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        Les sociétés  utopiques 

    XVIe - XVIIIe siècles    [ 6  ]

    

 XVIIe siècle ( 2 )

Jérusalem, Matthew Paris, 1250/59, British Museum, Royal MS 14 C VII, f. 5r
 

En 1640, paraît à Bologne, chez Tebaldini, le livre de l'abbé bénédictin Vincenzo Sgualdi, intitulé Della Republica di Lesbo overo della Ragione di stato in un dominio aristocratico. Comme son nom l'indique, le modèle de société choisi par l'auteur est d'ordre aristocratique, inspiré par la tradition platonicienne des meilleurs, aristoi, en grec, optimati en latin : ottimati, dans la langue italienne de l'auteur. Lui-même faisait partie de la prestigieuse académie littéraire des Incogniti à Venise, dont Giovanni Botero avait fait l'éloge plus tôt, en 1605, avec Relatione della Republica Venetiana.  "Si la description de cette république « fantastique » de Lesbos s’apparente à une idéalisation assumée du meilleur des régimes, comme il l’a explicitement annoncé dans l’adresse au lecteur, les rappels historiques sont néanmoins légion, qui renforcent la légitimité d’une comparaison implicite avec le régime aristocratique vénitien." (Lattarico, 2014). Quelques repères classiques des utopies, l'île de Lesbos, un espace-temps différent, n'y font rien, nous sommes encore dans une pseudo utopie politique réaliste parfaitement opposée à l'utopie sociale de type démocratique et égalitaire. 

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A droite,  Vincenzo Sguardi : Della Republica di Lesbo (Bologne, 1646). Les autres livres :   Marco Montalbani : Discorsi de principi della nobilta (Valgrisi, 1551) ; Domenico Regi : Della Vita di Tomaso Moro, Malatesta, (Milan, 1675) ; Diego Saavedra Fajardo : L'idea del principe politico christiano (Pezzana, Vénétie, 1674)

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                              Une république de pirates  ?

           Le calviniste François Le Vasseur prend aux Anglais l'île de la Tortue en 1640, et dont on peut lire dans des textes de l'époque (Perron, 2001) et jusqu'aujourd'hui, ici ou là, qu'il aurait établie une "République huguenote" de type égalitaire (Michel Lebris, interview de l'Humanité, 4 août 2001, https://www.humanite.fr/node/250359). C'est avec l'aide de flibustiers et de boucaniers que Le Vasseur prit le contrôle de l'île de la Tortue. Plus généralement, ces aventuriers installés sur l'île de la Tortue et celle d'Hispaniola (Saint-Domingue) sont avant tout des pirates, des flibustiers.  Mais la légende d'aventuriers fondant une société communautaire ne résiste pas une seconde à l'histoire. Ils « mettent en communauté tout ce qu'ils possèdent et ont des valets qu'ils font venir de France. Ils paient leur passage et les obligent à servir pendant trois ans. On les nomme des "engagés" » (Alexandre Exquemelin [Oexmelin, Exmelin, Esquemeling, vers 1645 - vers 1707],  Histoire des avanturiers, des boucaniers et de la Chambre des comptes établie dans les Indes, 1686, première édition française, Jacques Le Fèbvre [Lefèbvre], Paris  [citation  en français moderne]). La version française a été "augmentée d'une dizaine de chapitres... copiés sur d'autres auteurs, soit totalement imaginaires" (Camus, 1990). L'édition originale en néerlandais date de 1678 (Jan ten Hoorn, Amsterdam)  : de Americaensche Zee-Roovers : Behelsende Een Pertinente En Waerachtige Beschrijving Van Alle de Voornaemste Roveryen En Onmenschelijcke Wreedheden, ... America, Gepleeght Hebben ("Les pirates d'Amérique, Histoire des pillages et description minutieuse des cruautés des pirates..."). 

"Le Vasseur favorisa, grâce à son navire, l'importation d'esclaves indiens et noirs de la côte ouest du Yucatan et de Cuba. Devenu gouverneur, Le Vasseur installa à la Tortue une forme de dirigisme absolu pendant plus de dix années sans que la couronne française n'intervienne dans ses décisions de développer l'île(Perron, 2001) .

