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Les sociétés  utopiques, 

   XVIe - XVIIIe siècle     [ 3  ]

    

 XVIe siècle

Francesco Doni, I Mondi, gravure de la première édition de 1552, détail.

                               image entière :   ici                                                                

 

Le XVIe abonde en pseudos-utopies politiques et morales qui sont surtout, en réalité, des sortes de modèles de gouvernement idéal, tel De Regnandi peritia, d'Agostino Nifo (Augustinus Niphus, Augusti Niphi),  écrit en 1521 et publié à Naples (Neapoli) en 1523, que Machiavel a été accusé (bien,  plus tard, en 1870, par Luigi Settembrini) d'avoir plagié dans son fameux Prince. Mais en fait c'est plutôt le contraire qui a pu se passer, car"il est établi que le manuscrit du Prince fut écrit en 1513. Nifo a pu le consulter aussi bien à Rome, à la cour de Léon X, qu'à Pise, où il enseigna. En effet, les liens entre les deux textes, qu'il s'agisse de la matière, des exemples et même des titres de certains chapitres, sont évidents" (Boulègue, 2013)Pasquale Tuozzi compliquera le problème au début du XXe siècle en supposant que Machiavel ait pu "à son tour remanié le manuscrit en réaction aux thèses de Nifo(op. cité)

  

Augustini Niphi, De regnandi peritia...1523
 

Un peu moins de vingt ans après la parution de l'Utopie de Thomas More, François Rabelais (vers 1490 - vers 1553) écrit son Gargantua en 1534/35, dont quelques chapitres sur l'abbaye de Thélème sont souvent qualifiés d'utopique. Si Rabelais présente bien l'abbaye imaginaire de Thélème comme le contre-modèle d'une abbaye  réelle ("il ne faudra pas construire de murailles alentour, car toutes les autres abbayes sont sauvagement murées", en français moderne), c'est toujours d'un établissement monastique dont on parle, un espace circonscrit à une communauté et non à la société dans son ensemble. Pire, cette micro-société de Thélème est composée entièrement de privilégiés dès son établissement.

 

En effet, l'abbaye est bâtie par les riches, pour les riches et leurs conditions d'entrée, ainsi que leur train de vie, le confirment sans aucun doute. Rabelais  lui-même avait séjourné plusieurs fois à l'abbaye de Ligugé, près de Poitiers, dont son ami Jean Bouchet, procureur, historien, lui avait recommandé l'"hermitage", propre à la "contemplation" et aux "« bons fruits et bons vins  que bien aymons entre nous Poictevins." (Jean Bouchet, épître de 1526, XLIX, 36r,  dans Epistres morales et familieres du Traverseur, Poitiers, Jacques Bouchet, Jean et Enguilbert de Marnef, 1545.).  Notre romancier, bon vivant, ajoutera à cette liste le potager "et ses salades meilleures qu’à Rome." (Lettre à Monseigneur de Maillezais, 15 février 1536 dans "Rabelais, Œuvres complètes", édition de Mireille Huchon, Paris, chez Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1994 : 1011).  Aux considérations sensuelles se mêlent des idées d'ermitage laïc, "dont l'idéal apparaît dans les lettres de Rabelais (Demonet, 2010)"  (Demonet, 2012).  

"Pour la construction et l'aménagement de l'abbayeGargantua fit verser comptant deux millions sept cent mille huit cent trente et un Moutons-à-la-grande-laine."

"on ordonna que ne seraient reçus en ce lieu que femmes belles, bien formées et de bonne nature, et hommes beaux, bien formés et de bonne nature."

"Ne pensez pas qu'hommes et femmes perdissent de leur temps à se vêtir si élégamment ni à se parer si richement, car les maîtres des garde-robes tenaient chaque matin les habits tout prêts. Les femmes de chambre étaient si expertes qu'en un instant les dames étaient prêtes, habillées de pied en cap."

"Aux portes des appartements des dames, se tenaient les parfumeurs et les coiffeurs."

