Mésopotamie

 

IVe-IIIe millénaires

 

       

           

       

     

            L'homme d'un sicle   et   l'homme d'une mine                                                     

                                                    Les Sumériens sont formels : ce sont les dieux qui ont en premier trouvé l’idée de faire travailler d’autres dieux à leur place. Jusqu’au jour où les exploités, à bout de force, se sont révoltés contre leurs oppresseurs. Leur histoire nous est contée dans ce qu'on a appelé l'Epopée ou Poème d'Atrahasis [1], qui fut composé sous le règne d'Ammisadûqqa (1646-1624) et évoque une société divine dont le Poème de la Création nous dira qu'elle a été créée par Marduk (Mardouk) ou Bel-Marduk et  partagée en deux groupes, les Anunnaki et les Igigi, les premiers vivant dans l'oisiveté et exploitant durement les seconds. Epuisés, révoltés,  les Anunnaki arrêtent le travail, jettent leurs outils au feu et vont porter leurs récriminations auprès d'Enlil et cernent son palais. Les dieux se réunissent en urgence, Anu en tête, car l'heure est grave : "sans travailleur, c'est la misère, la famine !" (Bottéro, op. cité) :

 « Quand les dieux étaient à la place de l'homme,

Ils travaillaient, portaient les charges,

Et les charges étaient trop lourdes,

Le travail trop pénible

Les problèmes trop nombreux.

Les grands Anunnaki, sur les Igigi

Faisaient porter la charge de travail au septuple.

(…)

Ils comptaient les années de labeur.

Pendant 3600 ans ils ont supporté ces abus

Travaillé dur, nuit et jour.

Ils ont gémi et se sont blâmés entre eux

Grommelant sur tout ce qu’ils avaient sorti de terre.

Affrontons notre Chef

Et obtenons de lui qu’il nous relève de notre dur labeur.

Venez ! Allons sortir le Seigneur conseiller des dieux, le guerrier

De sa demeure.

Poussez des cris de bataille !

(…)

Les dieux, qui avaient écouté ce discours

Jetèrent au feu

leurs outils

leurs pelles

leurs charges

(…)

Quand ils atteignirent la porte du guerrier Enlil

C’était à la moitié de la nuit

Enlil était cerné, Enlil n’avait pas réalisé. »

Poème d’Atrahasis, traduction française basée sur la traduction anglaise de Stephanie Dalley, de l’Oxford Oriental Institute.

https://genius.com/Translated-by-stephanie-dalley-the-atrahasis-epic-annotated

 

Pour sortir de ce conflit, Enki/Ea (sumérien/akkadien), dieu doué d'une grande intelligence, demi-frère d'Enlil, trouve la solution : créer des êtres qui travailleront à la place des Igigi, des êtres mortels, qui ne pourront ainsi jamais menacer l'ordre divin, mais possédant une partie d'essence divine, pour les rendre le plus efficients possibles. Ainsi naîtront les Awêlu ou Awîlu, "homme" en akkadien, d'un mélange de chair et de sang du dieu (îlu : cf. El chez les Hébreux et Ilah, al Ilah, chez les Arabes) Wê, et d'argile, sur laquelle les dieux cracheront et formeront un prototype avant d'en tirer sept couples primordiaux. On peut imaginer sans problème qu’un tel texte, comme d’autres, ait été une « simple projection des comportements d’ici-bas [2].» En quelques lignes, se trouve en effet résumée l’histoire de ce qu’on nommera plus tard « la lutte des classes » : Consciente à la fois de la nécessité et de la pénibilité du travail, pour entretenir la vie et en obtenir des plaisirs, une partie oisive de la population s’est forgée les moyens de faire travailler l’autre partie à sa place, récoltant le fruit de son travail en échappant à la dureté de l’existence. Mais, tôt ou tard, vient un moment où les exploités n’en peuvent plus, fuient pour échapper à leurs dettes, à leur misère, parfois par populations entières, ou se révoltent.

