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   France, XXe siècle   

    Travail, Famille, Profit      [  1  ]

                   1871 - 1945

    Les relents du catholicisme  

Affiche de Joseph Guérin (Jo99) pour l'exposition de l'association Paï Paï à Angers, mars 2017, détail.

http://www.jo99.fr/

 

Introduction 

La droite nationaliste, traditionaliste, réactionnaire, attendait depuis longtemps ce moment où elle pourrait enfin donner matière à ses convictions idéologiques politiques et sociales, et avait eu le temps de  s'y préparer. Nombre d'événements ont secoué ces courants de pensée, dont la morale catholique est presque toujours un pilier : séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1905,  révolution russe de 1917, première guerre mondiale de 1914-1918, montée du parti communiste, crise économique et sociale des années trente, Cartel des gauches, Front Populaire, grève de trente-six, etc. Devant un tel ébranlement des mentalités qui, pour une frange conservatrice de la population, menace l'ordre traditionnel de la société, sa morale, sa religion  (très largement catholique),  des voix se font entendre pour dénoncer l'ordre social à leurs yeux en péril et travailler à restaurer les valeurs qu'elles défendent. De nombreux textes idéologiques (au sens qui a été donné dès l'accueil de ce site) fleurissent développant l'idée d'un état fort, autoritaire, bâillonnant  voire supprimant le pouvoir parlementaire par des révisions constitutionnelles. Avant d'en présenter quelques uns, nous allons remonter un peu plus haut dans le temps pour  donner un aperçu de la généalogie la plus directe de ce courant d'idées, dont une partie des racines puise dans la période post-révolutionnaire, avec, en particulier, Saint-Simon, Lamennais, Lacordaire ou Montalembert.

Pour lors, arrêtons-nous à ces moments qui suivent la défaite française de 1870 et qui dynamisent la réflexion de l'intelligentsia catholique menée sur les questions sociales. Les grandes figures de ce mouvement sont Albert de Mun, fils de marquis, de la noblesse de Bigorre, député légitimiste, officier de Saint-Cyr, conservateur, académicien en 1898, mentor et ami de Lyautey (qui sera introduit plus loin) ; Charles-Humbert-René de La Tour du Pin Chambly de La Charce (1834-1924), de noblesse dauphinoise, saint-cyrien, royaliste ; Léon Harmel (1829-1915), appartient à la bourgeoisie, c'est un patron d'industrie ;  Jules Charles Maurice Maignen (1822-1890), issu de la moyenne bourgeoisie ;  Louis-Félix de Roquefeuil Cahuzac (1833-1893), issu de la noblesse du Rouergue, conseiller à la Cour des Comptes.  

La Tour du Pin, dont la foi était "alimentée par un sentiment profond du péché" (Levillain, 1983), et de Mun seront initiés par le père Eck, jésuite, et le docteur Lingens (député du Reichstag en 1871, futur membre du parti catholique Zentrum) à l'histoire du catholicisme social en Allemagne depuis 1848, de laquelle émerge en particulier deux figures de la pensée sociale : Adolf Kolping (1813-1865) et Wilhelm Emmanuel von Ketteler (1811-1877). Kolping, fils de berger, lui-même ancien cordonnier, fonda en 1848 à Elberfeld un foyer d'ouvriers (Gesellenvereine) qui accueillait de jeunes artisans célibataires de 17 à 27 ans dans un environnement familial chrétien. Contre la lutte des classes, voulant faire oeuvre de pacification, de réconciliation, il demandait aux compagnons de de renoncer à la grève, de ne pas participer à des actions subversives.  La critique de l'individualisme libéral de la part de Kopling ou d'autres tenants du catholicisme social allemand autour de von Ketteler, évêque de Mayence en 1850, se fonde en particulier sur le développement de l'industrie, des machines, qui obligent les ouvriers à quitter les ateliers familiaux, abandonnant ainsi des modes de travail traditionnel aux conditions plus enviables que celles des usines où ils ont "à subir les contraintes nouvelles de condition de production : division du travail, emploi instable, dépersonnalisation des rapports avec les supérieurs, les collègues, pertes de qualification, conditions de logement et de vie familiale souvent atroces" (Joseph Ravan, Histoire de la social-démocratie allemande, Collections Historiques, Seuil, 2018). Ketteler lit Marx, prend conseil auprès du socialiste Lasalle, et rédige une critique cinglante de l'exploitation ouvrière : 

« Peut-on figurer quelque chose de plus lamentable que la situation de la classe ouvrière, si nombreuse cependant, offerte chaque jours comme marchandise sur le marché, mendiant le salaire qui doit lui fournir du pain et se disant : "Demain, je n'aurai pas de pain à offrir à ma femme et à mes enfants affamés, nous serons nus et sans abri. » (Von Ketteler, Die Arbeiterfrage und das Christenthum, Mainz, Franz Kirchheim, 1864 :  "La question ouvrière et le christianisme", 1869 : traduction Edouard Cloes, L. Grandmont-Donders, Liége).

 

Le catholicisme social de Ketteler et bien d'autres qui suivront, contrairement à d'autres mouvements d'idée, ne se fonde pas seulement sur une justice ou une morale universelle pour défendre les pauvres, mais avant tout sur la croyance à la doctrine catholique. Ketteler affirme ainsi que tous ceux qui laissent la religion de côté ou la combattent (la pensée rationaliste ou athée en résumé) "ne procureront aux ouvriers quelque soulagement que pour autant qu'ils seront en harmonie avec les préceptes de notre foi (Von Ketteler,  op. cité : 7). Ou encore : "Jésus-Christ et le Christianisme seuls peuvent sauver le monde et en particulier la classe ouvrière.(Von Ketteler,  op. cité : 9). Ce totalitarisme religieux, qui n'admet pas que la religion soit du domaine de la croyance et doit demeurer une affaire privée, personnelle, sera une constante, nous le verrons, dans la pensée du catholicisme social du XIXe siècle, persévérant dans une erreur millénaire qui causa tant et tant de souffrances d'injustices, de guerres, de persécutions, de tortures, d'asservissement des peuples. Par ailleurs, affirmer que "Jésus-Christ n'est pas uniquement le Sauveur du monde" mais qu'il "nous a aussi apporté le remède à tous nos maux dans l'ordre civil, politique et social(Von Ketteler,  op. cité : 7) relève purement et simplement de l'idéologie et du fantasme à propos d'un homme qui a toujours (comme saint-Paul) respecté l'ordre social et n'a jamais dénoncé une quelconque inégalité ou injustice entre les pauvres et les riches (voir : Critique et utopies sociales : le temps judéo-chrétien). 

Parmi les lectures proposées par le père Eck à La Tour du Pin et de Mun, le livre d'Emile Keller, "L'encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789, ou l'Église, l'État et la liberté." est pour eux une révélation. S'appuyant sur le Syllabus, un recueil de questions-réponses du pape Pie IX accompagnant son encyclique Quanta Cura (1864), Keller développe l'idée d'incompatibilité entre catholicisme et libéralisme, dont la liberté religieuse concédée aux citoyens ainsi que la neutralité religieuse de l'Etat "conduisent à une religion d'État dissimulée, qui est celle du pouvoir, de l'égoïsme effréné, de l'asservissement des faibles.(Levillain, 1983). 

 

Nous rencontrons-là un premier biais idéologique inacceptable pour tous ceux qui défendent les libertés individuelles : la liberté de croire ou non à la religion, la séparation du pouvoir civil et religieux sont données par l'auteur comme cause de l'asservissement des faibles, ce qui est diamétralement contraire à la réalité historique. C'est la domination, l'asservissement économique, politique ou religieux qui a privé les hommes de nombre de libertés, pas le contraire. Alors Keller, promeut une "réconciliation" entre liberté et autorité, faibles et puissants, riches et pauvres. Déniant au christianisme le fait de n'être qu'une croyance, réaffirmant souvent "la vérité" de l'Eglise qu'à ce titre, il déclare "la vérité religieuse, source première de vérité sociale". Profondément archaïque, la thèse de Keller défend une Eglise, une religion d'Etat : "loin de condamner les aspirations larges et généreuses qui marquent si bien la supériorité des temps chrétiens sur l'antiquité païenne" mais qui "ne peut admettre...de ,ne pas être elle-même à la tête de ce grand mouvement libérateur."  Ou encore : "l'Eglise, forte de sa foi et de ses dix-huit siècles de vie, proclame que, portés au mal dès leur naissance, les hommes et les peuples ont besoin de son secours et de son autorité pour se soutenir et pour progresser dans l'ordre temporel, aussi bien que dans l'ordre spirituel.(Keller, L'encyclique..., op. cité : 17). Voilà donc le message nouveau du catholicisme, se rattachant à des idées aussi archaïques que totalitaires.

D'autre part, l'auteur, par une série de positions contradictoires, logiquement intenables, défend à la fois une Eglise qui affirme que "le socialisme et le communisme...menacent la famille et la propriété" (op. cité : 17), tout en s'appropriant la plupart de leurs idées, comme "le partage de la société en deux classes : d'un côté ceux qui n'ont rien et qui, n'étant jamais sûrs de leur lendemain, vivent au jour le jour de leur travail ; de l'autre, ceux qui détiennent le capital, c'est-à-dire les instruments de  travail, la terre, l'argent, les machines, et qui, par là, sont à la fois indépendants et maîtres du sort de l'ouvrier.(op. cité : 251).  Si l'auteur dénonce à plusieurs reprises "la grande propriété capitaliste", "la domination du capital", "l'aristocratie financière" ce n'est pas pour repenser les fondements de la propriété, mais pour prévenir de "la ruine des petits patrimoines, qui est la plaie du moment.(op. cité : 252) : "voilà qu'à votre porte, au nom de la liberté, viendra s'établir un puissant manufacturier, armé de capitaux et de machines, aussi sûr de venir à bout de ses petits concurrents..." (p. 255) Keller s'indigne (à juste titre) du fait que la Révolution n'a guère réglé ni le problème des classes sociales, ni la pauvreté, ni celui de la liberté ("libre de faire sa fortune...oui, à une condition, c'est déjà d'être riche" p. 253), ni celui de l'instruction, et d'avoir troqué une ancienne féodalité pour une autre, industrielle, cette fois. Il affirme que  le premier usage à faire de la souveraineté serait de "partager plus équitablement les biens de ce monde(op. cité : 253). 

 

Cette charge contre les maux du capitalisme, prend l'eau non seulement en érigeant l'Eglise en vérité et guide absolus du peuple, mais aussi en défendant une société de petits propriétaires, sans parler de son pseudo-intérêt pour un prolétariat "imbu de toutes les idées modernes, dégagé de tout patronage et de toute autorité, livré sans défense et aux provocations d'un luxe effréné, et à la contagion des utopies politiques et sociales." (op. cité : 252). Le projet social de Keller : "Comment donc créer la liberté du travail, sinon en assurant aux ouvriers un patrimoine individuel et collectif ? Comme les associer, sans péril pour la paix publique, sinon en leur donnant assez d'aisance, et en leur inspirant assez de vertu et de modération pour ne pas assurer de leur force."  Et la morale revient comme d'habitude au galop, Keller ne prenant même pas conscience qu'il finit par rejoindre les libéraux dans un mépris social identique. 

On comprendra alors aisément comment cet humanisme au ventre mou ait pu attirer les aristocrates chrétiens lui qui, suivant la voix de Pie IX, pouvait leur faire dire : "à l'exemple de nos aïeux, nous pouvons être partout, même sous les régimes les moins chrétiens, non des rebelles ni des rétrogrades, mais les hommes les plus utiles à leur temps et à leur pays, les citoyens les plus dévoués au pouvoir et à la liberté véritable, les ouvriers pacifiques du progrès et avant tout, les libérateurs des pauvres, des faibles, des opprimés."  (Keller, L'encyclique..., op. cité :  24).  Nous sommes là dans la plus parfaite orthodoxie chrétienne, personnifiée par Jésus-Christ lui-même, qui "prend le siècle tel qu'il est avec son capitalisme, son industrie, son prolétariat (...) Mais  s'il défend le progrès, c'est du progrès moral qu'il s'agit, de l'émancipation universelle des consciences et non des individus.(Levillain, 1983 : 174).  

