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Les sociétés  utopiques 

  XVIe - XVIIIe siècles       [ 4  ]

    

 XVIIe siècle (1)

Robert Burton/Democritus Iunior, Anatomy of Melancholy, ed. 1676

The Picture of a perfit Common wealth  ("L'image d'une République parfaite"), de Thomas Floyd (1600), fait partie de certaines listes d'utopies  par son approche  métaphorique, allégorique de la politique, mais ne contient pas de récit littéraire utopique. Il reprend ainsi la tradition antique d'un gouvernement dont "le corps vivant est composé d'hommes de différents états et degrés, à savoir l'âme de la créature la plus noble ["l'âme du roi] et les autres parties du corps qui sont ses membres." Présentant  à la manière de Montesquieu les différents types de gouvernement, pour commencer, on ne sera pas étonné de la manière dont il juge la démocratie : "il  n'y a pas de république plus mauvaise que celle où les hommes du commun [common people] ont le plus de libertés, ce qui est leur plus cher désir". Mais contrairement à Montesquieu, l'homme est davantage un homme de culture antique, et bon nombre de titres de chapitres indiquent bien la prééminence de ses préoccupations morales : "De la vertu", "De la patience", "De la gloutonnerie", etc. 

Tout autre, mais au final peu utopique sinon dans la forme, est la Description de l'isle des hermaphrodites. Nouvellement decouverte, concernant les moeurs, les coutumes & les ordonnances des habitans de cette isle, Comme aussi le Discours de Jacophile à Limne, avec quelques autres pièces curieuses (1605) de Thomas Artus dit Sieur d'Ambry, qui est une satire des turpitudes de la cour d'Henri III, que l'on reconnaît sous les traits du roi roi Hermaphroditus, qui, comme son nom l'indique, est un souverain mi-homme mi-femme, qui gouverne des individus de la même trempe, efféminés, adonnés aux plaisirs et aux vices ; 

 
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Le Mundus  de  Joseph Hall (1574 - 1656),  est une dystopie connue après la première édition sous le titre de  "Mundus alter et idem. Sive terra australis antehac semper incognita",  publié sous le pseudonyme de Mercurius Britannicus en 1605, où le personnage principal, Mercurius, tente de convaincre le Français Petro Beroaldo (Beroaldus) et le Belge (Belga, traduit souvent par Hollandais) Adriano Cornelii Drogio (Adrian Cornelius Drogius) de monter à bord du Phantasia pour participer à un voyage vers différentes régions de cet "autre monde" (an Old World and a New) s'inspirent d'une longue tradition de géographie mythique, et tout particulièrement celle de régions mystérieuses et inconnues des "terres australes". Mais cette fois, celles-ci reflètent l'idéologie chrétienne et sont les "allégories morales des vices régnant sur l’Europe : Crapulia et Yvrognia, dont les noms parlent d’eux-mêmes, Viragina (pays gouverné par les femmes), Moronia (pays des sages-fous), Lavernia (pays des voleurs)...À côté de Loçania (terre de la luxure), on croise une Aphrodisya, une Gynaecopolis et une Amazonia parmi les espaces visités à Viragina, ou encore une Languedocia (allusion à l’intempérance verbale féminine, autant qu’à la région française)" (Correard, 2018).  

    

 Viragina    :  « "La Nouvelle Gynée, que d’autres appellent de manière incorrecte Guinée, je l’appelle plus justement Viraginia, située où les géographes européens ont dépeint la terre des perroquets" [psittacorum regio, NDA]. L’auteur fait mine de corriger les « géographes européens » sur une erreur qui n’en est pas une, mais donne l’occasion d’un jeu de mots rabelaisien : la Nouvelle Guinée, dont les côtes sont reconnues par les navigateurs portugais et espagnols dans la première moitié du XVIe siècle, serait plutôt une nouvelle Gynée, un pays des femmes. »

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Primera Parte de los Commentarios Reales, que tratan del origen de los Yncas, reyes que fueron del Peru, de su idolatria, leyes y govierno en paz y en guerra: de sus vidas y conquistas, y de todo lo que fue aquel Imperio y su Republica, antes que los Españoles passaran a el, Lisbonne, Pedro Crasbeeck,  1609. C'est la première partie d'une oeuvre de Garcilaso de la Vega (1539-1616), dédiée à la princesse portugaise Catalina, duchesse de Braganza (Bragance), qui raconte l'histoire (avec une grande part de mythe) des royaumes incas jusqu'à leur conquête par les Espagnols (Garcilaso est lui-même métis, né d'une princesse inca, Chimpu Ocllo, cousine de l'Inca Atahualpa et d'un capitaine conquistador, qui s'exilera en Espagne à vingt-quatre ans). Incluse parfois dans des liste d'utopie elle n'en a pas les caractéristiques, mais est, comme son titre l'indique, un livre d'histoire et de civilisation. Cependant, il y a bien un thème utopique évoqué par Garcilaso, c'est celui d'un "pachacuti" (de l'aymara/quechua pacha, "temps", "monde", "univers", "terre" et cuti, "action de retourner"  ou "d'ordonner les choses"), un grand bouleversement qui renverserait l'ordre du monde par un châtiment divin et rendrait le Pérou à ses maîtres légitimes. Un contemporain de Garcilaso, Felipe Guamán Poma de Ayala (vers 1551-1615) compare le concept de pachacuti à celui du châtiment divin chez les chrétiens (El primer nueva corónica y buen gobierno, 1615). 

