Révolutions anglaises,

  Les femmes        

La pute 

      et  la

commère

 

La pute et la commère

 

Il faut mentionner l'engagement important des femmes niveleuses dans la lutte pour les libertés fondamentales. Il s'agit non seulement des épouses respectives des auteurs comme Lilburne, Overton, Walwyn ou Prince, mais de nombreuses femmes qui ont signé, soutenu, défendu toutes sortes de pétition, comme celle du 23 avril 1649, qui aurait recueilli 10.000 signatures et apportée par plusieurs centaines de femmes, et qui réclamait la libération des Niveleurs emprisonnés dans la Tour de Londres par les hommes de Cromwell. Par ailleurs, elles défendent l'égalité entre les femmes et  les hommes : 

"Depuis que nous sommes certaines d’avoir été créées à l’image de Dieu (...), d’être égales aux hommes et d’avoir droit à une part équitable des libertés de cette République, nous ne manquons pas de nous étonner et de déplorer d’apparaître si méprisables à vos yeux, que vous nous jugiez indignes de présenter des pétitions ou d’adresser nos plaintes  à cette honorable Chambre.

La reine Elisabeth Iere elle-même, ayant régné 44 ans, n'avait-elle pas proclamé devant ses troupes, avant de vaincre la célèbre Armada espagnole : "Je sais que j’ai le corps d’une pauvre et faible femme, mais j’ai le cœur et l’estomac d’un roi, et qui plus est, d’un roi d’Angleterre"  :

"I know I have the body but of a weak and feeble woman, but I have the heart and stomark [stomach] of a king, and of a king of England too."   (Discours de Tilbury,  19 août 1588).

Si les journaux relaient leurs protestations tant qu'elles ne leur semblent pas dépasser le seuil critique susceptible de leur causer des problèmes avec la censure, ils ne manquent pas d'émailler leurs propos de remarques ou misogynes ou condescendantes (Curelly, 2017). Par opportunisme, des journaux royalistes leur ouvrent des portes, attendant le bon moment de pouvoir mettre cette sympathie à profit. Usant des femmes comme arme polémique, les royalistes prête leur voix moralisatrice à "la commère gourmande, bavarde et tyran domestique... pour eux un moyen paradoxal de donner leur version de la vérité des temps" (Gheeraert-Graffeuille, 1998), comme dans The Gossips Feast or Morall Tales (London, 1647).  William Shakespeare n'est pas très loin, avec sa mégère apprivoisée (Taming of the shrew, vers 1590-1594), thème qui n'est pas nouveau dans la littérature,  que l'on songe aux mystères médiévaux, avec la femme de Noé refusant au moment du déluge  d'entrer dans l'arche et d'abandonner ses amies ( Barton, 1974)

 

Les historiens ont bien montré à quel point cette subversion de l'ordre des sexes était cause de crainte, de terreurs fantasmatiques chez les hommes, de voir l'ordre du monde se renverser (cf. "L'Image du monde renversé et ses représentations littéraires et para-littéraires de la fin duXVIe siècle au milieu du XVIIe siècle", éd. Jean Lafond and Augustin Redondo, Actes du colloque de l'université de Tours Paris : Vrin, 1979).  En 1632,  The Lawes Resolution of Womens Rights  entendent rappeler l'ensemble des droits des femmes mais sont plutôt une somme d'interdits du sexe féminin, tout particulièrement celui de la politique, chasse gardée des hommes, et ce sont les chambres du Parlement qui se font le relais de la gente masculine tout entière pour demander aux femmes tentées d'outrepasser ce droit de retrouver urgemment le chemin du foyer  :

"La question que vous soulevez concerne une préoccupation plus élevée qui échappe à la capacité de votre entendement ; comprenez alors, que la Chambre en a donné  réponse à vos maris et qu'il vous est demandé de rentrer chez vous, de vous mêler de vos propres affaires et de vos activités de femmes au foyer [huswifery].

A Modest Narrative, (21-28 April 1649) : 29

Ce message sera relayé et amplifié par l'ensemble des gazettes de l'époque, telles les Continued Heads, dont le chroniqueur affirme :  "Il est préférable pour vous d'aller laver votre vaisselle et de vous occuper à votre rouet et à votre quenouille.... Car laisser la politique aux femmes c'est autant dire que les femmes porteraient la culotte." (Continued Heads; or. Perfect Passages in Parliament, 20-27 April 1649) Certains journalistes dépeignent les femmes en amazones ("Troopes of Amazons"),dont les armes sont la parole : "with the artillery of petition" (Mercurius Pargmaticus, avril - mai 1649). D'autres encore insisteront sur l'origine sociale inférieure  de la majorité des manifestantes, et partant, de leurs mœurs peu vertueuses, incompatibles avec une conduite raisonnable : "...prostituées, tenancières de bordel...mendiantes...et la lie la plus vile des faubourgs, où pulllulent les Irlandaises." (The Kingdomes Weekly Intelligencer, 8-15 August 1643 : 229.). La violence physique et verbale est un autre sujet de discrédit de l'action des femmes, que ce soit par des incivilités, des  invectives et même des jets de pierre ou de briques (Mercurius Civicus, 3-1 1 August 1643 : 88) : toutes les sources journalistiques de ce paragraphe proviennent de  Claire Gheeraert-Graffeuille  (1998).