 

La manière dont Albert de Mun vivra la Commune de Paris illustre on ne peut mieux ce à quoi peut conduire le magma idéologique de Keller.  De Mun relate cet épisode dans "Ma Vocation sociale", et expose sa vision des deux camps, d'un côté "L'ignorance de la classe ouvrière sur les principes authentiques qui devaient gouverner les rapports sociaux" et de l'autre "l'aveuglement de la bourgeoisie sur la gravité d'un mal qu'elle avait engendré par son goût du profit devaient nécessairement, selon lui, produire à nouveau les mêmes effets".  (Levillain, 1983 : 179).   On le voit bien depuis le début, le regard que porte de Mun et ses  congénères privilégiés n'ont rien à voir avec la réalité de la condition ouvrière. Les uns et les autres ne vivent pas dans le même monde, selon la formule consacrée. En plus de son indemnité parlementaire Albert de Mun touche une rente de son père qui quadruplait ladite indemnité. On aura donc du mal à le plaindre pour sa gêne financière ou son endettement, principalement dû au "niveau de vie lié au milieu social de naissance"   (Levillain, 1983 : 195)  : éducation des enfants, personnel de maison, dépenses politiques, etc. Des problèmes de riches, dit-on : "Par rapport à la richesse moyenne des Français de l'époque, le revenu annuel de la famille de Mun était considérable." (op. cité : 204). Son fils Bertrand épousera une demoiselle Werlé et devient le dirigeant de la Maison Veuve Clicquot en 1907, sa fille Marguerite s'était marié à Monsieur Hennessy : "Ces alliances ouvrirent à la famille les portes du grand capital(op. cité : 207).  Après avoir récolté par chapelets les griefs contre le grand croquemitaine du Capital, on sourit et on comprend mieux comment le "catholicisme social" des bonnes familles, dont la définition est décidément plus morale qu'économique, et en résumé, purement idéologique.

 

S'il est incontestable que de Mun fut un des premiers à  jouer un rôle important dans les premières lois améliorant les conditions de travail des ouvriers, tout ce qui vient d'être dit des conditions ploutocratiques dans lesquelles elles se forment obligent à les considérer de manière critique.  Puisque de Mun et ses amis acceptent la grande inégalité de richesses, leurs buts sociaux ne peuvent pas être de faire un jour des ouvriers leurs égaux. De la même manière que les libéraux, ils savent, rappelons-le, qu'on ne peut tirer sur la corde indéfiniment et conserver une armée de travailleurs dociles sans les ménager. La part de compassion des patrons du christianisme social ne fait pas de doute, mais l'écrasante part idéologique sur le contrôle, du façonnage de l'existence des pauvres nous impose de relativiser cette générosité. On doit cependant à de Mun de nombreuses propositions de lois sociales, mais elles permettent encore largement le travail des enfants : Interdiction de travailler avant 13 ans pour les garçons, 14 ans pour les filles (dans le premier quart du XIXe siècle Robert Owen réclamait déjà l'interdiction pure et simple du travail des enfants) ; travaux de force réservés aux garçons de plus de 16 ans ; journée de travail limitée à onze heures, puis dix heures par jour, (Thomas More, au tout début du XVIe siècle, proposait déjà une journée de huit heures) ;  Instauration d'un repos dominical (pour que le travailleur puisse aller à la messe, bien sûr) ; établissement de différentes protections sociales : retraite, vieillesse, congé de maternité, suppression de travail de nuit pour les femmes et les enfants, salaire minimum, protection des ouvriers syndiqués, etc.  A la différence des libéraux, il paraît évident que le capitalisme social est prêt à payer un prix plus important pour éviter à tout prix la lutte des classes (une de ses hantises) en évitant au prolétariat la condition de bête de somme et en  permettant à ses membre de devenir plus disponible à l'endoctrinement catholique. 

Un autre exemple de ce catholicisme social peut-être illustré par Léon Harmel (1829-1915), industriel, héritier d'une filature de laine à Val des bois,  dans la vallée de la Suippe, sur la commune de Warmeriville, tout près de Reims. Le père, déjà, Jacques Joseph, avait développé une politique sociale très paternaliste faite de caisse d'épargne, de prêt sans intérêt, de secours, d'écoles religieuses de garçons et de filles, de crèche, d'assurances contre les accidents, etc. Le fils Léon créera quant à lui une bibliothèque, un théâtre, une chorale, etc. Toute cette activité sociale, tendue vers "le salut" de ses ouvriers ne doit pas cacher ce que lui ont rappelé les patrons du Nord dans une brochure, quand il est entré en conflit avec eux : Le "patron modèle" payait des salaires inférieurs à ceux des filatures de laine de Roubaix-Tourcoing, et faisait travailler son usine la nuit. Pour Hamel, ce n'était pas important : "la question  sociale est avant tout une question d’égards"  disait-il à l'envi. Mieux encore : "Aussi est-ce surtout dans les masses populaires qu’il faut aller chercher les réserves de salut social parce que l’austérité forcée de la vie, le travail et les souffrances sont les ressorts qui maintiennent l’humanité près de Dieu.(in Pierre Trimouille, Léon Harmel …, Rapport au congrès national de la Démocratie chrétienne à Lyon., 27 novembre 1896, p. 117). D'évidence,  sa mentalité se rattache à toute une histoire aristocratique des élites, libéralisme compris, nous l'avons-vu, admettant l'ordre "naturel" des hommes supérieurs obtenant leurs richesses du labeur des inférieurs. La position du catholiques sociaux est intenable, critiquant chez les libéraux leur manque de préoccupation envers les pauvres quand eux-mêmes sont acteurs de l'exploitation capitaliste, respectueux d'un ordre intangible entre pauvres et riches, faisant, comme leurs aïeux, de la chose économique un enjeu de salut et non de transformation sociale. Mais plus que tout, ce que ne supportent pas les catholiques comme Harmel, c'est ce qui réunit ses ennemis socialistes, communistes, francs-maçons ou libéraux : "C’est d’affranchir l’ordre humain de toute dépendance envers l’ordre surnaturel et d’appliquer toutes les forces sociales à la poursuite des biens terrestres.(in P. Trimouille,  op.  cité). 

Pour continuer de montrer toute cette dimension idéologique du mouvement social chrétien, nous allons maintenant donner un aperçu de l'Œuvre des Cercles catholiques ouvriers fondés par Albert de Mun en 1871, qui vient s'ajouter au Comité catholique de Paris, du   Docteur Frédault, créé au lendemain de la Commune. 

 Différentes figures de l'assistanat catholique participeront à l'Œuvre, comme La Tour du Pin ou Maurice Maignen, présents dés le début de l'aventure. Maignen avait déjà une longue expérience de direction en ce domaine, il avait créé en 1855 l'Association des Jeunes Ouvriers de Notre-Dame de Nazareth, devenu le cercle des Jeunes Ouvriers ou cercle Montparnasse. Il y diffuse ce qu'il "appelait «le bon esprit», qui, mêlant piété et sens des responsabilités, devait nécessairement conduire à apaiser chez l'ouvrier l'esprit révolutionnaire" (Levillain, 1983 : 239).  Après un certain nombre de  conservateurs de la Révolution française,  contre la loi Le Chapelier, Maignen concevait la Révolution française comme une victoire de l'individualisme, de désorganisation sociale et voulait revenir au monde des jurandes, des corporations ouvrières. Cette organisation partiellement recréée par les cercles de charité catholique délivrait la classe ouvrière des "suggestions révolutionnaires"pour la rendre au contraire "prompte au dévouement, généreuse, docile, traditionaliste et presque routinière." (M. Maignen Vie de M. Le Prévost, fondateur de la Congrégation des Frères de Saint-Vincent-de-Paul (1803-1874),  Paris, 1890).

 

Maignen ne recrute "que des ouvriers jeunes, mâles et célibataires" (op. cité : 240).   Un choix patriarcal, idéologique, encore une fois, qui doit faire des ouvriers une fois mariés, des vecteurs familiaux de bonne moralité chrétienne, car ils avaient appris non seulement à épargner pour se constituer un petit pécule, mais aussi à se préserver des "dépravations" touchant au jeu,à l'alcool ou au sexe : encore et toujours le péché lié à la notion de plaisir. Comme très souvent depuis des siècles, l'assistanat catholique est structuré autour de tout un arsenal idéologique propre à endoctriner les pauvres, du haut vers le bas, et non à ce qu'ils s'épanouissent dans le libre exercice de leurs volontés et leurs désirs : "Aussi, à la notion d'œuvres fondées sur le principe d'une action charitable devant la pauvreté, sans distinction d'âge et de sexe, Maignen s'efforçait de substituer une notion sociologique de l'action sociale coordonnant graduellement la production, l'éducation et l'association volontaire pour réinsérer l'ouvrier dans une société où les riches, les gens cultivés, les détenteurs de biens serviraient constamment d'exemples..."  Du recrutement à l'organisation interne, tout était fait pour conditionner l'ouvrier dans ce but précis : tri sélectif à l'entrée, sur la qualité d'honorabilité, par le parrainage d'un autre ouvrier, niveaux hiérarchiques (aspirants, simples sociétaires après un stage et examen de passage, conseiller, etc.) emploi  du temps millimétré, présence surveillée aux offices, jetons d'assiduité qui permettaient d'acquérir des lots, pour fidéliser le travailleur, divertissements "articulés sur le sacré(op. cité : 245),  etc.  C'est d'évidence un embrigadement produit par une vision paternaliste, autoritaire, aristocratique et inégalitaire de la société. 

 

Sidi  Lyautey

 

 

 

En 1924, Louis Hubert Gonzalve Lyautey (1854-1934), d'une famille de l'aristocratie normande, issu de la droite monarchiste et fervent catholique, pour qui Eugène Melchior de Vogüé, Albert de Mun ou encore Ernest Lavisse sont des modèles, réfléchissait à renverser le Cartel des gauches par la force et avait tâté le terrain auprès d'un groupe de maréchaux d'extrême-droite : Foch, Franchet d'Espéray, Fayolle étaient partants, et Pétain, encore très républicain, qui n'appréciait pas Lyautey et que Foch insupportait, l'aurait désapprouvé sèchement (Nouvel Obs, Le Procès du Maréchal Pétain, N° 764 2 au 8 juillet 1979).  A la place d'un coup de force, Lyautey et Foch fortifieront leurs idées au travers du mouvement du Redressement français, en 1925, un cercle patronal de réflexion et de pression patronal, dont on ne sera guère étonné qu'il veut à imposer des frontières minimales à l'action de l'Etat et partager la richesse des puissants le moins possible :

"rendre l'État à sa mission véritable, le faire rentrer dans ses limites, réviser ses fonctions et lui reprendre ce que nous n'osons dire qu'il ait usurpé, car nous le lui avons trop souvent abandonné", face aux deux dangers "les plus apparents de l'heure présente, (...) le communisme et la banqueroute"(programme du Redressement français rédigé par le patron de la Revue de Paris, le comte Edmond de Fels,  et publié dans ladite  Revue le 1er mai 1926).

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Le cercle du Redressement français est créé à l'initiative de l'industriel Ernest Frédéric Honorat Mercier (1878-1955), polytechnicien, qui deviendra un  magnat de l'énergie : électricité,  pétrole, raffineries. Il participe à la fondation de l'Union d'électricité, dont il sera le président, avant de l'être de la Société Lyonnaise des eaux et de l'éclairage, par laquelle il contrôle en pratique le Groupe de Messine (surnommé alors Groupe Mercier), de la société Alsthom, etc.  Pour évoquer l'extrémisme de ce cercle, on citera le journal du Parti fasciste révolutionnaire, "La Révolution fasciste", qui parle de "groupement d'hommes intelligents et tournés vers l'avenir". Héritier du taylorisme, Mercier pense comme son inventeur qu'il va permettre de mettre fin à la lutte des classes, tout  comme Charles-Édouard Jeanneret-Gris, dit Le Corbusier (1887-1965), qui admire Lyautey.  Comment imaginer qu'il y a du progrès social dans l'idée de condamner un ouvrier à faire "une toute petite pièce, pendant des mois toujours la même, pendant des années, peut-être; pendant toute sa vie peut-être. Il ne voit l'aboutissement de son travail que dans l'oeuvre terminée au moment où elle passe, brillante, polie et pure, dans la cour de l'usine, vers les camions de livraison. L'esprit de l'échoppe n'existe plus, mais certainement un esprit collectif."  (Le Corbusier, Vers une Architecture, Paris, Grès, 1923).  Le Corbusier, grand architecte ? Sûrement pas d'un point de vue social. Fasciste, certainement, la chose est bien documentée et ses relations étroites non seulement avec les membres du Faisceau de George Valois mais aussi avec les fascistes italiens des années 1920/30 ou le pouvoir de Vichy ont bien été fouillés par Xavier de Jarcy (Le Corbusier, un fascisme français, éditions Albin Michel, 2015),  mais ce n'est pas le sujet ici. 

