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 Révolution Française   [ 7 ] 

                  juillet 1789

         Les barrières d'octroi

P.J Maillart, incendie de la barrière d'octroi de Conférence, 1790/95, Musée Carnavalet

En cinq années à peine, entre 1785 et 1790, Paris, ville ouverte, devint "une métropole fermée" (Markovic, 2013).  Depuis le XVIIe siècle, la pression fiscale sur la population s'est alourdie et au XVIIIe siècle, les incidents, les rébellions au sujet des impôts se multiplient et cause des problèmes de perception à la Ferme,  qui perçoit les impôts et fait des avances à la royauté. Les Fermiers généraux veulent murer la ville de Paris sur 6 lieues (24 km), sur un pourtour où sont dressées  portes et barrières, où étaient perçus des droits d'entrée, qui rendaient beaucoup de marchandises environ trois fois plus onéreuses à l'intérieur de la ville, car  ses habitants ne payaient pas la taille. Les Fermiers ont argument de poids : la fraude massive (surtout sur les boissons : vin, eau-de-vie) qui prive la Couronne d'une énorme quantité d'agent, estimée par Antoine Laurent Lavoisier (1743-1794), à la fois chimiste et fermier, à 48 millions de livres (op. cité). Obtenant l'aval de Calonne, contrôleur général des Finances et du roi Louis XVI, ils confient le projet à l'architecte Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806), dont le coût faramineux et le luxe des bâtiments  avaient été dénoncés dans les Cahier de doléances de la paroisse Saint-Victor,   réclamant de la part des brasseurs la suppression des taxes sur l'orge et le houblon : " Cette enceinte est élevée à grands frais avec un luxe scandaleux " (Burstin, 2005). " Faire payer le peuple pour le faire payer davantage, quoi de plus heureux ? ", dira l'écrivain Louis-Sébastien Mercier (1740-1814, Tableau de Paris, 12 volumes de 1781 à 1788, tome IX, Amsterdam, 1788)"Le mur murant Paris rend Paris murmurant dira plus tard Maxime Du Camp (1822-1894, "Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle", tome 1/6, 1875). Et Du Camp d'affirmer  :  " Le premier acte de la révolution ne fut point la prise de la Bastille, ce fut la destruction et l'incendie des barrières. Dès le 12 juillet, aussitôt que l'on eut appris le renvoi de Necker, le peuple, avant de songer à attaquer la royauté, se rua avec ensemble sur les bureaux où se tenaient les commis de la ferme générale. Dussaulx, dans l'œuvre des sept jours, dit, à la date du 15 : « Nous apprenons que plusieurs barrières ont été brûlées la veille et ce jour même, que les commis à la perception des droits d'entrée sont dispersés. » C'était la ruine de la ville ; tout entrait en franchise, et la municipalité se voyait subitement dépouillée de son revenu le plus clair au moment même où les charges qui lui incombaient augmentaient dans des proportions extraordinaires. " (Ducamp, op. cité). 

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Certains historiens ont entrepris aujourd'hui de redonner à ces deux événements leur importance historique,  " l’un représentant le gros du courant insurrectionnel, l’autre […] alimenté par des motifs particuliers de mécontentement"  (Burstin, 2005)Ainsi, pour l'historien Haïm Burstin, l'insurrection des barrières serait plus importante, "dans une catégorie hors-classe, à un échelon élevé, puisqu’il participe à une naissance politique " (Markovic, 2013),  alors qu'il  classe la prise de la Bastille "dans une typologie inférieure, mue par des intérêts catégoriels et non généraux" (op. cité). Par ailleurs, de nombreux incidents liés aux barrières continueront après la prise de la Bastille, jusqu'au 17 juillet environ. 

         la Ferme      :    On dit "fermes générales" à la fin du XVIIe siècle, puis "ferme générale", depuis 1726, qui réorganise  "les « fermes unies du roi » ou "fermes royales unies" (Clinquart, 2002).  

         barrières      :   " Le mot barrière est ici un terme générique ; il renvoie de manière indistincte aux bâtiments de l’octroi (locaux d’habitation, perception, hangars, ainsi qu’aux grilles d’accès)"  (Markovic, 2013)

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Barrière d'octroi de Reuilly,  du dessinateur et graveur  Antoine-Nicolas Misbach (1779-1805)

Dessin à la mine de plomb, plume et lavis à l'encre brune ; 9,5 x 21 cm,  années 1790, BNF.

Vue de la barrière Saint-Martin et du bassin du canal de l'Ourcq. eau-forte coloriée

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Vue de la barrière Saint-Martin, avec la Rotonde de la Villette, et du bassin du canal de l'Ourcq. eau-forte coloriée, vers 1820, anonyme.

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Dès les premiers mois de 1789, des incidents plus ou moins graves opposent au nord de la capitale des habitants révoltés à l'autorité, et c'est là que commencent les épisodes révolutionnaires des barrières, en juillet 1789, en particulier à des endroits où le mur n'est pas encore achevé :  "La plupart des ouvrages reproduisent ainsi la carte du mur édifié à la fin du XVIIIe siècle, oubliant de préciser qu’en juillet 1789, certaines barrières au nord et dans la partie orientale de la ville ne sont pas encore construites(Markovic, 2013).  

