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                     Le drame palestinien 

 LE LIVRE NOIR DU SIONISME (I)

 

Manuscrit dit Document des trois religions, détail, Turquie, vers 1900, Encre et peinture sur papier, 68 x 42 cm, Tel Aviv, collection privée William L. Gross, 

 

 

Introduction  

 

 




Ce sont des migrants des montagnes du Caucase, mêlés à des populations natives qui ont forgé la culture cananéenne entre l'Egypte et la Mésopotamie, entre 3000 et 1200 avant notre ère, selon une étude scientifique publiée dans la prestigieuse revue  Cell.  La grande majorité des populations arabes et juives actuelles de la région leur doivent plus de la moitié de leur ADN, précise ladite étude (source : National Geographic, 29 mai 2020)Une  étude précédente, parue le 9 mai 2000 dans les Actes de l’Académie nationale des sciences américaine (Proceedings of the National Academy of Sciences),  menée en particulier par Michael Hammer, de l'Université d'Arizona, avait déjà montré  que "les Juifs sont les frères génétiques des Palestiniens, des Syriens et des Libanais, et ils partagent tous une lignée génétique commune qui remonte à des milliers d’années"  (News, The University of Arizona, 11 mai 2000

Dès le départ, donc, nous voyons que le problème de l'antériorité, discuté parfois dans le conflit israélo-palestinien, n'a aucune pertinence, ce qui sera confirmé par l'histoire elle-même. Les proto-israélites et des populations plus tard arabisées occupent différentes régions de la Palestine et y cohabitent depuis des millénaires.  S'étendant de la Méditerranée à la vallée du Jourdain et du Mont Hermon au golfe d'Akaba, cette aire géographique a longtemps été nommée Canaan dans les textes mésopotamiens, terme relatif à la culture cananéenne qui dominait  alors la région, le terme de Palestine (Pelastaï) apparaissant pour la première fois en grec dans les Histoires (ou Enquête, cf. Livres I, CV; II, CIV) d'Hérodote, en référence à une région dite de Syrie-Palestine.  C'est l'historien romain d'origine juive Flavius Josèphe (de son vrai nom Joseph Ben Matthatias, né vers 37) qui établit le premier un rapport entre Palestine et Philistins (Phylistinus, en latin Palaistinoi en grec :  Fl. Josèphe, Antiquitates Judaicae [Antiquités Judaïques] I, 136 ), qui avaient occupé la frange méditerranéenne de cet espace  et qui seraient venus de Crète. 

Après la victoire romaine contre la révolte juive des Macchabées, en 135, Hadrien, par mesure punitive, change le nom de la province de Judée (Judea, du nom juif de Juda), en Syria-Palæstina, nom en partie conservé pendant la période byzantine, où la région finira par être divisée en trois provinces :  Palaestina Prima, Palaestina Secunda et Palaestina Salutaris et "la carte des diocèses orthodoxes a maintenu à travers les âges les noms et la distribution des trois Palestine"  (Laurens, 2008). Durant les premiers siècles de l'islam, l'administration musulmane continue d'appeler la région Palestine (Falastin, Filastin), mais le nom finit par disparaître au profit de "Terre Sainte"al-ard al-muqaddasa (الأرض المقدسة,),  termes utilisés aussi par les Occidentaux pendant la période des Croisades, dans les Etats-Latins d'Orient (XIe-XIIIe s.).

Sur ce modèle, Jérusalem sera appelée "ville sainte" : al-Quds  (al-Qods, القدس), littéralement :  "la sainte"). Jusqu'à la période moderne, c'est la notion d'arabité qui primera dans la conscience identitaire des habitants de la région :

 

"La référence aux Arabes renvoyait au monde de la bédouinité et aux généalogies des grands groupes familiaux de la Péninsule arabique. L'arabisation commencée dès la conquête est achevée depuis plusieurs siècles. Tous, y compris les chrétiens, se targuent d'être originaires de la Péninsule arabique (on a cessé assez tôt de parler syriaque ou araméen contrairement à la Syrie et à l'Irak où cette langue a encore quelques locuteurs au XXe siècle). Tout se passe comme si la conquête du VIIe siècle constituait un point de départ absolu."   (Laurens, op. cité). 

 

Cependant, les Occidentaux avaient continué de leur côté d'utiliser pour les régions du Proche-Orient des noms calqués sur ceux de l'époque romaine.  Les élites de la région usant du français au XIXe siècle, en particulier dans nombre d'administrations, les autochtones se mettent à se réapproprier les noms de Palestine et de Syrie, et dans les dernières décennies du siècle, ils "reviennent dans le vocabulaire courant de l'arabe et du turc"    (Laurens, op. cité).   

 

Revenons maintenant aux études scientifiques, cette fois sur les textes sacrés  judéo-chrétiens, qui ont montré que ces derniers sont truffés d'intentions idéologiques, comme toutes les histoires religieuses, et ne sauraient être dans beaucoup de cas une base sérieuse de discussion historique sur l'histoire ancienne d'Israël.  En effet, depuis que les historiens et archéologues ont mis le nez dans la Bible pour tenter de discerner la fable de la vérité,  ils ont fait vaciller beaucoup de certitudes  et laissé place à de nombreux doutes, par exemple, sur l'existence d'Abraham et de Moïse  ou l'esclavage du peuple hébreu en Egypte, et les millénaires du temps biblique ont été convertis en seulement quelques siècles historiques  

"Résultant de réécritures diverses plus que d’une écriture unique ou simple, l’histoire biblique doit être prise pour ce qu’elle est, ni plus ni moins, même si elle se distingue de genres littéraires qui relèvent manifestement de l’imaginaire, fût-ce de l’imaginaire édifiant, tels les « romans » de Tobit, Judith, Esther ou Jonas qui en prennent explicitement à leur aise avec les dates, les événements et les personnages de l’histoire, fût-elle biblique et antique (...)  certains lieux particulièrement fameux, soit sur la terre d’Israël, soit dans les régions voisines, ne révélaient aucun élément tangible en faveur des « informations historiques » de la Bible. Les sites abrahamiques ou mosaïques, même si certains sont intouchables pour des raisons à la fois religieuses et politiques, ne manifestaient rien dans le sens de la tradition. Et l’histoire la plus ancienne de la monarchie qui marquait un « contexte historique » et assurait quelque importance à un Israël comparable à ses voisins, devait être revue à la baisse, David et Salomon ne répondant plus exactement aux meilleures pages de leur histoire."  (Gibert, 2005).

Les archéologues israéliens  Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, comme d'autres après eux, ont établi le grand écart opéré par les textes bibliques avec la réalité historique : 

"La Bible naquit au cœur d'un minuscule royaume, très prosaïque, dont la population se forgeait un avenir en luttant avec des moyens parfaitement humains contre les peurs et les calamités engendrées par la guerre, la misère, l'injustice, la maladie, la disette et la sécheresse. La saga historique que nous conte la Bible - depuis la rencontre entre Dieu et Abraham [...] jusqu'à la libération des enfants d'Israël du joug de la servitude sous la conduite de Moïse, suivie de l'émergence et de la chute des royaumes d'Israël et de Juda - ne doit rien à une quelconque révélation miraculeuse ; elle est le brillant produit de l'imagination humaine"   (Finkelstein et Silberman, 2002). 

 

Pourtant, à la création de l'état moderne d'Israël, en 1948, la "Bible fut naturellement largement invoquée et convoquée, comme preuve à l’appui d’une légitimité fortement et parfois violemment contestée. De 1947 à nos jours, plusieurs guerres en ont témoigné, et la situation présente ne peut évidemment pas être considérée comme de paix !"  (op. cité).  Si, dans la première moitié du XIXe siècle, les premiers historiens juifs modernes (Isaak Markus Jost, Leopold Zunz, par exemple) acceptaient en général objectivement la Bible comme un livre de théologie, principalement,  ceux de la seconde moitié s'en sont servi pour construire une fiction, un roman national qui leur permettait de défendre la prééminence d'un peuple juif en Palestine :  c'est un aspect de l'idéologie sioniste, dont nous reparlerons plus loin. 

"Les découvertes de la « nouvelle archéologie » contredisent la possibilité d’un grand exode au XIIIe siècle avant notre ère. De même, Moïse n’a pas pu faire sortir les Hébreux d’Egypte et les conduire vers la « terre promise » pour la bonne raison qu’à l’époque celle-ci... était aux mains des Egyptiens. On ne trouve d’ailleurs aucune trace d’une révolte d’esclaves dans l’empire des pharaons, ni d’une conquête rapide du pays de Canaan par un élément étranger. 

 

Il n’existe pas non plus de signe ou de souvenir du somptueux royaume de David et de Salomon. Les découvertes de la décennie écoulée montrent l’existence, à l’époque, de deux petits royaumes : Israël, le plus puissant, et Juda, la future Judée. Les habitants de cette dernière ne subirent pas non plus d’exil au VIe siècle avant notre ère : seules ses élites politiques et intellectuelles durent s’installer à Babylone. De cette rencontre décisive avec les cultes perses naîtra le monothéisme juif.

L’exil de l’an 70 de notre ère a-t-il, lui, effectivement eu lieu ? Paradoxalement, cet « événement fondateur » dans l’histoire des Juifs, d’où la diaspora tire son origine, n’a pas donné lieu au moindre ouvrage de recherche. Et pour une raison bien prosaïque : les Romains n’ont jamais exilé de peuple sur tout le flanc oriental de la Méditerranée. A l’exception des prisonniers réduits en esclavage, les habitants de Judée continuèrent de vivre sur leurs terres, même après la destruction du second temple.

 

Une partie d’entre eux se convertit au christianisme au IVe siècle, tandis que la grande majorité se rallia à l’islam lors de la conquête arabe au VIIe siècle.  La plupart des penseurs sionistes n’en ignoraient rien : ainsi, Yitzhak Ben Zvi, futur président de l’Etat d’Israël, tout comme David Ben Gourion, fondateur de l’Etat, l’ont-ils écrit jusqu’en 1929, année de la grande révolte palestinienne. Tous deux mentionnent à plusieurs reprises le fait que les paysans de Palestine sont les descendants des habitants de l’antique Judée."    (Shlomo Sand, Comment fut inventé le peuple juif, Le Monde Diplomatique, août 2008, p. 3.  S. Sand est historien, professeur à l’université de Tel Aviv,  et il fait partie de ce qu'on appelle les "nouveaux historiens" israéliens, comme Ilan Pappé,   Tom Segev,  Benny Morris, mais aussi Simha Flapan, ou Avi Shlaim, par exemple, qui écrivent l'histoire de leur pays de manière la plus rigoureuse possible, sans le fatras idéologique qui pèse non seulement sur la majeure partie de leurs confrères juifs, mais sur l'ensemble de la société israélienne et internationale, comme on a pu l'observer de manière magistrale dans le traitement médiatique et gouvernemental français du conflit israélo-palestinien après  les attaques du Hamas du 7 octobre 2023. 

exode :  Certains historiens, dont Finkelstein et Silberman,  situent le récit de l'exode aux VIIe et VIe siècle avant notre ère, sous la XXVIe dynastie égyptienne, dite saïte, sous les Pharaons Psammétique I (664-610) et de son fils Neko / Nekao, 610-595   (Van Cangh, 2004)..

