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    Révolution Française   [ 8 ] 

               13 et 14  juillet 1789

           La prise de la Bastille

« Les maîtres au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares parce qu’ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu’ils ont semé car tout cela, ma pauvre femme, aura, à ce qu’il paraît, des suites terribles: nous ne sommes qu’au début. »

Jean-Noël Babeuf,  lettre à sa femme du 25 juillet 1789, in Victor Advielle, "Histoire de Gracchus Babeuf et du babouvisme",  1884

Pillage du couvent Saint-Lazare

 

 

 

Une lettre de Compiègne du 22 juillet 1789 d'un certain "D’Arlebecque" informe Guy Nicolas Boutez, avocat au Parlement de Flandres, des événements parisiens commencés dans la nuit du 12 au 13 juillet, et où on a saisi "des bleds immense à st. lazare et à st Victor et chez des grand seigneur puisqu'on est obligé de prendre des églises pour les y mettre " (in Godechot, 1970).  La Maison Saint-Lazare (de la congrégation de la Mission, dite lazariste) faisait partie d'un vaste enclos où se trouvaient un hôpital, un couvent, un lieu de retraite et une maison de correction. Un autre témoignage, celui  de Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort (1740-1794), nous confirme ce fait, malgré toutes sortes de dénégations, au premier rang desquelles on trouve celle  des moines eux-mêmes comme l'abbé Lamourette, ou le comte de Vonshire, commandant de la milice bourgeoise du district des Récollets, dont dépendait alors le couvent.  Leur antipathie pour la révolution est lisible au travers des qualificatifs touchant aux révoltés : "misérables" "exécrables suppôts",  "troupe hideuse", "envahisseurs", "scélérats", "populace effrénée", etc.  (Antoine Adrien Lamourette, Désastre de la maison de Saint Lazare, 1789, Paris, chez Mérigot le jeune). Il en est de même pour Chamfort, habitué aussi à la table des nantis ("brigands", "bandits", etc.) mais qui ne cache pas que "fut chargé dix-sept voitures de huit sacs chacune, tant en blé qu’en seigle"  (Chamfort, Tableaux historiques de la Révolution française, Douzième tableau :  Pillage de Saint-Lazare, 1791/1792), sans dissimuler sa détestation de cette cohorte qui partit en direction de la halle aux grains, pour les distribuer aux plus nécessiteux nous disent d'autres sources : "Leur marche fut un triomphe hideux, assorti à leur affreuse victoire" (op. cité).

 

Toutes les sources confirment de diverses manières les comportements de la foule dans l'ensemble du couvent, que ce soit la délivrance des prisonniers ou des "fous", la destruction de mobilier, de tableaux, de jardins, la mutilation et la dispersion de livres, les ripailles dans le réfectoire, les beuveries, jusque dans l'apothicairerie, dont un certain nombre de "liqueurs" ont empoisonné  mortellement quelques uns des insurgés (Lamourette, op. cité).  Ce sont clairement des actes qui sortent de l'ordinaire, de la conduite raisonnée, comme dans toutes les révoltes populaires du monde, des moments où les individus ne savent plus quoi faire pour transmettre leur mal de vivre. Le langage, la communication, la logique n'est alors plus d'aucun recours et les femmes et les hommes n'ont plus que leur colère et le langage incontrôlable de leur corps pour exprimer leurs souffrances et leurs révoltes : voilà ce que je trouve à dire à la place des paroles policées, moralistes et insipides que l'on trouve encore, ici ou là pour parler de la violence révolutionnaire. 

     "dix-sept voitures"     : La plupart des sources parlent plutôt d'une cinquantaine de voitures, 50, 53,  "cinquante deux" pour les Révolutions de Paris en 1789, Avec des détails historiques & anecdotiques sur la Bastille, sur la prise de cette redoutable forteresse & sur les personnes & les papiers qui y été trouvés ; Auxquels des témoins oculaires ont ajouté un grand nombre d'anecdotes très peu connues ; dédiées à la Nation", 13 juillet : 7, 1789.  Ce journal a été créé et dirigé par Louis-Marie Prudhomme (1752-1830), journaliste, libraire-éditeur, militant révolutionnaire, et parmi ses contributeurs, on compte : Antoine Tournon (1754-1794), Elysée Loustalot (1761-1790), Sylvain Maréchal (1750-1803), Philippe-François-Nazaire Fabre, dit Fabre d'Eglantine (1750-1794), Léger-Félicité Sonthonax (1763-1813), Pierre-Gaspard Chaumette (1763-1794), Jean Baudrais (1749-1832).  

 

 

     Tableaux historiques de la Révolution française     :    Œuvre collective publiée sous forme d'ouvrages mensuels, de 1791 à 1796 environ, partagée entre des gravures événementielles en taille-douce de la Révolution (Alexandre Fragonard, Jean-Louis Prieur, Jacques François Joseph Swebach, Jean Duplessi-Bertaux, Abraham Girardet, Nicolas-Marie Ozanne, Alexandre Fragonard et Jean Desaulx, avec portraits de Charles François Gabriel Le Vachez)  et des textes en accompagnement (Claude Fauchet, Sébastien-Roch-Nicolas de Chamfort, Pierre-Louis Ginguené et François-Xavier Pagès de Vixouse). Chamfort participa à l'aventure entre août 1791 à août 1792, couvrant 26 tableaux. 

      cohorte     :    A noter que le groupe d'assaillants, avant d'attaquer le couvent,  se serait choisi des chefs qui devaient être sans arme, seulement des signes de commandement, un bâton ou une canne et un ruban "verd et noir flottant auprès de la ganse du chapeau".  (Chamfort, op. cité. Le même jour, un courrier du commandant de Paris, remis au Président de l'Assemblée Nationale, affirme en parlant de la foule parisienne, que "chacun prend la cocarde verte"  (Archives Parlementaires du 13 juillet 1789).

https://www.persee.fr/docAsPDF/arcpa_0000-0000_1875_num_8_1_4659_t2_0229_0000_15.pdf

maison-saint-lazare-pillage-13 juillet 1
couvent-saint-lazare-pillage-13 juillet

Pillage de la Maison Saint-Lazare, nº107 rue du Faubourg Saint-Denis,  auj. 10e arrondissement de Paris), le 13 juillet 1789

Illustration de Jean-Louis Prieur (vers 1759-1795) ; gravure de Jean Duplessi Bertaux  (vers 1750-1819) et Pierre-Gabriel Berthault (1737-1831).

Tableaux historiques de la Révolution Française, 1791- vers 1796    (cf. plus haut)

gravure, estampe à l'eau forte et au burin

24 x 29 cm

Paris, 1802.

Anonyme, 1789

 

 

eau-forte, 

 

9  x  14 cm,

 

Edition du Bureau des Révolutions de Paris, 1789 

Bibliothèque Nationale de France (BNF),  Collections de Vinck, Un siècle d'histoire de France par l'estampe, 1770-1870. Vol. 9 (pièces 1423-1570), Ancien Régime et Révolution.

 Pillage du Garde-Meubles

Les Parisiens se sentant de plus en plus menacés, surtout après la charge injustifiée du Royal- Allemand aux Tuileries, se jetèrent dans une "quête fébrile d'armes pour se défendre qui connut son summum les 13 et 14 juillet : les armuriers furent pillés ainsi que les lieux réputés en contenir tel le Garde-meuble" (Jacq-Hergoualc'h, 1985). Ce Garde-Meuble était une institution très ancienne, mais c'est Louis XIV qui, en 1663, par le biais de son ministre Colbert, réorganisa son administration et lui donna son prestige. Il était principalement destiné à l'ameublement des demeures royales et occupait depuis 1774 un des deux palais de la place Louis XV (l'actuelle place de la Concorde). C'était un musée si riche que des salles d'apparat étaient même ouvertes au public certains jours.  Sa salle d'armes fut donc pillée par des "milliers d'hommes", mais le Contrôleur des Inventaires assure qu'à "l'exception des armes qui pouvaient servir, rien ne fut pris non seulement de ce qui était propriété particulière, mais aussi de ce qui appartenait au roi..." (Mémoires du Général Baron Thiébault publies sous les auspices de sa fille Claire Thiebault d'après le manuscrit original par Fernand Calmettes, Pans, Pion, Nourrit et Cie, 1893-1895, 5 t in-8° T 1, pp 218-219).  

Aux armes, boutique arquebusier
garde-meuble-pillage-13 juillet 1789-gra

 

Pillage des armes au Garde Meuble - Le lundi 13 juillet 1789

 

Illustration de Jean-Louis Prieur (vers 1759-1795) ; gravure de Jean Duplessi Bertaux  (vers 1750-1819) et Pierre-Gabriel Berthault (1737-1831). 

Tableaux historiques de la Révolution Française, 1791- vers 1796    (cf. plus haut)

gravure, estampe à l'eau forte et au burin

24 x 29 cm

Paris, 1802.

Bibliothèque Nationale de France (BNF),  Collections de Vinck, Un siècle d'histoire de France par l'estampe, 1770-1870. Vol. 9 (pièces 1423-1570), Ancien Régime et Révolution.

En plus d'être dramatique, la scène avait un aspect comique : "c'était un spectacle qui rappelait les jours de la Ligue, de voir des artisans armer leurs mains brunies et endurcies au travail, des lances dorées que nos anciens preux portaient dans un tournoi ou sur un champ de bataille ; de voir le casques antiques de nos chevaliers français couvrir la tête des gens sortis de la lie du peuple, les panaches qui avaient ombragé les fronts de Duguesclin, de Bayard, flottaient sur celui d'un fort de la Halle ou d'une femme de la place Maubert(Mémoires... op. cité).  En plus des armes, données sans peine par les commis, il y avait deux canons, qui furent conduits à la place de grève, où se tenaient les exécutions publiques. 

"Formation de la Garde Nationale, anonyme, Musée Carnavalet

Les Parisiens n'étaient pas pour autant complètement rassurés, car il était facile de "constater la médiocrité de l'armement rassemblé, en dépit de toutes les « recherches »" (Jacq-Hergoualc'h, 1985).  L'assemblée nationale décide le même jour d'adresser une députation au roi  pour l'avertir du danger et insiste sur  "l'éloignement des troupes  extraordinairement rassemblées près de Paris et de Versailles, et sur l'établissement des gardes bourgeoises". C'est à cette "milice bourgeoise", que les députés entendent confier "la garde de la ville" (Archives Parlementaires, op. cité).

lallemand j-b-pillage armes invalides-14

          Le peuple de Paris s'empare des armes aux Invalides

 

                 Jean-Baptiste l'Allemand, vers 1789  

"                       peinture à l'huile sur toile.

                                      64 x 54 cm

                                Musée Carnavalet, Paris

bastille-vue-jacques rigaud-1720-bnf.jpg
Vue de la Bastille, Jacques Rigaud (1680-1754), 1720,

                                          Vue de la Bastille  

                      (avec voitures à bras et hippomobiles)

               

                                Jacques Rigaud, 1720  

 

Aquarelle, plume et encre de Chine sur papier beige,

                               

                                 22,3 x 48 cm

                            Collections BNF, Paris

 

A la Bastille !