 

On ne peut pas ne pas penser à Adam Smith et son usine d'épingles, c'est exactement la même acceptation des élites de l'abrutissement de l'ouvrier, qu'ils n'ont aucun scrupule, de par leur vision élitiste du monde,  à institutionnaliser. Dans tout les cas, la domination sociale frappe encore là par le caractère égocentrique de toute une classe d'hommes privilégiés. Nous sommes-là dix ans après la sortie des Ford-T des usines d'un autre homme fort de la nouvelle industrie automobile, Henry Ford (1863-1947), dont les ouvriers des chaînes de montage sont censés être assez bien payés pour devenir  les premiers clients de l'entreprise. La vérité en la matière est, bien entendu, autrement plus amère : "En réalité, si Henry Ford a augmenté les salaires dans ses usines, c'est sous la contrainte, pour ne plus perdre temps et argent à former des ouvriers abandonnant leur poste au bout de quelques semaines, épuisés.(Xavier de Jacy, Le Corbusier, un fascisme français, éditions Albin Michel, 2015). Nous déconstruirons ailleurs en détail le mythe toujours actuel du "patron social" attaché au père du fordisme. 

Mais, revenons à Lyautey, proche de l'Action française, un mouvement royaliste et nationaliste d'extrême droite créé en 1898 au sein des courants de pensée anti-dreyfusards. On trouve dans ses écrits bon nombre d'idées qui seront reprises par les théoriciens catholiques, tels Raoul Dautry, Georges Lamirand, André Tardieu, Robert Garric, Henri Daniel-Rops, André Maurois (de son vrai nom, Émile Herzog) ou encore Ernest Mercier  (cf. Lee Downs, 2011). L'empreinte de Lyautey serait si prégnante que l'historien Daniel Lindenberg affirme qu'aucune histoire intellectuelle de cette époque ne peut faire l'impasse sur ce "moment Lyautey" ( Lindenberg, Les années souterraines, 1937-1947, Paris, La Découverte, 1990). 

"L'Africain" a parfaitement appliqué au Maroc ses idées de classe. En effet, Lyautey est le digne héritier de toute une tradition aristocratique et ploutocratique séculaire. Dès sa jeunesse, il est persuadé d'appartenir à "une classe supérieure" et de faire partie de "la classe sociale la plus élevée." (Charles-André Julien, "Le Maroc face aux impérialismes: 1415-1956", Paris, Jeune Afrique, 1978).  En 1912, le gratin du Faubourg Saint-Germain le propulse à l'Académie Française, un peu avant de partir au Maroc. Précisons en passant que, trois ans auparavant, il écrivait une lettre annonçant son suicide (conservée aux archives nationales), très probablement inspiré par le déchirement entre sa foi chrétienne et son homosexualité, partagée par Galliéni, à qui il empruntera la technique colonialiste de la "tactique de la tache d'huile" en soumettant les colonisés par la séduction plutôt que par la force, une technique de domination bien connue depuis longtemps, qui passe en particulier par une coopérations des élites des pays ennemis, comme ont pu le faire, par exemple, les Romains avec les élites "barbares". 

Son projet de protectorat est activement soutenu depuis 1904 par le Comité du Maroc, présidé par le très influent Eugène Etienne (il est aussi président du Comité de l'Asie et de l'Afrique Française), qui pratique un intense lobbying "avec l’appui de grandes compagnies, au premier rang desquelles la Banque de Paris et des Pays-Bas, qui fait un lobbying considérable pour intégrer le Maroc à l’empire colonial français(Vermeren, 2012). Lyautey n'a d'yeux que pour les élites : Saint-Cyr du Maroc et école d'officiers de Dar El Beïda à Meknès, écoles payantes pour "fils de notables" (op. cité).  "Son royalisme nourri par Maurras (Ch.-A. Julien) livre des millions de montagnards à la tyrannie du Glaoui et de ses pairs, délaissant tout contrôle au profit de l’arbitraire le plus extrême(op. cité).  Ce qui nous parle, dans le même temps, de la domination sociale aiguë dans le pays avant même la colonisation. Plus tard, en 1947, le Résident Eirik Labonne déclarera : "Nous avons misé sur une oligarchie, sur une caricature d’aristocratie (…). Jouons maintenant la carte du peuple"  (in Vermeren, 2006 ).  

 

Lyautey lui-même, loin de l'image débonnaire et humaniste façonnée par les idéologues, dans sa conquête du pays marocain, n'hésite pas à employer la force la plus brutale. Certes, il n'approuve pas les enfumades "barbares" de la conquête d'Algérie, mais au colonel Charles Mangin (1866-1925), aux portes de Marrakech, menant la répression à  Sidi-bou-Othmann contre la rébellion des tribus du sud emmenées par El Hiba, il lui commande  : "Primo. Allez-y carrément. Je mets en vous toute ma confiance pour sauver nos compatriotes, rendre appui à nos amis, et châtier nos ennemis, en unissant à toute la vigueur nécessaire la prudence indispensable pour ne vous laisser ni accrocher ni retenir. Ne partez que complètement outillé et munitionné."  (Lyautey, télégramme du 2 septembre 1912 in "Histoire des goums marocains" de Jean Saulay, Paris, La Koumia, 1985).  

Le "Pacificateur" du Maroc, Résident Général entre 1912 et 1925, n'a certes pas montré le visage le plus détestable de la colonisation, lui qui "tua l’indépendance du Maroc, mais sans l’humilier", dira l’émir Chekib Arslan, nationaliste arabe druzo-syrien, en 1931  (Vermeren, 2012). Il n'est pas difficile de découvrir derrière le respect des traditions du pays conquis (en particulier vis-à-vis de l'islam), une mentalité certes curieuse de la différence, mais entretenue par la fiction orientaliste et exotique, ainsi qu'un sentiment de supériorité sinon raciale, culturelle  : "L’Arabe priant est superbe ; je respecte décidément de plus en plus ces gens-là, si ignorants de ce que peut être le respect humain, si fiers et si dignes dans leur foi" (Lyautey, in Cholvy, 2008).  Ou encore, à Madagascar, cette fois, parlant des Hovas "presque des Européens", des Antandroy "qui retardent de 6 000 ans sur les Hovas", ou des Betsileos "proches des paysans français", ou encore des Baras, qui en sont "au Moyen-Âge(op. cité).  On l'imagine choisir ses chefs, ses sultans, avec la satisfaction gourmande du marionnettiste : "Je crois que Moulay Youssef est ma plus belle réussite " (Lettre au Comte de Mun, Marrakech, 10 octobre 1912).  Sidi Lyautey façonne un Maroc pour une part fantasmé, pour une autre avec moults arrangements avec les privilégiés, pour qui il préservera et figera des dominations séculaires  : "Le Makhzen fortuné, les chefs héréditaires et les pachas forment autour de lui (le sultan) comme une couronne éclatante de joyaux précieux, et vous savez tous avec quel soin je m’attacherai toujours à ce que les rangs et les hiérarchies soient conservés et respectés, à ce que les gens et les choses restent à leurs places anciennes, à ce que ceux qui sont les chefs naturels commandent, et à ce que les autres obéissent(Lyautey, Allocution aux chefs de tribus venus saluer le Sultan lors de la fête de l'Aïd el kebir de 1916,  in "Lyautey, Paroles d'action" réunies par Jean-Louis Miège, Paris, Imprimerie nationale Éditions, 1995). 

Cette hiérarchie de classes sociales, au Maroc, existe, comme dans les autres pays, depuis toujours :  cf. l'article Les Berbères dans l'Antiquité

Tout ce qui précède permet de mieux comprendre le monde que cherche à dessiner Lyautey, et, avant lui ou après lui, tous ceux qui, des plus conservateurs aux plus libéraux, œuvrent au-delà de leurs différences doctrinales dans le même sens idéologique de supériorité de classe, toujours du haut vers le bas, de maîtres à serviteurs, de supérieurs à inférieurs, de manière autoritaire, pour que se diffuse, s'entretienne et se perpétue dans toute la société un ordre de domination  intangible du monde. Pour toutes ces raisons, les préoccupations sociales de Lyautey ont toujours une toile de fond très idéologique, qui s'oppose radicalement aux visions égalitaires, fraternelles, communautaires, coopératives du monde, que peuvent défendre des mouvements s'inspirant de la pensé socialiste, communiste, anarchiste, libertaire,  etc.  

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En 1931, le juriste Joseph Barthélémy, sympathisant franquiste, contre l'aide de la France aux Républicains espagnols, contre les idées sociales de la gauche du Front Populaire, publie "Valeur de la liberté et adaptation de la République", et déjà, en 1916, il écrivait dans la "Revue du droit public" : "Il y a quelque chose de plus sacré que la liberté des personnes, c’est la vie des nations." (op. cité : 119). Pour lui, "le temps des constitutions démocratiques au domaine étriqué, qui ignoraient systématiquement les réalités les plus importantes de la vie collective est fini." (Terracol, 2019).  Il appelle donc "les individus à participer à la vie publique, non point d’après ce qu’ils sont mais d’après ce qu’ils font" (J.Barthélémy, Cours de Droit comparé, 1943-1944, Paris, 1944, p. 182), et on voit encore là le désir de primauté du collectif, du groupe, sur l'individu, et par voie de conséquence, son emprise.  En 1934, Antoinette de Préval, (1892-1977) rédactrice en chef du du Flambeau, mensuel de l'association des Croix-de-feu, écrit pour une grande part  "Service Public", en plus d'autres ouvrages, peut-être (Lee Downs, 2011),  signés par le colonel François de la Rocque  (1885-1946), aristocrate de famille catholique très croyante, président du mouvement des Croix-de-Feu, transformé ensuite en Parti Social Français par stratégie politique, pour pénétrer en particulier le monde ouvrier. Mlle de Préval n'a pas attendu le gouvernement de Vichy pour organiser des camps de vacances, dynamiser des centres sociaux, des auberges de jeunesse, des compétitions sportives, des conférences, et autres "loisirs sains" pour une meilleure "collaboration sociale", prenant modèle sur l'Allemagne : "lorsque l’enfant sort de classe, l’étudiant s’occupe des devoirs surveillés de pauvres petits, il en profite pour pétrir les jeunes cerveaux d’un idéal bien redoutable, mais le procédé a réussi… L’ouvrier sort de l’usine rencontre des ingénieurs, des étudiants ou médecins, dans des cercles, dans des salles immenses d’éducation physique qui font les races fortes.(A. de Préval, "Discours aux militants masculins du Parti Social Français", p. 8-9 in Papiers de Préval, dossier 305, n°28 ).  

La "race", le sang, leur supériorité ou au contraire, leur infériorité, sont des obsessions  très présentes chez bon nombre de littérateurs du XIXe siècle. Elles ont été sources d'idéologies nationalistes, religieuses, conservatrices, réactionnaires, antisémites, qui ont nourri la haine, les violences, les guerres, les ploutocraties, en confortant les convictions séculaires de supériorité aristocratique des forts sur les  faibles  :

"La naissance entraîne d'ordinaire des avantages d'éducation et quelquefois une certaine supériorité de race."  

Ernest Renan, La Réforme intellectuelle et morale, 1871 : p 45

"Nul n'a droit à une place ; tous ont droit que les places soient bien remplies. Si l'hérédité de certaines fonctions étaient un gage de bonne gestion, je n'hésiterais pas à conseiller pour ces fonctions l'hérédité."

Ernest Renan, op. cité : p 46

 "Une société n'est forte qu'à la condition de reconnaître le fait des supériorités naturelles, lesquelles au fond se réduisent à une seule, celle de la naissance, puisque la supériorité intellectuelle et morale n'est elle-même que la supériorité d'un germe de vie éclos dans des conditions particulièrement favorisées."

Ernest Renan, op. cité : p 49

"...car l'égalité est la plus grande cause d'affaiblissement politique et militaire qu'il y ait."