Il ne s'agit cependant pas ici d'accepter l'entièreté de la thèse de Sand aboutissant à la conclusion que la notion de peuple juif  est une pure invention.  Ses contradicteurs ont montré un certain nombre de failles dans sa démonstration, en particulier le professeur israélien et rabbin Alain Michel, qui rappelle qu'à différentes époques de l'histoire, les pouvoirs européens ont accordé de larges autonomies juridiques à la communauté juive, qui dépassait largement le domaine de la religion (cf. Alain Michel; Non, le peuple juif n'a pas été inventé ! Hérodote.net, 15 juin 2009).  Nous avons nous-même évoqué ici l'enclave géographique créée par Catherine II de Russie, où la communauté juive avait ses propres écoles, universités et autres organisations publiques   (cf. Russie, La question juive en Russie, 1547-1905)A l'inverse, nous verrons plus loin que beaucoup d'Israélites, personnes de confession juive, donc, ou tout simplement des hommes et des femmes de tradition juive, parfois athées, ont toujours eu un sentiment d'appartenance (souvent puissant) aux nations où ils vivent, de telle sorte que l'idée d'une nation juive leur est complètement étrangère. De plus, Shlomo Sand a raison de rappeler que le judaïsme a connu une période très prosélyte, qui, comme d'autres religions, a convaincu d'autres peuples très différents des Hébreux, d'adopter leur foi : 

 

"Derrière le rideau de l’historiographie nationale se cache une étonnante réalité historique. De la révolte des Maccabées, au IIe siècle avant notre ère, à la révolte de Bar-Kokhba, au IIe siècle après J.-C, le judaïsme fut la première religion prosélyte. Les Asmonéens avaient déjà converti de force les Iduméens du sud de la Judée et les Ituréens de Galilée, annexés au « peuple d’Israël ». Partant de ce royaume judéo-hellénique, le judaïsme essaima dans tout le Proche-Orient et sur le pourtour méditerranéen. Au premier siècle de notre ère apparut, dans l’actuel Kurdistan, le royaume juif d’Adiabène, qui ne sera pas le dernier royaume à se « judaïser » : d’autres en feront autant par la suite. (...)  

La victoire de la religion de Jésus, au début du IVe siècle, ne met pas fin à l’expansion du judaïsme, mais elle repousse le prosélytisme juif aux marges du monde culturel chrétien. Au Ve siècle apparaît ainsi, à l’emplacement de l’actuel Yémen, un royaume juif vigoureux du nom de Himyar, dont les descendants conserveront leur foi après la victoire de l’islam et jusqu’aux temps modernes. De même, les chroniqueurs arabes nous apprennent l’existence, au VIIe siècle, de tribus berbères judaïsées : face à la poussée arabe, qui atteint l’Afrique du Nord à la fin de ce même siècle, apparaît la figure légendaire de la reine juive Dihya el-Kahina, qui tenta de l’enrayer. Des Berbères judaïsés vont prendre part à la conquête de la péninsule Ibérique, et y poser les fondements de la symbiose particulière entre juifs et musulmans, caractéristique de la culture hispano-arabe.

La conversion de masse la plus significative survient entre la mer Noire et la mer Caspienne : elle concerne l’immense royaume khazar, au VIIIe siècle. L’expansion du judaïsme, du Caucase à l’Ukraine actuelle, engendre de multiples communautés, que les invasions mongoles du XIIIe siècle refoulent en nombre vers l’est de l’Europe. Là, avec les Juifs venus des régions slaves du Sud et des actuels territoires allemands, elles poseront les bases de la grande culture yiddish."  (S.Sand, op. cité).

Malgré toute cette complexité mosaïque de l'histoire juive, nous verrons que l'antisémitisme, tout au long des siècles suivant l'avènement du christianisme, a largement contribué à la construction d'un sentiment national unissant des communautés juives fort disparates en terme de langue ou de culture.  Cependant, il ne serait pas très sérieux d'affirmer que toutes ces populations forment une nation de la même manière que celles qui ont vécu, partagé à la fois une géographie et une histoire, avec toutes ses vicissitudes, ses conflits, ses guerres, ses métamorphoses sociales, etc.  Preuve en est, nous le verrons à l'apparition du sionisme, que beaucoup de Juifs, comme il a été dit plus haut, se reconnaissaient citoyens du pays où ils vivaient et n'avaient aucun désir d'émigrer en Palestine pour reconstruire un Israël disparu depuis près de deux millénaires.  

introduction
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david salomon et mahomet-Mir Haydar-Miradj nameh-livre ascension du prophete-14-15e s-deta

Farid (Ferid) al-Din ʿAttar,  poète persan (v. 1145-1200/20), Mirâdj nâmeh /  Kitāb al-Miʻrāj : "Le Livre de l'ascension [du prophète, NDA]"

Manuscrit de 840 (1436 de l'ère chrétienne),  f. 19r :  Miniature représentant  Muhammad (Mahomet), David (Dâwûd) et Salomon. Art islamique d'Afghanistan, manuscrit copié à Hérat en  écriture ouïghoure,

 

          Paris, collections de la BNF, Département des Manuscrits. Supplément turc 190

 

 

des Abiru aux dhimmî

Des groupes nomades, pasteurs autochtones, se seraient sédentarisés progressivement entre la fin de l'âge de bronze et celui de l'âge de fer, entre les XIVe et XIIe s. avant notre ère, et auraient donné naissance au peuple hébreu (Ibri, Abiru, Apiru, Habirou), qui est d'abord, comme beaucoup d''autres communautés autour d'elle, polythéiste, polygame, et fait une place très grande  à la magie, au culte des morts, à la croyance aux esprits et aux démons, en particulier  (Lods, 1938) A la toute fin du XIIIe siècle, avant notre ère, toujours, apparaissent des cités-Etats proto-israélites dominées par l'Egypte. Une stèle de commémoration victorieuse des campagnes du pharaon Merenptah (vers 1212-1202), découverte à, Thèbes par l'archéologue Flinders Petrie en 1896, fait apparaître pour la première fois le nom d'Israël, à propos de laquelle les vainqueurs affirment qu'"Israël est dévasté,  sa semence n’existe plus. Kharou [Les Hittites, NDR] est devenue une veuve du fait de l’Égypte "  (traduction de Jean Yoyotte, cf. Servajean, 2014)Entre -1190 et - 1180 environ, une vaste migration de ceux qu'on a appelé les "Peuples de la mer", dont on ne connaît guère l'origine encore aujourd'hui, a menacé la domination égyptienne dans la région. Parmi eux, seuls les Peleset peuvent être rapprochés d'un peuple connu, les Philistins, qui se sont installés sur la côte méditerranéenne, fondèrent entre autres  Gaza ou Ascalon, et dont le nom, nous le verrons, servira à former celui de "Palestine".  L'étau égyptien desserré, les Habirou  groupe social naguère dominé dans différentes cités cananéennes, aurait profité de cette déstabilisation pour faire connaître ses revendications sociales et beaucoup de ces ouvriers frappés d'esclavage en raison de dettes insolvables auraient fait en masse défection (Liverani, 2008).  On doit préciser en passant que l'effondrement de  différentes sociétés  moyen-orientales à cette époque serait probablement dû à une combinaison complexe de phénomènes en plus de ces envahisseurs : séismes, famines, chute d'échanges commerciaux, en particulier (Cline, 2014).   

Les ancêtres des Israélites, pour une part autochtones, donc, se mêlent à d'autres pour former très progressivement un groupe homogène vivant aux côtés d'autres populations plus ou moins anciennes dans la région : Cananéens, Madianites, Moabites, Ammonites, Araméens ou encore Philistins.  Tous ces peuples étaient donc présents avant même la formation de celui d'Israël et une partie de leurs descendants seront convertis à l'islam à compter du VIIe siècle. Ainsi, les "douze premiers chapitres du livre de Josué sont en grande partie légendaires. La représentation des douze tribus d’Israël réunies sous la bannière de Josué qui s’empare de la quasi totalité du pays de Canaan au cours d’une campagne continue et rapide qui réduit à néant et sans coup férir les populations cananéennes, est une image d’Épinal qu’il faut définitivement abandonner. Les grandes cités de Jéricho, de Aï, de la Shéphélah (Libna, Lakish, Eglon), du sud de Juda (Hébron, Debir) et des vallées du nord (Haçor et Megiddo), contrairement à ce qu’affirme Jos 1-12, ne montrent aucun signe d’occupation israélite à la fin du BR [bronze, NDR] ou au début du Fer 1 (vers 1200 av. J.C.)."   (Van Cangh, 2004). 

Investissant les hauts plateaux de Manassé et de Sichem, en particulier, les peuples nouveaux et tribus pastorales autochtones finissent par composer une communauté qui se développe économiquement et démographiquement pendant les XIIe et XIe siècles avant notre ère, forte des techniques nouvelles d'agriculture et de commerce, raconte le spécialiste Mario Liverani, professeur d'histoire du Proche-Orient à l'Université La Sapienza de Rome (Liverani, 2008), qui ajoute en substance que  "ces nouvelles formations politiques se dotent péniblement de structures étatiques et administratives, et de formes d’urbanisme et d’architecture notables. Touchant d’abord le nord (Haçor et Megiddo) et le centre de la Palestine autour de Sichem et du petit royaume charismatique de Saül, ce mouvement s’étend ensuite au sud, autour de Jérusalem et du royaume très limité de David puis de Salomon. Relevons que ML ne remet pas en cause l’historicité de ces royaumes et de leurs monarques, mais il constate simplement leur dimension très réduite et le très important développement littéraire dont ils seront l’objet plusieurs siècles plus tard.  (Hugo, 2011). 