 

Yupanqui Pachacuti est le neuvième empereur Inca (1472) dans la plupart des sources orales transcrites par les Espagnols, qui prend le pouvoir sur son père par un putsch et tue son frère Urco, et qui transformera le Royaume de Cuzco (Cusco) en un empire inca, le Tawantinsuyu. La fondation mythique de Cusco, par exemple, par Aya Manco, le futur Inca Manco Capac (frère de Mama Ocllo) est définie par la projection qu'il  fait  d'une barre d'or pour marquer l'emplacement idéal pour construire sa Cité.

 

C'est au XVIe siècle que se forme la notion d'Inkarri, à partir du terme quechua Inka, principe vital qui désignera aussi le héros civilisateur et le mot espagnol, rey, "roi" (Fourtané, 2004). . C'est autour de cette notion, en particulier, que se forgeront les aspirations messianiques andines, avec des idées de résurrection divine plus proche de l'Osiris égyptien que du Jésus chrétien, puisque même démembré, ses parties finissent par se reconstituer et permettre sa renaissance (Omer, 2009). Certaines versions parlent même de sa soeur-épouse, qui les rapprochent alors du couple Osiris-Isis. Il y a d'autres dimensions duales de l'Inkarri, contentons-nous ici de les évoquer brièvement : la compétition opposant l'Inkarri à un roi autochtone appelé le plus souvent Collarí, ou encore celle d'un roi étranger : "Españarrí, Pizarro, Sucristus, el Presidente, el Inka de los españoles ou encore Kolka et Shulka" (op. cité) , compétitions que ces sociétés préhispaniques transcriront dans la vie de leur communauté, comme les batailles rituelles (tinku : rencontres) entre deux parties de village, entre deux groupes de danseurs, etc. Et ne parlons pas de l'opposition entre terres sèches de l'altiplano et terres fertiles des vallées hautes, à l'image de Cuzco. (op. cité). Certaines versions d'Inkarri n'admettent pas la mort du dernier Inca Atahualpa, réfugié au Paititi, au coeur de la forêt amazonienne, censée être riche de bétail, d'or et d'argent, d'où il reviendra en héros messianique pour commencer un nouveau cycle régénérateur. Ce que confirmera le récit de Juan de Solorzano Pereyra, en 1648 : " au Pérou il y a des Indiens qui par superstition croient que leur Inca ressuscitera et gardent pour lui toutes les riches mines dont ils ont connaissance." (Solorzano,  Politica indiana, 1648 : I :  291). Ce  messianisme a une longue histoire, en particulier celle du XVIIIe siècle que l'on a appelé "l'utopie  andine", mais elle dépasse le cadre de notre sujet.

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Parmi les utopies hédonistes, figurent les cités idéales de type esthétique et poétique, comme la Città del vero (La Cité de la Vérité) de Bartolomeno del Bene (Bhartolomei Delbene, Baccio  del Bene, 1514-1588), texte écrit en 1585 et publié en 1609 par son neveu Alfonso, évêque d'Albi, qui le dédia à Henri IV, sous le titre de Civitas veri sive morum. Aristotelis de moribus doctrinam, carmine et picturis complexa, et illustrata commentariis Theodori Marcilii. Là, encore plus qu'ailleurs, nous sommes au cœur de l'utopie des privilégiés, puisque la ville idéale est une construction poétique pour le bien-être sensuel et spirituel d'une seule personne, la duchesse Marguerite de Savoie, que l'auteur compose en partie dans son château de Rivoli (Val de Suse, Piémont, près de Turin en Italie).  C'est encore une anti-utopie qui, au lieu de donner un sens à la société, au lieu d'élever tous les hommes à la dignité, accorde à un Grand de ce monde une valeur infiniment supérieure au commun des mortels. Pour elle, se dessine une promesse de gloire et de bonheur sans limite, d'un luxe inouï : un voyage de trente journées en novembre dans une ville aux  trente palais, vingt fleuves, sans parler des temples, des places, des jardins, etc. etc. 

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Conforme aux dogmes du concile de Trente, la République utopique de Ludovico ZuccoloIl Porto, overo della Republica d'Evandria (Le Porto ou La République d'Evandria, 1615), se situe "aux derniers confins de l'Asie", sous entendu où se trouvait le Paradis terrestre. Le pays se nomme Evandria, car il est habité de bons (eu) hommes (andros, en grec).  Les livres, les idées sont constamment sous la surveillance des magistrats, mais aussi les œuvres d'arts, qui ne doivent pas exposer "des scènes lascives en public", tandis que les théâtres ne représentent pas "des comédies,  des tragédies et autres spectacles susceptibles d'inciter le peuple à des moeurs dissolues"  (traduction Adelin Charles Fiorato, 1924-2016, in Braga, 2014b).

