Le libéralisme, ou la 

 naissance du capitalisme moderne

                        L'Angleterre ( 1 )

   « Le peuple        EST  UNE 

MARCHANDISE »

Portrait de William Petty par Samuel Fuller (1606-1672), détail, œuvre non datée. National Portrait Gallery (NPG 2924), Londres

 
 

 

Introduction 

 

Pour les Pays-Bas ou l'Angleterre, l'essentiel des luttes politiques, depuis le milieu du XVIIe siècle et leurs premières révolutions, ne sont pas avant tout des luttes de justice sociale ni de subsistances, comme ce sera le cas pour la révolution française, malgré, nous l'avons vu en particulier avec les Levellers, la présence ici ou là de véritables attentes et de préoccupations sociales. Ce sont plutôt des conflits religieux et de pouvoirs, nous allons le voir, entre whigs et tories, et les droits réclamés par les parlementaires bourgeois sont des droits catégoriels (Lochak, 2013),  pas universels comme ce sera aussi le cas en en France en 1789.  

 

Il y avait eu la Magna Carta, en 1215, "qui énumère les privilèges accordés à l’Église d’Angleterre, à la cité de Londres, aux marchands, aux seigneurs féodaux.", puis la Petition of Rights de 1628), l'Habeas Corpus de 1679 ou  le Bill of Rights de 1689. L'Habeas Corpus stipule que "nul ne peut être tenu en détention sauf par décision d'un juge". Mais combien de communications actuelles sur les droits de l'homme le brandissent sans l'avoir lu en entier, et particulièrement l'article 8, qui précise que la procédure ne s'applique pas aux personnes emprisonnées pour dettes ou dans le cadre d'une affaire civile, c'est-à-dire dans des affaires où on rencontre beaucoup de personnes de basse condition, qui peuvent continuer à être traitées arbitrairement. La Petition of Rights, par exemple, parle des "autres hommes libres des communes de ce royaume " ou stipule "qu'aucun homme libre ne pourra être arrêté" (intégralement repris de la Magna Carta), ce qui signifie bien que tous les hommes ne le sont pas.  Il s'agit bien plus alors de limiter l'autorité, l'arbitraire monarchique et d'accroître le pouvoir parlementaire de l'élite que d'ouvrir le champ des droits humains. Rappelons que c'est Henri VI qui limite en 1429 le droit de suffrage aux seuls freeholders d'une propriété foncière (estate) d'un revenu supérieur à 40 shillings : ce suffrage censitaire va durer jusqu'en...1832 dans les comtés.

"Ce statut, qui posait la qualité de propriétaire comme condition de participation politique, est présenté à la fois comme une mesure d’ordre public et comme la volonté de refuser la qualité d’électeur au peuple traditionnellement présenté comme incapable et versatile. À travers la description de ce statut de 1429, c’est autant le peuple en lui-même qui effraie que les désordres qu’il peut provoquer." (Tillet, 2001)

Etre libre en Angleterre, c'est donc être d'abord un propriétaire, et nous le verrons, ce n'est pas la seconde et "Glorieuse" Révolution qui y changera quelque chose, bien au contraire.

La première révolution anglaise se termine et "elle a rapproché les classes possédantes de l'exercice réel du pouvoir, (...) consolidé la propriété et garanti la liberté de l'entreprise tout en contenant les aspirations diffuses ou exprimées à une plus grande justice sociale." (Roland Marx, "L'Angleterre des révolutions", Armand Colin, 1971). L'auteur a parfaitement résumé l'objectif libéral des élites : liberté d'entreprise, propriété et modérer du mieux possible les demandes de justice sociale. Les méthodes libérales des nouveaux riches, encore une fois, asseoir la liberté et la propriété des plus puissants avant tout, au détriment des plus faibles. 

pauvres  sous tutelle

 

 

 

Des  historiens se sont basés sur le tableau de la population britannique de Gregory King (1688) pour estimer que près de la moitié de la population étaient dans un grand dénuement. Ils sont en majorité paysans, vagabonds, ouvriers, artisans ou encore domestiques (Glass, 1946, 1950 ; Laslett, 1965). 

En Angleterre, en 1535, déjà, un acte d'Henri VIII, imposait le travail des enfants de 5 à 14 ans au sein d'ateliers artisanaux appelés industrial schools (Diemer et Guillemin, 2009). Moins d'un siècle après, ce seront au tour des workhouses (maisons de travail)  d'être instituées au travers de plusieurs lois élisabéthaines sur les pauvres (poor laws) dès 1601, sous la reine Elisabeth Iere et ce jusqu'en…1930 !  

"Les Inspecteurs des pauvres prendront les mesures nécessaires, de concert avec deux juges de  paix  au  moins,  pour  mettre  au  travail  tous  les  enfants  que  leurs  parents  ne  seront  pas  en  état d'élever,  ainsi  que  toutes  personnes,  mariées  ou  non,  qui  n'ont  ni  ressources  ni  gagne-pain.  Ils lèveront  également,  par  semaine  ou  autrement,  une  taxe  sur  tous  les  habitants  et  propriétaires terriens de la paroisse, destinée à leur permettre de se procurer le lin, le chanvre, la laine, le fil, le fer et toutes autres matières premières pour faire travailler les pauvres"

Edit de la 43 e année d'Elisabeth, 1601.

En 1662, c'est au tour de la loi du domicile (Settlement’s Act) de renforcer le contrôle sur l'existence des pauvres en préconisant le renvoi des mendiants et des pauvres dans leur paroisse de naissance (Diemer et Guillemin,op. cité). Précisons que tous ces dispositifs de travail forcé en France ou en Angleterre ont, au total représenté des échecs économiques et des charges supplémentaires pour la communauté (Foucault 1972; Taylor 1976; Geremek 1987), en partie parce qu'elles étaient le fruit d'une philosophie plus morale, théologique, qu'économique. 

De nombreux pauvres seront donc contraints au travail forcé (nous en avons eu un premier aperçu pour les Pays-Bas), qui est depuis le tout début du XVIIe siècle un siècle une véritable institution. On appellera ça "le grand renfermement" que l'historien Michel Foucault a spécialement étudié dans son Histoire de la folie à l'âge classique (1972).  L'organisation y est de type carcéral, sale, surpeuplé, très durement discipliné, où on inculquait aux gens les principes moraux et religieux des classes dominantes, et que l'historien polonais Bronisław Geremek (1932 - 2008)  appellera "prison des pauvres". Comme les premières maisons de travail sont apparues dans les villes les plus industrialisées : Bristol, Norwich, Manchester, Worcester, etc., les Hôpitaux Généraux français se développeront en même temps que l'économie marchande, comme l'a noté Michel Foucault (Surveiller et punir, 1975), ce qui témoigne de l'imbrication entre le capitalisme  naissant et la politique répressive des pauvres, ce qu'ont bien montré plusieurs chercheurs (Appleby, 1978; Lis et Soly, 1979).  Les conditions de vie ressemblent à celles des bagnes : uniformes cousus de la lettre P, pour pauper (pauvre, en latin), brimades, usage du fouet, privation de nourriture figuraient parmi les nombreux signes d'indignités et d'oppression (La prison des pauvres, Jacques Carré, professeur émérite d’études britanniques à l’Université Paris-Sorbonne, spécialiste de l’histoire culturelle et sociale britannique des XVIIIe et XIXe siècles). 

Dès la fin du XVIIe siècle et pour de nombreuses années encore en Angleterre, où la loi de Speenhamland (loi sociale des poor laws), instituée en 1795, sera abrogée qu'en 1834, la charité est durement attaquée par les élites intellectuelles, pour son coût et son inutilité. Les work-houses seraient devenues selon eux des lieux de perdition et d'oisiveté, où les pauvres sont entretenus grassement (Brunon-Ernst, 2004). Il est frappant de voir à  quel point la vision des pauvres n'a quasiment pas changé dans l'antiquité et qu'elle demeure le fruit d'idéologies stigmatisantes et mortifères.  S'agissant des "institutions de la Poor Law" elles "n’accordent pas facilement d’aides sociales, les mineurs de charbon sont réticents à l’idée d’être vus en train de « mendier » auprès de la paroisse et les personnes demandant des aides ont tendance à être stigmatisées. " (Turner, 2014). Par ailleurs, les pauvres ne le sont pas par plaisir, bien évidemment, ce sont en grande partie des chômeurs (Roman, 2002). 