La ségrégation  entre les riches et les pauvres est même  déjà revendiquée par  'l'inscription mise sur la grande porte de Thélème" (ch. LIV) : "Ici, n'entrez pas...Porteurs de haires, cagots, cafards empantouflés. Gueux emmitouflés" 

 

Les différents corps de métiers au service des nobles habitants de Thélème ne sont évoqués qu'au travers de leur rôle servile et n'appartiennent pas à la communauté même : 

"Et, pour se procurer ces vêtements plus commodément, il y avait, près du bois de Thélème, un grand corps de bâtiment, long d'une demi-lieue, bien clair et bien aménagé, dans lequel demeuraient les orfèvres, les lapidaires, les brodeurs, les tailleurs, les fileurs d'or, les veloutiers, les tapissiers et les haute-liciers; chacun y œuvrait à son métier, uniquement pour le service de nos religieux et religieuses".

rabelais-abbaye de theleme-gargantua-153

Thélème n'est donc pas une utopie au sens d'un idéal social d'apparence irréalisable, mais plutôt une utopie conservatrice, car sur bien des points, elle est le reflet de la condition des princes d'ici ou d'ailleurs qui ne vivent qu'entourés de serviteurs, de luxe et de plaisirs, donc une vision sociale extrêmement peu originale, si ce n'est du côté des libertés individuelles (ce qui rapproche ici Rabelais du libéralisme) désirées par tous ceux qui refusaient le despotisme politique et religieux et désiraient la liberté de mœurs et d'expression.  Les libéraux, plus tard en feront aussi leur combat et y ajouteront celle de l'économie. C'est un manifeste qui, bien avant Voltaire, réclame pour les riches de vivre comme ils l'entendent sans voir leur liberté d'action et de pensée brider par un pouvoir autoritaire. Et Rabelais d'y mêler la morale, le goût et les vertus aristocratiques si prisés par les élites depuis l'antiquité  :

 

"Parce que les gens libres, bien nés, bien éduqués, vivant en bonne société, ont naturellement un instinct, un aiguillon qu'ils appellent honneur et qui les pousse toujours à agir vertueusement et les éloigne du vice.

"Ils étaient si bien éduqués qu'il n'y avait aucun ou aucune d'entre eux qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments de musique, parler cinq ou six langues et s'en servir pour composer en vers aussi bien qu'en prose. Jamais on ne vit des chevaliers si preux, si nobles, si habiles à pied comme à cheval, si vigoureux, si vifs et maniant si bien toutes les armes, que ceux qui se trouvaient là. Jamais on ne vit des dames si élégantes, si mignonnes, moins ennuyeuses, plus habiles de leurs doigts à tirer l'aiguille et à s'adonner à toute activité convenant à une femme noble et libre, que celles qui étaient là."

 

"En outre, parce que d'habitude les religieux faisaient trois voeux, à savoir de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, on institua cette règle que, là, on pourrait en tout bien tout honneur être marié, que tout le monde pourrait être riche et vivre en liberté."

rabelais- theleme-gargantua-gustave dore

Rabelais, Gargantua observant la vie des Thélémites, gravure de Gustave Doré (1832-1883), illustrant le chapitre LVII" Comment estoient reiglez les Thelemites à leur manière de vivre", éditions Garnier Frères, 1873.

