la menace que représentait la liberté pour une partie de l'élite :  "...votre enthousiasme pour une Révolution qui va perdre la France en renversant le trône et l'autel, votre prévention pour une liberté qui assujettit tout ce qu'il y a d'honnêtes gens et de gens aisés à la plus vile canaille ; tout cela décèle trop un partisan de l'évangile des Bayle, Voltaire, des Jean-Jacques, etc.(in Advielle,  op. cité : 78 ).

babeuf-journal de la confederation n°1-1

En octobre 1790, Babeuf parvient à se faire élire au Conseil Général de l'Oise (Maillard et al.,, 1994 : 103). Le 17, il lit à l'assemblée de la commune de Roye une motion sur le problème des impôts indirects, réclamant "la suppression de l’exercice à domicile et l’égalité de tous, bourgeois comme débitants,  devant l’impôt" (Histoire socialiste (1789-1900) sous la direction de Jean Jaurès, Thermidor et Directoire (1794-1799), Tome V, par Gabriel Deville, chapitre 1, p. 12, Paris, Jules Rouff, 1901/1908). Il écrit deux mémoires, dont l'un est imprimé et largement distribué, sous le titre : "Réclamation de la ville de Roye, relative au remplacement de l'impôt des Aides, et à l'exécution des Décrets de l'Assemblée Nationale, qui prononcent que tous les Impôts doivent être répartis sur chaque Citoyen, en proportion de ses facultés, imprimée par ordre de la Commune de ladite ville, et sur la demande de quantité d'autres communes, pour l'appuyer de leur adhésion" (S.l., octobre 1790, 32 p). Il provoque ainsi l'ire du maire Longuecamp et des administrateurs du département.  Mais en luttant pour défendre les droits des paysans, des cabaretiers, aubergistes et autres bouchers, sa popularité de défenseur des faibles grandit,  et il  finira par être élu lui-même au Conseil général de la commune de Roye le 14 novembre, puis administrateur le 26 novembre au directoire du district de Montdidier, duquel dépend la municipalité de Roye, et c'est à ce titre qu'il prendra la parole, le  3 décembre 1790 :

"...dans ces temps où tous les préjugés disparurent pour faire place aux lois de la pure philosophie, qui devinrent bientôt le code de toutes les nations. Jours heureux ! Puissent-ils se perpétuer pour tout le globe dans l'immensité des âges, et que le despotisme abattu ne vienne plus jamais souiller les destinées des enfants de la terre. Tel me paraît devoir être le plus ardent des vœux du citoyen, du français républicain »  (Babeuf,  Archives départementales de la Somme,  Inventaire Sommaire de la série L, Tome II, Registre des districts 1790-an 4, district de Montdidier,   par  M. J. Estienne, archiviste,  L 646 , f° 179).

Poursuivi par ses agissements, la Cour des Aydes émet un décret de "prise de corps", mais il est vite remis en liberté grâce à un ajournement de son exécution, par décision du directoire départemental, le 14 décembre 1790. Les notables parvinrent cependant à évincer Babeuf du Conseil de sa commune, en arguant de ce "décret de prise de corps". 

 

En cette fin d'année 1790, un personnage public admiré par Babeuf décède, et dans "Éloge funèbre de Florent Masson, avocat à Roye et membre du Directoire du département de la Somme", nous trouvons plusieurs remarques de Babeuf qui montrent que Babeuf avaient ses convictions de progrès social si chevillées au corps qu'il ressentait le besoin de les exprimer dans le moindre écrit : "Quelle différence entre cette vie et celle de ces prétendus héros qui périssent sur le champ de bataille... Ils meurent en cherchant eux-mêmes à répandre le sang et à exercer le carnage. Celui qui expire, exténué par un travail laborieux, tendant, par des voies douces, légitimes et à procurer un avantage réel à la Tribu dont il est membre, est bien au-dessus du sanguinaire et féroce conquérant."(in Advielle, op. cité : 92).  

De la fin 1790 et pendant l'année 1791, on le verra dans de nombreux villages, autour de nombreuses pétitions contre les cens, champarts, droits de voirie, de plantation, etc.  (Maillard et al., 1994 : 101).  

 

En janvier, il se présentera en tant que juge de paix, et de nouveau, les caciques lui barreront le chemin en refusant de prendre en compte sa candidature. 

 

Au printemps, une autre occasion lui est donnée de défendre ses concitoyens quand la commune abat des arbres sans concertation. On nomme alors dans chaque quartier des commissaires pour examiner les droits de la ville sur cette propriété, dite des Marais des Bracquemont, appartenant officiellement aux Célestins d'Amiens. Babeuf figure parmi les commissaires et rédige alors un mémoire qui montre que la propriété, constituée des pâturages et des marais, fait bien partie des communaux et appartient donc à tout le peuple. Le mémoire passe de main en main, recueille beaucoup de signatures et le maire, mais les édiles l'accusent d'échauffer et de "volcaniser" les esprits.  Le maire Longuecamp se déplace à Amiens pour demander aux autorités de faire arrêter Babeuf, ce qui fut fait le 5 ou 6 avril 1791, où il fut conduit dans une prison à Montdidier le 8. Notre "turbateur", selon les mots du maire (Babeuf (1760-1797)...op. cité : 36), sera libéré quelques jours plus tard, défendus par onze habitants qui écrivirent aux juges, et, de retour chez lui,  Babeuf fut "acclamé comme un héros" par les habitants dans tout le faubourg Saint-Gilles (Jean Bruhat, 1905-1983, Gracchus Babeuf et les Egaux ou le «premier parti communiste agissant». Paris, Librairie Académique Perrin, 1978).  

 

Pendant l'été, se produit une jacquerie paysanne à Davenescourt, dans la Somme, toujours, où l'aumônier du château de la Comtesse Philippine de La Myre, l'abbé Tournyer, avait inspiré à la comtesse l'appropriation du tiers des marais communaux, spoliation contre laquelle Babeuf s'élèvera dans un long pamphlet de 76 pages : "Affaire de la commune de Davenécourt, distriet de Montdidier, département de la Somme, contre Philippine de Cardevac, veuve de Gabriel Lamire et ci-devant dame de Davenécourt; cause à ranger encore parmi celles qu'on nomme célèbres. Dans l'exposé de laquelle on démontre combien sont encore formidables les restes de la puissance féodale ; et où l'on indique aux Législateurs, ce qui leur reste à faire pour renverser ce vieux colosse. A Noyon, chez Devin. Se trouve à Mondidier, chez Leroux, fils, relieur, 1791".  En juillet 1791, Guy de la Myre  le dénonce aux autorités car il demande, par une "adresse incendiaire", "le partage des terres ci-devant seigneuriales." mais aussi "de substituer une République au Gouvernement monarchique(Babeuf...aux comités de Salut Public, in Babeuf (1760-1797)...op. cité : 35).  Certains critiquent violemment cette "conversion" qui l'aurait fait passer "du camp royal au camp républicain", une traîtrise, une ingratitude qui l'aurait transformé en "vipère qui déchire le sein de sa mère" ("Mémoire pour Pierre Tournier, prêtre, en réponse au Plaidoyer justificatif des accusés dans la fameuse affaire de Davenécourt...". Babeuf  publiera alors un "Avis important", pour se défendre et expliquer son évolution : « Tant que je fus jeune, je ne raisonnais pas, je crus que tout ce qui était devait être ; je croyais absolument nécessaire qu'il y eut des persécutés et des presécuteurs ; je portai donc jusque-là un grand respect filial à ma mère la féodalité. Mais dès que je devins un peu plus homme, dès que le soleil de la révolution vient luire et m'éclairer, je regarde et j'aperçois que ma mère est l'hydre aux cents têtes. Je me dis : "Oui il faut la combattre, dussè-je être nommé vipère par ses misérables partisans. Au moins, les gens honnêtes s'empresseront à dire que je suis une vipère bienfaisante." »  Puis, en des termes choisis, Babeuf rappelle tout de même à ses accusateurs que cette prétendue conversion est loin d'être brutale, que son indignation contre les injustices ne date pas d'hier  : "C'a toujours été mon lot, en commençant à vivre, d'être nourri chez les Maîtres, at c'a toujours été mon lot de leur faire la guerre en grandissant. Je suis né enfant de la Ferme générale, et l'on se souvient que je la maltraitai un peu ; que je mis à découvert des plus honteuses turpitudes ; que j'indignai contre elle deux ou trois provinces..." (Advielle, op. cité : 92-93 ; Schiappa, 1991 : 38).  s

Contre les droits seigneuriaux, supprimés seulement en théorie, il lutte auprès des paysans qui s'opposent de plus en plus aux perceptions des dîmes et des champarts. Il adresse à l'Assemblée Nationale une "Pétition sur les fiefs, seigneuries, cens et  champarts, par la commune de Méry", dan l'Oise, où la colère dans les campagnes et grande, sans doute une insurrection,  puisque les autorités y envoient des centaines de gardes nationaux, deux compagnies de Suisses, des cavaliers de régiments, etc. (Société Des Études Robespierristes, Babeuf (1760-1797), Buonarroti (1761-1837), ouvrage collectif,  pour le 2e centenaire de leur naissance,  Nancy, Imprimerie Georges Thomas, 1961)

De cette époque date un brouillon retrouvé dans les papiers de Babeuf, d'une lettre datée du 27 juillet 1791, adressée à Jean-Baptiste Massieu, ancien prêtre, député de l'Oise à la Constituante, que l'auteur critique vertement pour être passé aux Feuillants, ce groupe politique de monarchistes modérés, constitutionnels, né de la scission du mouvement jacobin, après la fuite du roi Louis XVI. Babeuf y oppose les "vrais patriotes"  comme Robespierre, Péthion (Pétion), l'abbé Grégoire ou Buzot à des Malouet, Chapelier,  Liancourt ou Dandré. 

 

"Analysez Robespierre,  vous le trouverez aussi agrairien en dernier résultat, et ces illustres sont bien obligés de louvoyer parce qu'ils sentent que le temps n'est pas encore venu" affirmera Babeuf  à l'abbé Coupé, dans une lettre du 10 septembre 1791  (Espinas, op. cité : 410). 

Babeuf mènera une longue lutte pour défendre les habitants qui avaient séquestré les notables municipaux, aidé justement par Jacques-Michel Jean Marie Coupé (1737-1809), dit Coupé de l'Oise, président du district de Noyon, curé révolutionnaire de Sermaize, entre Noyon et Roye, défenseur des pauvres, élu député de l'Oise en septembre  1791. Devenu un ami très proche, il pouvait lui avouer à sa manière  qu'il lestait ou non ses paroles du poids des circonstances :  "Avec vous, cher patriote, lui écrit-il, je dis tout ce que je pense et je m’ouvre sans aucune restriction sur bien des choses, que je ne voudrais jamais confier à personne autre que vous. Ce serait trop risqué d’être taxé d’orgueil excessif."  (Babeuf, Lettre à Coupé du 20 août 1791, in Dommanget, "Pages choisies...", op. cité).  Des paroles qui vont dans le sens de la prudence qu'il manifesta pendant des années à propos de ses opinions qui ne tarderont pas à être qualifiées de communistes.  

Les puissants le feront encore plier en 1792et on comprend le danger qu'il représente pour les riches, auxquels il s'attaque frontalement en public : 

« Comment je n'ai pas d'intérêt à la chose publique ? Comment je n'ai pas de propriétés ? Est-ce que ma vie, ma personne, mon industrie ne sont pas des propriétés ? Et s'il vous a plu, vous riches qui vous étiez emparés de tous les pouvoirs, s'il vous a plu de prendre ma vie, ma personne, mon industrie, de me traiter tout à fait en esclave, comment m'y serai-je opposé lorsque je n'avais personne de ma classe auprès de vous pour défendre mes intérêts contre vous ? »

Discours à l'Assemblée cantonale des électeurs de Roye, 26 août 1792,  IML F. 223, inv. 1, n° 330

En septembre, il est élu administrateur et archiviste du département de la Somme et déménage à Amiens, sous le nom de Camille, mais une fois encore, il se heurte à un baron local, André Dumont, député de la Somme, "un impulsif, souvent grossier, violent, vaniteux, mais très habile" conclura Legrand dans une étude à son sujet (Legrand, 1989). Cette fois, il est vite destitué, "son dévouement  « à la classe sans-culotte, sa haine de l'aristocratie »", assure Babeuf, " y avaient fait mettre sa tête « à prix par cette dernière.»" (Advielle, op. cité : 94-95). Pendant son mandat, il se préoccupe des productions culturelles au théâtre d'Amiens, où sont jouées alors deux pièces de théâtre, Héros Français et "Le Sourd ou l' Auberge pleine",  une pièce de Pierre-Jean-Baptiste Choudard (dit Desforges, 1746 -1816). Il écrit aux acteurs pour témoigner qu'il lui "faudra digérer les ridicules d'un siècle qui n'est plus", dans des oeuvres où on est encore obligés de voir "s'encenser et se faire encenser des Monseigneurs, des M. le chevalier et des M. le baron", où on cherche à le  faire rire "de voir des faquins molester un pauvre père, mon égal en droits !". Il estime que le "temps est venu d'épurer tout à fait nos théâtres, d'en faire véritablement et uniquement des écoles de nos mœurs et de civisme, des écoles où la philosophie et la raison étant exclusivement enseignées, germeront à la fois dans les têtes les plus opiniâtres..." De la part de Babeuf, il y a à la fois une critique sociale qui réclame un renouvellement du répertoire, attaché aux valeurs de l'Ancien Régime, mais aussi une exigence littéraire : "N'avez-vous pas des pièces du genre qui ne vieillissent jamais? Presque tout Molière est toujours d'actualité pour nous."  Mais il entend conserver aux arts, comme beaucoup de gens de son  temps, une vertu d'éducation morale, patriotique :

"Quoi, le jour où l'on m'annonce la conquête de l'armée française en Savoie, il me faudra auparavant supporter encore la représentation  d'un ricco,  où je suis condamné à voir des marquis et d'autres gens de cette espèce ?"

