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 « La guerre de Vendée »  

                             1792-1794

                                 Noyades dans la Loire 

 Reinier Vinkeles (1741-1816) et  Daniel Vrydag (1765-1822) 

                                      Gravure colorée 

 Gravure originale de Jean Duplessi-Bertaux  (v. 1750 - 1819)

 

                                    1804 

                                   Paris, BNF

 

Introduction

« Il faut l'écrire ! .... cette vie atroce, dévorante, populicide, ...... dont le héros monstrueux a provoqué sur sa tête les malédictions, la condamnation de la France entière !!! »

Gracchus Babeuf, Du système de dépopulation... 1795,  p. 9

C'est Carra, d'après  son contemporain Mercier du Rocher, qui aurait forgé le terme de "guerre de Vendée" (André-Charles-François Mercier du Rocher, Mémoires pour servir à l’histoire de la guerre de Vendée, Loudéac, Y. Salmon, 1989, p. 157).  Jean-Louis Carra (1742-1793) a été  commissaire de l'Armée du centre en 1792, puis commissaire dans les Deux-Sèvres. Les insurrections vendéennes sont "une lutte qui bouleversa dix départements, mit en danger la Convention, et se prolongea près d’un demi-siècle... Née, en effet, au début de 1790, de la Constitution civile du clergé, elle survécut au traité entre Charette et la République, mais s’éteignit bientôt faute de combattants. Elle se ralluma en l’an VIII sous l’action lointaine et persévérante des émigrés, pour céder rapidement au soleil de la liberté religieuse. Mais, à la fin de l’Empire, les incessants appels d’hommes remirent un moment la Vendée sur pied. Waterloo la fit rentrer dans l’ordre." (Gabory, op.  cité). Rappelons que les guerres civiles de cette époque ne sont pas propres à la Vendée, et que ce qui s'y passe "n'est pas différent - sauf en intensité - de ce qui a lieu ailleurs, dans le Sud-Est marqué par les guerres civiles de 1790 à 1815, dans la Bretagne chouanne, dans la Lozère réfractaire ou encore dans l'Alsace réticente" (Martin,  1997)

 

Cette guerre de Vendée prend en grande partie sa source dans les causes économiques et sociales, comme la révolution de 1788/89 dont elle est issue  :

"L'insurrection cléricale et royaliste, qui éclate le 10 mars 1793 dans le département de la Vendée et les départements limitrophes, n'est que la manifestation suprême, l'épisode le plus redoutable des résistances et des mécontentements qui travaillaient les masses populaires dans toute la France. La fermentation fut, en effet, à peu près générale et partout elle eut en premier lieu des causes d'ordre économique et social. Les raisons d'ordre politique et religieux ne vinrent qu'ensuite, comme le corollaire des premières."  

(Albert Mathiez, La Révolution Française, Armand Colin, 1922). 

Si les griefs religieux, mais aussi l'enrôlement militaire forcé, sont les détonateurs de la colère dans les campagnes, de nombreuses frustrations les ont auparavant alimentés pour parvenir à une situation de grande exaspération sociale :

 

"Le rachat des droits seigneuriaux et l’établissement de nouveaux impôts directs vont à l’encontre de leurs espérances. Certes, la révolution a supprimé l’ancien système fiscal honni mais elle l’a pratiquement rétabli sous la forme de contributions foncières et mobilières qui, installées à la va-vite, sans préparation sérieuse, se révèlent pesantes et injustement réparties  

La vente des biens nationaux qui aurait pu redistribuer la terre de façon plus juste accroît le mécontentement des paysans. Vendus par lots importants, les biens confisqués leur échappent en presque totalité. En fait c’est la bourgeoisie des villes voisines qui profite de l’aubaine pour accroître ses possessions.

Il en est de même pour le rachat des droits féodaux. De par son coût dissuasif, seuls les propriétaires urbains et de rares paysans aisés exploitent cette possibilité pour dégager leurs biens des rentes seigneuriales dont elles étaient grevées.

Ces premières déceptions accentuent très rapidement un clivage très net entre paysans et bourgeois, ou de façon plus générale, entre rural et citadin. Après s’être partagé les dépouilles du Clergé, les notables des cités, en général des hommes de loi, s’accaparent en plus les responsabilités politiques et deviennent aux yeux des Bocains l’incarnation du nouveau régime."   (Paineau, 1992).  

Ici ou là,  s'articule autour de la "grande" guerre, la plus effroyable, une  "« petite  guerre » (si grande par ses conséquences pour les populations). C'est un embrouillamini d'actions localisées, sur fond de lutte contre Charette, rescapé, dans son marais vendéen voisin, des désastres de 1793, et d'implacables rivalités internes, trop longtemps négligées, dans le camp de la répression et des colonnes infernales(Lagrée, 1992).   

Ma plume recule devant l'instant d'aborder l'esquisse du colosse de crimes qu'elle s'est condamnée à exposer, à la vue des humains épouvantés", écrit Gracchus Babeuf  au tout début de son livre sur le guerre de Vendée  ( voir : Babeuf,  Du système de dépopulation..., p. 12-13),  horrifié par un sentiment d'abomination devant le crime qu'il s'apprête à examiner.  Pour l'auteur, tout commence par la création, pendant la guerre de Vendée, d'une "Vice-royauté" ou "Proconsulat" dans chaque département pour parer aux feux allumés par la contre-révolution. Les vice-rois dont parle Babeuf, ce sont des représentants, des commissaires que différents organes de gouvernement envoient pour accomplir diverses missions dans les régions. Après la création des départements en 1790, ils remplacent les intendants de l'Ancien Régime.  Depuis 1792, ils sont chargés d'abord de l'ordre aux frontières, de faire des levées extraordinaires d'hommes, etc. dans l'ensemble des territoires. Depuis la guerre initiée par une première coalition européenne, puis le soulèvement vendéen de 1793, il est vrai que cette institution de défense gagne en ampleur et en pouvoir. "D'emblée ces représentants sont considérés comme supérieurs aux agents du Conseil Exécutif, puis aux agents même du Comité de Salut Public(Lemarchand, 2003: 277). 

La constitution civile du clergé, du 12 juillet 1790, avait contraint l'Eglise à se réorganiser et un décret  du 27 novembre de la même année donnait obligation aux ecclésiastiques de prêter serment de fidélité à cette constitution. Beaucoup d'entre eux refusèrent de s'y contraindre.  A Vannes, dès le 5 février 1791, les administrateurs du directoire du Morbihan alarment le pouvoir à Paris et demandent de l'aide : "Notre département et les quatre qui l'avoisinent, égarés par les prêtres demandons [...] une armée et des commissaires. Nous sommes à la veille d'une convulsion générale. Le fanatisme secoue ses torches..." Des centaines de paysans se mobilisent dans la région de Ploërmel pour empêcher la fermeture des églises, l'arrestation des prêtres. Le 13 février, ils arrivent en masse à Vannes pour libérer leur évêque. Des troupes s'interposent. On déplore une des morts, peut-être une dizaine, une trentaine de prisonniers. Vingt-cinq prêtres seront guillotinés dans le Morbihan, d'autres seront exilés  (cf. Archives départementales du Morbihan, L 73, L 134,  1 J 767, PER 83).   Dans le Finistère, 71 prêtres sont emprisonnés à la maison des Carmes de Brest dès le 28 juin 1791. Ces dispositions concernaient bien sûr la France entière, et causèrent un peu partout beaucoup des incidents de différentes gravités. Dans le département du Nord par exemple, à l'exception du district d'Avesnes, ce sont les quatre-cinquième des curés et vicaires qui refusèrent de prêter serment (Richard, 1909).  