En fait l'archéologie a révélé que c'est plutôt la dynastie des Omrides qui crée le royaume d'Israël autour d'anciennes cités-états et d'une capitale, Samarie, entre - 885 et - 841 env., les royaumes éclatants de David et de Salomon que chantent la Bible n'ayant soit jamais existé (l'archéologie n'en a trouvé aucune trace) soit occupé un rôle très mineur historiquement, mais patiemment enjolivé et métamorphosé pendant des siècles par les différents rédacteurs de la Bible (Finkelstein et Silberman, 2006).  rusalem, par exemple, n'aurait pas pu être leur capitale, elle n'était alors qu'un simple village de montagne (Finkelstein et Silberman, 2002 ; Franklin, 2005).  S'il faut en croire une  grande majorité  d'archéologues, donc, c'est le royaume omride qu'il faut considérer comme le premier Etat d'Israël, et ses frontières évaluées par Finkelstein et Silberman montrent bien qu'elles ne correspondent pas vraiment à l'aire occupée par l'ensemble de la Palestine historique, confirmant, même pendant la très courte période des royaumes d'Israël et de Juda, la présence tout autour de populations et donc de souverainetés diverses. Il faut donc sérieusement réviser la domination antique d'Israël  sur l'ensemble de la  Palestine, d'autant plus que, dès la moitié du IXe siècle avant notre ère, les coups de boutoir de la puissance assyrienne accompagne progressivement la vassalisation de la région à leur empire, ce qui confèrerait à l'indépendance réelle des petits états juifs une durée extrêmement courte. 

des abiru aux dhimmi
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Carte du Royaume du Nord au temps de la dynastie Omride (-885 - 841 env.)

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Carte du premier territoire d'Israël et de son expansion sous la dynastie Omride, traduite en français

                                                                            (Finkelstein,  2019)

Après plusieurs conquêtes de Josué sur les Cananéens (Galilée, Samarie, Judée), David aurait selon certains réussi à regrouper des cités-Etats, et créer un premier royaume, de taille très modeste, nous l'avons vu, qui éclate après la mort de son fils, Salomon : Il  aura donc duré trois-quarts de siècle, environ  75 ans  (env. - 1000 à 925).  Une partie des tribus supportant mal les charges écrasantes imposées d'une main de fer par Roboam, le fils de Salomon,  Israël se scinde en deux : au nord le royaume d'Israël et sa capitale Samarie, au sud, le royaume de Juda, avec Jérusalem, entraînant aussi le retour à l'indépendance des principautés assujetties (op, cité), ce qui diminue d'autant l'aire d'influence juive. Dès lors, donc, si les roitelets juifs l'emportent parfois sur leurs ennemis, ils doivent d'autres fois s'incliner et payer le tribut à leurs vainqueurs. De part et d'autre, Philistins, Moabites, Edomites, etc., forment des entités politiques et culturelles différentes. Et très vite, l'Egypte commencera à faire des incursions dans la région, mais surtout, les terribles Assyriens deviendront les maîtres de la Mésopotamie, et, dès le milieu du IXe siècle avant notre ère, le royaume d'Israël paye tribut, et finit par être détruit par Salmanazar V et Sargon II entre  722 et 720, ce dernier faisant prendre le chemin de  l'exil (גלות, galuth, galout)  aux dix tribus du Nord d'Israël, qui finirent sans doute par être assimilées à l'empire. Quant au Royaume de Juda, il sera très affaibli après de multiples assauts et ravages assyriens.  Magen Broshi, archéologue israélien, et Israël Finkelstein ont calculé que, vers le milieu du VIIIe siècle,  la population de Juda était d'environ 110.000 habitants et celle de l'ensemble de la Palestine, environ 400.000   (Broshi et Finkelstein, 1992)

 

Près d'un siècle et demi plus tard, en - 587,  l'histoire se répétait, cette fois sous la domination du roi babylonien Naboukadnetsar (Nebucadnetsar, Nabuchodonosor), mais à la différence du premier exil, c''est une élite israélite aisée  ou  riche qui y est soumise, connaissant alors des conditions bien plus favorables que la majorité des habitants restés en Israël "constituée exclusivement des classes les plus pauvres et les plus incultes" (Conçalvez, 1999), environ 50.000 personnes, qui, pour cette raison, luttaient pour leur survie pendant que l'intelligentsia exilée se développait culturellement et religieusement : "Par rapport aux pays d’origine, les déportations avaient pour but d’en assurer la stabilité politique et la prospérité économique sous la domination, et au profit, de Babylone. Le meilleur moyen d’y parvenir dont Babylone disposait était d’éloigner du pays les membres de l’élite qui lui étaient hostiles, et de s’appuyer sur ceux qui lui étaient favorables. C’est ce qu’elle a fait en confiant le gouvernement à Godolias, fils de Ahiqam, de la famille du scribe Shaphan, une des grandes familles judéennes « pro-babyloniennes ». En bref, tout indique que les Babyloniens ont déporté uniquement ceux parmi les membres de l’élite qui s’opposaient à leur domination, laissant sur place ceux qui leur étaient favorables, auxquels ils ont confié le pouvoir. Ils ont déporté probablement aussi nombre d’artisans."   (op. cité).  Une partie de la population déportée (environ 5000 personnes) sera remplacée par des colons provenant de différentes provinces assyriennes, parlant akkadien, et leurs unions avec les Juifs formeront un nouveau peuple : les Samaritains.  Nous sommes donc  très loin de la mythologie sioniste moderne qui  "a puisé dans la version biblique des périodes babylonienne et perse une partie de son idéologie ; il lui a aussi emprunté quelques-unes des armes de sa propagande."  (op. cité),  

 

Quand les Juifs de Babylone recouvrent leur liberté, après la destruction de l'empire babylonien par les Achéménides, la première dynastie perse,  en - 539, c'est pour réunir en Judée (Yehud), devenue province perse, une population hétéroclite, composée d'exilés et de ceux qui avaient pendant ce temps occupé des terres abandonnées et n'avaient plus, pour un certain nombre, que des relations plus ou moins lâches avec la religion juive  (Perrin, 2000)  et quasi inexistantes avec les institutions créées par la communauté des exilés, et qui allaient former le socle de la religion juive. Cyrus II le Grand, qui a autorisé le retour d'exil des Juifs dans leur pays (mais une partie d'entre eux ne quitte pas la Mésopotamie), a aussi encouragé la construction du Temple de Jérusalem. Ce retour représente un "événement somme toute mineur pour la grande masse des Juifs du pays", et dont le chef, l'exilarque, est vu comme "le porte-parole d'une minorité tolérée" (Schwarzfuchs, 2012).  Les textes bibliques eux-mêmes confirment le conflit entre déportés et les autres, le prophète Ezéchiel se faisant le porte-parole des premiers et revendiquant pour eux  la possession du pays et l'extermination de ceux qui s'y trouvent (Ez 11,14-21 et 33,23- 29), les seconds déniant ce droit aux exilés, éloignés qu'ils auraient été de Yahvé par leurs péchés et, de ce fait, dépossédés du droit de propriété en Israël.  A l'inverse, le prophète Jérémie n'a pas voulu aller en Babylonie mais est resté en Juda, qui connaîtra à nouveau la domination de nouveaux empires à partir du dernier quart du IVe siècle avant notre ère, occupée par l'empire macédonien des Ptolémée passé, vers - 200,  sous le contrôle de l'empire séleucide, issu de celui d'Alexandre le Grand, hormis la parenthèse de la révolte des pieux Makavim (Maqavim, מכבים ou מקבים), entre - 175 et - 140 que nous appelons Maccabées (Macabées, Macchabées),  qui vit la fondation de la dynastie juive des Hasmonéens, régner jusqu'à ce que ce royaume, dernier Etat juif avant celui de 1948, ne tombe dans l'escarcelle de l'empire romain, quand le consul Pompée prend Jérusalem en - 63.  

Entre le milieu du premier siècle et celui du second, les populations hébraïques, en raison des humiliations et des persécutions subies se révoltent à trois reprises contre les Romains, en diaspora (Egypte, Cyrénaïque, Chypre, Mésopotamie, etc.) mais aussi, et surtout, en Judée, dont les évènements marquants sont en particulier la destruction du temple par le futur empereur Titus, en 70,  et  la brève indépendance de trois ans d'un Etat  juif  arraché par les armées de son chef  Bar Kokhba (Kosibah), entre 132 et 135,  révolte écrasée comme les autres dans un bain de sang.  Beaucoup de Juifs prennent à nouveau le chemin de l'exil, et une diaspora importante se constitue en Galilée, en Babylonie, en Syrie et en Egypte.  La région de la Palestine, province de l'empire romain puis de l'empire byzantin, sera islamisée après 636, date de la bataille de Yarmouk, au sud du lac de Tibériade (Tiberias : "qui est à Tibère", Tveria en hébreu, Tubariyeh, Tabariya, en arabe) :

"Du VIIe siècle au XVIe siècle, dans le bassin méditerranéen, les communautés juives adoptent la langue et la culture arabe. Cette symbiose d’un point de vue linguistique, philosophique, religieuse et culturelle connaît ses expressions les plus remarquables à Bagdad sous les Abbassides aux IXe et Xe siècle, en Egypte sous les Fatimides au XIe siècle et dans la région d’al-Andalus sous le règne des Omeyyades d’Espagne entre le Xe et le XIe siècle. D’autres périodes plus sombres, comme sous la dynastie des Almohades aux XIIe et XIIIe siècles voient surgir des épisodes violents à l’encontre des minorités religieuses. Durant le Moyen-Âge, savants et intellectuels juifs occupent par moments des postes clés à la cour des califes."

