« La plus grande somme                   de

  bonheurs possibles »

L'Angleterre  ( 5 ) :                          Entre libéralisme et                 radicalisme :

    Bentham et Malthus 

libéralisme, ou la naissance 

Le 

du

capitalisme moderne 

source illustration :  Adam Simpson

https://www.nytimes.com/2013/07/21/books/review/the-panopticon-by-jenni-fagan.html

"de toutes les figures [le cercle, NDA]... c’est la seule qui assure une vue parfaite, et la même vue, d’un nombre indéfini de logements de mêmes dimensions."  (Jeremy Bentham, Panopticon, W. III, lettre 5, p. 44) 

Introduction

Jeremy  Bentham

Robert Malthus

 

Introduction.

Le radicalisme (radicalism), être radical (radical) s'entend, chez les historiens de l'histoire anglo-saxonne, à propos des réformateurs religieux audacieux, des révolutionnaires comme les Levellers, ou encore, plus généralement, de "groupes qui cherchent des alternatives révolutionnaires aux institutions politiques et sociales hégémoniques, et qui utilisent des moyens d'action violents et non violents pour résister à l'autorité et pour provoquer le changement dans l'ordre politique et social." (Arthur Versluis, Ann Labaree, « Introduction », Journal for the Study of Radicalism, 1, 1, 2007, p. VII.). Entre 1815 et 1820, apparaît la distinction entre "moderate reformers" et "radical reformers" renforcée par les évènements de Peterloo et les Six Actes, dont il sera question bientôt.   Les réformateurs radicaux sont peu ou prou ceux qui étaient taxés de "Jacobins", en 1790, à qui la Révolution Française avaient fait pousser leurs ailes : "il est impossible de ne pas constater la ressemblance frappante existant entre les révolutionnaires (revolutionists) de 1793 et les radicaux de 1819. Ils appartiennent tous à la même famille et épousent les mêmes principes." John Harford, in Jonathan Clark, Our Shadowed Present. Modernism, Postmodernism and History, Londres, Atlantic Books, 2003, p. 118

"dans la mesure, enfin, où Godwin rejette franchement dans Political Justice la doctrine des droits de l’homme dont il souligne la tendance pernicieuse, mais n’a aucun mal à affirmer l’égalité morale des êtres humains et même, jusqu’à un certain point, leur égalité physique ; nous préférons faire de l’égalité plutôt que du recours aux droits la valeur distinctive de l’idéologie que nous appelons jacobine."  (Leclair, 2018)

Les sujets de débats tournent beaucoup autour des réformes parlementaires, et déjà en 1776, le Major John Cartwright (1740 -1824) expose déjà dans son Take your choice (Faites votre choix) ce qui sera dans les six règles de la Charte populaire de 1838, qui donnera son nom au mouvement chartiste : Suffrage universel masculin, Renouvellement annuel du Parlement, Egalité des districts électoraux vote à bulletin secret, suppression du cens d’éligibilité, indemnité parlementaire. Un certain nombre des ces réformateurs modérés (moderate reformers), tels Christopher Wyvill, de l'Association, propriétaire foncier dans le Yorkshire, n'attendent pas avant tout des réformes sociales mais politiques, et parfois religieuses, et les revendications de Cartwright le montrent bien. Ce ne sont pas eux qui vont bien sûr nous intéresser ici, mais ceux qui portent un discours et agissent en fonction d'un idéal de justice sociale. Ceci étant dit, les réformateurs comme Cartwright cherchent, au travers du suffrage universel, en particulier, à faire en sorte que ce ne sont plus seulement les riches qui votent les lois et oppriment ainsi les pauvres : il prend l'exemple des game laws sur la législation de la chasse, dont le bloody code ("code sanglant") permettait de punir de mort un nombre élevé de crimes liés à la chasse et au braconnage. Il cite aussi un passage de Beccaria sur la peine capitale, où le voleur justifie le crime et  la désobéissance par un certain nombre de lois injustes (Alibrandi, 2017), "scélérates", comme diront les révolutionnaires français. Les dissenters unitariens Joseph Priestley ou Richard Price dénoncent le peu de représentativité des institutions du pays. 