Dans  le Quart Livre (1548), Pantagruel et ses compagnons voguent d'île en île sur leur navire Thalamège, sorte de la république flottante inspirée du palais flottant du même nom (thalamigos grec, thalamegus latin) du pharaon lagide Ptolémée IV Philopator (244-204) "avec son authentique société nomade, si différente de la république sédentaire de Thomas More. Elle est réglée par la bonne volonté du roi, la bonne chère, l’échange de bon propos, la bonne humeur de frère Jean, la bouffonnerie de Panurge en quête d’une épouse fidèle, et par une inspiration évangélique sans cérémonie"  (Demonet, 2013).  Mais là encore, nous ne sommes pas dans l'utopie, mais avec l'appétit d"hommes avides de nouveautés, de curiosités des voyageurs du XVIe siècle. C'est ce qu'offre la première qu'ils visitent, Medamothi (à l'obscure étymologie grecque : "nulle part"), aussi éloignée  de l'utopie que Thélème. Il ne suffit pas qu'il y ait étrangeté,  bizarrerie, ou que les lieux suscitent la contemplation, pour que le récit se fasse utopique. De plus, c'est encore des riches dont il est question, se promenant de par le monde pour leur plaisir, acquérant au passage des trésors à rapporter pour décorer leurs demeures, ici un tableau pour décorer sa somptueuse demeure : 

"Chacun se laisse séduire par la concentration d’œuvres d’art. Frère Jean achète deux rares et précieux portraits, Panurge un grand tableau reproduisant la broderie de Philomèle, Epistemon deux tableaux philosophiques, Rhizotome une peinture mythologique. Pantagruel se distingue de ses comparses en optant pour une immense tenture à sujet épique, ne comptant pas moins de soixante-dix-huit pièces(Millon-Hazo, 2017).

"des objets inexistants sont peints, comme les idées de Platon (et la République est une Idée de république), les atomes d’Épicure, l’Écho, un valet qui cherche son maître, une licorne, un tarande (décrit comme un animal fantastique), certains payés en monnaie de singe (II-III). Quant au tableau du viol de Philomèle acquis par Panurge, il est décrit par le narrateur qui assure en même temps qu’il ne le décrit pas, par une sorte de paradoxe du menteur(Demonet, 2013).

Il y a bien une autre référence utopique dans le Cinquième Livre (1564),  mais elle est anecdotique et littéraire :

"Au pays de Satin du Cinquième Livre, on rencontre cependant Pierre Gilles, l’interlocuteur de Raphaël Hythloday, qui contemple les poissons d’une tapisserie de voyages, un urinal à la main, comme s’il manifestait un certain scepticisme à l’égard de ces signes de voyage en peinture. Un dernier clin d’œil à l’Utopia ?"  (op. cité).

On le voit bien, ce n'est pas l'utopie politique qui intéresse Rabelais, comme d'autres utopistes chrétiens, nous allons le voir, mais ce qui fait de la "folie savante un enjeu privilégié d’une créativité utopico-allégorico-satirique défiant toute catégorisation générique claire(Correard, 2015). Il n'y a pas que la scolastique, qui est visée par les humanistes, mais aussi la vanité, la folie (insaniaferitas, ineptia, dementia, mania, furor, stupiditas)  qu'ils prêtent aux savants pétris d'orgueil,  sans cette humilité demandée par Dieu au croyant. 

 

La théologie chrétienne ne cesse de mettre en garde contre l'orgueil du savoir, et se méfie de ces savants qui ont l'illusion de pouvoir, par la science et la philosophie, connaître les secrets du monde créé par Dieu et l'établissement d'un ordre du monde par la volonté politique de l'homme fait aussi partie de leurs folies dangereuses ou même de leurs péchés d'orgueil : "Et ces fous parfaits qui veulent passer pour des sages, pour des Thalès, n’aurons-nous pas raison de les appeler des Morosophes, des sages-fous ?" (Érasme, Éloge de la folie et autres écrits, éd. J.-Cl. Margolin, Paris, Gallimard, « Folio classique », § 5, p. 58).  Nous avons vu, d'ailleurs, que son ami Thomas More avait, dans Utopia, éloigné de la science les enfants et les adolescents pour que les jeunes esprits se conforment le mieux possible à la morale et à la religion. 

Néanmoins, Rabelais rend hommage à l'inventeur d'Utopia, en faisant de son héros le fils du roi d'Utopie, Gargantua (et avant lui, Utopus), et fait venir son épouse, Badebec, de la capitale d'Utopie, Amaurot.  