 

"Lettre de Babeuf aux acteurs du théâtre d'Amiens, Affiches du département de la Somme, n°44 du 3 novembre 1792, in  Revue Littéraire et Scientifique  publiée à Amiens sous les auspices des Académies et Sociétés savantes des départements de la Somme, de l'Aisne, de l'Oise & du Pas-de-Calais, tome seizième, Amiens, Année 1870  : 344-345)

En novembre, toujours, il est nommé administrateur du District de Montdidier, où il était chargé de vendre les biens de la Nation et du Clergé, quand il fut une nouvelle fois la cible d'un aristocrate, le président du district De Longcamp, ex-procureur du roi, et celui-ci le fit

tomber "rapidement sous le coup d’un mandat d’arrêt pour un prétendu faux et usage de faux au profit d’un petit fermier [il en fut plus tard disculpé, cf. Advielle, op. cité, X ]". Il partit défendre sa cause à Amiens mais on l'arrêta, le mit en procès, mais il réussit à échapper à ses surveillants et décida de fuir à Paris. 

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        Paris, le 24 février 1793

 

...Mes enfants qui pleurent parce qu'ils n'ont pas de pain ! Ma chère amie, tâche pourtant des les empêcher de mourir, encore pendant quelques jours.

  

manifeste des plebeiens

Le manifeste  des   plébéïens

 

 

6 mars 1793. La femme de Babeuf, à bout de forces et sans solution, abandonne une partie du mobilier familial pour payer leurs  créanciers.  Babeuf  est dans une profonde misère, à Paris, hébergé et entretenu par  son ami Claude Fournier  dit l'Américain, pendant six semaines. Le 14 mars, est publié le pamphlet "C. Fournier (Américain) à Marat", que lui demande d'écrire son hôte, contre les calomnies dont il accuse l'Ami du peuple  :  "Marat,  tu n'es point l'Ami du Peuple. Les vrais amis du Peuple ne dénoncent point légèrement les meilleurs Patriotes.  (...)  si tu es vraiment L'Ami du Peuple, si tu l'es de cette portion malheureuse qui a tout fait et pour laquelle on n'a encore rien fait depuis quatre ans, à laquelle il semble même qu'on n'ait point encore pensé, sois constamment à la tribune, fais-y station permanente et n'en quitte pas que tu n'aises obtenu ce que viennent d'oser demander Duchosal et Tallien, ami des sans-culottes : L'AISANCE DE LA CLASSE INDIGENTE, etc..."

 

Mathiez déplorera l'ingratitude de Babeuf envers Marat, et Dommanget  reconnaît une contradiction entre les éloges de Babeuf envers Marat dans son journal et ses " attaques virulentes" (Daline, 1958 : 16).  Babeuf n'a jamais considéré que l'amitié dédouanait de toute critique et à l'inverse, il ne s'est jamais privé de reconnaître les qualités de tel ou tel éloigné de sa conduite politique. Marat avait en effet une facilité à la dénonciation que Babeuf est loin d'être seul à avoir critiqué, nous y reviendrons ailleurs. Babeuf n'est pourtant pas ici à l'abri des critiques, car Tallien, au moment où il écrit est déjà compromis dans ce qu'on a appelé les massacres de septembre (voir note ci-dessous sur Tallien). Ce n'est pas la seule manifestation surprenante d'amitié portée par Babeuf, nous le verrons. Marat, lui, avait depuis le moment où Tallien s'était présenté à la députation, en septembre 1792, mis en garde les électeurs contre lui et l'avait désigné comme "un intrigant cupide qui cherche des places" (Manceron, 1989).  Rappelons tout de même que Marat, lui  aussi, a été soupçonné non seulement d'être un septembriseur,  mais d'avoir une responsabilité non négligeable dans ces événements tragiques des prisons. 

      écrire      :    Le manuscrit atteste de la paternité de Babeuf (IML, 87 B IV).  Il est conservé aux Archives centrales de l’Institut du marxisme-léninisme (IML) à Moscou, qui s'appelaient auparavant  Archives Marx/Engels. 

      Tallien      :   Jean-Lambert Tallien (1767-1820),  révolutionnaire, journaliste jacobin,  fonde le journal "L'Ami des Citoyens" en 1791, devient député de Seine-et-Oise à la Convention, aux côté des Montagnards, en 1792. Quand Babeuf écrit ce pamphlet, Tallien n'a pas encore accompli sa mission d'épuration à Bordeaux, de son propre aveu : "Car, malgré vos lettres fulminantes, malgré le décret sanguinaire du 6 août, qui mettoit hors la loi tout le département du Bec-d'Ambès [Tallien avait rebaptisé ainsi le département de Gironde], malgré le caractère atroce du président Lacombe, pendant les sept mois que Ysabeau et moi sommes restés à Bordeaux, il n'y a eu que cent-huit guillotinés, parmi lesquels se trouvoient les membres de la commission populaire et les chefs de la force départementale.(Jean Lambert Tallien, Collot mitraillé par Tallien, Eclaircissemens véridiques de TallienReprésentant du peuple, envoyé en mission à Bordeaux - EN REPONSE aux Eclaircissements nécessaires de Collot [d'Herbois], ancien membre du Comité de Salut Public,  1795).  Par contre, Tallien a déjà montré des signes avant-coureurs de cette disposition à la violence lors des massacres de septembre de 1792, en particulier dans la prison de l'Abbaye, en approuvant, selon les propos rapportés par Michelet "la juste vengeance du peuple" qui ne serait retombée que "sur des scélérats reconnus", parlant avec d'autres, selon l'historien, du "désintéressement des massacreurs et de la belle organisation du tribunal de l'Abbaye" (Jules Michelet, Oeuvres Complètes, 1893-1898, Histoire de la Révolution française, tome quatrième, p. 165).  Comme d'autres hommes zélés de la terreur, Tallien mène ses actions violentes au nom d'idéaux de progrès social, la révolution ne pouvant prendre fin que quand  "les fortunes seront moins inégales... surcharger  l'opulence, soulager la misère, anéantir l'une avec le superflu dangereux de l'autre, voilà tout le secret de la Révolution." (Tallien, Ami des Sans-Culottes, n° 71, février 1793, in  Advielle, op. cité : 302). Une chose est de se débarrasser physiquement de ceux qu'on considère comme des ennemis de la Révolution et de pratiquer d'autres violences extrêmes. Une autre est de penser nécessaire, pendant ces moments complexes de l'histoire, de poursuivre ceux qui s'enrichissent au détriment des pauvres : "Tous ceux qui refuseroient à livrer les grains ou à transporter (à Bordeaux) les objets de première nécessité, seront traités comme accapareurs, traduits devant la commission militaire, et jugés par elle dans les  24 heures. Si une ou plusieurs communes manifestent de la résistance aux ordres qui leur seront signifiés, elles seront regardées comme rebelles, et toutes les habitations seront détruites par le feu."  Encore faut-il que ceux qui ordonnent  de "saigner fortement la bourse des riches égoïstes" (Lettre d'Ysabeau et Tallien aux Jacobins, Gazette nationale ou Le Moniteur Universel,  n° 72, 1793, in Louis Blanc, Histoire de la Révolution Française, tome dixième, 1869, p. 137),  donnent en premier l'exemple, ce qui n'était pas le cas d'un certain nombre de représentants du peuple, dont Tallien, qui vivait près des pauvres dans "un faste insolent" (Louis Blanc, op. cité : 139) avec sa compagne Theresia (Theresa, Teresa) Cabarrús, fille d'un banquier espagnol, dont les intrigues de nantis, loin des préoccupations de subsistance de beaucoup de gens, ont fait couler beaucoup d'encre : "Le ravitaillement en or et en piastres espagnoles constitue un terme moyen et une troisième hypothèse. Si les deux premières voies ne correspondent visiblement pas à la situation de l’an II, quelque chose doit bien se tramer du côté des Pyrénées." (Bouyssy, 2006). Dans le numéro 29 du Tribun du Peuple, du 8 janvier 1795 (19 nivôse an III) Babeuf dénoncera le "règne des catins : les Pompadour, les Dubarri [Du Barry], les Antoinette... (...)  Il est temps que la France sache ce que c'est qu'une Cabarus, femme Tallien (...) fille du Necker d'Espagne, du millionnaire Cabarus, directeur de la fameuse banque de S. Charles (...)  il est temps qu'elle sache ce que c'est que d'autres créatures qui n'influent pas peu sur la conduite du gouvernement (...)  Pourquoi taire plus longtemps que Tallien, Fréron [cf. plus bas], et Bentabolle décident du destin des humains, couchés mollement sur l'édredon et les roses, à côté des princesses ? (...) André Dumont propose l'envoi à l'Abbaye de tout membre qui se permettra des personnalités contre ses collègues. En conséquence, il est décrété que l'on ne fera plus rougir Tallien en  pleine Convention de sa riche et aristocratique alliance avec la Cabarus, des insolents travers de cette femme ni des siens, et que tout autre député dont l'histoire peut être aussi scandaleuse, n'aura désormais rien à craindre des mauvaises langues.

Il n'y aura que celle de Fréron qui pourra glapir sans gêne pour venger son cher peuple doré. Cet homme, à la fin, m'indigne, et je ne connais pas de plus décidé contre-révolutionnaire. On lui donnerait volontiers de l'ellébore [hellébore, plante toxique] pour son N° 53, de ce jour... [L'Orateur du Peuple, cf. plus bas]  Il provoque directement son peuple de muscadins et de marchands, à s'insurger contre les sans-culotes, en parlant à ceux-là de projets de pillage chez eux, de propositions de dresser des guillotines sur toutes les places de Paris...et de proposer pour tous les marchands et tous les muscadins, la potence, comme plus effrayante, et d'en écorcher quelques uns tout vifs, sous les yeux des autres, et pour leur exemple. Malheureux calomniateur du peuple !...

Par ailleurs, Babeuf annonce à l'avance "les preuves que nous administrerons de tous ses efforts pour détruire Toulon et Marseille. Il sied fort mal à ces destructeurs, à ces grands prévots, de parler si haut des destructions et des mesures prévôtales des autres."

      Bentabolle      :   Pierre Louis Bentabole (1753 - 1798), député du Bas-Rhin à la Convention, Montagnard, ami de Marat, qui épousera la riche veuve Charlotte Magdeleine Adélaïde de Chabot et deviendra ainsi le nouveau châtelain de la Bazoche - Gouet le 9 décembre 1794  (21 ventôse an II) et qui ouvrit avec sa femme une maison de jeu vers mars 1799 (Archives Nationales, F7/6179 dossier 2110 p.482) rue Saint - Honoré, près de chez les Duplay (cf. plus bas). 

fournier-americain-marat-14 mars an II-

Babeuf fait partie de la Commission des subsistances de Paris à partir de mai 1793, emploi qu'il doit à la protection de Marie-Émile-Guillaume Duchosal (1763-1806), avocat, qui sera  chef de bureau au ministère de la police et membre de la commission des émigrés, et d'Antoine Claire Thibaudeau (1765-1854), député de la Vienne. Ce qui n'empêchera pas Hippolyte Taine de déverser plus tard sur Babeuf des paroles aussi fielleuses qu'imbéciles :  "Enfin, le grand apôtre du communisme autoritaire, Babœuf, qui, condamné à vingt ans de fer, pour un double faux en écritures publiques, aussi besogneux que taré, promène sur le pavé de Paris ses ambitions frustrées et ses poches vides, en compagnie des sacripants déchus qui, s’ils ne remontent pas au trône par un nouveau massacre, traîneront indéfiniment leurs souliers éculés dans les rues" (Taine, "Les origines de la France contemporaine", Vol. 8, de 1883, Livre III, chapitre 3.1, la Révolution. le gouvernement révolutionnaire, Paris, Hachette, 6 volumes, de 1875 à 1893).  xx

 

Au cours de ce mois, une lettre à sa femme du 27 mai 1793, Babeuf lui confie compter  parmi ses amis Robespierre, Chaumette, Pache, Garin et Sylvain Maréchal. "Mes amis sont les personnalités les plus connues de Paris", lui dira-t-il, sans que l'on sache vraiment à quel point il connaissait personnellement Robespierre, par exemple. 

« Mais toi, pourtant, Robespierre, qui as précisément défini la propriété, qui as tracé les bornes dans lesquelles ce droit doit être resserré pour l’empêcher d’être pernicieux à la grande majorité sociale…Viens, tu es notre législateur. Et vous, Jacobins ! […] venez vous ranger à côté de notre Lycurgue […] 

"Philanthropes ! Je vous annonce mon livre de l’Égalité dont je vais faire présent au monde [Les Lueurs philosophiques, ouvrage inachevé, NDA]. Sophistes ! Par lui je détruirai tous les faux raisonnements à l’aide desquels vous avez égaré, enchaîné et fait souffrir constamment l’Univers ; et malgré vous les hommes connaîtront toute l’étendue de leurs droits, le vœu de la nature ne sera plus déçu et ils seront tous heureux."

(Gracchus Babeuf, Lettre à Chaumette du 7 mai 1793, in  Mazauric, 2009 :  258).