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"illustration de L. Dumon, gravée par Andrieux, représentant un prêtre haranguant des soldats vendéens au pied d’un calvaire, illustration reprise, sous la Troisième République, par deux systèmes de propagande violemment antagonistes. Chez un auteur catholique, Crétineau-Joly, la légende montre avec admiration « le prêtre donnant l’absolution avant le combat » ; chez un historien républicain, E. Bonnemère, elle dénonce amèrement « les curés qui soulèvent les paysans ». La gravure est rigoureusement la même, mais, dans le premier cas, elle permet au lecteur de considérer les Vendéens comme d’authentiques martyrs de la foi chrétienne, dans le second, elle les assimile à des rustres mal dégrossis manipulés par de mauvais bergers" (Amalvi, 2010)

Il s'en suivit des affrontements entre ruraux, qui défendaient les prêtres réfractaires et les autorités révolutionnaires, auxquels se joindront des éléments de la noblesse, et un nouveau décret du 27 mai 1792 attisa encore plus les colères, car il condamne à la déportation en Guyane tous les prêtres insermentés qui auront été dénoncés par vingt citoyens "actifs" (payant une contribution au moins égale à trois journées de travail) de la commune.  Le 22 juillet 1792, la rupture est consommée avec l'arrêté du directoire du département des Deux-Sèvres, ordonnant la levée de bataillons de volontaires pour combattre la coalition de pays qui ont déclaré la guerre à la France : un choix tout à fait relatif car, lors de l'enrôlement du 19 août, les autorités font établir deux listes : une des volontaires, et une autre, de ceux qui refusent "cet acte patriote, afin qu’on les connut bien”  (Paineau, 1992).  Pendant l'été 1792, des soulèvements éclatent, ça et là, en particulier en août, dans  le Châtillonnais et le boccage bressuirais (Deux-Sèvres).

 

Ainsi donc, en réponse à la question : Pourquoi, ici, et pas ailleurs, il faut répondre plusieurs choses. D'abord, cela a déjà a été dit, les insurrections ne sont pas le fait d'une région particulière mais de beaucoup. Il faut donc prendre en compte le "destin militaire des régions soulevées" (Flanet, 1989).  Et ne parlons pas de la "légende vendéenne" du "génie militaire" de l'armée rebelle à ses débuts, mais plutôt de son désordre, de son importance numérique, ainsi que "des nombreux abris qu'offrait le bocage pour se dérober aux chocs frontaux et encercler les milices patriotes. Il n'y avait là rien de spécialement génial, ni de spécifiquement vendéen(Flanet, op. cité).  Les révoltes éclatèrent donc en Bretagne et dans les pays de Loire, à Pontivy, Fougères, Vitré, Lorient, Saint-Malo, Brest, Laval, Ancenis, Nantes, Paimboeuf, Le Mans,  etc., et là les citadins républicains coupèrent court aux révoltes.  Par ailleurs, la thèse du déterminisme religieux n'est pas entièrement satisfaisante non plus.  La Vendée ou les pays environnants n'étaient pas les seuls à être réfractaires à la politique religieuse du pouvoir révolutionnaire. En Cornouaille, où le taux d'insermentés était de 70 %, les troubles ne se sont pas transformés en révolte  permanente.  

Des bandes de paysans menées par Delouche, le maire de Bressuire destitué, ou encore l'ancien capitaine d'infanterie Gabriel-Marie-Joseph Baudry d’Asson (1752-1793), vont pendant plusieurs jours de village en village, de Moncoutant au Moulin-Cornet, dès le 19 août 1792, brûlant des archives, pillant des maisons de patriotes, les malmenant, ainsi que les prêtres assermentés, sans toute fois attenter à leur vie.

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source  carte soulèvement  :

https://chateaudepugny.fr/index.php/2016/07/16/le-soulevement-daout-1792-de-moncoutant-au-moulin-cornet/
 

Les confrontations commenceront le 22 août  près de Châtillon, où un gendarme de Rorthais veut empêcher leur passage et le paie au prix de sa vie, tué par un coup de feu. 

Châtillon est occupée sans combat, les insurgés continuant de piller telle ou telle maison de notable, de brûler des documents administratifs, etc. Pendant l'assaut de Bressuire, par exemple, le 24 août, un émissaire des républicains, le chirurgien  Barbault (Barbeau), de la Peyratte, fut lui aussi tué d'un coup de feu. Louis de Salgues de Lescure (1766-1793), qui avait été à la tête du régiment de cavalerie du Royal-Piémont avant la Révolution fut mis en prison avec toute sa famille, délivrés plus tard par les insurgés.  Leur répression par les troupes républicaines sera d'une terrible férocité  :  Madame de la Rochejaquelein note dans ses mémoires: «les gardes nationaux emportèrent comme trophées, au bout de leurs baïonnettes,des nez, des oreilles et des lambeaux de chair humaine »,ce que confirme le républicain Mercier du Rocher: «ce fait est vrai, j'ai fait moi-même jeter dans une fosse du cimetière, par un paysan patriote, une oreille qui lui servait de cocarde ».

 

« Nous avons vu couler le sang de nos frères... Les pretres ont persuadé à ce peuple égaré qu'il pouvait nous assassiner sans pécher...  Vous voyez qu'on voulait renouveler la Saint-Barthelemy. »

 (Charles-Louis Chassin, La préparation de la guerre de Vendée, 1789-1793. Tome 3, Paris,  1892, p. 312)

« assassiner sans pécher »

 

 

 

Les troubles prendront une toute autre ampleur dès que seront connus les décrets des 20 et 24 février 1793, qui imposent à chaque commune une circonscription afin d'arriver à une levée en masse de 300.000 hommes, pour combattre la coalition des monarchies européennes qui avaient décidé de lutter contre la France après la mort du roi Louis XVI, guillotiné le 21 janvier 1793.  Dès le 3 mars, à Cholet, des groupes de jeunes gens manifestent leur refus de se laisser enrôler.

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 Des citoyens de tous les ages apprenant                   UN Jeune volontaire armé  par son père, l'exercice, an 1, 2, 3... etc.                                          sa mère et sa sœur garnissent son havresac

                           

                                 

 

                                    Jean-Baptiste Lesueur  (1749-1826) 

                                             Gouache             36  x  53.5  cm

  

                                               vers   1792 - 1795 

                                              Paris, Musée Carnavalet

Des soulèvements se font à Jallais, le 6 mars, à Chanzeaux, le 9 mars, etc. Le chef royaliste Jean-Baptiste Joly (vers 1750-1794) écrira le 24 mars aux républicains retranchés aux Sables : "La loi de la milice a seule fait éclater l'indignation du peuple concentrée depuis si longtemps par tous les les maux qu'on lui fait.(Flanet, 1989).  Les populations révoltées avaient de nombreux griefs contre les  vainqueurs de la Révolution, et particulièrement ceux  à qui elles avaient affaire : juges, receveurs, maires, officiers municipaux, tous ces administrateurs publics qui étaient injustement exemptés du service de la patrie, "avaient tué le roi, volé le bien des nobles et du clergé, que c'étaient tous des gueux et des coquins, qu'ils avaient tous déclaré la guerre à toutes les puissances et que c'était à eux de réparer le mal qu'ils avaient fait."  (Archives Départementales de la Loire-Atlantique, L 1481 : Dossiers sur les prévenus des insurrections du district de Nantes )Ce qui était devenu une évidence de progrès pour un certain nombre de personnes, le passage de la monarchie, du pouvoir d'un seul, à la représentation (ou supposé telle) du pouvoir de la Nation, ne l'était pas ici, où "il n'y a plus de Roi, il n'y a plus de loi.".  Les pouvoirs considérables d'un tout petit nombre de citoyens étaient rejetés par ceux qui étaient contre "la malheureuse révolution qui a désolé la France" (arrêté du 4 avril 1793, article 2, in Pièces contre-révolutionnaires du commencement de l'insurrection vendéenne, 1847, de Benjamin Fillon, 1819-1881, p. 61-64). :

"Nous manquons d'un substantif qui dirait, en termes paysans, ce que les patriotes qualifiaient de « Nation ». Peut-être tout simplement le « Pays » ? De fait, certains ont vu dans le pays, et plus précisément dans sa défense, le fond authentique des insurrections de l'Ouest. L'appartenance à un pays y aurait été plus sensible que partout ailleurs, et plus profondément blessée par la Révolution. Mais comment vérifier une telle théorie ?"    (Flanet, 1989).   