 

 

 

 

 

Très tôt le lendemain matin, le 14 juillet 1789, une foule marcha sur les Invalides, où, comme pour le Garde-Meuble, la présence d'armes était de notoriété publique.  Une source de premier plan affirme : "un Officier envoyé par M. de Sombreuil, Gouverneur des Invalides, annonçoit que cette maison étoit assiégée par cent mille ames, qui demandoient des armes...

 

Procès-verbal des séances et délibérations de l'Assemblée générale des Electeurs de Paris, réunis à l'Hôtel-de-Ville le 14 Juillet 1789. Rédigé depuis le 26 avril jusqu'au 21 mai 1789, par M. Bailly,... Et depuis le 22 mai jusqu'au 30 Juillet 1789, par M.Duveyrier,... Tome premier, 1790, Paris, chez Baudouin... Imprimeur de l'Assemblée Nationale : 279). 

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k40091x.texteImage

Cette source est de première importance car elle provient d'acteurs directement en relation avec les événements. Son rédacteur est, à la suite de Jean-Sylvain Bailly, l'avocat Honoré-Nicolas-Marie Duveyrier (1753-1839), membre du comité permanent. Sans accorder une valeur de vérité ni infirmer les rumeurs alimentées par la peur des Parisiens, environnés de multiples forces armées, il se contente parfois de donner l'information telle qu'elle parvient au comité : "Quelques moments après, une autre foule, poussant des cris, est venue dire que le Régiment Royal-Allemand, et Royal-Cravate, s'avançoient dans le Faubourg Saint-Antoine ; qu'ils y massacroient tout, sans distinction d'âge et de sexe ; qu'ils plaçoient des canons dans les rues ; que la rue de Charonne étoit remplie de Soldats et de carnage ; que le Fauxbourg Saint-Antoine étoit menacé d'une destruction totale." (Procès-Verbal... op. cité : 274).  "Alors, le Comité chargea alors M. de Rhulières, Commandant de la Garde de Paris, de se mettre , avec quelques Cavaliers, à la tête de deux Compagnies, et d'aller à la rencontre des Hussards pour les repousser (...) Il est revenu peu de temps après, assurant que l'alarme étoit fausse, et que les Hussards n'avoient pas paru dans le Faux-bourg Saint-Antoine.(op. cité : 305).  Plus tôt, Duveyrier avait reconnu que "Le Comité , déjà trompé, prenoit  les précautions nécessaires pour s'assurer de la vérité du fait." (p. 298).  Précisons qu'il n'a pas pu rapporter les faits dans les jours qui suivent l'événement et qu'il a dû attendre un congé, quelques semaines après, pour commencer à le rédiger. Mais cela ne l'a pas empêché de s'y appliquer avec rigueur   : 

"J'en ai su profiter pour poser les bases , et établir les plus éclatantes circonstances des 12 , 13 , 14 , 15 , Juillet , journées qui valent des siècles , et sur lesquelles je n'avois d'autre secours que ma mémoire , et les pièces échappées à la dissolution générale. Les bases posées, et pour remplir les vuides, pour réunir , éclairer et classer les faits dont je n'avois pas été temoin, j'ai interrogé séparément tous les Electeurs, tous les Membres du Comité permanent, tous les Membres de l'ancienne Municipalité qui avoient concouru aux premières opérations. J'ai fait insérer dans les papiers publics , un avis par lequel tous les Citoyens ont été invités à m'adresser les ordres qu'ils avoient reçus, et les renseignemens authentiques qu'ils pouvoient avoir sur tous les faits intéressans de ces journées célèbres . Les notes sont venues en foule : j'ai écarté tout ce qui n'avoit pas une certitude publique ; j'ai rédigé enfin, et, mon travail parvenu au degré de perfection qu'il pouvoit avoir j'ai rassemblé chez moi tous les Membres du Comité permanent, du moins tous ceux qui ont bien voulu céder à mon invitation. M. de la Fayette y est venu lui-même . Tout a été lu examiné , discuté dans huit ou dix Conférences, dont quelques unes ont duré des journées entières. Les dates ont été rappelées, les moindres faits contredits , rétablis ou changés , la vérité enfin, a été trouvée et fixée dans les plus petits détails.(H. Duveyrier, Procès-Verbal... op. cité : XI à XIII).   

Un siècle plus tard, Jules Flammermont ne lui épargnera pas, malgré tout, ses critiques : "Malgré toutes les peines qu'il prit pour ne rien dire qui ne fut vrai, Duveyrier a commis bien des erreurs(Pitra, "La journée du 14 juillet 1789, Fragments des mémoires inédits de Louis-Guillaume Pitra" écrits vers 1790/1791, Paris, 1892 ; introduction de Jules Flammermont  : XV). Nous verrons ce qu'il en est à l'analyse des différentes sources. Cela n'empêchera pas le professeur d'histoire d'admettre qu'on "peut rattacher à ce document d'importance capitale deux autres témoignages de moindre valeur" (op. cité).

      Royal-Allemand     :  "les courriers envoyés vers ce faubourg [Saint-Antoine, NDA] et le faubourg Sain-Denis sont venus rapporter que l'alarme était fausse ; que le régiment Royal-Allemand était, à la vérité, monté à cheval, mais qu'il n'occupait que les dehors de la barrière du Trône ;"  (procès-verbal d'électeurs fait le 14 juillet 1789 retranscrit dans les "pièces justificatives" de la "Gazette Nationale ou Le Moniteur Universel" édité dans "Réimpression de L'ancien Moniteur, seule histoire authentique et inaltérée de la Révolution Française, depuis la réunion des Etats-Généraux jusqu'au Consulat, (mai 1789 - Novembre 1799)", tome 1er, Paris Plon frères, 1850)

     Pitra      :    " Louis-Guillaume Pitra, né à Lyon en 1736, conseiller des Domaines de la Ville de Paris, électeur influent de Paris et monarchiste constitutionnel en 1789, bientôt fougueux réactionnaire en 1792, est le même personnage qui a collaboré, à diverses dates, à la Correspondance littéraire de Grimm et Meister. C’est sans doute à ce titre qu’il a rédigé la relation qui nous occupe, et qu’on a trouvée dans les papiers du duc Pierre-Frédéric-Louis d’Oldenbourg, sous ce titre : Revue littéraire de Paris, 1790-1791 . Publiée deux fois en allemand, en 1793 et en 1865, c’est la première fois que cette relation est mise en sa forme originale sous les yeux du public français."

"L'auteur de l'opéra d'Andromaque, Apollon et Daphné (note du manuscrit)"  (Pitra, "La Journée"... introduction de Flammermont, op. cité : VI).

 

Rattachons maintenant Flammermont à notre sujet du moment, la recherche d'armes aux Invalides, qui fut en partie une déception, car, si les révolutionnaires sont repartis de l'Hôtel des Invalides avec "trente-deux mille fusils" (Pitra, "La Journée"... introduction de Flammermont, op. cité : XXX)., ou même  "vingt-six milles, sans y comprendre les pistolets, les sabres & les bayonnettes" (Révolutions de Paris, op. cité : 10), il y manquait, comme pour l'Arsenal, les cartouches (mais aussi la poudre). Elles avaient été transférées à la forteresse de la Bastille dans la nuit du 12 au 13 par le régiment du capitaine-lieutenant Louis de Flue  à la demande du lieutenant de roi à la Bastille et commandant de l'Arsenal, Pierre-François de Rivière du Puget (ou Pujet, 1739-1807). C'est ce que l'officier suisse nous  rapporte dans  sa "Relation..." adressée au Mercure de France, qu'il ne faut pas confondre avec la lettre qu'il adressa en double d'Yvetot, en allemand, sa langue natale, à ses deux frères en Suisse, Wolfgang et Nicodème, le 2 septembre 1789 (cf. Jacq-Hergoualc'h, 1985)Les Archives Nationales possèdent une copie  de cette Relation  (Archives Nationales, Pans, K 164, N° 5, dossier IX, microfilmé), publiée par ailleurs par Jules-Antoine Taschereau (1801-1874), à la fois député, érudit, éditeur, qui en a reproduit la traduction française : Louis de Flue, "Relation de la prise de la Bastille, le 14 Juillet 1789 par un de ses défenseurs", in "Revue Rétrospective, ou Bibliothèque historique, contenant des Mémoires et Documents authentiques, inédits et originaux, pour servir à l'histoire proprement dite, à la biographie, à l'histoire de la littérature et des arts", t. IV, Paris, H. Fournier ainé, 1834, pp 284-298) et qu'on peut lire en version numérisée sur Gallica : il représente, lui aussi, un témoignage important sur les événements qui se sont passés ce jour-là à la Bastille :  

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6327062r/f287.item

"Pour éviter toute surprise, il a paru prudent de visiter avec soin toutes les voitures, ainsi que les couriers qui entroient ou sortoient de la capitale ; cette précaution a découvert plus d'un traître, car on a pendu prévôtalement & sur le champ divers particuliers, convaincus de perfidies, ou chargés d'infâmes missions contre les citoyens & la patrie. On a surpris des convois, dont un pour le Roi, consistant en plusieurs voitures de grains, quantité d'équipages ; deux charriots ayant la livrée de la Reine, & chargés d'habits de travestissements ; nombre d'aristocrates qui alloient se réfugier dans leurs châteaux, emportant avec eux leurs trésors & leurs armes. Ces diverses confiscations ont enfin convaincu le prévôt des marchands [Jacques de Flesselles, NDA] de trahison ; il entretenoit une correspondance secrete avec nos plus cruels ennemis ; plusieurs lettres l'ont attesté, & notamment celle écrite au gouverneur de la Bastille(Révolutions de Paris, op. cité :  10-11 ).  