 

     flibustiers      :   de l'ancien anglais flibutor, freebetter, issu lui-même du néerlandais vrijbuiter : pirate.  Ce mot a été donné par les Français aux pilleurs de la mer des Antilles, qu'ils soient pirates ou corsaires, mais il a une connotation moins péjorative que le pirate, car il s'attaque en théorie à un ennemi reconnu comme ennemi de guerre, et non à l'aveugle, par pur souci d'obtenir un butin. Par ailleurs, les gouverneurs français de l'île de la tortue les  recruteront  "comme protecteurs' mais aussi "comme corsaires en temps de guerre" (Perron, 2001).. Un certain nombre de ces flibustiers obtiendront, d'ailleurs, des lettres de corsaire, qui est la noblesse de la piraterie. En effet,  ils agissent dans les faits comme d'autres pirates (corsari, corsaro, en italien), mais de manière officielle, engagés de manière contractuelle (souvent par des "lettres de marque") et qui font la course (opération du navire corsaire : pillage de navires ou de villes) au nom d'un gouvernement (pas forcément celui de leur pays), ce qui leur permet de "commercer librement leurs pillages car ils auront un port d'attache, ce qui n'est pas le cas pour les pirates." (op. cité). En général, ils reversaient le dixième de leur butin. 

 

    boucaniers      :   Exquemelin explique que le mot vient de boucan, de barbacoa, terme utilisé par les  Tainos  pour parler de l'action de fumer la viande. Il désigne d'abord des aventuriers expulsés de Saint Christophe vers 1629 et qui se sont reconvertis un temps à la chasse au  boeuf et au sanglier pour leur cuir et leur viande (et au tannage des peaux dont ils feront commerce). Après 1660, après que le gibier a été en partie épuisé ou détruit par leurs ennemis espagnols (Exquemelin, op. cité), ils redeviendront flibustiers "chasseurs de richesses et d'hommes" (Perron, 2001).    

      aventuriers     :  "les aventuriers français […] s’étant rendus maîtres de l’île, ils délibérèrent entre eux de quelle manière ils s’y établiraient. […] Voilà donc nos aventuriers divisés en trois bandes : Ceux qui s’adonnèrent à la chasse, prirent le nom de boucaniers; Ceux qui préféraient la « course », s’appelèrent flibustiers, du mot anglais « flibuster » qui signifie corsaire; Ceux qui s’appliquèrent au travail de la terre retinrent le nom d’habitants."

Ainsi, cette société des "frères de la côte", selon le surnom qu'ils s'étaient donné (op. cité) était égalitaire, oui, mais seulement "pour les quelques propriétaires de fusil" (op. cité),  et sûrement pas pour les esclaves blancs qui précéderont ceux de la traite négrière, asservis par les colons en général, qui "meurent en grand nombre pendant leur terme de trois ans, tant les fièvres, le scorbut, les maladies pulmonaires et les privations font des ravages dans la population" (D'Ans, 1987). C'est ainsi qu'Exquemelin lui-même, fils d'apothicaire protestant de Honfleur, engagé auprès de la Compagnie des Indes Occidentales en 1666, a été laissé pour mort après avoir subi de cruels traitements de la part de son maître et a été sauvé par des boucaniers.

On donne parfois pour exemple Bertrand d'Ogeron de La Bouëre (1613-1676), gouverneur de l'île de la Tortue entre 1665, comme initiateur d'une société "coopérative" (Hamonet, 2007), mais cela ne concerne qu'un nombre de dispositions très restreintes. Comme ses prédécesseurs, il fit venir des engagés qu'on exploita tout autant ainsi que des esclaves. Grâce à lui, la flibuste connut son âge d'or, par d'importants butins pris dans de très nombreux pillages auprès de villes et de navires espagnols. D'ailleurs, c'est de cette époque que nous viennent les noms  des plus célèbres pirates : François l'Olonnais, Michel le Basque, Pierre François,  Mombars, Barthélémy, ou encore Henry Morgan, ou David Mansfield. 