[1] "Très Sage", en akkadien, Samasnapitim en chaldéen, traduit souvent par "Supersage".

[2] Bernard Sergent, compte-rendu de l’ouvrage de Jean Bottéro et Samuel Noah Kramer, Lorsque les dieux faisaient l’homme. Mythologie mésopotamienne, Annales, Économies, Sociétés, Civilisations. 47ᵉ année, N. 1, 1992.

 

Comme on pourrait s'en douter,  ce mythe a des résonances dans la société mésopotamienne qui connaît, comme l'Egypte de ce IIIe millénaire avant notre ère, des tensions sociales très fortes. Entre le IVe et le IIIe millénaire avant notre ère apparaissent en Mésopotamie et en Egypte les premiers Etats connus, et les sociétés qui les peuplent ont, sans surprise, évolués conformément à ce qui a été dit de leur formation à la préhistoire, du point de vue des inégalités sociales. L’avantage, désormais, c’est que nous avons plus de détail sur la manière dont elles se constituent. Il se forme ici ou là autour du pouvoir central, toutes sortes de chefferies pour prendre en main les affaires des collectivités : Assemblées  guerrières, Conseils d’Anciens, chefs de clans (sugāgum), qui  représentent leurs groupes auprès des représentants de l’autorité royale et négocient avec eux. Mais ce peut être de simples particuliers libres (muškēnum [3]), mais non nobles, dotés d’un certain charisme politique et qui, par leur ancienneté, leur statut social, leur expérience ou leur savoir, ont de l’autorité sur leur village et sont capables d’influencer le cours des évènements, on les appelle qaqqadâtum,  les « têtes », peuvent être de véritables meneurs et susciter de brusques révoltes (Bonneterre, 2002). Les chefs de clans assurent la police, la justice, surveillent les travaux des champs, d’irrigation, peuvent servir d’auxiliaire à l’armée, etc. En s’éloignant de la vie traditionnelle de leur tribu, ils adoptent de nouvelles valeurs, de nouvelles mœurs, petit à petit fonctionnarisés par l’Etat et entrent dans la version améliorée de l’ancien don/contre-don,  payant une taxe royale annuelle, contre laquelle ils seront gratifiés de cadeaux, de vêtements, d’objets d’or ou d’argent, d’armes prestigieuses, mais surtout, d’une charge garantie à vie (op. cité).   

 

   Pour rétablir à plusieurs reprises un équilibre perdu, un retour à l'ordre chers à l'idéologie mésopotamienne (Liverani, 1995: 168), différents princes (ensi) ou rois (en, lugal) édictent des réformes pour enrayer les dettes des particuliers, limiter les abus de toutes sortes. A Lagash, Entemena (2404 - 2375) proclame  «qu'il a rendu les enfants à leur mère, les mères à leurs enfants, en signe de remise des intérêts sur leurs dettes.» (op. cité).  Un peu plus tard, c'est Urukagina  qui intervient au nom de son dieu Ningirsu, lui enjoignant de se faire protecteur de son peuple et, à son tour, comme plusieurs de ses successeurs, il établira par écrit une sorte de programme politique de réformes (cf. image en-en-tête), annonçant, promettant comme d'innombrables dirigeants après lui un avenir meilleur, en particulier pour les plus démunis.  Pourtant,  pas plus les décrets d'Urukagina que les autres ne nous renseignent sur l'action effective entreprise par les souverains pour réduire les inégalités sociales. Tout porte à croire, au contraire, que   «ces soi-disant réformes d'Urukagina n'auraient pas pu modifier substantiellement le modèle économique de Lagash, car dans les sources post-Urukagina, il est possible de continuer à observer le même scénario socio-économique parmi la population qui continue d'emprunter, perdant des ressources et tomber dans des situations de dépendance.» (Rosell, 2017).  Et pour cause, les guerres incessantes contres les autres cités-Etat [4] sont cause d'augmentations d'impôts, d'endettement, de privations de liberté, tout particulièrement de ceux que le prince recrute dans ses armées (Kramer, 1956). 