 

Ce n'est pas le nombre de chaque conscrit qui pose problème dans chaque village, il n'est pas très élevé, mais une "mesure très impopulaire, résurgence de l’Ancien régime" et qui "a été fortement dénoncée dans les cahiers de doléances du tiers état" (Cabot, 2017). Au Nord de la Loire, dans les régions de Bretagne et du Maine, à défaut d'une armée constituée, les insurgés sont obligés de combattre en utilisant des méthodes de guérilla :  c'est ce qu'on appellera la Chouannerie. Au Sud, confondue souvent dès cette époque avec la Vendée administrative, c'est "la Vendée insurgée ou Vendée militaire,​ qui correspond également à tout ou partie des départements de Loire-Inférieure, Maine-et-Loire et Deux-Sèvres."  (Berton, 2013), qui font partie des provinces de Bretagne, d'Anjou et du Poitou, où agissent différents groupes armés qui n'ont aucune unité. Déjà, à l'époque, Babeuf rédigeait une petite note à ce sujet pour éviter  la méprise : 

"Quand on dit Vendée, il ne faut pas que personne se méprenne sur tout ce que ce mot indique. Il désigne malheureusement bien plus que la quatre-vingt-troisième partie de la France à laquelle on a appliqué ce nom : » Dix départements, écrit Philippeaux, on été en proie à toutes les horreurs qui peuvent accabler l'espèce humaine."

Babeuf, Du système de dépopulation... p. 109.  

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           Carte de la Vendée militaire, par  Aristide-Michel Perrot  (1793-1879). 

    (Des lieux historiques de la guerre de Vendée ont été encadrés pour cet article)

 

 Histoire des guerres de la Vendée depuis 1792 jusqu'en 1796,  Paris, 1828, par M. Mortonval,  pseudonyme de l'historien  Alexandre Furcy (ou Fursy) Guesdon (1780-1856). 

Les premiers moments des révoltes vendéennes voient une série de victoires de ceux qu'on appellera les "Blancs", aux sympathies catholiques et royalistes, contre les "Bleus" républicains.  Dès le 10 mars, des paysans vont chercher dans leurs retraites des nobles en armes comme un ancien garde du corps du roi, le chevalier Louis Célestin Sapinaud de La Verrie (ou Vérie, 1738-1793),  ou un ancien lieutenant-colonel Charles de Royrand à Saint-Fulgent, qu'ils placent, plutôt contre leur gré, à la tête de leur première armée de Vendée, qu'ils dénomment "Catholique Royale", pendant que "les groupements insurrectionnels de l'Anjou s'intitulaient encore   « armées chrétiennes » (Chassin, op. cité : 324-325), . Très tôt, certaines institutions religieuses se mobilisent  aussi dans cette lutte : "Nulle part plus vite que dans ce milieu, sous l'influence directe des maisons religieuses de Saint-Laurent-sur-Sèvre, ne se trouvèrent des chefs militaires capables de prendre immédiatement des dispositions stratégiques et d'organiser des soulèvements anarchiques en vue d'une guerre prolongée, suivant un plan qu'il est impossible de supposer improvisé"   (Chassin, op. cité).  

Entre mars et avril 1793, à Machecoul  (Loire-Inférieure), les Blancs exécutent sauvagement ou jettent en prison plus de cent cinquante républicains avant de les juger, de les attacher et de les fusiller en groupe ((Martin, 1993).   On a souvent désigné un bouc émissaire pratique pour être chargé de toutes le fautes, en la personne de l'ancien procureur, alors chef du district Souchu, d'être le principal instigateur des massacres, mais Alfred Lallié a aussi pointé du doigt la responsabilité des républicains dans le démarrage du conflit, par leurs provocations, par la violence armée utilisée pour dégager Louis-Charles-César Maupassant,  exploitant agricole alors à la tête de la garde nationale, alors même que les paysans criaient "Paix, paix !" tout en demandant simplement "leurs bons prêtres et pas de tirement !" (A. Lallié,  Le District de Machecoul, 1788-1793, étude historique sur les débuts de l'insurrection vendéenne dans le pays de Retz, Nantes, 1889).   

Le 11 et le 12 mars, on assomme une quarantaine de patriotes, on en met à peu près autant en prison et on finit par assassiner Maupassant, ainsi que son frère et un de ses ouvriers. On massacre à coups de baïonnettes au visage le curé constitutionnel. Le citoyen Paynot, juge de paix, meurt en criant "Vive la Nation". On demande aux patriotes de crier "Vive le Roi" , "Vive les aristocrates !" (Chassin, op. cité : 340-341).  

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François Athanase de Charette de La Contrie, dit Charette (1763-1796) n'arrive que le 14,  venu de La Garnache avec quatre-vingts hommes. Il n'a pas encore l'autorité qu'il aura par la suite et, dans tous les cas, ni lui ni les autres chefs  qui étaient présents à un moment ou à un autre (De Coetüs, La Roche-Saint-André : cf. plus bas) ne sont intervenus pour faire cesser les massacres.

"La vengeance paysanne, la violence trop longtemps contenue a reçu libre cours. Mais en même temps, les succès initiaux faciles donnent aux insurgés confiance en eux et les engagent dans une lutte à plus long terme : contre la ville, contre la Révolution dans son ensemble" (Martin, 1993)

Chassin affirme même que Charette  écrivait des lettres qu'il s'envoyait à lui même, qui prétendaient qu'on égorgeait des prêtres réfractaires dans les prisons de Nantes (Chassin, op. cité : 343).  Ajoutons à cela, toujours selon Chassin, la dramaturgie obscène des offices du curé réfractaire Priou, les pieds dans le sang des victimes, ou encore la complicité de différents chefs présents à un moment ou à un autre : Jean-Baptiste de Coetüs (ou Couëtus, 1743-1796), qui signa la paix de La Jaunaye/ Jaunaie, mais qui reprit les armes et fut exécuté à Challans ; Louis-Marie d'Argent (Dargent, Dargens, 1739-1813), Hyacinthe Hervouët de la Robrie (1771-1832), qui sera fait major général par Charette.  Et que penser des appels aux meurtres, de la participation de la population, très crédible dans un contexte social extrême tendu et hystérisé, où les plus dominés sont soudain autorisés à prendre une part de violence qui leur est interdite habituellement par leur rôle social   : "Les plus cruels étaient les vieillards, les femmes et les enfants ; les femmes criaient : « Tue ! Tue ! » les vieillards assommaient et les  enfants chantaient victoire."  (Chassin, op. cité : 341). 

On comprend  alors, ce qui aurait pu  pousser les habitants à se venger sur les prisonniers qui furent quatre-vingt à être tués le jour de Pâques, achevés à coups de piques s'ils n'étaient pas morts sous les coups de fusils (Chassin, op. cité : 343).  "Le citoyen Joubert, président du district, eut les poignets sciés avant d'être assassiné ; il le fut à coups de fourches et de baïonnettes... Ces barbares ont enterré des hommes vivants. Un jeune homme de dix-sept ans, nommé Gignault, s'est soulevé de dessus les cadavres enterrés avant lui (op. cité ).  L'arrivée de l'armée des côtes menée par Jean-Michel Beysser (1753 - guillotiné en 1794),  le 22 avril, trouvera un village vidé de ses insurgés.  