Juifs d'Orient, Une histoire plurimillénaire, dossier enseignant de l'Institut du Monde Arabe (IMA), 

Jusqu'au début du XXe siècle, les populations juives de la Palestine vivront sous des pouvoirs islamiques dans la région qu'on appellera au Moyen-Age Bilad al-Cham (B al-Sham, B. el-Chem : "pays du Levant"litt. "le pays à main gauche") dont la capitale est  Damas  (al-Shâm), appelée aussi Grande Syrie, qui regroupait les Etats actuels de Syrie, du Liban, de la Jordanie, de la Palestine et une partie au sud de la Turquie. La Palestine n'existe pas comme espace politique, elle est divisée en districts (sandjaks, appelés aussi moutasarrifats, mutasarrififya, dirigé par un moutassarif, mutasarrif,  gouverneur du sandjak), qui font partie de provinces  (wilâyas) telles Damas,  Saint-Jean-d’Acre,  Sayda (Saïda) ou encore, Beyrouth (Beirut). Les dynasties musulmanes se succèderont ainsi sur ces territoires jusqu'au début du XXe siècle :  Omeyyades (661-750) Abbassides (750-1258), puis Mamelouks (env. 1260-1517), et enfin, Ottomans  (1453-1923, pour la domination européenne à la chute de Constantinople, 1299-1923 au  total) où, comme les chrétiens, ils ont un statut inférieur appelé "dhimmî" : gens du pacte ("dhimma"), relatif à la protection que le prophète demande aux musulmans d'exercer envers les gens du Livre, chrétiens et juifs  (cf. Perrin, 2000). Ce statut discriminatoire impose en particulier aux dhimmis des obligations financières (surtout l'impôt foncier, ou kharâj et la jizya (jizîa, djizîa, djizîat, capitation annuelle) et vestimentaires.   Réduite "à peu de choses à la fin du Moyen Age"  (op. cité), la communauté juive connaît ensuite "une véritable renaissance" (op. cité)   :

"Ainsi, au XVIe siècle, les plus grands financiers de Constantinople sont des Juifs ou des Grecs, tandis que les Arméniens contrôlent par exemple la totalité du commerce d’armes. Au XIXe siècle, ce sont de grandes familles arméniennes qui s’imposent comme forgerons ou architectes du sultan : il existe en effet, au sein de chacune de ces micro-sociétés que sont les millet, plusieurs classes sociales, dont la plus haute est constituée de grandes familles influentes. Ils sont en revanche, à l’exception de quelques individus, pratiquement exclus des postes politiques, du gouvernement et de la cour, où seuls sont admis les intellectuels et les artistes reconnus et soutenus par le sultan (...) La politique ottomane vis-à-vis des dhimmî, et leur perception par la population dans son ensemble varie également au fil du temps. À la fin du XVe siècle, l’Empire ottoman se constitue en terre d’accueil pour les juifs expulsés d’Espagne par le décret de l’Alhambra promulgué par les Rois Catholiques en 1492 ; de nombreux juifs ashkénazes venus d’Europe de l’Est et de Russie trouvent également refuge dans l’Empire, où le statut de la dhimma leur garantit une sécurité qui contraste avec les persécutions dont ils peuvent être l’objet ailleurs.  (Tatiana Pignon, Les dhimmî dans l'Empire otttoman, article de la revue Les clés du Moyen-Orient, du 25 mars 2013)

juifs expulsés d'Espagne :   Les Juifs d'Espagne, expulsés par les rois chrétiens en 1492, sont appelés "Séfarades", qui désigne aussi, par extension, les Juifs d'expression et de culture arabe. "Dans le livre du prophète Abdias (verset 20), le terme « Sefarad » est une localité où demeurent des exilés de Jérusalem. Bien que, pour les savants modernes, ce verset biblique s'appliquât à Sardes en Lydie, il fut rapporté à Ispania ou Ispamia par les premiers commentateurs juifs. En hébreu médiéval et moderne, Sefarad équivaut à Espagne. Aujourd'hui, séfarade tend à supplanter dans l'usage les formes savantes sefardi ou sefaraddi (pluriel sefardim ou sefaraddim), qui dérivent directement de l'hébreu." (article SÉFARADE - Encyclopædia Universalis)

juifs ashkénazes (achkénazes, ashkénases)  :  Juifs d'origine allemande appelés aussi יקים (Yekim, Yekkes, sing. Yeke, Yekke), au départ installés peu à peu à partir du 1er siècle dans une région  éponyme de Rhénanie. Par extension, on a donné ce nom aux Juifs d'Europe de l'Est, de culture yiddish.  "Vers 1860, les Juifs d’Europe de l’Est représentaient plus de 75 % du judaïsme mondial, dont près des deux tiers en Pologne."   (Minczeles, 2011).

Dès le règne de Mehmet II le Conquérant (1432-1481), qui s'empare de Constantinople en 1453, le pouvoir ottoman reconnaît trois "millet" ("communauté", "peuple", de l'arabe milla, mellah : "communauté confessionnelle"). C'est  donc sur un critère religieux que se porte la distinction et non des spécificités ethniques ou linguistiques : A côté du Millet-i-rum (roum, du grec romios : romain), qui comprend les chrétiens  de rite orthodoxe, issus d'ethnies très différentes (serbes, grecques, bulgares, roumaines, vlachs, bosniaques, albanaises, etc.), on trouvait le Millet-i-Ermeni,  d'obédience chrétienne monophysite (Chaldéens, Syriens unis, Nestoriens et Jacobites), et enfin, le Millet-i Yahudi, comprenait les sujets de confession juive  (Adibelli, 2010).

"Dans les siècles suivants, ces apports extérieurs de population juive se poursuivent : des individus isolés ou des groupes conduits par des rabbins viennent à leur tour s’établir en Terre Sainte. Mais jusqu’au XIXe siècle, il s’agit d’un courant limité qui ne modifie pas profondément la composition de la population. Malgré l’existence de villages juifs, en Galilée surtout, cette communauté est essentiellement citadine. Les principaux foyers de population juive sont Jérusalem, Hébron, Gaza, Tibériade et Safed. Si les Juifs de Palestine exercent souvent des activités artisanales ou commerciales, une fraction importante d’entre eux se consacre aux études religieuses, leur subsistance étant assurée par des subsides versés par les communautés juives de la diaspora."  (Perrin, 2000)  

   subsides      :   Au cours du XIXe siècle,  le  "Vieux Yishouv de plus en plus divisé reste une mosaïque communautaire : la population ashkénaze devenue majoritaire supporte mal que le grand rabbin séfarade (Hakham Bashi) soit l’unique interlocuteur du pouvoir, mais au lieu de se coaliser pour obtenir les mêmes avantages, elle s’épuise dans des querelles entre les kollelim d’origines diverses et pour le partage de la halouqa"   (Delmaire, 1999).  Ces dons appelés haloukah (halouka, halouqa"partage') proviennent des communautés juives de la diaspora, des pauvres donnant quelques centimes aux mécènes millionnaires montant des projets onéreux, mais en Palestine ils ne sont pas répartis de la même façon dans les différents centres d'études ( kollel/kollelim ou collel/collelim) et  l'arrivée successive de groupes différents, aux niveaux économiques disparates (hassidim, mitnagdim [Juifs orthodoxes opposés aux hassidisme], juifs maghrébins, etc.) ne simplifie pas la situation : 

"Des écarts criants se font jour. Chaque kollel se partage les dons de ses propres donateurs et les groupes les plus riches refusent toute péréquation : ainsi les 170 bénéficiaires du kollel HO”D (Allemagne et Pays-Bas) touchent 160 F par an, y compris les enfants, ce qui couvre tous leurs frais de logement et la moitié de leurs frais de nourriture ; les 2130 bénéficiaires du kollel de Vilna se contentent de 23 F par an, les adultes de celui de Bucarest ne touchent que 6 F. La critique acerbe de la halouqa est commune chez tous les acteurs de la modernisation qui accusent ce système d’encourager à la paresse et à la mendicité et d’être une source d’injustice."   (Delmaire, 1999). 

"On ne donnait que des centimes, des centimes réels, des centimes de cuivre. Et des centimes ont été collectés pour la trésorerie du comité...  Parmi les nombreux riches qui prétendaient être à l’étranger, il n’y en avait pas un seul qui donnât une aumône décente."  (E. Lewinsky,  Voyage... cf. plus bas)

Selon les époques et les pouvoirs musulmans en place, les dhimmis juifs pourront occuper des  positions enviables, rarement persécutés ou discriminés par les musulmans avant les XVIIIe-XIXe siècles, contrairement aux fortes discriminations et autres persécutions régulières qu'ils connaissaient dans les pays chrétiens. Mais ensuite, les témoignages de vexations, d'humiliations et de mépris se multiplient de la part de la population musulmane envers les Yahoudi. Dès que le pouvoir central semblait affaibli,  "la masse se retournait contre ceux qui se voyaient désormais privés de protecteur. Tout semble alors permis à la foule déchaînée, ce qui ouvre la porte aux massacres, tueries, tortures et pillages qui viennent s’abattre sur la minorité juive. Les pogroms qui ont ravagé les villes de Safed et de Hébron en 1834 et les « trente-trois jours de terreur » qui se sont abattus sur la communauté juive de Safed en 1838 illustrent ce processus."   (Weinstock, 2011).    

 

En 1840, quand est constatée à Damas la disparition du Père Thomas, capucin italien, éclate "l'affaire de Damas", par les chrétiens damascènes qui accusent les Juifs de l'avoir assassiné pour recueillir son sang,  utilisé ensuite dans le rituel de Pâques. Plusieurs Juifs sont torturés, dont deux à mort, et une soixantaine d'enfants sont pris en otage par Chérif Pacha (1834-1907), gouverneur égyptien de la ville. Grâce à un certain nombre de puissants Juifs d'Europe, le sultan intervint lui-même et rendit justice aux Juifs, par un édit ordonnant de les protéger  mais le mal était fait, les mentalités musulmanes s'approprieront à leur tour le mythe chrétien du "crime rituel". Par ailleurs, la population, remontée contre l'ingérence européenne dans cette affaire, s'en prit cette fois aux chrétiens dans de sanglantes émeutes entre 1850 et 1860, à Alep, Naplouse et Damas (Weinstock, 2011)

 

Rappelons ici que le christianisme, après avoir pratiqué un antijudaïsme théologique dans les premiers siècles de son histoire, a diffusé un antijudaïsme populaire qui véhiculait l'idée que les juifs pouvaient commettre les pires infamies, les pires crimes, ce qui a fortement nourri l'histoire de l'antisémitisme. Ainsi, Dans l'Occident du Moyen-Age,  à partir du XIe siècle et pour quelques siècles, la séparation entre juifs et gentils devint presque totale, si on excepte le cas de l'Espagne et du Portugal,  sous domination musulmane du XIe au XVe siècles, où se développera une riche culture judéo-hellénique qui s'épanouira autour de ses philosophes (tel Maïmonide, 1135-1204), médecins, mathématiciens, astronomes, etc. Mais dans l'Europe chrétienne, s'en suivra une exacerbation de l'identité juive qui aurait certainement évolué très différemment sans cette mise en péril permanente  : 

 

"L’enfermement chrétien, qui empêche toute communication sur un pied d’égalité, tout mariage mixte et, sauf exception, tout échange intellectuel, renforce la fermeture propre à la religion de Moïse, qui confère aux juifs le privilège de l’élection divine, considère comme impurs les gentils et prohibe les mariages mixtes."  (Edgar Morin, Le monde moderne et la question juive, Paris, Edition du Seuil, 2006).  Et le philosophe de rappeler qu'à double tranchant, aussi, fut l'interdiction faite aux Juifs de pratiquer de nombreux métiers et leur  relégation dans d'autres, en particulier les métiers liés à l'argent : prêteur, banquier, etc. : "Mais cet argent, élément de plus en plus important de la malédiction juive, deviendra en même temps un instrument d’émancipation" et "c’est à partir de deux brèches, celle du commerce, des affaires et celle des intellectuels, philosophes et médecins – elles-mêmes provoquées à l’aube des temps modernes, d’une part par l’essor économique européen, d’autre part par l’éveil humaniste – que se dessine le chemin de l’émancipation"  (op. cité, p.26-27).  