 

 

Les chantres de la liberté

 

 

Le conditionnement social plusieurs fois millénaire du pouvoir ploutocratique, l'ordre et la hiérarchie sociale qu'il impose, par la possession, l'accaparement inégal des biens,  tout cela pèse d'un poids incommensurable sur les individus dès leur naissance. Mais ces instruments de domination évoluent, mutent au gré des vicissitudes de l'histoire, nous l'avons vu. C'est ce que s'appliquent à faire tous ces hommes du milieu du XVIIe siècle anglais qui imaginent, théorisent et agissent en vue d'établir la nouvelle société qu'ils appellent de leurs vœux, qu'ils se nomment Marchamont Nedham (ou Needham, 1620-1678), Slingsby Bethel (1617-1697), Henry Robinson (1604-1664) ou encore Benjamin Worsley (1618-1673), "tous profondément impliqués dans l’élaboration et la mise en place des politiques radicales du Commonwealth, tout en critiquant de bien des façons le Protectorat." (Pincus, 2011).  

Commençons par  l'ouvrage central de Nedham, qui commence par ces mots : 

"Lorsque les sénateurs de Rome commencèrent à respecter les droits du peuple, soit dans leurs décrets, soit dans leurs discours publics, et qu'ils briguèrent sa faveur en l'appelant le maître du monde, combien ne fut-il pas aisé à Gracchus de persuader ce même peuple qu'il était aussi maître du Sénat."

Nedham : The Excellency of a Free State, 1656 (De la Souveraineté du peuple et de l'excellence d'un état libre, traduction du Cordelier  Théophile Mandar, 1790)

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6473505t?rk=21459;2

Notons d'abord ce sempiternel baratin des élites sur l'antiquité, qui ne contient rien de ce qui a fait, nous l'avons vu, les rapports très complexes de domination que les possédants de l'époque grecque ou romaine avaient instaurés pour garder la haute main sur le pouvoir et les richesses, et qui rend la formule lapidaire de respect des "droits du peuple" totalement inconsistante. Ensuite, comme tous les auteurs qui annoncent ce qu'on appellera plus tard le libéralisme, nous en donnerons d'autres exemples ailleurs, Nedham commence par parler de la liberté avec lyrisme, donnant l'impression qu'il parle du peuple tout entier, avant de préciser que ce n'est absolument pas le cas :  

"..quand on fait connaître au peuple ses droits à la souveraineté, il est aussi impossible de l'en priver que de les diminuer" ou encore  "Le peuple d'Angleterre, né aussi libre qu'aucun peuple du monde...", "Les Romains étoient alors aussi libres que le furent les Spartiates" finissent par signifier que "Les loix doivent être unes, salutaires, et convenables à l'état et à la condition de tous les individus qui composent la société." Ce qui a été dit avant ad nauseam, c'est pour la littérature, mais ce qui est dit là, en un petit bout de phrase, reflète bien mieux la volonté de distinction, l'infériorité ou la supériorité des classes sociales, ainsi que leur étanchéité et qui a des conséquence bien concrètes.  Nous avons vu avec les enclosures comment ceci fut mise en pratique, et nous allons voir bientôt comment cette conception  se manifestera au travers de la mutation économique, financière et technique et faire de l'homme du peuple un esclave d'un genre nouveau, doté de nouvelles libertés mais largement asservi.

 

Alors certes, Nedham souhaite "au pouvoir du peuple de changer le gouvernement et les chefs suivant les occasions le demandent", "Qu'il soit tenu des assemblées nationales à perpétuité", "que le peuple soit libre d'élire les membres qui composent ces assemblées, lorsque les modes d'élection auront été établies." Mais tous ces vœux sont profondément contradictoires avec la hiérarchie des classes sociales maintenue par Nedham et plus généralement par l'ensemble de la classe dirigeante, par cette mentalité inamovible qui consiste à penser qu'il y a des maîtres qui savent et qui commandent et un peuple qui ne sait rien et exécute.  Ainsi si "Venise a donné à sa noblesse un pouvoir trop étendu...dans les Provinces-Unies, la république fait trop dépendre l'intérêt général de la volonté du peuple." C'est à ceux qui ont les rênes du pouvoir de décider "de la quantité de pouvoir qui sera accordée au peuple". Comme depuis des temps immémoriaux, l'élite pensante n'entend pas le peuple par l'ensemble des habitants d'un pays, mais de cette entité la plus nombreuse à laquelle ils n'appartiennent pas, qu'il faut entendre, dont il faut élargir les libertés tout en les dosant, tout en le contrôlant. Comme un père soucieux de la bonne moralité de ses enfants, pour reprendre l'image patriarcale classique, Nedham parle du peuple comme ses pairs, distribuant satisfecit et reproches : "le peuple eut plus de pouvoir...il l'exerça avec une sage modération, quoiqu'il en ait abusé quelquefois..." L'auteur trouve ainsi "la manière sublime" de la pensée de Machiavel quand il dit :  "Ce n'est pas celui qui a rendu sage et respectable la souveraine autorité qu'il a exercée par lui-même, ou laissée à sa famille, que l'on doit le plus admirer, mais celui qui a donné une liberté durable à un peuple, et qui a assuré par-là son bonheur." Ce n'est jamais une liberté décidée, entièrement pensée et construite en collaboration avec le peuple lui-même, mais une liberté d'enfants désordonnés et turbulents, tempérée par un père généreux mais avisé, connaissant à quel point ils peuvent devenir déraisonnables :  voilà la plus belle liberté imaginée par les maîtres. Ce qui n'empêche pas notre journaliste d'affirmer que l'expérience prouve "qu'un gouvernement libre est celui qui procure le plus de commodités et d'avantages ; qu'il est le plus propre à augmenter les richesses et la puissance d'un grand peuple." Par ailleurs, "dans les états libres, tous les décrets n'ont qu'un seul but, l'intérêt public ; le bien des particuliers lui est toujours subordonné."  C'est sans doute pourquoi "Le peuple ne pense jamais à envahir les droits d'autrui ; il ne s'occupe que des moyens de conserver les siens".  Donc, si le droit vous autorise tout ce qui peut entraîner la misère de votre voisin, et que ce dernier n'a aucun droit de l'en empêcher, qu'il se contente de la conserver. Continuant son panégyrique sur la république romaine Nedham précise qu'aucun "homme ne pouvoit être privé de sa fortune ou de sa vie que l'on n'eût donner au monde des raisons suffisantes pour sa condamnation." Mais nous savons bien sûr que ces raisons n'ont rien à voir avec l'équité et la justice sociale, nous l'avons suffisamment évoqué pour le problème crucial de l'endettement, par exemple. Nedham illustre parfaitement là comment les libéraux vont concevoir la liberté et l'égalité entre les hommes. Plus complexe, plus sournoise, est l'idée que le peuple "au moyen du choix successif de ses représentants dans ses grandes assemblées, conserve la liberté, parce que, dans les sociétés civiles, comme dans les corps politiques, le mouvement empêche la corruption."  Nous avons vu avec la "démocratie" athénienne qu'il n'a jamais été question pour tout un peuple de décider et de réaliser le bien-être de tous. Ce sera exactement la même chose avec les républiques ou démocraties modernes. D'ailleurs, si "l'histoire ancienne... fournit encore des preuves" de tout ce qui constitue un "état libre", alors que nous savons pertinemment comment beaucoup de pauvres ont toujours été maintenus dans la misère par les riches, nous pouvons bien imaginer le peu d'originalité que possédera la nouvelle république des Needham. 

 

Première chose : "Un état libre est préférable à un état gouverné par les grands et les rois". Les plus faibles, les moins riches, de loin les plus nombreux, n'ont jamais été représentés en majorité dans aucun parlement d'Angleterre ou du monde jusqu'à ce jour.  Les riches, quant à eux, y sont en personne ou dûment représentés.