Ernest Renan, op. cité : p Ernest Renan, op. cité : p 53

"Autant les conquêtes entre races supérieures doivent être blâmées, autant la régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l'ordre providentiel de l'humanité. (...)  La nature a fait une race d'ouvriers ; c'est la race chinoise, d'une dextérité de main merveilleuse, sans presque aucun sentiment d'honneur ; gouvernez-la avec justice en prélevant d'elle pour le bienfait d'un tel gouvernement un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera satisfaite ;  — une race de travailleurs de la terre, c'est le nègre : soyez pour lui bon et humain, et tout sera dans l'ordre ; — une race de maîtres et de soldats, c'est la race européenne. Réduisez cette noble race à travailler dans l'ergastule comme des nègres et des Chinois, elle se révolte.  (...)  Or la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux un Chinois, un fellah, êtres qui ne sont nullement militaires.  Que chacun fasse ce pour quoi il est fait et tout ira bien.  Les économistes se trompent en considérant le travail comme l'origine de la propriété. L'origine de la propriété, c'est la conquête et la garantie donnée par le conquérant aux fruits du travail autour de lui. Les Normands ont été en Europe les créateurs de la propriété ; car, le lendemain du jour où ces bandits eurent des terres, ils établirent pour eux et pour tous les gens de leur domaine un ordre social et une sécurité qu'on n'avait pas vus jusque-là. 

Ernest Renan, op. cité : p 93 -94

 

Croix-de-feu    :    Association ultra-nationaliste fondée en 1928, financée par le patron du journal Le Figaro, qui mettra à la disposition du mouvement des bureaux dans l'immeuble de ladite presse. Avant de s'ouvrir à d'autres catégories, la ligue commença par accueillir des '"aristocrates de la guerre", des anciens combattants décorés pour leur héroïsme pendant la guerre de 14-18 : soldats de la Légion étrangère, médaillés militaires ou de la Croix de guerre. 

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" Oui,  les États totalitaires sont forts parce que la journée,   chez eux, n’est jamais finie. De l’autre côté des frontières, fascistes et mouscoutaires [moscoutaires : communistes, NDA], des jeunes savent dépasser l’horizon de leur avenir personnel et besognent pour l’ouvrier de leur Nation".     

 

Antoinette de Préval,   op. cité :  2-3

En matière d'idéologie, la polysémie des mots, nous l'avons vu en particulier pour la pensée naissante du libéralisme, nous montre de manière récurrente que beaucoup de notions positives, attachées au bien-être humain, sont détournées systématiquement par celles et ceux dont le bonheur commun n'est pas véritablement recherché et rapportées à des buts intrinsèquement liés à leurs croyances morales et religieuses.

Ainsi, quand de Préval affirme que " le social" est "la clé de voûte de l’existence nationale(A. de Préval, op. cité : 7)   on ne sait pas de quel bois est fait cette matière sociale tant qu'on n'a pas lu d'autres textes qui éclairent ses conceptions de société autoritaire, où on ne cherche pas à faire de l'éducation populaire pour améliorer la condition sociale et culturelle de l'ouvrier, pour son propre épanouissement, mais, comme chez les libéraux, pour l'apprivoiser à celle-ci, lui faire accepter du mieux possible les différences "naturelles" des classes sociales, par une propagande multiforme et acharnée en vue de "leur réconciliation".

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"L’étudiant, comme le patron, travaillent bien, mais qu’ils sont donc – permettez-moi de vous le dire – enfermés dans leur égoïsme sacré ! Qu’ils ont donc été mal préparés à la collaboration sociale et combien la jeunesse actuelle y pense peu !!!"  (A. de Préval, op. cité ).  D'autre part, elle rappelle que les communistes "veulent une assistante sociale dans chaque canton" et qu'il faut les devancer sur ce terrain : "Une assistante sociale c’est plus fort qu’un instituteur parce qu’elle s’occupe non seulement de l’enfant, mais de la famille entière" (Exposé  de Mlle de Préval aux premières déléguées et Secrétaires générales, 16 octobre 1936, Archives Nationales 451 AP 87 ).  Et voilà comment on fait un travail social "éminemment politique car, comme les ennemis allemands, russes et communistes l’ont très bien compris, il aide à façonner l’inconscient politique des masses.(Lee Downs, 2011)Un autre visage (anti-) social du mouvement, contre les peuples, est illustré en une du journal Le Flambeau, avec des paroles de Pétain lui-même, qui glorifient la colonisation : 

"L'Empire, ce plus beau fleuron de la couronne française saura répondre présent"

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L'officier général Maxime Weygand (1867-1965), futur chef des armées du gouvernement de Vichy a pris une bonne part dans ce combat politique. Il est l'auteur, en 1937, du "Manifeste des intellectuels français" qui soutient les franquistes espagnols et qui sera signé en particulier par un certain nombre de personnalités du même acabit, dont une partie avait déjà signé un manifeste portant le même titre en 1935 (Le Temps, 4 octobre), rédigé par Henri Massis, et qui approuvait l'invasion de l'Ethiopie par l'Italie de Mussolini. 

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Citons parmi les plus connus :

- Charles Maurras (1868-1952), fils de petits-bourgeois de Provence, membre de l'Académie française, grande figure de l'Action française, antidreyfusard farouche, un des pires antisémites qui fût, en digne héritier d'Edouard Drumont (1844-1917, La France juive, 1886)  : "le ghetto, le camp de concentration, et pour ceux qui voudraient continuer… La corde" (Ch. Maurras, Journal "L'Action française", 25 février 1943). Charles Maurras, c'est aussi une pensée nationaliste, profondément conservatrice d'une société aux valeurs archaïques, pétrie d"idéologies fumeuses comme tous ceux dont il est proche : Antoine de Rivarol, Maurice Barrès, Lucien Rebatet, Maurice Bardèche, Georges Sorel, etc. 

 

 

"Avec qui sont-ils ? Pour qui et pourquoi marcheront-ils ? Hordes sur hordes arrivent de l’Europe centrale et orientale : les accueilleront-ils comme frères et sœurs ? Les installeront-ils à nos dépens, à notre place, sur les cendres de nos foyers ? Ou nous aideront-ils à repousser cette dangereuse pénétration pacifique"  

Ch. Maurras, L’Action française,  4 octobre 1920

"Cependant, quelque chose de bon et de doux que nous n’avons pas nommé encore, la Famille, lui ayant ouvert les seules portes de sa vie, un conseil que fortifient son idée de l’honneur et le sens de sa dignité incline tout adulte civilisé à recommencer les établissements de cette providence terrestre. Mais c’est ce que beaucoup veulent contester aujourd’hui ! Tout récemment, nos Russes, abrutis ou pervertis par des Juifs allemands, avaient estimé que l’on pourrait trouver infiniment mieux que n’a fait la mère Nature en ce qui concerne la réception et l’éducation des enfants."  

Ch. Maurras,  Mes idées politiques, 1937. 

Sans doute, le catholicisme résiste, et seul ; c'est pourquoi cette Église est partout inquiétée, poursuivie, serrée de fort près. Chez nous, le Concordat l'enchaîne à l'État, qui, lui-même, est enchaîné à l'Or, et nos libres penseurs n'ont pas encore compris que le dernier obstacle à l'impérialisme de l'Or, le dernier fort des pensées libres est justement représenté par l'Église qu'ils accablent de vexations !    (...)

L'or, divisible à l'infini, est aussi diviseur immense ; nulle patrie n'y résista. Je ne méconnais point l'utilité de la richesse pour l'individu. L'intérêt de l'homme qui pense peut être d'avoir beaucoup d'or, mais l'intérêt de la pensée est de se rattacher à une patrie libre, que pourra seule maintenir l'héréditaire vertu du Sang. Dans cette patrie libre, la pensée réclame pareillement de l'ordre, celui que le Sang peut fonder et maintenir. Quand donc l'homme qui pense aura sacrifié les commodités et les plaisirs qu'il pourrait acheter à la passion de l'ordre et de la patrie, non seulement il aura bien mérité de ses dieux, mais il se sera honoré devant les autres hommes, il aura relevé son titre et sa condition."

Ch. Maurras,  L'Avenir de l'Intelligence,  Préface à la deuxième édition, Paris, édition Albert Fontenoing,  1905 (première édition dans la Revue Minerva, 1e partie en 1902, 2e partie en 1903). 

"Il est vrai que Napoléon se présente sous un autre aspect, si, du génie civil, qui, en lui, fut tout poésie, on arrive à considérer le génie militaire. Rien de plus opposé à la mauvaise littérature politique et diplomatique que Napoléon chef d'armée. Rien de plus réaliste ni de plus positif ; rien de plus national. Comme les généraux de 1792, il réveille, il stimule le fond guerrier de la nation. Il aspire les éléments du composé français, les assemble, heurte leur masse contre l'étranger ; ainsi il les éprouve, les unit et les fond. Les nouvelles ressources du sentiment patriotique se révèlent, elles se concentrent et, servies par l'autorité supérieure du maître, opposent à l'idéologie des lettrés un système imprévu de forces violentes."

Ch. Maurras,  L'Avenir de l'Intelligence,  V, Napoléon,  Paris, édition Albert Fontenoing, 1905

 

"Je ne crois pas qu'il faille flétrir la bourgeoisie ni désirer qu'elle disparaisse. À quelque classe qu'on appartienne, on doit en être comme on est de son pays, et j'avoue que ma qualité de bourgeois français m'a toujours parue honorable."

"Il est injuste qu'un pays comme le nôtre, où le nombre des ouvriers mineurs, par exemple, n'atteint pas le deux centième de la population, soit incessamment fatigué, depuis trente ans, par leurs cris. L'Allemagne, l'Angleterre, la Belgique ont des charbonnages plus importants que les nôtres et qui font beaucoup moins de bruit. L'Angleterre, l'Allemagne, la Belgique ont une grande industrie plus développée que la nôtre, dix-huit millions de ruraux formant le tuf de notre peuple, et leurs ouvriers de grande industrie sont moins turbulents et moins révolutionnaires que nos ouvriers. L'état de révolution permanente vous paraît un scandale ? À nous aussi. Mais les bourgeois allemands, anglais et belges ont peut-être fait des efforts de clairvoyance que vous n'avez pas faits. C'est qu'ils ont pu les faire : vous ne le pouviez pas. 

Ch. Maurras,  La République et la Question ouvrière II. Causes politiques, 1er août 1908,  série d'articles parus dans l'Action française du 30 juillet au 11 août 1908. 

Comme pour d'autres discours idéologiques sur l'histoire, sur la société, le discours est toujours vague, construit autour d'idées aux contours imprécis,  des concepts fourre-tout : il n'y a quasiment jamais de détails, de faits précis qui étayent le  raisonnement ou les jugement de l'auteur.  C'est d'abord une parole viscérale, qui donne le poids du sentiment, de l'affect pour vérité.  Par ailleurs, tout comme  d'autres discours nationalistes (qui plus est monarchistes) la critique du capitalisme ne manque pas d'être contredite par un mépris tout aristocratique du peuple, où ce qui a été dit sur le flou théorique est patent : C'est "un pays" donc tout le monde,  dans une "révolution permanente, qui" est "incessamment fatigué" des "cris" :  Les ouvriers manifestant leur condition misérable sont réduits à des sortes d'animaux ou  des bébés qui énervent leur entourage par leurs caprices.  Ailleurs, l'auteur dira encore avec mépris des faussetés qu'un économiste libéral ne soutiendrait même pas  : "l'ouvrier, qui n'a que son travail et son salaire, doit naturellement appliquer son effort à gagner beaucoup en travaillant peu, sans souci d'épuiser l'industrie qui l'emploie."  (Ch. Maurras,  op. cité).   L'anticapitalisme maurrassien n'a rien à voir avec celui de la critique socialiste ou communiste, qui dénonce un système de domination et d'inégalités sociales sur des bases rationnelles, à qui Marx a fourni, plus que quiconque, une assise scientifique. Maurras est anticapitaliste d'une façon très contradictoire. Tout d'abord,  il donne lui-même l'exemple de cette contestation sociale qui lui a attiré un temps les sympathies de gauche, en particulier du syndicalisme : 

"Il reste ainsi toute sa vie, à l’Action française, le journaliste le plus mal payé de la rédaction, refusant toute logique de salariat. De même refuse-t-il la séparation entre la salle de rédaction et la typographie, élément clef de la nouvelle disposition des métiers du journalisme et de la diffusion de la notion de lutte des classes au sein de la profession : il a son fauteuil et sa table de correction au milieu des machines de l’imprimerie, et ce jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale à Lyon."  (Cohen, 2014).    