 

Ici ou ailleurs, il faut bien montrer le caractère simpliste de l'opposition que font beaucoup de littérateurs (et Babeuf n'y échappera pas) entre une population paysanne inculte, dévote, sous la coupe des prêtres et des nobles et une autre bien plus au fait des idées républicaines, démocratiques, anti-cléricale et anti-royaliste. Les "idées de la ville sont largement répandues" et la région de Machecoul n'est "pas à l'écart  des rythmes nationaux (...) Les "esprits sont mobilisés par les luttes politiques et, dans les villes et les bourgs, des « bourgeois » sont actifs dans les chambres de lecture et sont impliqués dans les courants philosophiques".  Ainsi, le cahier de doléances de Machecoul, est un "cahier de doléances réfléchi, qui condamne la réforme de Lamoignon de mai 1788, stigmatise les morts de janvier 1789 à Rennes et propose un plan pour éponger la dette publique. Les privilèges fiscaux des deux premiers ordres devraient être abolis, les revenus des abbayes et des prieurés être remis à l'État pour quelques années, en même temps que quelques congrégations religieuses seraient supprimées." (Martin, 1993).  Par ailleurs, comme dans beaucoup d'autres régions, il y a de nombreux griefs entre citadins et ruraux et dans la région, Nantes "est considérée comme une sangsue avide des revenus des campagnes", avec, en particulier, ces bourgeois enrichis du négoce qui peuvent devenir des propriétaires fonciers profitant "de la hausse des prix et des redevances, et les « châteaux » ont été reconstruits dans les campagnes, mais en accroissant le mécontentement des ruraux, qui exigent de plus en plus des preuves écrites — et gratuites — des droits qui pèsent sur eux" (Martin, 1993). Les paysans en ont aussi après les abbayes, qui sont autant de seigneuries et de gros propriétaires, à Sainte-Marie-sur-Mer ou à la Chaume, par exemple.  Il faut aussi parler des changements apportés par la création des départements, qui mettent fin à des avantages fiscaux dans les "Marches séparantes" du Poitou, mais aussi la contrebande, qui n'était pas une activité négligeable. Il faut aussi soulever les effets de la révolutions sur les classes sociales où  "les grandes maisons nobles et seigneuriales ont progressivement perdu la main au profit des négociants, nantais ou locaux, récemment anoblis ou encore de tous les « bourgeois », gens d'école, de santé et de justice qui ont accru leurs propriétés foncières d'une façon importante.(Martin, 1993).  Et ne parlons pas des luttes internes de toutes sortes où les nouveaux élus "patriotes" doivent faire face à la déception à la rancune des vaincus, qui prête, ici et là, le serment fédéraliste. Enfin, la constitution civile du clergé cause  partout des tensions dans les villages, entre prêtres réfractaires et prêtres jureurs, à qui il arrive de se rétracter ensuite, ou qui entrent en clandestinité. Certains sont finalement emprisonnés, ou pire, subissent les fameuses noyades, qui seront évoquées plus loin. Sans oublier que les nobles bretons n'ont pas envoyé de députés aux Etats Généraux, et cette position radicalise le tiers-état qui crée à Versailles le Club breton. 

Le 11 mars, un groupe important de paysans envahit Saint-Philibert-de-Grand-Lieu, mené par différentes figures entrées plus ou moins selon leur gré dans le mouvement : Les marchands de volaille Pajot et Guérin, l'ouvrier sellier Vrignault, ancien soldat, et surtout des nobles : Le marquis Louis-Marie de La Roche-Saint André (1751-1793), lui aussi quelque peu forcé au commandement, s'il faut en croire Paul Morand (Parfaite de Saligny, Vevey, La Table Ronde, 1947) ;  Louis-François Ripault de La Cathelinière (1768-1794), chef de la division du Retz, jugé et guillotiné à Nantes en février 1794, de Coetüs, d'Argent, de la Robrie, ou encore William-Gofrid de Keating (vers 1724 - 1793).

Le 12 mars, au pays des Mauges, en Maine-et-Loire, dans l'ancienne province d'Anjou, de nombreux hommes de paroisses différentes se révoltent contre l'administration du département.  Ils prennent d'assaut Saint-Florent-le-Vieil, Rochefort et Maulévrier (voir carte de la Vendée Militaire, plus haut). C'est à Saint-Florent que des habitants révoltés mettent à leur tête Charles Melchior Artus de Bonchamps (1760-1793), militaire qui avait fait la campagne des Indes en 1782 et participé aux guerres d'indépendance des Etats-Unis en 1783.   L'armée vendéenne du centre coupe aussi la route de Nantes au pont de Saint-Fulgent.  Depuis le village du Pin-en-Mauges, Jacques Cathelineau (1759-1793), voiturier-colporteur de laines, qui sera surnommé "le saint d'Anjou", finit par accepter de mener des troupes et  rejoint son ami Jean Perdriau (1746-1793), ancien caporal des armées royales, le 13 mars à La Poitevinière, après avoir réuni ou recruté des hommes de son village ou sur la route.  

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                Les gars du Pin-en-Mauges viennent décider

         Cathelineau à   se mettre à leur tête (13 mars 1793) 

          Jules-Gabriel Hubert-Sauzeau  (1856 - 1927)

              peinture à l'huile              46,5  x  62 cm

 

                                    vers 1900 

                     Musée Bernard d'Agesci, Niort 

Comme d'autres nobles ayant servi dans l'armée, Maurice-Joseph Louis Gigost d'Elbée (1752-1794),  qui a servi dans la cavalerie, est sollicité au même moment pour conduire une bande d'hommes armés. Il en va de même pour Henri du Vergier, comte de la Rochejaquelein (1772-1794), parent et ami de Lescure.  La petite armée avance, fait tomber Jallais, Chemillé, Beaupréau, Vezins, Coron, etc.  Une partie  des troupes chasse les gardes nationales de Fontenay, avec de Lescure, et de Niort, une autre prend Montaigu, occupe Les Herbiers, Mortagne (Mortagne-sur-Sèvre), Châtillon, Tiffauges, et tous se rassemblent aux Quatre-Chemins de l'Oie, au nord de Chantonnay. A Mortagne, une vingtaine ou une trentaine de gardes nationaux sont fusillés. A Tiffauges, les insurgés fusilleront deux jours plus tard vingt-trois soldats républicains, dont leurs chefs, le baron François de Douhet et Esprit Baudry-d’Asson (le frère aîné de Gabriel, dont ils avaient pillé le château) avant de sortir  leurs prisonniers de prisons insalubres et  les cantonner chez eux en semi-liberté. Un Comité "fit afficher un arrêté à la porte de tous les patriotes pour qu'on respectât leurs propriétés..."  (Chassin, op. cité).   A Cholet, le 14, le marquis Charles-Louis-Jean-Vincent Beauvau-Tigny,  procureur syndic,  meurt sous les balles des insurgés, menés par un ancien soldat devenu garde-chasse, Jean-Nicolas Stofflet (1752-1796), qui entrera dans Clisson déserté le 15.  Son armée compte déjà environ 10 à 15.000 hommes (cf. Martin, 2014 ; Hussenet , 2007).  Le 22 mars, ils prennent Chalonnes, à la porte d'Angers, qu'ils auraient quitté par crainte des annonces de renforts aux troupes républicaines  (Chassin, op. cité : 453).  Le 25 mars, le frère de Jacques Cathelineau, Joseph, 21 ans, est arrêté à Angers et condamné à mort le 27 comme "espion de l'armée chrétienne(Chassin, op. cité : 452).   

Inexpérimentés, sans uniformes, les paysans-soldats s'équipent autant qu'ils le peuvent de des armes confisquées aux différents représentants du pouvoir :  fusils, canons, etc. Imaginons le tableau de cette armée composite au travers du journal de Guy Guerry, en date du 14 mars à Tiffauges : "Je fis dire la messe  à voix basse dans l'église Notre-Dame ; il y assistait plus de 5 à 6,000 hommes. Il y avait cela de singulier que les uns avaient des fusils, d'autres des faux à la rebours, des baïonnettes, des sabres, des bâtons, des fourches...En sortant de la messe, je fis abattre l'arbre de la liberté, aux cris de Vive le roi ! qui se firent entendre au loin, et l'on s'en servit pour chauffer le corps de garde.(in  B. Fillon, op. cité : 31-33)L'armée catholique royale finira par compter environ 40.000 soldats, rapporte l'historien Émile Gabory, selon les chiffres donnés par les deux camps, Bertrand Poirier de Beauvais pour les royalistes, le général Jean-Baptiste Kléber (1753-1800), pour les républicains  (Émile Gabory, 1872 - 1954,  Les Guerres de Vendée, Robert Laffont, 1912-1931).  