 

Le fort était gardé habituellement par "quatre-vingt deux invalides", qui à cause des circonstances avaient reçu l'appui de "trente-deux" gardes suisses, "soldats du régiment de Salis-Samade [ou Samedan, NDR] commandés par M. Louis de Flue, lieutenant des grenadiers" [Ludwig von Flüe, 1752-1817]  (La Bastille dévoilée ou Recueil de pièces authentiques pour servir à son histoire, 1789, Seconde livraison, Paris, chez Desenne, p. 84-85)Comme pour Pitra ou de Flue, ces précisions nous sont données par une source contemporaine des événements, mais de plus, son auteur était, comme de Flue, un officier détaché à la Bastille  : "Moi, avec mon détachement et une dizaine d'Invalides, j'étais posté dans la cour de la Bastille, en face de la porte." (La Bastille dévoilée, op. cité : 289) : c'est donc une source de premier plan, mais, comme pour les autres sources, elles seront comparées et recoupées avec d'autres et bien distinguées des rumeurs qui seront signalées autant que possible. Citons par exemple les mensonges reconnus plus tard par divers auteurs d'un "jeune Garçon d'environ 13 ans, qui a dit se nommer Louis-Sébastien Canivet, fils de Canivet, Jardinier au Grand-Gentilly" (Procès-Verbal... op. cité : 117), présenté à l'Assemblée le samedi 18 juillet 1789, Duveyrier écrira en note sur la même page : "Les faits n'étaient pas alors connus : Canivet était un petit menteur; il n'y a eu à la Bastille ni assaut, ni escalade, ni drapeau promené sur les tours."

     gardes suisses      :    "quatre-vingts et tant d'Invalides, et les quarante petits-Suisses (2)...(2) C'est ainsi qu'on les désigne communément pour les distinguer des Suisses du régiment des gardes (note du manuscrit)(Pitra, La Journée...", op. cité : 4)

      La Bastille dévoilée    :    "Voilà certes un homme rare qui, pour le coup, a pris souci de la vérité historique et qui a cru bien mériter de la postérité. Comment la postérité le traite-t-elle ? A peine sait-elle son nom et la bibliographie de son livre : Barbier appelle l'auteur Charpentier, Quérard et autres l'appellent Manuel; on ne s'accorde pas sur le nombre de livraisons qui ont paru de son ouvrage; et, pour comble, ce recueil de documents destiné par son auteur à fournir à l'histoire des bases incontestables, Brunet, le savant Brunet, nous dit que ce sont des pièces authentiques.... ou supposées! (Edit, de 1844, t. V, p. 51 S.) Or, nous croyons que la Bastille dévoilée ne mérite point cette suspicion" ("Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français : documents historiques inédits et originaux, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, "Charles IX a-t-il tiré sur les Huguenots lors du massacre de la Saint-Barthélemy?", volume 10, mai à juillet 1861, édition Librairie Droz  : 200). Jusqu'en 1834, explique, Flammermont, "La Bastille dévoilée..." n'était connue encore que sous le nom de "Relation des Invalides". Flammermont affirme que l'attribution de l'oeuvre à Charpentier/Manuel n'avance "aucune preuve à l'appui... Dans la préface de la première livraison, on lit ce paragraphe qui ferait supposer que nous avons affaire à une oeuvre collective : « Un comité de gens de lettres et de citoyens zélés s'est chargé de la rédaction des papiers conquis..." etc. Autre argument avancé par Flammermont : la "boutique" de Desenne, son éditeur au Palais Royal, "était depuis plusieurs années  le rendez-vous de tous les amateurs de nouveautés littéraires que cet habile libraire savait leur procurer en dépit de la police". Il en déduit que c'est une nouvelle "spéculation de librairie, dont le but était d'exploiter la curiosité du public en lui débitant par tranches les papiers  enlevés aux archives de la forteresse après sa reddition et tombés on ne sait comment entre les mains de Desenne".  (Pitra, "La Journée"... introduction de Flammermont, op. cité :  XLIII-XLIV)

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Vers 10 h du matin, une première délégation populaire fut envoyée à la Bastille par le Comité permanent  :

Le comité "a chargé "MM Bellon ["Belon", Récit relatif..., p. 2], Officier de l'Arquebuse, Billefod, Sergent-Major d'Artillerie, Pensionnaire du Roi, et Chaton, ancien sergent des Gardes Françoises, aussi Pensionnaire du Roi, de se rendre à la Bastille pour parler à M. Delaunay [Delauney, de Launay, de Launey, NDA] Commandant de cette Forteresse, l'engager à retirer ses canons, et à donner parole de ne commettre aucune hostilité"  (Procès-verbal..., op. cité : 279). 

     Récit relatif     :   "Récit relatif à la prise de la Bastille (p. 1-8) et Second récit explicatif à la prise de la Bastille" (p. 9-21), Paris, Cailleau, 1789On ignore l'auteur de ce récit, rédigé "le 16 août 1789, d'après les déclaration des soussignés, soldats citoyens du district de le Culture et autres." (op. cité : 16).  Flammermont n'en fait pas bonne presse : "On dirait que ce récit a été composé uniquement pour déprécier le rôle des gardes françaises et mettre en relief celui des soldats citoyens du district de Saint-Louis de la Culture ; ils avaient sans doute été très froissés de n'avoir pas été nommés dans le Précis exact  (voir plus bas, NDA] et ils voulaient prendre leur revanche." (Pitra, "La Journée"... introduction de Flammermont, op. cité : XXX).

 "hier, on portoit la cocarde verte & blanche, aujourd'hui on la foule aux pieds & l'on prend la cocarde bleue & rose ; ce sont les couleurs conformes au blason de la ville (...)    D'abord, on s'est présenté par la rue Saint-Antoine pour entrer dans cette forteresse, où nul homme n'a pénétré sans la volonté de l'affreux despotisme ; c'est là que le monstre faisoit encore sa résidence. Le traître gouverneur a fait déployer l'étendard de la paix. Alors on s'est avancé avec confiance ; un détachement de gardes-françoises, & peut-être cinq à six mille bourgeois armés, se sont introduits dans les cours de la Bastille"  (Révolutions de Paris, op. cité : 10-12).  

Cent mille âmes autour de l'hôtel des Invalides, affirmait notre Procès-Verbal, c'est sans doute très exagéré, mais peut-être pas des milliers, et certainement pas "trois ou quatre cents citoyens à l'entrée du faubourg Saint-Antoine", en face de la Bastille, à la fin de la matinée, se concertant pour un projet de canonner la Bastille, en plus d'une foule qui entourait le château en "continuant de demander des fusils et de la poudre" (mais aussi un certain nombre de badauds en simples spectateurs), pendant "que les députés de l'Hôtel de Ville perdaient beaucoup de temps à confédérer et à déjeuner avec M. de Launey." Pendant ce temps, plusieurs "citoyens du faubourg Saint-Antoine reconnurent M. Elie, officier de fortune du régiment de la Reine ; ils s'adressent à lui et lui demandent à l'aide de quels moyens ils pourront s'emparer de cette forteresse. Il propose d'envoyer aux gardes-françaises pour en obtenir des canons, il engage les citoyens qui l'entourent à s'armer de toutes les armes qu'ils pourront se procurer, il leur donne rendez-vous à la même place [Flammermont écrit en note : "Carnavalette..." : Hôtel Carnavalet, NDA], et court chez lui pour aller revêtir son habit d'ordonnance, tandis que plusieurs citoyens courent dans la ville pour aller demander du canon aux gardes-françaises, et annoncent sur leur chemin que l'on va faire le siège de la Bastille."  (Pitra, La journée... op. cité : 4)

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Une députation envoyée par un autre District, pour les mêmes raisons que la première, croisa cette dernière à sa sortie, qui confirma à son retour au comité la résolution pacifique du gouverneur de la Bastille, le Marquis Bernard-René Jordan de Launay, qui les avait reçus et conviés à déjeuner, et qui accepta de retirer les canons pointés vers le faubourg, ce que confirmera de Flue dans sa Relation, lui qui avait reçu l'ordre du baron de Bezenval  de rejoindre la Bastille le 7 juillet, ce qu'il fit "avec un détachement de trente-deux hommes et un sergent" (De Flue, Relation... op. cité : 285).

 

Un peu après midi, la seconde députation avait à sa tête le député Jacques Alexis Thuriot de la Rozière (ou Rosière, 1753-1829) et Louis-Dominique Ethis de Corny (1736-1970), procureur du roi de la ville de Paris, accompagnés de "MM Bourlier et Toulouse, Soldats-citoyens du même District..." (Procès-Verbal... : 308).   Vers midi, Thuriot de la Rosiere fut introduit auprès du gouverneur, et après une réponse qui "n'avoit pas été aussi favorable qu'il le desiroit", il  obtint,  par l'entremise du major de Losme, de passer dans la seconde cour, où il vit "trois canons disposés et servis par deux Canoniers, trente-six petits-Suisses et douze Invalides". Il leur demanda de changer la direction des canons et de se rendre, mais n'obtint de tous les officiers et soldats que la promesse "qu'ils ne se serviroient point de leurs armes si on ne les attaquoit".  Il estima cette promesse insuffisante et voulut monter sur les tours vérifier la position des canons. Après un refus, le Gouverneur, pressé par les officiers, accepta la requête. Il se montra à "tous ceux qui remplissoient le jardin de l'Arsenal" qui l'applaudirent. Pitra ne dit pas autre chose, et confirme que la foule a beaucoup grossi depuis le début des événements : "M. Thuriot de la Rozière s'avançatenant le gouverneur par la main et faisant signe au peuple avec son chapeau. Il fut aperçu dans cette attitude de paix qui annonçait un parfait accord, et fut vivement applaudi.  M. de Launey, dont la tête commençait déjà  à s'échauffer à la vue de cette immense multitude, promit encore à M. de la Rozière qu'il n'attaquerait pas le premier, et qu'il pouvait en donner l'assurance aux électeurs.(Pitra, La journée... op. cité : 5).  De la Rozière remarqua alors que les canons pointaient toujours dans la mauvaise direction mais on les avait "retirés de quatre pied des embrasures, et que des jantes [  "gentes" : Récit relatif... : 4]  avoient été mises dans ces embrasures pour empêcher qu'on ne les vît." (Procès-Verbal..., op. cité : 310). 

Un peu après le rapport de Thuriot la Rozière à l'Hôtel de Ville, Duveyrier consigne :

 

"un coup de canon tiré du côté de la Bastille ; et dans le même temps, une foule prodigieuse qui s'est précipitée dans la place de Grève, criant à la perfidie, à la trahison.  

On amenoit un homme blessé au bras par les coups de fusils tirés de la Bastille ; on apportoit un Soldat aux Gardes-Françoises expirant sur un cadre. On annonçoit que quinze ou vingt blessés avoient été déposés dans des maisons de la rue de la Cerisaye ; que M. Delaunay avoit fait baisser le premier pont de sa Forteresse pour engager le peuple à s'approcher ; que le peuple s'étant livré, en effet, à cette marque de confiance, il avoit essuyé aussitôt une décharge de toute la mousqueterie de la Forteresse. Ces rapports et la présence des deux hommes blessés démontroient au Comité permanent la perfidie de ceux qui étoient préposés à la garde de cette Forteresse , et la nécessité d'envoyer des secours à ceux qui , pêle-mêle , sans ordre et sans force suffisante , en avoient commencé l'attaque."  (Procès-Verbal... , op. cité: 313-314).   