Porto  : du nom d'un grand-père de Zuccolo, Gabriele da Porto.

 

"Véritable République de l'Index" où  « Les médecins et les apothicaires, perçus comme trop proches de la médecine spagirique [relatif à l'alchimie, NDA] d'un Paracelse n'y sont pas admis. Les seules cures autorisées sont la diète et la saignée. Les astrologues, les chiromanciens, les métoposcopes ou physiognomistes, les magiciens, les alchimistes et "autres sortes d'hommes futiles et dupeurs de ce genre" sont condamnés au fouet puis au bûcher, tout en affirmant par ailleurs que les Evandres estiment que "la vie d'un homme est d'un prix bien plus élevé que n'importe quel trésor." » (Braga, 2014b)

 
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Royaume d'Antangil, d'I.D.M.G.T, légende carte, 1616

On trouve davantage de préoccupations sociales et morales que religieuse dans  "Histoire du grand et admirable royaume d'Antangil incogneu jusques a present à tous historiens et cosmographes : compose de six vingts provinces tres belles et tres fertiles, avec la description d'icelui et de sa police nompareille, tant civile que militaire", d'un auteur dont on ne connaît que les initiales : I. D. M. G. T (texte intégral : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k101920x/f21.item). Dans ce Royaume d'Antangil (1616),, "qui signifie grâce céleste", les pouvoirs n'ont rien de bien différents d'autres royaumes bien réels avec une solide hiérarchie (roi, conseillers, présidents, sénateurs, magistrats, etc.), des salaires proportionnels aux rangs ( "mille écus" à tel ou tel président, "cinq cents" aux Conseillers, "deux cents" aux Greffiers, etc.). On est donc très loin de la communauté des biens des utopies sociales, et s'il y a anticipation, c'est plutôt sur la valeur bourgeoise et libérale du travail, qui est encore loin d'être communément partagée au moment où l'auteur écrit son texte.  L'auteur tend la main à John Locke, qui n'est pas encore né, et lui souffle à l'oreille son idéologie du travail, où le pauvre est durement sanctionné dès qu'il est inactif, puisque son oisiveté est confondue avec la paresse : "De cette  façon il ne se trouve aucun pauvre, car si quelqu'un ne veut travailler après avoir été admonesté par trois fois, on lui met la main sur le collet pour estre envoié en la capitale ville de la Province, & de la aux galeres, ou aux mines, ausquels lieux on leur apprend à coups de fouets à faire ce que la raison & les remonstrances n'ont peu faire" (op. cité. p. 191-192)

 

Il en va de même pour le socle de sa justice sociale, un système de taxation légère, que l'auteur ne réussit à faire fonctionner que par le truchement d'une ruse, qui rapproche d'un seul coup la pseudo-utopie du conte : 

"Il sont [sic] si abondans et fertiles, qu'il seroit impossible de les espuiser de bleds, vins & toutes sortes de fruicts, & qui plus est tres grande quantité de pierreries se tirent aux montagnes qui sont à l'entour de ce lac, les meilleures et plus fines que l'on puisse recouvrer en toutes les Indes, dont il se fait un grand & riche trafic, de façon que par telles richesses les affaires publiques peuvent estre soustenues sans charger le peuple" (op. cité, page 10).  

C'est avec les mêmes visées morales que le législateur réduit les jours de repos à la portion congrue, les plus grandes fêtes de l'année et se montre finalement très peu sensible au bien-être des travailleurs, ici encore à l'opposé des utopies sociales. Par ailleurs, l'auteur contourne les problèmes que posent, dans la réalité et par principe, la recherche d'une équité sociale, ce que ne font pas les utopies sociales proprement dites, en instaurant la communauté des biens. 

 
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Johann Valentin Andreae (1586-1654) est un théologien et écrivain luthérien de ce qui était alors le duché du Wurtemberg. D'une grande curiosité dans différents domaines :  chimie, technique, horlogerie, mathématiques, il  correspondra avec Kepler jusqu'à la mort de ce dernier. Il étudie à Tübingen de 1602 à 1605 (sa mère sera nommée directrice de la pharmacie ducale de Stuttgart en 1607) et écrit deux pièces de théâtre sur le modèle anglais, Esther et Hyazinthus.  Il voyagera ensuite pendant sept ans, exerçant des tutorats dans différentes villes d'Europe : Strasbourg, Heidelberg, Francfort, Genève (1610), sans compter d'autres villes françaises, autrichiennes ou italiennes. 

