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           RUSSIE

                   ·

      Le moment         révolutionnaire

      (1825 - 1922)

   6.   Les révolutions de 1917

 « cette bête était.... sa majesté le peuple russe »

          

     

    Discours de V. I. Lénine à l’usine Poutilov   (12 mai 1917)

              Isaak Izrailevich Brodsky   (1883-1939) 

             huile sur toile             280  x  555  cm

 

                                     1929

                       Moscou, Musée historique d'Etat  

 

 

 

« Le raifort n’est pas plus doux que le radis noir »

 

 

En 1917, les seuls mois de janvier et février comptent plus de 300.000 grévistes, presque tous pour des raisons politiques, ce qui fait craindre une insurrection imminente à beaucoup d'observateurs, le ministre de l'intérieur en tête, Nicolas Borissovitch Chtcherbatov, qui, depuis 1915, observe et s'inquiète avec sa police de la progression régulière du mouvement révolutionnaire au sein de la population ouvrière   (Cliff, 1976, chapitre 2).  Dès le 9 janvier, des grèves et des manifestations ont  lieu à Pétrograd, Bakou, Nijni-Novgorod ou encore Moscou, où, sur le boulevard Tverskoï, une manifestation de  2000 personnes est dispersée par la police montée (Précis d'histoire du Parti Communiste d'Union Soviétique (bolchévik), 1938).  Le 14 février, une manifestation ouvrière a lieu à l'ouverture de la session parlementaire de la Douma, rapportée par certains témoins de la révolution comme un prologue à celle-ci  (Koustova, 2018).  Le 16 février, la nouvelle d'une pénurie prochaine de farine (et donc de pain noir)  ayant fuité, de longues queues se forment devant les boulangeries et les magasins d'alimentation. Encore une fois, l'usine Poutilov, comme pendant la révolution de 1905, est aux avant-postes de la contestation. Le 18 février, une section d'ouvriers réclament une augmentation de salaire de 50 % et sont renvoyés trois jours plus tard, suscitant un arrêt de travail dans d'autres sections.  Le 22, la direction ferme l'usine pour une période indéterminée.

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Le lendemain 23 février/8 mars, a lieu la Journée Internationale de la Femme, créée le 8 mars 1910 à Copenhague, lors  de la IIe Conférence Internationale des femmes socialistes, à l'initiative de l'Allemande Clara Zetkin (née Clara Eißner, 1857-1933), grande figure du socialisme comme son amie Rosa Luxemburg. Depuis les années 1950,  on a  raconté en France que cette fête commémorait le 8 mars 1857, jour de manifestation des couturières à New-York, mais l'historienne Françoise Picq a démontré que cette histoire était un mythe, que l'évènement n'avait jamais eu lieu et que ce sont bien les femmes socialistes de Russie qui en sont à l'origine

(https://lejournal.cnrs.fr/articles/journee-des-femmes-la-veritable-histoire-du-8-mars). 

Après des discours dans les usines,  les femmes de Petrograd défilent dans les rues, brandissant  des drapeaux rouges,  réclamant du pain et la fin de l'autocratie, dans le district de Vyborg, puis dans d'autres, Rojdestvensky,  Lintelnyi. Le lendemain, une grosse centaine d'entreprises cessent le travail, beaucoup d'étudiants se mêlent aux manifestants, dont le nombre grossit.  Les rapports de l'Okhrana indiquent que la police, les cosaques dispersent parfois la foule mais ne sont pas disposés à la réprimer  (Cliff, 1976, chapitre 6). Au soir du 26 février/11 mars, la 4e compagnie du régiment Pavlovsk se mutine contre un détachement d'entraînement qui a tiré sur la foule, et de colère, tire sur des policiers qu'elle rencontre. On traque des policiers déguisés en soldats soupçonnés de causer des provocations parmi les insurgés, et même de violence meurtrière "contre les foules endimanchées sur la perspective Nevski le 26 février, désigné comme le « deuxième dimanche rouge »  (...) Les scènes de leur arrestation et de leur convoiement à travers les rues de Petrograd (quand ils n’étaient pas lynchés sur place) peuplaient l’imagerie de Février, grâce notamment à leur reproduction en cartes postales sous forme de photos et de dessins, et à la diffusion de ces derniers dans la presse illustrée"  (Koustova, 2018).  

"Sans coup férir, sans qu'une goutte de sang ait été versée, le premier pas a été franchi (...) Les travailleurs ne veulent pas de sang. Ils ne le verseront que réduits à l'autodéfense""  dira le Soviet de Kronstadt,  dans un message  radio ("Pourquoi nous combattons") publié le 6 mars dans les Izvestia (Известия, litt : "nouvelles"), journal publié par le comité exécutif du soviet de Petrograd,  "Nouvelles du Soviet de Petrograd des députés ouvriers et soldats", qui deviendra un journal national après la révolution d'octobre.  Si, le mythe répandu d'une révolution "sans une goutte de sang" ne peut pas recevoir une onction historique, il rappelle que celle-ci fut aussi pacifique que possible, et même festive, nous le verrons.

 

Pendant ce temps, la bourgeoisie, qui avait beaucoup à perdre de la révolution, s'employait avec force à des "tentatives d'accord et de combinaisons avec le tsarisme", dira le menchevik Nikolaï Nikolaïevitch Soukhanov (Sukhanov, 1882-1940), dans une somme en 7 volumes sur la révolution russe (N. Soukhanov, Записки о революции / Zapiski o revolyutsii :  "Notes sur la Révolution"), et victime, plus tard, de la répression stalinienne, exilé pendant dix ans à Tobolsk, en Sibérie, puis exécuté.  On voit en particulier Mikhaïl Vladimirovitch Rodzianko (1859-1924), un des fondateurs du mouvement octobriste, président de la Douma à partir de 1911,  monarchiste et grand propriétaire terrien et adversaire acharné de Raspoutine, rechercher avec le tsar, avec qui il était en contact permanent, un compromis autour d'une abdication en faveur de son fils Alexis, sous la régence de son frère Mikhaïl/Michel, ou d'un nouveau tsar.  Deux ans plus tard, au sein du camp de la contre-révolution du général Denikine, Rodzianko reconnaissait que la "cause de la naissance de la révolution en Russie réside dans la politique erronée du pouvoir d'Etat à l’égard de la classe ouvrière : les classes dirigeantes ne voulaient pas se rendre compte que la brassière d’enfant devient trop courte au peuple russe qui exige un autre vêtement et une autre attitude à son égard" (M. V. Rodzianko, La Douma d'Etat et ta révolution de Février 1917, Rostov-sur-le-Don, 1919).

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Le tsar ordonne au général Sergueï Khabalov de rétablir l'ordre par la force, et le 27 février, les soldats ouvrent le feu à quatre endroits du centre-ville, munis d'une mitrailleuse en plus de leurs fusils, et font une quarantaine de tués et autant de blessés. De 25.000 à 70.000 soldats quittent les casernes, ce jour-là pour rejoindre la foule des manifestants, qui se dirige vers le palais de Tauride, où siège la Douma : 

"Certains députés quittent l'Assemblée, d'autres s'apprêtent à résister. Les représentants de la gauche, à l'initiative du travailliste Alexandre Kerenski et, dans une moindre mesure, du menchevik Nicolas Tcheidzé, [Tchkhéidzé, cf. plus bas, NDA] décident de les accueillir au nom de l'Assemblée. Une salle du palais est mise à disposition d'une trentaine d'activistes, qui se constituent en comité exécutif provisoire du soviet de Petrograd. Il s'agit d'ouvriers, le plus souvent désignés par un comité d'usine, de représentants syndicaux et du mouvement coopératif, et de membres de partis politiques (quatre ou cinq mencheviks, des socialistes-révolutionnaires, deux bolcheviks, un membre du Bund, le parti socialiste juif, un ou deux socialistes lettons, un anarchiste...)"   

