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Révolution Française [ 5 ]
L'affaire Réveillon
Lancement de ballon des frères Montgolfier
le 19 octobre 1783 dans le jardin de Monsieur
Réveillon, à l'ancien Hôtel de Titon,
faubourg Saint Antoine à Paris.
Gravure de Claude Louis Desrais
(1746-1816)
L'affaire Réveillon, 1e partie
« Le froment n'est pas pour lui »
Paris entre très violemment dans la révolution à la fin avril 1789, mais déjà, entre "le 13 avril et le 1er mai, 1.500 hommes de cavalerie et un régiment suisse, Salis-Samade, s'installèrent à Mantes, Pontoise, Beauvais, Compiègne, Meaux et Etampes. Ces troupes furent placées sous les ordres du baron de Besenval, lieutenant-général et commandant de l'intérieur depuis plusieurs années. Répartie en petits groupes, la cavalerie fut employée à prévenir et à réprimer les troubles alors fréquents, par suite de la disette, dans les marchés de l'Ile-de-France et des provinces limitrophes." (Caron, 1906). En juin, les troupes se renforcent de 550 cavaliers juste autour de Paris.
Le 23 avril, Jean-Baptiste Réveillon, propriétaire d'une manufacture de papiers peints, aurait commencé, au cours de l'assemblée électorale du district de Sainte-Marguerite, de se plaindre à propos du salaire des ouvriers. Hippolyte Adolphe Taine (1828-1893) évoquera le fait que lui "et le commissaire Lerat" y "ont mal parlé" et "Parler mal, c'est mal parler du peuple".
Hippolyte Taine, "Les origines de la France contemporaine" (publié de 1876 à 1893 en six volumes), Volume III, "La Révolution — L'Anarchie", Livre II, chapitre 2, § 3, Paris, Hachette 1909, p. 44)
Nous ne sommes pas sûrs de la teneur exacte des propos (demande d'abaissement des salaires à 15 sous, au lieu d'une vingtaine, regrets du "bon vieux temps où les salaires étaient plus bas") ; le 22 avril, déjà, dans une autre assemblée, dans le district des Enfants-Trouvés, le salpêtrier (fabricant de salpêtre) Henriot n'aurait-il pas affirmé que les ouvriers pouvaient bien vivre avez quinze sous par jour ? (Sagnac, 1910). Dans, tous les cas, des propos de ce genre ont bien été tenus, confirme ce jour-là le lieutenant de police Thiroux de Crosne :
"Il y a eu hier sur les dix heures un peu de rumeur dans un canton du faubourg Saint-Antoine ; il n’était que l’effet du mécontentement que quelques ouvriers marquaient contre deux entrepreneurs de manufacture qui, dans l’assemblée de Sainte-Marguerite, avaient fait des observations inconsidérées sur le taux des salaires." (in Rudé, 1982).
Kropotkine dira que l'entrepreneur "se fit surtout remarquer par la grossièreté de ses propos... On les a tant de fois entendus depuis : «Le travailleur peut bien se nourrir de pain noir et de lentilles ; le froment n'est pas pour lui, etc..." (Pierre Kropotkine, "La Grande Révolution, 1789-1793", P-V Stock, éditeur, 1909).
Gravure publicitaire pour Réveillon,
armes de la princesse de Conty,
1753
Ce que l'on sait plus sûrement, c'est que le Traité de libre échange Eden-Rayneval, nous l'avons vu, a pour conséquence une concurrence commerciale acharnée avec l'Angleterre, provoquant des désastres sociaux, que le prix du pain a augmenté au début de l'année, et qu'à "l'approche des états généraux, les ouvriers et apprentis les plus précaires commencent à s’insurger" (Beye, 2018). Et ce que propose Réveillon au gouvernement du roi ce 23 avril est la solution libérale de "supprimer les taxes prélevées sur les biens de consommation courante entrant dans la capitale, permettant mécaniquement la baisse de leur prix, et offrant alors aux entrepreneurs la possibilité de baisser les salaires." Ce que ne peuvent supporter tous les travailleurs précaires, vivant au niveau de subsistance, pour qui le moindre sou est une question de survie. D'un côté, il y a un riche capitaliste qui s'occupe égoïstement de sa fortune (ce qu'Adam Smith et tous les libéraux encouragent), et de l'autre, une foule de gens dans la misère, se battant au quotidien pour survivre : "ce n’est […] qu’à partir du moment où le groupe national se sent menacé dans son existence même, que la crise prend tout son sens" (Gignoux, 2003).