Plus tard, dans l'après-midi, des assiégeants raconteront à Jacques Delavigne (1743-1824), président de l'Assemblée électorale, à peu près la même chose. Une information que Delavigne ne semble pas remettre en cause et qui est à rapprocher de la terrible fin du gouverneur  : "Ainsi cette trahison du Gouverneur'a été le premier signal d'une guerre qu'il a déclarée lui même à ses Concitoyens, et qu'il paroît  vouloir continuer opiniâtrément, puisqu'il a refusé d'entendre notre députation." (Procès-Verbal... , op. cité: 334).  Un troisième rapport, celui de Pitra, est très fidèle aux deux autres : 

"A peine M. de la Rozière s'était-il éloigné de ce château, que la foule immense qui l'entourait, et qu'il avait laissée tranquille, demanda à grands cris des armes et de la poudre, en menaçant d'incendier le logement du Gouverneur qui n'était défendu que par le mur peu élevé de l'avancée et par un faible pont-levis.  M. de Launey descendit du château pour conférer derrière ce pont-levis avec les chefs de citoyens ; il convint d'en laisser entrer un certain nombre entre la Bastille et le Gouvernement, auxquels il remettait les fusils ("Carnavalette" précise Flammermont en note) et la poudre dont il pourrait se passer. Cette offre était une imprudence, mais déjà, ainsi que je l'ai dit, ce Gouverneur n'avait pas toute la tranquillité et présence d'esprit que demandait cette situation très difficile.  Quoi qu'il en soit, je tiens d'un des acteurs de cette scène qu'il fut convenu avec lui qu'il n'entrerait pas dans cette cour première qu'un certain nombre de citoyens. ; mais à peine M. de Launey fut-il rentré dans la Bastille et le pont-levis de l'Avancée baissé, que la foule se précipita dans cette enceinte. Cette foule sans armes pouvait seulement attaquer le Gouvernement, mais tous ses efforts sans fusils, sans canons, auraient été impuissants contre le grand pont-levis du château, soutenu par une forte grille de fer et défendue par trois pièces de canon. M. de Launey, effrayé par cette multitude, perdit la tête ; il fit faire feu sur elle et même tirer un coup de canon. Quelques morts et quelques blessés restèrent sur la place, la foule prit la fuite en poussant des cris affreux ;  le pont-levis fut relevé et la garnison tira encore sur quelques citoyens, qui, dans cette fuite précipitée, étaient tombés dans les fossés, et en tua trois. C'est une partie de cette foule égarée et furieuse qui s'était portée à l'Hôtel de Ville en criant à la trahison ! et portant sur un brancard deux ou trois blessés. La fureur du peuple sur la place de Grève était au comble."  (Pitra, La journée... op. cité : 5-6)

 

     la tranquillité    :  De Flue dira même dans sa lettre du 2 septembre à ses fils (op. cité) que de Launay n'avait pas du tout l'étoffe d'un chef, qu'il était effrayé par des ombres, qu'il était imprévisible, etc. 

Ce récit, en plus de se retrouver dans les sources dont nous avons parlé, recoupe exactement le récit de Delavigne, qui est alors à l'Hôtel de Ville, et qui, nous l'avons vu, voit et entend parler des blessés (tout comme Pitra : "Je vis deux de ces blessés..."), mais aussi, le coup de canon qui a été tiré exactement pendant cette séquence meurtrière. Ce coup de canon est aussi rapporté par Boucheron, qui fera partie de la quatrième délégation envoyée auprès de Delaunay (Pierre-Benjamin Boucheron, Récit de ce qui s'est passé sous mes yeux le 14 juillet 1789 à onze heures du matin, p. 3). Le problème, c'est que l'auteur place cet événement juste avant la quatrième délégation, dont il faisait partie, rappelons-nous, et qui succède à la décharge subie après la fameuse action de Tournay. 

Un quatrième compte-rendu, inspiré, sinon dicté, affirme  Flammeron, par Thuriot de la Rozière  (Pitra, "La Journée"... introduction de Flammermont, op. cité : XIII), éclaire peut-être la première attaque dont Flammeron rejette l'authenticité, car celui-ci respecte bien la chronologie, en faisant démarrer l'action après la sortie de Thuriot de la Bastille. Par contre, il parle de deux personnages dont, étonnamment, personne d'autre ne parle : C'est un certain Davanne et un certain Dessain qui, comme Tournay et Bonnemère ensuite, seraient eux-aussi montés sur le toit de la maison du sieur Riquet, et auraient rejoint la cour de la même façon (cf. "Deuxième récit...", op. cité : 9),  

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Il y a donc quelque argument pour la véracité de l'épisode du pont-levis relevé que l'inverse, malgré l'affirmation de Flammermont, dont l'argument est très faible  : "il ne se passa rien de semblable ; il n'y eut pas même un commencement d'accord.  et le pont-levis de l'Avancée, loin d'avoir été baissé par les ordres de M. de Launey, fut, malgré lui, ouvert par Tournay, qui en coupa les chaînes.(Pitra, "La Journée"... note n°2 de Flammermont, op. cité :  5) :  Cette action de Tournay est attestée et très commentée, nous le verrons, mais elle se place plus tard, dans l'après-midi, et ne peut être vraisemblablement pas être confondue avec la première, qui se serait produite en fin de matinée. Dans la seconde, les chaînes cassées n'auraient pas permis de relever à nouveau le pont-levis. Et Pitra ne confond pas les deux, car il raconte plus tard : "Au reste, on avait à peine attelé les chevaux à la pièce de canon, que la nouvelle de la prétendue seconde trahison de M. de Launey, qui avait fait tirer sur la seconde députation parlementaire, parvint dans mon district et enflamma de nouveau toutes les têtes." Et cela se passe bien avant la troisième décharge qui succède à la baisse forcée du pont-levis par l'action de Tournay et de ses amis.  

 

Malgré tout ce qui vient d'être dit, le témoignage de Ludwig de Flüe comme acteur de premier plan, pèse de tout son poids et rejoint le jugement critique de Flammermont :

"Quant au conte qu'on a fait, et qui a été généralement reçu que M. de Launay avait fait baisser les ponts afin de laisser entrer une certaine quantité de monde, et qu'après il les avait fait relever et tirer sur ceux qui étaient entrés, ce conte,-dis-je, n'a pas besoin d'être réfuté (1). Quiconque sait ce que c'est qu'un pont-levis doit voir clairement qu'en baissant un tel pont devant une multitude empressée d'entrer, on n'est plus le maître de pouvoir le relever à volonté. D'ailleurs il était impossible que la garnison tirât sur ceux qui étaient entrés dans le fort, puisqu'il ne s'est pas passé une minute après que le pont a été baissé que tout le monde ne fût désarmé (...) On pourra se convaincre davantage de la fausseté de ce fait par ceux-mêmes qui le racontent ; car les uns disent que c'était le matin qu'on avait tiré sur les députés que la ville avait envoyés, d'autres disent que c'était l'après-midi après avoir demandé à capituler. Les uns prétendent que c'était dans la cour du gouvernement, d'autres soutiennent que c'était dans la Bastille même. La diversité des opinions prouve que personne ne peut attester la vérité de ce fait. (...)  

(1)  Cette version du pont abaissé, puis subitement relevé, a été adoptée par le marquis de Ferrières qui appartenait"

Il semblerait donc que ce point de vérité ne puisse être jamais connu de manière certaine.

Avant même les moments décisifs à la Bastille, des groupes appellent à pendre différents individus, tel Jacques de Flesselles, prévôt des marchands, accusé (visiblement avec de sérieuses raisons, voir plus haut) d'être un traître à la patrie, faisant selon eux de fausses promesses d'armes "pour livrer la Ville à ses ennemis", en particulier à propos du couvent des Chartreux (Chartreuse de Paris, appelée aussi Chartreuse Vauvert), où,  malgré l'ordre du prévôt d'y saisir les fusils, on ne trouva rien. Un membre du Comité permanent "s'est exprimé avec beaucoup de force et d'énergie sur le crime et sur les dangers d'une accusation capitale, qui n'auroit pour tout fondement que des suppositions, des inductions, des conséquences fausses d'un fait dont tous les incidens ne pouvoient être parfaitement connus de la multitude."  (Procès-Verbal... : 316).  Pitra confirme tout ceci point par point, il était témoin direct, présent près de Flesselles qui "essayait de manger une croûte de pain pour se donner contenance..répondit relativement aux fusils, avec une voix faible et d'un ton incertain, qu'il avait été trompé...". Pendant ce temps "des députés du Palais-Royal, suivis d'une foule du peuple...venaient, au nom de vingt-mille citoyens assemblés dans le jardin du Palais-Royal, accuser de trahison M. le Prévôt des marchands ;"  ( Pitra, La journée... op. cité : 7).   On le voit là encore, il y a probablement, répartis sur divers lieux (repensons aux barrières d'octroi, qui continuent d'être attaquées dans tout Paris) plusieurs dizaines de milliers de révolutionnaires dans toute la capitale, dont beaucoup de petites gens, nous allons le voir tout du long. 

Le Régisseur Général des Poudres et Salpêtres, Intendant de l'Arsenal, Jean-Baptiste Paul Antoine Clouet, 1739-1816 (confondu parfois avec son homonyme et chimiste Clouet, Jean-François, son contemporain, 1751 - 1801), "vêtu d'un habit bleu brodé en or, avait été pris par le peuple dans la rue Saint-Antoine pour le gouverneur de la Bastille ; on l'avait renversé de cheval et on le traînait à l'Hôtel de Ville. Il n'y serait jamais monté sans le zèle et le courage de M. le chevalier de Saudray, qui se précipita sur la place pour l'arracher au peuple qui voulait le déchirer."

Un peu plus tard,  "trois soldats invalides de la garnison de la Bastille qui sortaient d'un cabaret voisin, et qui voulaient y rentrer par le petit pont-levis de l'Avancée"  (Pitra, La journée... op. cité : 9),  sont violemment pris à parti par la foule, qui les ramène à l'Hôtel de Ville et exige qu'on les condamne à être pendus, au prétexte qu'ils avaient des armes à la la main et tiraient sur leurs concitoyens : "Le peuple s'était jeté sur eux : il les accusait d'être du nombre de ceux qui avaient tiré sur les citoyens..."  (op. cité : 9-10) :  Encore une fois, ces faits sont relatifs chronologiquement à la première décharge reconnue par Pitra.

Duveyrier rappela à son tour "que la mort donnée, même à un criminel, sans Jugement préalable, n'étoit qu'un assassinat ".  Jacques de Flesselles subira finalement une justice expéditive, exécutée très violemment par la foule  : "alors on le force de quitter la place distinguée qu'il occupe, on l'oblige de descendre à la Greve ; il paroît aux yeux d'une foule que la haine dirige, & peut-être l'équité ; là, le calme de l'effroi succede aux murmures ; l'un s'arme d'un poignard, un autre d'un pistolet, un troisième d'un coutelas ; les coups se succedent, déjà sa vie est terminée, & sa tête, au loin, va rouler dans la boue & la fange, tandis que son corps est livré à toutes les fureurs d'un peuple abandonné aux transports de la rage & de la vengeance."  (Révolutions de Paris, op. cité : 11).   