On voit bien ici comment les idéologies font fi des causes historiques, et c'est allègrement qu'on construira l'image du juif avare, qu'on confondra au XIXe siècle avec une caste de banquiers minoritaire (Rothschild, Péreire, Camondo, etc.) et celle d'une communauté entière liée aux puissances d'argent, quand bien même une grande partie d'entre elle  connaissait pauvreté et dénuement   (op. cité).   

 

Revenons maintenant au cadre de la Palestine. Le  tableau historique qui a été dressé permet déjà de voir qu'à l'orée du XXe siècle, hormis les courtes parenthèses macchabéennes et hasmonéennes, les territoires historiques des royaumes juifs d'Israël et de Judée (comme ceux des royaumes voisins avec qui ils étaient en concurrence), étaient occupés par  différents empires, depuis le dernier quart du VIIIe siècle avant notre ère, soit plus de 2500 ans, les douze derniers siècles ayant été dominés par les pouvoirs islamiques :

 

"La dernière forme de souveraineté juive date en fait de 135 av. J-C, et fut exercée par la dynastie des Macchabées à Jérusalem. Après cette date, il n’y a pas eu de souveraineté, ou de pouvoir politique juif proprement dit. Quant au lien spirituel, George Corm explique que « L’accueil du judaïsme comme sujet actuel de l’histoire au Proche-Orient supprime la discontinuité historique, puisque ‘‘le peuple juif’’, notion biblique, aurait conservé le lien spirituel avec la terre de Canaan ; mais, dans ce cas, c’est alors la continuité historique de la Palestine ‘‘arabe’’ depuis le VIIe siècle qui est effacée de la mémoire collective européenne». Ainsi, au regard du Droit International, le « droit historique » sur la Palestine est difficilement démontrable."  (Al Smadi, 2012). 

D'autre part, s'agissant toujours du Droit International, "le terme employé pour désigner le « droit historique » est appelé « prescription acquisitive ».  Elle « permet l’acquisition d’un territoire étranger par un  Etat qui y exerce son autorité de manière continue et pacifique pendant une longue période »"(Al Smadi, 2012, citation de Patrick Daillier et Alain Pellet, Droit International Public, 7° édition, LGDJ, Paris, 2002, p. 537).  Il paraît clair, au regard de l'analyse historique, qu'Israël  ne répond aucunement à ces critères, mais nous verrons plus tard que les conditions socio-historiques de la communauté juive, dont la Shoah sera de loin l'épisode le plus traumatique, nous obligera d'examiner avec soin les parts de légitimité ou d'illégitimité dans la création de l'Etat moderne d'Israël, en 1948, malgré toute l'entreprise de colonisation, dont nous poseront, pas à pas, la somme des inégalités et des injustices. 

 

Si les Juifs, comme d'autres communautés religieuses, ont eu dans les espaces islamiques la liberté relative de leur culte et de leur développement culturel, on comprendra aisément que l'Etat juif n'était en rien une réalité historique, à la veille du conflit israélo-palestinien,  dans un pays où la grande majorité de la population est demeurée musulmane pendant ces très longs siècles qui ont suivi l'islamisation du Moyen-Orient. Cependant, nous l'avons vu, un certain nombre de juifs, au cours de l'histoire, ont désiré retourner dans le pays de leurs (très) lointains ancêtres, Eretz Israël (ארץ ישראל, "la Terre d'Israël), quand l'occasion leur en était donnée : "expulsés d’Espagne, maghrébins, pieux hassidim d’Ukraine et de Pologne, leurs opposants, les mitnagdim de Lituanie... La plupart de ces vagues d’immigration juive étaient déjà le résultat d’un phénomène conjugué de rejet en diaspora et d’attirance vers « Erets Israël », la Terre d’Israël. Le changement de continent les obligea à modifier certains modes de vie ; cependant, le désir de prolonger les formes de la vie juive pratiquées en diaspora était plus fort que la volonté d’innovation chez ces immigrants, désignés par le nom de « Vieux Yishouv »." (Delmaire, 1999),  

Yishouv, (Yishuv, Yichouv, Yichuv)  :  communauté des juifs installés en Palestine avant la création de l'Etat d'Israël en 1948.  Le "vieux Yishouv" concerne les Juifs habitant la Palestine avant la colonisation sioniste, presque exclusivement tournés vers l'étude religieuse et la prière, cela a été signalé, et le "nouveau Yishouv"  désigne ceux qui appartiennent aux différentes vagues d'immigration appelées aliya (cf. plus loin).  

 

Cependant, on ne doit pas exagérer cette tendance au retour  :

 

"Ces retours vers la Palestine, qui maintiennent un lien physique entre le peuple juif et la Terre Sainte, ont tous un point commun : ils sont le fait de groupes peu nombreux. Ils ne résultent pas de projets plus vastes de réinstallation de tout ou partie du peuple juif en Palestine. (...) En fait, l’attachement à Sion [colline de Jérusalem, par extension la "ville sainte" elle-même, NDA] a longtemps été, pour les communautés juives, de nature spirituelle. Le retour à la Terre Promise ne pouvait être que l’œuvre de Dieu (...) et il était impie de prétendre se substituer à Lui. Leur espérance est de type eschatologique, c’est-à-dire en relation avec la fin des temps. Les autorités religieuses juives sont longtemps restées hostiles à toute idée d’immigration massive en Terre Sainte. Leur principal souci était le maintien de la cohésion des communautés par la fidélité à la Loi."  (Perrin, 2000),

Profitons en ici pour préciser que Jérusalem, de par son rôle historique et religieux, n'est pas une ville de Palestine comme les autres.  Le plus souvent, l'imaginaire juif n'opère pas une stricte séparation entre la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste : 

"L’interprétation sans cesse recommencée des versets bibliques préserve la centralité de Jérusalem et de la Terre d’Israël dans la pensée juive. Au Moyen Age, certains Sages, poètes ou mystiques, comme Yehuda Halévi, Maimonide et Nahmanide, tournent vers elles leur cœur et leur pensée, y dirigent leurs pas ou s’y font enterrer. Jusque vers l’an mil, des communautés juives bien vivantes et plus nombreuses qu’on ne le croit en général se maintiennent ou se créent en Galilée, dans la plaine côtière et en bordure du désert de Judée. Néanmoins, la vie juive s’épanouit surtout en diaspora, elle décline en Terre Sainte de l’époque byzantine à l’époque des croisés où elle est pratiquement éteinte, elle ne se renouvelle guère après la reconquête par Saladin, ni sous la domination successive des Mongols et des Mamelouks"  (Delmaire, 1999).   

croisés :  "À leur arrivée en 1099 ceux-ci se livrent à d’effroyables massacres, ne laissant la vie sauve ni aux Juifs ni aux musulmans. Les Juifs de Jérusalem sont exterminés, les communautés de Jaffa et de Ramleh [Ramla, Ramlah, NDA] disparaissent mais celles de Galilée parviennent à se maintenir."  (Weinstock, 2011).

Au milieu du XIXe siècle,  les juifs, très minoritaires en Palestine, nous le verrons,  connaissent une situation exceptionnelle à Jérusalem, où ils sont au contraire majoritaires (8000 sur 15000 habitants),  et, à la veille de la première guerre mondiale, ils totalisent 40.000  habitants, soit près de 60 % de la totalité. Mais le développement des communautés chrétiennes (20 % de la population de Palestine au début du premier conflit mondial), principalement latine et orthodoxe, est important, en particulier à Jérusalem, où "les diverses communions des Grecs schismatiques et catholiques, des Arméniens, des Coptes, des Abissins et des Francs, se jalousant mutuellement la possession des Lieux Saints, se la disputent sans cesse à prix d'argent auprès des gouverneurs turks.  C’est à qui acquerra une prérogative, ou l’ôtera à ses rivaux ; c’est à qui se rendra le délateur des écarts qu’ils peuvent commettre... De là des inimitiés et une guerre éternelle entre les divers couvens et entre les adhérons de chaque communion"  (Constantin-François Chassebœuf de La Giraudais, comte Volney, dit Volney,  Voyage en Syrie et en Egypte pendant les années 1783, 1784, & 1785..., Paris, Volland, 1787)

 

Jérusalem reste une exception donc, et le recensement de 1893 est très parlant sur la représentation des Juifs au sein des communautés de Palestine, soit  42.000 âmes pour 414.648 non-juifs (Musulmans, chrétiens et druzes), qui totalisent 90.8 % de la population  (Charbit, 2011).  Ces données démographiques à elles seules donnent une idée du non-sens et de l'illégitimité d'un Etat Juif qui engloberait l'ensemble de la Palestine. 

