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           RUSSIE

                   ·

      Le moment         révolutionnaire

      (1825 - 1922)

   7.   «  édifier l'ordre socialiste  » 

       

               .                [  I  ]

 

 

 

Autour des premiers décrets  ( I )

 

 

 

A Smolny, la séance du 26 octobre / 8 novembre 1917 du IIe Congrès des soviets débute à 8 h 40 (du soir), précise John Reed (cf. partie 6), avec trois questions à l'ordre du jour qui feront l'objet de décrets :  La paix, la terre et le gouvernement. 

Un décret de paix est donc promulgué, sans annexion ni contribution, et annonce que le gouvernement soviétique abolira la diplomatie secrète et publiera les traités secrets signés jusque-là.  Le 9 / 22 novembre 1917, Trotsky, nouveau commissaire du peuple fera par exemple publier l'accord dit Sykes-Picot, entre la France et la Grande-Bretagne dans les Izvestia, sous le titre Diplomatie secrète et Question palestinienne (Tainaia diplomatiia i vopros o Palestine, Izvestia, n°  232).  François-Georges Picot, diplomate, pour la France et Sir Mark Sykes, député conservateur, pour le Royaume-Uni, font ce que les grandes puissances ont pratiqué à de nombreuses reprises, c'est-à-dire redessiner les frontières, au crayon sur une carte,  des pays qu'ils ont brisés par la guerre, loin du regard des citoyens, en divisant les Etats sur des critères ethniques, tribaux, religieux, etc., sans se soucier des conséquences dramatiques que cela entraîne pour les populations :  

"Selon James Barr, professeur d’Histoire à Oxford et auteur du livre, tout a été mis en place en 1916 pour que la région ne soit plus jamais pacifiée. La Syrie en feu, le terrorisme, la question de Jérusalem, le problème du Canal de Suez, tout se mêle. A lire le récit de James Barr, on comprend que rien ne pouvait se dérouler autrement : les grandes puissances coloniales, au début du XXe siècle, ont créé un monstre, le Levant. Et ont mis en place les conditions parfaites pour une guerre sans fin."  (100 ans des accords Sykes-Picot : "Ils ont inventé une paix qui ressemble à la guerre", article du Nouvelobs.com, 16 mai 2016).  

Tout cela, nous l'avons vu, a largement été dénoncé par les marxistes, et Lénine en particulier, et le geste de Trotsky est une réponse politique concrète aux terribles aberrations impérialistes, que nous continuons de payer très cher aujourd'hui.   

Par un autre décret, sur la terre, la grande propriété foncière est abolie,  sans  aucun rachat :  Les grands domaines fonciers, ceux des propriétaires, des couvents, des monastères ou des églises, avec cheptel, bâtiments et dépendances, passent aux mains des comités agraires (volost : волость)  et aux soviets de députés paysans.  De même, le sous-sol, avec toutes ses richesses (charbon, minerais, bouille, pétrole, sel, etc.) deviennent bien national, donc propriété commune et les cours d'eau (rivières,  lacs), ainsi que les forêts de petite taille sont gérés par les communes (cf. Lénine, Deuxième congrès des Soviets des députés ouvriers et soldats de Russie, "Mandat impératif du paysan sur la terre",  Izvestia du Comité exécutif central n° 209; du 28 octobre 1917).  

"Un texte aussi fondamental que le décret sur la terre, adopté en 1917, avait créé une dangereuse ambiguïté, car, si l’ensemble des terres était nationalisé, ou, plus exactement, « socialisé », les paysans disposaient sur leurs exploitations d’un simple droit de jouissance, et non d’un droit de propriété qui ne leur avait jamais été accordé, et dont ils seront définitivement privés avec la collectivisation."    (Guyot, 2017)

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Le bureau fait le rapport de ses travaux et promulgue une série d'autres décrets :  abolition de la peine de mort dans l'armée, rétablissement du droit de propagande libre, libération des officiers et soldats arrêtés  pour délit politique, mandat d'arrestation de Kerenski et de Kornilov, révocation de tous les ministres du gouvernement provisoire et confiscation des stocks alimentaires dans les magasins privés, lutte contre les pogroms, éducation dans l'armée. John Reed note : "Applaudissements assourdissants."  (John Reed, Ten Days that Shook the World : "Dix jours qui ébranlèrent le monde", 1919).  Lénine prend la parole à la tribune,  il reçoit une ovation interminable (John Reed est dans la salle), à la fin de laquelle "il dit simplement  : « Maintenant, nous allons nous occuper d’édifier l’ordre socialiste. »  (Trotsky, op. cité).  Kollontaï est au bord des larmes, témoigne Reed. Beaucoup de militantes bolcheviques sont là :  Nadejda Kroupskaïa, Konkordia Samoilova, Elena Stasova, ou encore Vera Slutskaya, par exemple.  

        Elena Stasova           :   Elena Dmitrievna Stasova (1873-1966) est née dans une famille aristocratique,  d'un père avocat, qui défendait les révolutionnaires devant les tribunaux, et d'une mère féministe célèbre, dont Ilya Repine a fait le portrait en 1879, , Polixena Stepanovna Stasova.   Elle enseigne aux pauvres ouvriers avec Nadejda Kroupskaïa, dans les écoles du dimanche, avant de commencer à travailler clandestinement pour le PSODR, en particulier pour l'Iskra, puis occupe différents postes au sein du parti jusqu'en 1946 : secrétaire du Comité central, membre de la Tcheka en 1918,  puis chef du département organisation du Comité de Petrograd en 1920, etc. 

source :  https://warheroes.ru/hero/hero.asp?Hero_id=9259#

       Vera Slutskaïa           :   Vera Klimentievna Slutskaya (Slutskaïa, Sloutskaïa, 1874-1917, famille Slutskoy, Slutsky) a utilisé différents patronymes durant sa vie révolutionnaire :  Berta (Bertha) Bronislavovna, Berta Kalmanovna.  Fille de petits commerçants juifs (le père Kalman Slutsky donnait des cours d'hébreu), elle devient dentiste et ouvre un cabinet à Minsk. Elle intègre très tôt les cercles révolutionnaires,  comme son frère Samuel, via Eugenia Adolfovna Gurvich (1861-1940),  traductrice de Marx, et membre du Bund, que rejoindra aussi Slutskaya en 1901.  Elle rejoint les bolcheviks après différentes arrestations et plusieurs  exils, et œuvrera au parti jusqu'à sa mort en 1917, prise dans une fusillade dans le cadre du soulèvement de Kerensky et Krasnov, à Tsarkoïe Selo, alors qu'elle acheminait des médicaments aux troupes de gardes rouges. La ville de Pavlovsk, où elle trouva la mort, fut rebaptisée Slutsk en son honneur en 1944. 

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Le 27 octobre / 10 novembre, un décret entérine les confiscations effectuées dès le 25, mais surtout le lendemain, des imprimeries et des rédactions de grands quotidiens (Lénine écrira un Projet de résolution sur la liberté de la presse le 4 / 17 novembre).  Signalons d'ailleurs que les ouvriers imprimeurs avaient devancé depuis longtemps le décret en censurant fréquemment les journaux réactionnaires  (Michel Lequenne, Contre-Révolution dans la Révolution, Du communisme au stalinisme,  Editions Borrego, 2018).  Cette atteinte à la liberté de la presse sera vivement contestée par les syndicats du livre acquis aux mencheviks, mais aussi très discutée entre bolcheviks et les autres fractions de la gauche : bolcheviks dissidents, mencheviks et socialistes-révolutionnaires : "Même Trotsky ne put leur faire admettre que la restitution des imprimeries et du papier aux capitalistes constituerait une capitulation inadmissible devant la politique du capital, et l'abandon d'une position essentielle de la révolution, donc une mesure contre-révolutionnaire, et qu'il fallait distinguer entre la presse du temps de guerre civile et celle qui paraîtrait après la victoire. Il fallut l'intervention de Lénine pour que soit adoptée, et seulement par 34 voix contre 24, sa résolution qui précisait que les bolcheviks n'avaient pas le moindre désir de supprimer les journaux des autres partis socialistes, sauf dans la mesure où ils prêchaient l'insurrection armée ou l'insoumission au gouvernement soviétique, ni d'obtenir, grâce au soutien secret de la bourgeoisie, le monopole des presses, des encres et du papier."  (M. Lequenne, op. cité).  Cette scission  sépara une nouvelle fois les marxistes traditionnels, attachés à la nécessaire révolution bourgeoise précédant le socialisme, et  ceux qui, comme Lénine et Trotsky, pensaient qu'il était historiquement nécessaire pour la Russie de sauter cette étape pour ne pas avoir à affronter une terrible réaction. Cinq commissaires donnent alors leur démission : Noguine, Rykov, Milioutine, Théodorovitch et Chliapnikov. D'autres comme Riazanov signèrent avec eux une déclaration tout en restant à leur poste  (M. Lequenne, op. cité).  Dans un débat mouvementé, le 4 novembre, au sein du VTsIK, Trotski et Avanesov arguent "de la nécessité de mesures transitoires dans un contexte insurrectionnel et parviennent à repousser le débat sur la liberté de la presse" (Guichard, 2008). Aux critiques du VTsIK, Lénine répondra : "tolérer l’existence des journaux bourgeois, c’est cesser d’être socialiste"  (Lénine, Proekt rezo-liutsii o svobode petchati, Pravda, n° 309, 7 nov. 1917),  ce qui n'exclut pas le caractère temporaire, déjà affirmé, de la mesure.  Cependant, dès le 6 novembre 1917, la direction du CMR (Comité Militaire Révolutionnaire) autorise le pluralisme de presse durant la campagne des élections de l'Assemblée constituante,  laissant alors paraître les journaux bourgeois  pendant cette période. 

Vtisk  :   VTsIK, Vsiesoyuzniy Tsentralniy Ispolnitelniy Komitet,  Всероссийский Центральный Исполнительный Комитет (ВЦИК, en caractères cyrilliques, VCIK en caractères latins) :  "Comité exécutif central panrusse des soviets".  Le premier VTsIK a été élu  au 1er Congrès panrusse des soviets à Petrograd, le 3 / 24 juin 1917, mais n'avait guère de pouvoir au temps du gouvernement provisoire. Le 2e VTsIK du gouvernement révolutionnaire sera élu dans la nuit du 25 au 26 octobre 1917. 

 

 

En fait, parmi les bolcheviks et leurs alliés mencheviks et S-R, le "principe d’un contrôle politique de la presse dans un contexte révolutionnaire fait donc l’objet d’un certain consensus, même si sa mise en pratique est conflictuelle" (Guichard, op. cité). Cette politique radicale était très soutenue par le prolétariat ouvrier, dont Lénine avait déjà dit qu'il était encore plus à gauche que le parti, nous le verrons en particulier dans le cadre du contrôle ouvrier, au prochain chapitre. De la même manière que d'autres mesures révolutionnaires, le décret sur la presse répondait à une situation exceptionnelle et précisait :  "Quand l’ordre nouveau sera consolidé, toutes les actions administratives visant la presse cesseront ; une liberté totale sera instituée en sa faveur et dans les limites de la responsabilité pénale, conformément à la loi la plus vaste et la plus progressiste à cet égard" (in  Zakharova et Pauthe, 2016).  Cette promesse ne sera jamais tenue par les bolcheviks, nous le verrons, "l'ordre nouveau" n'ayant jamais pu voir véritablement le jour, et c'est l'enchevêtrement des causes, entre guerre civile et pratiques autoritaires du parti qu'il nous faudra examiner au fur et à mesure.