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Le déplacement des canons inquiéta les insurgés, qui ignoraient les pourparlers et,  dans l'agitation générale, régnait à ce sujet de la confusion. Ceux "qui avaient des fusils et auxquels on avait distribué de la poudre qui avait été saisie la veille..." s'étaient postés en divers lieux autour de la forteresse, mais la plus grande partie était placée "sous la voûte qui conduisait de la rue Saint-Antoine à l'Arsenal ; là, ces citoyens se présentaient à la sortie de cette voûte qui avait vue sur la Bastille, et ils tiraient sur cette forteresse à mesure qu'ils apercevaient quelques soldats sur ses murs" (Pitra, La journée... op. cité : 12), sans grand résultat, à part l'action d'un individu monté sur un toit à peu près au même niveau de la plate-forme de la Bastille : "Il en tua, il en blessa plusieurs...(op. cité).  La plupart des gens n'avaient cependant d'autres armes "que des fourches, des faux et d'autres instrument aratoires"  (op. cité : 13), ce qui explique le nombre important de victimes du côté des assaillants, qui fut bien moindre chez les forces armées. A d'autres endroits, se sont postés deux brasseurs menant leurs troupes, le sieur Acloque, devant la grille qui séparait la Bastille de l'Arsenal, et le sieur Santerre, sur la partie du faubourg Saint-Antoine qui longe la Bastille, pour aller à la Râpée.  Ce dernier "avait fait mettre le feu à quelques charrettes de fumier dont le vent poussait la fumée directement sur la Bastille et le dérobait et sa troupe à la vue des assiégés."  (op. cité : 13).  

        assaillants     :  Les historiens s'accordent en général sur environ un millier de personnes ayant participé aux assauts, et environ une centaine de victimes en plus d'une soixantaine de blessés, essentiellement du côté des insurgés :  cf. Hans-Jürgen, Lusebrink et  Rolf Reichhardt, "The Bastille  : "A History of a Symbol of Despotism and Freedom, Bicentennial Reflections on the French Revolution", Londres, Duke University Press, 1997, p. 41-44.

 

Pendant ce temps, des "coups de canon qui partaient de la Bastille enfilaient la rue Saint-Antoine où ils jetaient plus d'épouvante qu'ils ne faisaient de mal, quoique les boulets portassent jusqu'à la hauteur de la place Royale." Il y avait plusieurs places royales dans Paris, mais il s'agit sans doute de la Place des Vosges, près de la Bastille. 

Vers trois heures de l'après-midi, deux anciens soldats  franchirent les murs  pour aller briser à la hache les balanciers auxquels les chaînes sont attachées, qui tenaient relevé le petit et le grand pont-levis de la Porte de l'Avancée : "Cette opération pouvait se faire d'autant plus aisément que le gouverneur avait ordonné de ne point tirer sur les assiégeans avant de les avoir sommés de se retirer, ce qui ne pouvait se faire vu l'éloignement. Cependant les assiégeans tirèrent les premiers sur ceux qui étaient au haut des tours, ce qu'avaient déjà fait la veille différentes troupes qui passaient dans le voisinage."  (De Flue, op. cité : 289).  

 

Les deux hommes qui ont permis d'abattre le pont-levis ont pour nom Louis Tournay  (Pitra, La journée... op. cité ; Carlyle, voir ci après) et Aubin Bonnemère  (Thomas Carlyle, Histoire de la Révolution française,Tome 1er La Bastille, traduit de l'anglais, par MM. Élias Regnault et Odysse Barot, Paris, Germer Baillière, 1865).  Mais l'action héroïque et sportive semble appartenir surtout à Tournay, qui est "monté sur la maison du sieur Riquet, parfumeur", avant de passer sur un mur adossé au chemin de ronde, puis sur le corps de garde, et enfin, c'est dans la cour de garde d'où il demanda de lui passer une hache avec laquelle il brisa "verroux et serrures, pendant que de l'autre côté, on travailloit également à enfoncer les portes (La Bastille dévoilée...op. cité : 90). Bonnemère rapporta une pierre de la Bastille (environ 40 cm de côté sur 5 cm d'épaisseur) qu'il offrit à sa ville natale, qui la scellera aux murs de l'Hôtel de Ville en 1880 :  "l'assemblée des représentants de la commune de Paris... autorisa, le 16 juin 1790, Aubin Bonnemère à tracer sur la pierre tirée d'un cachot où fut enfermé 32 ans le comte de Lorges , les armes de la ville de Paris et de la ville de Saumur en Anjou, son pays natal."  

L'Écho Saumurois, samedi 16 juin 1866, N° 71, Archives de la Ville de Saumur

http://archives.ville-saumur.fr/_depot_amsaumur/_depot_arko/fonds/echo_saumurois/pdf/1866/FRAC049328_ECHSAU_1866_06_16.pdf

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La porte de l'Avancée était gardée seulement par un invalide : "Le gouverneur n'avait même pas voulu qu'il fût armé  (De Flue, op. cité : 288).  La foule put alors, pénétrer la cour du Gouvernement, "bas les ponts ! bas les ponts !" (De Flue, op. cité : 289) criait la foule. C'est alors qu'on "ordonna à une trentaine d'Invalides qui étaient postés dans les créneaux, aux deux côtés de la porte, de faire feu.(op. cité).  La Bastille dévoilée  affirme de son côté  :  "Enhardis par ce succès, ils accoururent en foule au second pont pour s'en emparer, en faisant une décharge de mousqueterie sur la troupe. Nous fûmes forcés de faire feu sur eux pour les empêcher d'abattre le second pont, comme ils avoient abattu le premier.(La Bastille dévoilée, op. cité.. : 91).  

L'auteur de la Bastille dévoilée avance quant à lui que les "bas-officiers crioient des tours, aux assaillants, de ne pas avancer, qu'on alloit faire feu sur eux ; mais ceux-ci ne vouloient rien entendre. A leurs cris, à leur acharnement, la compagnie pensa que les députés, qui venoient de se présenter, n'étoient pas des députés de la ville. Le gouverneur ordonna de faire feu : cette décharge les dispersa, & plusieurs resterent sur la place." (La Bastille dévoilée.., op. cité : 97).  

 

Un certain nombre d'historiens tiennent les Suisses responsables de cette attaque meurtrière :  "On ne saura jamais exactement qui ordonna cette décharge ; ce furent sans doute les Suisses et non de Launay mais la responsabilité lui en fut donné." (Jacq-Hergoualc'h, 1985).  Ce dernier point serait logique, si les invalides sont responsables de la première décharge, car ils dépendent de son autorité. Et qui pouvaient mieux le savoir que ceux qui étaient au premier rang de la scène et qui en ont tiré une haine redoublée envers le gouverneur ?  Un historien, suisse lui-même, le fribourgeois Alain-Jacques Czouz-Tornare, originaire de Marsens, est cependant convaincu de la responsabilité des gardes-suisses commandés par de Flue et déclare en substance que le premier tir est porté du haut des tours par un des trente-trois fusiliers commandés par de Flue. Aucune des sources les plus fiables ne corrobore ce fait précis. A l'inverse, on sait que l'état d'esprit des soldats étrangers inquiète les autorités, comme l'ambassadeur de Saxe, qui commence à doute de leur fidélité, car beaucoup de soldats suisses se sont fait la promesse de désarmer leurs fusils dans le cas où ils recevraient l’ordre de tirer sur le peuple" (Albert Mathiez, La Victoire en l’an II : esquisses historiques sur la défense nationale, Paris, F. Alcan, 1916, p. 37).  Même son de cloche quand les gardes françaises se sont présentés le 13 juillet au camp des régiments du Royal-Allemand et de Châteauvieux : "ceux-ci ont refusé le combat, & ces soldats ont promis de quitter les armes" (Les Révolutions de Paris..., op.cité : 6").  Bien sûr, de telles informations ne peuvent pas être tenues pour preuve qu'ils n'ont pas ouvert le feu à la Bastille : C'est bien le régiment du Royal-Allemand qui a tiré sur la foule,  la veille, 12 juillet. D'autre part, le témoignage des Suisses eux-mêmes posent question. Interrogés par l'auteur de la "Bastille dévoilée...", des Suisses de Salis-Samade "ont assuré en présence de M. de la Roziere, qu'effectivement leur officier leur avoit demandé en allemand s'ils feroient feu sur les invalides, dans le cas où ces derniers ne voudroient pas exécuter les ordres du gouverneur, & qu'ils lui avoient répondu qu'oui. Ces Suisses ne parlent pas très bien françois, & ce fait nous ayant été de la plus grande importance, nous avons fait venir un allemand, qui leur a servi d'interprête : d'après les dépositions générales, il paroît que cet officier, aux talents militaires auquel on rend d'ailleurs justice, a été une des causes principales de tous les malheurs qui sont arrivés. Sans lui, sans ses conseils perfides au gouverneur, sans ses menaces aux soldats, la place se seroit rendue deux heures auparavant."  (La Bastille dévoilée.. : 108).  Par ailleurs, rappelons-nous, c'est De Flue lui- même qui a dit qu'il était posté derrière la porte avec une dizaine d'invalides, qui auraient pu tirer par crainte de la terrible menace qui pesaient sur eux. 

Deux autres sources contemporaines mettent en accusation le gouverneur de Launay, et sont citées par Flammermont (Pitra, "La Journée"... introduction de Flammermont, op. cité : XVI).  L'auteur de la "Relation exacte de ce qui s'est passé dans la députation parlementaire à la Bastille et de tout ce qui l'a précédé", écrit le lendemain, "Le 15 juillet par un citoyen électeur et témoin oculaire" (op. cité),  affirme que "de Launay et du Puget ordonnerent de faire feu" (op. cité : 2).   Pourtant, un autre détail ne coïncide pas avec ces derniers témoignages. De Flue avait reproché au gouverneur d'avoir "dès le 12 juillet au soir abandonné les cours extérieures et de s'être enfermé dans le château.(Pitra, "La Journée"... introduction de Flammermont, op. cité  : XCIX)

Il n'y aura au final que des faisceaux de preuve, mais une chose est sûre.  Dans l'ensemble, les insurgés ne cherchaient au départ aucune confrontation et voulaient surtout de la poudre pour leurs fusils, pour pouvoir se défendre ultérieurement. Ils ont par ailleurs adressé plusieurs députations infructueuses. Si les autorités de la Bastille avaient plus tôt ouvert les portes, cet événement n'aurait pas acquis cette dimension tragique et symbolique qu'on lui connaît.  

 

On connaît le nom de deux hommes parmi ceux qui ont été tués à ce moment-là, il s'agit de Jean Falaise, un garçon cordonnier  et Rousseau, allumeur de réverbères : Comme Tournay, qui exerçait comme "compagnon charron, chez le sieur Girard, rue Bracque au marais" (La Bastille dévoilée, op. cité :  90),  à l'époque des faits, et bien d'autres, on voit bien, encore une fois, le rôle important qu'a tenu le petit peuple dans les insurrections populaires de la Révolution Française, y compris dans la prise de la Bastille.