 

Une véritable "guerre des pamphlets" a lieu autour de la controverse entre Paine et Burke, nous allons le voir, et c'est toute une dynamique de contestation qui se crée, nous allons le voir, dans le radicalisme engagé dans les luttes sociales : Conférences politiques, poèmes, romans, essais, pièces de théâtre ou de monnaie, ou encore les caricatures, tout ce matériel historique ayant été en partie compilé par David Bindman dans The Shadow of the Guillotine : Britain and the French Revolution, Londres, 1989.

"Ce texte, on ne peut plus fascinant, est un exercice de transgression linguistique, et constitue une réponse radicale à la rhétorique étatique de domination. Comme tel, le dictionnaire de Pigott faisait partie de la bataille qui se déroulait dans les années 1790 autour du contrôle du langage politique. Ce combat fut mené à la fois en public et en privé, non seulement par les radicaux « durs », comme Pigott, mais aussi par les réformateurs qui fréquentaient les sphères policées du radicalisme."

(Davis, 2005).

Dans cette anthologie, on trouve aussi des extraits du journal (1792) d'un satiriste radical fameux, Charles Pigott ( 1794), The Jockey Club (Davis, 2005).  Avec Godwin, Thelwall et d'autres, il passa du temps à discuter de leurs idées au sein de la Philomathian Society, sorte de club intellectuel très fermé fondé dans les années 1780, qui accueillit  aussi le poète Holcroft. Par ailleurs, comme beaucoup d'autres radicaux, Pigott s'était aussi mesuré à Burke, dans Strictures on the New Political Tenets of the Right Honourable Edmund Burke (1791), en réponse à ses Appeal from the New to the Old Whigs et Letter to a Member of the National Assembly (1791).

  "guerre des pamphlets"   : Philip Francis à Edmund Burke, 19 février 1790, in T.W. Copeland (éd.), The Correspondence of Edmund Burke, 10 vols., Cambridge, 1958-70, VI, p. 86  (Davis, 2005)

 

Charles Pigott, Political Dictionary,  publié de manière posthume en 1796.

Avant d'examiner cette controverse, il faut évoquer les traits contrastés du radicalisme naissant à propos des conceptions sociales de leurs acteurs. Nous allons voir bientôt que l'engagement politique de Paine n'a rien à voir avec celui qui a donné au radical, selon Elie Halevy, son nom de baptême, à savoir Jeremy Bentham (1748 - 1832), qui passe pour être le père de l'utilitarisme, où la liberté se conforme au "principe d'utilité", conseille le philosophe, en pratiquant des actions dont la "tendance à accroître le bonheur de la société est supérieure à ce qui le diminue" (An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, 1789).  

 

      Elie Halevy   :    Élie Halévy, "La formation du radicalisme philosophique, II, L’évolution de la doctrine utilitaire de 1789 à 1815, Paris, PUF, 1995, nouv. éd., p. 138." (Dziembowski, 2010)

Le bonheur, à vrai dire, c'est le dada de Bentham :

 

"Par utilité on entend la possession de tout objet grâce auquel on tend à obtenir un profit, un avantage, un plaisir, un bien ou le bonheur (ce qui dans le cas présent revient au même) ou (ce qui revient également au même) à prévenir un échec, une peine, un mal, ou le malheur de qui que ce soit, qu'il s'agisse de la société en général ou de l'individu...

On peut dire d'une action qu'elle est conforme au principe d'utilité ou plus simplement qu'elle est utile (relativement à la société en général) lorsque sa tendance à accroître le bonheur de la société est supérieure à ce qui le diminue".

Jeremy Bentham, Introduction aux principes de morale et de législation, 1780, , chap. I, 1, 8.

 

"Le but de l'homme d'Etat, tel qu'il est universellement avoué, est le bonheur, le bonheur de l'Etat, la plus grande somme de bonheur possible pour les individus d'un Etat, dans le cours de leur vie mortelle." (…) Le but du déontologue, on ne saurait trop souvent le répéter, c'est le bonheur."

Bentham, Déontologie ou Science de la Morale, Ie partie, chapitres I, II et III, 1834.

 

Comme beaucoup d'autres libéraux qui ont été présentés ici, Bentham prétend vouloir tendre à beaucoup de bonnes choses pour l'ensemble de la société, mais comme pour les autres, le fond de sa pensée est toute autre : 

 

"un travail pénible, une soumission quotidienne et une condition presque identique à la misère seront toujours le lot du plus grand nombre ".