"L’évolution des rapports de force entre les différents partis, et au sein même des partis, entre les différentes factions politiques, a constamment influé sur l’exercice du pouvoir de légiférer, ce qui demeurera vrai toute la période soviétique, malgré un monolithisme de façade. Cela est d’autant plus notable en ce qui concerne la brève période de multipartisme qui a suivi octobre 1917. Un exemple nous est donné par le différend qui avait opposé bolchéviks et SR de gauche à la fin de l’année 1917. Les SR de gauche avaient alors contesté le pouvoir législatif du Sovnarkom (Conseil des commissaires du peuple) et la possibilité qu’il avait d’adopter des textes sans l’approbation du Comité exécutif (VCIK). Conformément à ce que demandaient à la fois Lénine et Trotski, le Sovnarkom pouvait légiférer par voie de décret, sans être tenu de demander une ratification du Comité exécutif. Toutefois, le 17 novembre 1917, un compromis intervenait, puisque le Comité exécutif décidait que le Sovnarkom devrait soumettre à l’examen du Comité exécutif (VCIK) tous les textes présentant une importance politique particulière. Cette décision donnait en principe un avantage certain aux socialistes-révolutionnaires, puisque le Comité exécutif était alors dominé par les SR de gauche, dont l’influence auprès des paysans était plus importante que celle des bolcheviks. En novembre 1917, le VCIK et le Comité exécutif des députés paysans avaient en effet décidé de se regrouper au sein d’un seul et même comité, dans lequel les SR de gauche devenaient majoritaires. C’était sans compter avec l’habileté de Lénine. Les bolcheviks parvenaient en effet peu après à imposer l’entrée de députés de l’armée, de la flotte et des syndicats qui leur étaient acquis, de sorte qu’en janvier 1918, le VCIK, dans sa nouvelle composition, comportait une majorité bolchévique"   (Guyot, 2017).

Le principal objectif de Lénine est encore et toujours de faire que des millions de pauvres accèdent à une existence digne et riche, matériellement et intellectuellement  :  L'aberration d'une société divisée en une poignée de riches et une myriade de pauvres, est un axe central, nous l'avons vu, dans sa réflexion politique, où il reprend à sa façon un aphorisme utilisée depuis Saint-Simon  : "A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres, plus d'héritage !" (Doctrine de Saint-Simon : exposition, première année, 1828-1829, par S.-A. Bazard, B.-P. Enfantin, Hippolyte Carnot, Henri Fournel et Charles Duveyrier, 1829),  maintes fois reformulée, en particulier par les socialiste français  ou  par Marx, qui disait  : "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins !" (Marx, Critique du programme de Gotha, 1875). 

Et contrairement à ce que colporteront les adversaires du  communisme, il ne s'agit pas d'attendre qu'un Etat prenne en charge la vie entière des citoyens, mais au contraire que chacun s'empare de la liberté de construire lui-même, en collaboration avec d'autres, une société plus juste et plus heureuse :   

"L'essentiel, c'est d'inspirer aux opprimés et aux travailleurs la confiance dans leur propre force, de leur montrer par la pratique qu'ils peuvent et doivent entreprendre eux-mêmes la répartition équitable, strictement réglementée, organisée du pain, de toutes les denrées alimentaires, du lait, des vêtements, des logements, etc., dans l'intérêt des classes pauvres. Sans cela, la Russie ne sera sauvée ni de la faillite, ni de la destruction ; alors que si en tous lieux on remet consciencieusement, hardiment l'administration aux mains des prolétaires et des semi-prolétaires, cela suscitera dans les masses un si grand enthousiasme révolutionnaire dont l'histoire n'a pas d'exemple ; cela accroîtra dans de telles proportions les forces du peuple dans la lutte contre les fléaux que beaucoup de choses qui paraissent impossibles à nos forces restreintes, vieillies, bureaucratiques, deviendront réalisables pour les forces d'une masse de plusieurs millions qui se mettra à travailler pour elle-même, et non pas pour le capitaliste, pas pour le fils à papa, pas pour le fonctionnaire, pas sous la trique."

Lénine, Les bolchéviks garderont-ils le pouvoir ? op. cité.  

Dix jours après l'insurrection, Lénine tenait ce discours à la population  : 

"Camarades travailleurs ! Rappelez-vous qu'à présent c'est vous-mêmes qui dirigez l'Etat. Nul ne vous aidera si vous ne vous unissez pas vous-mêmes et si vous ne prenez toutes les affaires de l'Etat entre vos mains. Vos Soviets sont désormais les organismes du pouvoir d'Etat, nantis des pleins pouvoirs, des organismes ayant pouvoir de décision.

Rassemblez-vous autour de vos Soviets. Renforcez-les. Mettez-vous vous-mêmes à l'œuvre à la base, sans attendre personne. Instaurez l'ordre révolutionnaire le plus rigoureux, écrasez sans pitié les tentatives d'anarchie venant des ivrognes, de la racaille, des élèves-officiers contre-révolutionnaires, des korniloviens et autres.

Etablissez le contrôle le plus sévère de la production et tenez l'inventaire des denrées alimentaires. Arrêtez et livrez au tribunal révolutionnaire du peuple quiconque osera porter atteinte à la cause du peuple, qu'il s'agisse du sabotage de la production (détérioration, freinage, travail de sape), de la dissimulation des stocks de blé et de vivres, du retard des arrivages de blé, de la désorganisation des chemins de fer, des postes, du télégraphe, du téléphone, ou de toute résistance, quelle qu'elle soit, à la grande cause de la paix, à la remise de la terre aux paysans, à la réalisation du contrôle ouvrier de la production et de la répartition.

                                                                                         V. Oulianov (Lénine),  

                                                           Président du Conseil des Commissaires du peuple"

             Lénine, Appel à la population, publié dans la Pravda le 6 / 19 novembre 1917

       "L'activité vivante, créatrice des masses, est le principal facteur de la nouvelle vie publique. Les travailleurs doivent passer à l'organisation du contrôle ouvrier dans leurs usines, ravitailler les campagnes en produits industriels et les échanger contre du blé. Chaque objet, chaque livre de pain doivent être recensés, car le socialisme est avant tout recensement. Le socialisme ne créera pas par des ordres venus d'en haut. Il est étranger à l'automatisme officiel et bureaucratique. Le socialisme vivant, créateur, est l'œuvre des masses populaires elles-mêmes"  (Lénine, Œuvres en 47 volumes publiées des années 1950 à 1960,  t. XXII, Paris, Editions sociales, Moscou, in Limon, 1967).   Lénine prendra d'ailleurs conseil  sur cette façon de conduire l'économie socialiste : "Je viens de voir un camarade d'Ivanovo-Vosnessensk  [I-Voznessensk, à 250 km au nord de Moscou, NDA]. Il m'a exposé que c'était là l'essentiel. Le socialisme c'est le recensement" ( Lénine, in Limon, 1967).  

On voit clairement ici des traits habituellement attribués à la philosophie libérale : l'initiative, la prise de responsabilité de la part des individus, qui ne doivent plus attendre d'être gouvernés par des instances placées au-dessus d'eux et qui brident leur liberté. Le passage (temporaire, cela a été évoqué) à un Etat communiste n'est donc pas, en théorie, cette  caricature d'assistanat complet que brosse tous les diabolisateurs du "péril rouge",  où l'Etat demeure une supra-entité totalitaire,  paralysant  les libertés, les initiatives individuelles.  L'immense différence avec le libéralisme, c'est que cette liberté est sous-tendue par une exigence morale élevée, de suprême équité, et non par la loi du plus fort, qui autorise les inégalités les plus extrêmes.  Là encore, on comprend à quel point on confond le projet socialiste ou communiste, en particulier celui de Lénine,  avec la réalité de la société soviétique qui n'a pu, pour les raisons que nous allons patiemment exposer, devenir le reflet de cette haute ambition. L'autre problème, encore plus délicat, est bien sûr la contradiction déjà évoquée entre la noble ambition du projet révolutionnaire bolchevik, qui enthousiasma beaucoup de gens, et sa concrétisation, bien contrariée, comme nous le verrons par la suite. Car, nous le verrons, les propos de Lénine qui viennent d'être cités affirmant que c'est le citoyen lui-même qui dirige l'Etat est on ne peut plus fausse, sinon mensongère, et ce sera un des principaux griefs, une des plus grandes désillusion de la part des anarchistes.  

Le 28 octobre/11 novembre, le Sovnarkom (SNK) promulgue un décret sur la journée de travail de huit heures.  Le 1er / 14 novembre, un décret sur le contrôle ouvrier :

 

Le contrôle ouvrier

 

 

 

 

 

Publié dans la Prava le 3 / 16 novembre, le décret  du 1er / 14 novembre sur le contrôle ouvrier reprend et confirme ce que dit Lénine a propos de la responsabilité et l'autonomie des travailleurs dans son projet écrit une semaine plus tôt  : "Le contrôle ouvrier est exercé par tous les ouvriers et tous les employés de l'entreprise, soit directement si l'entreprise est assez petite pour que ce soit possible, soit par les représentants élus qui doivent être élus immédiatement dans des assemblées générales, avec un procès-verbal des élections et la communication au gouvernement et aux Soviets locaux des députés ouvriers, soldats et paysans du nom des élus"  (Lénine, Projet de règlement sur le contrôle ouvrier, article 2). Livres, documents, matériel, etc. de l'entreprises sont accessibles aux représentants élus, sans exception (op. cité, article 4).  "Les décisions prises par les représentants élus des ouvriers et des employés sont obligatoires pour les propriétaires des entreprises et ne peuvent être abrogées que par les syndicats et par les congrès"  (op. cité, article 5).  Chris Pallis, intellectuel socialiste libertaire, juge durement ces dispositions du projet de Lénine : 

"Et c’est précisément cette possibilité qui allait décider du sort des décisions des « représentants élus des ouvriers et des employés » : les syndicats furent l’instrument privilégié des bolcheviks dans leurs efforts pour détruire le pouvoir autonome des Comités d’usine. Le point 6 du « Projet... » précisait également que « dans toutes les entreprises d’importance nationale », les délégués élus pour exercer le contrôle ouvrier devaient être « responsables devant l’Etat de l’ordre le plus strict, de la discipline et de la protection des biens ». Et l’article 7 donnait de ces « entreprises d’importance nationale » une définition que tout révolutionnaire trouvera désagréablement évocatrice : il s’agit de « toutes les entreprises qui travaillent pour la défense, ainsi que celles qui sont liées d'une façon ou d'une autre à la production de denrées nécessaires à l'existence de la population». En d’autres termes ? pratiquement n’importe quelle entreprise pouvait être déclarée « d’importance nationale » par le nouvel Etat Russe. Les délégués de cette entreprise (élus pour exercer le contrôle ouvrier) devaient désormais rendre compte de leur activité à une autorité supérieure — qu’ils ne contrôlaient pas. Si en outre, les syndicats (déjà passablement bureaucratisés) pouvaient « annuler » les décisions des délégués de la base, où était le pouvoir réel de cette base dans la production ? On a pu voir rapidement, dans la pratique, que la valeur du décret sur le contrôle ouvrier n’était pas très supérieure à celle du papier sur lequel il était écrit."   (Pallis et Morel, 1973). 