 

O elogio dos Garamantes (1543) de Mambrino Roseo da Fabriano, contre la monarchie de Charles Quint, qui nous introduit chez de mythiques Garamantes, où il est interdit d'innover pour ne pas contrevenir aux bonnes moeurs,  où les habitants portent les mêmes vêtements (coutume commune à beaucoup d'utopies), égalisent les héritages, et pratiquent l'euthanasie dès cinquante ans pour les hommes, quarante pour les femmes, "pour que personne ne s'attache à la vie" (Giuseppe Ferrari, Histoire de la raison d'État, 2015, Ligaran

 
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Francesco Doni, Mondo savio e pazzo,  gravure de la première édition de 1552, détail.

                                                                                    

Anton Francesco Doni (1513-1574), moine défroqué, polygraphe, éditeur de la première traduction italienne de l'Utopie de More,  fait paraître ses I Mondi (Les Mondes) en 1552, un catalogue de mondes alternatifs. Parmi eux, le  Mondo savio e pazzo (Le Monde sage et fou) fait dialoguer le sage et le fou sur leurs utopies respectives : "le premier décrit sa vision d’une cité idéale, portant tous les caractères d’une utopie à la More (organisation spatiale géométrique et rationnelle ; activités simples centrées sur le monde agraire ; égalité des conditions et uniformité du vêtement ; communauté des femmes, qui rend inutile l’amour ; absence d’argent, donc de vol ; absence de maladies…) ; le second en commente avec amusement les éléments, oscillant entre l’approbation et l’ironie, contrariant en tout cas les énoncés utopiques au moment même où ils sont formulés.(Correard, 2015).  

"Il y avait deux ou trois rues d'auberges et ce que cuisinait l'une, l'autre le cuisinait aussi."

L'égalité par l'uniformité, l'organisation autoritaire, nous le voyons, est proche de celle de More et ne tient pas compte des individualités. Doni peut donc affirmer sincèrement que la mise en commun des biens permet de supprimer "toutes les causes de souffrance :... il n'y a plus de dissension au moment des héritages, ni d'abus dans les comportements des notaires, avocats et hommes de loi, les enfants étant élevés par la communauté et n'appartenant à personne en particulier mais à tous, aucune raison de pleurer au moment des deuils, les femmes étant communes, les drames de l'amour et de la jalousie disparaissent, douze plats seulement étant présentés au repas, les excès de la gourmandise et les repas qui durent n'ont plus raison d'être." (Duval-Wirth, 1988). 

Le discours politique, fondé sur une volonté propre de changer les paradigmes de la société, est donc tourné en dérision par le biais de la folie du morosophe, au nom d'une morale chrétienne qui fustige "l'intellectualité arrogante" (op.cité), si décriée par Erasme dans son Eloge de la Folie, mais aussi "le grand savoir qui rend fou" (cf. Ortensio Lando (1510-1558), Dialogo contra gli uomini letterati et Paradossi). Ainsi, par toutes sortes de moyens rhétoriques, par la satire, la bouffonnerie, les humanistes, les polygraphes chrétiens, et particulièrement en Italie (poligrafi), tentent d'invisibiliser le discours politique, lui niant tout objet et développe une idéologie réactionnaire, "un anti-intellectualisme viscéral, qui passe les bornes du jeu humaniste : en l’occurrence, Lando s’en prend au siège de la fameuse école néo-aristotélicienne qui a joué un rôle séminal dans la rénovation des pratiques scientifiques au XVIe siècle, un lieu où ont enseigné des figures telles que Pomponazzi et Vésale" (Duval-Wirth, 1988).  Cependant, on le voit bien chez Doni, le sage a largement la parole pour défendre son ambition d'amélioration de la vie ici-bas, par le principe de la communauté des biens et d'autres dispositions qui ont pour but de supprimer la souffrance, ce qui n'est pas tout à fait dans la droite ligne de l'orthodoxie catholique, comme nous allons le voir. Allègement de la misère et des peines, certes, mais ce progrès social, plus encore que chez More, s'achète au prix d''un contrôle absolu de la population : "Chaque rue était placée sous la responsabilité d'un prêtre du temple; et le plus âgé des cent prêtres était le chef de la ville." (F. Doni, Mondo savio..). 

 
gravure Discussiones peripateticae, édition Basel, 1581.