Le Comité permanent décida alors d'envoyer une troisième délégation, cette fois accompagnée d'un tambour des Gardes-françaises et d'un drapeau. Elle était conduite par M. de Corny, accompagné de neuf ou dix personnes  : Gilles-Joseph Francotay, électeur, marchand-joaillier ;  De Fleurie (de la Fleury), du district des Filles de St-Thomas ; Louis-Lézin Milly de la Croix (1752-1804), dit l'Américain, de par sa naissance aux Antilles, capitaine des dragons ; Jean-Baptiste Poupart de Beaubourg (1755-1794), "en uniforme verd, décoré de l'Ordre de Saint-Philippes" (Boucheron, op. cité : 3)  ;  Piquot de Ste-Honorine ; Pierre-Benjamin Boucheron ; Sigue (ou Six), architecte ; et enfin, les dénommés Coutans (ou Contans), Joannon "portant le drapeau" (Procès-Verbal... op. cité: 329), et Fils.  L'auteur de la Bastille dévoilée précise : "Nous aperçûmes aussi tôt un drapeau escorté par une foule immense de citoyens armés.(op. cité : 91).

Des Gardes Françaises, dirigées par le marquis Charles-Emmanuel Gaulard de Saudray (1740-1832), "commandant en second de la garde nationale parisienne"  (Pitra, op. cité : cxxv)  "placerent dans la cour de l'Orme deux pieces de quatre, un canon plaqué en argent venant du garde-meuble é un mortier. On plaça encore deux pieces à la porte qui communique au jardin de l'arsenal".  (La Bastille dévoilée, op. cité : 99).  Le canon luxueux d'argent est une des deux pièces qui font partie des cadeaux offerts par le sultan du Siam au roi Louis XIV, "de six pieds de long, de fonte, battues  à froid, garnies d'argent, montées sur leurs affûts aussi garnis d'argent, faits à Siam" (Archives Nationales, Paris, Colonies, Cl 23, folio 260, et Chevalier de Chaumont, "Relation de l'ambassade de M le Chevalier de Chaumont à la cour du roi de Siam, avec ce qui s'est passé de plus remarquable durant son voyage, suivi du Mémoire des présents du roi de Siam au roi de France, Paris, A. Seneuse et D Horthemels, 1686")Le Chevalier de Saudray avait mis en marche "cinq pièces, servies par autant de canonniers nommés Berard, du Castel, Georget et les deux frères Leverre... Georget fraîchement arrivé de Brest, pointant le canon du roi de Siam " (Procès-Verbal... op. cité: 335).

      Georget      :    "canonnier de la marine, arrivé successivement d'Amérique & de Brest, le 14 au matin. Il a été blessé à la cuisse, en faisant  la manœuvre d'un canon."  (La Bastille dévoilée, op. cité : 115). 

Selon le témoignage de M. de Corny, revenu avec sa députation au tambour et au drapeau, ce dernier avait été "bien en vue de la platte-forme de la Bastille", d'où on arbora un "Pavillon blanc" et d'où "les Soldats armés de fusils avoient renversé leurs fusils le canon en bas, la crosse en haut [selon l'exemple donné par "un bas-officier, nommé Guyot de Fleville"  et imité par tous"  La Bastille dévoilée : 91, NDA] et que les signes d'appel avoient été multipliés par les chapeaux". Forts de cette bonne nouvelle, "le peuple prenoit tout naturellement le chemin de la cour de l'Orme, où étoit la Députation parlementaire, lorsque, malgré la foi rigoureusement observée dans tous les cas de députation parlementaire , au préjudice de celle des signaux du Pavillon blanc arboré sur la Bastille , et des fusils renversés , tout-à- coup les Députés ont vu pointer une pièce de canon sur la cour de l’Orme, et dans le même moment ils ont reçu une décharge de mousqueterie, qui a tué trois personnes à leurs pieds".  (Procès-Verbal... : 336-337). Ces événements ont été confirmés par la troisième délégation menée par de Corny et leurs témoignages ont été consignés dans un rapport que ce dernier a fait à la ville. Et voilà l'argument peu convainquant de la justification de cette action, donné par le même

auteur : 

 

"Les bas-officiers crioient des tours, aux assaillants, de ne pas avancer, qu'on alloit faire feu sur eux ; mais ceux-ci ne vouloient rien entendre. A leurs cris, à leur acharnement, la compagnie pensa que les députés, qui venoient de se présenter, n'étoient pas des députés de la ville. Le gouverneur ordonna de faire feu : cette décharge les dispersa, & plusieurs resterent sur la place." (La Bastille dévoilée.. : 97).

Il paraît donc assez évident que Delaunay a bien donné l'ordre de tirer sur la foule à ce moment-là. 

Un peu après, un homme fut arrêté, entre les mains duquel il y avait un paquet qui contenait deux billets, l'un adressé à M du Puget, l'autre à M. Delaunay, signé le baron de Bezenval, leur ordonnant de tenir la forteresse "jusqu'à la dernière extrémité"  (Procès-Verbal..., op. cité : 400-401 ; Pitra, La journée..., op. cité : 18).

Les mauvaises nouvelles s'ajoutaient les unes aux autres et les insurgés commençaient à montrer beaucoup d'agressivité, même envers les membres du comité. Après moult palabres et quiproquos, un groupe d'hommes décide aussi d'apporter des canons saisis plus tôt, pendant que la foule redoublait de colère. A la manœuvre on trouve deux détachements de Gardes Françaises ("un détachement des Grenadiers de Réfuveille [Réffuveille, NDA]...un autre...de fusiliers de la Compagnie de Lubersac") en plus de citoyens ayant cheminé ensemble depuis qu'un "Bourgeois, nommé Hulin, Directeur de la Buanderie de la Reine à la Briche, près St-Denis, parut au milieu d'eux, & leur dit :  « Mes amis, êtes-vous Citoyens ? Oui vous l'êtes. Marchons à la Bastille..."      Ce récit    est celui du   gazetier Beffroy de Reigny,  dit  Cousin Jacques , et les Gardes Françaises qui sont alors à la manœuvre sont commandées par les "sieurs Warguier, Sergent-major des Grenadiers, & Labarthe, aussi Sergent des Grenadiers...suivis d'un certain nombre de citoyens" qui auraient dit à Pierre Auguste Hulin (1758-1841), engagé dans les Gardes Suisses en 1773, quittant temporairement le service militaire en 1787 avec le grade de sergent (il sera commandant de l'armée du Nord en 1793)  : "Vous serez notre Commandant" (Louis-Abel Beffroy de Reigny dit Cousin Jacques (1757-1811), "Précis exact de la prise de la Bastille, rédigé sous les yeux des principaux acteurs qui ont joué un rôle dans cette expédition, et lu le même jour à l'Hôtel-de-Ville" au colophon : "Paris, ce 15 juillet, 1789").  

Beffroy de Reigny dit Cousin Jacques-pre

      Ce récit...      :   "Cette relation a sur les similaires un grand avantage ; elle émane d'un auteur connu, et peu de temps après les événements, elle a reçu la plus grande publicité, ce qui est la meilleure des garanties ; car la publicité appelle la contradiction, et, comme le dit le Cousin Jacques, un homme dont la bonne réputation est la seule fortune, ne s'expose pas à la perdre en publiant sous son nom un récit rempli d'erreurs. Et, en fait, cette relation n'a pas été sérieusement contredite sur les points essentiels." (Pitra, "La Journée"... introduction de Flammermont, op. cité  : XX).  

       gazetier     :  Il crée "Les lunes du Cousin Jacques" renommées "Le Courrier des Planètes ou Correspondance du Cousin Jacques avec le Firmament" à partir du 1er janvier 1788.

 

      Cousin Jacques      :   "le Cousin Jacques pensait sans doute que la prise de la Bastille aurait encore pendant longtemps le plus grand attrait pour les acheteurs de nouveautés littéraires et les amateurs de gazettes. Il s"en allait en vacances... Mais dans l'intervalle les journées des 5 et 6 octobre, suivies de l'installation du roi, de la famille royale et de l'Assemblée nationale à Paris changèrent complètement la situation. On ne pensait presque plus à la prise de la Bastille ; l'Histoire de France  pendant trois mois, devenue, pour ainsi dire de l'histoire ancienne, se vendit si mal, qu'il ne fut plus question de supplément. (Pitra, "La Journée"... introduction de Flammermont, op. cité  : XXVIII).  

Contrairement au panégyrique de Flammermont sur cette "relation", celle-ci saute allègrement les étapes de l'assaut :  "On entra sans difficulté dans la première cour, du côté des Célestins ; on y trouva quelques Invalides, qui avoient rendu les armes à la main, & qui se joignirent aux Assiégeans. De là on pénétra sans peine dans la Seconde Cour ; & ainsi de suite, jusques dans les cours de la Bastille. L'action commença  à l'entrée de la cour des Salpêtres; on  y plaça une pièce de canon...(Précis exact..., op. cité : 2). Nous avons bien vu qu'il y a plusieurs péripéties meurtrières qui précèdent l'usage des canons par les assaillants, ce qui montre sans doute que l'auteur est un arrivant tardif sur le théâtre des opérations et qu'il n'a pas assisté aux événements précédents.

C'est aussi des moments héroïques pour Jacob Job Elie ou Hély (1746-1825), tout juste élu "sous-lieutenant au régiment de la Reine-Infanterie " (Jacq-Hergoualc'h), dont Beffroy de Reigny vante à plusieurs reprises les mérites.  C'est "le sieur Hély...qui traversa hardiment le feu & fit déranger des voitures de fumier, qu'on avoit mis à l'entrée de la seconde cour pour couper le passage aux Assiégeans"  (Beffroy de Reigny, Précis exact, op. cité : 3). Selon  "Le Courrier des Planètes", "ce fut le sieur Elie qui lui conseilla d'appointer vers la calotte, et non sur les flancs de la forteresse ; ce qui fit une brèche au haut de la tour". Mais on n'oubliera pas de citer aussi l'action de Claude Cholat cabaretier, marchand de  vin : 

Si nous avions un témoin à consulter de préférence à tout autre, ce seroit le sieur Cholat, sa franchise, sa bonhommie, sa figure, son âge (il a plus de cinquante ans), tout en lui séduit & est fait pour inspirer la confiance. Il n'a point d'ambition que celle de la gloire ; il avoue ne savoir ni lire ni écrire, ne pouvoir par conséquent occuper la place d'officier ; il ne désire, il ne demande qu'une simple distinction honorifique. Il est de Grenoble ; il y a vu faire l'exercice du canon, il en a profité. Il commandoit une piece placée dans le jardin de l'arsenal : il en a fait lui même quatre décharges avant qu'on eut arboré le pavillon sur les tours." (La Bastille dévoilée..., op. cité : 111-112).  Cholat nous a laissé non seulement son témoignage sur cette journée  ("Service fait à l'attaque et prise de la Bastille et autre pour la cause commune, par le sieur Cholat, marchand de vin, rue des Noyers au coin de celle des Lavandières, le 14 juillet 1789", Paris, Brunet, Desenne, Libraires, 1789) mais aussi un charmant tableau où il s'est mis en scène, tout de blanc vêtu :

bastille-14 juillet 1789-claude cholat-1

                                      Siège  de  la  Bastille

 

         Dessin, gouache de Claude Cholat,  1789  

"présenté par le Sr Cholat. L'un des Vainqueur de la Bastille" ; "Siege de la Bastille Representé Au [illisible] le 14 juillet 1789".