Deuxième chose,  induite de la première : "le consentement général", de l'impôt, des lois, n'a rien de général si les représentants ne représentent pas effectivement l'ensemble de la population. A cette réalité, les penseurs de la nouvelle liberté préfèrent le mythe : "Dans un gouvernement populaire, la porte des dignités est au contraire ouverte à tous ceux qui parviennent jusqu'au seuil par les degrés du mérite et de la vertu."  Comment ne pas évoquer la colère de Winstanley à propos de toute cette logorrhée qui encense la liberté mais qui prive des plus importantes d'entre elles ? qui prône la justice et qui pratique l'injustice ?  C'est ainsi que Nedham affirme avec suffisance et mépris "prouver...par le raisonnement", qu'il "est évident que le peuple doit être moins adonné au luxe que les rois et les grands, parce que ses désirs et ses besoins sont renfermés dans des bornes plus étroites. Donnez-lui seulement panem et circenses, du pain et des spectacles, et vous le verrez satisfait. Le peuple, d'ailleurs, a moins d'occasions et de moyens pour se livrer au luxe, que ceux dans les mains desquels réside constamment le pouvoir." L'auteur s'insurge donc des objections des royalistes à voir dans la République une mise de niveau de tous les hommes, "la confusion des rangs et des fortunes. Si nous prenons cette expression, mettre de niveau, dans un sens trop étendu, elle nous paroîtra aussi odieuse qu'elle l'est en effet ; car elle égalise tous les hommes, quant à la fortune, rend toutes choses communes à tous, détruit la propriété, introduit une communauté de jouissance parmi les hommes". 

Concernant l'inégalité des  hommes, par la fortune, par la propriété et de toutes les injustices qui en découlent, Nedham a parfaitement raison, il n'y a pas de différence entre républicains et royalistes, pas plus qu'il y en a entre whigs et tories eux-mêmes.  Pour l'ensemble des élites, faire que l'ensemble de la société soit une communauté de jouissance est odieuse. Elle est une priorité, une condition nécessaire du bien commun pour les Partageux comme les Diggers, elle est une horreur pour tous les puissants, sauf exception, qu'ils soient royalistes, républicains, libéraux ou conservateurs de tout poil. 

Avant d'évoquer les conceptions dites libérales de la société, arrêtons-nous un instant sur celles que revendiquent les partisans de Hobbes et de son Léviathan.  Dans The Description of a New World, called The Blazing World (1666), de Margaret Cavendish considéré par certains comme la première utopie féminine, il est important pour différentes raisons que le monarque soit une impératrice (monarchess), mais cela ne change strictement rien à sa vision du peuple. Comme Hobbes, que Cavendish a lu, elle reconnaît la relativité des valeurs morales et la nécessité d'un grand arbitre qui tranchera de son incontestable autorité et de son indiscutable jugement :

"Quel que soit l'objet de l'appétit ou du désir qu'éprouve tout homme,  c'est cet objet qu'il appelle le bien ; et l'objet de sa haine et de son aversion, il l'appelle le mal ; Et l'objet de son mépris, il le nomme vil et insignifiant. Car ces mots de bien, de mal et de mépris sont toujours utilisés par rapport à la personne qui les utilise : il n'y a rien qui soit ainsi, simplement et absolument ; ni aucune règle commune du bien et du mal, qu'on puisse tirer de la nature des objets eux-mêmes, car cette règle vient de l'individualité de l'homme, là où il n'y a pas d'Etat ou dans un Etat, de la personne qui le représente; ou d'un arbitre ou d'un juge, que les hommes en désaccord  et dont le jugement constitue la règle du bon et du mauvais."

 

Thomas Hobbes, Leviathan, 1651, Chapitre VI

Depuis l'antiquité, nous l'avons vu, les élites ont toujours manifesté une grande méfiance envers la majorité pauvre du peuple et ont affiché une volonté affirmée de contrôler cet ensemble informe et insaisissable, promptement accusé de tous les maux. C'est donc sans étonnement qu'on lit sous la plume de Cavendish que le peuple est responsable de tous les malheurs de la guerre civile anglaise, qui aurait causé son exil et en partie ruinée  :

"votre pays est Désolé, Ruiné et Abandonné ; et vous qui demeurez seuls, misérables,  quelle a été la cause de votre misère ? votre Fierté, votre Envie, vos Dissensions, votre Opulence, vos Vanités, Vices et Cruautés ; si seulement vous n'aviez pas été instruits, avisés, pétris de convictions, ou encore acteurs des décisions ; vous avez négligé le Service des Dieux [Service of Gods, NDA], désobéi aux Ordres de vos Gouvernants, piétiné les Lois de la Nation, méprisé vos magistrats, et fait tout ce que vous vouliez, ce qui a apporté cette Confusion, et toute cette Destruction..."

Margaret Cavendish, Orations of  Divers Sorts, 1662  

Les meilleurs savent quoi faire de l'instruction, de la sagesse, en somme, mais s'agissant du peuple, elles mènent au chaos généralisé et à la ruine.  C'est en partie pour cette raison que les puissants, depuis des temps immémoriaux célèbrent "cet ordre excellent qui apparaît dans toutes choses" (Anne Conway, The Principles, VI, 5, vers 1671/1675) à propos duquel  elle critique "les nouveaux philosophes" comme Hobbes ou Spinoza de vouloir le remettre en question. Ce qui n'est absolument pas le cas de l'ordre social, de la place des pauvres et des riches, au sujet duquel, nous l'avons dit, l'ensemble de l'élite intellectuelle et économique est au diapason.

 

Durant leur exil (1640-1650), les Cavendish animent un cercle fréquenté en particulier par Hobbes et le poète William Davenant (1606-1668). Ce dernier écrira Gondibert (1651), un poème épique dont la préface est dédiée à Hobbes et où il affirme que "la partie la plus défectueuse du peuple, c'est son esprit".  Hobbes a médité à sa manière le problème dans son De Cive ou son Leviathan, et sa solution ne diffère guère de ce qu'on connaît depuis la plus haute antiquité. Faire enfoncer encore et encore dans toutes les têtes "par un enseignement public (des doctrines et des exemples)", "les droits essentiels de la souveraineté", éducation populaire dont Cavendish se passerait sans doute bien. Mais sur le fait que le peuple n'a aucune légitimité à remettre en question la souveraineté absolue du pouvoir, elle est parfaitement d'accord avec Hobbes, qui affirme que ce serait retourner "dans le malheureux état de guerre contre tout autre homme". Par conséquent, il faut ôter au peuple un certain nombre de droits :  "celui de faire la guerre ou la paix par sa propre autorité, ou à celui de juger de ce qui est nécessaire à la République, ou à celui de lever des impôts et des armées, au moment et dans les limites qu'il jugera nécessaire en sa propre conscience, ou à celui d'instituer des officiers et des ministres, aussi bien pour la paix que pour la guerre, ou à celui de nommer des enseignants, et d'examiner quelles doctrines s'accordent avec la défense, la paix et le bien du peuple, ou leur sont contraires. Deuxièmement, il est contraire à son devoir de laisser le peuple ignorant ou mal informé des fondements et des raisons de ces droits essentiels qui sont siens, parce que, dans cet état, il est facile d'abuser le peuple et de l'amener à lui résister quand la République aura besoin que ces droits soient utilisés et exercés.

 Hobbes, Leviathan, chapitre XXX

Voilà la liberté du peuple de ces "nouveaux philosophes" encore célébrés aujourd'hui, comme Hobbes, un peuple dont la débilité naturelle ne permet pas de juger ce qui est bon pour lui, mais qui, par un effet de ruse comique de l'auteur, ne doit pas être "ignorant ou mal informé" des droits et des devoirs que les puissants lui imposent unilatéralement. Le livre de Hobbes porte bien son nom, puisque son objectif politique appartient à un monde aussi archaïque que son titre.  Voilà, donc, le vrai visage de cette liberté chantée sur tous les tons avec des trémolos dans la voix, dont nous n'aurons de cesse de montrer qu'elle préfigure pour une bonne part tout le libéralisme.  Ainsi, que le souverain soit un homme ou un gouvernement, l'essentiel pour les dominateurs soit que l'Etat ne soit pas le peuple en acte, bien au contraire, mais un système qui le tient en bride, choisit quand la resserrer, quand la relâcher, de telle sorte à avoir un contrôle le plus assuré possible de sa monture. L'état moderne dit démocratique, nous le verrons, jusqu'aujourd'hui, n'échappera pas du tout à cette forme de domination voulue par les puissants. 