Pourtant, dans le même temps, nous l'avons vu plus haut, il ne rejette pas le système de classes sociales  et son discours trahit ici ou là une forme de mépris de  classe.  L'anticapitalisme de Maurras n'est pas, dans le fond, un combat pour le bien commun. Il s'en prend au système d'économie de marché car il impliquerait une "corruption de la société civile nationale",  un "cosmopolitisme", entendez une "immigration de masse...qui provoque le mélange des identités nationales et la ruine des anciens ordres et des anciennes familles françaises."  (Cohen, 2014).  

Maurras associe un nationalisme nourrissant la détestation de l'immigré à un profond antisémitisme, un monarchisme antirépublicain (Maurras a le culte du chef), et un catholicisme opposé à la laïcisation de la société, donc à la liberté individuelle, qui lui vaudra beaucoup de succès auprès de la jeunesse catholique belge (Cahiers de l’Association Catholique des Jeunesses Belges, menée par l’abbé Leclercq, Libre Belgique, Vingtième Siècle, Université catholique de Louvain, etc.).   

 

- Philippe Henriot (1889-1944), fils d'un riche négociant en vins, un des plus grands propagandistes de la collaboration vichyste, antisémite, anti-parlementaire, anti-communiste, pro-nazi dès 1941, etc. Nous en reparlerons plus en détail dans le cadre de la France de Vichy.

 

-  Paul Claudel (1868-1955), le célèbre écrivain écrira une Ode à à Pétain (Le Figaro, 10 mai 1941), littérairement bien médiocre, par ailleurs. Il saluera  les pleins pouvoirs du Maréchal : "Vote de l'Assemblée nationale et fin du régime parlementaire et de la domination des francs-maçons et des instituteurs"(P. Claudel, Journal, 10 juillet 1940)  et ajoute : "La France est délivrée après 60 ans de joug du parti radical et anti-catholique (professeurs, avocats, juifs, francs-maçons)(P. Claudel, op.cité). " C'est fini... de l'immonde tyrannie des bistrots, des francs-maçons, des métèques, des pions et des instituteurs... " (P. Claudel, op.cité) : 24 septembre 1940).  Il ne cèdera pas à l'antisémitisme, mais on peut ne pas apprécier, comme le fera l'historien Jacques Julliard son "catholicisme bien pensant", "Gnome et Rhône et une réputation d'âpreté financière" (cf. plus loin) ou encore, son "appartenance à l'establishment  diplomatique" (J. Julliard, "Deux ou trois choses que je sais de Paul Claudel", Rencontres de Brangues, De Stendhal à Claudel, Bulletin de la Société Paul Claudel, 158 / 1999).   Ce qui nous conduit ici à dire quelques mots de sa querelle avec Jacques Maritain, puisqu'elle touche directement le sujet de la ploutocratie. En effet,  Jacques Maritain fait partie à l'époque d'une école de pensée catholique autrement plus humaniste : "Tant que les sociétés modernes sécrèteront la misère comme un produit normal de leur fonctionnement, il ne doit pas y avoir de repos pour le chrétien". Ces paroles si limpides, citées d'un ouvrage du philosophe par François Mauriac (Revue du "Temps présent", 16 juin 1939), qui nécessitent au moins de questionner le sujet du capitalisme, provoqueront les foudres de Claudel au travers une exégèse totalement idéologique, diamétralement opposée au sens de la phrase, affirmant que Maritain "nous déclare que la misère est le résultat normal du fonctionnement de la société, autrement dit la fin en vertu de quoi elle existe(Attendez que l’ivraie ait mûri, article du "Figaro littéraire" du 24 juin 1939)

 

Mauriac et Gide auraient été très choqués de l'attitude de Claudel sans avoir le courage de le lui dire publiquement, et contre cette imbécillité manifeste, Henri Guillemin, qui combattra toute sa vie les mensonges, les légendes, les silences coupables de l'histoire officielle, ne mâchera pas ses mots : 

 

"Paul Claudel appartient, par les plus étroites attaches, à ce monde qui, précisément, vit de la misère qu’il engendre. Paul Claudel se met du côté de ceux qui meuvent cette formidable et monstrueuse machine à écraser les pauvres. Il est entré dans le jeu terrible. (...) Paul Claudel, qu’on a vu déjà acclamer Franco, qu’on voit aujourd’hui assaillir ceux qui dénoncent, à la suite de Léon XIII et de Pie XI, l’iniquité d’un système social dont il tire sa propre opulence, dénude à nos yeux les ravages que l’appétit des richesses peut exercer chez les meilleurs. Il ne mesure point, je pense, quelle illustration dramatique il apporte, par son exemple, à la sentence de ces Textes Saints dont il s’est fait le commentateur : qu’on ne peut servir à la fois deux maîtres, et qu’il faut choisir entre Dieu et Mammon."

 

Henri Guillemin, Lettre d'un catholique  – Claudel chez Mammon, Journal La Flèche de Paris, le 7 juillet 1939.   

 

Il ne faudrait pourtant pas imaginer de toute cette polémique que Maritain soit un pourfendeur du capitalisme lui-même, pas du tout. Il considère toutes les tares de son système économique comme des dérives, des vices dont il est possible de se débarrasser pour le rendre vertueux, éthique, et propre au bien commun   : c'est ce  qu'on appellera plus tard le "capitalisme à visage humain"   :  "Et quel est le désordre organique qui vicie nos sociétés ? Ce n’est ni la propriété privée, ni le profit du capital, qui, au contraire, à condition d’être sagement réglés, sont conformes à la nature des choses.  Comme je l’ai exposé ailleurs plus longuement, il consiste en ceci que par suite de l’absence de toute norme éthique supérieure, et en vertu des principes du libéralisme économique, - produisant lui-même par réaction le socialisme d’Etat et les dictatures économiques de toujours,- les sociétés modernes sont animées d’un esprit qui fait du mouvement sans arrêt des richesses matérielles à engendrer leur fin principale, et qui, méconnaissant ou pervertissant la nature du contrat de société, authentique raison d’être du profit du capital, place pratiquement l’économie sous le régime de la fécondité de l’argent ; soustraite d’abord à toute régulation de justice sociale, la propriété privée devaient ainsi finalement se trouver soumise, en même temps qu’à une législation du travail qui représente d’indispensables progrès, au despotisme économique des Etats dictatoriaux ou à la loi de fer des intérêts des groupes producteurs les plus puissants. Et, à ce désordre fondamental, s’ajoute encore le désordre qui naît de l’exploitation des capitalistes eux-mêmes par ceux qui, maniant en maîtres les signes de la richesse d’autrui, asservissent la fortune du monde à leur féodalité financière."

 

Jacques Maritain, "Les points sur les I", article du Temps Présent, 14 juillet 1939

Le diplomate Paul Claudel, quant à lui,  était très à son aise dans l'économie capitaliste, un sujet pour lequel il avait du goût en plus d'en être un fin connaisseur, ayant "tenu des postes où les problèmes économiques ont occupé son énergie et mis au défi ses talents d'observation.(Thiveaud, 1988).  Ce n'est donc pas étonnant (malgré tout ce qu'on peut lire ici ou là dans des papiers peu sérieux) si, en 1935, à soixante-sept ans, Paul Claudel est nommé par Paul-Louis Weiler à un poste d'administrateur de la société des moteurs Gnôme et Rhône (ancêtre de la SNECMA, puis de SAFRAN, en fusion avec la SAGEM). Seulement voilà, Claudel sera actionnaire et un soutien inconditionnel de la société, témoin de la défense à son procès de collaboration économique, en 1949, « "heureux et fier" d'avoir soutenu Louis Verdier directeur de Gnome et Rhône » (Journal Le Monde, 25 juin 1949, rubrique "Tribunaux").  Et ce qui est incontestable, aussi, c'est que des millions d'hommes et de femmes usent leur corps et leur esprit en travaillant pour une misère au service de gens comme Paul Claudel qui, s'enrichissent (presque) en dormant de manière éhontée  : 

"L’auteur de La Mort de Judas est un ancien « ministre plénipotentiaire » au Brésil, dont la mission fut marquée par des affaires de sous, de sous et de café, que l’on n’a jamais éclaircies. Après une carrière très discutée et des services rendus à la seule diplomatie dada de l’époque, cet ambassadeur en retraite profita de son titre ; il se fit élire membre du Conseil d’administration de la société Gnome et Rhône 10 où il gagna beaucoup d’argent à ne rien faire. Ses jetons de présence lui font une rente de 125 000 francs. Sa part des tantièmes lui a valu six à sept millions en douze ans. De ces mœurs de cupidité aux abords de la trahison, il doit exister une pente vive et glissante. On a remarqué, en 1943, lors de la représentation du Soulier de satin à la Comédie française, les scandaleux sourires adressés par M. Claudel au souvenir de Bismarck et à l’État-major de l’Occupation parisienne. On s’est souvenu d’égales risettes adressées à toute l’Allemagne pour la première d’un Christophe Colomb de M. Claudel, à Berlin même, douze ans auparavant. La société Gnome et Rhône qui ravitaille abondamment M. Claudel, a travaillé quatre ans pour la guerre allemande.

Charles Maurras, Une promotion de Judas, 1948 

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- Léon Daudet (1867-1942), fils d'Alphonse, de famille bourgeoise, proche collaborateur de Maurras, antisémite, qui a été porte-parole de l'extrême droite et animateur de l'Action française :

"Rabbas était un type hideux de sa race (...) Il était vêtu de haillons troués et il puait une âpre macération de toutes les senteurs israélites.(L. Daudet, Le Voyage de Shakespeare, 1896)

"Il s’agit donc d’envisager, pour 
l’heure prochaine d’un régime normal, d’institutions saines et continuées, c’est-à-dire ROYALES, un statut des Juifs, établissant la discrimination nécessaire entre les premiers - les bons – et les seconds, les mauvais et les dangereux. J’appelle Juif dangereux un Naquet [Alfred N. 1834-1916 médecin libertaire], un Joseph Reinach [dreyfusard, a initié la Ligue des Droits de l'Homme], un Léon Blum, véritables ferments pathogènes. Alors qu’un Ignace, préposé à la justice militaire dans le cabinet Clémenceau, en 1918, rendit au pays l’immense service de l’arrestation et de l’incarcération de Caillaux (janvier 1918) [emprisonné pour ses positions pacifistes].

L. Daudet, La question juive, article du Journal L'Action Française, 11 décembre 1933

 "Les représailles antisémites de l’hitlérisme ne sont rien auprès des massacres auxquels elles ripostent. Hitler n’a fait que mettre sa forte main sur un potentiel de colère qui existait chez le peuple allemand bien avant lui (…). Il est probable qu’il a prévenu, par ses sévices légaux, et somme toute assez bénins, contre les Juifs, des ‘pogroms’ horribles."

L. Daudet, Conférence donnée salle Pleyel, 16 décembre 1933

- Pierre Eugène Drieu La Rochelle (1893-1945), fils d'avocat, admirateur de Staline, antisémite, acceptant dès 1940 de diriger la revue littéraire de la NRF (Nouvelle Revue Française) malgré l'épuration par les nazis de nombre d'écrivains juifs, communistes ou francs-maçons, alors qu'il a longtemps été socialiste, ami des surréalistes. Il est l'exemple même de tous ces intellectuels de la pseudo-décadence de la France, thématique qu'il développe dans divers essais, comme "Mesure de la France", en 1922, ou encore "Socialisme fasciste", en 1934.  Comme chez les autres idéologues de la race, la pensée de Drieu sur ses conceptions sociales le plus souvent sont parsemées de préjugés, de sentiments, et non de raisonnements, pour justifier ses convictions.  Le fascisme de Drieu, de Brasillach, de Rebatet, etc., est une idéologie pétrie d'esthétique, de romantisme et de mystique :

"Il est oiseux, précise de son côté Drieu La Rochelle, de juger un parti sur sa doctrine, sur son programme. Il faut seulement demander : quelle est votre valeur humaine ? Quel est votre potentiel d'énergie ?"  

Pierre Drieu La Rochelle, "Chronique politique", 1934-1942, Gallimard, 1943

"Le fascisme n'était pas pour nous une doctrine politique. Il n'était pas davantage une doctrine économique...Le fascisme c'est un esprit."