                                      62.5 x 74.5 cm

                                Musée Carnavalet, Paris

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                                      Prise  de  la  Bastille

 

               Jean-François Janinet (1752-1814), graveur  

 

                    Aquatinte, estampe        Edition Cussac,  1790         

                                     29.3 x 32 cm

                         Musée Carnavalet, Paris

Repoussés une première fois, les assiégeants "amenerent trois voitures de paille, & mirent le feu au corps de garde avancé, au gouvernement & aux cuisines. Ce fut dans ce moment que l'on tira un coup de canon à mitrailles, le seul qui soit parti de la Bastille pendant le combat qui a duré cinq heures. On ne se défendit qu'avec des fusils (La Bastille dévoilée, op. cité : 97-98)

 

Comme le canon ne fit pas grand effet, les assaillants cherchèrent à forcer les portes. Ils amenèrent  "leurs pièces de canon dans la cour du gouvernement, et les placèrent sur l'entrée du pont, les pointant contre la porte." (De Flue, op. cité : 290). De Flue fit cesser le feu de son côté et "le gouverneur demanda à capituler", mais la foule continuait de crier "bas les ponts !"

     voitures de paille       :    " Cet incendie étoit effectivement si nuisible aux assiégeans, que le nommé Réole, mercier près Saint-Paul, M. Élie, officier de la reine, & trois ou quatre autres citoyens furent pour retirer ces voitures."  

     cinq heures      :    " Mais une victoire éclatante signalée, & qui peut-être étonnera nos neveux, c'est la prise de la Bastille, en quatre heures de tems environ"  (Révolutions de Paris, op. cité : 11)

"Et c'est au milieu de ce chaos que le Comité permanent étoit forcé de délibérer sur les moyens à prendre pour arrêter le carnage qui se faisoit autour de la Bastille (...)  En conséquence , MM . Delavigne , Président des Electeurs , Chignard et Abbé Fauchet , Electeurs, auxquels s'est joint volontairement M. Ledeist de Boutidoux  [ou "Bottidoux" : La Bastille dévoilée : 96], Député - Suppléant des Communes de Bretagne à l'Assemblée Nationale , ont été chargés de porter à M. Delaunay l’Arrêté suivant : « Le Comité permanent de la Milice Parisienne , considérant qu'il ne doit y avoir » à Paris aucune force militaire qui ne soit  sous la main de la Ville, charge les Députés qu'il adresse à M. le Marquis Delaunay, Commandant de la Bastille , de lui demander s'il est disposé à recevoir dans cette Place les Troupes de la Milice Parisienne , qui la garderont de concert avec les Troupes qui s'y trouvent actuellement , et qui seront aux ordres de la Ville ." (Procès-Verbal... : 317).   

La fusillade, l'incendie et le chaos général empêcha l'approche de cette quatrième délégation (cf. La Bastille dévoilée : note p. 96-97), qui réussit tout de même à obtenir une trêve de la part des Citoyens. Et Delavigne de rapporter :  "les Citoyens ont accepté cette trève, ils l'ont observée ; nous avons réitéré les signaux de paix ; mais la garnison a continué de nous charger, et nous avons eu la douleur de voir tomber à nos côtés plusieurs Citoyens dont nous avions suspendu les coups"  (Procès-Verbal... : 334). 

C'est alors qu'un nouveau témoignage de ces derniers moments de la prise de la Bastille accuse encore le gouverneur de Launay  : 

 

"Nous ne devons pas oublier de citer les nommés Ferrand & Bequard, qui sauvèrent la ville  de Paris du plus grand des malheurs . Vers les quatre heures du soir, le gouverneur vivement sollicité par les bas-officiers de rendre la Bastille, voyant lui-même qu'il ne pouvoit longtemps en soutenir le siege, manquant de vivres, prit la mêche d'une des pieces de canon de la cour intérieure pour mettre le feu aux poudres qui étoient dans la tour de la Liberté, ce qui auroit immanquablement fait sauter une partie du faubourg Saint-Antoine,& toutes les maisons voisines de la Bastille, si ces deux bas officiers ne l'eussent empêché d'exécuter son dessein : ils lui présenterent la baïonnette & le firent retirer. Le nommé Ferrand repoussa de l'entrée de la Sainte-Barbe le gouverneur, qui descendit alors à la tour de la Liberté, d'où il fut également repoussé par le nommé Bequard (1). 

(1)  Le nommé Ferrand existe encore, & les camarades en sa présence nous ont confirmé ces faits. Quant au malheureux Bequard, dès qu'on eut ouvert la porte, il reçu deux coups d'épée, & eut le poignet abattu d'un coup de sabre. Sa main fut portée en triomphe dans toutes les rues de Paris ; l'on a cru pendant long-temps que c'étoit celle du porte-clefs (...) Le nommé Trecourt, porte-clefs, nous a dit n'avoir point été témoin de l'action du nommé Bequard, que nous venons de rapporter (...)  (1) "Les porte-clefs, tous les soldats qui étoient dans l'intérieur, nous ont assuré que M. de Launay avoit parlé plusieurs fois de se faire sauter, qu'il avoit même demandé, comme une grâce, un seul barril de poudre qui lui avoit été refusé."   (La Bastille dévoilée, op. cité : 100-102). 

      manquant de vivres     :  "Depuis quarante-huit heures nous n'avions d'autres vivres que ceux qui se trouverent au quartier lorsque le gouverneur nous le fit quitter. (La Bastille dévoilée, op. cité : 100). 

Cet acte désespéré de Delaunay est raconté en détail par de Flue : 

"Je cherchai après cela le gouverneur, afin de savoir quelles étaient ses intentions. Je le trouvai dans la salle du conseil, occupé à écrire un billet, par lequel il marquait aux assiégeans qu'il avait vingt millier de poudre dans la place, et que, si on ne voulait pas accepter des capitulation, il ferait sauter le fort, la garnison et les environs. Il me remit ce billet avec ordre de le faire  passer. Je me permis, dans ce moment, de lui faire quelques représentations sur le peu de nécessité qu'il y avait encore dans ce moment d'en venir à cette extrémité. Je lui dis que la garnison et le fort n'avaient souffert encore aucun dommage, que les portes étaient encore entières, et qu'on avait encore des moyens de se défendre, car nous n'avions qu'un Invalide de tué et deux ou trois blessés. Il parut ne point goûter ma raison ; il fallut obéir. Je fis passer le billet à travers les trous que j'avais fait percer précédemment dans le pont-levis.(De Flue, Relation..., op. cité : 290-291).  

bastille-14  juillet 1789-maillard-propo

     Le brave Maillard va chercher sur une planche suspendue au-

          dessus du fossé de la Bastille, les propositions des Assiégés.  

               

           Jean-François Janinet (1752-1814), graveur

                Aquatinte, estampe           50 x 32.5 cm

                                 Cussac, 1790

                            Musée Carnavalet, Paris

Stanislas-Marie Maillard (1763-1794), originaire de Gournay-en-Braye, était selon le Moniteur fils d'un huissier au Châtelet. Toujours selon le journal, c'est d'abord un autre insurgé qui posa une planche sur le parapet pour aller chercher le billet de Delaunay, tendu par les assiégés au travers d'un trou. Malheureusement, il fit une chute et s'écrasa mortellement. Alors, Maillard s'élança à son tour et alla héroïquement récupérer le billet pour le remettre "entre les mains de M. Hullin, qui le lut à haute voix."

(Gazette Nationale ou Le Moniteur Universel, n°22 du 23 juillet 1789 dans "Réimpression de L'ancien Moniteur, depuis la réunion des Etats-Généraux jusqu'au Consulat, (mai 1789 - Novembre 1799)", Journées et Procès célèbres de la Révolution Française, Paris, 1841, page 188)

               

Duveyrier a restitué la teneur du billet, exactement conforme au récit de l'officier suisse  (Procès-Verbal... : 374) et Flammermont en donne d'autres détails dans une note de "La journée..." (Pitra, "La Journée"... introduction de Flammermont, op. cité  :  ccxxix).  Les trous dont parle de Flue avaient été faits faire par lui un peu auparavant pour "rendre plus difficile le projet que les assiégeans paraissaient vouloir exécuter, je fis, après la seconde attaque, percer deux trous dans le pont qui était levé, dans lesquels mon intention était de placer deux de ces canons ; mais ne pouvant pas approcher d'assez près, à cause de la bascule du pont-levis, je les fis remplacer par deux fusils de rempart qui furent chargés à mitraille ; mais on n'en fit pas grand usage, parce que les assiégeans ne parurent plus qu'en petit nombre. D'ailleurs, il avaient amené une charrette de paille allumée, avec laquelle on avait mis le feu au gouvernement, et la placèrent ensuite à l'entrée du pont, ce qui nous empêcha de les voir."  (De Flue, Relation..., op. cité : 290). 

 

Un peu après, de Flue fut "très surpris...de voir quatre Invalides approcher des portes, les ouvrir et baisser les ponts. La foule entra tout à coup. On nous désarma à l'instant et une garde fut donnée à chacun de nous. On entra dans tous les appartemens, on saccagea tout, on s'empara des armes qui y étaient, on jeta par les fenêtres les papiers des archives, et tout fut au pillage (...) Nous étions menacés d'être massacré de toutes les manières possibles. Enfin, la fureur des assiégeans se calma un peu, et on me conduisit alors, avec une partie de ma troupe qui était restée près de moi dans la  mêlée, à l'Hôtel-de-Ville. Pendant le trajet, les rues et les maisons, même sur les toits, étaient remplies d'un monde innombrable qui m'insultait et me maudissait. J'avais continuellement des épées, des baïonnettes, des pistolets sur le corps... Ceux qui n'avaient point d'armes lançaient des pierres contre moi, les femmes grinçaient des dents et me menaçaient de leurs poings.(op. cité : 291-292).   De Flue eut beaucoup de chance : il argua du fait qu'il était aux ordres et le vent tourna à sa faveur : on le félicita et, conduit au Palais Royal avec un prisonnier d'Etat délivré de la Bastille, on le fit passer avec d'autres pour des "prisonniers délivrés de la Bastille ; que nous y avions été enfermés par nos officiers et supérieurs, parce que nous avions refusé de faire feu sur les citoyens."  (op. cité : 293).   De Flue avouera ensuite que le même soir, on avait interrogé des invalides en garnison à la Bastille avant de les renvoyer à leur hôtel :  "ces gens me chargèrent dans leurs dépositions, disant que je les avais engagés à tirer, que j'avais été cause de la résistance qu'on avait faite, et que sans moi on aurait sans doute rendu la place sans coup férir (...) D'autres de ces Invalides, qu'on avait relâchés le 15 au matin, furent encore écoutés, et me taxèrent de même d'avoir été la cause des malheurs de la veille.(op. cité : 295).   La foule s'enflamme à nouveau contre lui, mais il est sauvé une nouvelle fois par quelqu'un d'autorité qui déclare "inutile de verser davantage de sang". 