Le propos de Hobbes nous permettent de retrouver un Nedham qui peine à nuancer la question :  "il est incontestable que tous les membres d'une république, sans distinction, doivent avoir, dans la plus grande étendue possible, le droit de choisir leurs représentants" ; mais accorder cette étendue à "une république, qui vient d'être fondée, respirant à peine, à la suite des horreurs d'une guerre civile, s'élève  sur les ruines encore fumantes de l'ancien gouvernement" serait le meilleur moyen de "détruire la république".   

 

"Il nous seroit facile de prouver que, dans les états libres, le peuple, dépositaire de l'autorité suprême, a moins de luxe que les grands." La peuple serait autorité suprême, donc,  et c'est un choix délibéré et sage que feraient leurs gardiens du droit de choisir une vie fruste, car ainsi, ils ne deviennent pas "amollis et énervés par le luxe", source de tant de maux (c'est un leit-motiv depuis l'antiquité) qui accablent les riches  : "le despotisme... l"avarice, l'orgueil, l'ambition ou l'ostentation, inséparable de la vie oisive des grands. On voit bien que la démonstration n'a ni queue ni tête et se construit par l'absurde, dans une pensée hors-sol, loin de la réalité concrète de la vie des individus. 

Nedham se montre cependant compréhensif face aux "tumultes populaires". D'abord, dit-il, ils "s'étendent sur un petit nombre de personnes déjà coupables", de plus ils sont de courte durée, et là encore, l'auteur leur pardonne, comme un bon père, toujours, qui comprend les accès de colère de l'enfance immature  : "il suffit de la vertu et de l'éloquence de quelques citoyens, dont le nom, l'âge et l'intégrité lui inspirent de la confiance et du respect, tels que Virginius et Caton, pour rétablir le calme et la soumission." Nous retrouvons là encore l'efficience de la parole, dont les élites restent maîtres et qui permet la soumission volontaire de celui qui n'a pas acquis l'art oratoire, le talent de convaincre. Cependant, si d'autres ne tolèrent en aucune façon le désordre, Nedham lui, reconnaît qu'ils "finissent toujours par tourner au plus grand avantage des citoyens : en effet, à Rome ou à Athènes, nous voyons qu'ils s'opposèrent à l'injustice des grands, et élevèrent l'esprit du peuple, en lui donnant une haute idée de sa puissance et de sa liberté..."  Mais prendre ensuite les Douze Tables en exemple comme des lois promulguées après des tumultes et dont le peuple "a retiré de grands avantages" donne une idée des bienfaits (bien limités nous l'avons vu) qu'il considère utile au peuple, ce qui conforte l'idée d'un peuple bien heureux avec du pain et des jeux. Ce  qui ne l'empêche pas d'avoir des éclairs de lucidité sur la question de la domination des puissants, sous-tendue il est vrai par l'idée que "le peuple" ne pense pas vraiment mais se cherche un maître selon les circonstances et la capacité de persuasion de ce dernier :

"Nous remarquons aussi que le peuple n'est jamais le chef ni l'auteur d'une faction, qu'il y a toujours été entraîné par l'influence étrangère de quelque pouvoir permanent qui le fait agir, sous le prétexte de rendre sa situation plus heureuse, et quelques grands s'en sont toujours servis pour affermir leur autorité et pour accroître leur fortune, au préjudice des intérêts du peuple.. C'est par ce moyen que Sylla, Marius, Pompée et César se sont partagés l'empire Romain."

 

Une autre vision simpliste de Nedham, qu'il réitère à différentes reprises : quand la République est là il n'y a plus de place pour les grands profiteurs comme au temps des Guelfes et des Gibelins, en Italie, des York et des Lancaster en Angleterre. Comme s'il y avait eu un seul moment dans l'histoire où les Grands ne s'étaient pas enrichis au détriment du peuple !

 

 

William Petty : Le peuple comme marchandise

 

 

Tournons-nous maintenant vers celui que Karl Marx considérait dans sa "Contribution à la critique de l'économie politique" (1859) comme "le père de l'économie politique", William Petty (1623-1687), disciple de Hobbes, qui passe aussi pour être un précurseur de l'économétrie (mais qui, au-delà, peut être qualifié de polymathe, car il a la maîtrise de différentes disciplines). C'est en tout cas une économie appliquée, qui s'aide de la science récente de la statistique (de la démographie, en particulier) :

"La méthode que j'adopte n'est pas encore très usuelle ; car au lieu d'employer seulement des mots au comparatif et au superlatif et des arguments intellectuels, j'ai pris l'habitude (pour donner une idée de l'arithmétique politique, à laquelle je songeais depuis longtemps), de m'exprimer en termes de nombres, poids ou mesures, de me servir uniquement d'arguments donnés par les sens et de considérer exclusivement les causes qui ont des bases visibles dans la nature". 
 

William Petty,  Essay in Political Arithmetick Concerning the Growth of the City of London : with the Measures, Periods, Causes, and Consequences there of., 1682, Mark Pardoe, London. L'Arithmétique Politique, écrit entre 1670 et 1676, a été publié en partie sous forme d'essais entre 1676 et 1689, puis entièrement en 1690.

Précisons en passant que la science ne fait pas qu'irruption dans l'économie, mais dans beaucoup de domaines, souvent avec des allers-retours entre science et utopie. Francis Bacon a joué dans cette révolution de pensée un rôle de premier ordre avec son Novum Organum de 1620, en fondant l'ensemble des connaissances sur des bases rationnelles. Petty lui-même reconnaît que Bacon "a établi un judicieux parallèle sur beaucoup de points entre le corps naturel et le corps politique, et entre les arts respectifs dont le but est de conserver à l'un et à l'autre la santé et la force."

William Petty, Préface de The Political Anatomy of Ireland, écrit en 1672, publié en 1691

Lui-même est un acteur de premier plan de cette bouillonnante sphère savante, puisqu'il est un des douze fondateurs de la célèbre Royal Society, créée en 1660, parmi lesquels on trouve ses amis John Wilkins, qui pose le problème d'une vie sur la lune, qui s'intéresse à la cryptographie (Mercury or the Secret and Swift Messenger, 1651), le chimiste Robert Boyle, le médecin anatomiste Thomas Wallis, qui distingue entre diabètes sucré et insipide,  crée le terme "neurologia", etc., ou encore l'architecte Christopher Wren, connu pour ses travaux de reconstruction de Londres après le Grand Incendie de 1666 ou d'édification de la cathédrale Saint-Paul. Là encore, dans les hautes sphères scientifiques, à l'image de celles de la politique ou de l'économie, on ne rencontre quasiment que des gens de bonne position sociale, puisqu'eux seuls ont accès au savoir, qui plus est le plus pointu de l'époque, à l'exception de quelques rares individus, à l'image de Petty lui-même, dont on peut lire souvent qu'il était d'origine modeste sans en préciser les détails, qui ont une grande importance, comme nous l'apprendra plus tard la recherche sociologique. Ainsi, il faut préciser que le père de William, Anthony, possédait tout de même une maison dont son fils  héritera, sans parler du capital culturel de la famille. Car, si le père n'avait pas laissé de fortune, le grand-père John avait été un des principaux bourgeois ("capital burgesses) de Romsey (Hampshire) en 1607 (McCormick, 2009), ce qui donne une idée des opportunités dont William a pu bénéficier d'être éveillé en diverses occasions aux connaissances, autant de faits combinés à une intelligence précoce, qui sera remarquée ensuite par les Jésuites qui favoriseront son éducation.   