En 1553, paraît La Citta felice (La Cité heureuse) de    

Francesco Patrizi da Cherso (Francesco

Patritio, Patriti, Franciscus Patricius), une utopie néo-

platonicienne basée sur La Cité de Dieu de Saint

Augustin (413-426), qui, malgré son titre, n'a rien à voir

avec un projet de société mais demeure un ouvrage de

théologie chrétienne, qui n'invoque l'histoire et la philosophie

que pour servir la foi et la croyance de l'auteur. Là encore, comme dans de nombreuses utopies chrétiennes qui fleuriront aux XVIe et XVIIe siècles, ce sont les objets de la théologie qui importent, tandis que l'ordre du monde voulu par Dieu n'a aucune raison d'être changé, car Jésus a dit "Mon royaume n'est pas de ce monde" (Jean 18 : 36). Alors, pour saint Augustin, comme pour beaucoup de théologiens catholiques après lui, chercher à établir avec des moyens humains un nouvel Eden, un nouveau paradis terrestre sur Terre relève d"un orgueil prométhéen, inspiré du Diable. "La perfection ayant été atteinte sur la Terre par l’Église, il n’y a plus de place pour sa restauration dans l’avenir" dira Joachim de Flore (Expositio in Apocalypsim, 1130-1202), mais il faudra attendre "la parousie" (la seconde venue du Christ), et "le Jugement dernier.Précisons en passant que pour  certains chrétiens , il n'est même pas sûr que l'égalité existera au paradis, Jésus ayant dit "Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père." (Jean 14 : 2). Et saint Paul : "Aucune chair n'est identique à une autre... Il y a des corps célestes et des corps terrestres et ils n'ont pas le même éclat.. Une étoile même diffère d'une autre étoile. Il en est ainsi pour la résurrection des morts" ( I Corinthiens 15 :  39-42).

 

Ce qui conduira l'évêque d'Hippone à admettre :

"II y aura des degrés, [...] cela n'est pas douteux [....] Ceux d'un rang inférieur ne porteront aucune envie aux autres, de même que maintenant les autres anges ne sont pas jaloux des archanges [...] Ainsi, chacun possédera son propre don, l'un plus grand, l'autre plus petit, et aussi le don de ne rien vouloir de plus (Augustin d'Hippone, La Cité de Dieu, XXII, 30).

 

Ainsi, même au Ciel, le paradis catholique réserve aux uns et aux autres des places et des rangs inférieurs que les titulaires accepteront avec joie !  

Ainsi, contrairement à More ou Doni, Patrizi (comme Rabelais) ne change rien aux inégalités sociales dans sa Cité heureuse, se contentant de diviser la société en six classes hiérarchiques, trois classes serviles ( paysans, artisans, marchands) et trois classes de la cité "aristocratique, céleste, idéale." (Braga, 2008).    L'idéal spirituel, par contre, y a une place centrale, et  « l'éducation religieuse et morale a une fonction anagogique [pour l'élévation de l'âme, NDA] et sotériologique [pour le salut de l'âme, NDA], permettant "l'ascension de la montagne, sûre et immobile, au sommet de laquelle se trouvent le paradis et les délices de la félicité." »  (Braga, 2014b).