Les propos du sieur Réveillon ne sont bien sûr pas les seules causes de la soudaine agitation sociale, cela a été dit. Des pauvres souffrent de manière aiguë de la disette, du pain trop cher et notre lieutenant de police, qui craint des débordements populaires, commence d'enfermer les pauvres, ce qui est un élément supplémentaire de l'exaspération sociale à apporter au dossier :
"Dès le milieu du mois, d'avril, on savait de source sûre qu'une extrême effervescence agitait le menu peuple de Paris. On craignait un soulèvement populaire : le Gouvernement n'avait-il pas fait mettre en sûreté à la Bastille le dépôt d'armes qui se trouvait à l'Arsenal ?"
Georges Pelletier, L'affaire Réveillon, Gavroche, revue d'histoire populaire, n° 30 F, mars-avril 1989
"Ce jour, dans l’après-midi, des observateurs de police préposés par l’Administration pour arrêter les pauvres (et particulièrement des femmes forcées d’abandonner les campagnes pour venir demander dans les rues de la capitale le pain qu’elles ne pouvoient s’y procurer au prix où l’on s’opiniâtroit à le maintenir), en ayant conduit plusieurs dans un carrosse de place, escorté de quelques soldats du Guet de la Garde de Paris, chez le commissaire Odent de la rue Saint-André-des-Arts; le peuple, irrité de voir qu’on voulut empêcher ces malheureuses qui manquoient de pain d’en chercher, s’étant amassé et ayant fait montre de vouloir tomber sur ces observateurs, ils sont trop heureux de s’esquiver promptement en abandonnant leur proie. On avoit entendu rue Saint-Jacques, près de la rue des Noyers, les mêmes murmures sur le même objet".
Siméon-Prosper Hardy, "Mes loisirs, ou Journal d'evenemens tels qu'ils parviennent à ma connoissance", (1764-1789), tome VII, Années 1788-1789, Bibliothèque Nationale de France (BNF), 8 tomes dans les manuscrits français, cote 6680-6687 :
Ce n'est donc pas un hasard si le 25 avril 1789, deux jours avant les émeutes, paraît le brûlant opuscule de Dufourny de Villiers, que nous allons examiner maintenant, avant de revenir à l'affaire Réveillon.
L'affaire Réveillon, 2e partie
Le 27 avril (la veille, Robespierre était élu parmi les neuf députés du Tiers de l'Artois) Hardy (op. cité), estime à trois mille, dès le matin, le nombre de personnes réunies sur la place de la Bastille, où les slogans donnent une bonne idée des colères exprimées : "Mort aux riches ! Mort aux aristocrates ! Mort aux accapareurs ! Le pain à deux sous ! À bas la calotte ! À l'eau les foutus prêtres !" (Noiriel, 2018), mais ensuite, aussi, vers le faubourg Saint-Marcel : "Vive la liberté ! Vive Necker ! Vive le tiers état !", brandissant des pancartes condamnant Réveillon et Henriot "à être pendus et brûlés en place publique", ou des effigies des deux personnages au bout de piques (Zancarini-Fournel, 2016), des mannequins décorés du cordon de Saint-Michel. Le gros de la foule se déplace ensuite vers la place de Grève (où se trouve l'Hôtel de Ville aujourd'hui), par la rue Saint-Antoine , certains brandissant et brûlant des effigies de Réveillon et d'Henriot, avant de se diriger vers le faubourg Saint-Antoine, aux abords de la Manufacture Réveillon, mais elle est gardée par une cinquantaine de gardes-françaises, alors les émeutiers entrent chez Henriot, qui s'était enfui au château de Vincennes : "Ils ont dévalisé la maison du sieur Henriot, parquets, glaces, lambris, enfin tous meubles, et les ont brûlés dans la place du marché du faubourg. Les gardes françaises sont venus sur la fin, en ont été spectateurs et tout le monde s'est retiré vers onze heures du soir." (Alfred Bégis, « Le registre d’écrou de la Bastille de 1782 à 1789 », extrait de la Nouvelle revue, 1er décembre 1880). Les gardes françaises et suisses n'osèrent ce jour-là intervenir.
faubourg Saint-Marcel : Il comprenait alors les quartiers des Gobelins, de Mouffetard, jusqu'aux abords du Jardin des Plantes, très misérable, il concentrait alors 23 % des pauvres de la capitale, près de 10 à 11 % de la population parisienne (Burstin, 2005).