 

Il devient assistant, puis pasteur à Vaihingen de 1614 à 1620, où il écrit ses oeuvres les plus importantes.  Il  est, en effet, considéré largement comme l'auteur de deux manifestes, Fama et Confessio Frraternitatis, mais surtout (c'était  la conviction de l'anthroposophe Rudolf Steiner), des fameuses "Chymische Hochzeit: Christiani Rosencreütz: Anno 1459" ("Noces chymiques de Christian [Chrétien, NDA] Rosenkreutz", année  1459"), texte fondateur de la tradition ésotérique de la Rose-Croix, écrit en 1603, paru en 1616, un roman qui fera l'objet de très nombreuses études, dont celles de Herder, de Goethe, de Jung, parmi les plus célèbres. 

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 En  1619, il publie sa Christianopolis (Reipublicae Christianopolitanae Descriptio, "où la Terre et le Ciel semblent s'être épousés" s'inspire autant d'un nouvel Eden que de la Nouvelle Jérusalem eschatologique.

 

Réformateur dans l'âme, il essaie de transformer l'éducation et l'assistance aux pauvres à Vaihingen, mais il se heurtera à des résistances populaires, à cause de la dureté de son action (morale sévère, amendes et même emprisonnements). Surintendant à Calw entre 1620 et 1634,  ville qui connaissait  à la fois le commerce florissant de la laine (en même temps que beaucoup de misère sociale), il y eut plus de succès et de riches seigneurs lui permirent de fonder sa société chrétienne (op. cité). 

Mais voilà, nous sommes au milieu de la terrible guerre de Trente ans, dont souffrira beaucoup la ville de Calw, dévastée par deux fois, en 1634 en 1638. Il perd tout son argent, un certain nombre d'œuvres d'art de valeur  et il est forcé, comme d'autres habitants, de se réfugier en Forêt-Noire.  Conseiller du consistoire à Stuttgart de 1639 à 1650, il devient docteur en théologie en 1641 (Brecht, 2008).  Au sortir du conflit, il rebâtit le système scolaire et le Gymnase de Tübingen. Le duc Eberhard III, qui comme Andreae, naguère, crée un tribunal des moeurs, lui permet d'instaurer la scolarité obligatoire dans le duché du Wurtemberg. Il fera encore face aux oppositions à la fois du clergé et de la noblesse à sa vision et son interprétation stricte du christianisme et finira sa vie intendant général (1650) du monastère de Bebenhausen (son père avait été lui-même intendant à Herrenberg, et abbé de Königsbronn) puis dans la direction de l'école du monastère d'Adelberg, en 1654. 

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Abbaye (Kloster, Closter) de Bebenhausen, dessin d'Andreas Kieser, 1683

 

Le lieutenant-colonel Andreas Kieser (1618-1688)  fut chargé par le duc Friedrich Karl von Württemberg de cartographier les forêts du Wurtemberg et d’établir des livres de recensement forestier avec ses collaborateurs Johann Niclas Wittich et Johann Jakob Dobler.

La sainte cité de Christianopolis  ("forteresse, de l'honnêteté et de l'excellence" in Braga, 2014a) se trouve, d'ailleurs, sur l'île de Caphar Salama, nom d'un petit village près de Jérusalem, près duquel, selon le premier livre des Macchabées, les Israélites engagent un de leurs combats pour occuper la Terre Promise, où Judas défait Nicanor, le général séleucide, en - 166. Nous sommes là dans une construction non seulement chrétienne de l'utopie, mais aussi  ésotérique, de ce que John Warwick Montgomery a appelé "hermétisme luthérien" (Cross and Crucible; Johan Valentin Andreae (1586-1654), Phoenix of the Theologians, 1973).

 

Le héros en est le pèlerin Cosmoxenus Christianus qui, embarqué sur le navire "Phantasie", souffre de la corruption du monde et trouve sa régénération ballotté par la Mare Academicum, allégorie d'un baptême qui s'achève par le naufrage du navire. A son arrivée à Christianopolis, des examinateurs soumettent l'étranger à un examen moral en trois étapes,de plus en plus approfondies, que ce soit au niveau de son intégrité morale, du savoir (langues, arts, sciences) ou de la théologie. Bien évidemment, notre héros passe brillamment les tests et obtient le droit de séjourner dans la ville, qui possède des jardins remplis de fleurs, des bains publics et un système d'égouts.

C'est par choix que l'on devient habitant de la République Chrétienne d'Andreae, avec le désir de vivre dans les  principes du christianisme. Christianopolis est investie d'une "humanité angélique", des sages et des initiés qui partagent tous les biens en commun, sont très paisibles et très ouverts, et qui préparent la vie éternelle : "heureux et très sages sont ceux qui anticipent ici sur terre les prémices d'une vie qu'ils espèrent éternelle" (in Braga, 2014a). Ce qui n'empêche pas les transgressions d'être passibles de châtiments (on connaît déjà son goût pour les punitions corporelles, très commun dans l'éducation chrétienne).  Un gouvernement démocratique régit la cité, formé par un triumvirat composé d'un chancelier, d'un juge et d'un professeur. Ce gouvernement est prétendument fondé sur la liberté, mais nous verrons que, comme les autres contrées utopiques, cette liberté passe par le tamis idéologique de la morale chrétienne, qui prononce bien plus d'interdits qu'il n'incite à la liberté. 