Babeuf s’indigne violemment contre l’apposition d’affiches sur les murs de Paris où on lit cette question : « Doit-on faire cette année, oui ou non, la procession de la Fête-Dieu ? ».

Il répondra :  

"...On veut réveiller cette année la querelle des processions ? C’est une arme de plus que les véritables agitateurs veulent mouvoir. Étouffez dans sa fleur, magistrats, ce nouveau genre de discorde. Que le Dieu des Nazaréens n’ait pas plus de privilèges que les autres ; qu’il se renferme dans ses temples, lui et ses prêtres... Christ n’est plus le Dieu de tout le monde ; il n’a donc pas le droit de quêter dans les rues un hommage exclusif. Il a encore assez de maisons agréables ; qu’il se tienne coi chez lui et qu’il y attende la vénération des siens ; qu’ils lui fassent, s’ils le veulent, sa fête particulière. Il n’appartient qu’à la liberté d’en attendre de générales."

Lettre autographe signée "Le Républicain Gracchus Babeuf"  aux "Magistrats du peuple" datée du 28 mai 1793. Un brouillon de cette lettre est conservé dans les archives de l’Institut du marxisme-léninisme à Moscou. L’original de cette lettre fait partie d'une collection privée. Il figure au Fichier Charavay, vol. X, p. 11, constitué par Etienne Charavay (1848-1899), un des pères de la bibliographie. Par ailleurs, il a été au catalogue de la vente Hennessy de mai 1958 (A.H.R.F [Autographes et documents historiques sur la Révolution française], 1963, p.75).

Entre le printemps et l'été 1793, Babeuf songeait à une Histoire nouvelle de la vie de Jésus-Christ, par laquelle il comptait démontrer "qu’il est le premier qui ait bien vu ce qu’était ce trop renommé personnage"  affirmant par ailleurs : "Rousseau ne m'a jamais paru si petit que quand il l'a loué [le Christ] et sa justice"  (Dalin, 1963).  av

Fort de son expérience aux subsistances, Babeuf peaufine au printemps sa réflexion égalitariste et dessine les contours d'une "Législation des sans-culottes ou la parfaite égalité. Réclamation des droits de 24 millions d'hommes sur le 25ème million."  En août,  il prend la défense de son ami François-Étienne Garin, ancien boulanger, administrateur des subsistances de la Commune de Paris (tout comme Guillaume-Jacques de Favanne, son adjoint) contre  le ministre de l'Intérieur Joseph Garat.  La loi votée sur le maximum, du 4 mai 1793, "surchargée d'une quantité d'articles réglementaires qui imposaient des conditions très difficiles à remplir(Fourneron, 1996)  avait été critiquée entre autres par François-Étienne Garin, ancien boulanger, et par Jean-Nicolas Pache, ancien ministre de la guerre et pour lors, maire de la ville de Paris du 14 février 1793 au 10 mai 1794.  De plus, cette loi n'était pas assortie de contraintes, et un certain nombre de fermiers ou de propriétaires ne portaient plus de grains sur les marchés. Par ailleurs, les administrations départementales "interprètent, commentent la loi en tous sens, elles parviennent par des arrêtés à la dénaturer" (Garin et Defavanne, Paris sauvé de l'administration des subsistances, Archives Nationales, AD XVIII C 314, 18 juillet 1793, texte écrit par Babeuf). Et ne parlons pas de la responsabilité politique des Girondins "aussi bien au niveau de l'approvisionnement de la capitale que des entraves qu'elle dressait contre la politique de la municipalité" (Fourneron, 1996). Malgré sa parfaite connaissance des choses exposées à plusieurs reprises par Garin, le ministre Garat ne faisait rien pour y remédier : "Mille dénonciations pour mille infractions ont été adressées de notre part au ministre de l'Intérieur, et le mal n'a été nullement réparé" (Garin et Defavanne, Paris sauvé..., op. cité).  Seul Garat avait  "autorité sur toutes les administrations, qui est chargé de faire exécuter la loi et qui a tous les moyens de force pour cela.... Il vit de sang-froid l'approvisionnement interrompu pour Paris, et cette ville condamnée à jeûner." (Defavanne, Administrateur adjoint des subsistances aux 48 sections prenant fait et cause pour Garin son collègue, attaqué dans un second libelle de deux ex-commis expulsés par lui pour motif de défaut de confiance, 6 juillet 1793, Bibliothèque Historique de la Ville de Paris [B.H.V.P], 136150). 

favanne-defense de garin-administrateurs

Arrêté le 29 juillet par le Comité du Salut Public le 29 juillet, il fut défendu par Pache au Conseil général et libéré deux jours plus tard. Mais l'opinion, influencée par des pamphlets, en avait après Garin, censé porter de par sa position la responsabilité de cette situation. Sans doute les décrets de Pache du 1er et 5 juillet n'ont pas été les meilleures décisions à prendre (et Babeuf les réclamait aussi dans son texte Paris sauvé...). Le premier autorisait les administrations départementales à faire acheter des grains directement chez les particuliers et le second en autorisait l'exportation. Garin fut destitué le 19 août. Un autre problème fut que les administrateurs des subsistances s'opposaient (comme leurs prédécesseurs) fermement  à l'ouverture des magasins de subsistances de Paris : "... le motif de l'interdiction de l'entrée des magasins fut le grand intérêt d'empêcher le marchand de spéculer sur les besoins de Paris, en acquérant la connaissance de la quantité de farines composant l'approvisionnement général et en calculant le terme où il pourrait finir."  (Defavanne, administrateur... op. cité).    

 

Toujours poursuivi pour le problème du faux en écriture, Babeuf est emprisonné le 14 novembre (24 brumaire) à la maison d'arrêt de l'Abbaye, à Paris. Il écrit dès le lendemain à Claude Ménessier (Méneissier, chez Buonarroti, cf. plus bas), administrateur de police de la Commune de Paris. Il écrira aussi à Thibaudeau, son collègue à l'administration des subsistances, le procureur Chaumette, André Dumont, ou encore Louis-Jérôme Gohier (1746-1830), ministre de la Justice. Le 19 novembre 1793,  il adresse une lettre à Pierre-Gaspard  (dit Anaxagoras ou Anaxagore) Chaumette (1764 - 1794), alors procureur de Paris : "Il me suffirait d"un seul fait pour te convaincre de mon mépris pour l'or..."  

Babeuf s'adresse aussi à Louis-Marie Prudhomme (1752-1830), journaliste, qui publie un journal entre le 12 juillet 1789 et le 28 février 1794, Révolutions de Paris (R. de Paris dédiées à la Nation et au district des Petits Augustins). Sur la couverture du journal on peut lire la devise  : "Les grands ne nous paroissent grands que parce que nous sommes à genoux...Levons-nous....".  Les principaux rédacteurs en seront les avocats Élisée (de) Loustalot (1762-1790), Pierre Victurnien Vergniaud (1753-1793) et Sylvain Maréchal.  La lettre,  non datée, a probablement été écrite pendant l'hiver 93/94 et fait apparaître des critiques envers Robespierre, concernant sa politique religieuse. Prudhomme parlera plus tard d'un Babeuf qui venait le "consulter", à qui il rendit des "services pécuniaires",  "une espèce d'illuminé... de bonne foi dans ses systèmes impraticables", dont il prévint sa femme "très-estimable", quand "il s'annonça comme chef d'un parti... que son mari se compromettait." (L. Prudhomme père, Histoire impartiale des révolutions de France, depuis la mort de Louis XV..., tome XI, p. 45, Paris, A la librairie de Mademoiselle Adèle Prudhomme, 1824). 

Il sera finalement libéré provisoirement le 7 décembre 1793, pour vice de forme, mais de nouveau emprisonné le 31 décembre  (11 nivôse) à l'Abbaye. 

Le 7 janvier 1794, il écrivait à Thibaudeau et à Maréchal : "Ma doctrine fut celle des premiers apôtres, de ne posséder jamais rien en propre.(in Espinas,  Babeuf..., op. cité : 223)Il sera transféré à la prison de Sainte-Pélagie le 21 mars 1794 (1er germinal an II) et libéré seulement le 18 juillet 1794 (30 messidor). Il écrira de très nombreuses lettres à son fils, "veille à son éducation, et lui faisant la morale, le conseille presque chaque jour. Il correspond aussi avec sa femme, qui lui répond régulièrement." (Legrand, 1976). Par ailleurs, sa femme fera différentes démarches pour obtenir sa libération, auprès des collègues de Babeuf, Thibaudeau, Daube, et peut-être Louis-Jacques-Joseph Daube (1763-1847), juriste, professeur de législation à Tarbes à partir de 1796, s'il faut en croire  Gabriel Deville (Histoire socialiste..., op. cité, tome V, chapitre 1, p. 20).  Le 26 mars, de la prison de Sainte-Pélagie à Paris, Babeuf adresse à Sylvain Maréchal  une lettre, celle d'un "patriote accablé sous le poids du malheur", sous la forme d'une biographie condensée, où il relate surtout ses actions politiques et militantes et lui demande d'obtenir un emploi "dans l'imprimerie de Prudhomme à qui je ne demanderai que le prix de ce que j'aurai réellement gagné.(in Advielle, op. cité : 109).  

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                  19 floréal

 

.Bonjour, mon cher amie, je tantvoi une chemise, une paire des bas, un bonet, une cravatte, de chosons, un mouchoire, je tantvoi des radit, du fromage

          Ta femme, Babeuf.

 

 

Le 9 juin 1794 (21 prairial an II), le tribunal de Cassation rend un arrêt qui annule pour vice de forme le jugement du tribunal de la Somme, et le 18 juillet (30 thermidor), les juges de Laon déclarent enfin, que les accusations contre Babeuf sont infondées et le lavent définitivement de tout soupçon de fraude.  Babeuf quitte la prison de Laon, redescend à Paris et retrouve son emploi au bureau des subsistances "parce qu'il faut que je mange et que je fasse manger d'autres", confiera-t-il à  Garin dans une lettre. Il ne fait plus du tout parler de lui pendant un court moment et se consacre à l'écriture d"une Histoire des conspirations et des conspirateurs du département de la Somme.  (Advielle, op. cité : 112)

 

Le 3 septembre 1794  (17 fructidor an II), Babeuf fait paraître le premier numéro de son Journal de la Liberté de la Presse, imprimé par Armand-Benoît-Joseph Guffroy (1742-1801), député du Pas-de-Calais à la Convention. Le Journal deviendra Le Tribun du Peuple ou le Défenseur des droits de l’homme à partir du n° 23 (la numérotation se poursuit, malgré le changement de titre), du 5 octobre 1794 (14 vendémiaire an III), et dont le dernier numéro, n° 43, paraîtra le 24 avril 1796 (5 floréal an IV).  Babeuf affirme ce mois-là que, dans le N° 50 du journal "L'Orateur du Peuple" fondé par Fréron (Louis Marie Stanislas, 1754-1802) en 1790, ce dernier  "dit de superbes choses sur la fin de la guerre des ignorants contre les gens instruits & des pauvres contre les riches. Il a raison. C'est aujourd'hui la guerre des riches contre les pauvres & des gens d'esprit contre les bonnes gens de sans culotes.  Ce mot revient toujours sous ma plume..... La force de l'habitude ! Fréron l'a pourtant mis à mort dans son n° 50, parce que sans doute l'avocat du peuple culoté, veut, avec sa nation d'un million, rétablir celle-ci en possession des épithêtes canaille, populace, pour désigner la grande nation."  (Babeuf, Le Tribun du Peuple... N° 29, op. cité) 

Un sujet brûlant d'actualité occupe Babeuf dès le premier numéro du Journal de la liberté..., c'est l'oeuvre de Robespierre, dont la chute le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), puis son exécution, le lendemain force le débat. S'il admet que sa "mémoire est aujourd'hui si justement abhorrée", qu'il fut "le plus cruel ennemi de la liberté", il ne tombe pas pour autant dans un manichéisme qui aurait été  plus confortable politiquement et il distingue "deux personnes, c'est-à-dire, Robespierre sincèrement patriote et ami des principes jusqu'au commencement de 1793, et Robespierre ambitieux, tyran et le plus profond des scélérats depuis cette époque ;  ce Robespierre, dis je, alors qu'il fut citoyen,, est peut-être la meilleure source où il faille chercher les grandes vérités et les fortes preuves des droits de.ta presse. C'est avec les armes qu'il a laissées  que je commencerai le combat des sophismes contre les raisonneurs du jour." (Babeuf, Journal de la liberté de la presse, N°1,  p. 3 et 4,  septembre 1794)Notons au passage, toujours à propos de la ferme condamnation de Babeuf du régime de la Terreur, que c'est Babeuf lui-même qui semble avoir inventé, dans le numéro 3 du Journal de la liberté (page 3), le mot "terroriste" : "patriotes terroristes (les Français aiment la variété, cette expression va venir à la mode)...". Dans ce même numéro, Babeuf affirme : "nous reconnoissons  toujours la liberté des cultes, malgré que l'Empereur ait voulu nous en faire un dominant", allusion au culte suprême imposé par Robespierre. Alors que Dufourny  demande d'examiner la question de savoir "si la liberté de la presse est ou non compatible avec le gouvernement révolutionnaire", Babeuf pense qu'il aurait dû "renverser la proposition  et demander si le gouvernement révolutionnaire est ou non compatible avec la liberté de la presse, et dans le cas de la négative, il n'y auroit pas à balancer ; il faudroit proscrire le gouvernement révolutionnaire.(op. cité).  Ce qui s'accorde bien avec un mot d'ordre lancé dans le premier numéro du Tribun,  : "Jacobins et autres sectes ! disparoissez tous devant celle des droits de l'homme. Vos grands débats ne sont que des jeux de marionnettes, vous serez entraînés par nous."   