  Royal Society      :  Sans être probablement l'ancêtre directe de cette académie scientifique, différents collèges ont été créés un peu avant elle et réunissant une partie de ces savants, à savoir "le collège invisible" dont parle le chimiste Robert Boyle, actif depuis 1645 ou encore le collège de  le Nouvelle Philosophie, ou Philosophie expérimentale, qui se réunissait en particulier au Gresham College fondé sur une idée de Jonathan Goddard, et qui se poursuivit en 1648 au Waldham College à Oxford avec le même Wilkins, qui sera directeur du Collège, Boyle, mais aussi Petty, Willis, et d'autres. 

  lune    : The discovery of a world in the moone. Or a discourse tending to prove that’tis probable there may be another habitable World in that Planet, 1638 

 

Pour mieux comprendre ce que Petty et d'autres attendent des nouvelles pratiques de l'économie, commençons par le terrain de jeu privilégié de l'auteur, à savoir l'Irlande, qui "allait devenir, dans la pensée économique anglaise, un véritable laboratoire d’expérimentation sociale" (Reungoat, 2015) :

"Par ailleurs, à l'instar des étudiants en médecine, qui font leurs recherches sur des animaux ordinaires, peu onéreux, dont ils connaissent le mieux les habitudes et dont les parties sont a priori les plus simples à étudier, j'ai choisi l'Irlande comme un animal politique de même type, âgé d'à peine vingt ans, où le fonctionnement de l'Etat est pareillement peu compliqué, ce dont j'ai été familier alors qu'il était à peine formé, et pour lequel, si je me suis trompé, l'erreur peut facilement être rattrapée par un autre."

 

William Petty, Préface de The Political Anatomy of Ireland (Anatomie politique de l'Irlande), écrit en 1672, publié en 1691
 

Petty se met donc au travail et brasse quantités de données propres à donner des bases solides à son projet. Déjà, dans "Advice to Hartlib" (1647), il avait appliqué cette méthode à la médecine scientifique, en affirmant la nécessité "de pouvoir disposer de statistiques couvrant les phénomènes climatologiques, agricoles aussi bien que sanitaires" (Caire, 1965).  Il établit un atlas d'Irlande pour des données qu'il estimait capitales, relatives aux productions de la terre et du travail, souhaitant même compléter ces informations par toutes sortes de précisions scientifiques sur les vents, la pression barométrique, hygrométrique, le degré d'enneigement, etc. S'inspirant des "Observations naturelles et politiques...établies d'après les bulletins de mortalité" de Londres (Natural and Political Observations...made upon the Bills of Mortality, 1662), il écrit un ouvrage similaire sur Dublin en 1683, pour connaître tout un tas de données énumérées par John Graunt  :

"l'étendue, la figure et la position géométriques de toutes les terres d'un royaume, surtout suivant ses limites les plus naturelles, les plus permanentes et les plus visibles ; il serait bon de connaître combien de foin peut produire un acre de chaque espèce de pré ; quelle quantité de bétail peut nourrir et engraisser un même poids de chaque sorte de foin ; quelle quantité de grains et autres produits donnera un même acre de terre en deux, trois ou sept ans dans les années normales ; à quel usage chaque sol est le plus propre. Il n'est pas moins nécessaire de savoir combien il y a d'habitants de chaque sexe, chaque position, chaque âge, chaque religion, chaque rang, chaque degré, etc."

John Graunt, "Natural and Political Observations Made Upon the Bills of Mortality", attribué  souvent à Petty. Les œuvres économiques de sir William Petty, Giard et Brière, 1905

L'ambition, le défi intellectuel, scientifique forcent le respect. Surtout quand on apprend que tout ce patient travail s'inspire de la plus noble intention : 

"Le seul but de ce traité tend à l'enrichissement d'un royaume par le développement du commerce et du crédit public." (Petty, Préface de The Political Anatomy, op. cité)

On ne peut pas comprendre à quel point l'analogie animale de laboratoire est terriblement juste si on ne sait pas à quel point l'expérimentateur se pense légitimement supérieur à son objet d'étude, mais égal à d'autres de son acabit  et seul avec eux à posséder le droit de penser, de formaliser et de réaliser (ou plutôt faire réaliser) l'architecture de la société irlandaise, dont il efface d'un trait des siècles d'histoire par vingt années de mariage forcé avec son envahisseur. La population qui va concrètement réaliser le projet de Petty, c'est l'ensemble des travailleurs, cette population active que l'auteur de l'Arithmétique Politique comptabilise en déduisant de la population générale les enfants âgés de moins de sept ans (soit "environ "un quart") et les "dix pour cent" de ceux qui, "en raison de leurs grands domaines, titres, dignités, offices et professions, sont exemptés de ce genre de travail dont nous parlons maintenant, leur entreprise étant, ou devrait être, de gouverner, de réglementer et de diriger les travaux et les actions des autres.

William Petty,  Essay in Political Arithmetick, Concerning the Growth of the City of London : with the Measures, Periods, Causes, and Consequences there of., 1682, Mark Pardoe, Londres. 

 

Tous les savants calculs dont nous avons parlé n'ont de cohérence que si cette équation sociale est posée. Pour réaliser le projet de Petty, qui préfigure le système économique et politique qu'on l'appelle libéralisme économique ou capitalisme, il faut une grandiose armée de travailleurs, presque tout un peuple de labeur, de souffrances, de maladies, de vie de subsistance, à l'exception du dixième, qui pense toute l'organisation de la vie du plus grand nombre, et pour qui le reste de la population offre le confort et le luxe de son existence. Cette équation est capitale mais elle est  anecdotique pour les auteurs, ils n'en parlent presque jamais car elle est pour eux une évidence. Et quand on tombe sur une des rares phrases explicites de toute leur oeuvre, les termes de cette équation deviennent limpides, révélant la nature profonde et archaïque de ce projet. Comme cela a été dit avec le Hollandais Bernard de Mandeville, le peuple constitue pour les élites un vivier permanent de pauvres, dont le caractère de marchandise, de succédané d'esclaves, montre avec force le mépris que leur inspire la classe possédante, en même temps qu'il permet une chosification de ceux-ci, une mise à distance de la part de ces nouveaux aristoi, qui, à l'image de Locke, nous le verrons, les manipulent et les transforment à leur guise pour satisfaire leurs volontés de puissance et de richesse :  

"le peuple constitue... la marchandise la plus fondamentale et la plus précieuse de laquelle on peut dériver toute sorte de manufacture, de bateaux, de richesses, de conquêtes et de dominations solides. Ce matériau principal, étant en soi brut et non travaillé, sera confié aux mains de l’autorité suprême, développé par sa prudence et façonné par elle de la manière la plus avantageuse."

William Petty, Britannia Languens or a Discourse of Trade  (1680)

  pauvres     :  "Le mode de vie des classes populaires est plus que frugal et leur consommation, en-dehors du tabac, se limite à un nombre restreint de produits locaux : blé, pommes de terre (dont la consommation semble avoir fortement augmenté à partir de la seconde moitié du XVIIème siècle), produits laitiers, poisson, laine. Les crises de subsistance, rappelons-le, demeurent fréquentes sous la Restauration. L’archevêque catholique d’Armagh, Oliver Plunkett, estimait que celle de 1674 avait fait plus de 500 victimes dans son diocèse." (Reungoat, 2015)

Les nouveaux économistes entrent pour longtemps dans un tourbillon de chiffres, de statistiques, de modèles économiques, en ne se préoccupant  pas le moins du monde du bien-être des êtres humains qui vont produire cette richesse dont ils tireront les plus grands avantages. Les  pauvres vont donc continuer de travailler dès leur plus tendre enfance, et déjà, pointe du nez la division du travail repensée plus tard par les théoriciens du libéralisme, dont l'intérêt est suscité par l'amélioration de la productivité, l'accroissement des richesses, et jamais par le bien-être des individus producteurs de cette richesse.

"dans la fabrication d'une montre, si un homme fabrique les roues, un autre le ressort ; si un autre grave le cadran et si un autre fabrique le boîtier, la montre sera meilleure et moins coûteuse que si on chargeait un seul homme du travail entier

W. Petty, Arithmétique Politique (op. cité)

 

Pour permettre à cette nouvelle économie de se déployer en liberté, il faut se débarrasser de ses entraves, et là, Petty est un des premiers, encore, à évoquer une idée centrale du libéralisme, le libre marché, l'optimisation de la productivité et de la richesse, en supprimant tout ce qui pourrait constituer pour elle un frein. Ce qu'on appellera l'ultralibéralisme, nous le verrons, voudra soumettre l'ensemble des champs sociaux à ces principes, qui s'opposent avec violence au bien-être des individus. 