 

Trois principes fondamentaux dirigent la vie publique : La préservation de la paix, l'égalité des citoyens et le mépris pour les grandes possessions, qui éloignent de trois mauvaises choses : la guerre, l'esclavage et la corruption des affaires publiques. Mais Christianopolis conserve tout de même un musée singulier, contenant des armes de toutes sortes, du canon aux simples fusils, à la fois pour défendre la ville si elle était attaquée, mais surtout, pour les regarder comme des objets d'horreur et d'invention diabolique (Held, 1914).  La prière et les hymnes occupent une place importante à table, dans les réunions, etc.  Les officiers publics, juges, sénateurs, etc., sont des hommes avisés et sages, qui sont respectés et non pas craints.  La famille est l'organisation de base de la société, à Christianopolis. Contrairement à d'autres utopies, les repas quotidiens ne sont pas pris en commun, sauf dans les internats ou les collèges, mais en famille. 

 

La chasteté est considérée comme une vertu très estimée et, même dans le mariage, qui devra obtenir le consentement des parents. La tempérance est encouragée et c'est une "gloire que de vaincre ses passions", comme de "contrôler notre colère". De manière corollaire, l'auteur affirmera : "La couronne de la femme est la maternité, et par  l'accomplissement de  ce devoir, elle prend le pas sur tous les héros du monde.

 

A l'âge de six ans, les enfants sont retirés aux parents pour être éduqués par l'Etat (mais l'habituelle division sexuelle des tâches conduira les femmes vers des emplois domestiques), par des professeurs "d'âge mûr, vertueux, droit et travailleur",  très estimés par leurs élèves, sur lesquels sont exercés une étroite surveillance.   Le temps éducatif est divisé en trois branches. La première, consacrée à la vie morale, la seconde, selon le degré d'avancement des élèves, à des enseignements techniques, scientifiques (mathématiques en particulier) artistiques, la musique, en particulier. La troisième, enfin, s'occupe de l'entraînement physique : course, lutte, équitation,  escrime, etc.  (Held, 1914). Andreae rappellera que les jeunes "sont le sujet le plus important dans l'Etat". 

L'apprentissage des langues est très important à Christianopolis (où les habitants peuvent maîtriser de six à huit langues),  y compris la langue maternelle, et leur enseignement a lieu dans un des huit amphithéâtres de la ville. Dans cette première salle, on développera, à la manière antique, l'art oratoire, la rhétorique, pour la meilleure expression de l'esprit et de l'âme, et non pour briller et éblouir son public.  Dialectique, métaphysique et  théosophie sont enseignées dans le second auditorium. Le troisième est consacré aux mathématiques (arithmétique, algèbre, géométrie, etc.). Contrairement à ce qu'on pourrait croire de l'auteur ésotérique, Andreae ne s'intéresse pas aux "nombres mystiques et secrets" par goût cabbalistique ou ésotérique, mais parce qu'ils forment la proportion, l'harmonie, la symétrie du plan divin de la création : "Sur ces questions qui semblent donner lumière brillante, ne nous y livrons pas sans réserve, à moins que la lumière du Christ ne nous montre le chemin et nous invite à pénétrer les secrets qui ont été scellés".  Dans le quatrième amphithéâtre on enseigne "scientifiquement et artistiquement la musique", pour laquelle une connaissance des mathématique est requise. On trouvera difficilement un habitant qui ne joue pas de tel ou tel instrument ("l'orgue inclus", ou encore la harpe). Précisons que l'auteur réserve la voix exclusivement à la musique sacrée (en particulier les psaumes), probablement encore pour des raisons morales, de crainte que le chant profane profite plus à la sensualité qu'au service de Dieu. Chaque semaine les chœurs arpenteront les rues de la ville en chantant (Held, 1914), mais on chante aussi dans la sphère privée.

La peinture est un art très prisé dans la cité et se déploie dans toute la ville, jusqu'aux murs des écoles, qui en sont décorés. Comme chez Campanella, dont différents commentateurs ont montré l'influence (comme celle de More et encore plus de Bacon) sur l'oeuvre utopique d'Andreae (Mohl, 1858 ; Hülleman, 1884) les fresques ont aussi un rôle éducatif pour les jeunes élèves, qui en peignent eux-mêmes au lieu de perdre leur temps à des jeux futiles comme les cartes ou les dés : là encore, ce sont les mêmes exemples qui sont repris dans d'autres utopies et qui correspondent aux activités stigmatisées par les hommes d'église. Cependant, alors que les élèves de la Civita Solis apprenaient "sans effort" en regardant les fresques, ceux de Christianopolis apprennent  en faisant et en expérimentant par eux-mêmes (op. cité),