 

Il ne faut donc pas étendre à un quelconque pays ce qui nous a été rapporté sur l'organisation de "ces républiques flottantes" qu'ont pu représenter les navires des "frères de la côte" : élection du capitaine, modes de révocation, plafonnement des salaires, équité des "salaires", de logement et de nourriture entre capitaine et matelots, compensation financière des "accidents du travail", à la hauteur du handicap survenu dans des batailles, etc., Exquemelin parle de "chasse-partie" (dérivé de charte-partie) pour désigner "ce qui revient au capitaine, au chirurgien et aux estropiés" (Exquemelin, op. cité) ou encore des associations deux à deux qui permet d'hériter des biens de celui qui trépasse (Perron, 2001). Mais les pirates étaient loin d'être les seuls à établir de telles règles de justice sociale : nous avons vu que c'était un des aspects des corporations de métiers depuis longtemps déjà. 

     rapporté    :   par Exquemelin, on l'a vu, mais aussi Raveneau de Lussan (1663 - après 1700) dans son Journal du voyage fait à la mer de Sud, avec les flibustiers de l'Amérique en 1684 et années suivantes (Jean-Baptiste Coignard, Paris, 1689).   

 

Longtemps attribuée à Samuel Hartlib (1600-1662), 

A description of the famous kingdome of Macaria..., publié de manière anonyme en 1641  (Londres, Francis Constable) est en fait l'oeuvre de son ami Gabriel Plattes (vers 1600-1644), selon ce qu'a démontré en 1974 Charles Webster (“The Authorship and Significance of Macaria”, Past and Present 56, 1974, 43-49). Dans le sillage de Bacon, c'est encore une utopie portée par la science, la technologie,et tout spécialement celle de l'agriculture, pour le bienfait à la fois physique mais aussi métaphysique des humains, en lien avec la morale puritaine et les préoccupations millénaristes qui imprègnent à nouveau l'Europe (en particulier l'Allemagne réformée) depuis plus d'un siècle (Sur Macaria, 

par exemple, tous les curés sont médecins). Le texte, très court, ne permet que de brosser à grands traits les idées de l'auteur, mais nous savons qu'il n'est pas question du tout de redistribuer des richesses. Au contraire, la constitution du Royaume permet "aux ministres d'État, aux juges et aux chefs-officiers, de grands revenus" et à défaut d'être vertueux dans leurs devoirs, les Grands s'y tiennent "par crainte de perdre leurs propres grands domaines". Nous ne sommes pas là dans l'utopie mais dans une ébauche de réformes, de projets principalement techniques qui, petit à petit, feront de plus en plus partie de l'évolution réelle des pays, et qui préfigurent à la fois le mouvement des Lumières et la révolution industrielle à venir. 

 

La Novae Solymae de Samuel Gott (1613-1671), publiée en 1648 (Londini/Londres, Joannis Legati/John Legat) n'a eu aucun succès. L'oeuvre a longtemps  été attribuée à John Milton, de quatre ans son aîné, mais dans un article approfondi de 1910, Stephen Jones a établi de sérieux arguments historiques en faveur du politicien londonien (S. Jones, The Authorship of Nova Solyma', The Library , 3e série, 1 : 3, p 225-238). Gott étudia à  la Merchant Taylor School (son père était négociant en fer), puis à St Catarine's College de Cambridge (un lieu privilégié pour les études hébraïques, dont il devient un expert), devient bachelier en 1632 avant d'être admis la même année à Gray's Inn, (litt. "auberge des Grey"), une des quatre "Inns of Court" (avec Lincoln's Inn, Middle Temple et Inner Temple). des associations, voire collèges, en fait, qui forment les avocats plaideurs ("barristers"). "Il est probable qu'en raison de ses antécédents sociaux, religieux et éducatifs, Gott connaissait d'autres personnes travaillant sur les mêmes problèmes que lui, comme Milton, Dury, Hartlib, Theodor Haak, William Petty et lié à Andrae au travers de Comenius." 