 

Marc Ferro, interview de la revue mensuelle Histoire, N° 432, février 2017 

https://www.lhistoire.fr/%C2%AB-personne-navait-anticip%C3%A9-lexplosion-de-f%C3%A9vrier-%C2%BB

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Les insurgés se rendent aussi maîtres de la forteresse Pierre-et-Paul, de l’Amirauté et font arrêter l’ancien gouvernement (Ivanova, 2014).  Le régiment d'infanterie Volynsky (Volynski) est tenu pour être le premier à avoir fait passer les troupes du côté des révolutionnaires, et sera célébré dans la presse, dans toutes sortes de publications, ou encore les cartes postales.  

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                          27 février 1917  

(Vue de l’atelier de l’artiste à Petrograd sur le jardin de l’église de la Présentation de la Vierge au Temple)

     

         Boris   Mikhaïlovitch Kustodiev                  (Koustodiev, 1878-1927)  

                        Aquarelle   

 

                       33,5  x  26 cm             

 

                          1917

      Moscou,  Galerie  Tretiakov

 

Le lendemain, le reste des troupes capitule, les ministres du tsar sont arrêtés ou se rendent aux nouvelles autorités. Le 1er mars, le soviet de Petrograd émet son premier prikaz (ou pricaz,  "ordre",  Прика́з № 1), qui invite les soldats à élire des comités et soumet l'armée au contrôle des soviets. En disant de cette ordonnance qu'elle « abolissait pratiquement la hiérarchie militaire, étranglait la discipline et menaçait de mort les officiers "contre-révolutionnaires » (Kerensky, in Nerin Gun, Kerensky m'a dit, III, L'agonie de la monarchie, Revue des deux mondes, décembre 1987), Kerensky aurait débité trois mensonges de suite. Cette mesure est destinée à soumettre l'usage des armes à la volonté du peuple, que cherche à représenter les soviets, mais aussi à faire des soldats des hommes dignes de respect et de posséder comme les autres un certain bien-être. Enfin, ce texte ne mentionne pas la moindre sanction envers les récalcitrants, mais un rapport des infractions, au préalable,  qu'on en juge : 

« Ordre n° 1 du Soviet de Petrograd, 1er (14) mars 1917

A la garnison du district de Petrograd, à tous les soldats de la Garde, de l’armée, de l’artillerie et de la marine pour une exécution immédiate et précise, et les travailleurs de Petrograd pour l’information.

Le Conseil des députés ouvriers et soldats a décidé :

(1) Dans toutes les compagnies, bataillons, régiments, divisions, batteries, escadrons et services divers de  directions militaires et sur les navires de la Marine, élire immédiatement des comités de représentants élus des rangs inférieurs des unités militaires susmentionnées.

(2) Dans toutes les unités militaires qui n’ont pas encore élu leurs représentants au Conseil des députés ouvriers, élire un représentant de chaque compagnie qui se présentera avec des certificats écrits dans le bâtiment de la Douma d’État avant 10 heures le 2 mars. 

(3) Dans toutes les affaires politiques, une unité militaire est subordonnée au Conseil des députés ouvriers et soldats et à ses comités.

(4) Les ordres de la commission militaire de la Douma d’État sont exécutés, sauf dans les cas où ils contredisent les ordres et les décisions du Conseil des députés ouvriers et soldats.

5) Toutes sortes d’armes, telles que des fusils, des mitrailleuses, des véhicules blindés, etc., devraient être à la disposition et sous le contrôle des comités de compagnie et de bataillon et ne devraient en aucun cas être délivrées aux officiers, même à leur demande.

(6) Dans les rangs et dans l’exercice de leurs fonctions, les soldats doivent observer la discipline militaire la plus stricte, mais en dehors du service et de l’ordre dans leur vie politique, civile et privée, les soldats ne peuvent en aucun cas être diminués des droits dont jouissent  les autres citoyen, et tout particulièrement, le salut militaire. 

(7) De même, le titre d’officier sera aboli : Votre Excellence, Noblesse, etc., et sera remplacé par l’adresse du grade : Monsieur général, Monsieur Colonel, etc. Le comportement brutal envers les soldats de la part de tous grades militaires et, en particulier le tutoiement, mais aussi tout malentendu entre officiers et soldats, doivent être portés à l’attention des commandants de compagnie. Cet ordre doit être lu dans toutes les compagnies, bataillons, régiments, équipages, batteries et autres unités militaires. 

                     Le Soviet des délégués ouvriers  et soldats de Petrograd »

Chrestomathie d'histoire de la CCCP / SSSR (Cоюз Советских Социалистических Республик / Soïouz Sovietskikh Sotsialistitcheskikh Respublik : Union des Républiques Socialistes Soviétiques, URSS,  1861-1917.M.. 1970. A. 528-529.

« Vive une Russie libre ! »

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clocher de l'église des Trois-Saints, démolie en 1927

Porte Rouge triomphale

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On chante la Marseillaise,  on arbore des rubans, des bannières rouges,  les enfants sont ravis ! 

     

 

Collection de dessins d'enfants, des garçons de 7 à 13 ans, exécutés librement chez eux sous la Révolution russe,  réunie par leur professeur de dessin, Vassili Voronov, et offerte en 1919 au Musée historique russe de Moscou      

     

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Les socialistes les plus révolutionnaires, les bolcheviks, sont alors loin d'être majoritaires dans le mouvement ouvrier, et de plus, les principaux membres du Comité Central élu en 1912 étaient en exil, soit à l'étranger, comme Lénine, en Suisse, soit déportés en Sibérie, comme Staline ou Iakov (Jacob) Mikhaïlovitch Sverdlov (1885-1919), peut-être dénoncé par le traître Malinovski. En février 1917, sur 40.000 ouvriers des usines Poutilov, par exemple, on ne compte que 150 bolcheviks. Sur les 1500 à 1600 délégués du Soviet de Petrograd, à la même date, ils ne sont que 40 bolcheviks , les chiffres parlent d'eux-mêmes  (Cliff, 1976, chapitre 7).  Les mencheviks, quant à eux, suivaient la ligne orthodoxe du marxisme, qui affirmait le passage à une démocratie bourgeoise avant la dictature du prolétariat.  Le Géorgien Iraklii Georgievitch Tseretelli (Tsérételi), principal représentant menchevik, explique la "nécessité d'un accord avec la bourgeoisie. Il ne peut y avoir d'autre position et d'autre voie pour la révolution. Certes toutes les forces sont à nous. Le gouvernement tomberait si nous levions le petit doigt, mais ce serait un désastre pour la révolution."  (Soukhanov, Notes..., in Cliff, 1976, chapitre 6).  Lénine n'aura de cesse de démontrer (et l'histoire avec lui) à quel point ces "conciliateurs" (S-R y compris), en accordant leur crédit au gouvernement provisoire, empêchent la lutte révolutionnaire de parvenir à ses objectifs de pouvoir du prolétariat. 