Dans le cinquième auditorium on trouvera les départements d'astronomie et d'astrologie, qui entretiennent une relation étroite. Il est aussi important d'observer le ciel et ses objets affirme l'auteur,  dont les hommes dépendent pour la lumière, la chaleur, la pluie, etc., et il faudrait être fou pour dénier l'intérêt pratique d'une telle science. Quant aux effets mystiques des planètes sur les êtres humains, il y a débat et querelles entre les scientifiques, nous dit l'auteur, mais les habitants de Christianopolis trouvent plus prudent d'examiner "les cieux spirituels" que les "cieux visibles" pour les connaissances prophétiques : "L'expérience raffermit la foi, mais la raison est toujours dans le doute et la confusion".  L'histoire naturelle est enseignée dans la sixième salle :

 

"Il est inutile de dire pourquoi ils portent un grand intérêt à l'histoire naturelle : c'est la nécessité même de la science qui l'exige. Car, à travers elle, nous parvenons  aussi bien à la connaissance générale que spécifique et exacte du monde. Enquêter donc, sur les mouvements, les caractéristiques, le comportement et les passions des êtres vivants ; quelle sont les éléments, les formes, les mesures,  la place et la durée des choses ; comment les ciels se meuvent, les éléments se combinent, comment les choses poussent, quel métal est utile..."

Andreae veut accompagner l'apprentissage de l'histoire naturelle de l'histoire humaine. Le septième auditorium est  consacré à la politique, à l'éthique, à la charité chrétienne, le huitième, enfin, à la théologie, à la prophétie, à la sainteté.  Il est tout de même très étonnant, au vu de l'importance que donne Andreae à la science, de voir ensuite qu'à la bibliothèque de la cité, pourvue aussi en très vieux livres perdus, la plupart des citoyens ne s'intéressent qu'à quelques livres reliés (dont la Bible) et préfèrent obtenir la connaissance directement dans le grand "Livre de le Nature". On voit là qu'Andreae, comme d'autres humanistes avant lui, est encore dans une perpétuelle tension entre connaissance scientifique et "connaissance" spirituelle, cette dernière demeurant supérieure à la première, plus sûre et plus à même de conduire aux vérités spirituelles. D'où de nombreux passages évoquant l'intervention d'une "lumière de la nouvelle religion", "d'une éclatante lumière intérieure", d'une "lumière "éternelle" ou "de la vérité',  etc.

En complément aux salles d'étude, on a construit un laboratoire consacré à l'étude de la chimie, équipé de fours adaptés et d'instruments nécessaires à l'analyse des différentes matières  étudiées pour leur intérêt scientifique ou médical, provenant de métaux, de minéraux, d'animaux, mais surtout de plantes, dont une collection du monde entier occupe toute une aile du bâtiment, sorte de "trésor de toute la nature".  Dès l'enfance, les citoyens apprennent ainsi à reconnaître et nommer plusieurs milliers de plantes, à étudier leurs caractéristiques et connaître leurs actions thérapeutiques, à savoir aussi si ce sont des remèdes, des antidotes ou des poisons. 

 
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C'est aussi une pseudo-utopie de type économique, mercantiliste, que publie en 1621 Robert Burton (1577-1640),

intitulée "The anatomy of melancholy what it is. With all

the kindes, causes, symptomes, prognostickes, and

severall cures of it. In three maine partitions with their

severall sections, members, and subsections. 

Philosophically, Medicinally, Historically, opened and

cut up". La préface de l'ouvrage  prend racine  dans

l'analyse de sa mélancolie chronique, que, par le biais

des antiques Lettres du Pseudo-Hippocrate (il prend lui-

même le pseudonyme de Democritus Iunior), il relie au mal

de la société tout entière (Crignon-De Oliveira, 2003).  Et encore

une fois, c'est à un souverain précis, auquel pense l'auteur, à                                       

"la période d’instabilité économique qui caractérise le règne de Jacques Ier, instabilité qui commence à prendre une ampleur inquiétante au moment même où paraît la première édition de L’Anatomie de la Mélancolie(op. cité).  

 

"Les royaumes, les provinces et les corps politiques sont de même exposés et sujets à cette maladie, ce qui a été définitivement prouvé par Botero dans son étude sur la politique : comme dans les corps humains, dit-il, on y trouve [dans les corps politiques] diverses altérations provenant des humeurs, de sorte que de nombreuses et diverses maladies, conséquences d’une grande diversité de troubles, attaquent la communauté, et il est aisé de s’en rendre compte à l’aide de leurs symptômes spécifiques." (Burton, in op. cité).  Et Burton de nommer les causes de cette déliquescence : 

"la distribution inégale des richesses et de la monnaie, et l’écart important entre le niveau de vie des plus riches et des plus pauvres. Burton met sur ce point en cause le mode de vie oisif de la noblesse et du clergé qui « mènent une vie délicate et splendide au sein de l’oisiveté », tandis que d’autres gagnent à peine de quoi subsister. Or non seulement l’oisiveté est selon Burton la cause première de la mélancolie, mais la pauvreté est aussi de son côté un facteur de mécontentement et une cause possible de rébellion."  (Crignon-De Oliveira, 2003)