 

 

   Dury   : John Dury (vers 1600-1680), théologien et penseur attaché au "cercle de Hartlib", ami de Grotius, connaissant Descartes, à l'origine avec d'autres, comme Hartlib ou Comenius  de la Royal Society. Il fut un des premiers à avoir formalisé la bibliothéconomie dans The Reformed Librarie-Keeper, en 1650.

    Theodor Haak  (1605-1690)     :   Érudit allemand, traducteur, voyageur, Haak a fait partie du "Groupe 1645", lui aussi relié au cercle de Hartlib dans la formation du projet de la Royal Society. Il eut en particulier une riche correspondance scientifique avec Marin Mersenne (1588-1648), théologien et mathématicien français, en relation avec Pascal, Fermat ou Descartes, lui-même à l'origine avec d'autres de l'Académie des sciences créée par Colbert en 166. Haak lui adressait des travaux de toutes sortes, sur les marées, les planètes, les lunettes téléscopiques, etc.

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Beaucoup plus romanesque que la plupart des utopies, Novae Solymae relate en six livres, en plus du thème classique du voyage en contrée inconnue, au travers de nombreux personnages, nombre d'aventures rocambolesques, mais aussi des histoires d'amour avec, bien entendu des visées d'éducation morale  (Held, 1914)

Les principaux héros sont trois étudiants de Cambridge,  Apollos, Eugene et Joseph, ce dernier étant de retour dans sa patrie, puisqu'il est le fils du chef de Nova Solyma, Jacob.

La ville surplombe une colline, avec douze portes nommées d'après les douze tribus d'Israël. C'est en fait une Jérusalem nouvelle "dont les murs ne portent pas les traces du passé" que Gott décrit là, dans une attitude millénariste. Les Juifs y sont convertis au christianisme et disparaissent en tant que peuple. Cet antisémitisme ne semble pas, chez Gott, découler d'une détestation des Juifs, mais d'un sentiment bien plus courant de supériorité idéologique (au nom de la "vraie religion"), alors qu'il était autrement plus virulent chez Bacon, qui, en 1624, dans sa propre utopie de La Nouvelle Atlantide (New Atlantis), écrit un récit sinistrement prophétique où les Juifs sont transférés dans une île voisine de la Nouvelle Atlantide et traités "comme tous les impies de la manière la plus cruelle."

 

La vie intellectuelle et spirituelle des habitants est très inspirée de la Christianopolis d'Andreae, mais aussi de la New Atlantis de Bacon.  La préoccupation première de Gott est l'éducation, non seulement de la jeunesse mais tout au long de la vie de l'individu, un individu plutôt masculin car, selon le révérend Walter Begley (qui avait traduit l'oeuvre en anglais et l'avait attribuée à Milton en 1902), "les femmes sont complètement ignorées" (W. Begley, Nova Solyma, the Ideal City ; Or, Jerusalem Regained, 1902). Comme chez Andreae, il y a chez Gott l'obsession d'une personne complète corps et esprit, qui le conduit en plus de l'éducation scolaire, à donner une grande importance à l'exercice physique, dès les premiers pas de l'enfant : "après cela nous pratiquons la course, la danse, la natation, le tir à l'arc et d'autres activités de même type suscitent aussi notre intérêt".   A Nova Solyma, l'enfant est pris en charge plus tard par les académies publiques, à l'âge de dix ans. Avant cet âge l'éducation met l'accent sur la grammaire et les mathématiques et comme toujours, sur la formation de la foi du citoyen, du respect de son prochain, de ses parents, des anciens, ainsi que de l'Etat, en particulier au travers de nombreux prêches sur toutes ces matières éthiques. L'attention est portée aux enfants qui ont davantage de difficultés que les autres : "Les moins doués ne sont pas plus méprisés à ce titre, et jugés indignes d'une telle éducation. En effet, nous faisons des efforts particuliers dans leur cas afin qu'ils puissent atteindre au moins le maximum de leur capacité. " On trouve chez Gott comme chez Novae le souci premier d'une formation polyglotte, en particulier les langues anciennes (grec, hébreu, latin) dans l'étude de l'histoire des peuples anciens (Held, 1914). Pour cette raison, ces langues sont parlées  dans des conversations quotidiennes. Mais on a la même exigence pour les langues modernes, qui permettent en particulier de converser le mieux possible avec des correspondants ou des marchands étrangers.  Les élèves, parvenus à un degré suffisant de connaissance dans un domaine particulier, se spécialisent pour pouvoir exercer au mieux leurs talents. En plus de la rhétorique, une place particulière est donnée à la littérature :  roman, théâtre, et plus encore poésie, considérée comme une de ses formes les plus hautes, entièrement tournée vers le domaine religieux (en particulier les psaumes). Une chose intéressante est la critique que l'auteur fait des romans d'amour à l'eau de rose qui circulent à l'époque et dont un bon nombre sont importés d'Espagne. Comme dans la vie réelle, les élèves qui n'ont pas les talents prisés par les élites sont dirigés vers des domaines moins considérés,  en l'occurrence, l'artisanat ou l'agriculture.  Avant toute chose, cependant, c'est l'observation de la nature qui est la base de la connaissance :