[3]   Terme babylonien (« courbé », « soumis ») d’où vient notre adjectif « mesquin », via l’arabe meskin et l’italien meschino  (Démare-Lafont, 2015 ; Bonneterre, 2008).

[4]   "Toutes ces guerres...sont des guerres saintes" (Henri de Genouillac, Cité du Bas-Euphrate au quatrième millénaire, Revue Historique, tome CI, 1909). Quand six cents Elamites fondent sur Lagash ils sont vaincus par les habitants menés à leur tête par le prêtre de la déesse Ninmar, 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Étendard d’Ur, face « de la guerre »,  avec coquille, lapis-lazuli, calcaire rouge, bitume, bois,  hauteur 20,3 cm, longueurl. 47 cm, British Museum, n° inventaire  WA 121201, cimetière  « royal », tombe PG 779,  British Museum.

Le moindre aléa climatique (récolte insuffisante, sécheresse, inondation, etc.) oblige beaucoup de paysans libres à accepter de devenir dépendants des temples ou des palais, devenus leurs nouveaux débiteurs. Ainsi, ces hauts fonctionnaires de l'administration du temple ou du palais tirent de l'expropriation des terres, des emprunts, du travail servile à moindre coût, de juteux bénéfices  (Rosell, 2017).   

D'autre part, Urukagina est un usurpateur, n'appartenant pas à la dynastie précédente, et ses promesses de réforme auraient pu lui permettre de s'attacher le soutien des couches sociales les plus basses de la population.  Anton Deimel [5] «vit dans cette généreuse attitude d'Uru-ka-gi-na l'effet d'une habile politique : celle de l'usurpateur qu'il était par rapport aux descendants de Lugal-an-da , visant à consolider sa position et à étendre la puissance de Lagaš. Et sans doute agit-il dans ce but.» (Rosengarten, 1959).  Le roi Lugalanda, de la dynastie d’Ur-Nanché  ( vers – 2400) fut shanga du temple de Ningirsu à Lagash et  fut promu à la royauté avec son épouse royale Baranamtara.  Très active, selon les textes, dans les affaires du pays, elle menait des relations diplomatiques avec la cité d’Adab, importait des moutons de choix de l’Elam ou  exportait des vêtements de laine et du minerai d’argent  au royaume du Dilmun (Tilmun, région de Bahrein actuel), en contrepartie de cuivre qu’elle revendait à la ville voisine d’Umma (Hay, 2014

[5]   Die Reformtexte Urukaginas, 1920.

 

Bien d'autres choses font douter de la volonté politique réelle d'Urukagina d'en finir avec les criantes disparités sociales.  D'abord,  pourquoi cette flopée de notables et de chefs (de l'élevage, la pêche, de la culture, etc.) dont les abus sont pointés du doigt par le souverain, «figurent dans les états de salaires ď Uru-ka-gi-na comme dans ceux de son prédécesseur Lugal-an-da» ?  «L'intendant du Palais, nommé En-ig-gal (littéralement : « Seigneur de la Grande Porte »), qui était vraisemblablement à la tête des serviteurs d'élite,, reste en place sous les deux règnes, au moins jusqu'à la sixième année d'Uru-ka-gi-na1, ainsi que l'intendant de la Maison des enfants princiers» (Rosengarten, 1959).  D'autre part, si certains privilèges du princes étaient censés disparaître, on ne sait pas  à quel profit : Où vont les bénéfices issus  des champs fertiles de légumes ou les boeufs longtemps accaparés par les Patesi  (le  prince, prêtre royal au titre de « vicaire, vassal du dieu»).  Enfin, ces privilèges sont en réalité innombrables :  Toute la famille du patesi, épouse, enfants, ont chacun leur palais, leurs terres, et un personnel pléthorique : échansons, boulangers, pasteurs, fermiers, coiffeurs, musiciens, agents d'affaire,  scribe,  garde forestier, écuyers, bateliers, etc.  Ce qui est le plus probable, c'est que pour calmer la grogne populaire, le roi a voulu contenir les abus, tout particulièrement ceux des mažgim, les contrôleurs qui récoltaient les taxes, les dîmes de tout sorte,  mais aussi ceux des prêtres qui tiraient d'importants revenus de coûteux enterrements  ou de divorces : cette fois, c'était en direction d'une classe aisée que le roi faisait des gestes d'apaisement. Si dans le nord de la Mésopotamie (Sippar, Dilbat), le divorce [6]  était très inégalitaire, le contrat de mariage prévoyant souvent  (pour l'en dissuader totalement) une peine de mort pour la femme désirant se séparer de son mari  (contre une pénalité pour le mari) , alors qu'au sud, Raymond Westbrook, grand spécialiste de la question, évoque deux contrats de mariage établissant "une rigoureuse parité des pénalités réclamées au mari ou à la femme (Westbrook, 1988). Il est assez stupéfiant de penser qu'un droit civil  fondamental, établi à l'époque paléo-babylonienne (début du IIe millénaire avant notre ère), mais aussi plus tard à Athènes ou à Rome, par exemple, n'a été accordé en France  (officiellement du moins) qu'en... 1792 ! 