Avant d'expliquer les raisons pour  lesquelles Lénine avait posé quelques garde-fous à l'autonomie des comités d'usine, il est bon de dire que, déjà, au moment des faits,  Alexandre Lozovki (Losovski, Lozovskij, de son vrai nom Solomon Abramovitch Dridzo, 1878-1952), juif ukrainien, secrétaire du Conseil central des syndicats russes, pensait au contraire que Lénine avait  donné la part belle aux comités d'usine. Il déposa pour cette raison une déclaration au Vtisk, dans laquelle il exprime une volonté de subordination des travailleurs à des instances supérieures, dont nous verrons par la suite qu'elle sera un des plus grands échecs de la révolution, éloignant de plus en plus les ouvriers de l'autonomie et de la liberté proclamées dans les textes : 

"La pratique des comités d’usines nous a appris que les ouvriers et les patrons arrivent parfois à des compromis qui sont néfastes aux intérêts de l’ensemble du prolétariat. Les intérêts d’une fabrique ou d’une usine peuvent faire oublier les intérêts généraux. C’est pourquoi l’organe inférieur de contrôle doit subordonner son activité aux limites fixées par les instructions du Conseil panrusse du contrôle ouvrier. Il importe de le dire avec une netteté absolue et catégoriquement, afin que les ouvriers de chaque entreprise n’aient pas l’impression que l’entreprise leur appartient." (in Limon, 1967).  Lénine acceptera le projet revu et amendé par la commission, il était donc "loin d'avoir réussi à faire triompher sa conception particulière du contrôle ouvrier"  (op. cité). 

 

S'agissant des organes de contrôle (kontrol', контроль, upravleniye, управление), il nous faut maintenant évoquer un point important à propos de cette gestion ouvrière autonome, que Lénine avait étudié, à savoir le sort réservé aux capitalistes dans la nouvelle économie socialiste. La chose n'est pas du tout simple, car beaucoup d'ouvriers, pendant la révolution, "voient dans les propriétaires des moyens de production et les techniciens à leur service non pas des hommes qui ont aussi les capacités requises pour diriger les entreprises mais uniquement les artisans de l'exploitation de l'homme par l'homme" (Limon, op. cité).  En conséquence, un certain nombre d'organisations ouvrières  ont voulu exercer leurs droits à la fois sur l'usus (le droit d'user des biens, ici l'outil de production), mais aussi le fructus (le droit de jouir des fruits issus de cet usage) du propriétaire, afin que ces droits, qui avaient pour but le profit du capitaliste, soient transférés à la société, au profit cette fois de l'ensemble de la communauté.  Le contrôle de l'usus était particulièrement important pour prévenir des sabotages, et celui du fructus s'exerçait "en vue soit d'une possible réduction des prix, par la limitation des bénéfices, soit de l'étalement d'une imposition fiscale, suivant les décisions du pouvoir central" (Limon, op. cité). Un peu partout en Russie, après la parution du décret  du 1er novembre, presque toutes les organisations ouvrières "se firent un devoir d'établir leurs propres instructions pratiques" (Limon, op. cité). Cette attitude posera beaucoup de problèmes, car la Russie était encore une nation industrielle encore balbutiante. Le pays ne disposait alors pas de beaucoup d'ouvriers très spécialisés et le savoir technique était encore détenu essentiellement par des techniciens, des ingénieurs qui, dans leur très grande majorité, étaient acquis au monde libéral et capitaliste. C'est la raison pour laquelle que Lénine disait que "la première cuisinière ou le premier manœuvre venus" ne sont pas en mesure de participer à l'administration de l'Etat, et sûrement pas pour établir de manière absolue une supériorité de l'intellectuel sur l'ouvrier, puisque Lénine a justement pour but que les plus humbles apprennent  le plus rapidement possible à gérer les affaires de l'Etat : 

"Nous ne sommes pas des utopistes. Nous savons que le premier manœuvre ou la première cuisinière venus ne sont pas sur-le-champ capables de participer à la gestion de l'Etat. Sur ce point, nous sommes d'accord et avec les cadets et avec Brechkovskaïa, et avec Tsérétéli. Mais ce qui sous distingue de ces citoyens, c'est que nous exigeons la rupture immédiate avec le préjugé selon lequel seuls seraient en état de gérer l'Etat, d'accomplir le travail courant, quotidien de direction les fonctionnaires riches ou issus de familles riches. Nous exigeons que l'apprentissage en matière de gestion de l'Etat soit fait par les ouvriers conscients et les soldats, et que l'on commence sans tarder, c'est-à-dire qu'on commence sans tarder à faire participer à cet apprentissage tous les travailleurs, tous les citoyens pauvres." 

 

Lénine, Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir ? écrit le 1er/14 octobre 1917, publié le même mois dans la revue Prosvéchtchénié» n° 1-2.  

 

Le fait de distribuer des rôles organisationnels, régionalement ou nationalement, aux différentes composantes de la classe ouvrière, n'est pas un problème, dit en substance Chris Pallis, mais l'important, pense-t-il,  "c’est qu’un modèle hiérarchique de différenciation fut élaboré et imposé de l'extérieur, par une entité autre que les producteurs eux-mêmes."  (Pallis et Morel, 1973).  Ce faisant, ajoute Pallis, le parti bolchevik utilisa les syndicats pour discipliner les comités d'usine et s'opposer "fermement à toutes les tentatives des Comités pour former leur propre organisation nationale." (op. cité).  Et Pankratova, en bonne disciple bolchevique, de justifier l'action du parti : "A l’époque transitoire il fallait accepter les côtés négatifs du contrôle ouvrier, simple moyen de lutte contre la résistance du Capital. Mais lorsque le pouvoir passa entre les mains du prolétariat [c’est-à-dire entre les mains du Parti, M.B.], la « politique de propriétaire » des Comités d’usine isolés devint antiprolétarienne"   (Pankratova, 1923).   

 

Le projet relatif au contrôle ouvrier ne coïncide donc pas, nous le voyons, à celui envisagé par les travailleurs, et tout particulièrement celui des membres non bolcheviks du Conseil panrusse des comités d'usine, qui rédigèrent un Manuel pratique pour l'exécution du contrôle ouvrier, diffusé dans les faubourgs de Petrograd.  A divers endroits, on n'attendit d'ailleurs pas la promulgation du décret confiscatoire pour nationaliser des entreprises. Certaines organisations patronales (usiniers, fabricants de Petrograd, industriels de Donetz, par exemple)  menaçaient de fermer les entreprises qui introduiraient le contrôle ouvrier et se voyaient sanctionner par les ouvriers d'une éviction pure et simple : "les ouvriers armés, et grisés par leur victoire, n'ont pu être cantonnés dans les limites posées par cette réforme modérée. Partout, ils chassèrent les patrons et se rendirent maîtres des usines" (Arthur Rosenberg, Geschichte des Bolchewismus von Marx bis zur Gegenwart, "Histoire du bolchevisme de Marx à nos jours", 1932).   

 

 

Parfois, les ouvriers faisaient face à des difficultés qui les obligeaient à rappeler les dirigeants qu'ils avaient chassés, à nouer des alliances avec eux, ou pire, à fermer des usines à cause d'un déficit devenu beaucoup trop lourd  (Lozovski, Le Contrôle ouvrier, Petrograd, 1918 ; Edward Hallett Carr, The Bolchevik Revolution 1917-1923,  New York, Macmillan Company, 3 vol. 1951-1953)  :

 

"Presque partout où les comités ouvriers, encouragés par le Manuel, se sont effectivement ingérés dans la gestion formelle des entreprise, nous verrons que cela a donné des résultats catastrophiques (...) On pourrait multiplier les exemples de ces échecs et de ces faux pas qui constituèrent la taxe d'apprentissage payée par les ouvriers russes envers lesquels, à ce titre, le mouvement socialiste international a contracté une dette inestimable." (Limon, 1967).  Dans les industries du nord de la Russie, il se passa bien deux mois et demie, de novembre à février où la situation était proche de l'anarchie (Price, 1921), selon le témoignage de Morgan Philips Price (1885-1976), politicien anglais détaché en Russie (il parlait russe), comme le confirme d'autres observateurs, comme Paul Avrich, revenant sur le décret sur le contrôle ouvrier : "Ce décret eu pour effet de donner du souffle à un syndicalisme dans lequel les travailleurs sur place – plutôt que l’ensemble de l’appareil syndical – contrôlaient les instruments de production, un syndicalisme frisant le chaos total (...)  le contrôle ouvrier s’est transformé en une tentative anarchiste d’atteindre le socialisme dans une entreprise, mais qui a mené en réalité à des affrontements entre les travailleurs mêmes et au refus de partager le combustible, le métal, etc.   (Paul Avrich, The Russians Anarchists : "Les Anarchistes russes", Princeton University Press, 1967).  De cette autonomie anarchiste dans les centres industriels, Trotsky avait un avis défendable rationnellement, et qui pointe un des aspects épineux de la polémique entre  libertaires et partisans d'un Etat centralisé  : 

 

"Le communalisme de Kropotkine, répondit Trotsky en se penchant un peu plus en avant, fonctionnerait dans une société basée uniquement sur l’agriculture et les industries domestiques, mais il n’est pas du tout adapté au contexte de la société industrielle moderne. Le charbon du bassin du Donets est envoyé dans toute la Russie et il est indispensable à tous types d’industries. Vous voyez bien que si la population d’un tel territoire pouvait choisir de faire ce qu’elle voulait de ses mines de charbon, elle pourrait retarder le développement de l’ensemble de la Russie. Dans une société qui a atteint une étape de spécialisation locale de son industrie, l’indépendance totale de chaque localité dans la gestion de ses industries conduirait à des frictions et à des difficultés sans fin. Elle pourrait même mener à la guerre civile. Kropotkine a en tête la Russie telle qu’elle était il y a soixante ans, la Russie de sa jeunesse."  

Edward Alsworth,  A talk with Trotsky ("Conversation avec Léon Trotsky,  Contrôle ouvrier et nationalisation"), article  publié dans The Independent, le 9 mars 1918.  

"Ceux qui pensaient naïvement, comme les petits partis « démocratiques » de la classe moyenne, qu’il était possible par les méthodes parlementaires, par le suffrage, de libérer les ouvriers de l’esclavage salarié et les paysans de l’exploitation du propriétaire terrien devaient apprendre de la révolution russe qu’ils poursuivaient des fantômes. Car les expériences qui ont suivi octobre 1917 ont démontré, comme on peut le faire pour tous les autres pays, que la classe capitaliste, qui a été aveuglée pendant des générations sur le fait de croire qu’elle seule a le droit de gouverner, est plus jalouse de son « droit divin » que n’importe quel roi Stuart. En Russie, elle n’avait pas plus l’intention de se soumettre à la volonté de la majorité « démocratique » d’un parlement, essayant de restreindre son pouvoir monopolistique, qu’un renard ne l’aurait fait de tendre volontairement un piège. La faillite totale du décret bolchevique sur le contrôle ouvrier a montré les espoirs qu’il y avait d’inciter les classes possédantes russes à se suicider volontairement. Et ce qui était vrai de la Russie à l’époque est susceptible de l’être doublement maintenant pour l’Europe occidentale, où le système du capital financier est plus puissamment enraciné. La loi martiale, les organisations secrètes de la Garde Blanche, le financement du sabotage, la politique de démantèlement des organisations syndicales par des hooligans complices de la police – toutes ces méthodes trouvent beaucoup plus de faveur auprès des classes possédantes et de leurs agents que l’obéissance aux résolutions adoptées par les majorités parlementaires « démocratiques ». Et le seul argument qu’ils peuvent entendre, comme le montre l’histoire en Russie des aventures de Kornilov, Kaledine, Dutov et Krasnov, est la dictature de fer des classes ouvrières. Après la Révolution d’Octobre, il n’y avait donc qu’un seul choix pour le prolétariat russe. S’il voulait s’élever au-dessus de l’esclavage salarial, il devait prendre entièrement en main la production industrielle et la distribution commerciale. Pour mener à bien ce sabotage, il fallait éradiquer, briser le pouvoir des classes possédantes, en même temps que les dirigeants cléricaux et techniques, et faire que les banques, qui abreuvent la contre-révolution, soient déclarées propriété publique."