 

Par ailleurs, les soldats-paysans avaient plus de délégués pour les représenter (un par compagnie) contre un pour mille ouvriers, et on sait que c'était essentiellement des intellectuels petits-bourgeois qui les représentaient : "La plupart de ces délégués des soldats et des officiers composaient une masse démocratique de droite, ou purement petite-bourgeoise, ou à l'état d'esprit tout simplement cadet. C'était, en partie, des gens de professions et d'opinions libérales, qui s'étaient hâtivement affublés d'une étiquette socialiste, indispensable dans les organisations démocratiques des soviets ; mais, en partie, c'était en fait des soldats présentés par des organisations de soldats en conformité avec le sentiment belliciste qui dominaient chez eux. La plupart d'entre eux se regroupaient autour du noyau SR." (Soukhanov, Notes..., op. cité).  Enfin, les bolcheviks eux-mêmes n'étaient pas unis sur la question du pouvoir :  A peine quinze sur quarante d'entre eux votèrent contre le transfert du pouvoir au gouvernement provisoire (Cliff, 1976, chapitre 7).   Le 3 mars, le Comité de Pétersbourg du Parti bolchevik adoptait une résolution qui affirmait ne pas s'opposer au pouvoir du gouvernement provisoire "aussi longtemps que ses activités correspondront aux intérêts du prolétariat et des larges masses démocratiques du peuple" (op. cité)

 

Le 23 mars eut lieu une grande cérémonie de funérailles pour commémorer les victimes de Petrograd, déjà héros de la révolution, plus d'un millier personnes  (Koustova, 2018).

 
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« les cellules de l'avenir »  ( I )

 

 

 

Le Soviet avait, en théorie, toute latitude pour organiser le pouvoir contre la bourgeoisie, et pourtant, il le dépose en grande partie à ses pieds. C'est que  beaucoup d'éléments semblent indiquer qu'il n'était en rien prêt à gouverner. Mais la lutte continuait, en particulier au travers des comités d'usine : "Dans le but de raffermir les positions conquises et en vue d’autres conquêtes, le Soviet des Députés ouvriers appelle en même temps qu’à la reprise du travail à créer immédiatement des organisations ouvrières de tous genres comme points d’appui de la lutte révolutionnaire ultérieure pour la liquidation complète de l’ancien régime et pour les idéaux de classe du prolétariat. D’autre part le Soviet des Députés ouvriers reconnaît qu’il est nécessaire en même temps que la reprise du travail, de procéder à l’élaboration du programme des revendications économiques qui seront présentées au nom de la classe ouvrière." (Résolution du Soviet des députés ouvriers, 5 mars 1917, in Pankratova, 1923)

 

La détermination ouvrière conduira Tchkhéidzé, dans son rapport sur la reprise et l'organisation du travail, à affirmer  "Quelles sont les conditions pour que nous puissions travailler ? Il serait ridicule de reprendre le travail dans les conditions antérieures. Que la bourgeoisie en prenne acte."  (in Pankratova, 1923).  C'est aux comités d'usine, dès le 5 mars à Petrograd, que les ouvriers confient alors les rênes de la conduite révolutionnaire dans les usines.  Leur première lutte des 10 et 11 mars concernera la journée de 8 heures. Les patrons commencèrent par s'y opposer, arguant de la situation exceptionnelle due à la guerre et faisant de la question un problème d'Etat, mais les ouvriers n'étaient pas dupes des manœuvres capitalistes et réussirent à imposer un accord. Une convention fut  signée entre le Comité exécutif et la Société des fabricants pétersbourgeois, reconnaissant la journée de huit heures, mais aussi   "les comités d’usines créés pendant les premiers jours de la révolution, élus sur des bases démocratiques et possédant des fonctions étendues dans le domaine du règlement intérieur." (Pankratova, 1923).  Ces dispositions furent reprises à Moscou puis dans toutes les villes de Russie.  Il y eut cependant des résistances à l'appel du Soviet à élire des starostes (représentants élus par une communauté ou chefs de mir, qui répartissait l'impôt).  En effet, vers 1903, un système policé avait été mis en place, où  des conseils de starostes ou conseils de doyens d'usine étaient choisis par les patrons eux-mêmes.  Mais les conditions étaient différentes cette fois, et les starostes devaient exprimer la volonté de leurs électeurs, et les ouvriers finirent par accepter cette disposition. Malgré tout, la bourgeoisie ne capitula pas et réussit, le 23 avril 1917, à faire passer une loi dont le but principal était clair "restreindre l'importance et le rôle des comités d'usines et limiter leurs pouvoirs"  (Pankratova, 1923),  ce qui n'empêcha pas les ouvriers de produire un peu partout leurs propres statuts, règles, et même, "constitutions d'usine".  A la loi, s'ajouta "une campagne monstre contre la journée de 8 heures faisant passer les ouvriers aux yeux du pays et surtout de l’armée, pour des maraudeurs et des profiteurs. Les colonnes des journaux pleins de fiel et de haine de classe, se remplirent des échos sur l'argent allemand, la vénalité et l’espionnage des chefs, l’anarchie et la débauche des masses ouvrières qui mènent le pays vers sa perte par les « exigences extraordinaires ». Le prolétariat indigné et la presse ouvrière démasquèrent courageusement les calomniateurs. Les organisations ouvrières publièrent des chiffres et des faits qui illustraient non la baisse mais la hausse de l’effort de travail des masses ouvrières en mettant en avant les autres causes objectives de la baisse de la production dans les entreprises. A l’appel des ouvriers, l’armée envoya ses délégués et mandataires dans les usines pour « vérification » et ils témoignèrent publiquement dans les meetings et dans la presse de la vérité des explications données par les ouvriers. Sur ce terrain la bourgeoisie fut démasquée. Alors elle s'engagea ouvertement sur une autre voie, celle du sabotage et du lock-out. Et ici sur on mit en avant le même thème  : la chute de la productivité et le déficit de l'entreprise." (Pankratova, 1923).  

 

Celle qui parle ici, Anna Pankratova, a vécu les évènements de l'intérieur. Issue d'une famille ouvrière, elle participe à la révolution comme étudiante à l'université d'Odessa, adhèrera au parti bolchevique en 1919 et après des études d'histoire, devient professeur à l'Université de Moscou, ainsi qu'à l'Académie des Sciences sociales.  Elle publiera près de deux cents travaux scientifiques, consacrés avant tout à l'histoire de la classe ouvrière russe.  En 1952 elle est élue au Comité Central du Parti  et l'année suivante devient directrice du journal du parti Voprosii Istorii ("Questions d'histoire"). Ce que raconte Pankratova se retrouve dans bien des témoignages. Les directions des usines Duflon, Markov ou encore Nevski vendent des stocks de métal restants à des prix exorbitants au lieu de faire travailler leurs propres ouvriers, et chez Bezdek, le comité d'usine dénonce le patron pour commerce spéculatif de sucre, par exemple. 

« amasser des fortunes » 

 

La bourgeoisie d'affaires ne se contenta pas d'inonder la presse, elle remplit les tribunes politiques de sa vindicte. En fait, les lock-out ont des objectifs principalement politiques, devant la menace des intérêts des plus riches, mais cela n'empêchait pas  les spéculateurs de profiter du désordre général "pour amasser des fortunes et les dépenser en orgies fantastiques ou en pots-de-vin distribués aux fonctionnaires."  (John Reed, Ten Days that Shook the World : "Dix jours qui ébranlèrent le monde", 1919 : cf. plus bas).  Il ne faut pas oublier que les révolution russes ne menaçaient pas seulement les intérêts des capitalistes du pays, mais aussi ceux de divers pays étrangers :  "A la veille de la révolution, les banques de Petrograd disposaient d'un capital de huit milliards et demi de roubles environ, la participation étrangère y revêtant les proportions suivantes : banques françaises, 55 % ; anglaises, 10 % ; allemandes, 35 %."  (Victor Serge, 1890-1947,  L'an I de la révolution russe, écrit entre 1925 et 1928, publié en 1930).  Dans le même temps, "le caractère  quasi colonial de l'industrie russe" est patent : Par l'intermédiaire de grandes banques russes, les établissements financiers de l'étranger contrôlaient l'industrie russe, surtout la métallurgie, dans des proportions très importantes :  60 % pour le pétrole, 68 % pour les machines, 96 % pour les navires, et même 100 % pour les locomotives   (V. Serge, op. cité).      