   Botero      :  Giovanni Botero (1544-1617), un des fondateurs du mercantilisme, cf.  "De politia illustrium"

Comme l'auteur du Royaume d'Antangil, Burton pense que le travail est une solution indispensable à beaucoup de problèmes :  "La cause la plus puissante de la mélancolie est l’oisiveté, le meilleur remède est le travail..." (in op. cité) et promeut "l'exploitation des matières premières" mais aussi "le développement du commerce et de l'industrie".  Très peu utopique, Burton se veut comme d'autres, réformiste. La seconde partie, pseudo-utopique décrit donc un état qui aura mis fin au mal de la mélancolie. On y voit des prêtres qui imitent le Christ, des magistrats charitables et incorruptibles, des hommes politiques vertueux, des nobles, des commerçants honnêtes, débarrassés du mensonge et de la fraude. Encore un projet de société, plus qu'une utopie, qui est une monarchie, où les hiérarchies sociales sont  conservées (mais où les prolétaires peuvent s'élever à la noblesse par le travail), et la propriété bien protégée. Ce qui rapproche cet idéal de véritables utopies sociales seraient plutôt l'ensemble de toutes les dispositions de surveillance, qui contrôlent "l’existence des citoyens (depuis la naissance jusqu’à la mort, en passant par le mariage)" (op. cité).  Citons au passage, à quatre années de là, une utopie plus morale que sociale : Le grand empire de l'un et l'autre monde, divisé en trois royaumes, aveugles, borgnes, clair-voyants, de Jean de La Pierre, paru en 1625. 

1623   :    Parution de la   Civita Solis de Tommaso Campanella 

 

Ecrit à la toute fin de sa vie (vers 1623-1624) et publié après sa mort, la New Atlantis ("New Atlantis, A worke unfinished", 1627, "La Nouvelle Atlantide",   "Nova  Atlas")      de l'Anglais 

Francis Bacon (1561-1626) est, selon les précisions données au lecteur par son secrétaire personnel, William Rawley, "une fable" inséparable d'un autre texte, Sylva Sylvarum (Sylva Sylvarum or a

natural history in ten centuries, 1627) : "un recueil d’expériences destinées à fonder une histoire naturelle qui serve de prolégomènes à une science future"  (Popelard, 2006).

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      vers 1623-1624     : C'est l'estimation habituellement acceptée, mais on possède un document de la Collection Harley (British Library, Londres), une charte minière de 1614/1617 qui mentionne par deux fois la "new Atlantis", et dont nous n'avons pas la preuve, comme on le prétend souvent, qu'il soit un faux établi par le protégé de Bacon, Thomas Bushell, qui se mit à son service très jeune, à qui il avait enseigné la minéralogie en particulier, et dont il avait payé les dettes. Par ailleurs, il existe un certain nombre d'indices concernant la mise en route d'un projet comme celui de la New Atlantis vers 1517/1518, ce qui faisait dire à certains commentateurs, comme Catherine Drinker Bowen (Francis Bacon : The Temper of a Man, 1963) qu'il a pus commencé une ébauche à cette époque, avant de reprendre l'écriture de l'oeuvre vers 1523.

Sylva sylvarum demeurera inachevée et Rawley la publiera conjointement avec la Nouvelle Atlantide en 1627.  Dans cette utopie, c'est la réforme de la science, plus que celle de la société, qui intéresse Bacon, et la fiction répond au souci de "mettre à la portée des moindres esprits les vérités récemment découvertes mais trop éloignées des opinions vulgaires, et les pensées trop abstraites"  (Bacon, De Sapientia Veterum, "De la Sagesse des Anciens", 1609) : c'est exactement ce que nous appelons vulgarisation scientifique. Proche en cela de la Cité du Soleil de Campanella, l'île idéale de Bensalem abrite une société épistémocratique, avec sa Maison de Salomon (du nom du roi fondateur mythique Solamona) , l'académie scientifique omnipotente du  pays. qui confère une grande supériorité scientifique aux Benasalémites sur les Européens. L'ensemble du livre est dédié à la curiosité, à l'observation scientifique :  "Hormis quelques notations ponctuelles concernant la religion, le mariage et la famille, c’est avant tout la science qui forme le sujet du livre. La Nouvelle Atlantide est bien une utopie scientifique" où les savants "sillonnent les mers et traversent les continents pour rassembler tous les faits possibles."   (Popelard, 2006).. La vision scientifique bensalémite s'oppose aussi à la vision mercantile européenne, à "l’obsession marchande de nombreux explorateurs". (op. cité) et l'absence du roi (hormis la trace de son sceau) reflète peut-être la déception du Chancelier de voir que son roi, Jacques Ier, "n’a toujours rien fait pour aider les sciences, en dépit du plaidoyer baconien." (op. cité)