M. Philips-Price,  Capitalist Europe and Socialist Russia , pamphlet de novembre 1918, publié en mai 1919 par le  Parti socialiste britannique (British Socialist Party),  21a Maiden Lane, Strand, London.  

 

 

Lénine avait donc prévu une période indéterminée pendant laquelle la dictature du prolétariat devait accomplir une tâche difficile, celle de faire en sorte d'obliger la bourgeoisie à continuer d'assurer la gestion formelle, technique de l'entreprise, sous le contrôle des ouvriers.  A l'ère du capitalisme, seuls les ouvriers avaient un livret de travail, mais le communisme installé, ce sera au tour des riches, pendant un temps, de le présenter, "faute de quoi, ils ne pourront pas recevoir leur carte de pain et de produits alimentaires en général" (Lénine, Les bolcheviks..., op. cité). Tous ces travailleurs auront "un travail approprié à leurs forces et à leurs habitudes ; nous n'instituerons vraisemblablement que peu à peu l'égalité des salaires dans toute la mesure du possible, laissant pendant la période transitoire un salaire plus élevé aux spécialistes, mais nous les soumettrons au contrôle total des ouvriers, nous obtiendrons la mise en application complète et sans réserve de la règle : « qui ne travaille pas ne mange pas ». Et nous n'inventons pas une forme d'organisation du travail, nous l'empruntons toute faite au capitalisme : banques, cartels, usines modèles, stations expérimentales, académies, etc. ; il nous suffira d'emprunter les meilleurs types d'organisation à l'expérience des pays avancés." (op. cité).  Mais Lénine ne se berce pas d'illusion, les capitalistes "résisteront" et il "faudra briser cette résistance". Comment ?  : "Ce n'est pas dans la confiscation des biens des capitalistes que sera en effet le «nœud» de l'affaire, mais ce sera précisément dans le contrôle national, universel, exercé par les ouvriers sur les capitalistes et sur leurs partisans éventuels. La seule confiscation ne servira à rien, car elle ne comporte aucun élément d'organisation, rien qui contrôle la justesse de la répartition. Nous remplacerons facilement la confiscation par la levée d'un impôt équitable (ne serait-ce qu'aux taux de «Chingarev»), mais à la condition d'exclure toute possibilité de se dérober au contrôle, de cacher la vérité, de tourner la loi. Or, cette possibilité, seul le contrôle ouvrier de l'Etat ouvrier peut l'écarter."  (op. cité).  Dans ce texte, Lénine évoque des dispositions économiques pour établir plus de justice sociale. Mais nous verrons plus loin à quel point son combat contre la richesse deviendra un combat contre les riches eux-mêmes, faisant entrer l'ensemble de ses partisans dans une spirale de violence qui ne servira pas la révolution. 

 

La révolution avait donc besoin du concours des capitalistes eux-mêmes, mais aussi,  comme cela vient d'être évoqué, des structures étatiques qu'ils avaient conçues :  

 

"Le capitalisme a créé des appareils de contrôle sous forme de banques, de cartels, service postal, coopératives de consommation, associations d'employés. Sans les grandes banques, le socialisme serait irréalisable.

Les grandes banques constituent l'«appareil d'Etat » dont nous avons besoin pour réaliser le socialisme et que nous prenons tout prêt au capitalisme ; notre seule tâche est alors de retrancher de cet excellent appareil d'Etat ce qui en fait un monstre capitaliste, de le renforcer encore, de le rendre plus démocratique, plus universel. La quantité se changera en qualité. Une banque d'Etat, unique, vaste parmi les plus vastes, qui aurait des succursales dans chaque canton, auprès de chaque usine, voilà déjà les neuf dixièmes de l'appareil socialiste. Voilà la comptabilité à l'échelle nationale, le contrôle à l'échelle nationale de la production et de la  répartition des produits, quelque chose, pourrions-nous dire, comme la charpente de la société socialiste.

 

Lénine, Les bolcheviks..., op. cité.  

"Le prolétariat ne peut pas «s'emparer» de l'«appareil d'Etat » et «le faire fonctionner». Mais il peut briser tout ce qu'il y a d'oppresseur, de routinier, d'irrémédiablement bourgeois dans l'ancien appareil d'Etat et le remplacer par un nouvel appareil, le sien. Cet appareil, ce sont les Soviets de députés ouvriers, soldats et paysans."   op. cité.  

Le   13 décembre, sont édictées les Instructions générales sur le contrôle ouvrier conformément au décret du 14 novembre, qui seront surnommées le Contre-Manuel.  De nombreux points montrent bien le pouvoir que Lénine et la direction bolchevik entendaient exercer sur l'ensemble de l'économie, et qui ressemblait fort à une mise au pas des comités d'usine, à travers des commissions de contrôle à l'autonomie bien bridée. En effet, celles-ci devaient s'appliquer à une bonne exécution des directives du gouvernement central (5e partie), n'avaient pas le droit de donner des ordres concernant la gestion, la marche et le fonctionnement des entreprises,  qui était du ressort du seul propriétaire (7e partie) ; elles n'avaient non plus  aucun regard sur les problèmes financiers, obligatoirement signalés aux organes du gouvernement central (8e partie) et ne pouvaient en aucun cas ni exproprier ni gérer les entreprises (9e partie).  Cerise sur le gâteau : "La commission de contrôle de chaque entreprise constitue l’organe exécutif de la commission de contrôle de distribution de l’union syndicale professionnelle de la branche d’industrie à laquelle elle appartient et elle est tenue de faire concorder son activité avec les décisions de cette dernière "  (op. cité, in Pallis et Morel, 1973), ce qui est on ne peut plus clair sur la bataille d'influence qui a été invoquée entre syndicats et comités d'usine.  

Lorsqu'en mai 1918, le Congrès panrusse des conseils d’économie nationale se réunit à Moscou, il y a des délégués du Vesenkha, de son glavki et de son tsentry,  des syndicats, mais pas des comités d’usine. La voix des travailleurs était ainsi durablement étouffée, car les comités devenaient de simples branches locales d’une lourde bureaucratie syndicale. Les syndicats étaient subordonnés à l’État, comme convenu lors du premier Congrès panrusse des syndicats. Un délégué anarchiste décrira les syndicats comme des « cadavres vivants » ; un autre évoquera les les comités d’usine comme « des cellules de l’ordre social socialiste à venir, l’ordre sans pouvoir politique » (Rod Jones,  Factory committees in the Russian revolution, The Anarchist Library, 2005)

 

 

Autour des premiers décrets  ( II)

Le 2/15 novembre 1917, le  Conseil des Commissaires du Peuple promulgue la Déclaration des droits des peuples de Russie, pour faire cesser "massacres et pogroms d'un côté, esclavage des peuples de l'autre" et remplacer "cette politique honteuse...par une politique volontaire et honnête d'union des peuples de Russie" (op. cité).  Proclamant "le droit pour les peuples de Russie de disposer d'eux-mêmes", le conseil édicte quatre principes : 

  1. Egalité et souveraineté des peuples de Russie.

  2. Droit des peuples de Russie de disposer d'eux-mêmes, jusqu'à séparation et constitution d’un état indépendant.

  3. Suppression de tous privilèges et limitations, nationaux ou religieux.

  4. Libre développement des minorités nationales et groupes ethnographiques, habitant le territoire russe.

Dans les territoires de la Russie impérialiste entraînés par la Révolution, l'assemblée nationale (rada) de la jeune république d'Ukraine proclame son indépendance le 7 / 20 novembre 1917. Le pays s'était déjà vu accorder son indépendance  le 6 / 19 mars 1917 par le Gouvernement provisoire russe, tout comme la Pologne, qui retrouvera son indépendance en novembre 1918.  La Finlande déclarera l'indépendance, à son tour,  le 6 / 19 décembre, puis ce sera le tour des pays baltes :  Lettonie le 18 novembre, la Lituanie le 16 février 1918 (avant d'être occupée par l'armée russe en décembre et proclamée RSS de Lituanie), et enfin,  l'Estonie le 24 février 1918. Sera aussi déclaré  "le retrait des troupes de la Perse et proclamé la liberté pour l'Arménie de disposer d'elle-même" (cf.  Déclaration des droits du peuple travailleur et exploité).

 

Rappelons seulement le décalage saisissant entre cette politique d'égalité entre les peuples et celle des pays alors férocement colonisateurs, dont la France. 

Le 8/21 novembre, le pouvoir bolchevique institue un monopole d'État sur la publicité, visant à défendre l'indépendance de la presse : "La dépendance des journaux à l’égard de la publicité était dénoncée depuis le début du siècle, dans les milieux socialistes comme dans les milieux conservateurs, comme une dérive de la mission éducative de la presse dénaturée en entreprise de profit. Les publicités pour les remèdes douteux contre les maladies vénériennes ou différents cosmétiques à connotation sexuelle étaient ainsi dénoncées comme les marques d’une pornographie mercantile qui envahissait les colonnes des journaux"   (Guichard, 2008).  

    Le même jour est créé le Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, le  NKVD (Narodniï Komissariat Vnoutrennikh Diel, en cyrilliqueНКВД : Народный Комиссариат внутренних дел), une police chargée de contrôler l'activité des soviets, la bonne application des décrets, et, plus généralement, de maintenir l'ordre public. 

 Le 9/22 novembre, alors que le contrôle ouvrier avait commencé de s'opérer de la part des soviets à la fois sur le Commissariat du Peuple des Postes et Télégraphes et sur l’Amirauté (soviet dissous par décret du 28 novembre), le commissaire du peuple du Ministère des Postes et Télégraphes déclare "qu’aucun soi-disant groupe d’initiative ou comité pour l’administration des Postes et Télégraphes ne peut usurper des fonctions qui sont celles du pouvoir central, et celles qui m’appartiennent en tant que Commissaire du Peuple." (Pallis et Morel, 1973)Sur le sujet, Lénine affirmera : "Le socialisme sans poste, télégraphe et machine est un mot vide de sens" (Lénine, Œuvres, op. cité, t. 27, p. 278)

 

Le  11/24 novembre est promulgué  le décret sur l'abolition des ordres (noblesse, clergé, etc.), des rangs (états, titres, etc.) ainsi que les privilèges qui leur sont liés. 

 I.    