 

Comme partout ailleurs, à toutes les époques, les riches ne veulent en aucun cas partager la richesse en parts équitables et, très souvent, affichent le plus grand mépris pour les pauvres et se moquent du coût social de leur prédation. Ici, un homme d'affaires moscovite, Ryabouchinsky déclare que "la main décharnée de la faim.... prendra à la gorge les membres des différents comités ouvriers et des soviets" (Marcel Liebman, La Révolution russe, Editions Marabout Université, Paris, 1967), là, un Rockfeller russe affirme que la révolution est une maladie contagieuse, que l'intervention étrangère sera peut-être nécessaire, ou que la famine et la défaite pourraient ramener le peuple russe à la raison. Dans tous les cas, ajoute-t-il, "les marchands et les industriels n'admettront jamais l'existence des comités d'usine ni la moindre participation des travailleurs à la gestion des entreprises." (J. Reed, Dix jours..., op. cité). La situation est catastrophique mais la bourgeoisie bien enrichie "refuse de prêter son argent au gouvernement qui a lancé l’emprunt pour la Liberté fin avril. Au lieu des 3 à 4 milliards de roubles attendus par le ministre des Finances, il ne rapporte que quelques centaines de millions, dont seulement 43 issus des caisses des magnats moscovites du textile. Pis, les banques jouent contre le gouvernement et encouragent l’évasion des capitaux, entraînant mécaniquement une baisse brutale du rouble. Le cercle vicieux s’enclenche, la planche à billets galope."   (Sumpf, 2017b).  

 Comme partout et à toutes les époques, nous le constatons encore ici, les riches s'organisent pour continuer de s'enrichir, même aux pires moments que traverse la société dans laquelle ils vivent, ils n'ont pas attendu le libéralisme pour cela.  Evoquons rapidement les deux clans de  Russie alors les plus importants, à Petrograd et Moscou. Dans la capitale, on trouve en particulier l'industriel bien connu Alexis Ivanovitch Poutilov (1820-1880), alors président de la Banque russo-asiatique, "haut administrateur qui « pantoufle » dans la banque et dans l'industrie métallurgique, tout en étant dans le principe lié à un groupe français, pense vers 1912/13 que le plan de réorganisation de ses usines d'armement risque de ne pas être agréé par le gouvernement russe ; pour triompher d'un concurrent russe que l'on sait pourtant être lié à un autre groupe international auquel appartiennent Vickers et Châtillon-Commentry, Poutilov fabrique une fausse nouvelle selon laquelle Krupp soutiendrait son concurrent"  (Girault, 1975) ;  Ivan Alexeïevitch Vichnegradski (1832-1895),  lui, est propriétaire des aciéries de Sormovo, à Nijni Novgorod et dirige la Banque Internationale de Pétersbourg : rappelons qu'il a été ministre des Finances, et qu'il s'est enrichi de manière colossale en même temps qu'il  n'avait pas vraiment lutté  contre la famine en 1891, en exportant du blé à l'étranger (cf.   partie 3. Une révolution annoncée, 1882 - 1904).  Le banquier Mikhaïl Mikhaïlovitch Fedorov (1858-1949) est directeur de la banque Azov-Don et de nombreuses entreprises métallurgiques et minières ;  Vassili Ivanovitch Timiriazev (Vasily Ivanovich Timiryazev, 1849-1919) dirige la Banque russe du commerce extérieur, élu au Conseil d'Etat, au Conseil Spécial de Défense,  Nikolaï Nikolaïevitch Kutler (Koutler, 1859-1924), économiste, plusieurs fois ministre (Finances, Agriculture) et directeur de la Nobles Land Bank et de la Peasant Land Bank.  Au Congrès du parti Cadet du mois de mai, il affirme "que les exigences des ouvriers prenaient un caractère de plus en plus intolérable et inadmissible : « L'Etat ne peut pas prendre l’engagement d'offrir à la classe ouvrière une situation exceptionnellement privilégiée aux dépens de toute la population ». La classe ouvrière opposa ses méthodes de lutte prolétarienne à ce système de provocation, de mensonge, sabotage et lock-out. Dès les premiers jours de mai, le pays fut submergé par un formidable mouvement de grèves. C’est à Donbass qu'il atteignit sa plus grande force et âpreté."  (Pankratova, 1923).  Il finira par coopérer avec les autorités soviétiques en 1919 et entrera au Commissariat du peuples aux finances.  À  Moscou,  le  milieu des industriels se réunissent chez Stepan Riabouchinski (Ryabushinsky, 1874-1942), banquier, collectionneur, mécène, autour de lui et  Tretiakov,  dans le cadre  de  l’Union du commerce et de l’industrie. Avec un de ses sept frères, Sergueï, Riabouchinski créera la première usine d'automobiles AMO (puis Zavod Imeni Likhatchiova, ZIL ou AMO-ZIL).  Un autre frère, Mikhail Pavlovitch R. (1880-1960) dirigera la Banque Riabouchinsky Frères en 1902.  Plus connu encore chez les collectionneurs, Pavel Mikhaïlovitch Tretiakov (1832-1898) est issu d'une famille de marchands. Industriel et mécène, il a fondé  la célèbre galerie qui porte son nom, qui ouvrira en 1881.  Sumpf présente Tretiakov  et  le magnat du textile cotonnier Aleksandr (Alexandre) Ivanovitch Konovalov (1875-1948), qui  "ont  adhéré au parti des «progressistes» fondé en 1912" comme ayant pratiqué  "le  compromis  de  façon  plus  poussée  que  leurs  concurrents  de  Petrograd  et  ouvrent  la  voie  à  des  avancées  que  ne  désirent  pas  vraiment  les  autres  grands  patrons  nationaux" (Sumpf, 2017b), qu'on en juge : 

 

"En mai, la capitale donne le signal de passer à l’offensive contre les conquêtes de la classe ouvrière. L’intervention des industriels à la séance chez le Premier Ministre Lvov, le 11 mai, le discours de Konovalov au Congrès des Comités de l'Industrie de guerre, les délibérations à la conférence des industriels du Donbass poursuivirent, au fond, le même but : présenter à la face du pays tout entier les ouvriers comme « ennemis de la patrie », comme les destructeurs de l’industrie, comme des profiteurs ayant dépassé toutes les bornes et n’admettant même pas l’idée d’une « restriction volontaire ». Docile entre les mains du capital militant, le gouvernement l’annonçait officiellement à chaque conférence panrusse, réunion ou congrès. Cette sorte d’ « accusation » fut particulièrement vive dans la bouche des ministres « socialistes » qui ne se lassèrent pas de convier la classe ouvrière à pratiquer la politique des « sacrifices et restrictions volontaires »." (Pankratova, 1923).  Très progressiste, en effet !