The Works of Jeremy Bentham, éd. Bowring, I, p 194.

Après autant de belles déclarations d'amour au bonheur, à la félicité pour tous et pour toute la vie, à l'idée de multiplier partout les plaisirs et réduire les peines à la portion congrue, qui ne serait pas excité à l'idée de découvrir comment Bentham compte y parvenir ? Sans compter que les utilitaristes ont à leur actif un certain nombre d'idées progressistes : abolition de la peine de mort, suffrage universel, décriminalisation de l'homosexualité, par exemple. Les libéraux, en effet,  promeuvent la liberté et l'égalité, tant que celles-ci ne menacent pas leurs pouvoirs, leurs intérêts de classe dominante. Bentham s'y applique, comme les autres. Il distingue, comme ses pairs, les pauvres des indigents, qu'il expose dans Pauper Plan (1796). Les pauvres sont ceux qui  n'ont que leur force de travail pour obtenir un revenu tandis que les indigents sont ceux qui ne peuvent vivre qu'en obtenant la charité des paroisses. C'est l'indigence, qui pose problème à Bentham et aux "libéraux" en général, pas la pauvreté. Le philosophe ne cherche aucunement à combattre la pauvreté, c'est ce qu'il explique dans ses projets de réforme des lois sur les pauvres (poor laws) :

 

"Comme le travail est la source de la richesse, la pauvreté est la source du travail. Bannissez la pauvreté, vous bannirez la richesse."

"C'est l'indigence, donc, et non la pauvreté (je me dois de le répéter), qui est le mal..." 

Michael Quinn, éd., Writings on Poor Laws, The Collected Works of Jeremy Bentham, vol 1, Oxford, Clarendon Press, 2001, p.328.

Si Bentham comprend qu'un pays riche comme l'Angleterre se doit d'aider les gens dans une misère extrême, il veut la combattre en évitant aux pauvres d'y tomber, contrairement à Townsend, Burke ou Malthus, qui souhaitent abolir purement et simplement les lois d'assistance. Pour cela il faut réduire au maximum les aides aux pauvres qui doivent devenir le moins attirantes possible (less egibility). Par ailleurs, les pauvres pris en charge par des Industry-houses devront accepter une discipline sévère (ça n'a rien de nouveau, nous l'avons vu) : travail (pour rembourser leur aide), ségrégation, régime de vie très strict, limitation malthusienne des naissances, etc. Il faut que le pauvre ne se plaise pas dans de telles conditions (comment le pourrait-il ?) mais qu'il ait envie de travailler. C'est ainsi que naîtra son projet Panopticon (Panoptique, du grec pan optis, "voir partout"),publié en 1787 à partir de lettres envoyées de Crècheff, en Russie blanche ("White Russia")  et  traduit en France en 1791 sur ordre de l'Assemblée Nationale sous le titre "Panoptique, Mémoire sur un nouveau principe pour construire des maisons d'inspection et nommément des maisons de force" (librement adapté de l'original), inspiré d'un modèle établi par son frère Samuel.  C'est fidèle à ses principes de départ que Bentham réfléchit à son   projet :

"Les plaisirs, et la fuite des douleurs, sont les fins que le législateur a en vue. Il lui appartient donc d’en comprendre la valeur. Plaisirs et douleurs sont les instruments avec lesquels il doit travailler. Il lui revient donc d’en comprendre la force, ce qui est encore, d’un autre point de vue, leur valeur."

The Works of Jeremy Bentham, éd. Bowring, 1970a, 38

panoptique-presidio modelo-cuba.jpg

Ancienne Prison de Presidio Modelo sur l'île de la  Jeunesse (Isla de la Juventud), à Cuba, créée sur le modèle du Panopticon de Bentham par le dictateur Gerardo Machado, entre 1926 et 1928 et reconvertie sous le gouvernement de Fidel Castro en 1967, elle est aujourd'hui un musée. 

source image : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Presidio-modelo2.JPG

On serait bien en peine de trouver les plaisirs offerts par le projet de Bentham, mais pour les souffrances, elles sont innombrables.