Le  21 novembre /  4 décembre, un décret est prononcé sur le droit du rappel des élus, projet de Lénine du 19 novembre. 

Le 22 novembre / 5 décembre, un décret institue de nouvelles cours de justice, de nouveaux tribunaux fondés sur une décentralisation de l'administration judiciaire, sur la base d'une justice  populaires à laquelle les citoyens étaient appelés à participer "par l’intermédiaire d’assesseurs populaires. Les principes relativement démocratiques qui avaient inspiré ce décret ne furent jamais appliqués à cause de la guerre civile." (Tarkhova, 1996)Cette réforme n'est pas à l'origine de cette justice militaire qui se rendra pendant un temps dans les tribunaux d'exception nés de la guerre civile, "chargés de juger toutes les affaires criminelles sur le front, et notamment les délits relevant de la justice militaire. Ils apparurent spontanément, et souvent à l’initiative de commissaires et de commandants de divisions, mais sans l’accord du pouvoir central." (Tarkhova, 1996). En effet, des tribunaux révolutionnaires, élus par les soviets, étaient prévus par ce décret, pour lutter contre les spéculateurs et autres contre-révolutionnaires agissant pour saper la révolution. Le Sovnarkom par décret du 4 mai 1918, puis le Commissariat du peuple à la guerre ordonna, par décret du 23 juillet 1918, interdiront la création de tribunaux spéciaux dépendant d'administrations particulières : armée, marine, transport, par exemple   (Tarkhova, 1996) Bien entendu, la réalité dans les zones de conflit, nous le verrons, ne reflétait pas forcément  les exigences de la législation, et nous verrons plus tard comment la justice militaire naviguera entre légalité et illégalité, efficience et incompétence.   

Le 5/18 décembre, est créé par décret le Conseil suprême de l'économie nationale ou Vesenkha (Высший Совет Народного Хозяйства, ВСНX, Vysschi soviet narodnogo khoziaïstva, VSNKh), Comité exécutif dont les administrations spéciales, les glavki (sing : glavk : "division") et autres tsentry ("centres") supervisent la production et l'approvisionnement du pays, appuyés par des organes régionaux, les Conseils locaux de l’économie nationale ou sovnarkhozes (Sovnarkhozy  : Sovety Narodnogo Khozyaistva). Derrière son premier président, Nikolaï Ossinski (1887-1938), de 1917 à 1918,  on trouvera un organe de direction où figurent  Y. Larine, V.Milioutine, Grigory Iakovlevich Sokolnikov (1888-1939, de son vrai nom Hirsh Yankélévitch Brilliant)  .  C'est le même Larine qui avait pourtant défendu les comités d'usine, à la 2e Conférence des comités d'usine, quand "il ne s’agissait plus de considérer les comités d’usine comme une institution chargée d’assurer aux travailleurs des garanties et des droits que la révolution avait permis de conquérir. Le contrôle ouvrier dans l’usine se métamorphosait en un contre-pouvoir collectif qui visait à la gestion de l’économie toute entière."  (Ferro, 1976)  

Le 7 / 20 décembre,  création de la Tcheka (Vtcheka, Vétchéka : Чека, ЧК, VChK), forme abrégée de la "Commission extraordinaire panrusse de lutte contre le sabotage et la contre-révolution : Всероссийская чрезвычайная комиссия по борьбе с контрреволюцией и саботажем (Vserossiyskaya chrezvychaynaya komissiya po bor'be s kontrrevolyutsiyey i sabotazhem), avec à sa tête Feliks Dzerjinski.  Après le déménagement du gouvernement à Moscou, le 9 mars suivant, la Tcheka et ses deux mille fonctionnaires s'installent dans un immense bâtiment occupé auparavant par des compagnies d'assurance, sur Bolchaïa Loubianka (rue Grande-Loubianka).  Ses effectifs se monteront à 12 000 hommes en juin, lors de la première conférence panrusse des Tchekas, puis 30 000 en décembre, et culmineront à 280 000 au début de 1921.  La décision fut prise le même jour de scinder la Tcheka en trois départements : un pour d'Information, un autre pour l'Organisation et un dernier pour l'Opération (Werth, 2001)L'état de l'opinion était une de ses priorités au début de sa création, comme du temps de l'Okhrana tsariste,  et même pendant la période du gouvernement provisoire, où la censure militaire avait été soigneusement conservée, tout comme les rapports sur le moral des troupes.  

Le 14/27 décembre, Lénine prononce un Discours sur la nationalisation des banques, suivi du décret qui s'y rapporte. Le même jour, ce sont 81 entreprises qui sont nationalisées. Dans le même temps, sont annulées "unilatéralement les dettes de l'Etat se montant à environ 60 milliards de roubles, dont 12 contractées à l'étranger". (Sumpf, 2017 : 439).  Plusieurs lois de nationalisations se succédèrent jusqu'au 29 février 1920 "qui étendit l'expropriation à toutes les entreprises industrielles et commerciales employant plus de dix salariés"  (Focsaneanu Lazar, 1953).  

Le  18 / 31  décembre 1917,  un décret établit l'égalité absolue entre époux, le consentement des deux parties pour le mariage, abolit la différence entre enfants légitimes et illégitimes, puis le lendemain, un deuxième décret complète la disposition en libéralisant le divorce, que seule l'Eglise pouvait prononcer sous le tsarisme, exceptionnellement, mais qui était devenu une peu plus fréquent au début du XXe siècle, aussi bien dans la haute société que chez les roturiers (rasnotchintsy, raznotchintsy)   :     " En 1912, on en recensait 3 532 et en 1913, 5 000 (soit 0,03 pour 1 000 habitants)... Les paysans qui à bien des égards demeuraient en dehors des lois se passaient de ces coûteuses formalités et avaient recours à l'assemblée du mir, ou encore aux tribunaux de volost ou baillage à qui la loi conférait le pouvoir de punir les maris brutaux. Mais les mœurs des campagnes étaient trop favorables à l'autorité maritale, et les femmes trop fréquemment battues par les moujiks, pour que les « juges » libèrent de la tyrannie conjugale celles qui étaient maltraitées. Les filles à marier devaient accepter sans broncher le mari que d'autres avaient choisi pour elles. Ce n'était pas l'amour qui décidait les unions mais les intérêts familiaux, à moins que ce ne soit un ordre du « barine », maître de ses serfs. La jeune femme épousait en même temps sa belle famille et devait se plier à la fois à l'autorité de son époux et de ses beaux-parents."   (Yver-Jalu,, 1981).   L'égalité des droits inquiète souvent les gens de la campagne, et au printemps 1918, ils s'en ouvrent à Gorki, : "Ils reconnaissent leur dette à l’égard du travail féminin après des années de guerre mais se demandent si cette révolution ne va pas conduire à la destruction des familles, donc à la ruine des exploitations.  Les paysannes elles-mêmes redoutent que cette libération ne coïncide avec un recul définitif de la moralité et de la religion, et même de la civilisation villageoise. En ce sens, elles lisent bien les déclarations des bolcheviks, qui ne désirent rien tant qu’annihiler le village du passé. L’hostilité des villageoises s’accroît avec les premières promesses non tenues (faute de moyens) sur le plan de l’assistance sociale (en particulier la création de crèches). Les veuves pâtissent de l’absence de soutien et se voient petit à petit privées de leurs terres, alors qu’elles s’efforcent justement de survivre en cultivant leur propre lopin. La pression des hommes est plus forte que le soutien irrégulier du nouveau régime."  (Sumpf, 2017).  

 
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« Quant aux saboteurs, nous les briserons »

 

Le 12 / 25 novembre 1917, ont lieu les élections prévues de longue date pour l'Assemblée Constituante, avec une participation très forte pour l'époque (60 % du corps électoral) et qui donnent une large place aux sociaux-révolutionnaires (SR) :  

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                                           dans le sens horaire : 

 

 

Pour Lénine l'assemblée constituante "élue sur des listes dressées avant la Révolution d'Octobre, était l'expression de l'ancien rapport des forces politiques, datant de l'époque où les conciliateurs et les cadets étaient au pouvoir. En votant alors pour les candidats du parti socialiste-révolutionnaire, le peuple ne pouvait pas choisir entre les socialistes-révolutionnaires de droite, partisans de la bourgeoisie, et les socialistes-révolutionnaires de gauche, partisans du socialisme. Ainsi, cette Assemblée constituante qui devait être le couronnement de la république parlementaire bourgeoise, ne pouvait que se mettre en travers de la voie de la Révolution d'Octobre et du pouvoir des Soviets."  (Lénine, Projet de décret sur la dissolution de l'Assemblée constituante, 6 / 19 janvier 1918, paru le 7 janvier dans les Izvestia du « Comité exécutif central », N°5).   Un peu plus tard, il publiera un texte en 19 points pour démontrer  la pertinence de cette décision (Lénine, Thèses sur l'Assemblée constituante, écrit le 12/25 décrmbre, paru dans le n° 213 de la Pravda, le 13/26 décembre).   Le 6 /19 janvier, il prononce  devant le Comité Exécutif son Discours sur la dissolution de l'Assemblée constituante  (Pravda, N° 6,  9 /22  janvier 1918) :   

"Le peuple voulait convoquer l'Assemblée constituante, nous l'avons convoquée. Mais il a tout de suite senti ce qu'elle était, la fameuse Assemblée constituante. Et aujourd'hui, nous avons exécuté la volonté du peuple, volonté qui proclame : tout le pouvoir aux Soviets. Quant aux saboteurs, nous les briserons. Quand je suis passé de la vie bouillonnante de Smolny au Palais de Tauride j'ai eu l'impression de me trouver parmi des cadavres et des momies desséchées. Usant de tous les moyens existants pour lutter contre le socialisme, recourant à la violence, au sabotage, ces hommes ont transformé jusqu'à la grande fierté de l'humanité - la connaissance - en un instrument d'exploitation du peuple travailleur ; et bien que, par ce moyen, ils aient quelque peu entravé la marche vers la révolution socialiste, ils n'ont cependant pas réussi à saper celle-ci et ils n'y réussiront jamais. Car, doués d'une grande puissance, les Soviets ont commencé à détruire les fondements périmés du régime bourgeois, non pas comme de grands seigneurs, mais à la manière des prolétaires, des paysans" (op. cité)

L'assemblée constituante sera bien ouverte le jour prévu, le 5 / 18 janvier 1918, mais après une dizaine d'heures de délibération, la garde du palais de Tauride, avec à sa tête l’anarchiste Anatoli Jelezniakov (1895-1919, mort au combat avec l'Armée rouge)  fait évacuer  les parlementaires.  Son frère, Nikokaï J. (1896-1919) est un matelot anarchiste qui se réfugiera en Ukraine pour échapper à la Tchéka. Il semble évident que les bolcheviks, qui ont laissé courir les élections, auraient accepté une assemblée qui leur aurait été largement favorable, à la différence des anarchistes, qui ont été très clairs à son sujet :

"Il est notoire que nous, les anarchistes, renions l’Assemblée Constituante, l’estimant non seulement inutile, mais franchement nuisible à la cause de la Révolution. (...)   Nous estimons, en effet, qu’en période de Révolution Sociale, ce qui importe aux travailleurs c’est qu’ils puissent organiser la vie nouvelle eux-mêmes, par en bas, et à l’aide de leurs organismes économiques immédiats, et non par en haut, au moyen d’un centre politique autoritaire. Nous rejetons l’Assemblée Constituante, car nous mettons à sa place une tout autre institution " constituante " un organisme de travail, unifié par en bas, d’une façon naturelle."