 La famille Konovalov se distinguait en tout cas par ses origines modestes,  de milieu servile, une singularité qui s'explique  par différents facteurs, qui, là encore, fait figure des nombreuses illustrations des stratégies de domination sociale, et tout particulièrement l'articulation entre les puissants et la frange privilégiée des classes sociales inférieures  : 

 

"L'accession de ces familles d'industriels du textile à la catégorie des grands bourgeois, riches et influents, a été rendue possible par la mécanisation qui grossissait les profits ; elle est donc postérieure à 1861 (...)  la situation servile en un sens a servi plutôt qu'elle n'a nui à son ascension. Dans un climat d'obéissance, protégé par son propriétaire qui tirait de lui un fructueux obrok, pouvant embaucher à son usine ou faire travailler à domicile aussi bien des paysans libres que des serfs, le serf fabricant entre dans une aristocratie de la servitude où sa fonction économique lui confère, comme par une sorte de délégation tacite du propriétaire, une autorité en apparence incompatible avec sa condition juridique. La rapidité de cette ascension a été, bien entendu, favorisée par les circonstances, et en particulier par les facilités du commerce sur un marché protégé par le système douanier, mais aussi un marché sans unité, fait de régions mal reliées entre elles, très diversement peuplées et développées, où les différences de prix procurent au commerçant itinérant de gros bénéfices. A cet égard, l'Ukraine a été source de profits considérables pour la firme Konovalov", sans compter les avantages de la structure communautaire des Vieux-croyants dont le père Petr Konovalov était issu qui constituait "autant de relais sur les pistes qui, à partir du fleuve, traversent les gouvernements de Vladimir, de Kostroma et de Moscou. Singulier avantage pour le fabricant qui accompagne sa marchandise et trafique de produits qui ne sortent pas tous de sa manufacture, mais qui ont été achetés à d'autres ! Il trouve plus facilement gîte, crédit, défense, en un temps où les communications sont lentes, les chemins peu sûrs, l'argent rare et cher." (Portal, 1961).  

      1912   :   On se demande comment : Pavel Tretiakov est mort en 1898, son frère Sergueï, six ans avant, en 1892 !

 Ajouter à cela le travail acharné de l'artisan vieux-croyant, dur avec lui même et avec les autres, et son talent particulier, vous aurez un tableau assez universel de la réussite sociale, qui est constitué pour la plus grande part,  nous le constatons à chaque fois, à un ensemble de facteurs qui définit ce qu'on appellera "l'égalité des chances". Et ne parlons pas de la connivence, des allers-retours permanents des puissants entre la sphère économique et la sphère politique, plus que jamais en vigueur aujourd'hui dans tout le monde capitaliste, c'est à dire presque partout sur la planète. 

 
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                      Hôtel particulier de Zinaida Grigorievna Morozova, sur  Spiridonovka, Moscou

 

 

Conçu par l'architecte Fiodor Schechtel (1898), le manoir style Art Nouveau est un cadeau de son mari, l'industriel Savva Morozov, de la riche famille du milieu Vieux-croyant (comme celle de sa femme), dont le père Timofeï  Morozov (1823-1889),  est le propriétaire de la Compagnie de l'usine textile de Nikolskoïe. Après la mort de son mari, Zinaïda vendit la maison à M. Riabouchinsky  en 1909.                              

 

                     

                        Manoir de Ryabushinsky, sur Malaya (Malaia) Nikitskaya, Moscou

 

Située près de la porte Nikitsky, en face de l’église de la Grande Ascension, la maison de style Art Nouveau a été construite par Fiodor Schechtel  en 1902 pour Stepan Pavlovitch Ryabushinsky. L'écrivain Maxime Gorki s'y installera en 1931 jusqu'à sa mort en 1936, et la demeure deviendra le Musée Maxime Gorki, en 1965. 

 

 

« les cellules de l'avenir »   ( II )

 

 

 

 

Le 10 mai, devant le gouvernement, ce sont les directeurs des entreprises métallurgiques, menés par le président du Conseil des Congrès du Commerce et de l’Industrie, le cadet Nikolaï Nicolaïévitch Koutler (1859-1924), membre du comité de guerre pour l'industrie,  qui déclarent que les usines ne peuvent plus travailler et qu'elles courent à la ruine économique à cause d'une impossible augmentation de salaire  (Pankratova, 1923).  Koutler et Dmitri Petrovitch Konovalov (1856-1929, chimiste, devenu ministre du Commerce et de l'Industrie), font la même chose au congrès de leur parti des Cadets, pour l'un,  au Congrès des Comités des Industries pour l'autre. Devant ces attaques répétées, le prolétariat riposta dans tout le pays par des grèves, d'une grand intensité dans le Donbass, et convoqua la première conférence de tous les comités d'usine : "C'était un vrai parlement ouvrier, réuni dans la même salle du Palais de Tauride où, à peine trois  mois plus tôt, siégeait le parlement  bourgeois et seigneurial, la Douma d’Etat."  (Pankratova, 1923).  Par ailleurs, les "organisations ouvrières se transformaient en détachements de gardes rouges ; on ramassait les armes, on distribuait des tracts révolutionnaires, on organisait des meetings en appelant la classe ouvrière à la fermeté, à l’unité et à la décision, au combat. Le soviet central des comités d’usines était l’état-major des masses soulevées pour l’insurrection. Le comité militaire révolutionnaire créé le 20 octobre était composé des représentants envoyés par les comités d’usines, les syndicats, les organisations militaires et du parti"  (Pankratova, 1923).   

"A la veille de la Révolution d'Octobre, Lénine commençait à se convaincre que les comités d'usine, et non le Soviet, serviraient d'instruments de l'insurrection. Il dit à Ordjonikidzé : Nous devons transférer le centre de gravité sur les comités d'usine. Les comités d'usine doivent être les organes de l'insurrection. Il faut changer de mot d'ordre, et dire, au lieu de « Tout le pouvoir aux soviets », « Le pouvoir aux comités d'usine ». Même s'il s'avéra qu'en fait c'est le Soviet qui joua ce rôle, les comités furent d'une importance centrale dans la victoire d'Octobre"   (L. Trotsky, Histoire de la Révolution russe,  tome 2, "Octobre", paru en 1933.  Le

tome 1, "Février" a été publié en 1930.) 

 

       Ordjonikidzé    :  Grigory Konstantinovitch Ordjonikidze (1886-1937), Géorgien, issu de la petite bourgeoisie terrienne, il étudie la médecine et se lie à des activistes de gauche. Longtemps compagnon de Staline, collaborant à ses méthodes violentes, il organisera  les purges au sein du parti communiste, avant d'en être lui-même la victime, assassiné avec une grande partie de sa famille. 

source : https://wikirouge.net/Grigory_Ordjonikidze

A Kharkov, le 20 mai, la Conférence des Comités d'usine est même en avance sur celle de Petrograd, comme dans d'autres villes de province : "Les Comités d’usine doivent prendre en main la production, la sauvegarder, la porter à son point maximum (...) Enfin, ils sont chargés de la fixation des salaires, des conditions d’hygiène, du contrôle de la qualité technique des produits, de l’élaboration des règlements intérieurs et de la solution des conflits" (Iuri Kreizel / Kriezel, Iz istorii profdvizheniya g. Kharkova v 1917 godu  ("Sur l'histoire du mouvement syndicaliste à Kharkov en 1917", Kharkiv, 1921).  Dans un certain nombre d'usines, comme dans les ateliers de mécanique de Brenner, le 21 mai, à Petrograd, c'est un contrôle total que vont exercer les ouvriers, expérimentant l'autogestion (samo-oupravlenié) quand d'autres n'avaient encore ni comité  d'usine  ou de syndicat (Ferro, 1976).   Plus de cinq cents entreprises feront cette expérience d'autogestion, de petite taille (une moyenne de 335 salariés) en regard des géants que l'on trouve alors dans le pays : 27.000 ouvriers chez Poutilov, 19.000 à la Manufacture de tabac, plus de 15.300 à Treugolnik, etc. (Ferro, 1976).  Sans grand succès, il faut le dire : "L’expérience d’autogestion avait été un échec parce qu’elle avait été menée dans une conjoncture économique difficile, parce que les entreprises qui l’avaient pratiquée avaient agi en francs-tireurs, mais aussi parce que ces entreprises étaient trop petites pour perturber sérieusement la domination de la classe possédante et le fonctionnement du système économique."  (Ferro, 1976). 