Le lendemain 28 avril, alors que les députés du Club breton commencent à se réunir au café Amaury à Versailles, les émeutiers se réunissent de nouveau sans décolérer contre Réveillon. Aux gardes-françaises qui protégeait la maison du manufacturier, se joignirent quelques cavaliers du Royal-Cravate. Pourquoi le duc d'Orléans, aimé du peuple : il "avait sauvé au péril de sa vie un de ses domestiques....ouvert au public ses jardins du Palais Royal" (Pelletier, op. cité), avait-il choisi d'arrêter son carrosse, en route pour les courses de chevaux à Charenton, de parler avec des manifestants et de leur jeter le contenu de sa bourse à la volée ? (Courrier d'Avignon, 9 mai 1789) Pour soigner son image d'ami du peuple sans doute, à un moment difficile où il fallait sûrement ne pas s'en faire un ennemi. La foule finit ensuite par déborder les soldats et pénétrer, dévaster le palais de la Folie-Titon et jeter depuis les toits toutes sortes de projectiles sur les forces de l'ordre. Le vaste domaine créé par le fabricant d'armes Maximilien Titon en 1673, avec la Manufacture au rez de chaussée du palais, et les appartements privés à l'étage, dont une bibliothèque de 50.000 livres et les meubles magnifiques d'Evrard Titon du Tillet, le fils, vendus après sa mort (Rosenband, 1997). La répression fut terrible. Pour une douzaine de tués du côté des soldats on comptera plusieurs centaines de morts du côté des insurgés (Zancarini-Fournel, 2016), 25 selon le Commissaire du Châtelet, 900 selon les estimations les plus hautes (Marquis de Sillery, Courrier d'Avignon, du samedi 9 mai 1789) . Dès le lendemain, "Claude Gilbert, ouvrier du textile de la rue Mouffetard (faubourg Saint-Marcel) et Pourat, portefaix, furent pendus place de Grève. Retrouvés ivres dans la cave de Réveillon, cinq émeutiers furent mis au pilori porte Saint-Antoine, marqués au fer rouge et condamnés aux galères à perpétuité pour avoir résisté à la troupe et proféré des injures. Trois semaines plus tard, Mary, écrivain public, fut pendu. Une des meneuses, Marie-Anne Trumeau, qui avait crié « À la lanterne Réveillon ! » et « Vive le tiers état ! » fut aussi condamnée à mort : enceinte, l’exécution n’eut pas lieu immédiatement et elle fut par la suite graciée." (Zancarini-Fournel, 2016).
De ces journées, René-Pierre Nepveu de la Manouillère, chanoine du Mans, en déplacement à Paris, n'aura seulement retenu qu'"on a chanté une Grande Messe pour l’ouverture des Etats-Généraux" et que "Mr du Bourneuf de la Fontaine, chanoine, a pris possession de l’Archidiaconné de Passais".
Journal d'un chanoine du Mans, 1789, dans "Journal d’un chanoine du Mans — Nepveu de La Manouillère (1759-1807)", Texte intégral établi et annoté par Sylvie Granger, Benoît Hubert et Martine Taroni ; Préface de Philippe Loupès, Presses Universitaires de Rennes, 2013
La presse, les autorités, par ailleurs, veulent occulter les raisons sociales des révoltes et parlent d'un complot révolutionnaire (Reinhard, 1971) , et certains bourgeois "de rejeter toute la responsabilité sur les "brigands soldés" et repris de justice
Pillage de la Folie Titon,
chez Mr Réveillon,
estampe de Laurent Guyon
1756-1808,
Musée Carnavalet
J-B. Réveillon,
Exposé Justificatif,
mai 1789
En mai, Jean-Baptiste Réveillon publiera un "Exposé justificatif...", un document intéressant du point de vue de la domination sociale. Tout d'abord, différents traits de l"idéologisation de l'image de l'entrepreneur capitaliste, qui n'ont cessé de se répandre avec succès dans les mentalités dans toutes les classes sociales. Le fait que le pauvre doit sa pitance à la réussite et la fortune du riche :
"Un nouvel objet de douleur se joignoit à mes maux : trois cent cinquante ouvriers que ma manufacture fait vivre, près de manquer de pain, ainsi que leurs enfants & leurs femmes, me déchiroient le cœur."