 
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Le récit utopique que Johannes Kepler (1571-1630) écrit à la même époque entre 1609  et 1630 (Ducos, 1985), "Somnium, seu Opus posthumum de astronomia lunari, divulgatum a M. Ludovico Kepplero" ("Le Songe ou oeuvre posthume d'Astronomie lunaire, divulguée à M. Ludovic Kepler" sera comme celle de Bacon une oeuvre dévolue à la science, publiée aussi après sa mort, par son fils Ludwig, en 1634, à Franfort. Avec les deux hémisphères de la lune, Subvolva (ou Volva) et Privolva, Kepler peut déployer toutes sortes d'observations et d'expériences scientifiques rigoureuses et contredire avec humour les conceptions fixistes imposées par la religion. Kepler aurait voulu s'intéresser aussi à l'aspect politique et social de son île de Levania, mais il s'abstint, finalement, ayant eu des problèmes à répétition avec la censure (des copies du Songe commencent à circuler dès 1611) et l'inquisition, sa mère ayant été soupçonnée de sorcellerie en 1615  (Ducos, 1985) :

 

 "Campanella a écrit une Cité du Soleil. Ne pourrais-je pas écrire une « Cité de la Lune » ? Ne serait-il pas formidable de décrire les mœurs des cyclopes de notre temps, mais pour ce faire – il faut rester prudent – quitter la terre pour se rendre sur la lune ? Cependant, quel serait l’intérêt d’un tel voyage dans les airs ? More dans son Utopie comme Erasme dans son Éloge de la Folie ont dû aborder bien des questions difficiles pour se protéger de la censure. Laissons donc les vicissitudes de la politique et restons dans les fraîches et vertes prairies de la philosophie."  

Lettre de Kepler à Mathias Bernegger du 4 décembre 1623, in Christian Frisch, Keppleri Opera omnia, en 8 volumes (1858-1871), t. VIII, p. 24.

 

Le héros islandais de Kepler, Duracotus, a étudié l'astronomie avec Tycho Brahe, qui est le principal sujet, sérieux, du récit, dont le volet divertissant est en partie assurée par des démons pas démoniaques du tout, qui introduisent leurs connaissances de Levania : Kepler se réfère plutôt à l'étymologie grecque, qui fait (entre autres) des daimon des passeurs entre les  hommes et les dieux : ce seront des "savants", pour notre auteur (op. cité)

  1609  : "Le Songe de Kepler est un travail de longue haleine, qui l’occupe plusieurs années. En 1593, alors qu’il est étudiant, il élabore un ouvrage d’astronomie mathématique dans lequel il décrit l’apparence des cieux depuis la lune. Ce travail est cependant rejeté par le professeur de Tübingen qui préside aux disputes, et Kepler met son projet de côté pendant seize ans. (Poole, 2010).

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Comme son nom l'indique, The Man in the moon (publié en 1638), de Francis Godwin (évêque de Hereford, 1562-1633), est exactement dans la même veine que l'utopie scientifique de Kepler. Comme Duracotus, le héros de Godwin, un nain aristocrate Espagnol du nom de Domingo Gonsales,  a été initié lui aussi à l'astronomie, en l'occurrence, dans l'université de Salamanque. S'appuyant sur le travail de William Gilbert (De Magnete, 1600), il fait échapper son héros de l'attraction terrestre, ou plutôt "de cet aimant tyrannique la terre".   Cette fois, ce n'est pas la magie des démons qui "téléportent" les hommes sur la lune, mais une machine tirée par vingt-cinq gansas, une espèce de cygne sauvage. Contrairement aux utopies habituelles, il n'y a pas d'assimilation de l'un ou l'autre peuple ni d'examen approfondi de leur société. On sait par exemple que les Lunaires, sont très doux, très accueillants, ont une église qui ressemble beaucoup à une église catholique et, par on ne sait quel miracle, connaissent Jésus. En plus de l'astronomie, de la cosmographie, l'oeuvre permet à son auteur de s'intéresser à une langue inconnue, que Gonzales mettra six mois à acquérir. Avant et après sa villégiature lunaire, les aventures de notre gentilhomme, aux Indes, à Sainte-Hélène, Ténérife, en Chine, etc., sont  conformes à des récits d'aventure classique. 

La même année que Godwin,  en 1638, Peter Wilkins  (1614-1672) publie aussi son livre utopique sur  la lune, The discovery of a world in the moone, or, A discourse tending to prove that 'tis probable there may be another habitable world in that planet  ("La Découverte d'un monde sur la Lune ou, Un discours tendant à prouver qu'il est probable que cette planète soit un autre monde habité"), où il utilise beaucoup d'arguments scientifiques de l'époque à sa disposition pour défendre l'idée que l'astre est habité :  c'est l'idée de "la pluralité des mondes" plus tard chère à Fontenelle (Entretiens sur la pluralité des mondes, 1686) question déjà très débattue et qui était combattue par l'Eglise, qui avait du mal, en particulier, à théoriser sur le salut d'autres êtres que les humains. 

 
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