 

                samo-oupravlenié        :  "samo-oupravlenie, désigne aussi bien une « administration avec une certaine indépendance locale » qu’une « action décidée et organisée par des individus ». Michel Bakounine utilise en russe le mot dans ces deux sens en 1873 : « […] plus le peuple est dans l’impossibilité d’exercer un contrôle […], plus l’administration du pays s’éloigne de l’autogestion par le peuple* […] L’idée républicaine est l’expression la plus haute et la plus pure de l’autogestion*  et de l’égalité des droits des citoyens. » Lénine emploie également le terme « autogestion » en 1905 : « L’organisation de l’autogestion révolutionnaire, le choix par le peuple de ses représentants n’est pas le prologue, mais l’épilogue de l’insurrection.*  »" 

  *  Citations de Bakounine :

Étatisme et anarchie, 1873, Bakounine, Editions Champ libre, 1976 : « gestion du peuple par lui-même » dans la traduction officielle, p. 244, « narodnogo samoupravlenia », p. 45 en russe.   

« la souveraineté » dans la traduction officielle, p.327, « virajenie grajdanskogo samoupravlenia » en russe.

  Citation de Lénine :  Proletari, n°12, 16 août 1905 : « Boïkot boulguinski doumi i vostanie » [« Boycott de la Douma de Boulguine et insurrection »].

source :   Franck Mintz (professeur, spécialiste de l'autogestion), Apparition, usage et abus du terme « autogestion », les Utopiques Solidaires, 22 novembre 2019.

Le 28 août, le ministre menchevik du travail, Matvei Ivanovitch Skobelev (1885‑1939) publie la "circulaire N. 421" "interdisant les réunions des Comités d'usine pendant les heures de travail" et autorisant "la direction à déduire  des salaires le temps perdu par les travailleurs" qui y assistaient (Pallis et Morel, 1973), tout cela au moment même où le général Lavr Gueorguievitch Kornilov (Korniloff, 1870-1918), un cosaque du Kazakhstan, marchait sur Petrograd, et où "les ouvriers se dressaient menaçants, prêts à défendre la révolution sans se soucier de savoir s'ils le faisaient ou non pendant les heures de travail"  (Novy put [Nouvelle Voie], organe du Soviet  Central des Comités d'usine, le 15 octobre 1917, N° 1 et 2).  

Du 17 au 22 octobre se tient la Première Conférence Panrusse des Comités d'usine, convoquée par Novy Put. Vasily Vladimirovich Schmidt (1886-1938, fusillé sous Staline pendant la Grande Purge), futur commissaire du travail (1918-1928), décrira ce qui se passe alors dans beaucoup de régions, à savoir la multiplication des comités d'usine, alors que les syndicats "n'existaient pratiquement pas"  (Oktyabrskaya revolutsiya i fabzavkomy : materiali po istorii fabrichno - zavidskikh komitetov : "La Révolution d'Octobre et les Comités d'usine :  matériaux pour une histoire des Comités d’usine", Moscou, 1927-1929, 3 vols., II, p. 188). Se dessine alors une divergence entre partisans d'une ligne libertaire et une ligne centralisatrice. La première appelle à ce que les commissions de contrôle ouvrier  "doivent être les cellules de l'avenir qui dès maintenant, préparent le transfert de la production entre les mains des ouvriers... Ce sont eux, et non l'Etat, qui devraient maintenant gérer le pays"  (op. cité : 180),   alors que les syndicats, dont les ouvriers ne veulent pas, sont "une forme d'organisation imposée de l'extérieur" (op. cité ).  La seconde, suivant une ligne marxiste plus orthodoxe, dénonce un "processus tout à fait anormal, qui a abouti dans la pratique à des résultats indésirables".  Les mencheviks avaient même fini par accuser les bolcheviks d'abandonner le marxisme et de défendre des positions anarchistes. Selon Isaac Deutscher, Lénine et les siens "restaient fermement attachés à la conception marxiste de l'Etat centralisé. Leur objectif immédiat n’était pas d’organiser la dictature centralisée du prolétariat, mais de décentraliser autant que possible l’Etat bourgeois et l’économie bourgeoise, car il s’agissait là d’une condition nécessaire du succès de la Révolution. Or dans le domaine économique, les Comités d’usine, organes créés sur les lieux mêmes de travail, étaient des instruments de subversion beaucoup plus puissants et efficaces que les syndicats."  (I. Deutscher, Soviet Trade Unions, Royal Institute of International Affairs, Londres, 1950, p. 15-16).  Milioutine pouvait bien arguer du fait "qu’un contrôle ouvrier véritable ne pourrait s’exercer que dans le contexte de la prise du pouvoir par les soviets"  (Ferro, 1976), nous verrons que le contrôle ouvrier qui se dessinera après l'accession des bolcheviks au pouvoir ne sera pas "véritable" de plus en plus subordonné. Larine, qui comme Milioutine aura une place de choix dans l'élite bolchevique après la révolution d'octobre,  sous :  "« L’idée de contrôle ouvrier », expliqua Larine, « c’est la transposition d’une idée démocratique dans le champ de l’économie. Grâce au contrôle ouvrier, le travail changerait de nature : assumé par les ouvriers, il deviendrait plus productif car les travailleurs auraient le sens de leur responsabilité. L’Allemagne avait mis sur pied un programme national d’économie, mais conçu dans l’intérêt des possédants ; il fallait procéder de la même façon, mais dans l’intérêt des travailleurs. Aussi, le Conseil Economique serait composé en majorité de représentants des travailleurs. Distribution du  travail à de l’échelle nationale, évaluation des salaires seraient de la compétence des syndicats. La fonction des comités d’usine serait d’assurer le contrôle de la production à l’échelle de l’usine ou de la ville" (Larine, in Ferro, 1976).   Riazanov dira même que "les comités ne pouvaient soutenir la comparaison avec les syndicats... Ils n'avaient aucune vision d'ensemble de la situation économique du pays" (Ferro, op. cité)Pour certains, on était en train de sonner le glas de la gestion ouvrière. 