"On a réglementé par des lois beaucoup trop de matières que la nature, une longue habitude et le consentement auraient dû seuls diriger(op. cité).

ou encore :

"Je ne vois aucune raison de chercher à limiter l'usure ... mais de l'inutilité et de la stérilité des lois civiles positives contre les lois de la nature, j'ai parlé ailleurs et j'en ai donné plusieurs exemples particuliers" (Taxes et Contributions, op. cité).

Le capitalisme moderne est déjà là en théorie, avec la terrible monotonie et l'abrutissement du travail pour beaucoup d'ouvriers et sa cohorte de maladies et de handicaps, la fameuse "aliénation" de Karl Marx. Smith comme Petty et bien d'autres n'y trouveront pas grand-chose à dire, l'œil rivé à la productivité, au prix de la marchandise, au coût minimum des salaires, et au final, au taux de profit le plus élevé. Le capitalisme moderne est déjà là en germe avec l'idée du libre-échange, de la limitation de l'intervention de l'état dans la pratique du commerce,  mais aussi avec  l'exploitation optimale de la force de l'ouvrier et l'optimisation la meilleure du capital  humain et financier : 

"Les ouvriers travaillent dix heures par jour et font vingt repas par semaine, c'est-à-dire trois fois par jour pour les journées de travail et deux fois pour les dimanches. Il est clair que s'ils pouvaient jeûner le vendredi soir et dîner en une heure et demie, tandis qu'ils prennent deux heures, de 1 1 h à 1 h, par ce travail de un vingtième de plus ajouté à une diminution de dépense de un vingtième, le dixième mentionné ci-dessus pourrait être payé."

W. Petty,  Verbum sapienti, écrit en 1664, publié en 1691.

 

La contradiction, l'irrationalité du système est déjà envisagée, d'autant plus folle qu'elle cherche a justifier ce que le capitalisme offrirait de meilleur, en particulier le plein emploi, préoccupation de Petty qui est très novatrice pour l'époque, allant jusqu'à proposer de transformer les peines de prison en travail d'intérêt général  :

"S'il nous paraît étrange de donner des étoffes bonnes et nécessaires contre des vins démoralisateurs, cependant si nous ne pouvons pas débiter nos étoffes à d'autres, il serait meilleur de les donner pour du vin, ou quelque chose de pire encore, que de cesser de les fabriquer, bien plus il vaudrait mieux brûler pendant quelque temps le produit du travail d'un millier d'hommes que de laisser ce millier d'hommes perdre par l'inaction la faculté de travailler (...) comme conséquence de notre opinion que le travail est le père et principe actif de la richesse de même que la terre en est la mère, nous devons nous rappeler que l'Etat en tuant, mutilant, emprisonnant ses membres, se punit avant tout lui-même, aussi de telles peines devraient autant que possible être évitées."

W. Petty,  Treatise of Taxes and Contributions (Traité des taxes et Contributions), 1662
 

Continuons à explorer la réalité sociale profonde qu'appelle cette nouvelle économie, puisque le projet de Petty en est une très bonne illustration. L'auteur observe l'Irlande comme plus tard on le fera des pays dits "sous-développés". Pour Cromwell, le pays est un "clean paper", une feuille vierge qui ne demande qu'à être remplie. D'un côté une capital humain inexploité en terme de force de travail disponible, et d'un autre, tant de choses qui ne permettent pas au pays de constituer des richesses : "aménagement de routes, canaux de navigation, plantations, exploitations de mines, carrières, etc."  (Caire, 1965).  Tout aussi rationnel est le constat que l'habitat insalubre (nasty cabbins) ne permet pas de fabriquer du beurre ou du fromage dans les meilleurs conditions possibles, à cause de la suie et la fumée, l'étroitesse et l'insalubrité des lieux,  qui ne permet pas de conserver les denrées proprement et à l'abri des animaux et de la vermine : "Par conséquent, pour le développement du commerce, la rénovation de ces cabanes est nécessaire".  Petty, en médecin hygiéniste, a compris que l'économie est un ensemble de maillons interdépendants dont le bon fonctionnement de chacun est indispensable à celui de la chaîne tout entière. Il va donc ici préconiser la "construction de 168 000 petites maisons de pierre avec cheminées, portes, fenêtres, jardins, vergers, entourées de fossés et de haies vives".  Ce programme de développement (improvement) avant la lettre n'est pas le fruit d'une collaboration. Les pauvres n'ont aucun mot à dire et ce sont leurs maîtres les "improving landlords" (protestants, il va sans dire) qui décident de la transformation de leur société, conçue par eux et serait réalisée au prix de "beaucoup d'efforts" (Taxes et contributions, op. cité) de la part des travailleurs.  

 

Il faut insister sur la manipulation du peuple comme animal, objet de laboratoire, aux yeux des élites, qui démontrent par là qu'ils n'ont pas du tout le même projet pour les riches que pour les pauvres. Ceux-ci forment une espèce de cheptel, pour la classe dont  Petty fait partie. Il n'y a pas d'hommes et de femmes, ici, mais des êtres humains inférieurs  dotés de force de travail et d'un minimum de besoin vitaux. Ce qui permet aussi d'envisager plus facilement ces hommes et ces femmes comme un seul corps. Petty propose ainsi de faire passer "800 000 personnes du métier pauvre et misérable de cultivateur à des professions plus lucratives.... J'ose affirmer que si tous les cultivateurs qui ne gagnent actuellement que 6 pences par jour ou à peu près, pouvaient devenir commerçants et gagner 16 pences par jour. L'Angleterre aurait alors de l'avantage à jeter par-dessus bord son agriculture, à ne se servir de ses terres que pour faire paître les chevaux et les vaches laitières, pour en faire des jardins, des vergers ; c'est ce qui se passerait si le commerce et l'industrie augmentaient en Angleterre.(Arithmétique Politique).

 

Ce que pense les hommes concernés  ne comptent pas. Tout ce pourquoi  le métier est lié à l'homme ne compte pas. La dichotomie entre la dimension spirituelle, culturelle de l'homme et ce qu'il représente comme outil, rouage économique, qui est à mon sens le plus grave manquement du capitalisme, est déjà là en germe. Les exemples ne s'arrêtent pas là et se poursuivent dans ce projet colonisateur de l'Irlande, pour lequel Petty prévoit de transférer 200.000 Irlandais en Angleterre et le même nombre d'Anglais en Irlande, et que les jeunes filles irlandaises épousent des Anglais et inversement. Par la suite, il adoptera plutôt l'option d'un transfert massif d'Irlandais en Angleterre, selon le projet de Cromwell, une option radicale pour une "transplantation des Irlandais" : 

"Il ne s’agissait plus, comme sous le Commonwealth, de déplacer les paysans vers l’ouest du pays, mais d’expatrier vers l’Angleterre la quasi-totalité de la population irlandaise. Une première esquisse du projet apparaît en 1676 dans Political Arithmetick où Petty démontre que l’afflux d’1,8 million d’Irlandais et d’Écossais sur le sol anglais enrichirait l’Angleterre de quelque 69 millions de livres, toute augmentation de la densité démographique se traduisant, selon lui, par une hausse exponentielle de la valeur de la terre. Quant à l’Irlande, Petty envisage purement et simplement de la revendre à une autre puissance." (Reungoat, 2015)

Nous avons là, en plus d'une coercition de masse, une politique forcée d'assimilation, d'acculturation, associée à une recherche de profits juteux pour les plus riches, qui sera une des préoccupations importantes des colonisations. Le vieux projet d'Edmund Spenser (1552-1599) trouve chez Petty son développement le plus abouti "d’imposer un nouvel ordre social, en modifiant en profondeur les structures politiques et juridiques irlandaises sur le modèle anglais, mais aussi d’angliciser les habitants eux-mêmes, leurs noms, leurs coutumes et leurs modes de pensée." L'expression de Petty à ce sujet est sans équivoque, quand il évoque que "tout le travail de transmutation et d'union serait accompli en quatre ou cinq ans" (Political Anatomy, op. cité). 