Goloss Trouda, Editorial du N°21,  2/15 décembre 1917, in Voline, La Révolution inconnue, 1917-1921, écrit en français et publié de manière posthume par Les Amis de Voline, en 1947.

Voline affirmera par ailleurs que  l'action de Jelezniakov fut une action d'initiative exclusivement  anarchiste, et que les bolcheviks en ont ensuite recueilli les fruits : "Le gouvernement bolcheviste mit à profit cet incident pour occuper militairement le siège de la Constituante et publier, le lendemain, le décret de dissolution. (...)  Comme dans maintes autres circonstances, les bolcheviks s’efforcent depuis longtemps, de défigurer les faits. Ils affirment, dans leur presse que Jélezniakoff était devenu - ou même fut toujours - bolchevik . On comprend que le contraire les gêne. Au moment de la mort de Jélezniakoff (il fut mortellement blessé lors d’un combat contre les " blancs " dans le Midi), les bolcheviks ont raconté dans une note, parue dans les Izvestia, que Jélezniakoff sur son lit de mort aurait déclaré être d’accord avec le bolchevisme. Depuis, ils disent carrément qu’il a toujours été bolchevik. Tout cela est faux. L’auteur de ces lignes et d’autres camarades d’idées ont connu Jélezniakoff intimement . En quittant Pétrograd pour le front, prenant congé de moi et sachant qu’en tant qu’anarchiste il pouvait s’attendre à tout de la part des bolcheviks, il me déclara textuellement ceci : " Quoi qu’il advienne et quoi qu’on puisse raconter sur moi, sache bien que je suis anarchiste que je me battrai comme tel et que si tel est mon sort, je mourrai en anarchiste . " Et il me légua le devoir de démolir le cas échéant les mensonges bolchevistes. J’accomplis ici ce devoir  (Voline, op. cité). 

 
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  blancs     :    On trouve déjà une distinction entre Rouges et Blancs en 1905, en Finlande, quand les révolutionnaires, pendant une grève générale, fin octobre, créent une "garde rouge" (puis, plus tard, une armée rouge,  Красная армия, Krasnaya armiya), qui voit aussitôt se former contre elle la "garde blanche" (Белая Гвардия, belaya gvardiya),  avant  que ne se forment des armées blanches (Бе́лая а́рмия / Belaya armiya).  Les deux milices s'affrontant pour la première fois en 1906 à Helsinki, Cette expression ne sera pas pour autant d'un usage systématique. Il commencera de désigner les deux parties en conflit dans la guerre civile finlandaise (janvier à mai 1918) mais aussi, progressivement, dans d'autres régions qui entreront dans la guerre : Don, Oural, Crimée, Ukraine, etc.  (Venner, 2017).

   

Pour le rouge, c'est simple, il est la couleur symbole du drapeau du mouvement ouvrier (emprunté aux révolutionnaires de 1789), depuis le milieu du XIXe siècle (Marie, 2017), et symboliquement, depuis que Plekhanov le déploie, le 6 décembre 1876 sur le parvis de la cathédrale de Kazan. Pour le blanc, attaché aux valeurs contre-révolutionnaires, anticommunistes,  tsaristes et/ou bourgeoises, il n'y a pas d'explication certaine : Il y a une bande blanche, par exemple, dans le drapeau tricolore de la Russie tsariste (qui rappelle par ailleurs le blanc des fidèles monarchistes Vendéens). Il pourrait y avoir aussi une idée de pureté  : "Le blanc est pour les adversaires des bolcheviks le symbole même de la Russie d’hier qu’ils veulent restaurer. Ainsi, une caricature diffusée par leurs services de propagande montre une jeune fille en robe blanche, symbole virginal de la Russie, étendue ligotée aux pieds de Karl Marx. Dressé au-dessus d’elle, Trotsky, en tablier de boucher, brandit un coutelas qu’il va plonger dans son sein palpitant. Six bolcheviks juifs entourent à sa droite l’ordonnateur de ce véritable crime rituel"  (Jean-Jacques Marie, Les Russes blancs, article du Journal En attendant Nadeau, 4 août 2021).  

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             Bourgeois menacé par un bolchevik, tenant une bannière électorale avec le numéro 5, correspondant au                                      numéro attribué aux bolcheviques dans les listes électorales à l'Assemblée constituante.     

 

 

        Collection de dessins d'enfants, des garçons de 7 à 13 ans, exécutés librement chez eux sous la Révolution russe,  réunie par leur professeur de dessin, Vassili Voronov, et offerte en 1919 au Musée                                                                historique russe de Moscou.                 

 

 

Le 28 novembre / 11 décembre,  Lénine rédige un Décret sur l'arrestation des chefs de la guerre civile contre la révolution, (paru le lendemain dans la Pravda n° 23 et les  Izvestia du Comité exécutif central, n° 239) visant à exercer "une surveillance spéciale sur le parti cadet, en raison de sa participation à la guerre civile menée contre la révolution par Kornilov et Kalédine" (op. cité),  décision en droite ligne de la logique révolutionnaire radicale promue par les idées marxistes sur la dictature du prolétariat, mais pas rigoureusement en exécution de "la volonté du peuple", comme l'affirme Lénine (cf. plus haut). En effet, cette prétention est sans doute une des plus importantes problématiques de la prise autoritaire du pouvoir bolchevik à un moment encore précoce et fragile d'une vie démocratique que  beaucoup de russes (et de non russes) découvrent pas à pas et qui s'exprime encore de manière chaotique et très diverse, en témoigne justement l'engouement notable de toute  la population lors des élections de l'Assemblée Constituante. Cela ne signifie pas, sur le fond, que Lénine a tort et que le peuple a raison. Il paraît évident que tout ce que dit formellement Lénine sur le prolongement du réformisme bourgeois au travers de la Constituante est on ne peut plus vrai. D'ailleurs, les anarchistes sont tout autant hostiles au sovnarkom qu'à l'Assemblée constituante, nous l'avons vu, considérant que le pouvoir doit s'incarner dans le congrès des soviets.  Mais le souci n'est-il pas que Lénine est en train de forcer l'histoire ?, ce qui nous ramène à la théorie marxiste de l'étape de la révolution bourgeoise par-dessus laquelle Lénine a voulu sauter. Pour le dire autrement, Lénine n'est-il pas alors, en train de forcer un peuple à adhérer à un projet pour lequel, dans son ensemble, il n'est pas du tout prêt  et dont il n'a encore pas du tout les moyens de le réaliser ?  Comment le serait-il quand, dans un pays comme la France en 2022, considérablement plus riche, moderne et organisé,  cette ambition d'équité sociale (du moins en théorie) est encore vue comme utopique par une large partie des "masses", tout aussi manipulées, influencées par les idéologies dominantes à la fois par leur propagande, nous le verrons, que par leurs efforts constants de les empêcher d'accéder à une réflexion ouverte et profonde sur les problèmes du monde ?  

           Kalédine     :    Ataman (chef politique et militaire) des Cosaques du Don, Alexeï Maximovitch Kaledine (1861-1918) avait été démis de ses fonctions et devait être jugé par les bolcheviks pour sa participation au soulèvement de Kornilov.  Faute de troupes, il ne peut se joindre aux Blancs et à  leur "armée des volontaires" réunie par Mikhaïl Vassilievitch Alekséïev (Alexeïev, 1857-1918)  et  Kornilov,  qui se retire dans le Kouban face à l'avancée de l'Armée rouge, et Kalédine se donne la mort le 30 janvier 1918. Le général Alexeiev prend Rostov-sur-le-Don et  Alexandre Doutov (1879-1921), ataman des cosaques d’Orenbourg, au sud de l’Oural, crée un comité de salut public avec les S-R de droite.

Entre le 24 et 27 décembre 1917, Lénine écrit un texte encore plus intéressant du point de vue de la critique du léninisme, Comment organiser l'émulationComme dans différents textes de Lénine opposant capitalisme et socialisme, il y a d'un côté la critique d'un système déshumanisant opposé à un système de progrès civilisationnel, qui formule à sa manière beaucoup de ce que l'on connaît de la domination des puissants dans l'histoire, et de l'autre, le choix politique, radical, fait par Lénine et les bolcheviks dans le but d'en finir avec l'injustice sociale. Si les dossiers traités ici confirment largement la pertinence de la critique en partie marxiste de Lénine, le débat ne peut être que largement ouvert quant à la solution proposée par les bolcheviques.

 

Face à un capitalisme dont "la concurrence signifie l'écrasement incroyablement féroce de l'esprit d'entreprise, de l'énergie, des initiatives hardies de la masse de la population, de son immense majorité, des quatre-vingt-dix-neuf pour cent des travailleurs" qui substitue "à l'émulation l'escroquerie financière, le népotisme, la soumission servile à l'égard des maîtres du régime" (Lénine, op. cité),  Lénine affirme que " le socialisme crée au contraire pour la première fois la possibilité de la stimuler réellement sur une vaste échelle, d'une façon véritablement massive, d'ouvrir à la majorité des travailleurs un champ d'action où ils pourraient faire leurs preuves, déployer leurs facultés, révéler leurs talents, qui sont une source intarissable et intacte dans le peuple, et que le capitalisme écrasait, étouffait, broyait par milliers et par millions.(Lénine, Comment... op. cité), Comme dans bien d'autres moments  historiques , il y a un fossé entre les belles construction théoriques, et le socialisme (ou prétendu tel)  en acte.  Avec l'évolution du contrôle ouvrier, nous l'avons vu, nous avons déjà un aperçu de la forme de pouvoir vertical, hiérarchisé  que dessine la conduite politique du parti et âprement critiquée depuis longtemps, ce la a été dit, en particulier par Rosa Luxembourg, et encore plus par les anarchistes, nous le verrons.   Par ailleurs, Lénine base une grande partie de son combat non pas contre l'inégalité des richesses proprement dite, mais contre la personne des riches eux-mêmes. S'il n'appelle pas directement au meurtre, il criminalise à ce point ses ennemis qu'il est difficile de ne pas partager le point de vue selon lequel il "prépare le meurtre en déshumanisant les victimes"  (Werth, 2009).   Comment peut-on croire que ceux qui écouteront son message se contenteront  "au minimum de brider le capitaliste" par le contrôle ouvrier, sinon le "chasser" de sa fabrique, "déloger" le grand propriétaire, que le peuple se contentera d'attendre "la moindre infraction aux règles et aux lois de la société socialiste" avant de "sévir implacablement",  quand quelques lignes plus loin  on donne pour consigne "l'écrasement militaire, implacable, des esclavagistes d'hier (les capitalistes) et de la meute de leurs laquais, ces messieurs les intellectuels bourgeois" ?  Ou encore : "Pas de quartier pour ces ennemis du peuple, ces ennemis du socialisme, ces ennemis des travailleurs. Guerre à mort aux riches et à leurs pique-assiette, les intellectuels bourgeois ; guerre aux filous, aux fainéants et aux voyous."    (Lénine, Comment... op. cité), 