"Exposé justificatif pour Le sieur RÉVEILLON, Entrepreneur de la manufacture royale de papiers peints, Fauxbourg Saint-Antoine", mai 1789, p. 4.
L'autre trait, c'est celui de l'entrepreneur qui est parti de rien : "Moi qui ai commencé par vivre du travail de mes mains !... & qui me suis toujours fait l'honneur d'avoir été ouvrier & journalier..." (op. cité, p. 5). Il ne faut pas être dupe de ce tableau, par endroits très misérabiliste. Bien qu'il ait eu des difficultés passagères, Réveillon est fils d'un "bourgeois de Paris" et a connu surtout une réussite entrepreneuriale, nous dit en substance Leonard Rosenband (Roseband, 1997). En 1753, son apprentissage de trois ans de marchand-papetier à peine achevé, il est déjà en mesure de racheter l'affaire de son maître à sa veuve, de rembourser les dettes de celui-ci et d'épouser sa fille. Nous sommes très loin du triste roman de sa vie :
"Après trois ans d'apprentissage, je me trouvai, pendant plusieurs jours, sans pain, sans asyle, & presque sans vêtement. J'étois dans l'état di desespoir qui est la suite d'une situation si horrible" (Réveillon, "Exposé...", op. cité, p. 7).
En 1785, il remportera le prix offert par Necker pour « l’encouragement aux arts utiles » (p. 12). D'autre part, "par ce mémoire, il cherche surtout à convaincre le pouvoir de lui accorder la seule véritable et efficace protection contre tous ces troubles, le titre de manufacture royale. Il peut donc avoir la tentation de noircir un peu le tableau" (Velut, 2002). Réveillon ne peut donc en aucun cas se comparer réellement à aucun de ses ouvriers concernant ses chances de réussite sociale :
"Bien conscient des faiblesses « institutionnelles » du faubourg, Réveillon s’efforce donc de cumuler le maximum de privilèges, bien sûr privilège du lieu, mais aussi privilèges personnels par l’achat de diverses maîtrises, privilège de ses deux manufactures, de papier peint rue de Montreuil et de papier à Courtalin, en Brie, privilège de manufacture royale et enfin un solide réseau de protections." (op. cité).
Le réseau, encore et toujours, une des supériorités majeures que possède à toutes les époques le riche sur le pauvre, et qui s'avère capital, en particulier dans les situations les plus délicates.
Jean-Baptiste Réveillon était peut-être pour l'époque ce qu'on considérait comme un bon patron, qui octroyait même "des gratifications annuelles, réglées sur le salaire des ouvriers, & proportionnées à leur zele" (Réveillon, "Exposé...", op. cité, p. 16). Là n'est pas le problème, ici, mais de comprendre, en particulier, à quel point les mentalités, les conceptions du monde entretenues par les plus riches permettent à la fois aux dominateurs et aux dominants (jusqu'à l'extrême limite de la survie) d'accepter avec bonne conscience pour les uns, et soumission pour les autres, que certains puissent avoir tout et les autres rien, que ceux qui travaillent le plus péniblement sont ceux qui vivent le moins bien de leur travail, aussi. Dans le cas qui nous occupe, ce sont les dessinateurs et les graveurs de la Manufacture, par exemple, confortablement installés, qui touchent le plus, de cinquante à cent sous par jour, "qui sont plutôt, sans doute, mes collaborateurs que mes gagistes" (op. cité, p. 15) Et ne parlons pas de l'artiste "très distingué" qui reçoit "annuellement, pour prix de ses talens, 10,000 livres d'honoraires, indépendamment d'autres avantages" ou du dessinateur "qui a 3000 liv. avec le logement" (p. 17).
Enfin, comment blâmer le patron de faire travailler des enfants, chose tellement admise encore, et dont pourtant il ne semble pas très fier :
"La quatrieme classe, ce sont les enfans depuis 12 ans jusqu'à 15. Car j'ai voulu m'arranger pour tirer aussi parti de leurs services, & être utiles par-là à leurs peres & meres. Ils gagnent 8, 10, 12 & 15 sous." (p. 16).
" Quant aux enfans, j'ai soin qu'il leur reste assez de temps pour assister aux instructions religieuses de leur âge." (pp. 17-18).
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