 

Certains chroniqueurs vont même parler d'utilisation, de manipulation des femmes par les hommes, voire d'hommes déguisés en femme, mêlés aux manifestantes (The Kingdomes Weekly Intelligencer, 8-15 August 1643 : 228).  Le thème de l'hermaphroditisme rejoint le vieux thème de la confusion des sexes, comme celui de la mode vestimentaire féminine comportant chapeau à large bord, poignard et pourpoint très court, qui a suscité une controverse jacobéenne qui a son pendant français dans la "querelle des femmes".  On connaît par exemple le personnage haut en couleurs de Mary Frith (vers 1584-1659), alias Moll Cut-purse (litt. "coupe-bourse"), car l'activité de pickpocket était une de ses spécialités, en plus du recel et du brigandage. S'habillant, fumant (la pipe), jurant, s'armant (d'une épée) comme un homme, beaucoup de gens niaient la réalité de son sexe féminin : "Hermaphrodite aussi bien par ses manières que par sa façon de s'habiller", et son existence elle-même, par cette "folie" perdait de sa réalité dès la première biographie qu'on lui consacra en 1662, et qui en fait une sorte de "prodige envoyé par les dieux pour signifier le désordre du temps" (Gheeraert-Graffeuille, 1998).

   biographie   :   The Life and Death of Mrs. Mary Frith. Commonly Called Mal Cutpurse, Exactly Collected and Now Published for the Delight and Recreation of All Merry Disposed Persons (Londres, 1662)

The Roaring Girle or Moll Cut-Purse  ("La Fille Rugissante ou la Pickpocket de mauvaise vie"), 1611, pièce de

Thomas Middleton et Thomas Dekker tirée de la vie de Mary Frith. 

Le mépris, la moquerie généralisées autour de la question de la place de la femme dans la société cachent mal les doutes, les débats autour de la question de l'éducation et de l'égalité pour tous. Plus d'un siècle auparavant était paru l'ouvrage de Juan Luis Vivès (1523), traduit en 1529 en Angleterre sous le titre "The instruction of a Christian woman". Même si c'est pour de mauvaises raisons, à savoir calmer les ardeurs sensuelles des femmes, l'auteur préconisait déjà de faire lire aux femmes la Bible, les Pères de l'Eglise et les philosophes antiques.

Mais c'est surtout le philosophe et pédagogue Morave Jan (Jean) Amos Komenský, dit Comenius (1592-1670), qui fera un pas décisif dans la reconnaissance de l'égalité intellectuelle entre les hommes et les femmes et qui a  promu  une éducation sans distinction de richesse ni de sexe. 

 

Les hommes en jupons

 

 

En 1641-42, des Londoniennes "manifestent pour déplorer le déclin du commerce et pour dénoncer les abus de l’épiscopat ; en 1643, des pétitionnaires réclament l’arrêt de la guerre civile et le retour à la paix." (Gheeraert-Graffeuille, 1998). En 1659, c'est "plus de sept mille noms" qui composent la pétition  quaker "suggérant qu’en matière de doléances économiques la solidarité féminine peut prévaloir sur des critères strictement confessionnels" (op. cité).  Beaucoup d'actions collectives manifestent "leur capacité à agir", "que les féministes appellent agency" (op. cité), comme la royaliste Mary Pope (active entre 1622 et 1653) qui critique l'armée et déclare le parlement illégal. La crise de la royauté exacerbe le sujet du genre, on féminise le Parlement (en le comparant à la Prostituée de Babylone), on accuse ses ennemis d'impuissance sexuelle, et Henry Neville se souvient d'Aristophane en écrivant An Exact Diurnall of the Parliament of Ladyes, où les royalistes sont jugés par un tribunal de femmes issues de leurs rangs  (op. cité).  Par ailleurs,  "le paradigme du roi époux et père de son royaume est mis en cause par ceux qui envisagent de lever les armes contre Charles Ier" ( op. cité).  Le presbytérien Samuel Rutherford élargit même le divorce du peuple et du roi au divorce familial : "L’obligation morale entre le roi et son peuple n’est pas plus stricte que celle entre parents et enfants, maître et domestique, patron et client, mari et femme, seigneur et vassal ; si ceux-ci trahissent la confiance qui leur est accordée, il est légitime de leur résister."