 

"L'ingéniosité humaine produit certaines inventions, mais elles n'ont en réalité d'autre source que celle de la nature. Que fait d'autre un cuisinier, un médecin ou un chimiste, quand ce qu'il obtient est tiré de la préparation ou de la distillation de produits naturels ? Bien mieux, les oeuvres les plus originales et admirables de l'art, si nous les examinons de manière approfondie, nous montrerons qu'elles sont en fait  banales et insignifiantes : en effet, car les meilleures d'entre elles, ont été découvertes plutôt qu'inventées."

On voit bien que, depuis les débuts de la chrétienté, les théologiens tentent par tous les moyens de réduire l'homme à une créature qui tire l'entièreté de ses facultés, de ses dons, de ses œuvres, de Dieu lui-même, ce dont les hommes d'église tirent en parti leur morale d'une humilité qui pousse jusqu'à l'effacement de la personnalité, de la singularité, au profit de la gloire de son Créateur. A chaque oeuvre, morale, philosophique, scientifique, correspond pendant des siècles à une charge écrasante sur la société empêchant au mieux les hommes de s'émanciper de cette tutelle, qui réclame de chaque partie de son corps une soumission de tous les instants aux principes qui ont été forgé par les élites religieuses, comme dans beaucoup d'autres civilisations. Le roman utopique, nous le voyons-là encore, est le plus souvent, un lieu manifeste de cette tyrannie de la pensée, une véritable dictature de l'esprit.

 

  1651, The Law of Freedom, Gerrard Winstanley 

 

 

Dans "Artamene ou le Grand Cyrus", Madeleine de Scudéry (1607-1701) réinvestit "la première voix de femme" (la poétesse Sappho, VIIe-VIe siècles), selon les mots de Bernard Ledwige ("Sapho, la première voix de femme", Paris, Mercure de France, 1987), dans le dernier tome (X, 2) de ce qui demeure le plus long roman de la littérature française, qui occupe pas moins de dix volumes, écrits de 1649 à 1653 et dont l'oeuvre complète fut publiée pour la première fois en 1654 sans mention d'éditeur. Dans cette histoire fleuve, le personnage de Sapho s'enfuit avec Phaon au "Pais des nouveaux Sauromates" ("que quelques uns confondent avec les Scythes"), un petit état forgé par un "illustre Grec, ayant ramassé tous ceux qui volontairement voulurent estre tout à la fois, & ses Disciples, & ses Sujets" en résistant aux Sauromates,  guerriers brutaux qui "sacrifient les Prisonniers qu'ils ont fait à la guerre". C'est séparé de leur royaume de "trois grandes journées de Deserts à passer..."  que le prince hellène a créé son Etat "pour y renfermer toutes les vertus, & toutes les Sciences, qu'il vouloit inspirer dans l'ame de ses Sujets : & que pour empescher les vices de leurs voisins de s'opposer à son dessein".  Et pour protéger davantage son royaume, le prince avait instauré la coutume "de ne souffrir presque jamais qu'un Estranger qui vient parmy nous, sorte de nostre Païs". De plus, "l'on n'y rentre mesme pas, si l'on n'en est jugé digne." Un habitant pouvait obtenir la permission de voyager à l'étranger, mais au retour, "il faut estre examiné durant  trois Mois, afin de voir si les moeurs de celuy qui revient ne se sont point corrompuës durant son absence."