 

Près de la barrière Montmartre, dans la nuit du 9 au 10 juillet,  l'agitation de centaines d'ouvriers, hommes et femmes, poussent à la fuite les commis de barrières. Le 10 juillet, des jets de pierres s'abattent sur les commis de la barrière Papillon. Le 11, on incendie la barrière Saint-Georges et des Trois-Frères, ce à quoi échappe de peu la barrière Saint-Martin. La foule scande "Vive le Tiers-Etat", s'attaque aux bureaux, brisant des vitres, cassant les murs à coups de massue   (op. cité).  En fin de soirée, ce fut le tour de la barrière Blanche. Le 12 juillet, des faits similaires se reproduisent à la barrière de Clichy, de Fontainebleau, du Roule, de Sainte-Anne, de la Conférence, etc. Le 13 juillet, on met le feu à la barrière du Clos-Payen, de l'Hôpital, d'Ivry, de Vaugirard, de la Gare, en bord de Seine, où  on trouve des embarcations de la Ferme, les "pataches", qui contrôlent les navires, et qui sont brûlées à leur tour au  quai de la Râpée  (Markovic, 2013).  

 

Les émeutiers et les émeutières des barrières ont souvent été taxés de "bandits" et de "brigands", comme l'avaient été  ceux qui avaient vandalisé la propriété de Réveillon, comme le sont toujours celles et ceux dont la colère, provoquée par l'injustice sociale, pousse à commettre des actes dont il se seraient bien passés. Les fraudeurs dont nous parlons ici le sont en grande partie à cause de l'importance des taxes qui frappent les biens de consommation, et non par la "mauvaise volonté universelle du contribuable" (Hippolyte Taine, "Les origines de la France contemporaine, la Révolution. —L'anarchie", Paris, Hachette, 2e vol de 1878,  Livre 3e, ch. 2, III,, 6 volumes, de 1875 à 1893)

On peut lire dans les archives parlementaires de l'Assemblée nationale, une intervention instructive du député Muguet, au nom du comité des rapports  sur une "procédure criminelle instruite par la cour des aides de Paris, contre les individus qui ont pillé et brûlé les barrières."  Le comité fait remarquer :

 

"1° Le retard affecté par la cour des aides, qui a attendu huit mois avant de commencer ses poursuites ; 2° La concurrence des décrets avec l'époque du 10 mai, où tant de ressorts avaient été mis en mouvement pour opérer une contre-révolution ; 3° La qualité des témoins, qui, pour la plupart, ont, comme employés des fermes, un intérêt marqué dans cette affaire ; 4° Le nombre de décrets, qui devaient être plus considérable sans les craintes que la disposition du peuple donnait, et qui ont déterminé à suspendre la marche de la procédure (...)  Rappelez-vous que la fermentation qui régnait dans la capitale ; rappelez-vous que le besoin d'être libre agitait un peuple nombreux ; il ne considérait les employés que comme les agents de perception arbitraires, de vexations dont il avait été trop longtemps la victime. Il a détruit les monuments fastueux que l'imbécile prodigalité d'un ministre coupable semblait avoir élevés pour insulter à sa misère ; il a brûlé les barrières, mais de la même main, il a pris la Bastille et assuré la liberté. Sans doute, il put se mêler à cette action des intérêts personnels, mais ils furent en petit nombre, mais ces intérêts profitèrent de l'enthousiasme qu'excitaient l'amour et l'espoir de la liberté. (...) si vous autorisez ces poursuites pour Paris, ordonnez-les pour tout le royaume, car dans tout le royaume on a brûlé des barrières..."

François Félix Hyacinthe Muguet de Nanthou (1760-1808), au nom du comité des rapports, sur l'affaire des procédures contre les individus qui ont brûlé les barrières de Paris, lors de la séance du 1er juillet 1790, Archives Parlementaires de 1787 à 1860, première série (1787-1799). 

Sur la soixantaine de personnes identifiées et incriminées dans le procès, qui commence en février 1790, seuls dix individus peuvent être réellement qualifié de fraudeurs "de métier", quinze autres faisant le métier de marchands de vins, le restant occupant des emplois "de déchargeurs, porteurs d'eau, ouvriers des ports ou des ateliers de charité, entourés d'un nombre moindre de boutiquiers et artisans" (Markovic, 2013), auxquels on ajoutera des petits bourgeois "assez bien vêtus" en "redingote blanche" (op. cité).  On ajoutera qu'il "n’y eut pas de blessés ou de tués parmi les commis, prévenus à l’avance afin de pouvoir décamper avant l’incendie" (Zancarini-Fournel, 2016), ce qui n'est pas vraiment un trait commun aux bandits professionnels. Autant dire, donc, que nous avons là le même peuple qui a approuvé leur action, l'encourage et " crie des slogans contre les commis. « Êtes-vous du tiers état ? »" (op. cité).  C'est le même peuple qui mettra à sac le couvent Saint-Lazare ou prendra d'assaut la Bastille. D'ailleurs, comme le député Muguet, la foule ne s'y trompe pas, qui au cours du procès des barrières, proclame avec colère que faire le procès des incendiaires "c’était faire le procès de la Révolution". (Burstin, 2005).  

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Carte des "prises" de  barrières parisiennes en juillet 1789   (Markovic, 2013).  

                   

                      BIBLIOGRAPHIE 

 

 

 

 

BURSTIN Haim,  2005, "Une révolution à l’œuvre. Le faubourg Saint-Marcel (1789-1794)", Champ Vallon, Paris, p 41

 

CLINQUART Jean, 2002, "Ce que nous ignorons des fermes générales" In : Histoire institutionnelle, économique et financière : questions de méthode (xviie-xviiie siècles) , François Monnier (dir.). Journée d'études tenue à Ségur le 7 février 2002,  Vincennes : Institut de la gestion publique et du développement économique, 2004 .

http://books.openedition.org/igpde/5732

 

MARKOVIC Momcilo, 2013, « La Révolution aux barrières : l’incendie des barrières de l’octroi à Paris en juillet 1789 », Annales historiques de la Révolution française, avril-juin 2013,

http://journals.openedition.org/ahrf/12765

ZANCARINI-FOURNEL Michelle, 2016, "Les luttes et les rêves, Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours", La Découverte, Zones.