« Chez un peuple libre et éclairé, le droit de censurer les actes législatifs est aussi sacré que la nécessité de les observer est impérieuse. C'est l'exercice de ce droit qui répand la lumière, qui répare les erreurs politiques,  qui affermit les bonnes institutions amène la réforme des mauvaises,  conserve la liberté, et prévient le bouleversement des états. La démonstration des vices d'une loi ne la détruit pas, mais elle prépare doucement l'opinion publique à en désirer l'abrogation ; elle dispose insensiblement l'autorité souveraine à la réaliser.  La loi n'est que l'expression de la volonté générale ; la volonté générale n'est que le résultat des lumières générales, et les lumières générales ne peuvent être formées et accrues que par la libre communication des pensées entre les citoyens. Quiconque met des entraves à ce commerce sublime détruit l'essence même de la loi, il en étouffe le germe qui est la raison publique ; il paralyse la puissance législative elle-même.»

Robespierre, Le Défenseur de la Constitution, N°5, page 224, cité par Babeuf, Journal de la Liberté..., N°1, p. 3.

On le voit bien là, Babeuf, contre le plus grand nombre des dirigeants révolutionnaires qui, par intérêt politicien, par manque d'exigence démocratique, cherchent à contrôler la liberté d'expression, est radical et intransigeant dans son action, commandée par l'éthique de ses convictions, totalement étrangère au calcul politique, comme le confirme le biographe de Mons, et qui lui coûtera cher : 

 

"On ne conçoit pas qu'en attaquant les Jacobins, Babeuf ait aussi attaqué cette portion de l'assemblée qui venait de renverser Robespierre. Cette conduite impolitique le laissa sans appui ; les Tallien, les Fréron, les Barras, les Merlin de Thionville, devinrent bientôt ses ennemis au même degré que les Billaud, les Collot, et les autres agents du Gouvernement révolutionnaire.(Galerie Historique des Contemporains, Mons, chez Le Roux, vol. 1, 8 volumes in-8, 1827 )

      Barras       :  Paul François Jean Nicolas de Barras (1755-1829) , vicomte, il sera commissaire pendant la terreur et dirigera les insurrections fédéralistes à Marseille et à Toulon. 

    Merlin de Thionville       :  Antoine Merlin, dit Merlin de Thionville, avocat, il participa à la guerre de Vendée avec l'Armée de Mayence.

 On ne saurait faire la révolution sans la liberté de la presse, qui est "la liberté de penser et de communiquer sa pensée", car "c'est-là précisément ce qui fait l'essence d'un être raisonnable." Ainsi, sans la liberté de la presse "la souveraineté du peuple est anéantie."  (op. cité).  Notre journaliste se désole de voir que la mort de Robespierre n'a pas changé "la société", et que la nouvelle continue de demander "comme le tyran Robespierre, que le sang coule à grands flots, qu'on immole à la sûreté et à la propriété des personnes, une immense quantité d'individus paisibles qui, suivant  elle, sont suspects, parce qu'ils ne pensent point comme elle ; elle veut remplir les prisons, empêcher la liberté de penser et d'écrire : le tout pour faire des partisans à la république." (Journal de la liberté...,  N° 7, 13 septembre 1794 (27 fructidor an II, p. 3 ).  Non seulement, nous l'avons vu, Babeuf, juste après la chute de Robespierre, reconnaît les faces antagonistes du personnage, mais il n'aura de cesse, nous continuerons de le voir, de pointer du doigt le nouveau régime qui n'a rien changé à la situation des droits de l'homme et à l'oppression. Babeuf garde donc son esprit critique intact et il est erroné et injuste de lire ici ou là, chez de bons historiens en plus, de parler d'un "engagement de Babeuf pour les Thermidoriens" (Schiappa, op. cité : 78).  pendant les quelques mois qui suivent la chute de l'Incorruptible. 

Et parmi les hommes de cette nouvelle "société" politique, Babeuf cite Dufourny et Pierre-François, comte Réal (1757-1834) qui sera, entre autres, substitut du procureur Chaumette et avocat de Babeuf à Vendôme.  Ces mentions concernent leurs diatribes et leurs manigances politiciennes contre la section du Muséum, qui proposait des élections aux autres sections, mais il n'oublie pas les "visirs" Jacques-Nicolas Billaud-Varenne (1756-1819), Jean Pierre André Amar (1755-1816), ou encore Marc-Guillaume-Alexis Vadier (1736-1828).  Dès 1785, Vadier, originaire de Pamiers, dans l'Ariège, veut convertir une partie de ses terres de Montaut en seigneurie mais en est empêché par différentes personnes, dont il se vengera quand il  aura le pouvoir du tribunal révolutionnaire, en faisant exécuter quatre d'entre eux le 16 juillet 1794 / 28 messidor an II  (Grezaud, 1974).  Elu député du Tiers-Etat puis de la Convention, il travaille à la dissolution du club électoral des sans-culottes, "fatigués  de venir faire eux-mêmes l'espionnage, et étoient scandalisés de cette persévérance  tenace avec laquelle on s'entêtoit des droits de l'homme." (Journal de la liberté...,  N° 7, op. cité).   Président du Comité de sûreté générale le 14 septembre 1793, il sera surnommé "le grand inquisiteur" : Avec Amar, il envoie à la mort des auteurs de malversations dans l'affaire de la Compagnie des Indes (Fabre d'Eglantine, Delaunay d'Angers, Julien de Toulouse, Chabot, Basire, puis Danton, mais aussi, associé aux dantonistes, Hérault de Séchelles (cf. plus bas), tous guillotinés le 5 avril 1794, sauf Julien :  énième cas d'enrichissement de "révolutionnaires", dont nous en reparlerons ailleurs. Et que dire de l'affaire de la conspiration de Batz, de Catherine Théot, montée de toutes pièces par le pouvoir, et dont le rapport de Vadier du 15 juin 1794 (27 prairial an II) a permis d'envoyer les premiers accusés devant le tribunal révolutionnaire, jusqu'à l'exécution des cinquante-quatre "chemises rouges"  exécutées le 17 juin 1794 (cf. Nicolas Villaumé, Histoire de la Révolution Française, 1789-1796, Paris, chez Marescq, 1851, p. 299-300).  

      Amar     :  député de l'Isère qui, le jour de l'exécution du roi, le 21 janvier 1793, demande l'arrestation de tous ceux qui tiennent des propos suspects, qui soutient fermement l'idée de Lindet,  le 10 mars 1793, de former un tribunal révolutionnaire et qui soutient l'exclusion des femmes aux droits politiques devant l'assemblée, à la séance du 9 brumaire an II (10 octobre 1793). Il envoya  au tribunal révolutionnaire et à l'échafaud bon nombre de personnes : Duprat, Mainvielle, les frères Rabaud, Bazire, Chabot, Delaunay, Fabre d'Eglantine, etc.  Il fut aussi accusé par Hébert d'avoir acheté pour 200.000 francs une charge qui l'anoblissait.  

(cf. Biographie universelle ancienne et moderne... direction M. Michaud, tome premier,  AA - Ang, Paris, A. Thoisnier Desplaces, 1843,  page 559 ).

 

Babeuf comprend bien qu'il reste, après la mort de Robespierre, un certain nombre d'hommes de pouvoir qui "trouvent le système de terreur qu'il avoit établi fort commode, et qui veuillent l'établir pour leur compte."  Nous sommes là dans un perpétuel mouvement des élites dominantes, qui ont pour but principal la conduite idéologique nécessaire à la domination de leur classe, que même les plus nobles principes (liberté, égalité, etc.), ne doivent jamais mettre en péril. Il dénonce ainsi la proposition de Bertrand Barère de Vieuzac, dit Barère  (ou Barrère, 1755-1841), grand ouvrier du Comité de la sûreté générale, l'organe de police très musclé du gouvernement révolutionnaire. Au sein du Comité de Salut-Public, le 10 thermidor, Barère propose de renouveler Antoine Quentin Fouquier-Tinville (1746-1795) au poste d'accusateur public dans le tribunal révolutionnaire, lui qui  conduisit  à la mort environ deux mille personnes, à Paris, qu'il faut ajouter aux plus de quatorze mille autres en province, selon la fameuse étude de Donald Greer (The incidence of the terror during the French Revolution. A statistical interpretation, Cambridge, Harvard University Press, 1935), décidées par des représentants omnipotents de la justice révolutionnaire. Dans le numéro 10, Babeuf confirme ses impressions de la politique qui a suivi la mort de Robespierre : "Les circonstances, votre intérêt individuel, ou peut-être sa propre maladresse, vous ont mis à portée de précipiter Robespierre, mais vous n'avez encore rien fait pour détruire le robespierrisme (...) les départements toujours en proie aux mignons féroces du roi de thermidor, toujours victimes du système d'oppression des bourreaux révolutionnaires qui ont remplacé les élus du peuple..." etc. etc. Les données historiques confirment ce terrible constat. Malgré la proposition de Tallien de supprimer le tribunal révolutionnaire (pourtant, lui-même de sinistre mémoire à Bordeaux), Billaud, l'homme fort du moment, s'y oppose fermement et, en une seule semaine, "entre le 10 et le 17 thermidor, on comptera 107 guillotinés supplémentaires."  (Conte, 1989).    Dans le numéro 11, Babeuf attaque très violemment Barère.  Ce dernier avouera bien plus tard, non dans ses propres Mémoires, comme on peut le lire souvent, mais au journaliste Louis-Désiré Véron (1798-1867)  : « Nous n’avions qu’un sentiment, celui de notre conservation. On faisait guillotiner son voisin pour que le voisin ne vous fît pas guillotiner vous-même. »  (Dr L. Véron, 1798-1867, Mémoires d'un bourgeois de Paris : comprenant la fin de l'Empire, la Restauration, la Monarchie de Juillet, la République jusqu'au rétablissement de l'Empire. Tome 2, p. 14).  Babeuf attaque sans relâche ceux qui voudraient faire croire que la terreur est morte avec Robespierre : "Aujourd'hui les patriotes,qui osent prêcher les droits de l'homme n'en sont pas quittes à si bon marché. On commence par les chasser des jacobins,. puis on les emprisonne, puis on les assassine. Mais dirons-nous aux Barère. BiIlaud, Bourdon, aux Collot aux Carrier, aux Louchet, chasser emprisonner et assassiner n'est pas répondre. On a beau embastiller, assassiner les patriotes, on n'assassinera pas la vérité : elle se fera jour travers les grilles de vos nouvelles vos nouvelles bastilles...(Babeuf, Journal de la liberté... op. cité, N°12, De la fête de l'Opinion, quatrième sans-culotide, l'an 2).  Et dans le numéro suivant "On ne peut dissimuler qu'il existe maintenant dans la république, deux partis bien prononcés, l'un en faveur du maintien du gouvernement Robespierre, l'autre pour le rétablissement d'un gouvernement étayé exclusivement sur les droits eternels de l'homme, reconnus par notre sublime déclaration (...) Une lutte très sérieuse, décisive même pour la liberté, paroît devoir incessamment s'engager entre nos adversaires et nous. (...) Nous, nous conspirons tout haut, nous donnons la plus grande publicité à notre conspiration." Mais Babeuf manque de réalisme sur la situation politique complexe, en imaginant que la seule vérité établie sur le nouveau gouvernement permet d'affirmer "Voilà donc la très-grande partie de la population de Paris qui nous est assurée."  Notre révolutionnaire oublie que beaucoup de gens n'ont pas l'assise aussi ferme que lui dans leurs convictions de justice et de liberté. C'est en partie sous la pression des sans-culottes, par exemple, que les hommes de la terreur ont impitoyablement châtié au nom de la lutte contre-révolutionnaire : nous nous pencherons sur ce point dans les articles propres à la révolution Française. 

      Bourdon       :  Louis Jean Joseph Léonard Bourdon de la Crosnière (1754-1807),  avocat, procureur de Paris, commissaire adjoint de Barras, il sera accusé de vols et d'assassinats dans l'Orateur du Peuple de Fréron, le 15 octobre 1794 (24 vendémiaire an III)

         Collot       :  Jean-Marie Collot, dit Collot d'Herbois, son nom de scène, quand il était dans le théâtre (comédien, directeur), avant de se lancer en politique. Il entrera au Comité du Salut Public et participera à la Terreur, en particulier à Lyon. Babeuf le classe parmi les "hommes fléaux, des monstres malfaisans comme Carrier, comme Lebon..." (Babeuf,  Du Système de dépopulation... page 15)

       Louchet       :  Louis Louchet (1753-1815),  député de l'Aveyron, participe à la Terreur, dont il demande le maintien le 19 août 1794. 

       fête de l'Opinion     :   Le jour de l'opinion est le quatrième (quartidi) des six jours supplémentaires (cinq  + un les années bissextiles) ajoutés au calendrier républicain pour parvenir aux 365 ¼ jours que compte une année terrestre.  Dans ce numéro, Babeuf s'insurge avec force contre la "suppression" par décret  (?)  de quatre des "sans-culotides". 

L'opinion propre du peuple « ne lui est jamais laissée » car "il existe constamment une tactique de la part de quelques uns de ceux qui gouvernent et qui ont le plus d'ambition, pour lui en substituer une factice, uniquement avantageuse à celui qui la dirige et toujours préjudiciable au peuple."

 Babeuf, Journal de la Liberté..., N°6, p. 3.