 
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         Collection de dessins d'enfants, op. cité 

 

Lénine  ( V )

 

« les hiboux de la bourgeoisie »

 

 

 

 

Pour trouver un mouvement radical chez les bolcheviks, il fallait alors se tourner vers le comité du district de Vyborg, toujours dans la capitale Petrograd, le plus organisé, le plus combattif contre la bourgeoisie, et qui avait une influence sur Krondstadt et Helsingfors, des bastions du bolchevisme pendant cette période. Le 27 février, il distribuait un tract qui appelait à élire un soviet pour lui transférer tous les pouvoirs, décision votée à l'unanimité dans les usines.  Le 5 mars, un projet du même comité réclamait "l'organisation de l'armée sur des principes démocratiques, la confiscation des terres et la satisfaction de toutes les autres revendications du programme minimum..." (Cliff, 1976, chapitre 7).  Quand le 5 mars, le Soviet de Petrograd vota à la quasi-unanimité la reprise du travail, le Comité de Vyborg rejeta la décision, la subordonnant à diverses exigences répétées depuis longtemps : instauration d'une république démocratique, journée de huit heures, augmentation de salaire, confiscation des terres, etc., mais aussi, un mot d'ordre de fin à la guerre.  Pour enrayer ce pacifisme, l'Etat tente de convaincre par une propagande patriotique : tracts, journaux, et même films, avec le Comité Skobelev, dont la section cinématographique, placée sous la tutelle de l'état-major, avait le monopole des images du front et qui, après la révolution de février, prend son indépendance et se met au service de la cause démocratique. On citera, par exemple le film  de Ladislas Starevitch, Pour le pouvoir du peuple, mêlant fiction et documentaire dans un but pédagogique, pour expliquer la loi électorale, la procédure du vote, etc.  Parallèlement, fleurissent moult dictionnaires et lexiques bon marché pour apprendre à être un bon citoyen, se familiariser avec le nouveau vocabulaire politique, etc.  (Sumpf, 2017/b).  

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Un autre son de cloche vint du Bureau russe du Comité Central en exil, dont les trois membres,  Chliapnikov, Vyacheslav Mikhailovich Molotov (1890-1986) et Piotr Antonovitch Zaloutsky (1887-1937, condamné à mort sous Staline), ne savaient pas vraiment sur quel pied danser, vers la droite pour le gouvernement provisoire, vers la gauche en mentionnant le Soviet comme "embryon du pouvoir révolutionnaire", le 9 mars  (op. cité).   Le retour d'exil sibérien de Kamenev, Staline et l'Ukrainien Matvei Konstantinovich Mouranov (1873-1959, député à la Douma en 1912) accentuera le virage à droite des bolcheviks dans leur ensemble. Les trois hommes reprirent la direction d'une Pravda en une forme d'OPA rédactionnelle sur Molotov, proche de Lénine, et le journal, qui réapparaît le 16 mars 1917, en "devint méconnaissable" confie Soukhanov  (Notes..., op. cité), caressant le gouvernement populaire dans le sens du poil, soutenant l'effort de guerre, ce qui avait enchanté les bourgeois du Palais de Tauride, où siégeait la Douma, mais suscité la colère chez les ouvriers de Vyborg : "Si le journal ne veut pas perdre la confiance des quartiers ouvriers, il doit porter et portera la lumière de la conscience révolutionnaire, si blessante soit-elle pour les hiboux de la bourgeoisie."   (Arkadi/Arkady Lavrovitch Sidorov, Великая октябрьская Социалистическая революция : Документы и материалы : La Grande Révolution socialiste d'Octobre : documents et matériaux, Vol 1., p. 111, Moscou, 1957).   A la Conférence bolchevique panrusse du 28 mars, Staline et Kamenev confirment leur attitude "droitière", en affirmant que le Gouvernement provisoire a "en fait assumé le rôle de consolidateur des conquêtes du peuple révolutionnaire" (rapport de Staline,  Sur l'attitude envers le Gouvernement provisoire, in Cliff, 1976, chapitre 7 ).  A l'inverse, la fraction de gauche des S-R se range du côté des bolcheviks, et a l'avantage de mener les actions du mouvement paysan dans diverses provinces de Russie et d'Ukraine surtout : Kazan et à Oufa, à Kharkov et à Kherson, par exemple. 

De son lieu d'exil, où lui et sa femme vivaient assez pauvrement, Lénine trépigne contre le social-patriotisme de Kerensky, le social-pacifisme de Tchkhéidzé, l'opportunisme de Kamenev, et commence à passer à l'offensive en écrivant de Zürich ses cinq Lettres de loin, entre le 7 et le 26 mars, à destination du parti et de la classe ouvrière. La première rappelle que la révolution de février a été aussi rapide grâce aux "grandes batailles de classe" du prolétariat au cours des années révolutionnaires 1905-1907. Par ailleurs, Lénine porte toujours la même radicalité contre les "possesseurs de millions de déciatines de terre" (Lettres de loin, 1e lettre du 7/20 mars 1917) et affirme que c'est au prolétariat, aux pauvres, représentant neuf dixièmes de la population, de prendre en la direction du pays. Comme il l'a toujours prôné, il appelle une nouvelle fois à la guerre civile : "Aidez les ouvriers à s'armer ou du moins ne les en empêchez pas, et la liberté sera invincible en Russie, la monarchie impossible à restaurer, la république assurée"  (op. cité).   De même, Lénine pense toujours que les meilleurs alliés du prolétariat sont toujours les petits paysans, puis, en deuxième lieu,  le prolétariat "de tous les pays belligérants et de tous les pays en général" (op. cité).   

 

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Dans la troisième lettre, Lénine continue oppose la vaine participation au gouvernement provisoire à ce qui devrait occuper les socialistes, à savoir "créer une force réellement de classe et réellement révolutionnaire, c'est-à-dire une milice prolétarienne, capable d'inspirer confiance à toutes les couches pauvres qui forment l'immense majorité de la population, capable de les aider à s'organiser, de 1es aider à combattre pour le pain, la paix, la liberté" (Lettres de loin, 3e lettre du 11/24 mars 1917), mais aussi, des Soviets de députés ouvriers, soldats ou petits paysans "dans toutes les localités de Russie"  (op. cité),  et encore et toujours, "le prolétariat doit organiser et armer tous les éléments pauvres et exploités de la population, afin qu'eux-mêmes prennent directement en main les organes du pouvoir d'Etat et forment eux-mêmes les institutions de ce pouvoir."  (op. cité).  C'est un des rares points où Lénine entre dans le détail : "Pétrograd compte près de 2 millions d'habitants dont plus de la moitié ont de 15 à 65 ans. Prenons-en la moitié, soit un million. Retranchons même de ce nombre tout un quart de malades, etc., qui ne participeraient pas actuellement au service public pour des raisons valables. Restent 750000 personnes qui, en consacrant à la milice 1 jour sur 15, par exemple (tout en touchant leur paye versée par les patrons), formeraient une armée de 50000 hommes."  (op. cité).  Cet entraînement militaire va de pair avec une formation citoyenne qui, contrairement aux autres révolutions européennes, met en avant les femmes comme jamais elles ne l'ont été dans l'histoire, au travers "une milice populaire à laquelle les femmes participeraient absolument, à l'égal des hommes" et qui "entraînerait les jeunes gens à la vie politique en les instruisant non seulement par la parole, mais aussi par l'action, par le travail. Cette milice développerait les fonctions qui, pour employer un langage savant, sont du ressort de la «police du bien-être», l'hygiène publique, etc., en y faisant participer toute la population féminine adulte. Car il est impossible d'assurer la vraie liberté, il est impossible de bâtir même la démocratie, et encore moins le socialisme, sans la participation des femmes aux fonctions publiques, à la milice, à la vie politique, sans les arracher à l'ambiance abrutissante du ménage et de la cuisine"   (op. cité).  Il y a dans la quatrième lettre des éléments intéressants la situation politique actuelle. De la même manière que Lénine énonce dans un programme de paix que le Soviet des ouvriers et des paysans "déclarerait aussitôt n'être lié par aucun traité ni de la monarchie tsariste ni des gouvernements bourgeois"  (op. cité, lettre 4, du 12/25 mars 1917), un parti révolutionnaire arrivant au pouvoir en Europe aujourd'hui ne pourrait que dénoncer, point par point, en quoi les traités européens ont été élaborés beaucoup plus dans l'intérêt des puissances économiques que dans celui des peuples, ce que nous montrerons plus tard dans une étude sur le sujet.  De même, hormis le fait que le contexte n'est plus le même, il y a des leçons à tirer de l'illégitimité des dettes contractées par les capitalistes, car, selon Lénine, le Soviet devait déclarer "que MM. les capitalistes n'ont qu'à payer eux-mêmes les milliards de dettes contractées par les gouvernements bourgeois pour faire cette guerre criminelle de brigandage, mais que les ouvriers et les paysans ne reconnaissent pas ces dettes. Payer les intérêts de ces emprunts, ce serait payer tribut pendant de longues années aux capitalistes parce qu'ils ont charitablement autorisé les ouvriers à s'entre-tuer pour le partage du butin capitaliste." Enfin, la cinquième lettre confirme une nouvelle fois la nécessité d'une "dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie"  (op. cité, lettre 5, du 26 mars/8 avril 1917), avec une transition nécessaire à cause de la guerre conduisant à des mesures autoritaires, mais temporaires, comme le "service obligatoire du travail"  (op. cité).  