Avant même la révolution industrielle, les projets économiques des élites traitent les pauvres comme des choses, des marchandises ou du bétail.  La société qui est en train d'émerger annonce le mariage du monde archaïque de la domination ploutocratique avec celui des nombres, des sciences, des techniques modernes permettant de rendre la domination ancienne beaucoup plus ingénieuse et performante. Petty, comme Richard Lawrence ou William Temple (1628-1699) font partie de ces nouveaux maîtres.  Les deux premiers sont membres du Council of Trade de l'Irlande pendant la Restauration, obtiennent de vastes domaines en Irlande, ce que ne manque pas de posséder non plus William Temple, dans le comté de Carlow. Ce qui ne l'a pas empêché de donner, comme de nombreux riches auteurs depuis l'antiquité, des leçons de morale à propos de la richesse :

"L'amour des Richesses est la source de tous les maux. C'est une verité, dont la Morale & la Politique, la Philosophie & la Théologie , la raison & Inexpérience conviennent. Et c'est cela, qui cause les inquiétudes de la vie des particuliers, & les desordres des Gouvernemens publics."

Essai sur les mécontentemens populaires, sur la santé et la longue vie,  chez F. L'Honoré & fils, Amsterdam, écrits avant 1699 et publiés en 1744 (Les deux essais originaux ici rassemblés ont pour titre  : Of popular discontents et Of health and long life). Ces essais ont été écrits "plusieurs années avant la mort" de l'auteur,  affirme Jonathan Swift, qui publie les oeuvres de Temple en 1701.
 

 

En 1685, Petty obtenait de ses terres un revenu "de 8000 à 9000 livres, à comparer utilement avec le revenu national irlandais estimé par Petty à la même époque à environ 4 millions de livres." (Caire, 1965).  Tout est fait pour engraisser les propriétaires terriens protestants au détriment de la population catholique irlandaise. Dès 1691, William III renforce significativement le pouvoir des landlords anglais par toute une série de Lois Pénales (Penal Laws), qui empêchent aux catholiques la transmission des biens, l'accès à la propriété  ou  à certaines professions, en particulier dans la fonction publique. 

 

L'élite anglaise dans son ensemble n'échappe pas à cette vision dominatrice et prédatrice, avec sa cohorte de préjugés, de projets coercitifs et humiliants relatifs aux  classes de "condition  inférieure" :

"Aucune femme n'est apte à tourner le lin aussi bien que les Irlandaises, qui, en travaillant peu en quelque sorte avec leurs mains, ont leurs doigts plus souples et plus doux que les autres femmes de condition inférieure parmi nous." 

William Temple, An Essay upon the advancement of Trade (Essai sur le développement du commerce),  1673

"...pour l'entretien de ceux dont les pauvres familles sont surchargées. Pour cet effet il faudroit établir des lieux publics pour les faire travailler dans chaque Province ; Et ces lieux serviraient non feulement pour employer les pauvres, mais à y obliger les fainéans & les Criminels. Cela augmenterait extremement le fonds & la Richesse de la Nation, qui provient plus du labeur des gens, que de la production du Terroir. On pourroit aussi fàire une Loi pour punir ceux, qui demeureraient jusques à l'age de vingt cinq ans sans se marier, en les obligeant de payer la troisiéme partie de leurs revenus  pour s'en servir à des usages publics;"

"soit que l'Etat fût tranquile ou brouillé, pour mieux employer les grosses sommes qui se levent tous les ans dans ce Royaume pour l'entretien des Pauvres , ou qu'on donne généreusement pour être employées à un usage si charitable. La meilleure partie de ce Tresor est dissipée, ou, convertie en festins par les Collecteurs & autres Officiers, ou employée de maniere qu'elle sert plutôt à augmenter le nombre des pauvres qu'à les soulager  : Au lieu que si on remployoit à établir des hôpitaux à travailler dans chaque Comté à former un fonds pour trouver toujours de quoi occuper ceux qui les rempliroient au cas qu'on pût trouver un moyen plus court pour les bâtir, non seulement les pauvres impotens seroient soulagez, mais les fainéans capables de travailler seroient obligez de le faire, & ceux qui n'auroient pas d'emploi en trouveroient."

op. cité

Notons, par contre, que Petty, à rebours des mentalités bien ancrées un peu partout dans les classes aisées de l'époque, tentent d'expliquer plus rationnellement la paresse imputée aux Irlandais. Petty évoque une population trop faible et dispersée, mais aussi  le   chômage, ou encore  une mentalité catholique méfiante à l'égard du commerce et distillée dans les esprits par les prêtres :

"la paresse semble venir du manque d'emploi et d'encouragement au travail plutôt que de l'abondance de flegme dans leurs viscères et dans leur sang » ; 


"On les accuse aussi de beaucoup de perfidie, de fausseté et de vol. Aucun de ces vices ne leur est naturel. Quant à l'habitude de vol elle est propre à tous les pays peu peuplés comme  l'Irlande."

W. Petty,  Arithmétique politique, op. cité

"Les prêtres...ont une médiocre opinion des Anglais et des Protestants, de la création des manufactures et de l'introduction du commerce. Ils réconfortent ainsi leurs ouailles en partie par des prophéties annonçant la restauration de leurs anciens domaines et de leurs anciennes libertés."

W. Petty,  Traité des taxes et Contributions, op. cité


 A la lecture de tout ce qui précède on ne sera guère surpris que Petty ait été très probablement, comme bien d'autres hommes au cœur du pouvoir, très intéressés personnellement à ce que se développent les richesses et, dans le même temps, soient garanties les propriétés, à propos desquelles Petty eut à subir différents procès : Rien d'étonnant à ce que les nouveaux pilleurs de la planète soient très pressés que la propriété devienne un dogme, un principe intouchable qui enterre une fois pour toutes la question de son origine et de sa légitimité.  

swift-modeste-proposition-glouton-gravur

L'écrivain Jonathan Swift (1667-1745) a critiqué vertement les pratiques de prédation dont il a été question plus haut au sujet de l'Irlande dans différents pamphlets satiristes, en particulier  Le Conte du Tonneau (A Tale of a Tub, 1704), "Les Lettres du Drapier" (Drapier's Letters, 1724), "Les Voyages de Gulliver" (Gulliver's Travels, 1726) ou "Une Modeste Proposition" (A Modest Proposal, 1729).  Presque toute la surface arable de l'Irlande finira par être aux mains de propriétaires protestants anglais qui transforment beaucoup de surface agricole céréalière en pâturage, à la manière des enclosures, et qui la plupart du temps vivent à Londres, d'ou leur nom d'absentee landlords. Non seulement la production lainière nécessite moins de travailleurs, mais en plus, la laine est envoyée brute en Angleterre, ce qui fait travailler les tisserands anglais et aggrave le chômage en Irlande (Boulaire, 2002).  Il est cependant difficile de comprendre vraiment ce que pense Swift de la pauvreté au travers de récits allégoriques. Dans la Modeste Proposition, par exemple, il commence par qualifier de "triste chose pour ceux qui se promènent" la vision de toutes ces "mendiantes que suivent trois, quatre ou six enfants tous en haillons et importunant chaque passant pour avoir l’aumône.", avant d'en parler comme un "fardeau de plus" pour le Royaume. Et ce n'est pas la solution de l'anthropophagie (voir illustration plus haut), pour résoudre le problème de la pauvreté, volontairement provocatrice, qui nous éclairera   :

"J’expose donc humblement à la considération du public que des cent vingt mille enfants dont le calcul a été fait, vingt mille peuvent être réservés pour la reproduction de l’espèce, dont seulement un quart de mâles, ce qui est plus qu’on ne réserve pour les moutons, le gros bétail et les porcs ; et ma raison est que ces enfants sont rarement le fruit du mariage, circonstance à laquelle nos sauvages font peu d’attention, c’est pourquoi un mâle suffira au service de quatre femelles ; que les cent mille restant peuvent, à l’âge d’un an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de fortune dans tout le royaume, en avertissant toujours la mère de les allaiter copieusement dans le dernier mois, de façon à les rendre dodus et gras pour une bonne table. Un enfant fera deux plats dans un repas d’amis ; et quand la famille dîne seule, le train de devant ou de derrière fera un plat raisonnable, et assaisonné avec un peu de poivre et de sel, sera très-bon bouilli le quatrième jour, spécialement en hiver. J’ai fait le calcul qu’en moyenne un enfant qui vient de naître pèse vingt livres, et que dans l’année solaire, s’il est passablement nourri, il ira à vingt-huit."  