"Des milliers de formes et de procédés pratiques de recensement et de contrôle visant les riches, les filous et les parasites doivent être mis au point et éprouvés pratiquement par les communes elles-mêmes, par les petites cellules à la campagne et à la ville. La diversité est ici un gage de vitalité, une promesse de succès dans la poursuite d'un même but unique : débarrasser la terre russe de tous les insectes nuisibles, des puces (les filous), des punaises (les riches) et ainsi de suite. Ici, on mettra en prison une dizaine de riches, une douzaine de filous, une demi-douzaine d'ouvriers qui tirent au flanc (à la manière de voyous, comme le font de nombreux typographes à Pétrograd, surtout dans les imprimeries des partis). Là, on les enverra nettoyer les latrines. Ailleurs, on les munira, au sortir du cachot, d'une carte jaune afin que le peuple entier puisse surveiller ces gens malfaisants jusqu'à ce qu'ils se soient corrigés. Ou encore, on fusillera sur place un individu sur dix coupables de parasitisme. Enfin, on imaginera des combinaisons de divers moyens et, par exemple, à l'aide de la libération conditionnelle, on obtiendra le prompt amendement des éléments parmi les riches, les intellectuels bourgeois, les filous et les voyous susceptibles de s'amender. Plus l'expérience générale sera variée, meilleure et plus riche elle sera ; et plus les progrès du socialisme seront sûrs et rapides, plus facilement la pratique - car elle seule peut le faire - élaborera les meilleurs procédés et moyens de lutte."   (Lénine, Comment... op. cité), 

 

La mission de justice, ici, de redistribution de la richesse produite, disparaît au profit d'une haine aveugle contre le riche lui-même, au point où le "recenser", le "soumettre à une surveillance sans faiblesse, a plus d'importance qu'une douzaine d'excellentes dissertations sur le socialisme" (Lénine, Comment..., op. cité).  Par ailleurs, Lénine déshumanise les riches pour faire qu'on ne puisse plus attacher aux "ennemis du socialisme" la moindre dignité, la moindre émotion ou empathie humaines, ils ne sont que "parasites endurcis" (comme leurs "valets"), "déchets de l'humanité", "membres irrémédiablement pourris et gangrenés, cette infection, cette peste, cette plaie que le capitalisme a légués au socialisme.". Ainsi, en associant  les riches aux "voyous", "filous" et autres "fainéants" de la société, l'auteur réduit les privilégiés à n'être, par essence,  que des criminels, sans jamais exposer, ni ici ni ailleurs, l'ensemble des déterminations sociales qui conditionnent les mentalités des dominants (éducation, idéologie ambiante, etc.)  ce qui permet de faire du riche un pur objet de haine, sans que ce qui touche à son humanité puisse être un frein à la détestation.   

Et ici encore, Lénine appelle les travailleurs à se rendre libres, de s'emparer eux-mêmes de leur destinée :

"Entreprenez vous-mêmes le recensement et le contrôle de la production et de la répartition des produits ! "

"La Commune de Paris a fourni un grand exemple d'initiative, d'indépendance, de liberté de mouvement, d'élan vigoureux parti d'en bas, le tout allié à un centralisme librement consenti, étranger à la routine."  (Lénine, Comment..., op. cité).

Parmi les premières mesures découlant de la lute contre les riches,  celle qui touche au ravitaillement, en plein moment de disette, est significative de ce qu'on vient de dire sur la contradiction autorité - anarchie. Le 14 / 27 janvier,  Lénine reproche une nouvelle fois aux ouvriers et aux soldats de Petrograd de tout attendre du pouvoir : "Les ouvriers et les soldats de Pétrograd doivent comprendre que personne, en dehors d'eux-mêmes, ne leur viendra en aide. Les abus sont évidents, la spéculation est monstrueuse, mais qu'ont fait les soldats et les ouvriers, au sein des masses, pour la combattre ?"  (Lénine, Conférence du présidium du Soviet de Pétrograd avec les représentants des organes du ravitaillement, 14/ 27 janvier 1918).  Comme pendant la révolution française, Lénine appelle à la "terreur contre les spéculateurs... tant que nous ne les fusillerons pas sur place, nous n'arriverons à rien. En outre, les pillards devront être également traités avec rigueur, c'est-à-dire fusillés sur place.(op. cité).   Par ailleurs, les "éléments cossus de la population doivent être privés de pain pendant trois jours, car ils ont des réserves de pain et d'autres denrées et peuvent se ravitailler au prix fort chez les spéculateurs.(op. cité).   Nul ne peut prétendre, a posteriori,  avoir la solution idéale en une telle situation, pour nourrir une population au bord de la famine, comme nous ne devons pas oublier non plus la période historique concernée, où la violence fait toujours partie intégrante de la notion de justice, nous l'avons largement évoqué pour le tsarisme et la bourgeoisie russes. Nous ne pouvons donc pas nous permettre de juger aisément de telles décisions radicales des révolutionnaires français ou russes du fond d'un fauteuil moelleux du XXIe siècle, dans un pays où on peut être horrifié à la vue de la chemise arrachée d'un président-directeur-général ou de l'entartement d'une éminence publique. 

Suite à un attentat par balles qui blessa Lénine le 1er/14 janvier 1918, Moïsseï Solomonovitch Ouritski (1873-1918), chef  de la Tcheka dans la section de Petrograd, déclare l'état de siège trois jours plus tard.  Parmi les nombreux ennemis des bolcheviks, il faut citer  l'Eglise orthodoxe, dont le dernier patriarche, Tikhon, métropolite de Moscou (Vassili Ivanovitch Bellavine, 1865-1925), qui se dresse violemment contre les "rebuts du genre humain au pouvoir, engagés,  dans une entreprise réellement satanique".  (Tserkovnie Viedomosti, n° 2, pp. 11-12 : Cahiers du mouvement ouvrier, n° 13, avril 2001, pp. 25-26). 

 

Le 5 janvier se tiennent des manifestations pacifiques pour soutenir la tenue de l'assemblée constituante, qui sont sévèrement réprimées par le gouvernement bolchevique par des fusillades et font des dizaines de morts : 

"Un membre du Comité central du PSR, E.S. Berg, qui a participé à la manifestation de Petrograd, et plus tard au procès des S-R en 1922, se souvient : « Je suis ouvrier. Et lors de la manifestation pour la défense de l’Assemblée constituante, j’ai participé. Le Comité de Petrograd a déclaré une manifestation pacifique et le Comité lui-même, moi y compris, sommes allés sans armes à la tête du cortège, du côté de Petrograd. Sur le chemin, à l’angle de Liteiny et Furstadt, la route était bloquée par une barrage militaire. Nous avons entamé des négociations avec les soldats pour obtenir un laissez-passer pour le palais de Tauride. On nous a répondu par des balles. C'est là qu'a été tué Logvinov - un paysan, membre du Comité exécutif du Conseil des députés paysans - qui marchait avec une bannière. Il a été tué par une balle explosive qui a emporté la moitié de son crâne.  (...) Gorbatchevskaïa, un ancien employé du parti, y a également été tué. D’autres cortèges ont été fusillés ailleurs. 6 ouvriers de l’usine Marcus ont été aussi tués, comme d'autres travailleurs de l’usine Obukhov. Le 9 janvier, j’ai participé aux funérailles. Il n'y avait que huit cercueils, parce que les autres victimes ne nous ont pas été rendus par les autorités, et parmi eux il y avait trois S.-R., deux S.-D. et trois non affiliés, et presque tous étaient ouvriers. Voici la vérité sur cette manifestation. Il a été pourtant dit qu’il s’agissait d’une manifestation de fonctionnaires, d’étudiants, de la bourgeoisie et qu’il n’y se trouvait pas de travailleurs. Alors pourquoi n’y a-t-il pas un seul fonctionnaire, pas un seul bourgeois parmi ceux qui ont été tués, que tous soient ouvriers ou socialistes ? [...] La manifestation ne s’est pas dispersée, elle a été abattue. Et c’est vous qui avez tiré sur une manifestation ouvrière pacifique qui défendait l’Assemblée constituante ! »

ROSSPEN (Rossiiskaya politicheskaya entsiklopediya / Encyclopédie politique russe), 2000 ; Documents du Parti des socialistes révolutionnaires,  en 3 vol./ T.3. Ch. Octobre 1917 - 1925  ; Documents des archives du PSR,  recueils, notes et essai sur l’histoire du parti dans la période post-révolutionnaire par Mark Jansen, Amsterdam. 1989. 

Un autre témoignage va dans le même sens,  celui de D. N Bogdanov du 29 janvier 1918 : 

"Moi, en tant que participant à la manifestation du le 9 janvier 1905, je dois déclarer le fait que je n'ai pas vu de répressions aussi cruelles que celles faites par nos prétendus « camarades », qui osent encore s'appeler ainsi, et en conclusion, je dois dire qu'après cette fusillade et cette sauvagerie que les gardes rouges et les marins ont produit contre nos camarades, et encore après, quand ils ont commencé d'arracher les bannières, casser des poteaux, puis à les brûler sur le bûcher, je ne comprenais plus dans quel pays j'étais, si j'étais encore dans un pays socialiste ou dans un pays de  sauvages :  tout ce que les satrapes de Nikolaïev n'ont pas pu faire, les compagnons de Lénine l'avaient fait, désormais." 

GARF*. F.1810. Op.1. D.514. L.79-80

*Archives d’État de la Fédération de Russie : Gosudarstvennyi Arkhiv Rossiiskoi Federatsii (GARF)

De son côté, Vladimir Dmitrievitch Bonch-Bruevich (Bontch-Bruevitch, B. Brouïevitch, Bruyevich, 1873 - 1955), directeur des affaires du Conseil des Commissaires du Peuple, affirme lui que les ordres étaient pourtant clairs de renvoyer les désarmés, de désarmer et d'arrêter le plus pacifiquement possible, et de ne répondre fermement par le feu que contre une résistance armée. Il ne suffit pas de dire, comme le fait Alexander Rabinowitch, d'expliquer le chaos organisationnel, l'inexpérience de certaines troupes ou le commandement erratique pour exonérer le gouvernement bolchevique (A. Rabinowitch, The Bolsheviks in Power – The First Year of Soviet Rule in Petrograd, Bloomington and Indiana University Press, 2007).  Il paraît clair que ce qui s'est produit n'est pas une politique de terreur délibérée, Lénine n'a jamais fait tirer sur des manifestants, mais a-t-il pris la mesure du malheur des familles ? a t-il écrit ou dit quoi que ce soit en ce sens ?  Lui et l'ensemble du gouvernement bolchevique ne s'en est jamais ému ? Je ne sache pas qu'il existe une quelconque preuve de mea culpa, de regret ou de témoignage de compassion des dirigeants bolcheviks dans cette dramatique affaire, qui est un des tout premiers moments de vérité du bolchevisme en acte, loin de toutes les envolées lyriques et enthousiasmantes de leur leader.  Tout en disant cela, nous devons rappeler un autre travail important, beaucoup plus ancien, de Rabinowitch, qui montre "le parti bolchevik comme une institution fortement démocratique où une multiplicité de voix dissonantes se font entendre : au sein des directions, les lignes sont débattues et négociées et les différentes organisations du parti bolchevik jouissent d’une grande autonomie. De plus, Rabinowitch présente dans cet ouvrage une histoire de la révolution « par en bas ». Il insiste sur le fait que les masses, principalement composées d’ouvriers et de militaires, n’ont pas été manipulées par une « agitprop » efficace mais qu’au contraire c’est la « relation vitale » entre leurs aspirations et le programme du parti qui a permis le succès de la révolution."  (Vey,  2016). Nous avons plusieurs fois dans ces lignes montré les aspects  démocratiques du comportement politique de Lénine, et mettre celui-ci en parallèle avec d'autres traits, moins, voir beaucoup moins positifs, permet d'aborder de manière plus objective (mais aussi plus complexe et plus difficile)  la délicate question léniniste, qu'on a trop souvent  tendance à caricaturer, nous l'avons vu, surtout sous un angle stalinien.  