(extraits d'Artamene ou le Grand Cyrus, dédié à madame la duchesse de Longueville, par Monsieur de Scudéry, Gouverneur de Nostre Dame de la Garde, dixième partie, Leyden, 1656, avec privilège du roy)

 

Le pays des nouveaux Sauromates est un "Empire de l'Amour" qui est aussi un temple des sciences et des arts. "& l'idée de ce petit Estat qui n'a point de voisins, me plaist tellement" raconte Sapho, "que si les Femmes voyageoient aussi souvent que les hommes, ie [sic] pense que i'aurois la curiosité d'y aller".

un "petit Estat qui n’a point de voisins", où on "n’entre mesme pas, si l’on n’en est jugé digne" et où "on fait promettre de ne sortir jamais du Païs, sans la permission du Prince, qui ne la donne que rarement (op. cité).  

 

Sauromates  :  nom que l'autrice emprunte aux auteurs antiques, comme Hérodote, qui ont parlé de peuples Sarmates et Sauromates. Longtemps considérés comme légendaires, l'archéologie a fini par montrer la réalité de peuples iranophones où des  femmes  riches étaient prêtresses ou encore guerrières. L'une d'entre elles a été trouvée dans une sépulture de Kourgane (IVe siècle avant notre ère), non loin du xutor (ferme) de Sladkovskij, près de Rostov-sur-le-Don, en fait, une tombe à dromos, sorte d'allée entourée de murs qui y conduit. "Le long du bras de l'«amazone», il y avait une épée en fer (longue de 0,73 m) à poignée de bronze. Près du poignet droit était placé un carquois rempli de flèches à pointes en fer et en bronze." (Smirnov et David-De-Sonneville, 1982)   

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Nous ne nous arrêterons pas sur les “Loix, status, ordonnances, et coustumes, pour un nouvel Estat,” de Sir Balthazar Gerbier (1592-1663), écrit en 1654, qui sont, avec son Project for Establishing a New State in America (1649, "Projet d'établissement d'un nouvel Etat d'Amérique"), comme celui d'un établissement en Guyane en 1660, autant d'entreprises politiques et secrètes qui ne nous intéressent pas ici et qui ne se sont jamais concrétisées, ni de près ni de loin, semble-t-il. 

 

James Harrington (1611-1677) développera un projet politique dans The Commonwealth of Oceana (1656), paru à Londres, à la fois chez Livewell Chapman et  Daniel Pakeman, puis dans Art of Lawgiving (1659), une version en trois volumes de cette entreprise. C'est encore une république anti-utopique, contre-modèle de l'Angleterre de Cromwell, à qui l'auteur donne les traits d'Olphaus Megaletor. "Il semble bien que Harrington ait considéré son Oceana moins comme une utopie que comme un modèle pratique de gouvernement".  L'auteur s'inspire à la fois du modèle grec antique mais aussi de la république vénitienne. 