 

Dans la première lettre, Bentham indique que son projet concerne des établissements pour "un certain nombre de personnes qui sont censées être gardées sous surveillance ...que ce soit pour punir l’incorrigible, garder des fous, réformer le vicieux, confiner les suspects, employer les oisifs, contenir les indigents, soigner les malades, instruire les plus volontaires dans n’importe quelle branche de l’industrie, ou entraîner sur le chemin de l’éducation : en un mot, il est censé établir des prisons perpétuelles dans le couloir de la mort, des prisons d'enfermement avant procès, des pénitenciers, des maisons de correction,  des maisons de travail, des manufactures, des maisons de fous ou encore, des hôpitaux ou des écoles."

 

Bentham parle donc bien d'une prison d'un type nouveau, où les prisonniers ne sont plus seulement des repris de justice, mais toutes sortes de populations criminalisées selon son idéologie morale, à la manière des pires dictatures.  Pour leur bien, pense-t-il, avec une réduction de la mortalité habituellement très lourde des établissements pénitentiaires, par une surveillance de santé, de prévenance de la faim, de la saleté, de la maltraitance : Le Panoptique pourra ainsi être visité par le public, "tribunal of the word" selon son expression.

 

Une rotonde plutôt circulaire pour les cellules, un point central, circulaire lui aussi, pour les surveillants, qui peuvent "voir sans être vus" (Lettre V), les prisonniers devant se sentir toujours surveillés ou en position de l'être. L'argument économique est crânement avancé par le philosophe, prétendant qu'un seul surveillant pourrait contrôler un grand nombre de prisonniers par ce principe.  

Une discipline stricte où la récompense, plus que la torture, peut faire remonter des informations importantes, mais cette dernière, dans un certain nombre de circonstances, "est à la pharmacie politique ce que le mercure et l’antimoine sont à la pharmacie au sens médical du terme" affirme-t-il dans son An introduction to Principles of Morals and Legislation (1780).  Ainsi " la douleur produite par les châtiments est comme un capital engagé dans l’attente d’un profit." (Principles of Penal Law , 1780).  Coût économique, profit, rendement, l'utilitarisme de Bentham rejoint à sa façon les nouveaux principes du libéralisme économique. Dans cette perspective, Bentham imaginera même une machine à châtiments corporels, qui "mettrait en mouvement plusieurs baguettes élastiques en jonc ou en fanon de baleine, dont le nombre et la taille pourraient être déterminés par la loi : le corps du délinquant pourrait être soumis aux corps de ces baguettes, la force et la vitesse de leur application étant prescrites par le juge : ainsi tout ce qui est arbitraire serait supprimé." (op. cité). Et pourquoi ne pas multiplier ces machines à fouetter et faire en sorte qu'un grand nombre de prisonniers subissent le châtiment au même moment : "la terreur de la scène étant augmentée, sans accroître la souffrance réelle" (op. cité).  Mieux encore, l'auteur ira imaginer un  "châtiment analogique", où l'instrument du supplice doit être le même que celui du crime, "l'incendiaire étant  puni par le feu ou l'empoisonneur par le poison", par exemple : "à chaque étape de sa préparation, son imagination lui représentera son propre sort."  (op. cité).

    châtiment analogique  :    cf. Jean-Jacques Miller,  "La machine panoptique de Jeremy Bentham"

https://www.lobjetregard.com/2016/10/05/la-machine-panoptique-de-jeremy-bentham-par-jacques-alain-miller/

Le travail souterrain que produit dans l'esprit la construction idéologique, nous le voyons sans cesse, est proprement fascinant et terrible. Il permet à des gens, fussent-ils très intelligents dans beaucoup de domaines, par toutes sortes de syllogismes, d'arguties, d'artifices rhétoriques, de croire qu'ils conçoivent des systèmes de pensée  de manière très rationnelle et très logique

 

Alors, Bentham quantifie en détail les joies et les peines, analyse la sensibilité, les intentions des individus, les circonstances dans lesquelles tout cela se produit, etc. Pour pouvoir scientifiquement observer et analyser toutes ces données, il étudie de près l'architecture et l'organisation adaptée à ces nouvelles workhouses utilitaires, dans des édifices "panoptiques" pour des travailleurs pauvres, mais aussi pour les prisons, les asiles de fous ou encore des hôpitaux. Pour la collecte d'un maximum d'informations, la surveillance est maximale : les prisonniers sont surveillés par les surveillants et s'espionnent entre eux,  les surveillants et leurs subordonnés se surveillent les uns les autres. Le dispositif est examiné dans les moindres détails, jusqu'au type de lumière et de matériaux choisis. Ce que nous propose là Bentham est d'essence totalitaire, un contrôle absolu de l'individu :

 "...être incessamment sous les yeux d’un inspecteur, c’est perdre en effet la puissance de faire le mal, et presque la pensée de le vouloir."