 

Dans un registre plus moral et plus social,

Gaspard Stiblin (Kaspar, Gasparus

Stiblinus, vers 1526-1562) ne produit pas

une véritable utopie sociale, contrairement à ce

qu'affirme  Georges Minois (L'âge d'or : Histoire 

de la poursuite du bonheur, Fayard. 2009). Dire

que "les plus hauts salaires sont ceux des

professeurs" ou que "les bas prix fixés par

l'Etat" permettent aux petits propriétaires

d'acquérir les biens indispensables", c'est dire

d'un pays qu'il a fait telle ou telle réforme sociale, 

et même si ce pays est fictif, il ne se situe pas dans un devenir social inconnu et improbable. D'autre part, à l'inverse de maître François, Stiblin n'invente pas une petite communauté  de loisirs, mais une société entière de contrition et de morale sévère, au travers de son De Eudaemonis Macariae civitatis Republica Caspari Stiblini Commentariolus ("Brève description de l'État d'Eudémonie, cité du pays de Macaria"), publié en 1555 à Bâle (Basileus) chez le latiniste et imprimeur Johannes Oporinus (Jean Operin, 1507-1568) dans un volume contenant aussi son Coropaedia sive de moribus et vita virginum sacrarum libellus, traité de comportement pour les jeunes filles. 

 
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Et même dans le registre de la pénitence, le monde de Stiblin ressemble fort au monde historique, où beaucoup d'hommes ont subi toutes sortes de châtiments au nom des péchés dont on les a accusés. A Macarie on condamne sévèrement la luxure, la paresse, l'ivrognerie. Anti-utopies ou utopies conservatrices, Rabelais ou Stiblin se situent bien loin de l'utopie de More, d'une société débarrassée de la misère et des injustices sociales.

 

Dans la deuxième moitié de ce XVIe siècle paraissent beaucoup de récits d'utopies qui sont, comme il a été dit en introduction générale, des projets de réformes politiques, des critiques du pouvoir déguisés en utopies :   Il Principe di Gio (1561), de Giovanni Battista Pigna ; L'isola di Narsida (L'île de Narside, 1572),  de Matteo Buonamico,  qui présente l'origine de la servitude sous les trois formes principales des vices : l'orgueil, la luxure et l'avarice, qui ont poussé les hommes à diviser la terre commune, le salut pouvant alors venir de la servitude volontaire au Prince et à Dieu.  

paruta paolo-della perfettione della vit
 
paruta paolo-della perfettione della vit

 La conversation civile (La civil conversazione, 1574) d'Estienne Guazzo, traduit en français par Gabriel Chappuys en 1579 ; Avvedimenti civili (Sarmartelli, Florence, 1574) de Giovanfrancesco (Giovanni Francesco) Lottini ;  Della perfettione della vita politica  publié en 1579  (Venise/ Venezia, Domenico  Nicolini) de Paolo Paruta 

S.Guazzo, La civile conversation, traduction G. Chappuys,1579
lottini-giovanfrancesco-avvedimenti civi
 

Il en va de même pour l'ouvrage de Thomas Nicholas (A Pleasant dialogue betweene [sic] a lady called Listra, and a pilgrim, concerning the government and common weale of the great province of Crangalor, 1579) où on trouve des religieux charitables envers les prisonniers "pour dettes ou autres offenses", où le prince "ordonna de scier la jambe des juges" qui avaient accepté "une oie bourrée d'or pour un pot-de-vin".  L'année d'après parait Sivqila, To Good to be True (1580) de Thomas Lupton, dont la première partie est dédié à Sir Christopher Hatton et la deuxième à William Cecil (1581), qui doit aussi être un modèle de gouvernement pour l'Angleterre elle-même  : on reconnaîtra que l'héroïne, Sivqila (A l'envers : aliqvis, en latin : n'importe qui) est native d'Ailgna, anagramme d'Anglia. Comme Mauqsun, le pays idéal, est la Nusquam de More à l'envers.  Reproduisant le modèle de More, le récit est un dialogue entre Sivqila et son hôte, Omen, et révèle une cité idéale pas très éloignée de beaucoup d'autres, tenue à une impeccable moralité et piété chrétiennes et châtiant sévèrement  les enfants indisciplinés, les hommes querelleurs, les femmes désobéissantes, les ivrognes, etc. afin de les faire retrouver le droit chemin. Lupton avait fait paraître deux ans auparavant, en 1578, une comédie morale de type puritain, en particulier contre l'avarice,  All for money