C'est  au carrefour de l'Oie que se rejoignirent donc les différentes bandes armées, dont celles commandées par Aimé de Vaugiraud, Girard de Beaurepaire, Marin de la Borderie, Théronneau du Fougeray, Cumont, Boutillier du Retail, capitaine de cavalerie, ancien maire de Château-Larcher (Vienne) et de rares bourgeois comme Dehargues, de la Châtaigneraie ou Gautier, ingénieur de Bordeaux. Un état-major se constitua, composé de Royrand, général en chef,  Louis Sapinaud de la Vérie, son neveu Charles Henri Félicité Sapinaud de la Rairie (1760-1829),  général divisionnaire, Baudry d'Asson, commandant, Jacques-Alexis de Verteuil (1726-1793), major général, mort noyé par Carrier  (voir : Babeuf,  Du système de dépopulation...), ou encore Jean-Félix Clabat du Chillou (1755-1840), général divisionnaire et maréchal des logis.   

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La guimbarde est un instrument de musique un peu en forme de cœur qui a donné son nom à une broche imitant sa forme et ajourée, servant d'épingle de col aux hommes du Poitou, de Charente et de Saintonge. Elle est  d'abord un symbole amoureux, ce que confirme la présence très fréquente d'une flèche, celle de Cupidon, traversant le cœur, qui laissera plus tard la place à la croix, au sommet du bijou. Avant elle, apparaît la couronne, qui symbolise le mariage "couronnant" l'amour. Les derniers combattants vendéens, au XIXe siècle, font évoluer la symbolique religieuse vers le registre politico-religieux, et devient un Sacré-Coeur arboré en signe de reconnaissance par les combattants vendéens et chouans. C'est la duchesse du Berry, en voyage dans l'Ouest, en 1832, qui popularise le double cœur religieux et monarchiste, portant croix et couronne, un coeur pour Dieu, l'autre pour le roi. Le bijou est  fabriqué surtout à Niort et aux Sables d'Olonne et connaîtra un tel succès qu'il perdra son symbolisme au profit du bijou d'ornement. 

 

(source : Fabian de Montjoye, "La broche dite « double coeur vendéen »", Revue du Souvenir vendéen, juin 2010, p. 15 - 17). 

« purger, par le fer et le feu​ »

 

Le 9 mars 1793,  Carra signe  des rapports très inquiétants, comme celui qu'il compose avec Pierre Auguis (1747-1810), président du tribunal de Melle (Deux-Sèvres), adressé de Niort au "comité de défense de la Convention", le 24 mars 1793  (faut-il rappeler que l'Assemblée nationale est encore à majorité girondine)  :  

"Le meilleur plan, suivant nous, est de brûler les villages des insurgés et les bois où ils se retirent, à mesure que nous avancerons vers les côtes. C'est la seule manière de purger la terre de la liberté de ces féroces brigands qui jettent des cris affreux dès le commencement du combat, en criant vive le roi ! vive la reine ! "   (Carra, in "La révolution telle qu'elle est, ou, Correspondance inédite du Comité de Salut Public avec les généraux et les representans du peuple en mission près les armées et dans les départemens pendant les années 1793, 1794 et 1795, Mise en ordre de M. Legros,  p. 25, tome I, 1837, ).

Dès le 19 mars 1793, la Convention établit une mesure répressive, qui ne concerne pas particulièrement la Vendée, mais toutes les "révoltes ou émeutes contre-révolutionnaires qui ont éclaté ou éclateraient à l’époque du recrutement, dans les différents départements de la République, & ceux qui auraient pris ou prendraient la cocarde blanche, ou tout autre signe de rébellion, sont hors de la loi. En conséquence, ils ne peuvent profiter des dispositions des lois concernant la procédure criminelle & l’institution des jurés. II. S’ils sont pris ou arrêtés les armes à la main, ils seront, dans les vingt-quatre heures, livrés à l’exécuteur des jugements criminels, & mis à mort, après que le fait aura été reconnu & déclaré constant par une commission militaire formée par les officiers de chaque division employée contre les révoltés : chaque commission sera composée de cinq personnes prises dans les différents grades de la division soldée ou non soldée." (article I).  La veille, un autre décret faisait aussi encourir la peine de mort à "quiconque proposera une loi agraire ou toute autre subversive des propriétés territoriales, commerciales & industrielles."

 

Il n'y a pas, dès le départ, de systématisation d'une violence d'état contre un groupe humain en particulier  : "Les destructions n’ont jamais été menées contre une population « pour ce qu’elle était », elles ont été incohérentes, aléatoires, liées à la personnalité de tels généraux. Certains représentants en mission ont même réussi à en entraver la marche, parfois simplement pour affirmer leur propre pouvoir" (Martin, 2018).  

Le 11  mai, Carra, adresse un autre rapport, d'une tout autre teneur, où il reproche à certains commissaires, comme  Tallien, leur despotisme, et  indique qu'il "ne faut pas punir d'avance des personnes qui n'ont pas même contre elles la moindre apparence de tort", après avoir précisé : "je ne me dirige point par des principes violens et irréfléchis, ni par la fougue des mouvemens des autres."  (Carra,   op. cité).    

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           Lettre du général Antoine-Joseph Santerre  (1752-1809) à Jean-Baptiste                                                      Bouchotte, ministre de la guerre  

                                              18 août 1793 

                              Archives de la Vendée, S.H.D. B 5/6-28 

                         

            "Je vois par un journal que plusieurs généraux, en parlant des rebelles, se servent du terme de l’armée catholique. Il me semble que cela est pernicieux, parce que les hommes ineptes s’en forment une idée avantageuse, et qu’il devrait être défendu de les appeler autrement que Rebelles et brigands"

Barère prononce un discours le 1er août 1793, dans le cadre du Décret relatif aux mesures à prendre contre les rebelles de la Vendée, où il s'en prend particulièrement aux  "ennemis de la République",  et annonce avoir pris "des mesures qui tendent à exterminer cette race rebelle, à faire disparaître leurs repaires, à incendier leurs forêts, à couper leurs récoltes, et à les combattre..." Précisions que le mot race, à cette époque, n'a pas du tout une connotation biologique comme elle l'aura plus tard. D'autre part, le député précise plus loin : "L'humanité ne se plaindra point : les vieillards, les femmes, les enfants seront traités avec les égards exigés par la nature et la société. L'humanité ne se plaindra pas : c'est faire son bien que d'extirper le mal ; c'est être bienfaisant pour la patrie que de punir les rebelles. Qui pourrait demander grâce pour des parricides ?"  Reprenant à peu près les même termes, le texte du décret spécifiera à l'article 8 : "Les femmes, les enfans et les vieillards seront conduits dans l'intérieur. Il sera pourvu à leur subsistance et à leur sûreté, avec tous les égards dus à l'humanité".  Par ailleurs, l'article 14 précise que seuls les " biens des rebelles de la Vendée sont déclarés appartenir à la république". Le terme "loi d'anéantissement de la Vendée" employé  parfois au sujet de ce décret est donc abusif en regard du discours de Barère ou de la loi qui y est attachée. Le terme même  "anéantissement" apparaît seulement sur un tout autre sujet dans le texte de Barère : "...l'anéantissement des droits de la nation."   