Au tout début du mois d'octobre 1794, Babeuf annonce changer le  surnom de Camille pour celui de Gracchus en l'honneur des Gracques, des frères romains qui ont tenté des réformes sociales et agraires : "Je justifierai aussi mon prénom. J'ai eu pour but moral enprenant pour patrons les plus honnêtes-gens à mon avis de la république Romaine, puisque c'est eux qui voulurent le plus fortement le bonheur commun(Le Tribun du peuple, N° 23, 5 octobre 1794 / 14 vendémiaire an III).  Remarquons au passage, dans le numéro suivant du Tribun, que Babeuf, comme la presque entièreté des hommes de son époque,  conserve une mentalité patriarcale, doublée de sa sollicitude habituelle envers tous les "faibles". Dans un long paragraphe à la louange du patriote, il le décrit respectant "la faiblesse de l'enfance, et de ce sexe aimable auquel nous devons souvent plus que le jour. Fidèle à ses devoirs de père, d'époux, et de citoyen, ses devoirs sont pour lui des jouissances.(Le Tribun du peuple, N° 24, 7  octobre 1794 / 16 vendémiaire an III).   

 

Le 17 vendémiaire an III (8 octobre 1794), Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (1753-1824), d'une vieille famille de magistrats de la noblesse languedocienne, député de l'Hérault entre 1792 et 1795, présente un  rapport au nom du comité de Législation, devant la Convention thermidorienne. Babeuf et ses amis du Club électoral  décident de se réunir  dès le lendemain. 

Le club, fondé par des membres de l'Assemblée électorale de Paris en 1791, avait coutume de se réunir dans la salle de l'évêché, sur le Parvis Notre-Dame, mais aussi au Café des Bains Chinois, "Boulevart des Capucines", dessiné par l'architecte Samson-Nicolas Lenoir  dit le Romain (1728-1810), entre 1763 et 1787.  Avec Babeuf, ses principaux dirigeants étaient trois amis très proches : François Vincent Legray,  Joseph Bodson (1768-1835, dont la soeur Angélique Thérèse épousera Legray),  graveur, peintre sur porcelaine et décorateur ; et Jean François Varlet, qui confiera à Legray ses papiers et la gestion de ses biens quand il se retirera à la campagne (Tomasso, 2014).

Le 18 vendémiaire, Legray  président du club, est arrêté, et Babeuf en exprime sa colère dans le Tribun : "Et c'est la journée du 18 Vendémiaire ! ..qui a vu consacrer cette grande et révoltante profanation. (Babeuf, Le Tribun du peuple, N° 27,  13 octobre 1794/ 22 vendémiaire an III).  Babeuf publie dans ce numéro la Lettre d'Albertine Marat à Fréron, qui  reconnaît "d'après la Déclaration des droits, notre boussole et notre bouclier, qu'il y a oppression contre le corps social dans la personne du patriote Legray, un des plus chauds défenseurs de ces droits, et nous allons, d'une manière digne de nous, lutter contre ses ennemis et les nôtres."  Au-delà de l'hommage que lui rend Babeuf : "La soeur de l'Ami du Peuple a pris une marche vraiment sage : il est bon, il est utile qu'on la suive...", c'est à cette occasion que  le Tribun, au-delà de son respect traditionnel pour les mères de famille "obligées de consacrer leurs journées entières pour nous empêcher de mourir de faim",  reconnaît à demi-mot leur rôle dans les acquis de la Révolution : "Mais gare que les femmes, que nous avons avilies, sans lesquelles cependant et sans leur courage des 5 et 6 octobre, nous n'aurions peut-être pas eu la liberté !"   ( op. cité) . Babeuf attaque vigoureusement  Tallien, mais surtout Fréron, "qui avoit pourtant promis de combattre tous les actes d'oppression..." et qui ne se dresse contre aucune attaque contre "la muraille des droits de l'homme", que ce soit "les invectives de Billaud contre les pétitionnaires" du club électoral, "la violation  du droit de pétition", "l'arrestation scandaleuse, à son tribunal et dans l'exercice de ses fonctions, du juge Bodson, membre de ce club", "le décret qui enlève à la même société son local de l'évêché, ni le dégât horrible qui en suivit la révoltante dévastation", ou encore "l'impertinente et républicide réponse du président Dumont à une autre pétition, celle du 7 vendémiaire", etc.  Babeuf conspue l'intervention de Cambacérès du 18 vendémiaire,  "l'Adresse nationicide, par laquelle "il est définitivement ratifié qu'il n'y a plus de souveraineté du peuple, plus de droits du peuple..."  Dans ce même numéro 27, Babeuf rend aussi un hommage émouvant à sa famille et au don de soi pour un but supérieur, témoignant du même coup d'une conception de l'enfance qui reflète la terrible situation de son époque (du moins pour les pauvres)  :

"...j'oublie tout pour la patrie, j'oublie presque ma subsistance individuelle, j'oublie ma femme et mes enfants, je fais le sacrifice de ma place, je n'appartiens plus qu'à la défense des droits du peuple. Mon épouse, et mon fils, âgé de neuf ans, tout deux aussi républicains, aussi dévoués que leur père et leur époux, s'engagent à me seconder de tous leurs moyens. Ils font les mêmes sacrifices. Ils sont occupés jour et nuit chez Guffroy, mon imprimeur, au ployage, à la distribution, à l'expédition du journal. La maison est abandonnée. Deux autres jeunes enfants, dont l'un n'a que trois ans, restent tout le jour enfermés seuls durant un mois. Cette négligence les fait dépérir, mais ils ne se plaignent pas, ils semblent aussi déjà pénétrés d'amour pour la patrie et lui faire volontiers tous les sacrifices.

Au passage, Babeuf écharpe l'abbé Grégoire (Henri Jean-Baptiste Grégoire, 1750-1831) et son rapport du 31 août 1794 (14 fructidor an II) au nom du comité d'instruction publique, "sur ce qu'il appelle le Vandalismeperpétré sur de nombreux monuments religieux énumérés par le Tribun.  "Quel âge a-t-il ? Qu'on lui fasse une pension honnête et qu'il se taise", conclut-il, dans une veine tout à fait conforme à sa détestation pour la religion.  Schiappa exagère, à mon sens, en affirmant que Babeuf, avant de détester la religion, avait eu "une position déiste" (Schiappa, op. cité : 70).  C'est un bien grand mot. Même avant son abjuration du catholicisme en 1790, Babeuf ne s'était jamais préoccupé de religion et les rares mentions de ses écrits sur le sujet sont anecdotiques et traduisent seulement une attitude correspondant à une mentalité chrétienne de l'époque, par des comparaisons tirées de la Bible ou l'utilisation de formules banales, essentiellement dans des lettres, par exemple :  "Pour ce qui est de ma santé, elle est fort bonne ; Dieu j'en remercie" (lettre de Babeuf à son père, 26 mai 1780, in Advielle, op. cité : 12).  C'est plutôt après, finalement, que dans sa critique féroce du christianisme, il laissera une petite place pour Jésus lui-même,parmi les "co-athlètes" de l'égalité  (Maillard et al., 1994 :  46). 

        Guffroy      :   "Guffroy, député, mon imprimeur, a fait arrêter hier le tirage de mon numéro 26, il en a également arrêté la vente, il s'est emparé d'environ trente mille exemplaires de tous mes numéros, a mis ma femme et mon fils à la porte, et leur a annoncé qu'il alloit être mon dénonciateur auprès du comité de sûreté générale"  (op. cité)

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C'est Babeuf qui rédige la pétition contre le gouvernement deux ou trois jours après l'intervention de Cambacérès, le 19 ou le 20 vendémiaire, juste avant l'arrestation de Legray, le 21  provoquant le mandat d'arrêt lancé contre lui le même jour. Cette pétition fait suites aux différentes actions du club babouviste, évoquées par le Tribun dans son journal  : 

"— l’adresse du 30 thermidor, de la section du Muséum, qui réclamait pour le peuple le droit d’élire les autorités (on sait que la section du Muséum et le Club électoral travaillaient de concert) ;

— l’adresse du 10 fructidor : le Club demande l’élection d’une municipalité ;

— la pétition du 20 fructidor, à l’instigation de Varlet et de Bodson ;

— le 30 fructidor, une délégation du Club proteste contre l’arrestation de ces deux

     patriotes ;

— le 10 vendémiaire, nouvelle pétition réclamant le rétablissement de la Commune, et la liberté du commerce (pétition publiée dans le n°22 du Journal de la liberté de la presse) ; — viendra ensuite l’adresse du 12 brumaire, sur le rôle des sociétés populaires."

(Legrand, 1973).  

A ce moment-là, Babeuf avait fini d'exaspérer le pouvoir et après la sortie du N° 23 du Journal de la liberté,  le Comité de sûreté générale émet un ordre d'arrestation et l'apposition de scellés sur ses papiers, le 13 octobre 1794 (22 vendémiaire an III). Prévenu à temps, notre "fougueux ligueur" échappe à la police et peut se cacher dans Paris (Advielle, op. cité :  117)

 

Jusqu'à son arrestation, Babeuf n'aura de cesse de dénoncer le pouvoir en place, en particulier en décembre (nivôse), dans le numéro 30 du Tribun, où de nombreux événements se produisent après l'abolition du maximum (24 décembre / 4 nivôse an III).

du système de dépopulation

 

Du système de dépopulation

 

 

 

Babeuf écrit sur la question vendéenne (cf. La guerre de Vendée : un génocide ?) pendant le procès de Jean-Baptiste Carrier (1756-1794), qui suit deux procès importants.  Celui dit des 132 Nantais (du 22 au 28 fructidor an II/8 au 14 septembre 1794), qui seront acquittés et acclamés par la foule parisienne, dont le verdict provoquera une pluie de pamphlets et mettra cette fois en accusation le Comité révolutionnaire de Nantes, dont le procès se tiendra le 25 vendémiaire au 26 frimaire, (16 octobre au 16 décembre 1794). C'est dans l'urgence que Babeuf écrira son  "Du système de dépopulation, ou la vie et les crimes de Carrier ; son procès et celui du comité révolutionnaire de Nantes : avec des recherches et des considérations politiques sur les vues du décemvirat ; dans l’invention de ce système ; sur la combinaison principale avec la guerre de Vendée ; et sur le projet de son application à toutes les parties de la République", publié pour la première fois en décembre 1794  : 

"Commandé à Babeuf par Fouché qui cherche à faire cause commune avec les thermidoriens, à l'occasion du procès de Carrier, l'homme des noyades de Nantes, il sert en fait d'alibi à l'ancien mitrailleur de Lyon. Le procédé est classique. Il consiste à dénoncer ses anciens amis politiques, en forçant le trait, pour mieux se sauver." (Emmanuel de Waresquiel, Vendée et chouannerie: deux siècles de mémoire,  Revue des Deux Mondes, septembre   1993 ).  Joseph Fouché (1759-1820)  a commis à Lyon entre octobre 1793 et avril 1794 de véritables boucheries  (associés à d'autres représentants du peuple : Albitte, Laporte et Collot d’Herbois, nous en verrons le détail dans un autre article), emprisonnant, exécutant 1684 personnes (Bourdin, 2002), les massacrant ici et là, en particulier dans la plaine de Brotteaux, les 4 et 5 décembre (14 et 15 frimaire) où elles sont achevées maladroitement et très violemment à coups de pieds, de sabre ou de baïonnettes : 

"Il y aura au moins chaque jour jusqu'à ce que tous les rebelles soient réduits au dernier et jusqu'à ce que le peuple ne sera plus agité par leurs sourdes menées et leurs pièges corrupteurs cinquante, cent et même cent cinquante Muscadins mis à mort. Et pour rendre leur exécution prompte et plus imposante aux regards du peuple justement irrité de leurs crimes, ils seront tous enchaînés et placés en plusieurs lignes, sur lesquelles un nombre déterminé de canons chargés à mitraille sera tiré, et à quelque distance desquelles seront placés des pelotons de républicains pour fusiller de suite ceux qui survivront à la décharge des canons. 

Les corps ainsy canonnés ou fusillés seront aussitôt ramassés et conduits dans une fosse, qui sera préparée à cet effet, avec une quantité suffisante de chaux vive pour les consumer.

Arrêté de la La commission temporaire de surveillance républicaine, in Archives Départementales  du Rhône, 31 L 50 fol. 70-71 et 73-75 3 .  

"Ces soldats, peu exercés à manier les armes, et la plupart égorgeant pour la première fois, restèrent plus de deux heures à consommer ce massacre." 

Antoine-François Delandine (avocat, 1756-1820),  Tableau des prisons de Lyon, pour servir à l'histoire de la tyrannie de 1792 et 1793,  Paris, 1797. 

Babeuf accède donc à la requête d'un personnage aussi peu reluisant que celui qu'il cherche à mettre en cause et dont Babeuf, sans l'ombre d'un doute, condamne sincèrement les crimes, comme ceux qu'il impute à Robespierre. Jules Michelet, à bon droit, s'interrogera sur ce point : "Carrier faisait horreur. Mais pourquoi pas Fouché, aussi souillé, plus hypocrite, à coup sûr bien plus corrompu ?" (Michelet, Histoire du XIXe siècle, 3 volumes 1872-1875 [vol. 2 et 3 posthumes],  vol. 1, Directoire, Origine des Bonaparte, p. 163-164, Paris, Germer Baillière, 1872)Et cette sympathie pour Fouché va persister, mieux, la conviction d'appartenir au même camp, nous le verrons plus tard, alors qu'au moment opportun, Fouché n'hésitera pas à attaquer Babeuf. 