 

Tout en critiquant les propriétaires, Petty en tête, Swift ne peut s'empêcher, ici ou là, de juger moralement les pauvres, et ce que les ouvrages satiristes n'expliquent pas vraiment, les sermons le feront bien davantage, qui "sont très représentatifs de la doxa anglicane en la matière" et qui pratiquent le "détournement du texte", "son instrumentalisation, dans la mesure où la référence biblique sert en réalité d’argument d’autorité permettant d’introduire une définition de la pauvreté qui n’a rien de scripturaire." (Zimpfer, 2008) Ainsi, Swift établit, comme on le fait depuis des siècles "différentes catégories d’indigents, ceux qui méritent leur sort («deservedly unhappy »), par opposition aux quelques rares miséreux victimes du sort, et affirmer que l’incitation à la charité exclut les pauvres non méritants (« they are not understood to be of the Number ») est conforme non à l’Évangile, mais à l’idéologie dominante soutenue par l’orthodoxie anglicane. La distinction entre pauvres méritants et non méritants fait en effet partie intégrante du discours anglican sur les indigents, la récurrence et la quasi-lexicalisation d’expressions telles que « deserving poor », « the industrious poor », ou encore « worthy objects » ou « proper objects » et à l’inverse, « improper objects », traduisant la prégnance d’une telle conception. La pauvreté est définie selon des critères moraux et non matériels, puisque seule importe la cause de l’indigence imputée, dans le cas des pauvres non méritants, à l’oisiveté. La pauvreté ne constitue donc pas un critère suffisant pour mériter la charité et seuls les indigents souffrant de maladie, et se trouvant de ce fait dans l’incapacité de travailler, méritent compassion et assistance." (Zimpfer, 2008)

 

Pour toutes ces raisons, le doyen de Saint Patrick, à Dublin, évoque dans différents sermons l'attribution de badges aux pauvres méritants, "dans le but de les distinguer de ceux qui ne sont pas dignes de compassion" (op.cité), et certains textes sont très similaires à ceux de John Locke, fondés sur la sévère répression des pauvres : 

"lesdits mendiants devraient être confinés dans leurs propres paroisses; qu’ils devraient porter leurs insignes bien cousus sur l’une de leurs épaules, toujours visibles, sous peine d’être fouettés et sortis de la ville; ou quelle que soit la peine légale peut être considérée comme appropriée et efficace"  

"Que ferons-nous avec les mendiants étrangers ? Doit-on les laisser mourir de faim ? J’ai répondu, non ; mais ils doivent être chassés ou fouettés hors de la ville; et que la paroisse de campagne suivante fasse ce qu’elle veut; ou plutôt après la pratique en Angleterre, envoyez-les d’une paroisse à l’autre, jusqu’à ce qu’ils atteignent leurs propres maisons."

"Mais, quand l’esprit d’errance l’emmène, assisté par sa femme, et leur ribambelle d’enfants, il devient une nuisance pour tout le pays : lui et sa femme sont des voleurs, qui enseignent le commerce du vol à leur couvée dès l'âge de quatre ans; et si ses infirmités sont contrefaites, il est dangereux pour une seule personne non armée de les rencontrer sur la route."

" Ils sont trop paresseux pour travailler, ils n’ont pas peur de voler, ni ne sont honteux de mendier; et pourtant ils sont trop fiers pour être vus avec un badge, comme beaucoup d’entre eux me l'ont avoué, pour quelques-uns en termes très injurieux, en particulier les femmes.(...) Quant à moi, je dois avouer, cette insolence absurde m’a tellement affecté, que depuis plusieurs années, je n’ai pas disposé d’un seul farthing à un mendiant de rue, ni l’intention de le faire, jusqu’à ce que je vois une meilleure réglementation."

"Car, comme une grande partie de nos misères publiques est à l’origine due à nos propres défauts (...) je crois volontiers que parmi les gens plus méchants, dix-neuf sur vingt de ceux qui sont réduits à une condition affamée, ne sont pas devenus ainsi par ce que les avocats appellent l'oeuvre de Dieu, soit sur leur corps ou leurs biens; mais simplement de leur propre oisiveté, assistée de toutes sortes de vices, en particulier l’ivresse, le vol et la tricherie."

J. Swift, A Proposal for giving Badges to the Beggars in all the Parishes of Dublin, 1737

Ces quelques paragraphes en disent bien plus long que toutes les satires. Le talent littéraire de Swift est une chose, l'homme, quant à lui, se révèle le bon soldat de l'idéologie des élites religieuses et politiques, adepte de la violence sociale contre les plus faibles, transformant les pauvres en boucs émissaires, pratiquant sur les pauvres ce que ses coreligionnaires chrétiens avaient déjà opérés sur les juifs  : le marquage, comme on le fait d'un troupeau de bêtes sur lequel on cherche à établir le contrôle et la domination, pratique qui sera plus tard reprise par la terrible idéologie nazie. 

différents sermons :      En plus de celui qui est cité dans le texte, on peut lire : "On the Causes of the Wretched Conditions of Ireland" (écrit entre 1720 et 1730)

"The Prose Work of Jonathan Swift",  Edition Temple Scott, 12 volumes, 1897-1908.   

   farthing    :        pièce de monnaie qui valait un quart de penny

                   

                      BIBLIOGRAPHIE   

 

 

 

 

 

BOULAIRE, François, 2002, "Jonathan Swift : Angleterre, Irlande et patriotisme protestant, 1688-1735" In : "Les voyages de Gulliver : Mondes lointains ou mondes proches", Caen : Presses universitaires de Caen.

http://booksopenedition.org/puc/355

 

BRUNON-ERNST Anne, 2004,  "L'abondance frugale : propositions de J. Bentham pour réguler la pauvreté à la fin du XVIIIe siècle", Presses Universitaires de Rennes.

 

CAIRE Guy, 1965, "Un précurseur négligé : William Petty, ou L'approche systématique du développement économique". In: Revue économique, volume 16, n°5, 1965. pp. 734-776;

https://www.persee.fr/doc/reco_0035-2764_1965_num_16_5_407679

 

DIEMER Hervé et GUILLEMIN Arnaud, 2009, "La marchandisation du travail dans la société anglaise de la fin du XVIIe siècle au début du XIXe siècle", dans Cahiers d'Histoire, revue d'histoire critique,  n°110.

LOCHAK Danièle, 2013, "Penser les droits catégoriels dans leur rapport à l’universalité", La Revue des Droits de l'Homme, 3 | 2013

https://journals.openedition.org/revdh/187

 

MCCORMICK Ted, 2009, William Petty And the Ambitions of Political Arithmetic, Oxford University Press

 

REUNGOAT Sabine, 2015, « Les réformateurs anglais et l’Irlande dans la seconde moitié du XVIIème siècle. Les traités économiques de William Petty, Richard Lawrence et William Temple », Quaderna  3 | 2015,

https://quaderna.org/wp-content/uploads/2016/02/Reungoat-r%C3%A9formateurs-anglais-et-lIrlande-PDF.pdf

 

TILLET, Edouard, 2001 "Chapitre II. La constitution anglaise, exemple précaire d’une monarchie tempérée" In : "La constitution anglaise, un modèle politique et institutionnel dans la France des lumières", Aix-en-Provence : Presses universitaires d’Aix-Marseille,

http://books.openedition.org/puam/1467

 

ZIMPFER Nathalie, 2008, "L’homilétique swiftienne ou l’anti-séduction comme manipulation." In: "XVII-XVIII. Revue de la société d'études anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles". N°65, 2008. Les Formes de la Séduction. pp. 171-187;  https://www.persee.fr/doc/xvii_0291-3798_2008_num_65_1_2376