"L'inspection : voilà le principe unique, et pour établir l’ordre et pour le conserver : mais une inspection d’un genre nouveau, qui frappe l’imagination plutôt que les sens, qui mette des centaines d’hommes dans la dépendance d’un seul, en donnant à ce seul homme une sorte de présence universelle dans l’enceinte de son domaine […]. L’inspecteur, invisible lui-même, règne comme un esprit."

The Works of Jeremy Bentham, éd. Bowring, 1997b, 15-16.

Bentham travailla une dizaine d'années à ce projet de démocratie utilitariste, essayant de convaincre la Grèce, l'Espagne, la Bavière, le Portugal, heureusement sans succès.

Comme Bentham, le révérend Thomas Robert Malthus (1766 - 1834)  pense que la pauvreté est nécessaire. mais pour d'autres raisons que lui, principalement à cause de cette "tendance constante qui se manifeste dans tous les êtres vivants à accroître leur espèce, plus que ne le comporte la quantité de nourriture qui est à leur portée"  (An Essay on the Principle of Population..., "Essai sur le principe [ou loi ]de population...", publié en 1798 puis en 1803). Son ouvrage est d'abord une réaction politique à tout un mouvement d'idées qui naît de propositions de progrès social, et c'est à ces nouveaux réformateurs qu'il s'adresse, dès le titre du livre : "An Essay on the Priniciple of Population, as It Affects the Future Improvement of Society, with Remarks on the Speculations of Mr. Godwin, M. Condorcet, and Other Writers.

 

Nous examinerons dans le prochain article le propos de Godwin, et au chapitre du libéralisme français, celui de Condorcet, mais à présent, penchons-nous sur celui de Malthus.Salauds de pauvre, lance en substance l'homme d'Eglise, sur qui il va faire retomber (mais ce n'est pas bien original) tous les maux de la terre :

"Pour employer une expression  vulgaire,  les  travailleurs  pauvres  semblent  vivre  éternellement  au  jour  le  jour : leurs besoins actuels polarisent toute leur attention et ils ne pensent guère à l'avenir; même lorsqu'ils ont l'occasion de s'élever, ils l'utilisent rarement: mais tout ce qu'ils gagnent et qui excède leurs besoins immédiats va, d'une façon générale, au cabaret. En définitive, les lois sur les pauvres peuvent être considérées comme affaiblissant à la fois le goût et la faculté de s'élever chez les gens du commun ; elles affaiblissent ainsi un des plus puissants motifs de travail et de sobriété, et par suite de bonheur."

"Presque  tout  ce  que  l'on  a  fait jusqu'ici en faveur des pauvres a eu pour effet d'obscurcir le sujet et de cacher à leurs yeux la vraie cause de leur misère. Alors que son salaire suffit à peine à nourrir deux enfants, un homme se marie et en a cinq ou six à charge: il se trouve donc jeté dans une  cruelle  détresse.  Il  s'en  prend  alors  au  taux  des  salaires,  qui  lui  paraissent insuffisants pour élever une famille; ou bien il accuse sa paroisse de ne pas lui venir en  aide;  il  flétrit  l'avarice  des  riches,  qui  lui  refusent  leur  superflu;  il  accuse  les institutions de la société, qu'il trouve injustes et partiales. Il va peut-être même jusqu'à accuser les arrêts de la Providence, qui lui ont assigné dans la collectivité une place si exposée  à  la  misère  et  à  l'asservissement.  Ainsi,  il  cherche  partout  des  sujets  de plainte,  mais  il  ne  songe  nullement  à  tourner  ses  regards  du  côté  d'où  vient  le  mal dont il souffre. La dernière personne qu'il pensera à accuser, c'est lui-même, alors que  lui  seul  est  à  blâmer! "

 

" Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n’a pas le moyen de le nourrir, ou si la société n’a pas besoin de son travail, cet homme, dis-je, n’a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture : il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature il n’y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s’en aller, et ne tardera pas à mettre elle-même cet ordre à exécution."