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Affiche publicitaire pour la compagnie de chemins de fer PLM (Paris-Lyon-Méditerranée), créée par l'affichiste Hugo D'Alesi, Paris,1898, 

un peuple sans pays

 

un peuple sans pays... un pays sans peuple 

                         Le sionisme avant la lettre 

 

 

 

 

Le XIXe siècle est un tournant important dans  l'histoire des communautés juives et arabes de Palestine. Contrairement  à ce qu'on croit généralement, l'idée d'œuvrer  pour  y créer un Etat juif, avant de germer dans la pensée sioniste, que nous examinerons plus loin, a été une préoccupation de tout un courant du puritanisme protestant anglo-saxon, du XVIe au XIXe siècles (Perrin, 2000).  Ce dernier prenait au pied de la lettre les textes bibliques interprétés comme la promesse divine d'une réunion du peuple juif en "Terre sainte", suivie d'une conversion générale au christianisme :   "Or je vous le dis à vous, les païens, je suis bien l’apôtre des païens et j’honore mon ministère, mais c’est avec l’espoir d’exciter la jalousie de ceux de mon sang et d’en sauver quelques-uns. Car si leur mise à l’écart fut une réconciliation pour la monde, que sera leur admission, sinon une résurrection d’entre les morts."  (Epître de Paul aux Romains, XI 13-15).  Citons  les tentatives de persuasion du philosophe Joseph Priestley (1733-1804), auprès du rabbin britannique David Levi (1740-1799), pour le convaincre d’organiser un transfert des juifs en Palestine, idée que Levi rejettera en rétorquant que ces derniers doivent accomplir leur mission dans le pays où ils vivent  (Rabkin, 2017)On verra plus tard le prédicateur anglican John Nelson Darby (1800-1882), auteur d'une célèbre traduction de la Bible qui porte son nom, élaborer une doctrine vers 1835 qu'il nomme "dispensationalisme" fondé sur trois versets du livre de la Genèse (15 : 18-21), et qui affirme que le second avènement du Christ ne pourra survenir que si la Terre d'Israël revient entièrement aux Juifs. Quelques années après, en 1840, un groupe de théologiens écossais publie dans le Times de Londres un "Mémorandum aux souverains protestants" appelant au retour des Juifs en Palestine. A la même époque, on verra le pasteur écossais Alexander Keith tenir, lui aussi, un langage sioniste avant la lettre, falsification de l'histoire comprise :  "C'est pourquoi ils sont des vagabonds à travers le monde, qui n'ont trouvé nulle part un endroit où reposer la plante de leur pied — un peuple sans pays ["a people without a country] ;  de même que leur propre pays, comme nous le montrerons plus tard, est dans une large mesure un pays sans peuple ["a country without people"] ;" (Alexander Keith, The land of Israël, according to The Covenant with Abraham, with Isaac, and with Jacob, Edinburgh, William Whyte and Co, 1843, p. 34) Ces expressions seront reprises en une formule devenue célèbre ("a land without a people, and a people without a land" : "Une terre sans peuple et [pour]  un peuple sans terre),  dans un compte-rendu de l'ouvrage de Keith (Review, The Land...,  avril 1844, dans The United  secession magazine, Vol I, Edinburgh, 1844, p. 189).  Souvent reprise à leur compte par d'autres, la formule est régulièrement attribuée par erreur (même par des historiens) à Lord Shaftesbury (Anthony Ashley-Cooper, 7e comte de S., 1801-1885), qui l'utilisera à sa manière à partir de 1853 ou encore Israël  Zangwill (cf. plus bas), en 1905.  

 

Pour de toutes autres raisons, d'intérêts politiques au Proche-Orient, des dirigeants de Grande-Bretagne  imaginent un projet similaire pour affaiblir le pouvoir ottoman par la création d'un Etat tampon entre Turcs et Egyptiens :  "Il est manifeste qu’un pays, où un nombre important de Juifs choisirait de s’établir, tirerait un grand profit des biens qu’ils apporteraient avec eux. Le peuple juif, s’il revenait sous l’autorité et la protection du sultan, serait un frein aux éventuelles tentatives pernicieuses de Méhémet-Ali ou ses successeurs" (Henry John Temple, 3e vicomte de Palmerston, 1784-1865, ministre britannique des Affaires étrangères, note d'août 1840 à l'ambassadeur anglais en Turquie).  Suivra vingt ans plus tard l'affirmation tout aussi idéologique du secrétaire de Napoléon III, Ernest Laharanne (1840-1897), qui défendra le droit des Juifs de tous pays à être réunis sur une même terre pour un destin glorieux supérieur à celui de bien d'autres peuples, rejetant comme "inadmissibles" toutes les propositions ressemblant à celles de la déclaration de Francfort des  "Juifs modernes", ces  philosophes des Lumières juives, l'Haskala,  écrite sous l'inspiration de Moïse Mendelssohn, et dont le troisième article affirme : "Nous ne reconnaissons pour patrie que celle dans laquelle nous sommes nés et à laquelle nous sommes tenus par les relations civiques..."  (op. cité). Dans son ouvrage le plus connu, l'écrivain affirme  qu'il s'est agi, à divers époques, de racheter la Palestine par des financiers juifs, "aujourd'hui répandus dans tout l'univers, ou bien du rachat par souscription, ce qui eut été plus noble et plus digne" (E. Laharanne, La nouvelle Question d'Orient – Empires d'Égypte et d'Arabie – Reconstitution de la nationalité juive, Paris, E. Dentu, 1860, p. 33). 

 

Le sionisme n'était pas encore né, officiellement, mais ses ingrédients principaux existaient manifestement  depuis longtemps. Tout comme chez les proto-sionistes chrétiens dont nous avons parlé,  les proto-sionistes juifs  dont il est question ici ne s'intéressent qu'aux aspirations des Juifs désireux de reconstruire une nation, sans se soucier une minute des populations qui habitent depuis des siècles la Palestine ou d'autres pays envisagés pour leur installation, comme s'il était possible d'envisager de payer des gens pour qu'ils abandonnassent leur pays : "Quelle puissance s'opposerait à ce que les Israélites, réunis en Congrès, délibérassent et arrêtassent le rachat de la mère-patrie ? Qui s'opposerait à ce qu'ils jetassent, à la face du Turc décrépit, des monceaux d'or, en lui disant : Rends-moi mes foyers et va consolider avec cet or ce qui te reste d'Empire ?" (op. cité, p. 36), Fait intéressant, Laharanne avance même que "dans les affaires européennes, la restauration de la Judée ne serait plus un obstacle (...) Cette solution est tellement entrée dans l'esprit de tous, qu'elle ne serait, une fois adoptée, ni nouvelle, ni étrange" (op. cité),  Mieux encore : il imagine déjà de manière prémonitoire que "la Judée pourrait agrandir ses frontières primitives" (op. cité), même s'il se trompe en spéculant sur cette élargissement (de Suez ou de Smyrne, par exemple).  A l'entendre,  il semblerait que la confection du tapis rouge que le Royaume Uni, nous le verrons, allait dérouler pour la colonisation juive de la Palestine, cinquante ans plus tard,  était déjà entamée. En attendant, l'auteur, lui, avait mis sa pierre à l'édifice, dressant un long panégyrique du peuple juif, de pur style colonialiste dans lequel le XIXe siècle européen a tant versé, littérature aussi ennuyeuse que consternante, dont voici un bref aperçu : 

"Vous serez en Orient comme un pôle moral des mondes (...) Vous serez les instituteurs de peuplades africaines et des bandes errantes de l’Arabie..." (E. Laharanne, La nouvelle Question d'Orient – Empires d'Égypte et d'Arabie – Reconstitution de la nationalité juive, Paris, E. Dentu, 1860, p. 42)  

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Danse dans l'ancien Israël, illustration d'Ephraïm Moses Lilien (1874-1925) pour le livre de son ami chrétien et pro-sioniste Börries Albrecht Conon August Heinrich, baron von Münchhausen, "Juda", ouvrage de poésie sur des thèmes bibliques, 1900.  

 

                collections de la Bibliothèque Nationale d'Israël. 

 

 

 

C'est dans les pays d'Europe orientale (Russie, en particulier), où les Juifs sont persécutés en ce XIXe siècle, et représentent alors, de loin, les plus importantes communautés juives du monde, que vont se construire des visions complexes, à la fois révolutionnaires, rédemptrices, messianiques d'une patrie retrouvée, fondées d'abord sur des textes eschatologiques de l'Ancien Testament (Livres de Daniel, d'Ezéchiel, de Baruch ou d'Esdras), en particulier au sein du courant très religieux et mystique du hassidisme. En 1852, paraît Ahavat Tsiyyon  (אהבת ציון , "L'amour de Sion"), roman historique du russe Abraham Mapou (1808-1867), symbole de ce mouvement d'idées. Dix ans plus tard, était publié dans le même sens l'ouvrage du rabbin prussien Tzvi Hirsh Kalisher (1785-1874), Drishat Zion (Drichath Tsiyone : "La quête de Sion", colline de Jérusalem qui désigne symboliquement la ville même pour les Juifs, depuis la destruction du premier Temple dit  de Salomon,  en - 586.  Ce titre sera repris plus tard par le mouvement  Hovevé Zion (Hovevei Z.) ou Hibat Zion (Hibat Tzion, Hibbat T.),  littéralement "Amants de Sion" (חיבת ציון, traduit aussi par Amour de Sion), fondé en particulier par Léon Pinsker, médecin d'Odessa, en 1881, et Menahem (Menachem) Mendel Ussishkin (1863-1941), un ingénieur d'origine bélarusse qui dirigera l' Organisation sioniste mondiale (World Zionist Organisation, WZO) de 1921 à 1923, puis le Fonds national juif,  de 1923 à 1941, deux grandes organisations sionistes dont nous reparlerons plus loin.  

"La majeure partie de la période des Amants de Sion est caractérisée par ce double regard sur la réalité palestinienne : un regard imaginaire qui amplifie et embellit, un regard scrutateur qui cherche à comprendre la réalité du terrain. Les multiples descriptions réalistes ne suppriment pas la part de rêve qui caractérise cette époque (..) Les lecteurs des informations réalistes et des critiques d’Ahad Ha’am [cf. plus bas, NDA] sont moins nombreux que les auditeurs subjugués par les prédicateurs ambulants qui chantent la fertilité de Sion. Le Comité d’Odessa s’irrite même de la trop grande influence de ces prédicateurs qui poussent à l’émigration des candidats privés de toute ressource."  (Delmaire, 1999).