        La foule entra    :  Parmi les premiers à y entrer, il y aurait Jean-Baptiste Humbert : "Journée de J.-B Humbert, horloger, qui le premier a monté sur les tours de la Bastille", natif de Langres, ouvrier chez un horloger de la rue du Hurepoix.", Paris, Volland, 1789.

 

"On a rapporté toute l'argenterie saisie à la Bastille ; et les compagnons d'armes de M. Elie , l'ont pressé avec les instances les plus vives de l'accepter, comme les plus riches dépouilles de l'ennemi vaincu. Il a développé avec noblesse, mais en même temps avec fermeté, les motifs de son refus, et il est enfin parvenu à persuader à tous ceux qui l'entouroient, que ces dépouilles ne leur appartenoient pas, et que le patriotisme jaloux de gloire et d'honneur, rougiroit d'une récompense pécuniaire (...)  Dans le même temps, on a apporté le drapeau de la Bastille ; et M. le Marquis de la Salle, à qui M. Elie avoit remis les clefs de cette Forteresse, les a déposées sur le Bureau."  (Procès-Verbal, op. cité : 356).  

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"alors on se précipite bouillant de carnage ; on fonce, on gagne l'escalier, on égorge tout ce qui s'oppose au passage ; on saisit les prisonniers, on pénetre partout ; les uns cherchent le gouverneur, les autres volent sur les tours ; ils arborent le drapeau sacré de la patrie, aux applaudissements & aux transports d'un peuple immense. On veut avoir le perfide gouverneur ; on le découvre enfin ; deux grenadiers le saisissent : un jeune abbé, M. de la Reynie, dresse les articles de la capitulation & se rend maître de la citadelle, & emporte les clefs de la Bastille ; mais un jeune bourgeois se présente ; de Launay veut se confier à lui ; il se jette dans ses bras, déchiré de douleurs ; on lui arrache ses marques d'honneur, on le traite en infâme ; on va le traîner au milieu d'un peuple immense (...)  on ouvre les cachots, on rend à la liberté des hommes innocens, des vieillards vénérables étonnés de revoir la lumière (*)... Arrivé à la Grève, ce peuple impatient de se venger, n'a pas permis que de Launay, n les autres officiers, montassent au tribunal de la ville ; il les arrachés des mains de leurs vainqueurs, les a foulés aux pieds l'un après l'autre ; de Launay a été percé de mille coups ; on lui a coupé la tête, on l'a portée au bout d'une lance, dont le sang ruisseloit de tous côtés...

(*) Un vieillard respectable y étoit renfermé depuis quarante ans ; on croit que c'est l'ancien comte de Lorge. Quelques personnes prétendent que c'étoit un Comte (d'Egliades ?)  [le nom est mal imprimé, NDA]  fils naturel de Louis XV."   

 

Les Révolutions de Paris..., op.cité : 15

 

En plus de la mort du gouverneur, de Flue évoquera celle du major Antoine-Jérôme de Losme (Delosme, de Losne)-Salbray, qu'il vit baigné de sang et de celle de l'aide-major, M. de Miray, dont il entendit l'annonce, en même temps qu'on "était occupé à pendre à un réverbère un officier et deux simples Invalides.: (De Flue, op. cité : 292).  

       percé de mille coups     :   Aucun des témoignages connus de la prise de la Bastille ne rapporte  l'existence de François-Félix Desnot (ou Denot), cuisinier sans emploi au moment des faits. Il a été exhumé d'un rapport de police signalé à Jules Guiffrey (1840-1918), archiviste, historien, par un confrère, Emile Campardon,  Guiffrey l'ayant ensuite publié (Guiffrey, "Documents inédits sur le mouvement populaire du 14 juillet 1789 et le supplice de M. de Launay" in Revue historique, mars 1876). Le procès-verbal concerné se trouve aux Archives Nationales (Y, 12, 023).  Frantz Funck-Brentano (1862-1947) brossera ce terrible meurtre à partir des cette source : « Ses bourreaux lui séparèrent la tête du tronc, peu à peu, à coups de canif. L'opération fut faite par un garçon cuisinier, nommé Desnot, "qui savait comme il le dit ensuite avec orgueil, travailler les viandes". Il faut lire la déposition de cette brute. M. Guiffrey l'a publiée dans la Revue historique. Pour se donner du cœur, Desnot avait avalé de l'eau-de-vie mêlée de poudre, et il ajouta que ce qu'il avait fait était dans l'espoir d'obtenir une médaille.» (Funck-Brentano, "Légendes et archives de la Bastille, avec une préface de Victorien Sardou" 1831-1908,  (2e édition), Paris, Librairie Hachette, 1898 : 261).  Ajoutons y un témoignage rapporté à l'époque des faits par Dusaulx : "L'abbé Le Fèvre  fut  spectateur involontaire de ses derniers momens : « Je l'ai vu se tomber, m'a-t-il dit, sans pouvoir le secourir :il se défendit comme un lion ; et si dix hommes seulement s'étaient conduits de même à la Bastille, elle n'aurait pas été prise." (Dusaulx, "L'oeuvre des sept jours, ou notice tirée de mon journal, de plusieurs autres journaux et surtout des procès-verbaux de messieurs les électeurs de la ville de Paris le 12 juillet 1789 jusqu'au 18 du même mois inclusivement" in "Mémoires de Linguet sur la Bastille et de Dusaulx, sur le 14 juillet, 2e édition,  Paris Baudouin Frères, 1822 : p. 301).

      292     :  De Losme y est orthographié par erreur "de Lorme" 

    Dusaulx    :   Jean-Joseph Dusaulx (1728-1799) de "l'Académie des inscriptions et belles -lettres"  (Journée du 14 juillet... 17), qui sera nommé commissaire pour la conservation des archives de la Bastille par l'Assemblée constituante (cf. Frantz Funck-Brentano, Légendes et archives de la Bastille, avec une préface de Victorien Sardou  (2e édition), Paris, Librairie Hachette, 1898 : 6)

bastille-14 juillet 1789-delaunay-joseph

  La prise de la Bastille, arrestation du gouverneur de Launay

 

   Anonyme,  peinture, huile sur toile, vers 1789-1791  

 De Launay est escorté par Joseph Arné, grenadier de la                        compagnie de Réfuvelles

                                      72.5 x 57.5 cm

             Collections du Château de Versailles

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  Arrestation de M. de Launay, dans la deuxième cour de la                                             Bastille le 14 juillet 1789

 

   Charles Thévenin (1764-1838),  peinture,

                         huile sur toile, 1793

 De Launay est escorté par Joseph Arné, grenadier de la                        compagnie de Réfuvelles

                                     58.5 x 41 cm

                              Musée Carnavalet

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La légende a aussi nourri les récits sur les prisonniers que l'on a libérés de la Bastille, dont le plus célèbre est sans doute ce pauvre vieillard à longue barbe forcément respectable et victime d'une odieuse tyrannie. Au-delà de la légende, il est certain qu'il y avait depuis des siècles une privation des libertés qu'on dit fondamentales aujourd'hui, entravées de multiples façons :  liberté d'expression, de la presse, de croyance, de commerce, de circulation, du lieu de travail, pour certains, etc. etc., qui sont celles que réclamaient à la fois riches et pauvres révolutionnaires, mais dont les bourgeois les plus aisés, nous allons le voir au fur et à mesure, tireront, et de loin, le meilleur. 

Le registre d'écrou  de la Bastille, qui consigne les informations relatives aux détenus, n'a pas du tout la même saveur que les histoires dont sont friands les lecteurs des gazettes, nous en avons eu un exemple plus haut. Il permet de savoir que le 14 juillet, sept prisonniers étaient retenus dans la forteresse et nous en fournit les noms. Quatre d'entre eux étaient des "employés" (Alfred Bégis, Le registre d'écrou de la Bastille, Paris, 1880), en fait, des commis négociants emprisonnés en janvier et février 1787, qui avaient été accusés d'avoir fabriqué de fausses lettres de change. A leur tête, on trouve Jean Bechade la Barte (La Barthe, Labarthe), ou encore "La Barte Jean dit Béchade" (Charles d'Héricaut et Gustave Bord, Documents pour servir à l'histoire de la Révolution Française, Paris, A. Sauton, 1884), "ancien commis des sieurs Dufour de Rinquet" (Payen-Appenzeller ; Bloit, Michel, 1989). Ses complices étaient Bernard Laroche (La Roche), dit Beausablon (Funck-Brentano, Légendes, op. cité)Jean La Corrège (La Caurège, Lacaurège) et Jean-Antoine Pujade. En plus des commis, on avait trouvé le comte de Solages, enfermé en 1782 à Vincennes, puis en 1784 à La Bastille. "Mauvais sujet,  arrêté en 1782 à la requête de son père" (d'Héricault...op. cité : 347), "exécrable libertin, arrêté à la demande de sa famille pour crimes « atroces et notoires »(Funck-Brentano, Légendes, op. cité : XXXVII)  un probable inceste, selon divers auteurs. Les deux derniers, étaient considérés comme fous. Auguste Tavernier avait été de son propre aveu le complice de Robert-François Damiens, dans une tentative de meurtre (régicide) sur le roi Louis XV. Il avait passé dix ans aux îles Sainte-Marguerite, la plus grande des deux îles Lérins, en face de la ville de Cannes, avant d'être transféré à La Bastille le 28 février 1784.  Le dernier était le comte Francis Xavier Whyte (ou Wythe) dit Chevalier de Whyte de Malville : "Recueilli par un perruquier du quartier, il brisa tout chez son hôte, qui dut le faire interner à Charenton, où Whyte vint le rejoindre." (Funck-Brentano, Légendes, op. cité)C'est aussi à Charenton que le marquis de Sade fut envoyé  de la Bastille et qui lui fit manquer l'événement à deux jours près. 

Précisons, en passant, que les êtres humains n'étaient pas les seuls à être embastillés, "mais également les livres lorsqu'ils paraissaient dangereux...Les livres étaient enfermés dans un réduit situé entre les tours du Trésor et de la Comté...C'est ainsi que l'Encyclopédie fut rendue libre après quelques années de détention."   (Funck-Brentano, Légendes, op. cité : 41)

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                                            "C'est ainsi que l'on Punit les Traitres"                                         

 

                                                   anonyme, 1789

 Assassinats de de Flesselles, de Launay, de Losne-Salbray, Joseph François Foulon (1715-1789), de Louis Bénigne François de Bertier de Sauvigny (1737-1789) 

                                    estampe, eau-forte,  13 x 20.5 cm

                                                   Collections de la BNF

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                                                          Intérieur de la Bastille, 1785                                   

 

                                   Jean-Honoré Fragonard  (1732-1806) 

 Lavis à l'encre de Chine sur traits à la pierre noire sur papier brun,  23,5 x 31,5 cm

                                                   Collections de la BNF

                   

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