James Harrington, Oceana, Dublin, 1737
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Harrington adopte le tirage au sort et la rotation des charges, mais aussi, il divise sa société en deux ordres : d'un côté ceux qui ont un revenu de au-delà de 100 livres par an (300 pour les sénateurs), en en terres, bien et argent (avec une limitation à 2000 livres pour les revenus fonciers), ce sont "les citoyens" ("the citizens"), assimilés aux chevaliers, et de l'autre la piétaille, "the servants", assimilés à l'infanterie selon l'antique idéologie  d'une "aristocratie naturelle",  qui tire la richesse de sa vertu. La disproportion des biens, à son avantage, doit être écrasante et pas plus trois cents propriétaires doivent se partager les trois quarts des terres, cinq mille autres se partageant le reste de manière égale  (Polin, 1952). La république d'Oceana est une ploutocratie manifeste : "il devient clair qu'Harrington avait aussi pour intention d'utiliser cette division pour s'assurer qu'au plus haut niveau du gouvernement, les plus riches domineraient(Ammersley, 2005). Comme dans  beaucoup d'utopies (ou la réalité de l'époque), les femmes sont tenues à l'écart du pouvoir, cantonnées à la sphère du foyer, suspectes désignées sur le terrain de la morale : oisiveté, punitions prévues pour les femmes "de mauvaise vie", etc. Cependant, le choix d'Harrington de revenir à une loi agraire du même type que celle de la république romaine permet aux femmes d'obtenir une part dans la redistribution des richesses, qui évite au femmes d'être la proie des hommes par le biais de la dot et, encore mieux, qui instaurera un mariage désintéressé "un hommage à l'amour pur et immaculé" dira le philosophe.  Notons que la pensée d'Harrington sera revisitée à la Révolution française, en particulier par Théodore Lesueur, proche des Cordeliers, dans un modèle de Constitution, daté du 25 septembre 1792, ou encore Jean-Jacques Rutledge (chevalier Rutlidge, 1742-1794), qui consacra deux numéros complets de son journal à sa vie et son œuvre :  Calypso, ou les Babillards, par une société de gens du monde et de gens de lettres, Paris, Regnault, 1785, III, pp. 313-360  (op. cité).

 
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Nous passerons rapidement sur A holy commonwealth or political aphorisms opening the true principles of government for the healing of the mistakes and resolving the doubts that most endanger and trouble england at this time (Thos Underhill & Francis Tyton),  "Une Sainte République ou aphorismes politiques ouvrant sur de vrais principes de gouvernement, en guérison des erreurs et pour soulever les doutes qui jettent de nos jours sur l'Angleterre le plus grand danger et le plus grand trouble", publiée en 1659 par le prédicateur puritain Richard Baxter (1615-1691). Ce n'est pas du tout un récit utopique, mais un pamphlet politico-religieux pour une réforme morale, religieuse et politique et qui tente en partie d'expliquer pourquoi le conservateur qu'il était a pris le parti de Cromwell pendant la guerre civile. Baxter répudiera publiquement cette œuvre en 1670. 

                   

                     

 

                             BIBLIOGRAPHIE   

AMMERSLEY Rachel, 2005,  The Commonwealth of Oceana de James Harrington : un modèle pour la France révolutionnaire ?. In: Annales historiques de la Révolution française, n°342, 2005. Les Iles britanniques et la Révolution française. pp. 3-20;

https://www.persee.fr/doc/ahrf_0003-4436_2005_num_342_1_2846

CAMUS Michel-Christian, 1990, "Une note critique à propos d'Exquemelin". In: Revue française d'histoire d'outre-mer, tome 77, n°286, 1er trimestre 1990. pp. 79-90;

https://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1990_num_77_286_2762

D'ANS André-Marcel, 1987,  Haïti, paysage et société, Paris, Karthala

HAMONET Claude, 2007, "L'appréciation du handicap chez les Frères de la Côte 1664-1675, selon Alexandre-Olivier Exmelin, chirurgien de la Flibuste", éditions Masson

LATTARICO Jean-François, 2014,  « Utopies vénitiennes, À propos de La Republica di Lesbo de Vincenzo Sgualdi », Italies 17/18 | 2014,

http://journals.openedition.org/italies/4892

POLIN Raymond, 1952, Économie et politique au XVIIe siècle : l' « Oceana » de James Harrington. In: Revue française de science politique, 2ᵉ année, n°1, 1952. pp. 24-41;

https://www.persee.fr/doc/rfsp_0035-2950_1952_num_2_1_392113

SMIRNOV K.-F ;DAVID-DE-SONNEVILLE Thérèse, 1982, Une « Amazone » du IVe siècle avant notre ère sur le territoire du Don. In: Dialogues d'histoire ancienne, vol. 8, 1982. pp. 121-141;

https://www.persee.fr/doc/dha_0755-7256_1982_num_8_1_1579