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La République Imaginaire (La Repubblica immaginaria) de Ludovico Agostini (1536-1612), qui fait partie de ses Dialogues de l'Infini (Dialoghi dell'Infinito, écrits vers 1585/1590), où le Fini dialogue avec l'Infini et se propose d'élaborer une cité imaginaire sous la conduite de l'Infini, qui « guidera l'invention en accord avec les "lois divines", plus exactement en accord avec les dogmes adoptés par le Concile de Trente. » (Braga, 2014b), qui s'est déroulé entre 1545 et 1563. Là aussi le gouvernement du pays  est confié à une hiérarchie sacerdotale et on y enseigne  que "la culture des âmes" est bien plus essentielle que "la culture des terres" et que "la richesse temporelle" ne vaut pas "en un millénaire la millième partie de ce monde infini."  (traduction Adelin Charles Fiorato, 1924-2016, in Braga, 2014b).

Arcadia (Arcadie, région du Péloponnèse) ou plutôt sa deuxième mouture, New Arcadia de Philip Sidney (1554-1586), est rédigée dans les années 1580 et publiée de manière posthume en 1593. Nous avons là affaire à une sorte de roman poético-pastoral écrit pour une seule femme, en l'occurrence, sa soeur, Mary Sidney, comtesse de Pembroke, et là, comme chez madame de Scudéry, le lieu principal d'écriture est un lieu magique, la magnifique propriété de  Wilton House, surnommée "Wilton Circle", symbole à la fois d'une très grande richesse et de grand raffinement culturel, où séjournaient en villégiature beaucoup d'écrivains et de poètes. 

                   

                      BIBLIOGRAPHIE   

 

 

 

    

 

BOULÈGUE Laurence, 2013, "Du miroir du prince a la réalité du tyran. La pensée politique d’Agostino Nifo et l’influence de Machiavel", in (et direction) "Le Tyran et sa postérité dans la littérature latine de l’Antiquité à la Renaissance", Classiques Garnier.

 

BRAGA Corin, 2008, De l’utopie à la contre-utopie aux XVIe - XIXe siècles, Thèse de doctorat de philosophie, Université Jean Moulin Lyon 3

BRAGA Corin, 2014a,  "Les Utopies Chrétiennes, Journal of Romanian Literary Studies, 5 | 2014.

BRAGA Corin, 2014b, Chronotopes et paysages utopiques,  Caietele Echinox, vol. 27, 2014 : Paysages et utopie.

CORREARD Nicolas,  Les Morosophes :figures du sage-fou dans la fiction utopisante de la fin de la RenaissanceT(r)OPICS, n°2, 2015, revue en ligne de l’EA DIRE, « Varia » (G. Armand, dir.), p. 215-239 (24 p, Université de la Réunion.)

DEMONET Marie-Luce, 2012, Utopies et dystopies chez Rabelais, de Pantagruel au Quart Livre, Centre d'études supérieures de la Renaissance  (CESR).  

DEMONET Marie-Luce, 2013, Rabelais et l’utopie de l’ermitage, VII Jornadas sobre el pensamiento utópico. Religión en Utopía, Madrid,novembre 2010, éd. Iveta Nakládalová, Berlin, Academia Verlag, 2013, p. 71-96.

DUVAL-WIRTH Geneviève, 1988, « Un moraliste méconnu, Anton Francesco Doni, Accademico Peregrino et théoricien du bonheur (1513-1574) », dans Chroniques italiennes, n° 13/14, ½, 1988,

http://www.chroniquesitaliennes.univ-paris3.fr/PDF/13-14/Duval-Wirth.pdf

MILLON-HAZO Louise, 2017, "« QUELLES BESTES SONT CE LA ? » L’humanisme rabelaisien à l’épreuve de ses bestiaires,  Thèse de doctorat, Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3