 

Robert Brasillach, "Notre avant-guerre",  Paris,  Plon, 1941

"Les gens de gauche ne savent pas de quoi il retourne. Ils disent : « Le fascisme, c'est la dernière défense du capitalisme. C'est un dernier triomphe du capitalisme. » Mais non, comme à Moscou, il s'agit à Berlin et à Rome d'une réaction beaucoup plus pure. D'une réaction comme on n'en avait pas rêvé depuis M. de Maistre. La réaction pure et simple. Et même comme on n'en avait pas rêvé depuis la lutte du sacerdoce et de l'Empire. Car on nous donne une pure théocratie où le spirituel et le temporel enfin se confondent. C'est la grande réaction qu'a connue déjà la Rome Impériale. Et pourtant je veux cela. La liberté est épuisée, l'homme doit se retrremper dans son fond noir. Je dis cela, moi l'intellectuel, l'éternel libertaire."

Pierre Drieu La Rochelle, "Socialisme fasciste", Ars Magna, 1934

"J'étais convaincu qu'au point ou nous nous trouvions, une seule forme de politique eût été capable de nous tirer d'affaire : enrôler deux cent mille gaillards, chômeurs, communistes, gamins casse-cou, leur coller un uniforme, des caporaux, des pistolets-mitrailleurs, avoir l'appui d'un certain nombre d'officiers, fusiller quelques milliers de Juifs et de maçons, en déporter autant."

Lucien Rebatet, "Les Décombres",  Paris,  Denoël, 1942.

Cette critique de la modernité, et à travers elle la critique du capitalisme, est plus que jamais d'actualité, à la grande différence que la plupart de celles et ceux qui dénoncent aujourd'hui un certain nombre de dangers pour le monde ne le font pas au nom de la nation, ni de la race, mais pour le bien de tous, de la planète entière et ne confondent pas intérêt commun avec morale autoritaire, religieuse, rejet ou haine de l'autre : 

 

"J'appartiens à un nouvel ordre militaire et religieux qui s'est fondé quelque part dans le monde et qui poursuit envers et contre tout la conciliation de l'Eglise et du fascisme et leur double triomphe sur l'Europe."  

Drieu La Rochelle, "Gilles", Paris, Gallimard, 1939

 "Doriot fera une France où se trouveront à leur aise ces milliers de jeunes couples qui à chaque saison s'élancent vers les plaisirs primordiaux du ski, du kayak, du camping, de la natation. Avec lui, la France, du camping vaincra la France de l'apéro et des congrès."

Drieu  La  Rochelle, article de "L'émancipation Nationale",  20 août 1937.
 

C'est un "mouvement politique qui va le plus franchement dans le sens de la restauration du corps-santé, dignité, plénitude, héroïsme — dans le sens de la défense de l'homme contre la grande ville et contre la machine.  A travers le fascisme c'est « la marche dans le soleil et dans la pluie qu'il retrouve, la veillée à la belle étoile, les arbres, les ruisseaux, le jeu, le couteau.

 

Drieu  La  Rochelle, op. cité, août 1937

 

 

Le cas belge, 

 

 

 

Le 15 mai 1940, alors que la Belgique est sous le feu de l'Allemagne, les ministres des affaires étrangères et des finances belges, Paul-Henri Spaak et Camille Gutt, convoquent le gouverneur de la Société Générale de Belgique, Alexandre Galopin, le président de la Banque de Bruxelles, Max-Léo Gérard, et le président de la Kredietbank, Fernand Collin.  Ce trio d'hommes puissants, qu'on a appelé le "comité Galopin", se verra alors, confier la charge économique du pays pendant la guerre. Il faut savoir que Galopin est à la tête de la Société générale depuis 1935, qui contrôle "la première force économique du pays qui contrôle alors 800 entreprises, soit 40 % du patrimoine industriel belge" (Jacquemin, 2005). On comprend mieux pourquoi le "chef de l’administration militaire  allemande,   lui-même,  appelle   Galopin     « le    roi     non    couronné    de   la  Belgique »"  (Jacquemin, op.cité).  Contournant l'article 115 du Code pénal, qui interdit la production au bénéfice de l'ennemi, la "doctrine Galopin" ou "politique du moindre mal", est en théorie toute pragmatique, s'appliquant à  éviter de produire des fournitures de guerre, à ne pas placer le profit en tête des préoccupations, à conserver les outils de production et les ouvriers "pour des temps meilleurs", etc.  (Lacroix-Riz, 1997).  Contre cette thèse de "réserve", la chercheuse  rappelle la thèse de John Gillingham (Belgian Business in the Nazi New Order, Gand, Fondation Jan Dhondt, 1977),  qui montre "l'empressement du monde industriel et bancaire belge à négocier et à faire de très fructueuses affaires avec l'occupant à peine installé" (Lacroix-Riz, op.cité).  Le travail de l'historien américain pointe en particulier le lien étroit entre la monarchie de Léopold III et les holdings, tout en rappelant l'importance du pillage de richesses  que la Belgique subira comme la France de la part de l'envahisseur germanique.    

Comme en France, les partis les plus réactionnaires, nationalistes, catholiques et flirtant avec le fascisme n'ont obtenu leur succès que par les défaites militaires de la deuxième guerre mondiale de 1939 à 1945.

 

 "Les véritables conditions d’un fascisme analogue à celui des pays de l’Axe n’étaient donc pas nées dans les pays de l’Ouest avant la guerre, mais il existait sans aucun doute une atmosphère favorable à une sorte de préfascisme.(Raymond De Becker (1912-1969, La collaboration en Belgique ou une révolution avortée", 1946-1947, CEGES [ Centre d'Études et de Documentation Guerre et Sociétés], Archives Emiel (Emile) De Winter : AA 652/45). Le personnage controversé qui s'exprime ici est en train d'écrire une sorte de testament, attendant la mort, condamné par le Conseil de Guerre de Bruxelles en 1946 pour collaboration avec l'ennemi, peine qui sera commuée en emprisonnement, puis en exil. Son témoignage est important car De Becker était au cœur de cette  mouvance fascisante qui avait séduit jusqu'au plus haut niveau de l'Etat. S'il ne s'agit pas, bien sûr, de prendre ce texte pour argent comptant, il paraît à la lecture évident qu'il y a là des éléments très utiles à la compréhension du sujet de la collaboration, à la fois par le sérieux du propos et le ton authentique de l'homme qui, de son propre aveu, affirme que "devant la mort, il est peu d'hommes qui ne recherchent avant tout la vérité", mots écrits en réalité en grosses lettres majuscules.     

A 18 ans, De Becker rejoint l’Association catholique de la jeunesse belge (ACJB) parce que des esprits qu'il estime et révère lui ont présenté le catholicisme "comme seul capable d’apporter une réponse satisfaisante aux problèmes qui me préoccupaient.(R. De Becker, Livre des Vivants et des Morts, Bruxelles, Editions de la Toison d'Or, 1942, p. 62-63 )Parmi ses mentors, on trouvera des abbés très différents :  Louis Picard (cf. plus bas), Raymond Desmedt, Léon Joseph Cardijn, Jacques Leclercq, ou encore des personnalités influentes, comme Giovanni Hoyois (cf. plus loin) ou encore José Streel, fusillé à la Libération pour collaboration, associé de près à Léon Degrelle, admirateur de Mussolini, qui rompt avec  l'association en 1933 pour lancer le mouvement Rex (Le rexisme sera condamné par le pape en avril 1937) qui se voulait encore plus activiste que l'Action catholique : "Ce qui caractérisa bientôt Rex, quoique le mouvement s'en fût toujours défendu, ce fut une action de style fasciste, surtout après l'échec de Degrelle à l'élection partielle d'avril 1937(Pierre Rion, 1984).   Degrelle obtiendra un court succès politique en 1936, avec 29 sièges rexistes à la chambre et au sénat, mais sera toujours considéré comme un bouffon à la fois par Léopold III  ou les dignitaires allemands. C'est en travaillant d'arrache-pied à devenir un parfait nazi qu'il finira par obtenir d'Hitler la croix de fer, dont le führer le décore en personne le 20 février 1944, au titre de chevalier  (Léon Degrelle, un guignol belge dans la SS qui fascinait l'extrême droite française | Slate.fr).   

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    Léon Joseph Cardijn  (1882-1967)      :   Fondateur de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) en 1924, suivant les pas de Marc Sangnier en France (Le Sillon). Les jocistes feront partie de l'aile gauche du catholicisme, davantage tourné vers l'émancipation, la socialisation de la jeunesse ouvrière que la foi ou la pratique chrétienne  (cf. Michael Gauvreau, Les origines catholiques de la Révolution tranquille. Montréal,. Éditions Fides, 2008). Ses membres seront, suivant la logique de leurs convictions politiques et sociales, antifascistes et du côté de la résistance.   

    Jacques Leclerc  (1891-1971)      :   Alors qu'issu de la grande bourgeoisie libérale de Bruxelles, c'est une religion tournant le dos au pouvoir, attachée à l'essentiel de l'enseignement évangélique, revendiquant par la pauvreté une nouveau projet pour le monde, pour la "Cité chrétienne" (Revue années1920) qu'appellera le prêtre professeur aux universités de Saint-Louis de Bruxelles puis à Louvain. 

Parmi les influences intellectuelles de De Becker, on trouve des catholiques notoires, plus ou moins liés par l'idéologie fasciste : Charles Maurras, Paul Claudel, Léon Bloy, etc., ou encore  Charles Péguy, qui ouvre de manière perverse la voie à l'antisémitisme, par confusion, par imbécillité culturelle et obsessive de la race, en essentialisant les Juifs (cf. citations plus bas),  bien à l'opposé du philosophe Jacques Maritain, dont l'anti-modernité influencera aussi De Becker, mais qui se détachera de Maurras pour forger un christianisme bien plus attaché à des valeurs humanistes, défenseur du philosémistisme

« Au point de vue moral et physique, le Youtre moderne parait être le confluent de toutes les hideurs du monde » 

Léon Bloy, Le Salut par les Juifs, Paris, Librairie Adrien Demay, 1892 

« le peuple juif est et fut et sera toujours une longue race et la race même de la non-réussite et que le peuple romain était destiné à se faire la voûte d’une immense rotonde (...)   Ici éclate la différence internelle de leurs deux races. Tout Juif procède d’un certain fatalisme. Oriental. Tout chrétien (actuel, français), procède d’une certaine révolte. (...) Le Juif trouve naturel d’être malade. Fils et pour ainsi dire cellule et fibre élémentaire d’une race qui souffre dans les siècles des siècles et qui vaincra l’univers à force d’avoir été malade plus longtemps que les autres, il dit, il sait que le travail spirituel se paye par une sorte propre de fatigue inexpiable. Il trouve même que c’est juste. Il trouve même que c’est encore très bien comme ça.(...) (Au fond, il ne le dit pas, mais il est un vieux Juif, et il trouve que le Seigneur est encore bien bon comme ça, de ne pas être pire.)  »  Etc. etc.

Charles Péguy,  Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, 1914 

Avec Péguy,  nous touchons à une étrange maladie  contractée à cette époque par nombre d'intellectuels, comme Louis Ferdinand Céline (L.F Destouches, 1894-1961) ou Emil Cioran (1911-1995), soufflant tour à tour l'éloge et le discrédit, où le complexe fascination-détestation a suscité des délires idéologiques, sur "le Juif",  une fois encore ramené à un prototype essentialisé d'une race (cf  Lotringer, 2005). En 1936, Cioran flirte avec le fascisme et reconnaît "avec tristesse que l’antisémitisme est l’éloge le plus grand qu’on puisse offrir aux Juifs."  (Schimbarea la față a României : "Transfiguration du destin de la Roumanie",  Bucarest,  Vremea, 1936).  Deux ans auparavant, il "avait applaudi d’une manière irresponsable au massacre des chemises noires (les SA) par Hitler. Revenu à Bucarest en 1940 pour célébrer la formation d’un « État légionnaire », il avait bien failli lui-même y rester." (Lotringer, 2005).  Reprenant comme d'autres une terminologie biologique, il accusera "la juiverie" d'avoir "infecté" la société roumaine, ou encore, les comparera  à du poison : 

"Si dans un pays, le nombre de Juifs ne dépasse pas la dose de poison nécessaire à tout organisme, ils peuvent être tolérés comme une présence regrettable ou même avec une sympathie indifférente."