 

Rappelons aussi que, de manière corollaire, on trouve tout au long de l'histoire des manifestations d'attachement de certains Israélites à une Terre promise, théâtre principal de leurs textes sacrés, en particulier  différents témoignages de soutien matériel apportés par la diaspora aux Juifs de Palestine dans leurs moments difficiles : cet attachement n'a aucun rapport direct avec le fait colonisateur, pilier principal du sionisme, comme nous le verronsPour un certain nombre de Juifs d'Europe occidentale,  à compter de la Renaissance, quand le temps et les lieux étaient propices à leur épanouissement personnel, l'identité n'était en rien exclusivement juive, rappelle Edgar Morin : Certains étaient plus juifs que gentils, comme Uriel da Costa (1585-1640) qui veut demeurer dans la communauté juive d'Amsterdam et exercer sa liberté de libre-penseur. D'autres, plus tard, ne renoncent pas à leur identité juive mais veulent s'intégrer au monde gentil : les philosophes Moïse Mendelsshon (1729-1786) et Hermann Cohen (1842-1918), en Allemagne, le journaliste Bernard Lazare (1865-1903) en France, par exemple. Le grand écrivain Stefan Zweig lui-même se sentait, comme d'autres, européen avant tout.  Et ne parlons pas de ceux qui se sont convertis au christianisme, près de nous : le cardinal Lustiger, Simone Weil ou encore Maurice Schuman  (op. cité). 

 

Pendant longtemps, l'évocation d'une Sion plus ou moins mythique, l'idée d'un retour des Juifs sur une terre qui leur aurait été promise par Dieu  (point très discuté d'ailleurs par les théologiens juifs), n'ont pas eu besoin d'être réunis sous un même concept. Le mot "sionisme" n'apparaît que le 1er avril 1890, sous la plume de Nathan Birnbaum, dans son journal Selbstemanzipation  (Greilsammer, 2005), dans le contexte d'un débat déjà bien animé autour du  sionisme politique, d'essence colonisatrice, que nous allons bientôt aborder.  En conséquence,  on ne peut pas tout à fait se satisfaire aujourd'hui de la définition du sionisme de Maxime Rodinson comme étant "un ensemble de mouvements différents dont l’élément commun est le projet de donner à l’ensemble des Juifs du monde un centre spirituel, territorial ou étatique, en général localisé en Palestine." (M. Rodinson, Peuple juif ou problème juif ?, La Découverte, Paris, 1997, p. 135).  Certes, les courants principaux du sionisme étaient encore représentés au premier Congrès sioniste de Bâle, en 1897, mystique, religieux et culturel, d'un côté, politique, de l'autre, mais, très rapidement, le terme "sionisme" sera très massivement employé dans la sphère publique et privée arabe, juive ou internationale, nous le verrons, pour ne plus désigner que la forme tangible, coloniale, du sionisme politique en actes qui est à la racine, comme nous le verrons en détail  de ce que les médias appellent couramment aujourd'hui  le  "conflit israélo-palestinien", rhétorique bien commode pour éviter d'utiliser des mots recouvrant mieux la réalité du phénomène, à savoir colonisation d'un côté et mouvement (et parfois révoltes et guerres) de libération et d'indépendance, D'autres formes de sionisme ont continué d'exister, c'est certain, mais c'est bien du sionisme politique dont on débat dans toutes les instances officielles du sionisme, c'est celui-là qui occupe la presse, les  débats publics, les polémiques, car c'est celui-là qui est en train de changer durablement, pas à pas, l'histoire conjointe des Juifs et des Arabes en  Palestine.  

 

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illustration d'E. M.  Lilien pour le Ve Congrès du sionisme mondial à Bâle, Suisse, 1901

 

                         

  “ des étrangers parmi les nations

 

 

Sir Moses Haïm Montefiore (1784-1885), naît en Angleterre à une époque où les Juifs, malgré beaucoup d'évolutions (ils seront émancipés en 1858), y connaissent toujours des discriminations. Pour cette raison, il ne pourra accéder ni à l'université ni à des professions libérales, encore interdites aux Juifs pour quelque temps. Comme beaucoup d'autres Juifs cantonnés à certaines catégories de métiers, et en raison de ses origines sociales avantageuses (cf. Halimi, 2013) il se tournera vers la banque, en l'occurrence la finance, et finira par faire fortune en tant que courtier à la Bourse, en partie grâce à son réseau familial. En effet,  la femme qu'il épousera était apparentée à... Nathan Mayer Rothschild. Très pieux, très généreux, il estime que la charité (tsedaka, en hébreu) "est un acte de justice, un devoir pour les nantis de restituer aux déshérités une partie de la fortune accordée par la Providence (...) et décide de se retirer des affaires après avoir fait fortune pour se consacrer à l'action sociale, devoir religieux  à ses yeux  (Halimi, 2013)  En plus d'assister Lord Shaftesbury (qui était dans une secte millénariste et prêchait pour la  Restoration of the Jews :  "Restauration des Juifs") pour promouvoir l'éducation des enfants pauvres, et de bien d'autres combats pour protéger les Juifs de différentes injustices, en Russie, en Italie, au Maroc, en Roumanie, etc. (op. cité)il encouragera les Juifs du Yichouv à fonder des villages agricoles (mochavah, mochavoth), et achète, par exemple, une orangeraie à Sarona pour des Juifs pieux, comme le rabbin de Jaffa (Yafa), en 1853. C'est donc en grande partie grâce à sa philanthropie qu'au début des années 1850, une petite vague d'immigration juive conduit 30.000 personnes à s'installer en Palestine, dont 5000 créèrent vingt-cinq implantations agricoles (Delmaire, 1999)

 

En 1860, se construit un nouveau quartier juif, situé hors des remparts de Jérusalem (Perrin, 2000)Nous sommes encore là dans des aventures collectives qui ne se fondent pas sur un projet politique avoué, lié à la communauté juive dans son ensemble, mais sur diverses incitations de mouvements divers appelant au retour des juifs dans leur patrie d'origine, en particulier les courants mystiques juifs, ou influencés par le puritanisme et l'anglicanisme chrétiens, dont il a déjà été question plus haut. 

des étrangers parmi les nations

Très peu de temps après, et plus de trente ans avant Theodor Herzl,  qui incarne la figure paternelle  du sionisme et dont nous ferons la connaissance plus loin,  Moses Hess (Moshé, Moïse, Maurice H, 1812-1875), penseur et rabbin socialiste qui a collaboré à plusieurs travaux avec Karl Marx et Friedrich Engels, ou encore Etienne Cabet, après avoir défendu "l'assimilationnisme" : l'assimilation culturelle et sociale  des juifs européens"  (Naiweld,  2021),  s'élèvera contre l'assimilation des Juifs   dans les différents pays où ils vivent, la dénoncera comme une illusion et défendra un nationalisme de nature politique, inspiré, d'après son propre témoignage, de "l'affaire de Damas" en 1840 (cf. plus haut) et des guerres ayant mené à la réunification italienne de 1861 (Naiweld,  2021) : 

"la renaissance de l'Italie annonce la résurrection de la Judée (...) Nous demeurons toujours des étrangers parmi les nations (...)  Ce que nous avons  à accomplir dans le présent pour la régénération de la nation juive est d'abord de maintenir vivant l'espoir d'une renaissance politique de notre peuple, puis de réveiller cet espoir, là où il sommeille. Quand les conditions politiques en Orient seront propices à l’organisation d’un début de rétablissement de l’Etat juif, ce début s’exprimera par la création de colonies juives dans le pays de leurs ancêtres"  (Moses/Moïse Hess,  Rom und Jerusalem, die Letzte Nationalitätsfrage / "Rome et Jérusalem, la dernière question des nationalités", Leipzig, 1862).   Par ailleurs, dans le droit fil des croyances exprimées dans la Thora, qui correspond au Pentateuque chrétien, les cinq premiers livres de l'Ancien Testament, Hess est convaincu comme beaucoup d'autres Juifs de faire partie d'un peuple élu  (Am nivhar, "peuple choisi") par Dieu parmi tous les autres de la Terre :

"Désormais, si vous écoutez ma voix, si vous gardez mon alliance, vous serez mon trésor entre tous les peuples ! Car toute la terre est à moi, mais vous, vous formerez pour moi une dynastie de pontifes et une nation consacrée"  (Exode 19 : 5-6). 

 

"Car tu es un peuple consacré à YHWH [Yahvé, NDA], ton Dieu [Elohim, NDA], , et c'est toi qu'Il a choisi pour être pour lui son domaine particulier entre tous les peuples  sur la face de la Terre" (Deutéronome 14 : 2). 

 

Comme le christianisme ou l'islam, chacun sous une forme qui lui est propre, le judaïsme (qui n'a cependant pas versé autant qu'eux dans la violence religieuse, mais l'a durablement subi) n'a pas échappé à l'arrogante prétention d'être l'instrument choisi pour exécuter la volonté de Dieu sur Terre.  C'est en tout cas cette mentalité qui fait dire à Hess que c'est par le peuple juif que "tous les autres peuples des grandes races historiques qui ont créé la civilisation moderne, furent initiés dans le mystère de la cause finale de l’histoire de l’humanité."   (Maurice Hess, deuxième des dix Lettres "Sur la mission d'Israël dans l'histoire de l'humanité", adressées par l'auteur aux Archives Israélites, revue bimensuelle de Paris éditée par Isidore Cahen entre janvier et juin 1864).  Hess place au pinacle deux cultures, la grecque et la juive, la première pour avoir initié le monde à la science du temps présent, la seconde pour lui avoir donné la science de l'avenir (Naiweld,  2021) : là encore, le propos idéologique frappe par ses idées archaïques de supériorité de certains peuples sur d'autres, qui ont conduit on le sait à l'impérialisme et au colonialisme européen, qui allaient contaminer à leur tour, nous allons bientôt le voir, le colonialisme juif. Car c'est de cela dont parle le rabbin, quand il dit en substance que tous les  grands peuples ont une fonction civilisatrice, mais que dans cette compétition culturelle, les Juifs sont inéquitablement dotés, et doivent par conséquent "se réunir dans leur terre ancestrale et y établir un État souverain." (Naiweld,  2021)..     