Samuel Rutherford, Lex, Rex : The Law and the Prince. A Dispute for the Just Prero-gative of King and People, London, 1644, p. 261

 

L' abolition de l'Eglise d'Angleterre suscite des créations de communautés, de sectes radicales de femmes, qui, si elles ne concernent pas directement leur émancipation, participent d'une nouvelle autonomie spirituelle des femmes, en dehors du courant principal de l'Eglise. La vague de prophétesses des années 1640 - 1660, même si elle  ne manifeste pas l'indépendance de pensée, puisque les femmes ne se considèrent pas les auteures des messages qu'elles délivrent, les rend visibles et témoigne malgré l'ambiguïté de la chose, d'une volonté de libérer une certaine parole, d'une certaine autonomie d'action. (op.cité) Certaines prophétesse quakers, dans les années 1650 se présentent nues, profèrent parfois  des paroles violentes et ce n'est pas rien quand on connaît la charge de tabou, d'interdit et de péché que le christianisme faisait encore peser sur le corps féminin, mais aussi sa parole. D'ailleurs, n'y a-t-il pas de la part de la baptiste Elizabeth Poole (née vers 1622) une part de ruse en annonçant le 29 décembre 1648 des propos politiques par la voie de la prophétie  devant le Conseil de l'Armée, qui annonce "la guérison du Royaume", puis en y retournant le 5 janvier 1649 "pour donner un document dans lequel elle met en garde les officiers de l’armée contre le meurtre du roi" ?   (Gheeraert-Graffeuille, 2009).  A l'inverse, Mary Cary (Rande), dans son The Little Horns Doom and Downfall (1651), "combine minutieusement les observations historiques, les théories traditionnelles sur la tyrannie et le tyrannicide avec une exégèse scripturale proche du Livre de Daniel" (op. cité). Précisons par ailleurs que c'est le 10 mai 1650 que parait An Act for suppressing the detestable sins of Incest, Adultery, and Fornication ("Loi visant à réprimer les péchés détestables d'inceste, d'adultère et de fornication") et qui condamne en principe tous les actes incriminés (dont la prostitution), à la peine de  mort, hommes et femmes confondues, ou encore à la prison, à la maison de correction, au fouet, et au marquage par  le fer de la lettre B (pour bawd : prostitué-e) sur le front. A noter que dans le cas de l'adultère, la loi favorise les hommes : "Sous réserve que cela ne s'étende à aucun homme qui, au moment de cette infraction commise, ne sait pas qu’une telle femme avec qui une telle infraction est commise est alors mariée." Comme souvent, l'application des lois diffère plus ou moins largement du texte, et celle-ci ne fait pas exception. Une étude portant sur les années 1653 à 1660 dans des comtés de l'ouest d'Angleterre (Hants, Dorset, Devon, Somerset, Wilts et Cornwall) montre ainsi que si trois peines capitales pour adultère ont été prononcées, douze autres cas (dont sept femmes), une seule femme aurait été condamnée. D'autres recherches, dans le Middlesex, parlent de deux personnes condamnées à la peine capitale sur trente-quatre. On a peint un tableau plus sombre pour le Yorkshire, où 16 personnes sur 19 ont été rendues coupables de lubricité (incontinence) et internées (May, 1929)

L'implication des femmes dans la contestation politique permet de montrer qu'une fois encore un certain nombre d'entre elles osent faire irruption dans différents domaines dont les hommes les avaient totalement exclus depuis longtemps. S'il ne s'agit pas, le plus souvent, de défendre la cause des femmes proprement dite, comme nous l'avons vu à propos des niveleuses, les femmes font irruption dans le champ public et politique pour y affirmer et défendre des convictions. Ainsi, différents chercheurs ont montré qu'un certain nombre d'entre elles ont aussi participé, pendant la Révolution Glorieuse ", à la construction de fortifications à Gloucester, Bristol, Hull, Hereford, Worcester" (Gheeraert-Graffeuille, 1998), et quarante ans après, Mary Astell rappelle que "Les historiens étant des hommes, écrit-elle, ils daignent rarement rapporter les grandes et vertueuses actions des femmes ; et lorsqu’ils les remarquent, ils ajoutent avec sagesse que ces femmes ont accompli des actions qui dépassent leur sexe.  Ce qui laisse supposer que ce ne sont pas des femmes qui sont les auteurs  de ces hauts faits mais des hommes  en  jupon !" (Mary Astell, Christian Religion as Profess’d by a Daughter of the Church of England, Londres, 1705, p. 293).

                   

                      BIBLIOGRAPHIE           

 

BARTON Anne, 1974. "Introduction à The Taming of the Shrew". Riverside Shakespeare. Boston : Houghton Mifflin.

CURELLY Laurent, 2017, « L’Engagement des Niveleuses et la presse anglaise contemporaine (1649) », Revue Française de Civilisation Britannique [En ligne], XXII-3 | 2017,

http://journals.openedition.org/rfcb/1476 

GHEERAERT-GRAFFEUILLE Claire, 1998,  Inversion sexuelle et monde à l'envers dans la littérature pamphlétaire de la Révolution anglaise (1640-1660). In: XVII-XVIII. Bulletin de la société d'études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles. N°47, 1998. pp. 133- 151;

https://www.persee.fr/doc/xvii_0291-3798_1998_num_47_1_1409