 

Malthus, Essai sur le principe de population.

Pour autant, Malthus ne cherchera pas à limiter la croissance de la population par la contraception, que sa morale religieuse réprouve. Il préconise l'abstinence, la chasteté, en reculant le plus tard possible l'âge du mariage, jusqu'à ce que l'individu puisse entretenir une famille, ce qui crée bien sûr une inégalité entre riches et pauvres. Cette "contrainte morale", selon ses termes, les pauvres devront l'intégrer par le  biais de l'éducation paroissiale. Avant le mariage, Malthus condamne bien sûr tous les "vices" qui aggravent le problème, comme le libertinage. Et finalement, le Révérend avait bien plus en horreur tous les "péchés" des relations sexuelles stériles que la natalité excessive. Pour lui, la situation des pauvres  et donc inéluctable : 

"En raison des lois nécessaires à notre nature...certains êtres humains doivent souffrir du besoin. (...)  Dans toute société qui a dépassé le stade sauvage, une classe de propriétaire et une classe de travailleurs doivent nécessairement exister.»  

Aucune amélioration de la forme du gouvernement, aucun projet d’émigration, aucune institution de bienfaisance, ni aucune organisation ou conduite de la production nationale ne peuvent empêcher l’action continue d’un important moyen de contrôle, d’une manière ou d’une autre, de la population. Il en découle que nous devons nous y soumettre comme une loi inévitable de la nature."   

 

 (op. cité)

Après le contrôle et le suivi de l'éducation des pauvres, selon les enseignements de Malthus, doit se succéder celui de la société civile, au travers les nouvelles et néanmoins terribles workhouses. Pour cela, il soutient le Poor Law Amendment de 1834, 

 

"Ceci illustre le danger principal de toutes les théories populationnistes. Elles ne sont pas, et n’ont jamais été, politiquement neutres. Aucune politique fondée sur de telles conceptions n’a jamais impliqué la réduction du nombre de riches. Pendant plus de deux siècles, encore et toujours, l’argument «nous sommes trop nombreux» signifie «il y a trop de pauvres» – et bien souvent il signifie aussi «il y a trop de personnes non blanches».

 

Ainsi que l’a écrit le géographe marxiste connu David Harvey: «Dès qu’une théorie de la surpopulation s’est emparée d’une élite, cela a signifié pour ceux qui n’en faisaient pas partie de faire invariablement l’expérience de différentes formes de répression politique, sociale et économique.»...(Harvey, «The Political Implications».)"

Ian Angus, militant écologiste canadien, conférence de juin 2010, à Chicago, organisée par l’International Socialist Organization (ISO).

                   

                      BIBLIOGRAPHIE   

 

ALIBRANDI Rosamaria, 2017, "Le bonheur du plus grand nombre. Beccaria et les Lumières".  Éditions de l'Ecole Normale Supérieure (ENS)

BELISSA Marc, 2010, « La légende grise des dernières années de Thomas Paine en Amérique, 1802‑1809 », Annales historiques de la Révolution française, 360 | avril-juin 2010,

http://journals.openedition.org/ahrf/11657 

DAVIS Michael, 2005, "Le radicalisme anglais et la Révolution française. In: Annales historiques de la Révolution française, n°342, 2005. "Les Iles britanniques et la Révolution française." pp. 73-99;

https://www.persee.fr/doc/ahrf_0003-4436_2005_num_342_1_2849

 

DZIEMBOWSKI  Edmond, 2010, « Le radicalisme au début du xixe siècle, ou le poids des héritages », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique

http://journals.openedition.org/chrhc/2080

GEFFROY Laurent, 2013, "Penser le revenu garanti avec Thomas Paine", Mouvements, 2013/1 (n° 73), p. 19-22.

https://www.cairn.info/revue-mouvements-2013-1-page-19.htm

JULIN Malou, 2004, "Thomas Paine: un intellectuel d'une révolution à l'autre (1737-1809)", Editions Complexe

LECLAIR Marion, 2018, "Poétique & politique du roman radical en Angleterre (1782-1805)", thèse soutenue à l'Université Sorbonne Paris 3 le 15 septembre 2018.