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                        Fusillades de Lyon commandées par Collot d'Herbois 

                le 13 décembre 1793 ou 24 Frumaire An 2e de la République

                Estampe,  eau forte de Jean Duplessis Bertaux (vers 1750 - 1819) 

                                          et  Pierre-Philippe  Choffard  ( 1730 - 1809), graveurs 

                       

                                    édition : 1802               Paris, BNF

Bronislaw Baczko trouve le texte de Babeuf   "hallucinant... obsédé par des fantasmes...qui hantaient l’Ancien Régime ainsi que ceux engendrés par la révolution ." (Baczko, 1989). Babeuf n'est pas le premier à conférer une dimension profondément dramaturgique à la terrible guerre de Vendée  : "Ce fut un poème dantesque qui, de cercle en cercle, fit redescendre la France dans ces enfers..." dira l'historien Jules Michelet (Histoire du XIXe siècle, vol. 1, Directoire, Origine des Bonaparte,  Paris, Marpon, Flammarion, 1880, p. 70).  Pendant une vingtaine de pages, on ne peut que suivre l'auteur dans son analyse :   "les Départements livrés aux caprices de l'arbitraire, et à toutes les passions de quelques hommes qui ne manqueroient pas de s'énivrer du dépôt de la toute puissance réunie en entier dans leurs mains."   "Rois", "tyrans" ou "plénipotentiaires", Babeuf affirme avec force dès le départ le caractère discrétionnaire et très large des pouvoirs accordés aux représentants du peuple dans les provinces : ces "élus-législateurs s'écartaient absolument du vœu de leurs mandats..."  ( op. cité : 18)  et détenaient des "pouvoirs sans bornes et jusques y compris le droit de vie et de mort", (Babeuf, Du système... op. cité :  23).  Mais soudain, le Tribun nous sort du chapeau l'obscur opuscule intitulé "Causes secrètes de la Révolution du 9 au 10 thermidor" qu'on attribuait à un certain Simpronius-Gracchus Vilate, de son vrai nom Joachim Vilate  (1767-1795). Sa position, comme juré du tribunal révolutionnaire,  son intimité avec Barère,  St-Just, Couthon, Billaud ou Collot,  les indices montrant "qu'il a été admis dans leurs conciliabules secrets et initié dans les plus profonds mystères", enfin, son état de prisonnier à la Force, confère selon Babeuf un sceau authentique à la  "révélation si importante" qu'il fait : "Maximilien et son conseil avaient calculé qu'une vraie régénération de la France ne pouvait s'opérer qu'au moyen d'une distribution nouvelle du territoire et des hommes qui l'occupent." Curieusement,  le raisonnement imputé à l'Incorruptible lui octroyait les mêmes objectifs sociaux que poursuivait Babeuf, mais pas du tout les moyens utilisés pour y parvenir. On admet donc : 1° Que "les propriétés étaient tombées dans un petit nombre de mains et que la grande majorité des Français ne possédait rien. 2° Qu'en laissant subsister cet état de choses, l'égalité de droits ne serait qu'un vain mot...  3° Que pour détruire cette puissance des propriétaires...il n'y a avait pas d'autre moyen que celui d'attirer d'abord toutes les propriétés sous la main du gouvernement. Et le  quatrième point est un point de bascule, où "on n'y réussirait sans doute qu'en immolant les gros possesseurs, et en imprimant une terreur si forte, qu'elle fut capable de décider les autres à s'exécuter de bonne grace". Et enfin, le cinquième point, veut  faire admettre au lecteur que Robespierre avait la conviction qu'un "dépeuplement était indispensable, parce que, calcul fait, la population française était en mesure excédente des ressources du sol, et des besoins de l'industrie utile : c'est-à-dire que les hommes se pressaient trop chez nous pour que chacun y pût vivre à l'aise...que cette vérité était prouvée par la seule mesure certaine, le relevé du produit total de la culture et de l'économie rurale...". Le sixième et dernier point apportait "l'horrible conclusion... qu'il y aurait une portion de sans-culottes à sacrifier, qu'on pouvait déblayer ces décombres (expression de Barrère ; Causes secrètes: p. 14)"  (Babeuf, Du système... op. cité :  27-28)

Babeuf n'en démord pas :  "Tel fut le grand secret de l'état, secret trop sûr, avéré par des indices sans doute très frappants dans les Causes secrettes, mais éclaircis d'une manière encore bien plus probante par le rapprochement des faits qui ont caractérisé la marche du gouvernement des décemvirs" (op. cité).   Babeuf manque là clairement de sérieux, même pour un historien amateur, en reliant une série de présupposés totalement infondés sur Robespierre à la réalité incontestable de la violence perpétrée de manière systémique par les commissaires de la Terreur dans tous les territoires du pays.  Et soudain, "la guerre de Vendée devenait chaque jour un labyrinthe de mystères et de prestiges, mais qui appercevait cependant bien qu'elle devait ses développements et sa durée à une conspiration manifeste, dont les acteurs jouissaient d'une grande puissance, puisqu'ils avaient associé jusqu'au Gouvernement à leurs horribles succès (op. cité : 29).   Jusque-là, Babeuf ne donne strictement aucun élément de preuve contre Robespierre, et sa volonté préméditée d'un grand projet destructeur et régénérateur de la France par le crime de masse. Dès lors, Babeuf déroule un discours (ceci dit, assez court)  d'auto-persuasion assez délirante : "Qu'est-ce que ces distributions de secours, aux enfants et aux femmes de ceux qui combattent ? si ce n'est le premier à-compte de la répartition agrairienne. ", "massacre de sang-froid de la portion qui surcharge l'Etat"   (op. cité : 34-35).  

Et Babeuf de condamner avec fermeté la violence, qu'elle vienne des missionnaires du Christ au Mexique ou des "forcenés Français envers leurs frères de Vendée."  (op. cité : 40).  Ce qui ne l'empêche pas de parler avec condescendance des "habitants de ces contrées, plongés dans la plus profonde ignorance...asservis aux nobles et aux prêtres", pour lesquels les commissaires civils Gensonné et Gallois, missionnés par le roi Louis XVI en 1791, auraient dû "répandre autour d'eux la lumière", "dessiller les yeux de ces malheureux fanatiques" et enfin, démasquer et punir "les scélérats qui les égaraient..."  (op. cité : 45)

Le Tribun, sur la base d'un rapport de Choudieu, souligne "l'inertie et l'indifférence" de la faction girondine, mais aussi l'action des émissaires et des "écrits corrupteurs de Roland", qui a permis la dégradation de la situation. Babeuf rappelle les témoignages de "patriotes de tous les endroits où se porta le siège de la guerre, qu'ils préféraient mille fois mieux le passage des rebelles parce qu'ils respectaient les propriété, à celui des pelotons nationaux, qui dépouillaient inhumainement et le patriote et l'aristocrate..." Une fois encore, on voit que le Tribun, qui défendait la plus grande égalité entre les hommes, était farouchement opposé (et meurtri)  à la destruction aveugle de la propriété, croyant même naïvement qu'on "avait cependant paru projetter, au commencement de nos hostilités, tant intérieures qu'extérieures, de ne livrer que des guerres philosophiques, de vaincre les Peuples par la philantropie attrayante de nos principes". Babeuf rappelle même que Choudieu avait critiqué les premiers envoyés de l'assemblée constituante "de n'avoir point exclusivement suivi ce plan" : Nous sommes bien loin, ici, de l'idée d'un système d'extermination prémédité !  

 

Et Babeuf de rappeler le rapport du général  François-Joseph Westermann (1751 - 1794), un des "bouchers de la Vendée" dont les soldats "qui tous, pour ainsi dire, ont amassé des trésors des dépouilles des ennemis de la République."  (op. cité page 54, cf. Campagne...p. 42, voir ci-dessous)

On peut aussi lire dans l'original  : "...Savenay est à nous. Nous fimes une boucherie horrible... Partout on n voyoit que des monceaux de morts ; moi je me suis attaché à quelques pelotons de cavalerie et d'infanterie qui s'étoient sauvés sur la gauche, tous furent noyés ou taillés en pièces... Dans la banlieue de Savenay seule, plus de 6,000 ont été enterrés." (op. cité page 41).  

Campagne de la Vendée, du général de brigade Westermann, commandant en chef la Légion du Nord , contenant tous les faits à sa connoissance, sur lesquels la Convention nationale et son Comité de salut public lui ont demandé les détails, an deuxième de la République française une et indivisible,  Paris  (1793).  

source    :    https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1123120/f2.item.texteImage

Et si Babeuf reconnaît que les Vendéens "ont fusillé, dans différentes occasions, un grand nombre de républicains", il en cherche objectivement les raisons et ne se laisse pas aveugler par l'idéologie, contrairement à beaucoup de ses contemporains. Il sait que d'autres, dans le même temps, "ont éprouvé, pendant des mois entiers, tous les tourments de la faim et de la soif... " et se demandent si les actions des premiers ne sont pas "de simples représailles de notre système général de massacre, de vol, d'incendie, de dévastations et d'horreurs ?" (Babeuf, Du Système...op. cité  : 58)

L'auteur, qui a déjà soulevé les problèmes d'ignorance des populations, cite Camille Desmoulins qui entre un peu plus dans les détails, qui amalgame, lui aussi, réalités, mépris social et préjugés : "Un des crimes de la Convention est que les écoles primaires ne soient point encore établies. S'il y avait eu dans les campagnes, sur le fauteuil du curé, un instituteur national, qui commentât le droit de l'homme et l'almanach du Père Gérard (par Collot, comme on se souvient bien) déjà serait tombée, des têtes des Bas-Bretons, la première croûte de la superstition, cette galle de l'esprit humain ; et nous n'aurions pas, au milieu des lumières du siècle et de la nation, ce phénomène de ténèbres dans la Vendée, le Quinpercorentin et le pays de Lanjuinais, où des paysans disent à vos commissaires : Faites-moi donc vite bien guillotiner, afin que je ressuscite dans trois jours... Je ne conçois pas comment on peut condamner à mort sérieusement ces animaux à face humaine... ce qu'il y aurait mieux à faire, serait de les échanger contre leurs boeufs de Poitou."  

Camille Desmoulins, Histoire des Brissotins ou Fragments de l'Histoire secrète de la Révolution et des six premiers mois de la République, 1793, p. 72

 

Babeuf retient que "l'instruction eût suffi pour convertir cette précieuse contrée...que c'est un des crimes de la Convention de n'avoir point employé cette voie... " et que les malheureux ne méritaient pas la mort "aux yeux de la morale et de la philosophie", car on punissait alors "les gouvernés de la fautes des gouvernants." (Babeuf, Du Système...op. cité  : 61).  Après Desmoulins, Babeuf convoque la Guerre de la Vendée et des Chouans, ouvrage  daté du "30 vendémiaire de l'an troisième" (21 octobre 1794) par l'auteur, Joseph-Marie Lequinio (1755 - 1812), avocat, journaliste, député du Morbihan, représentant aux armées en 1793, qui "sut mettre momentanément sa philantropie en réserve, pour être féroce à leur gré(Babeuf, Du Système...op. cité  : 65).   En plus de l'ignorance, au nombre des causes de la guerre, Lequinio lui aussi accuse les nobles, les prêtres, mais aussi les administrations, regrette qu'on n'ai pas porté "la lumière dans les esprits" et instauré des "fêtes civiques, et tous les moyens accessoires propres à rendre la révolution aimable au peuple..." (Babeuf, Du Système...op. cité  : 67). 

Jusque-là, il y a beaucoup d'affirmations, et peu d'informations. Une chose est de dire : "On laissait croire aux Français de l'armée républicaine, que les Français de la Vendée n'étaient pas des Français" ? Une autre, est d'affirmer : "c'est le même peuple qu'on divise... pour remplir un infâme but politique encore inouï : sarcler la race humaine !(op. cité  : 69).  Quelques pages suivent sur les exactions des Bleus, le propos de Babeuf est assez décousu, mais l'auteur, encore une fois, démontre sa sensibilité sociale : "brûler la chaumière de l'habitant des campagnes, c'est rompre son attache la plus forte à la société, le forcer à se retirer dans les bois et rendre brigand par nécessité."  Nous sommes aux antipodes de la "froide et féroce franchise" de Lequinio, que rapporte Babeuf : "Si la population qui reste n'étoit que de trente à quarante mille ames, le plus court, sans doute, seroit de tout égorger, ainsi que je le croyois d'abord..." (Lequinio, op. cité : 22-23).  Le Tribun expose sa conviction intime que le "Comité d'égorgerie a sans doute cru, lui, qu'il n'y avait de bon que ce mode, puisqu'il n'en a point employé d'autre, et c'est ce qui vient toujours en confirmation de la réalité du système de dépopulation générale."  Ou encore, tiré du texte de  Lequinio   : "Dans ce moment-là même, le département, les districts, toutes les différentes communes, les généraux travailloient de concert pour la destruction totale des brigands". (Lequinio, op. cité : 135).  Mais c'est surtout un autre passage du texte qui emporte  la conviction de Babeuf sur le fait qu'il "a donc bien décidément existé un plan de destruction totale !"  (Babeuf, Du Système...op. cité  :  83)   : "Toute la difficulté qui se présente est de savoir si l'on prendra le parti de l'indulgence, ou s'il est plus avantageux de continuer le plan de destruction totale.(Lequinio, op. cité : 38).  Notre Tribun précise que les mots de Lequinio proviennent d'un "discours prononcé au 14 germinal devant le Comité de salut public, qui ne paraît pas les avoir improuvés, qui au contraire, a depuis conduit la guerre de la Vendée de manière à laisser croire qu'il a en effet trouvé ce plan de destruction le plus avantageux."  (Babeuf, Du Système...op. cité  :  83).  