 

 Il ne faut pas confondre l'ampleur (Reynald Secher [1995] parle de 120.000 morts, Martin de 200.000,  (Martin, 2018)), l'intensité extrême des violences qui ont été commises pendant cette guerre, avec sa nature.  Les échecs connus par les républicains ("les Bleus") pendant plusieurs mois face aux forces catholiques et  royalistes ("les Blancs") profitent aux ennemis politiques des Girondins, les Montagnards, qui dénoncent leur incapacité à gouverner  et cette Vendée cristallise alors la résistance aux révolutionnaires au pouvoir, qui ne doit en aucun cas grossir et se propager, sans compter la menace que pourrait faire peser par exemple l'Angleterre, sur la prise de Nantes, évitée de justesse en juin 1793  (Martin, 2018).   Ainsi," la répression des insurrections de l’Ouest pendant les années 1793-1794 ne peut se comprendre comme le surgissement inédit d’une violence politique spécifiquement révolutionnaire(Hervé, 2011). L'auteur va plus loin encore : "De nombreux auteurs identifient la séquence révolutionnaire de la fin du XVIIIe siècle à une étape décisive d’un processus de modernisation de l’Etat-nation qui serait à l’origine de la multiplication des massacres et des génocides"   (op. cité).   L'historien Howard G. Brown, quant à lui, fait remonter même jusqu'au XVIIe siècle ce tournant autoritaire se manifestant par une grande violence d'état envers les rebellions internes, entre la révolte des Nu-Pieds, en 1639, et celle des Camisards, entre 1702 et 1705  (op. cité).   Là encore, la réflexion historique, cette fois plus large que le conflit lui-même, vient confirmer que "le but proclamé n’est pas d’exterminer des populations en tant que vendéens, mais de détruire des rebelles en tant que « brigands»" qui n'est pas du tout une injure dans ce contexte politique, mais "une qualification juridique, qui autorise la République à leur faire la guerre sans leur reconnaître le statut de belligérants et à les vouer ainsi à une répression pénale « hors la loi », bien que définie par des lois"  (op. cité).  Ainsi, les juridictions d'exception et les décrets qualifiant et discriminant les rebelles (19 mars, 10 mai et 5 juillet 1793) formeront l'arsenal nécessaire pour légitimer une guerre d'extermination contre ceux que le pouvoir considère comme des ennemis particuliers de l'Etat.  

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              Henri de La Rochejaquelein au combat de Cholet, 17 octobre 1793 

                             Paul-Emile Boutigny   (1854 - 1929)

                         peinture à l'huile sur toile,   114 x 138 cm  

 

                                       XIXe siècle

                               Musée d'art et d'histoire de Cholet

Tout un contexte donc, exacerbera de manière extrême les violences et d'horribles exactions sont commises qui sont bien attestées par les historiens.  Un département, en particulier, la Loire-Inférieure (plus tard, Loire-Atlantique), concentre deux terribles phénomènes bien connus de cette guerre de l'automne-hiver 1793-1794 : Les "colonnes infernales" et les noyades.  C'est pourtant dans ces terribles moments que Bonchamps, mortellement blessé à Saint-Florent-le-Vieil (D'Elbé l'est grièvement), le 17 octobre 1793, et après que son armée a subi des pertes considérables à la bataille de Cholet,  ordonne la grâce et la libération de 6000 soldats républicains.  

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           « Grace aux prisonniers, Bonchamps l'ordonne !  »

     Estampe, gravure de Louis-François Couché (1741-1816) ) 

                               Vers 1808 - 1824 

                          Paris, Musée Carnavalet

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        Élévation du choeur de l'abbatiale de Saint-Florent avec le tombeau de Bonchamps

                                          crayon graphite et aquarelle sur papier,    13  x  21.4  cm       

  Achille Leclerc, architecte (1785-1853) et  Pierre-Jean David, dit David d'Angers (1788-1856)

 

                                                          1819

                                             Collections des Musées d'Angers

Le 16 octobre, la bataille de Cholet est perdue pour les Vendéens. Le lendemain, ils quittent Baupréau pour Saint-Florent. Là, ce sont 55.000 à 65.000 personnes qui fuient en traversant la Loire sur une vingtaine de bateaux, en plus de radeaux de fortune (Boislève, 2013).  A Baupréau, les Bleus ne trouvent que ceux qui n'ont pu faire le voyage et se vengent de manière une nouvelle fois inhumaine,  c'est  Jean-Baptiste Kléber (1753-1800), qui va gagner à Cholet ses galons de général de division, qui en fait l'aveu :  "À Beaupréau, on trouva 400 blessés à l’hôpital qui furent immolés à la vengeance et en représailles d’un pareil nombre de Républicains, égorgés sur les chariots de l’ambulance à la retraite de Clisson. Les Rebelles combattaient comme des tigres et nos soldats comme des lions.(Mémoires militaires du Général Kléber, pour servir à l'histoire de la guerre de Vendée, 1793-1794, in  Kléber en Vendée (1793-1794) / documents publiés, pour la Société d'histoire contemporaine, par H. Baguenier-Desormeaux, 1907 )

Et en décembre, au Mans ou à Savenay, à la fin de la "Virée de Galerne", une campagne militaire de près de 1000 km autour de la Loire, les Bleus, eux, ne manifestent encore une fois aucune miséricorde, et massacrent pendant des jours des "civils" qui ne combattent pas, en plus des soldats : 

"Carrier, représentant du peuple français près l'armée de l'Ouest,

             Au Comité de salut public,

                                                                      Nantes, 11 décembre 1793 

Aussitôt que la nouvelle de la prise de Noirmoutiers me sera parvenue, j'enverrai sur-le-champ un ordre impératif aux généraux Dutruy et Haxo de mettre à mort, dans tous les pays insurgés, tous les individus de tout sexe qui s'y trouveront indistinctement et d'achever de tout incendier ; car il est bon que vous sachiez que ce sont les femmes qui, avec les prêtres, ont fomenté et soutenu la guerre de la Vendée ; que ce sont elles qui combattent avec les brigands, et qui tuent impitoyablement nos volontaires quand elles en rencontrent quelques uns détachés dans les villages ; c'est une engeance proscrite, ainsi que les paysans, car il n'en est pas un qui n'ait porté les armes contre la République, dont il faut absolument et totalement purger son sol."

 (in "La révolution telle qu'elle est, ou, Correspondance inédite du Comité de Salut Public avec les généraux et les representans du peuple en mission près les armées et dans les départemens pendant les années 1793, 1794 et 1795, Mise en ordre de M. Legros,  p. 420, tome I,  Paris, Mame, 1837 ).

"Il est bien étonnant que la Vendée ose réclamer des subsistances, après avoir déchiré la patrie par la guerre la plus sanglante, la plus cruelle. Il entre dans mes projets, et ce sont les ordres de la Convention nationale, d’enlever toutes les subsistances, les denrées, les fourrages, tout, en un mot, de ce maudit pays : de livrer aux flammes tous les bâtiments, d’en exterminer tous les habitants, car je vais à l’instant t’en faire passer l’ordre. Et ils voudraient encore affamer les patriotes, après les avoir fait périr par milliers !" 


Lettre de Carrier au général Haxo,  du 13 décembre 1793 (23 frimaire an II),  "Réimpression de l'ancien Moniteur [Gazette Nationale ou Le Moniteur Universel] : seule histoire authentique et inaltérée de la Révolution française, depuis la réunion des États-Généraux jusqu'au Consulat (mai 1789-novembre 1799)",  tome vingt-deuxième, Paris, Plon Frères, p. 561. 

"Je viens de donner  des ordres que les modérés pourront trouver barbares. Quatre à cinq cents brigands encombrent les prisons de Fontenay-le-Peuple. Je viens d'être informé par un courrier extraordinaire qu'une portion de l'armée de Charette, forte, dit-on, de dix ou douze mille hommes, s'avançait dans le canton et menaçait Fontenay ; j'ai ordonné de faire fusiller, sans forme de procès, ces prisonniers à la première apparition de l'ennemi. (...)  Je dois au reste vous dire que, sans des mesures pareilles jamais vous ne finirez la guerre en Vendée ; c'est le modérantisme des administrateurs et des généraux qui l'entretient. J'ai écrit partout qu'il ne fallait point faire de prisonniers, et, s'il m'est permis de le dire, je voudrais qu'on adoptât la même mesure dans toutes les armées. Je crois qu'un pareil décret serait le salut de la France. Quant à la Vendée, cela est indispensable : c'est à vous à juger si j'ai tort."