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            Collection de dessins d'enfants, op. cité 

 

 

Le retour de Lénine en Russie est à l'image de l'homme, peu orthodoxe et audacieux. Alors que les puissances belligérantes n'auraient jamais laissé passer des bolcheviks en Russie sous leur autorité, passer par l'Allemagne pouvait réduire à néant le projet de Lénine, en devenant un traître à sa patrie. C'est pourtant le seul choix que Lénine et ses amis avaient à disposition, et Martov avait un plan pour cela : obtenir des permis de passage en échange de prisonniers politiques allemands et autrichiens. Lénine avait un excellent soutien en Allemagne, l'ancien révolutionnaire Parvus, qui conseillait en secret Brockdorff-Rantzau, ambassadeur d'Allemagne à Copenhague. Comme le général prussien Erich von Ludendorff , il  était persuadé que la révolution russe provoquerait un  chaos qui réduirait à néant l'armée russe.  Le 27 mars, Lénine parti de Suisse avec un groupe de 32 bolcheviks, dont Grigori Zinoviev, dans le fameux "train plombé" (ou "scellé"), une expression qui n'est pas du tout conforme à la réalité. C'était un train de voyageurs parfaitement normal, à ceci près qu'il était protégé par l'immunité diplomatique, d'où l'image d'un sceau protecteur. Deux autres voyages du même type suivront, le premier emportant 257 passagers le 5 mai, puis un second le 7 juin, avec 206 personnes à bord.   Il y avait parmi eux un certain nombre de bolcheviks, bundistes, mencheviks, socialistes-révolutionnaires et autres anarcho-communistes. Parmi les plus connus, il y avait le dirigeant menchevik Julius Martov, le dirigeant des SR qu'était devenu Nathanson, mais aussi Lounatcharsky et Dimitri Zakharovitch Manouilsky (1883-1959), alors affiliés comme Trotsky, aux Mejraiontsy (Mezhraiontsy, mezhrayontsi, межрайонцы, "Inter-districts", "Inter-rayons"), l'organisation des sociaux-démocrates internationalistes unifiés, ou encore la socialiste Balabanova (Angelika Balabanov, 1878-1963), du Parti socialiste italien, au Comité exécutif de l'Union des Femmes socialistes pendant la guerre, comme l'Allemande Clara Zetkin, et qui deviendra première Secrétaire de l'Internationale communiste en 1919. 

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                          L'arrivée de Lénine à Petrograd 

     

          (nuit du 3-4/16-17 avril 1917 en gare de Finlande. Par                       souci idéologique et non  réaliste, l'artiste a représenté Staline,               derrière lui)

           Mikhaïl  Georgievitch Sokolov   (1875-1953)  

                                  huile sur toile                 

 

                                   vers 1936

             Moscou,  Musée  d'Etat  de la Révolution

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Lénine  ( V )

« délire d'un fou »

 

 

 

 

Le soir même de son retour à Petrograd, le 3/15 avril, Lénine  fait un discours à la foule sur la place de la gare de Finlande, en montant sur un blindé  (Löwy, 1970), puis le soir du 4 avril au palais Ksechinskaia, ancienne résidence d’une ballerine du tsar réquisitionnée par les bolcheviks, où il met en garde sur l'impréparation, sur le fait de déclencher prématurément le renversement du gouvernement  :

 

"Reconnaître que notre parti est en minorité et ne constitue pour le moment qu’une faible minorité, dans la plupart des soviets, en face du bloc de tous les éléments opportunistes, petits-bourgeois, tombés sous l’influence de la bourgeoisie et qui étendent cette influence sur le prolétariat. Ces éléments vont des socialistes-populistes et des socialistes-révolutionnaires au comité d’organisation (Tchkeidzé, Tseretelli, etc.), à Steklov, etc. Expliquer aux masses que les soviets des députés ouvriers sont la seule forme possible de gouvernement révolutionnaire et que, par conséquent, notre tâche, tant que ce gouvernement se soumet à l’influence de la bourgeoisie, ne peut être que d’expliquer patiemment, systématiquement, opiniâtrement aux masses les erreurs de leur tactique, en partant essentiellement de leurs besoins pratiques. Tant que nous sommes en minorité, nous nous appliquons à critiquer et à expliquer les erreurs commises, tout en affirmant la nécessité du passage de tout le pouvoir aux soviets des députés ouvriers, afin que les masses s’affranchissent de leurs erreurs par l’expérience."   (Lénine, Discours du 4 avril 1917).

 

La journée du 4, il présente par deux fois ses Thèses d'avril,  ébauchées pendant son voyage en train plombé, à une première réunion de bolcheviks, au Soviet d'ouvriers et de soldats, puis à une réunion conjointe de bolcheviks et mencheviks réuni : "Ce jour-là (le 4 avril) le camarade Lénine ne trouva point de partisans déclarés, même dans nos rangs", reconnaît Trotsky (L. Trotsky, Histoire de la Révolution russe, tome 1, "Février", op. cité)Le texte final des Thèses d'avril  sera publié  dans laPravda du 7 avril 1917,  où Lénine expose   :

1) le caractère impérialiste et capitaliste de la guerre, 

2) la situation transitionnelle de la révolution qui oblige le parti à s'adapter à des conditions spéciales,

3) le travail nécessaire de démonstration de la dangerosité du gouvernement populaire : "Le démasquer au lieu d'« exiger »" (op. cité),

4) la nécessité de reconnaître la position de minorité du parti bolchevique en face du bloc des éléments "petits-bourgeois" avant de travailler à convaincre "les masses", trompées par la bourgeoisie,  que "les Soviets de députés ouvriers sont la seule forme possible de gouvernement révolutionnaire" (op. cité).

5)  le passage direct à une "république des Soviets des députés ouvriers" et surtout pas à une "république parlementaire" (op. cité)

6)  l'installation des soviets de députés des salariés agricoles, les "paysans pauvres" (op. cité), sur des terres entièrement nationalisées mises à leur disposition et gérées collectivement,

7)  la fusion de toutes les banques en une seule, contrôlée par les Soviets,