Deux jours après la manifestation, le 7 janvier 1918, étaient emprisonnés, dans la forteresse Pierre et Paul, Andreï Ivanovitch Shingarev (Shingaryov, 1869-1918) et Fiodor Fiodorovitch Kokoshkine (1871-1918), deux dirigeants du parti cadet, avant d'être transférés à l'hôpital Mariinsky (Mariinskaya),  gravement malades de la tuberculose. La nuit même, ils étaient assassinés par un groupe de marins baltes, avec la connivence de la garde rouge bolchevique et du commandant de l'hôpital, Stefan Basov, qui sera traduit en justice et condamné (Orlando Figes, People's tragedy, : Russian Revolution, 1891-1924,  Jonathan Cape, 1996).  Là encore, comme dans beaucoup de massacres qui suivront des gardes rouges ou de leurs partisans, le crime n'est pas imputable directement à Lénine, mais le chef des bolcheviks, en aiguillonnant ses partisans depuis des mois, en réitérant ses appels à la violence, nous l'avons vu plus haut,  contre tous ceux qu'il a désigné comme ennemis de la révolution, porte bien évidemment une lourde part de responsabilité.

Le 10 janvier se réunissent les deux mille participants au IIIe Congrès panrusse des soviets, adopte une Déclaration des droits du peuple travailleur et exploité, qui, pour "assurer la plénitude du pouvoir aux masses laborieuses et éliminer toute possibilité de restauration du pouvoir des exploiteurs" décrète "l'armement des travailleurs, la formation d'une Armée Rouge socialiste des ouvriers et des paysans et le désarmement complet des classes possédantes".  Ce texte avait été proposé à l'Assemblée Constituante la veille de son ouverture, mais celle-ci avait refusé d'en prendre compte : c'est sans doute une des raisons de l'intervention musclée du pouvoir bolchevique  à son encontre.

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Le 12 / 25 janvier,  le IIIe Congrès panrusse des soviets proclame la République Socialiste Fédérative Soviétique de Russie (RSFSR : Rossiïskaïa Sovietskaïa Federativnaïa Sotsialistitcheskaïa Respoublika ou PCCP en cyrillique :  Росси́йская Сове́тская Федерати́вная Социалисти́ческая Респу́блика).  Cette déclaration sera placée en tête de la Constitution du 10 juillet 1918.

Le 14 / 27 janvier,  le parlement de la République moldave déclare son indépendance, mais votera l'union de la Bessarabie (partie orientale) avec la Roumanie, tout comme la Bucovine (Boucovine), au nord du pays, le 27 mars 1918. 

Le 23 janvier /  5 février, un décret prononce la séparation de l'Eglise et de l'Etat.  "La décision prise en 1918 de remplacer le calendrier julien, appliqué dans l’Église orthodoxe, par le calendrier grégorien, n’est pas une simple mesure « technique », c’est une rupture avec un rythme de vie étroitement lié à la religion, avec les services religieux, les fêtes, les cérémonies, les processions, les périodes de jeûne qui imprègnent la vie russe."  (Guyot, 2017) Le code du mariage ne reconnaît que le mariage civil (le mariage religieux demeure autorisé mais n'a aucune valeur officielle), et autorise les moines à se marier. 

Le 24 janvier 1918, le Conseil des commissaires du peuple publie un décret qui ratifie l'abandon du calendrier julien pour le calendrier grégorien, utilisé en Europe de l’Ouest, à compter du 1er février. Le 1er février 1918  de l'ancien calendrier  devient donc le 14 février 1918. 

Le 28 janvier /  10 février  1918, est créée "l'Armée rouge ouvrière et paysanne" :  Рабоче-крестьянская Красная армия, Rabotche-krestianskaïa Krasnaïa armia.

Un armistice signé le 4 décembre 1917, est signée le 3 mars 1918 la "paix séparée" de Brest-Litovsk (forteresse impériale du kaiser allemand) entre les Empires centraux (coalition des empires allemand, austro-hongrois et ottoman et du royaume de Bulgarie) et la république soviétique. Différents pourparlers eurent lieu entre les parties mais les bolcheviks n'étaient pas en position de négocier favorablement avec l'Entente. Ils avaient attendu vainement la solution d'une révolution allemande (cf. le décret : La patrie socialiste est en danger ! du 21 février 1918), la contre-révolution était en train de s'organiser, et l'armée russe était exsangue, ils n'avaient guère de marges de manœuvre, sauf à poursuivre la guerre, d'une manière ou d'une autre, contre des Etats eux aussi à bout de forces.  C'est ce à quoi appelait toute une coalition de gauche réunie par le Comité régional de Moscou, qui vota le 24 janvier une motion de défiance vis-à-vis du Comité Central du parti bolchevique "et refusa de se soumettre aux mesures découlant du traité de paix."  (Guy Sabatier, Traité de Brest-Litovsk, 1918 | Coup d'arrêt à la révolution, Editions Spartacus, René Lefeuvre, Paris, 1977)

"Le  traité  dépouille  l’ancien  Empire  russe  de  l’Ukraine,  la  Finlande,  les pays  Baltes  et  la  Biélorussie,  sans  statuer  sur  la  Pologne.  Les  clauses  réservent  à  l’Allemagne  et  à  l’Autriche-Hongrie le soin de déterminer «en accord avec les populations» le  sort  futur  de  ces  nations.  L’Empire  ottoman  parvient  à  regagner  les  territoires  perdus  après  la  défaite  de  1878,  autour  de  Kars et Batoum; en revanche, le traité prévoit en théorie le droit à  l’autodétermination  des  Arméniens.  La  Russie  doit  cesser  le  feu  en  Ukraine,  évacuer  ses bases  navales  de  la  Baltique,  livrer  aux Puissances centrales sa flotte de la mer Noire, et abandonner toute  propagande  révolutionnaire  sur  leur  territoire." (Sumpf, 2017 : 439).  Par ailleurs,  les Russes s'engagent à verser à l'Allemagne près d'une centaine de tonnes d'or qui connaîtront une histoire rocambolesque, qui commence par le fait que les 5620 lingots (18 kilos chacun) qui serviront au paiement ne seront allemands que peu de temps, puisqu'ils permettront à leur tour de payer un tribut de guerre que se partageront les Alliés, en vertu de l'armistice du 11 novembre 1918 ( cf. La France et l'or des soviets, article de l'Express.fr).  

Dans la nuit du 9 au 10 mars,  le directeur des affaires du Conseil des Commissaires du Peuple, Vladimir Dmitrievitch Bontch-Brouïevitch (1873-1955)  fait déménager en train l'ensemble des commissaires de Smolny vers  le palais du Kremlin de la nouvelle capitale,  Moscou.  

"La panique manifestée par les dirigeants bolcheviks les derniers jours de l'offensive allemande, leurs avertissements répétés concernant l'imminence d'une attaque contre Petrograd dont la signature de la paix n'aurait point écarté le danger, furent pris très au sérieux par les communistes de la capitale. Si l'on n'entendit guère d'accusation de « fuite » dans ce milieu, si l'évacuation fut acceptée comme une nécessité inéluctable, les militants pétrogradois restèrent cependant perplexes de voir leur ville ainsi abandonnée et réclamèrent des moyens pour organiser sa défense."   (Bérard, 1993).  

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L' « accouplement » monstrueux de Lénine et d'Hindenburg (Rosa Luxembourg)

 « Les huit premiers mois du régime voient se développer des forces de désintégration économiques et sociales. Il n’y a plus de marché intérieur. La production industrielle est tombée presque à zéro et ne fournit plus les campagnes en produits manufacturés. L’argent n’a plus aucune valeur. Les paysans refusent de vendre des surplus pour de l’argent avec lequel ils ne peuvent rien acheter. On en revient au troc. Pour approvisionner les villes, le gouvernement organise la réquisition dans les campagnes, ce qui provoque la rupture avec les SR de gauche. Le bilan de cette politique de réquisition sera catastrophique. Les jours du régime semblent comptés. Aucun des problèmes n’a pu être résolu et une opposition armée s’organise partout. Un phénomène unique dans l’histoire se produit : un nivellement sans précédent de la société. Tout ce qui n’est pas paysan ou ouvrier disparaît. Tous les groupes sociaux capables de fournir des cadres à la société disparaissent à la suite du déchaînement des forces de désintégration économique et sociale consécutivement à la guerre.

 

    Certes, les individus ne disparaissent pas – en tout cas ceux qui n’ont pas pris le chemin de l’exil – mais leur fonction sociale disparaît. La Tchéka reçoit comme consigne d’arrêter les gens non sur la base de leurs « crimes », supposés ou réels, mais sur celle de leur seule origine sociale. Par ailleurs des masses importantes de Russes disparaissent des villes, où ils ne peuvent plus vivre à cause du chômage, de la pauvreté, de l’absence d’approvisionnement en nourriture, et retournent à la campagne où ils ont des racines : ainsi, la classe ouvrière elle-même, pourtant peu nombreuse, finira presque par disparaître, pour passer de 3 millions en 1917 à 1,2 million en 1920 !   »

René Berthier, Octobre 1917 : Le Thermidor de la Révolution russe,  Éditions CNT, Région parisienne, 2003 

 

 

Face  à la situation, dès la fin de l'année 1917, déjà,  un certain nombre d'ouvriers perdent petit à petit la confiance qu'ils avaient accordée aux bolcheviks.  Ici ou là, de travailleurs se réunissent et votent des résolutions contre la guerre civile :  fabriques Bogattir de Moscou, d'explosifs à Okhta, lithographes des Annales russes, service national d'électricité, cheminots, ateliers de constructions de wagon,  usines de la Baltique, usines Rietchkine, Vulcain, Siemens, Halske, Sestoriostsk, Kolpino, Vargouline, Oboukhovski, et même un bastion de la lutte comme Poutilov. (Robert Vaucher, L'enfer bolchevik, A Petrograd sous la commune et la terreur rouge, Paris, Editions Perrin et Cie, 1919)

                   

                     

 

 

 

 

                   BIBLIOGRAPHIE 

 

 

 

 

 

    

AUDOUIN-ROUZEAU Stéphane et WERTH Nicolas, 2012, Yashka - journal d'une femme combattante en russie (1914-1917),  présenté par les deux auteurs, Editions Armand Colin. 

AZAROVA Katerina, 2007, Appartements communautaires à Moscou : un territoire partagé,  Dans L'Homme & la Société 2007/3-4, n° 165-166, pages 161 à 175.

https://www.cairn.info/revue-l-homme-et-la-societe-2007-3-page-161.htm#re3no3

BÉRARD Ewa, 1993, Pourquoi les bolcheviks ont-ils quitté Petrograd ?, In : Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 34, n°4, Octobre-Décembre 1993. pp. 507-527.

https://www.persee.fr/doc/cmr_000