 

"Chaque fois qu’un peuple prend conscience de lui-même, il entre fatalement en conflit avec les Juifs… Bien plus : il existe des moments historiques qui font fatalement des Juifs des traîtres.(Cioran, op. cité). 

 

Dans le même temps, l'écrivain roumain proclamait la supériorité du mysticisme juif sur celui des chrétiens : "Quiconque connaît la mystique hassidique et la vie de quelques-uns de ses rabbins, frémit devant des exemples d’amour qui défient les loi de la vie, inhumaines dans leur rareté, et qui supplantent souvent le christianisme."  (Cioran, op. cité). Vingt ans plus tard, c'est aux Juifs qu'il consacrera tout un chapitre en forme de panégyrique ("Un peuple de solitaires") dans son ouvrage "La Tentation d'exister" (Paris, Gallimard, 1956). 

 

 Quant à  Céline,  il inaugure publiquement son antisémistisme avec deux pamphlets :  "Bagatelles pour un massacre" (1937) et "L'École des cadavres" (1938).

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"le Freudisme a fait énormément pour les Juifs de la médecine et de la psychiatrie. Il a permis à tous ces sous-nègres grotesques, diafoireux, dindonnants, du Diplôme, de donner libre cours à toutes leurs lubies, vésanies, rages saccageuses, mégalomanies inavouables, despotismes intimes... (...)  Mais ici nous prenons, nous, la bamboula des médecins, juifs pires négrites oniriques, pour argent comptant !... Prodige ! Le moindre diplôme, la moindre nouvelle amulette, fait délirer le négroïde, tous les négroïdes juifs, rugir d’orgueil ! Tout le monde sait cela..."  (Céline, Bagatelles..., op. cité). 

"Ce sont les esprits pervers qui rendent la vie insupportable. Ils trouvent des intentions partout. Moi je me sens devenir si pervers que ça me tourne en folie raciste. Et pas qu’un petit peu ! Raciste 100 pour 100 ! autant que communiste, sans les Juifs ! À l’heure où nous sommes, dans les circonstances si tragiques, l’indifférence n’est plus de mise. Il faut choisir, il faut opter pour un genre de perversion, ça suffit plus de se dire méchant, il faut avoir une foi terrible, une intolérance atroce, y a pas beaucoup de choix, c’est l’aryenne ou la maçonnique, juive ou anti-juive. Ça va nous donner vingt ans de rigolade. Je ressens, tellement je suis drôle, des choses encore bien plus perverses. Des véritables sadismes. Je me sens très ami d’Hitler, très ami de tous les Allemands, je trouve que ce sont des frères, qu’ils ont bien raison d’être si racistes. Ça me ferait énormément de peine si jamais ils étaient battus. Je trouve que nos vrais ennemis c’est les Juifs et les francs-maçons. Que la guerre qui vient c’est la guerre des Juifs et des francs-maçons, que c’est pas du tout la nôtre. Que c’est un crime qu’on nous oblige à porter les armes contre des personnes de notre race, qui nous demandent rien, que c’est juste pour faire plaisir aux détrousseurs du ghetto. Que c’est bien la dégringolade au dernier cran de dégueulasserie."    (Céline, L'École..., op. cité). 

Le discours raciste, antisémite de Céline est un des exemples les plus démonstratifs de l'idéologie, dont le propos n'est pas réfléchi, raisonné, mais qui vient du ventre, de peurs, de réflexes instinctifs, et dont l'articulation délirante a force d'évidence et de vérité dans l'esprit du locuteur, qui, dans ce cas extrême, interroge sur certains aspects pathologiques de sa psyché, ce qui n'a pas échappé aux psychologues qui l'ont étudié : cf. Psychoportraits du XXe siècle, Editions Josette Lyon, 2002, rédigé par un "collectif de 300 psychiatres", où Céline apparaît accablé de pathologies croisées : orgueil et mégalomanie paranoïaque, psychorigidité, difficultés d'adaptation sociale, perception hyper exacerbée de l'agressivité, en particulier. 

Face  la logorrhée férocement antisémite des Bagatelles, appelant la haine et le crime, André Gide est capable de conserver un ton de calembour, alors que tous les milieux d'extrême-droite ne tarissent pas d'éloges et ne se trompent pas sur la teneur littérale de son message hautement politique :  

"S'il fallait voir dans “Bagatelles pour un massacre” autre chose qu'un jeu, Céline, en dépit de tout son génie, serait sans excuse de remuer les passions banales avec ce cynisme et cette désinvolte légèreté.(André Gide, L'Écho d'Alger,  27 avril 1938).  Céline distillera son racisme extrême dans beaucoup de ses oeuvres :

"Racisme fanatique total ou la mort ! " (Journal Je suis partout, "Une lettre de L.-F. Céline à Alain Laubreaux", 22 novembre 1941).  

 

"Vinaigre ! Luxez le Juif au poteau ! (...) Bouffer  du Juif, ça suffit pas, je le dis bien, ça tourne en rond, en rigolade, une façon de battre du tambour si on saisit pas leurs ficelles, qu’on les étrangle pas avec.(Céline, "Les Beaux Draps", Paris, Nouvelles Editions Françaises / NEF, 1941 : 115). Robert Denoël, fondateur la même année des NEF, et déjà en 1930, de la maison d'édition qui porte son nom, écrit  à propos des Beaux Draps

                        "petit livre mais excellent."

R. Denoël (assassiné par balle le 2 décembre 1945),  Lettre à l'écrivain Luc Dietrich , février 1941

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De l''Ecole des cadavres, Céline se vantera dans la préface de son édition de 1942, qu'il ait été "le seul texte à l’époque (journal ou livre) à la fois et en même temps : antisémite, raciste, collaborateur (avant le mot) jusqu’à l’alliance militaire immédiate, antianglais, antimaçon et présageant la catastrophe absolue en cas de conflit ."

Comme pour d'autres conceptions racistes national-socialistes, celle de Céline comprend une critique du capitalisme, en particulier au travers de l'industrialisation, de la machinisation du monde. Cet anticapitalisme comporte un volet  de progrès social. Avec d'autres leaders collaborationnistes et racistes parisiens, Louis Ferdinand Destouches réclamera un salaire minimum de  2500 francs pour la classe ouvrière. Cette revendication faisait partie de trois points adoptés dans une plateforme commune, les deux autres points étant la régénération de la France par le racisme et l'exigence d'une prise de position de l'Eglise dans le problème raciste  (Journal "Au Pilori", article "Vers le parti un unique ?",  n° 77, 25 décembre 1941).

Un autre écrivain,  Marcel Aymé, qui a signé le Manifeste "Pour la Défense de l'Occident", en 1935, ami de Brasillach, publiant son roman "Travelingue" dans l'hebdomadaire fasciste, antisémiste et collaborationniste "Je suis partout", défendra Céline après la guerre et, face à l'antisémitisme de l'auteur du Voyage au bout de la nuit, il déclarera  :  " Je ne vois pas pourquoi on lui en fait un crime. (...)  Nous ne choisissons pas plus nos convictions que nous n'avons choisi notre sexe."  (Marcel Aymé, préface aux œuvres complètes de Céline, Balland, 1964). 

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Parmi les amis de De Becker, on trouvera, là encore, des personnalités très diverses, tels le romancier et poète Henry Bauchau ou le "fils de Tintin", Hergé  (cf. Benoît Peeters, "Hergé,  fils de Tintin", Paris, Flammarion, 2002) alias George Rémi. Celui-ci compta, comme Degrelle, parmi ses mentors, l'abbé Wallez, figure du fascisme belge, rédacteur en chef du Vingtième Siècle. Ce quotidien d’extrême-droite fait paraître en 1929, au travers de son supplément jeunesse "Le Petit XXe", les premières aventures de Tintin, que Wallez a cocréé avec Hergé (Collabo, businessman et entremetteur : l'abbé Wallez, le sulfureux "second père" de Tintin (francetvinfo.fr), qui épousera la secrétaire de l'abbé, Germaine Kieckens. Le grand dessinateur belge illustrera l'Histoire de la Guerre scolaire (1932) de Degrelle, ou encore "Le Christ, roi des Affaires" (1930) et "Pour un Ordre nouveau" (1932), de De Becker, sortes de catéchisme fascistes et antiparlementaristes.  Pendant toute la guerre, Norbert Wallez, grand admirateur de Charles Maurras,  aura  la photo dédicacée de Mussolini ("A Norbert Wallez, ami de l'Italie et du fascisme") bien en vue sur son bureau. Jean-Claude Jouret, grand spécialiste d'Hergé, dira de lui : "Si Jésus avait chassé les marchands du temple, lui faisait tout pour les favoriser (France Info, 10 janvier 2019)

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Et parmi les influences intellectuelles, on trouve des catholiques notoires, bien sûr : Charles Maurras, Charles Péguy, Paul Claudel, Léon Bloy, etc. (cf. partie 2) ou encore Jacques Maritain.  

 

De la même manière que les partis d'ordre social et catholique que nous avons examinés pour le cas français, c'est "toute une génération traumatisée par la Grande Guerre et par ses conséquences" qui cherche à régénérer une société qu'elle estime "sclérosée par la démocratie parlementaire, le libéralisme et le capitalisme".  Ce qui, en Belgique, comme en France, saute aux yeux, c'est que loin de se rapprocher des mouvements communistes qui combattent aussi le libéralisme et le capitalisme, ils en seront les ennemis, ce qui les place d'emblée dans le champ idéologique où la raison, le rationnel, la tolérance, le bien commun, le respect de la liberté de l'individu, son bien-être, a très peu de place, tandis que la croyance, la morale, l'autoritarisme, la coercition, et même la proximité nauséabonde avec le crime sont tout à fait réels et avérés et démontre, comme par le passé, que la religion est soluble dans le pire.   

S'il y a bien sûr des gens de différents milieux qui ont adhéré à ces mouvements catholiques, leurs initiateurs, leurs gourous, sont très majoritairement issus de la jeunesse universitaire catholique et bourgeoise.  L'abbé Louis Picard fonde l'ACJB en 1921 et, avec Giovanni Hoyois, qui sera docteur en droit, ils en seront la cheville ouvrière  et signeront la majorité des articles relatifs à l'immoralité dans les revues du mouvement, "L'Effort" et "Le Blé qui lève" :  « On peut caractériser globalement la pensée de l'A.C.J.B. par son "totalitarisme". Interprétant l'ensemble des phénomènes sous l'angle unique de la doctrine officielle de l'Eglise, elle voulait rechristianiser la société en la ramenant à la vérité de cette doctrine.» (Pierre Rion, 1984). Les années folles, entre les deux guerres mondiales, ont vu une évolution très nette des mentalités et des moeurs  :  "Quand l'ourlet des robes remonta au-dessus du genou, quand Poiret fit abandonner le corset contraignant et libéra la silhouette des femmes, les Années folles dansaient déjà au rythme du charleston.(Pierre Rion, op. cité).  Ajoutons à cela le déclin progressif de la foi religieuse, le développement de la pensée matérialiste, etc., et l'Eglise se voit confrontée "à la mise en place d'une monde qui lui échappait de plus en plus."  (Pierre Rion, op. cité).   Il faut ajouter à cela que, pendant les années 1930,  la "France souffrait alors d’une crise économique sévère et les paysans déracinés, les ouvriers et la petite bourgeoisie urbaine, durement touchés, avaient réagi avec frustration et colère."  

Une partie de la bourgeoisie catholique entre en ébullition, bien décidée à entrer en "lutte contre l'immoralité", encouragée par le pape Pie XI (encyclique Quas Primas, 1925, en particulier), et pour une partie d'entre-elle succombe ou conforte sa vision d'une nation  fatiguée, décadente, dans laquelle "le vieux pays et « l’admirable race aryenne » commençaient à se décomposer sous l’effet de la civilisation de l’argent. Il en accusait expressément l’invasion juive, « l’introduction d’un élément étranger dans un organisme jusque-là sain »"  (Lotringer, 2005).   Rappelons que si les Juifs (ou Israélites, pratiquant la religion juive, ou hébraïque)  sont liés historiquement aux métiers de l'usure c'est que, dès le concile de Latran en 1215,  de nombreux métiers leur ont été interdits par le pouvoir catholique, à l'exception en particulier du métier d'usurier, interdit aux chrétiens. Ajoutons à cela l'obligation de porter un insigne distinctif et on obtiendra un début de réponse sur le développement de l'antisémitisme en Europe. Mais les idéologies, surtout totalitaires, n'ont cure des vérités historiques, et leur argumentaire, nous le voyons tout du long, ne se construit que par un verbiage inepte, irrationnel, des amalgames bardés d'un vocabulaire fourre-tout, pouvant conduire l'auditeur ou le lecteur sur des chemins parfois totalement opposés, la palme la plus emblématique ayant été sans doute remportée  par Charles Maurras : 

 

"Non, monsieur Mandel, non, malheureux qui avez eu le toupet de signer ce décret, la défense de la patrie française contre certains de vos congénères n’a jamais eu pour objet de pousser aux haines. C’est un acte de défense nationale et de justice patriotique. C’est un acte d’amour."   