Lettre de Lequinio [voir Gracchus Babeuf] à la Convention, du 14 décembre 1793 (24 frimaire an II), in  Jacques Crétineau-Joly, Histoire de la Vendée Militaire, Tome second, Paris, 1840, p. 23)

"Il n’y a plus de Vendée, citoyens républicains. Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l’enterrer dans les marais et dans les bois de Savenay. Suivant les ordres que vous m’avez donnés, j’ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux, massacré des femmes, qui, au moins pur celles-là, n’enfanteront plus de brigands. Je n’ai pas un prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé.

 

François-Joseph Westermann (général de brigade, 1751-1794) rapport du 21 décembre 1793 au Comité de Salut Public. 

"Mes camarades, nous entrons dans le pays insurgé, je vous donne l'ordre exprès de livrer aux flammes tout ce qui sera susceptible d'être brûlé et de passer au fil de la baïonnette tout ce que vous rencontrerez d'habitants sur votre passage. Je sais qu'il peut y avoir quelques patriotes dans ce pays ; c'est égal, nous devons tout sacrifier"

Louis Grignon (1748 - 1825),  général de brigade, harangue faite "dans les premiers jours de pluviôse" (janvier 1794) à la colonne révolutionnaire au départ d'Argenton-le-Peuple (nom de baptême révolutionnaire d'Argenton-Château), in Lequinio, ​ op. cité  : voir  Gracchus Babeuf. 

Les noyades, elles, commencent avant la bataille de Savenay, après des conflits entre groupes républicains. Certains, comme au comité révolutionnaire du 5 novembre 1793, dirigés par Pierre Chaux et Jean-Jacques Goullin (ou Goulin, tous deux condamnés à mort plus tard pour leurs actes), soutenus par une partie de la sans-culotterie nantaise de la compagnie Marat, souhaitent "l'incarcération de tous les négociants riches et de tous les gens d'esprits que l'opinion désigne comme suspect(Archives départementales de la Loire-Atlantique, 1322, f° 25) :  on voit ici qu'on outrepasse largement le cadre légal qui définit le rebelle et que le simple préjugé peut condamner tel ou tel Vendéen d'un crime passible de mort. Carrier ne parvint à faire la police parmi ses propres troupes et c'est "afin de préserver sa popularité qu’il multiplie les surenchères sanglantes en ordonnant ou laissant faire le 16 novembre la noyade de plusieurs dizaines de prêtres réfractaires", organisée par son bras armé,  l'adjudant général Guillaume Lamberty. Les semaines qui suivent, le même comité  fait massacrer de prisonniers suspects, d'où une deuxième série de noyades  la nuit du 9 décembre 1793 (19 frimaire), avec un autre groupe de prêtres réfractaires et une troisième le 15 décembre, au départ de la prison du Bouffay, où, sous la conduite de  Jean-Jacques Goullin et Michel Moreau-Grandmaison, les "Marat" raflent un peu au hasard 129 prisonniers, qu'ils attacheront deux à deux avec une pierre sur différentes embarcations appelées sapines, galiotes ou autres gabarres, qu'ils feront couler. A la mi-décembre, Carrier fait exécuter sans jugement plusieurs centaines de brigands prisonniers "le plus souvent sous les applaudissements de la foule" et continue jusqu'à la fin de janvier 1794, même après l'arrivée de la commission Bignon, de pratiquer  des "vagues de noyades massives" peut-être en partie pour vider plus vide des prisons devenues de plus en plus insalubres, foyers de toutes les infections, ou encore pour garder le monopole de ce qui était devenu "un instrument de lutte pour le pouvoir"  (Hervé, 2011),

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                              Les noyades de Nantes 

             Joseph-Jean-Félix Aubert  (1849 - 1924)

                       huile sur toile,  400  x  500  cm

 

                                    1886

                Musée des Beaux-Arts de Nantes

A peu près au moment où cessent les criminelles noyades, le général en chef de l’armée de l’Ouest, Louis-Marie Turreau de Lignières (1756-1816), dit Turreau de Garambouvilles ou plus simplement, Turreau, déploie un autre système de destruction que les contemporains nommeront le plus souvent "guerre infernale", appelé  plus tard  "colonnes infernales", onze colonnes et non douze, comme il l'avait proposé le 25 décembre 1793 au Comité de Salut Public, assure une spécialiste de la question, Anne Rolland-Boulestreau (R-B, 2015), comportant en moyenne 500 à 1000 soldats et qui se confrontent rapidement aux armées insurgées de François Athanase de Charette de La Contrie, dit Charette (1763-1796),  et   Stofflet.  Notons au passage que Turreau ne reçoit d'abord aucune réponse à ce projet soumis au comité de Salut Public, Lazare Carnot se contentant de le réprimander sur différents points le 13 janvier 1794 et de lui demander de se hâter "d'exterminer le dernier des brigands", ce qui nous permet de constater que la rhétorique officielle n'a pas changé, et qu'il ne s'agit toujours pas d'éliminer des hommes et des femmes pour leur appartenance à un peuple quelconque, mais bien parce qu'ils sont toujours compris comme des ennemis de la révolution. Avec les colonnes infernales, un pas de plus est fait vers la guerre d'extermination, où on s'en prend autant aux biens qu'aux personnes. On rase, on brûle, souvent on vole, parfois on viole, et très souvent, on assassine sauvagement sans distinction, non plus simplement des  hommes en armes, mais des femmes, des enfants, des vieillards,  bien-portants ou blessés. 

Le 21 janvier 1794, la colonne infernale du général de brigade Louis Bonnaire (1751-1807), massacre à Montilliers  une trentaine de femmes et d’enfants après avoir tué quarante personnes à Cernusson, dont le maire. Puis vient le 5 avril de cette même année et c’est la colonne infernale d'un autre général de brigade, Jean-Pierre Boucret (1764-1820) qui capture vingt-deux femmes cachées dans les bois des Marchais sur le territoire de Faveraye-Mâchelles, non loin de Montilliers. Les victimes sont emmenées jusqu’au Moulin de la Reine et fusillées. Deux enfants, un frère et une soeur, seront séparés du groupe et emmenés par les Républicains. La fille était Marie Clémot et son petit-fils, l'abbé Gélineau, commandera en 1909  le vitrail commémoratif de l'église Saint-Hilaire de Montilliers

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Le 6 février, le général de division Cordellier (ou Cordelier, Étienne Jean-François Cordellier-Delanoüe, 1767-1845), commandant la neuvième colonne infernale,  écrit de Tiffauges, en Vendée, au général Turreau, chef de l'armée de l'Ouest : "J'ai ponctuellement exécuté ton ordre de purger, par le fer et le feu, tous les endroits que j'ai rencontré sur ma route. Car indépendamment que tout brûle encore, j'ai fait passer derrière la haie environ six cents particuliers des deux sexes."  (in Jean Julien Michel Savary, Guerres des Vendéens et des Chouans contre la République française, ou Annales des départemens de l'Ouest pendant ces guerres ..., Paris, Baudouin Frères,  1825).   Le 28 février (10 ventôse an II) Cordellier et ses hommes exterminent 564 personnes une centaine de petits enfants, aux Lucs-sur-Boulogne (10 ventôse an II). La liste de ces victimes a été établie dès 1794 par l'abbé Barbedette, curé de la paroisse et celle-ci figure désormais dans la chapelle des Lucs.  

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Le vitrail commémoratif du massacre a été créé en 1941  par Lucien Ernest (dit  Lux) Fournier  (1868-1962), fils de Julien Fournier. Formé à l’école des beaux-arts de Tours, puis à celle de Paris, il se perfectionnera auprès du verrier parisien Joseph Ponsin et  succèdera à son père en 1901.