Babeuf fait ensuite témoigner l'avocat Pierre Nicolas Philippeaux (1754 - 1794), missionné lui aussi en Vendée, qui peine à se mouvoir dans ce "labyrinthe de mystères et de prestiges, qui devait ses développements et sa durée à une conspiration manifeste, dont les acteurs ont joui d'une grande puissance, puisqu'ils ont associé jusqu'au gouvernement à leurs horribles succès.  (...) Sans connaître tous les fils de la conspiration, j'en ai recueilli assez pour la rendre palpable.(Philippeaux, "lettre au comité de salut public, 16 frimaire an 2" (6 décembre 1793 in Du Système, op. cité : 88).  Lui-même paiera de sa vie sa proximité avec les dantonistes et arrêté le 31 mars 1794, comme le député d'Eure-et-Loir Jean-François de Lacroix (Delacroix), Desmoulins et Danton, tous guillotinés avec d'autres (cf. plus haut) le 5 avril. Philippeaux révèle une série "d'odieuses pratiques observées pour faire massacrer nos phalanges par celles rébelles, avant le parti pris de faire massacrer les phalanges rébelles par les nôtres."  (Babeuf, Du Système...op. cité  :  88).   Babeuf rappelle à ce sujet  la mise en cause par Philippeaux des généraux Berruyer, Marcé, Ligonnier  ou encore le général de brigade Pierre Quétineau (1756 - 1794), qui "livre Thouars aux brigands...se livre à d'infâmes orgies avec les royalistes..."   : La défaite des Républicains est sévère à Thouars, ils perdent des centaines d'hommes (600 selon Gabory) et les insurgés très peu, mais  le propos de Philipeaux est en partie fantaisiste. S'il ne livre pas Thouars, il est vrai qu'il est très bien traité par ses ennemis, invité par eux à dîner et à dormir luxueusement, pendant que ses  hommes jeûnent pendant 24 heures (Émile Gabory, 1872 - 1954,  Les Guerres de Vendée, Robert Laffont, 1912-1931 ).  Les cuisantes défaites du début font honte aux patriotes "infâme drapeau blanc", "échecs honteux", dit Philippeaux qui conspue les généraux Jean-Antoine Rossignol (1759 - 1802) et Charles-Philippe Ronsin (1751 - 1794) "pour avoir converti l'armée intrépide de Mayence en tronçons et en cadavre".  Babeuf, acceptant sans discuter  les accusations ad hominem, apporte beaucoup de confusion à son sujet en ne prenant pas le recul critique nécessaire. 

 

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Il cite le  décret et une proclamation du 1er octobre 1794 qui parlent d'exterminer les brigands de Vendée et en conclut  : "Ce code est très-clair. Exterminer tous les habitants d'un pays, et en brûler toutes les habitations..."  Encore une interprétation poussée de l'auteur, qu'il prend le temps de défendre :  Comme Carrier dans sa défense, il ne pouvait pas y avoir d'exception car "il n'y avait pas un seul habitant qu'on ne considérât comme brigand". Ou encore : "Il n'y avait point d'autre juri que la conscience du soldat. Que dis-je, le soldat était en même temps le juri, le juge et l'exécuteur ! " :  Babeuf réduit toute la guerre, comme on continuera souvent de le faire, à ses épisodes horrifiques, ce qui n'est pas toute la réalité de cette guerre. Mais comment ne pas comprendre  aussi que les horreurs qui y ont été perpétrées soient devenus une espèce de prisme par lequel tous les regards portés sur l'événement convergent  ?  Les mots des différents plénipotentiaires sont si forts, si terribles : "J'appelle l'attention de la Convention nationale sur les terres de la Vendée, au partage desquelles on a voulu apeller des réfugiés d'Allemagne. Je pense que nous devons donner la préférence à tant de soldats Français qui combattent pour la liberté ; mais je pense aussi que la Convention ne doit prendre un parti là-dessus, que lorsque la Vendée sera totalement détruite : Or elle ne l'est pas."  (Merlin de Thionville, séance du 17 brumaire, in Babeuf, Système... op. cité : 116).   

Babeuf cite en note un extrait d'une "Instruction adressée aux Autorités Constituées des départements de Rhône et de Loire, et principalement aux Municipalités des Campagnes, et aux Comités Révolutionnaires", par la Commission Temporaire de Surveillance Républicaine, établie à Ville-Affranchie (nom donné à Lyon par punition après la répression de Fouché des troupes menées en  particulier par le général de Précy), par les Représentants du Peuple, en date du 26 brumaire an II (16 novembre 1793).  En fait, Babeuf ne se rend pas compte que ce texte va à l'encontre de sa démonstration. En effet, comme d'autres textes, s'il affiche la détermination farouche du pouvoir à utiliser les moyens les plus extrêmes pour étouffer toute révolte, il démontre aussi la grande part d'improvisation, des volontés particulières de décision, alimentées par les caractérisations vagues, idéologisées de l'ennemi à combattre : 

"La Commission engage chacune des Sociétés, chacun des individus qui la liront, à se pénétrer de l’esprit qui l’a dictée ; mais elle les avertit en même temps, qu’en leur indiquant le but où ils doivent tendre, elle n’entend pas leur prescrire les bornes où ils doivent s’arrêter ; tout est permis pour ceux qui agissent dans le sens de la révolution ; il n’y a d’autre danger pour le Républicain, que de rester en arriere des loix de la République (...) Nous ne vous parlons pas seulement ici de prêtres, des nobles, des parens d’émigrés, des administrateurs et autres fonctionnaires parjures sur lesquels la loi a prononcé expressément, nous présumons qu’à cet égard vous avez fait votre devoir. Vous en répondez sur votre tête ; mais nous vous parlons spécialement de tous les hommes qui, sans être compris nominativement dans les décrets, sont désignés par eux à la surveillance Nationale (...)  ce sont enfin tous ceux qui, à l’époque de la lutte de la liberté contre les aristocrates de Lyon, ont marqué pour les scélérats une tendresse criminelle, un intérêt parricide ; qu’est-il besoin de vous en dire davantage ? Si vous êtes patriotes, vous saurez distinguer vos amis ; vous séquestrerez tous les autres."

Il en va de même de l'exemple donné juste après par l'auteur d'une lettre de Marie-Jean Hérault de Séchelles (1759 - 1794), député, président de la Convention,  à Carrier, qui lui demande le 29 septembre 1793 de "purger" la ville de Nantes. Hérault, tout à fait conscient de l'immoralité de cette politique, demandait au représentant  du peuple en mission de "frapper de grands coups en passant" tout en laissant "peser sur ses agents tout le poids de la responsabilité, sans jamais se compromettre par ses écrits" (Jacques Crétineau-Joly, Histoire de la Vendée Militaire, Tome II, Paris, Librairie Charles Gosselin, 1843, p. 35 ).   

L'auteur expose ensuite le cas du sans-culotte Jean-Jacques Goullin (1756/57 - 1797), créole de Saint-Domingue, fils de colon sucrier de Saint-Domingue, qui écrit le 5 octobre 1793 au Comité de surveillance de Nantes, à un moment où il est le secrétaire de Philippeaux (Alfred Lallié, Le sans-culotte J.-J. Goullin, membre du Comité révolutionnaire de Nantes, 1793-1794, Nantes, Vincent Forest et Emile Grimaud..., Paris H[onoré] Champion..., 1880). "Aux intrépides Montagnards, composant le Comité de surveillance de Nantes...frappez, en vrais révolutionnaires, sinon je vous réprouve... Vous manquez, me dites-vous, de bras exécuteurs : parlez, demandez, et vous obtiendrez tout : force armée, commissaires, courriers, commis, valets, espions.."  On remarquera que Goullin parle à la première personne et que cette lettre, encore une fois, ne fait aucune mention d'un projet solide établi  au-dessus de lui.  Il en va de même pour l'exemple suivant du général de brigade espagnol Franz Joseph de Lusignan (1758 - 1832), et la fusillade totalement arbitraire, à Clisson, de dix-sept villageois du village de Pallère, commune de la Bernardière, "près les forges de Cugan", qu'il a ordonnée à Clisson le jour même, ainsi que d'autres qui ont suivi. Babeuf, ne précise pas ses sources, mais cela est attesté par une déclaration d'un agent de forges de Régny (Rhône et Loire, à l'époque), Antoine Bissuel (Bissue, Bussuel), qui témoigne que le général Lusignan "quoique prévenu des intentions & de la bonne volonté des habitans des campagnes, se livroit aux actes arbitraires & aux cruautés les plus révoltantes."  (Pièces remises à cinq époques différentes, par les comités réunis, à la Commission des Vingt-un,  Paris, Imprimerie Nationale, brumaire An III ;  N° VII, 4 brumaire an III [25 octobre 1794],  p. 96)

 

        Commission des Vingt-un    :   Rapport au nom de la Commission des  Vingt-Un,  créée par décret du 7 nivôse, an III, pour l'examen de la conduite des représentants du peuple Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois et Barrère, membres de l'ancien comité de Salut-Public, et  Vadier, membre de l'ancien comité de Sûreté générale. Rapport de la Commission fait le 12 ventôse par le Représentant du Peuple Saladin, député par le département de la Somme,  Paris 28 ventôse an III.

Nous n'allons pas commenter la série d'événements dramatiques relatés par Babeuf, ils  sont évoqués dans un autre article. Devant la réalité effroyable des nombreux assassinats, Babeuf parle "des exécrations nationicides" (Babeuf, Du Système... op. cité : 136),  qui n'a dans sa bouche pas du tout le même sens que le terme moderne de "génocide", d'autant plus que le Tribun, en dehors de "dépeuplement", "plan" ou "système de dépeuplement(p. 103, 107, 144ou de "dépopulation(p. 31, 36, 82n'a jamais substantivé cette notion. Il parle ailleurs de "vie...populicide" (p. 9ou "d'insolence plébéicide" (p. 63)

 Le 3 janvier 1795 (14 nivôse an 3), le gouvernement propose des mesures propres à "chasser les patriotes des places dans les administrations", envoie "les listes des employés à toutes les sections, pour provoquer des renseignements sur le compte de chacun", qui met "les ouvriers sur le pavé" alors que "le prix des denrées augmentent". Le 15 nivôse, l'assemblée  "publie l'arrêté du comité de salut public pour le bois de chauffage dont Paris éprouve la plus cruelle disette, dans un moment  où le froid assassine" : "Il est vrai que ceux qui régissent ne sentent pas les besoins."  Sans parler de l'acte d'accusation du député de l'Aube, Edme Bonaventure Courtois (1754-1816), du 16, contre tous les comités et sociétés  populaires ou agents révolutionnaires, ou encore la décision du député Petrus Bentabole ("Bentabole-Gouffier", 1756-1798), le 17,  d'attaquer la liberté de la presse par le biais des "imprimeurs d'écrits contre-révolutionnaires". 

        Gouffier        :   "Est-il plus besoin que quelqu'un ignore que le patriote Bentabolle est uni en parfait mariage avec deux ou trois cent mille livres de rentes et la comtesse de Choiseul-Gouffier, dont le château, à Heilly, district d'Amiens, est un petit Chantilly ?"  

(Babeuf, Le Tribun du Peuple... N° 29, op. cité).  

Babeuf profite de cette occasion pour justifier son refus de se faire arrêter : "Je leur apprendrois  à  connoître    comme moi   la Déclaration  des  droits  :  elle dit dans un article  « que tout homme qu'on voudroit arrêter hors des cas de la loi, a le droit de s'y refuser, et de repousser par la force quiconque voudroit  employer la violence. » Or, la loi constitutionnelle garantit la liberté de la presse. Arrêter un homme pour user de cette liberté, seroit agir hors des cas de la loi. Donc je puis annoncer aux quatre alguazils du comité que je suis possesseur de deux pistolets, portant chacun deux coups, ce qui fait quatre, qui est juste le compte pour coucher à terre mes deux paires d'alguazils"  (de l'espagnol, alguacil, agent de police, puis  lui même de l'arabe āl-wazir, tiré du persan : juge, arbitre, et qui a donné le mot vizir). 

Le 23 janvier 1795 (4 pluviôse an 3), dans le numéro 30 du Tribun, Babeuf expose de manière intéressante le sujet de l'exigence citoyenne dont on peut faire des parallèles aujourd'hui. Qui n'a pas entendu l'argument des "astucieux intrigants" mettant en avant le caractère utopique de son entreprise : "Que tu dis vrai, Babeuf ; que tu as raison ; mais que ton évangile est inexécutable".  La réponse formelle de Babeuf n'est pas des plus passionnantes, sur le modèle classique de la nature (la nature a donné à tous les êtres vivants les mêmes moyens de bonheur, etc.)  mais elle a le mérite, comme son action politique, de montrer que, contrairement à ce qu'on peut lire ici ou là, Babeuf n'est pas du tout un utopiste. Bien au contraire, comme Winstanley avant lui en Angleterre, il a cherché sans cesse le moyen de réaliser ici et maintenant l'égalité. 