En 1878,  des Juifs de Jérusalem fondent une colonie agricole nommée Petah Tikva (Petach Tikwah" La porte de l'espérance"), et l'arrivée "à Jérusalem de la première récolte à dos de chameaux frappe les esprits : pour la première fois depuis des siècles, des paysans juifs remettent en pratique les commandements attachés à la Terre d’Israël  (op. cité).  Dès avril 1881, les persécutions et les expulsions en Russie poussent 150.000 personnes hors de l'Empire tsariste, et il faut bien leur trouver une terre d'accueil. L'Alliance Israélite Universelle (AIU), fondée en 1860 (le riche mécène juif, Charles Netter, 1826-1882, figure parmi ses six cofondateurs) choisit de favoriser leur émigration aux Etats-Unis, où, très vite, les structures d'accueil sont saturées et obligent Alliance à disperser les émigrants qu'ils peuvent aider dans divers pays d'Europe,  certains se voyant par malheur contraints de retourner dans les régions hostiles d'où ils étaient partis. (Tebeka, 1970). Cette situation émeut profondément Pinsker, qui publie en 1882 à Berlin un ouvrage en allemand sur le sujet, Autoemancipation ! Mahnruf an seine Stammesgenossen von einem russischen Juden ("Auto-émancipation ! Appel à ses compatriotes par un Juif russe").  Le médecin  témoigne une nouvelle fois de toutes ces tribulations, persécutions et haines infligées aux Juifs un peu partout dans le temps et dans l'espace, qui réclament plus que jamais un lieu pour leur survie, où ils vivront en paix une existence désirable, où que ce soit dans le monde  : 

"Il est possible que la Terre Sainte devienne notre propre terre. Ce serait tant mieux. Mais ce n’est pas l’essentiel : il s’agit, avant tout, de découvrir où pourrait se trouver le pays susceptible d’offrir aux juifs de tous horizons, forcés de quitter leur pays d’origine, une possibilité d’accueil et de refuge : un refuge sûr, incontesté, inviolable et fertile."   (Pinsker, op. cité).

 

Divers mouvements juifs vont alors pratiquer une intense propagande :  "les résonances messianiques du sionisme pouvaient séduire ces couches de la population croupissant dans la misère et déçues par une direction communautaire sclérosée. Dans une ville comme Istanbul, c'est précisément dans ces milieux que la propagande sioniste, en mettant en avant ses dimensions traditionnelle et nationale, remporta ses succès les plus rapides."  (op. cité). 

 

En 1882, c'est un petit groupe de jeunes gens qui débarque de Russie dans le port de Jaffa en pionniers. Issu des  premiers bilouim (biluim, sing. bilou, bilu,  "mouvement", en l'occurrence d'installation de Juifs en Terre Sainte), ils ont pour but "la régénération socio-économique, spirituelle et nationale du peuple hébreu moyennant une colonisation raisonnable des territoires de la Syrie et de la Palestine."  ("Archives Centrales Sionistes désormais ACS, AK 36/1, cf. Tsafon, no 13",  Delmaire, 1999).  Suivront la même année la fondation des premières colonies juives (Rishon-le-Zion, Rosh Pina, Zikhron Yaakov, Rehovot, Gedera/Guedera, etc.), et cette première vague de retour (1882-1903) constitue ce qu'on appellera la première aliya ( עֲלִיָּה ou עלייה, alya, alyah, aliyah, plur. aliyot : "ascension", "élévation" en hébreu), qui se composera au total de 40.000 immigrés environ   (Weinstock, 2011).   Différents témoignages montrent que les Bilouim sont "la première expérience organisée en vue du rétablissement d'un Etat juif en Palestine" (Frances Miller,  Chaim Chissin  A Palestine diary : memoirs of a Bilu pioneer, 1882-1887,  introduction à sa traduction du russe de l'ouvrage, New York,  Herzl Press, 1976).                     

"le but ultime… est,  de reprendre à temps la Terre d'Israël et de redonner aux Juifs l'indépendance politique qu'ils ont acquise. et dont ils ont été privés depuis deux mille ans… Les Juifs se lèveront encore et, les armes à la main (s'il le faut), déclareront qu'ils sont les maîtres de leur ancienne patrie.   (témoignage d'un bilouim, 1882, dans Morris, 1999). 

 

 "Pour l’instant, nous parlons de colonisation et seulement de colonisation. C'est notre premier objectif. On parle de ça et seulement de ça. Mais il est évident que « l’Angleterre est aux Anglais, l’Egypte aux les Égyptiens et la Judée aux Juifs. Dans notre pays, il y a de la place pour nous. Nous dirons aux Arabes : Éloignez-vous. S’ils refusent, s’ils s’y opposent par la force, nous les forcerons à se déplacer. Nous les frapperons à la tête et les forcerons à bouger."      (Rabbi Yitzhak Reelef, 1883, cité par David McDowall, "The Palestinians, : The Road to Nationhood", London: Minority Rights Group, 1994)

Le plus connu d'entre les bilouim est sans doute  Menahem Ussishkin, qui deviendra un  dirigeant sioniste de premier plan. Dans un hommage à un de ses anciens compagnons, le Bélarusse Chaim Hisssin (Haim, Ḥayyim Chissin, 1865-1932),  il déclarera que le mouvement Bilou était une entreprise de création d'un Etat juif en Palestine  (MacDonald, 2012).   Le journal de Chaim Hissin (The Palestine diary, op. cité) est très instructif sur la mentalité de ces premiers groupes sionistes qu'ont constitué les bilouim.  Il montre que ces apprentis colonisateurs correspondaient au prototype du nouveau Juif appelé par tout un courant de penseurs juifs, promouvant la virilité, la force, nécessaires au rétablissement de la gloire de Sion, associé aux stéréotypes raciaux qui avaient cours partout en Europe dans les nations colonisatrices dont étaient issus les colons sionistes eux-mêmes. Comme beaucoup de leurs successeurs sionistes, les Bilouim sont convaincus de leur mission civilisatrice apportant la "culture à un pays incivilisé" (MacDonald, 2012)..  Ainsi, pour Hissin, les "Arabes étaient des sauvages, sans foi ni loi, de criminels ennemis qui constituent une menace et un obstacle à l'établissement des Juifs. Selon Chissin, il était nécessaire aux colons Juifs d'user de la peur, de l'intimidation et de la force, pour« ôter à ses voisins arabes leurs envies de voler (...) Chissin évoque à plusieurs  les conflits violents et incessants entre les bergers arabes, qui conduisaient leur animaux à paître dans les champs juifs, et les colons juifs, qui les capturaient parfois  et  « battaient les récalcitrants sans pitié »" (MacDonald, 2012)Pour Hissin, toujours, "ces violents affrontements avec les autochtones arabes symbolisaient la renaissance et la régénération d'une masculinité et d'une virilité juives si fondamentales au développement du nationalisme juif et des forces de défense juives"  (MacDonald, 2012).  Toute cette idéologie viriliste, associé au fait de penser que la violence était endémique au monde arabe, permettait aussi aux premiers colons d'évacuer toute réflexion politique sérieuse sur la domination coloniale qu'ils cherchaient à exercer (cf. Dowty, 2000).  C'est ce qu'explique d'une autre manière un des nouveaux historiens israéliens, Avi Shlaim : 

"Les premiers sionistes ont rarement perçu et n’ont jamais admis que l’opposition arabe était fondée par principe, duquel on ne pouvait pas attendre autre chose, et que cela conduisait à un rejet radical de toute l’entreprise sioniste. Il était plus réconfortant de penser que l'hostilité arabe était la manifestation de griefs particuliers et qu'elle pourrait être surmontée par des gestes de conciliation, des compromis opportuns, et des compensations économiques."  (Shlaim, 1998). 

 

Nous sommes un peuple bon à rien ! Chiens ! Autrefois, cette terre prospérait, mais nous l'avons transformée en désert. Nous n’avons pas planté un seul arbre, nous n'avons rien créé, nous avons seulement détruit. Nos oliviers, nos champs, nos puits et même nos mosquées,  nous les avons reçus tout prêts. Nous-mêmes n’avons rien fait. Regardez autour de vous, Musulmans ! Ruine, négligence, dévastation partout ! Pendant des centaines d'années le fumier reposait ici avec nous, et nous ne l'avons pas utilisé jusqu'à l'arrivée des Juifs, qui fertilisent leurs champs avec notre sang. Mais c’est tout à fait vrai ; nous sommes des cochons et eux sont des hommes. Ils améliorent leurs champs, n'épargnent aucun travail, creusent, extirpent les pierres de leurs terres, des collines rocheuses ou couvertes d'épines. Là où nos troupeaux erraient et où nos femmes ramassaient du bois de chauffage, se trouvent aujourd'hui des oliveraies et des vignes. Les Juifs construisent des maisons, creusent des puits, revitalisent le pays, le remettent en ordre et l'embellissent. La terre  pleurait amèrement parce que personne ne prenait soin d'elle. Puis les Juifs sont arrivés, l'ont réconforté, et elle leur en est reconnaissante, mais vous, les musulmans, vous disparaîtrez !    (C. Hissin, A Palestine diary..., op. cité ).

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            Herzl   :

 

 

Il faut

 

exproprier

en douceur ”

 

Theodor Herzl (1860-1904) est souvent présenté comme le père du sionisme, car il a davantage structuré que d'autres les idées qui s'y rapportent, dont une partie avait été exposée avant lui.  Juif d'origine hongroise, c'est un bourgeois aisé de la ville, qui a été juriste, mais aussi journaliste et écrivain. Avant même l'ouvrage qui le rendra célèbre, il avait commencé de rédiger un journal consacré exclusivement à la cause sioniste et très éclairant sur sa vision colonisatrice. Comme d'autres, il réfléchit au devenir des Juifs pour leur trouver une solution satisfaisante d'avenir à l'antisémitisme, pour faire cesser des siècles  d'avanies et de douleurs. Il pense que le temps des palabres, des réunions, des comités pacifiques ont largement assez duré :  "La noble Bertha von Suttner se trompe – une erreur, bien sûr, qui est tout à son honneur — quand elle croit qu'un tel comité peut être utile. Tout comme le serait les organisations pour la paix. Un homme qui invente un terrible explosif fait plus pour la paix que mille doux apôtres. (...)  Après tout, nous étions autrefois des hommes qui savaient comment défendre l’État en temps de guerre, et nous avons dû être un peuple très doué pour avoir enduré deux mille ans de carnage sans être détruit",

 

T. Herzl, Journal, "Sur la cause des Juifs... Commencé à Paris autour de la Pentecôte, 1895",   Central Zionist Archiv [ CZA ], H ii B i) ;  The Complete Diaries of Theodor Herzl, trans. Harry Zohn, New York, 1960, vol.1, p. 6 et 10).  

Avant le plan qu'il avait commencé de mûrir depuis peu, il lui était venu des idées farfelues pour "résoudre la question juive, au moins en Autriche, avec l'aide de l'Église catholique. Je souhaitais avoir accès au Pape (non sans m'assurer au préalable de la soutien des dignitaires de l'Église autrichienne) pour lui dire : Aidez-nous contre les antisémites et je lancerai un grand mouvement  pour la conversion libre et honorable des Juifs au christianisme."