(source :  https://www.photo-patrimoine-vgc.fr/th%C3%A9matiques/vitraux/verriers/)

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Le 25 mars 1794, les colonnes infernales des généraux Grignon et Crouzat, profitent d’une absence de Stofflet et de la complicité d'un certain Porcher, bordier au village des Princes. Après avoir massacré environ 1500 personnes à la Bauche des Buissons, ils pénètrent plus avant dans les forêts de Vezins et de Nuaillé, entre Yzernay et Chanteloup-les-Bois, et massacrent à nouveau, assassinant près d’un millier de pauvres, hommes, femmes, vieillards, enfants, malades, blessés.  

 

(source : Source : Nicolas Delahaye et Pierre-Marie Gaborit, Les 12 Colonnes infernales de Turreau, p. 287.

 

Ici ou là,  s'articulent autour de la "grande" guerre, la plus effroyable, une  "« petite  guerre » (si grande par ses conséquences pour les populations). C'est un embrouillamini d'actions localisées, sur fond de lutte contre Charette, rescapé, dans son marais vendéen voisin, des désastres de 1793, et d'implacables rivalités internes, trop longtemps négligées, dans le camp de la répression et des colonnes infernales(Lagrée, 1992).   

 

De février à juillet 1794, sévit aussi le général de brigade puis de division Jean-Baptiste Huché (1749 - 1805),  à la tête d'une des onze colonnes incendiaires.  Non seulement il ne s'émeut pas des protestations véhémentes des sociétés populaires de Fontenay, puis de Luçon, contre le plan Turreau, mais il prend l'initiative, sans ordre aucun, de suspendre cette  dernière "par la force des bayonnettes" (Archives Nationales, W 22, 13 germinal an II / 2 avril 1794, in  Boulestreau, 2015). Bien pire, il sera établi que dans toute la région, l'officier s'est rendu coupable des pires crimes.  Appelés à témoigner  devant la Commission des arts et de l’agriculture, constituée par la Convention nationale et le Comité de salut public et créée le 1er avril 1794, pour une pacification de la Vendée séparant population civile et combattants rebelles,  des habitants républicains témoignent de massacres de femmes et d'enfants, de la part de "Huchet" lui-même, dans les maisons et dans les champs, de'un viol d'une jeune fille, mais aussi des faits de tortures "impliquant dessillement et défiguration d’une victime au moins. Les faits sont unanimes pour condamner la « conduite inhumaine »"  (Boulestreau, 2015).  De février à avril 1794, la colonne du général Cordellier terrorise la région de Clisson, en Loire-Atlantique. Le 8 février, des habitants sont jetés morts ou vifs dans le puits du château, par un lieutenant de Cordellier, Flavigny, est convaincue l'historienne Simone Loidreau  ("Clisson ou le sang rouge de l’épicéa", dans la Revue du Souvenir Vendéen, n°161 de décembre 1987).  18 squelettes seront exhumés en 1961. Le 7 mars 1794 (17 ventôse an II), les mêmes troupes  égorgent hommes femmes et enfants de républicains réfugiés à Nantes. Le 18 ventôse, elles fusillent au bourg de Vallet des hommes et des femmes ayant présenté des certificats de civisme. Le 19, à Loroux-Botteraux, à Vallet,  elles tuent par armes à feu ou  égorgent des femmes enceintes et des enfants de tous âges. Le 28, c'est Grignon, à la Milleraye, qu'on fusille au cimetière une quarantaine de personnes, "presque toutes  munies de certificats de civisme"    (Babeuf, Du système de dépopulation... op. cité : 151).  Etc. etc.  

Nous ne soulèverons pas ici le débat de savoir si la guerre de Vendée a été un génocide, que je trouve personnellement assez stérile pour deux raisons principales : Primo, de tout ce que nous savons historiquement sur ces événements et dont il a été donné plus haut quelques éléments de compréhension, il paraît clair qu'ils échappent à la définition internationale du génocide, terme inventé par Raphaël Lemkin (Axis Rule in Occupied Europe, Carnegie Endowment for International Peace, 1944, Washington, p. 79) :  

"Infraction internationale portant atteinte à la personne humaine et qui s’entend limitativement de l’un quelconque des actes ci-après énumérés, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel...." (Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, 9 décembre 1948)

Point n'est besoin de préciser ici les actes  dont ladite  définition s'étoffe, ce qui compte ici est de savoir que le terme de génocide s'entend de crimes envers un groupe humain en raison de son identité ethnique ou religieuse. Or, les victimes de ce conflit, l'histoire encore une fois l'atteste, ne l'ont pas été pour des causes ethnicides ni spécifiquement religieuses, mais parce qu'elles s'opposaient radicalement au pouvoir en place et aux lois établies. Secundo, personne ne conteste l'extrême gravité des crimes perpétrés pendant la guerre de Vendée, pour un certain nombre crimes de masse, qui entrent dans le cadre de "crimes contre l'humanité",  notion apparue pour la première fois dans la Charte du Tribunal international de Nuremberg annexée aux accords de Londres du 8 août 1945 (art. 6-c), et retravaillée  dans le cadre des guerres de Yougoslavie (Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, TPIY) et du Rwanda (Tribunal pénal international pour le Rwanda, TPIR).  Cette notion inclut non seulement les crimes de  génocide, mais, s'élargit à d'autres catégories se rapportant à “tout acte inhumain” tel que “l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation” “commis contre toutes populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux dès lors que ces actes ou persécutions ont été commis à la suite de tout crime rentrant dans la compétence du Tribunal(R.T.N.U., vol. 82, pp. 281-301, art. 6 (c) : La Rosa, 1998).    

 

On a beaucoup glosé depuis l'époque des événements, Babeuf y compris, sur le fait que les assassinats, les exactions de toutes sortes en Vendée, et même la Terreur en général, ont fait partie d'un plan bien concerté des dirigeants de l'époque : l'histoire ne le démontre pas (ce qui n'empêche pas tel ou tel individu de l'avoir pensé et désiré) et tend plutôt à l'infirmer.  Et alors ? Cela n'empêche absolument pas l'extrême gravité  de ces crimes, ni le fait qu'ils ont été commis par de nombreux représentants de l'Etat, avec des complicités au plus haut niveau de celui-ci, actives ou passives. 

declaration de deces renee rolandeau epo

Déclaration de décès de Renée Rolandeau, épouse de Nicolas Guérin, tuée de plusieurs coups de feu à  Vallet, le 8 mars 1794 (18 ventôse an II). Guérin perdra quant à lui trois enfants d'un précédent mariage, dont deux tués d'un coup de feu, Archives de la Loire-Atlantique.

Cet épisode historique est donc particulièrement instructif, donc, sur la manière, pour des populations de faire face à des changements rapides et brutaux de société qui ne leur apporte pas de bien-être dans un délai raisonnable, mais au contraire, attisent la peur, le repli,  la haine. On voit dans ces périodes critiques les antagonismes se durcir, déboucher  finalement sur une violence dont les camps usent à tour de rôle pour imposer  leur vision de société. Au point aussi, où les pauvres sont capables, pour un moment, de s'unir aux riches pour la défendre, l'identité qui les soude pouvant, jusque dans une certaine mesure, être encore plus cruciale que leur appartenance sociale. La révolution, non seulement n'a pas apporté de solutions économiques satisfaisantes, mais elle a voulu arracher violemment une partie alors vitale de l'identité des hommes et des femmes de régions entières : leur foi, leurs croyances chrétiennes et leur faire payer de leur vie leur révolte contre un système politique qu'ils n'acceptaient plus.   Pire, les responsables de ces tueries de masse feront régner la terreur et le crime généralisé au nom de l'idée de Nation, du vivre ensemble, du bien commun, idéaux incompatibles et profondément contradictoires avec leurs actes les plus monstrueux.  On ne peut cependant pas ignorer non plus que, dès les débuts du conflit, les insurgés "vendéens", civils ou militaires, se sont rendus responsables, eux aussi, mais au total dans une mesure bien moindre, d'actes de sauvagerie et de cruauté extraordinaires. 

                   

                      BIBLIOGRAPHIE   

 

 

 

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