Ch. Maurras, L’Action française, 26 avril 1939.

Dès sa fondation, en 1921, l'ACJB entamera sa campagne contre l'immoralité en cherchant activement à interdire le carnaval auprès des bourgmestres et des échevins de toutes les villes de Wallonie, mais aussi la littérature (livres, journaux, revues, etc.) et la production artistique jugées immorales ou pornographiques : 

 

"... le film actuel fausse la conception de la vie, supprime le respect de la femme, qui n'est plus considérée comme mère, soeur, éducatrice, mais comme un instrument de plaisir (...). Le travail n'est plus à l'honneur, la vie se passe la plupart du temps dans des milieux faciles, factices, trépidants où l'argent abonde toujours on ne sait comment, en tout cas sans travail"  (Pierre Rion, op. cité). 

 

Tous ces exemples montrent bien le profond archaïsme de ce mouvement, défendant farouchement l'oppression des femmes en prétendant le contraire, par des arguties trompeuses et éculées d'une antique morale, manifestant son allergie profonde et séculaire au plaisir, au bien-être des hommes, conformément à toute l'histoire du christianisme depuis ses débuts. On ne parlerait pas ici de ce mouvement d'idées s'il n'était pas relayé dans les hautes sphères du pouvoir. En effet, en 1934, qui porte un projet de Loi contre les publications immorales ? C'est Hubert Pierlot (1883-1963), alors sénateur, ministre de l'intérieur la même année, tandis que le jeune roi Léopold III recevait, lui aussi des doléances de l'ACJB, par le biais d'une vaste pétition nationale : "On peut penser que l'A.C.J.B. fut confirmée dans sa volonté par le jeune âge du roi et par ses sentiments franchement catholiques.(Pierre Rion, op. cité).  Pierlot occupera l'année d'après (pour une courte période, cependant) le poste de président de l'Union catholique belge (UCB) et finira par devenir le premier ministre de la Belgique en 1939. 

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Hoyois, de son côté, faisait pression sur le gouvernement, et fera aboutir la loi Pierlot du 11 avril 1936 contre les publications immorales, très conforme à ses recommandations écrites (Pierre Rion, op. cité). L'ACJB mènera par ailleurs d'autres combats contre le "nudisme", en réalité le simple port du maillot de bains,  ou encore l'aspect érotique de certains spectacles de l'Exposition universelle de 1935, qui se tenait sur le plateau de Heysel, à Bruxelles, cette année-là.  C'est encore Hoyois qui, n'obtenant pas de réponse à ses protestations auprès des organisateurs de l'exposition, se tournera avec succès auprès du premier ministre, obtenant des actions de censure  sanctionnant les spectacles qualifiés d'obscènes. C'est en partie ce nouveau climat d'inquisition moderne qui permet de comprendre la relation nauséabonde qu'entretiendra quelques années plus tard une partie du pouvoir (de Belgique ou de France) avec la puissance fasciste d'Hitler : « On peut caractériser globalement la pensée de l'A.C.J.B. par son "totalitarisme". Interprétant l'ensemble des phénomènes sous l'angle unique de la doctrine officielle de l'Eglise, elle voulait rechristianiser la société en la ramenant à la vérité de cette doctrine (...) Le cercle est ainsi bouclé puisque Hoyois justifiait, par son raisonnement, et l'Eglise et l'Action catholique comme seules forces capables d'entraîner une rénovation sociale réelle, sans laquelle l'existence de la nation risquait d'être mise en péril. En définitive, on retrouve ici l'aspect totalitaire de la pensée développée par l'A.C.J.B. » (Pierre Rion, op. cité). 

 

 

                 L'Eglise, la Grande Complice du Mal

Dans son histoire, elle a terrorisé des peuples, martyrisé les corps, s'est faite complice de  toutes les dominations, des riches sur les pauvres, des forts sur les faibles, des libres sur les esclaves, des seigneurs sur les serfs, des prédateurs sexuels sur leurs jeunes victimes, etc. etc. : Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'elle ait pactisé avec la figure du plus grand mal au XXe siècle et choisi, une énième fois de plus, le camp des assassins et des bourreaux. 

"Les archives rendent sur l’« antijudaïsme » Vatican un son discordant, révélant un antisémitisme virulent dont témoignent, entre autres, les cas allemand et autrichien, unifiés de fait par une adhésion formelle du Vatican à 1’Anschluss sous le règne de Benoît XV (dès 1918-1919). La phase la plus aiguë de ces manifestations, la guerre de 1939-1945, confronte l’historien aux questions suivantes : 1° le rôle des clercs, couverts et dirigés par leur hiérarchie, dans le refus d’aide aux massacres en passant par le pillage de biens juifs ; 2° la négation vaticane du génocide perpétré par les hitlériens et leurs auxiliaires ; 3° le sauvetage-recyclage des bourreaux, opération de masse organisée depuis Rome à la fin de la guerre."   (Lacroix-Riz, 2000)

 

Le cas de Pie XI est très instructif, par ailleurs, qui oblige "d’examiner comment le pape, qui a signé des concordats avec l’Italie de Mussolini et l’Allemagne d’Hitler, a pu devenir, avec ses deux encycliques de mars 1937 – Divini Redemptoris et Mit brennender Sorge – « l’homme d’un indéniable tournant antitotalitaire du catholicisme »" (Kertzer, 2016).  Pour David Israeli Kertzer, qui a travaillé sept ans sur les archives italiennes et vaticanes de cette période et confirmera le soutien mutuel de Pie XI et de Mussolini (cf. Kertzer, "Le Pape et Mussolini, l'histoire secrète de Pie XI et de la montée du fascisme en Europe", Les Arènes, 2016 / Prix Pulitzer 2015), il y a incontestablement "de nombreux domaines de convergence" entre l'Eglise catholique et les régimes totalitaires  : "la critique de la modernité, la glorification de la communauté, le rejet de l’individualisme et, bien sûr, l’anticommunisme. C’est dans ce contexte qu’il faut situer la complexité des vues de Pie XI sur le national-socialisme.(Kertzer, op. cité).  C'est ainsi que Bernard Bruneteau souligne, dans le colloque étudié par Kertzer (op. cité), qu'il est vain d'opposer par principe l'Eglise catholique et les régimes totalitaires et que les tentatives en ce sens sont "incomplètes et anhistoriques." (Kertzer, op. cité).  Nous le voyons bien avec le cas de Pie XI, quand, années après années, les archives apportent confirmation d'accommodements divers avec le pouvoir nazi. Comme d'autres pouvoirs, l'Eglise dissimule, ruse, joue la compromission pour ses intérêts propres.  

 

Pie XI félicite Hitler d'être le seul homme d'Etat à s'opposer ouvertement au communisme, mais au-delà,  les catholiques conservateurs le soutiennent parce qu'il s'oppose aussi au divorce et à l'avortement. Il faut rappeler que c'est dès février 1933 qu'Adolf Hitler, prenant prétexte de l'incendie du Parlement (Reichstag), fait passer en urgence un décret abolissant les libertés individuelles (expression, presse, réunion) et autorisant les arrestations arbitraires. Ce qui donne une idée, une énième fois encore dans l'histoire, de ce que le pouvoir religieux est prêt à accepter en termes de misère et de souffrances humaines, alors qu'il représente une Eglise fondée sur la charité, l'amour du prochain. Comme le capitalisme, le catholicisme est  soluble dans le pire. Ainsi, quand les premières mesures anti-juives commencent d'être prises en 1933  (exclusion des Juifs des universités dès  le 7 avril, puis des avocats, des juges, des médecins et enseignants juifs), "la hiérarchie ecclésiastique allemande et l’ambassadeur du Vatican à Berlin ont exhorté le pape à ne pas protester contre Hitler et à ne pas le retourner contre l’Église catholique.(Kertzer, op. cité).  Et quand Pie XI se décidera enfin à promulguer les encycliques antitotalitaires citées plus haut, le pape n'évoquera jamais directement le national-socialisme, et Hitler encore moins. Ce n'est pas un hasard non plus si Eugenio Pacelli, secrétaire d’État de Pie XI, le futur Pie XII, "a fait tout son possible pour apaiser le régime nazi, disant à l’ambassadeur allemand auprès du Saint-Siège que le message n’avait aucune signification politique et ne concernait que des questions « spirituelles »" (Kertzer, 2016). Plus préoccupé par les persécutions contre l'Eglise, il semblerait, au vu des travaux préparatoires de l'encyclique de 1937, que le sort des juifs n'a jamais ému les évêques allemands.  On ne sera donc pas étonné d'apprendre que ce sont avec les mêmes pincettes que Pacelli présente l'encyclique à Mussolini, cherchant le soutien du Duce pour établir un compromis entre le Vatican et le Reich, en exhortant "le gouvernement italien de dissuader les journaux de la présenter comme une attaque contre le nazisme."  (Kertzer, 2016)

 

" Pacelli était pangermaniste jusque dans la détestation du « juif galicien », portrait familier auquel Cornwell ajoute quelques documents (...)  révélant qu’il avait grandi dans un milieu intégriste aussi violemment antisémite qu’anti-Lumières (ennemi de l’unité italienne et de la France) et anti-rouge. Il nomma ou promut (à la pourpre) tout l’épiscopat austro-allemand, choisissant pour intimes les plus antisémites, tôt ralliés au nazisme (...)    (Lacroix-Riz, 2000)

 

« Chaque peuple porte lui-même la responsabilité du maintien de son existence, et l’apport d’un sang entièrement étranger représentera toujours un risque pour une nationalité qui a prouvé sa valeur historique. On ne peut donc refuser à aucun peuple le droit de maintenir sans perturbation sa vieille souche raciale et de décider des mesures de sauvegarde à cet effet. La religion chrétienne demande simplement que les moyens utilisés n’offensent pas la loi morale et la justice naturelle. »

Konras Gröber, archevêque de Fribourg, Handbuch der religiösen Gegemvartsfragen / "Manuel des questions religieuses du temps présent ", 1935,  in  Lacroix-Riz, 2000

"Au terrorisme mené avant-guerre sous la houlette du Reich (et du Vatican) succéda celui de la guerre pour cette « police supplétive » des occupants, massacrant soldats de l’Armée rouge, juifs et partisans (...)  Falconi a naguère montré que, dès septembre 1939, Pie XII n’ignorait rien des méthodes de guerre allemandes, et les archives françaises corroborent ses sources polonaises et yougoslaves."  Raul Hilberg a relevé "

 le veto contre tout secours aux juifs pourchassés par les Einsatzgruppen prescrit par les évêques, tel le Lithuanien Brizgys, à leurs curés. C’est dans les rangs de la police balte, biélorusse et ukrainienne que fut, en 1942-1943, puisée la division SS Galicia (avec 20 000 Ukrainiens choisis sur un nombre double de volontaires). Les bourreaux étaient escortés de leurs clercs, ainsi après le massacre de 6 000 juifs « qui a duré trois jours et trois nuits » perpétré à l’été 1941 par l’oun pour « célébrer [son] retour à Lvov »"   (Lacroix-Riz, 2000)

                   

                      BIBLIOGRAPHIE 

 

 

 

 

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KERTZER David Israël, 2018, "Fabrice Bouthillon, Marie Levant (Éd.) Pie XI , un pape contre le nazisme ? L'encyclique Mit brennender Sorge (14 mars 1937), Brest, Editions Dialogues, 2016..." (Actes du colloque international de Brest, 2015), tin Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine  2018/4 (n° 65-4), pages 216 à 218.

https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2018-4-page-216.htm

LACROIX-RIZ, Annie, 2000,  "Le Vatican et les juifs, de l’antisémitisme des années trente au sauvetage des criminels de guerre",  In  : "Militantisme et histoire" [en ligne]. Toulouse : Presses universitaires du Midi.

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