 

Quel contradicteur, quelle combattante du progrès social  n'a pas entendu comme Babeuf  "il n'applaudit à rien...il n'est jamais content". Et Babeuf de répondre avec Brissot (on appréciera en passant le fait que Babeuf ne tape pas systématiquement sur ceux qui ne pensent pas comme lui) : "Une gazette libre est une sentinelle qui veille sans cesse pour le Peuple".  Le sujet de cette vigilance est le sujet du contrôle des représentants du peuple, pour ne pas leur donner un blanc-seing, s'assurer qu'ils respectent bien ses volontés (la chose est plus complexe, nous en reparlerons dans un autre cadre, restons-en pour l'instant à la conception classique de la démocratie qui est restée, jusqu'aujourd'hui, le plus souvent, simplificatrice).  Babeuf donne deux exemples de "sentinelles qui furent réellement vigilantes, fidèles et courageuses. Il n'y en eut que deux, de positivement telles, Prud'homme [Prudhomme] et Marat. Les surprit-on jamais à encenser le pouvoir ? Non, ils connaissoient leur tâche (...)  La base d'un gouvernement libre n'est point l'aveugle confiance, mais la perpétuelle défiance." Non par principe, mais parce qu'on sait, et l'histoire nous en fait le permanent rappel, que "le dépositaire de l'autorité, toujours enclin à en abuser par la pente naturelle de l'homme vers la domination, ne sauroit être retenu par un frein trop court."  (Babeuf, Le Tribun du Peuple... op. cité, N° 30).  Le mot est lâché, qui désigne ce qui est au cœur de ce travail. Mais Babeuf ne théorise pas sur la domination sociale, il s'appuie chaque fois sur des actes de pouvoir très concrets. Ici, c'est du problème des émigrés dont il s'agit  : "C'était, dans le sens de nos lois révolutionnaires, le Français de l'un ou l'autre sexe qui ayant quitté la France depuis le 1er juillet 1789, n'avait point obéi aux injonctions que ces lois avaient faites de rentrer dans sa patrie ; ou celui qui, ne se trouvant dans aucun cas d'exception admis par le législateur, n'avait pas justifié, dans les formes légales, d'une résidence sans interruption en France depuis le 9 mai 1792...(Répertoire méthodique et alphabétique de législation, de doctrine et de jurisprudence en matière de droit civil, commercial, criminel, administratif, de droit des gens et de droit public,  par M.D Dalloz Aîné ...et par Armand Dalloz, son frère... Tome vingtième, Paris, 1850 ).  En fait Dalloz dépose un vernis juridique  qui  était bien absent du pouvoir révolutionnaire de 1792, pour qui un émigré était "toute personne qui a fui la patrie par lâcheté ou trahison" (Archives Nationales,  D III-380).  Babeuf évoque alors les débats sur la loi du 18 nivôse an III (7 janvier 1795), où l'on propose "de rayer de la liste des émigrés quelques individus qu'on a soin de choisir parmi ceux dont les cas peuvent paroître les plus graciables." Le 20, on "veut des exceptions, à l'infini. On veut que, sous le titre d'ouvriers, d'agriculteurs, de matelots, d'hommes vivant du travail de leurs mains, il n'y ait point un émigré qui ne puisse revenir au milieu de nous, reprendre ses biens, et nous étrangler (...) N'avons-nous pas nos ministres plénipotentiaires auprès de toute  la canaille gentilhommière expatriée ? Ceux qui nous trahissent croient-ils qu'on ne voit, qu'on ne rapproche, qu'on n'apprécie rien ! (...) nous allons très-clairement vous montrer au peuple dans la forme d'une longue chaîne de fripons, qui vous tenez par la main sans interruption depuis Coblentz [Coblence] jusqu'au Palais-National"  (Babeuf, Le Tribun du Peuple... op. cité, N° 30). 

 

"Qu'entend-on par Coblentz ? Tous les émigrés & les ennemis du peuple." (Babeuf, Le Tribun du Peuple... op. cité, N° 31). 

Babeuf pointe du doigt cette connivence, cette association judicieuse et profitable des riches si récurrente dans l'histoire, nous l'avons vu.  Sont à la manœuvre les députés François-Louis de Bourdon, dit Bourdon de l'Oise, mais aussi Antoine Dubois de Bellegarde, député de Charente,  dont "les articles, bien pesés, bien compassés, sont apportés à la sanction par le chancelier Merlin" (Philippe-Antoine Merlin, dit Merlin de Douai, 1754 - 1838),  c'est le décret du 22 nivôse : "Si j'étois marquis ou archevêque, malgré qu'il semble  à la première vue, que ce décret me ferme les portes de France parce que les mots, non-prêtres ni ex-nobles, y paraissent une exception contre moi, je ne serais nullement embarassé pour en profiter.(Babeuf, Le Tribun du Peuple... op. cité, N° 30).  Pourtant, Merlin aura été tout du long de sa représentation très sévère sur le sujet :

"Même si, au lendemain du « coup d’Etat » du 22 floréal (11 mai 1798), la répression se fit essentiellement anti-jacobine, Merlin ne voulut aucunement esquisser une politique réactionnaire ; il continua d’ailleurs de se montrer d’une grande sévérité envers les émigrés et les prêtres réfractaires(Leuwers, 1996)

Toujours dans ce numéro 30 du Tribun, Babeuf se déchaîne contre Fréron, qui cristallise aux yeux de Babeuf les différentes propriétés de la classe bourgeoise qui ne fait pas la même révolution que la sienne. Il y a les codes de comportement et d'apparence, pour commencer  :  "Allez tous les matins chez Fréron, rue Chabanais, vous y trouverez l'élite de cette jeunesse française, qu'il encourage avec tant de chaleur ; vous y trouverez jusqu'à quinze, vingt, & plus de ces jeunes blondins dans le premier feu de l'âge, des enfans charmans qui n'ont guère au-dessus de trois lustres, ayant belle chevelure, beau teint, & remplis de vivacité (...)  : comment de pas trouver ce tableau toujours bien vivant, quand on se promène dans les beaux quartiers de l'élite contemporaine ? Il suffit de remplacer ici Fréron par Macron.  Quant à la conception de la société, la comparaison des deux classes est du même tonneau  :  "Qui êtes-vous pour regarder en face les sans-culottes ? Votre vieux Narcisse vous a lui-même appréciés. Il l'a dit : « Vous n'êtes bons qu'à jouir des plaisirs de la vie, qu'à méditer des voluptés, qu'à juger du mérite des comédiens ou des cuisiniers, de la prééminence de tel chanteur ou de tel tailleur. Les armes sont trop lourdes pour vos bras. La noble indignation de l'homme libre, la colère du républicain, vous sont inconnus !"    Et déjà, Babeuf est prêt à la confrontation : "Si tu veux la guerre civile, tu l'auras ; nous l'acceptons. Mais admire notre loyauté, nous voulons bien encore t'avertir généreusement : le mouvement que tu provoques, s'il éclate, retombera sur toi & les tiens".

(Babeuf, Le Tribun du Peuple... op. cité, N° 30)

 

"Le Peuple doit-il faire une insurrection ?

Cela ne fait nul doute, s'il ne veut point perdre définitivement sa liberté & s'il ne peut plus mettre en question que ses droits sont violés (...)

Le Peuple peut-il faire cette insurrection ?

Qui l'en empêchera ? Croyez-vous que parce que vous avez tout usurpé ; parce que vous avez tout peuplé de vos vils suppôts ; parce que vous avez mis en tête de tous les rouages civils & militaires, la boue de la Nation  (...)

Comment le peuple peut-il faire cette insurrection ?

Pacifiquement. Même plus encore qu'au  31 mai ; & voici peut-être où nous étonnons certaines gens qui n'attendoient pas cette conclusion : car le mot insurrection ne sonne encore, à l'oreille de beaucoup de monde, que comme torrents de sang & monceaux de cadavres.  On a l'expérience que les insurrections peuvent reposer sur d'autres bases. J'en proposerai un plan tout simple. Autrefois, les académies donnoient des prix en or à qui résolvait le mieux de fort indifférents problèmes. J'en promets un, de bien mérité de la Patrie, à qui fera le meilleur PROJET D'ADRESSE DU PEUPLE FRANÇAIS À SES DÉLÉGUÉS"   (Babeuf, Le Tribun... op. cité, N° 31 du 28 janvier 1795 / 9 pluviôse an III)  

Babeuf a toujours rejeté et condamné la violence, nous le voyons encore ici, mais il a manifesté à plusieurs reprises qu'il n'a pas peur d'être obligé de s'en servir un jour en dernier ressort, de manière calculée, défensive, contre ceux qui ne cessent de combattre les défenseurs des droits de l'homme et de l'égalité, ces "viles factions qui s'agitent", qui "ne sont point encore d'accord entre elles sur la forme de gouvernement à donner à la France" mais qui sont toutes d'accord sur un point : " Nous voulons un gouvernement d'opprimés & d'oppresseurs".  Là encore, que de rapprochements à faire, non seulement pour aujourd'hui, mais à toutes les époques de l'histoire. 

"personne ne peut disconvenir que l'état d'horrible misère de la classe ouvrière, c'est-à-dire, de la masse du peuple, est maintenant à trente-deux karats au-dessus  de celui où l'avoient rèduite quatorze siècles d'esclavage."  (op. cité)

Sans entrer comme Marx dans l'analyse économique du capitalisme moderne, qui est encore embryonnaire à son époque,  Babeuf  ne cesse de défendre la classe ouvrière à laquelle il appartient et a bien compris, au cours de son combat, comment s'articule la domination des riches sur les pauvres, des aristocrates sur le peuple.  Daline a bien montré, par ailleurs, que la pensée de Babeuf a, "dès le départ pris en charge le mouvement de développement de la manufacture moderne, et ses premières remarques se seraient enrichies de la connaissance de la production industrielle urbaine, étudiée à Paris. Les preuves apportées depuis le brouillon de 1786 sont suffisamment solides pour que plus personne ne soit réellement revenu sur ses conclusions par la suite. (Roza,  2011)

 

Babeuf avait aussi compris que la domination était une affaire de très nombreux siècles et qui continue de durer, malgré les premiers actes libérateurs de la révolution. Dans le  numéro qui suit, le dernier, qui commente la proclamation du Directoire et sa cohorte de lois liberticides et répressives, il signe la fin de la révolution : "Tout est consommé". Et Advielle d'acquiescer :  "Babeuf avait raison ; les enrichis des dépouilles des princes, triomphaient : c'était la fin de la Révolution. Barras avait acquis de belles seigneuries, Merlin de Thionville possédait les châteaux et l'immense terre du Raincy et donnait 300,000 francs par mois à sa courtisane ; Tallien avait fait une brillante alliance avec la cour d'Espagne ; Fréron avait épousé la soeur de Bonaparte ; Legendre entretenait à grand frais le Comtat !  Tout ce monde, jadis républicain, ne pensait plus au Peuple, si même il y avait quelque fois pensé." (Advielle, op. cité :  187).  Il suffit d'apprendre l'Histoire pour comprendre que, chaque république a toujours été, comme le prophétisait Babeuf pour la sienne, une "République des Riches"  (Babeuf, Le Tribun... op. cité, N° 36).  

gouvernes par les meilleurs

Gouvernés par les meilleurs

 

Après plusieurs tentatives d'arrestation du Comité de sûreté générale, Babeuf est finalement arrêté le 7 février 1795 / 19 pluviôse an 3 et conduit à la prison de la Force  (Legrand, Les prisons, op. cité).  Il sera transféré aux Orties, à côté du Louvre, puis à la maison d'arrêt du Plessis, et enfin, transféré à Arras le 15 mars 1795 (25 ventôse an 3) avec René-François Lebois (Charles Germain, orthographie "Le Bois"), rédacteur de l'Ami du Peuple, à la prison des Baudets, où il "fait la connaissance des sans-culottes du Pas-de-Calais et du Nord, et surtout de Charles Germain, avec lequel il va se lier et échanger une correspondance presque quotidienne" (op. cité), facilitée (malgré l'interdiction faite aux détenus des Baudets de communiquer avec l'extérieur) par un commissaire qu'ils surnommaient "le petit drôle", car Germain est alors dans une autre prison d'Arras, la maison d'arrêt des Dominicains, depuis le  16 janvier 1795 (27 nivôse an III).  Originaire de l'Aude, Germain a été officier chez les hussards Entre le 12 avril (23 germinal) et le 3 octobre (11 vendémiaire), Babeuf et Lebois " font diverses réclamations à l'administration pénitentiaire. Ils "se plaignent de n'avoir pour nourriture que du pain et de l'eau et une poignée de paille pour lit" et réclament "chacun un lit, un pot à l'eau, des serviettes, dîner et souper à l'ordinaire, chacun une bouteille de vin par jour, deux tasses de café au lait le matin et de la lumière..." (Lettre du 28 germinal de la commune d'Arras au district, Archives départementales du Pas-de-Calais, in Soboul, 1968).  

        Germain      :    Charles Antoine Guillaume Germain (1770 - 1835), né à Narbonne dans l'Aude, il aurait eu un père entrepreneur des routes de chasse royales. Grâce à l'archevêque de Narbonne Arthur Richard Dillon (1721-1806), il aurait obtenu une bourse dans un collège parisien et son père un emploi à Versailles selon la Biographie universelle ou Dictionnaire de tous les hommes qui se sont fait un nom par leur génie, leurs talents, leurs vertus, leurs erreurs ou leurs crimes, depuis le commencement du monde jusqu'à nos jour : d'après la Biographie universelle et moderne de Michaud, la Biographie universelle d'Histoire de Weiss, l'Encyclopédie nouvelle, l'Art de vérifier les dates, etc. 1844-1847, 21 tomes en 10 vol. in-4. Bruxelles, chez H. Ode, Tome 8, Foy-Grainville,1844). D'autres sources disent de son père qu'il fut "conseiller du roi et contrôleur du grenier à sel de Senlis" et ignorent l'action de Dillon, sans compter que différents chroniqueurs semblent confondre notre babouviste avec un député aux Cinq-Cents, Germain de Viroflay (cf. Dictionnaire biographique Le Maitron, Mouvement ouvrier social : https://maitron.fr/spip.php?article31621).