[6]   L'homme pouvait répudier sa femme, mais devait rembourser à son beau-père «le prix de la mariée», institution connue depuis les temps préhistoriques : voir Préhistoire. 

Alors, tous les rois sumériens iront, chacun à leur manière, de leurs petites ritournelles politiciennes (cf. Démare-Lafont, 2015) reprises inlassablement plus de 4000 ans après, nous le verrons, par nos propres dirigeants, contre ce qu’on a appelé « la fracture sociale ». Dès les débuts de l’histoire, les gouvernants parlent déjà ce que nous appelons « la langue de bois », rendue nécessaire par la tension, la contradiction permanente entre la volonté des plus faibles de soulager leurs peines et les appétits (au simple comme au figuré) incompatibles des plus riches. A tous ceux qui pourraient se demander pourquoi leur souverain, qui tient tout son pouvoir des dieux, ne leur apporte pas sa protection, lui  le pasteur du peuple, « la brique sacrée », le roi sumérien  Ur-Nammu soutient à son tour, vers – 2100, en préambule à son "code" de loi. : « Je n’ai pas livré l’orphelin à la merci du riche. Je n’ai pas livré la veuve à la merci du puissant. Je n’ai pas livré l’homme d’un sicle à la merci de l’homme d’une mine. Je n’ai pas livré l’homme d’un mouton à la merci de l’homme d’un bœuf. [7] » Et la fable du pauvre hère de Nippur [8] , Gimil Ninurta, a beau célébrer la magnanimité du roi, c’est après avoir évoqué le maire vénal de sa ville. Complètement démuni, notre héros avait eu l’idée d’échanger ses vêtements contre une chèvre, qu’il apporte en cadeau au maire dans l’espoir d’avoir une place à un festin collectif, pour boire une bonne bière et se faire des amis.

[7]   Département des antiquités orientales [AO] 5378, Law collections from Mesopotamia and Asia Minor.

[8]    Le pauvre hère de Nippur : Conte, fable babylonienne écrit dans la seconde moitié du IIe millénaire avant J-C.

 

En échange, le pauvre bougre recevra en tout et pour tout un os et un tendon de l’animal sacrifié  et sera  congédié sans ménagement. Sensiblement à la même époque,  le prêtre et devin de Sippar reçoit de son roi la moitié de sa part sur les offrandes au dieu Shamash : des pains, de la bière, des pâtisseries, des dattes, de la viande de bœuf, de mouton, du poisson, des légumes…  Si les pauvres n’étaient pas à la merci des riches, les souverains ne seraient pas obligés de procéder périodiquement, à des annulations de dettes insoutenables  (Kraus, 1984), pas moins d’une trentaine entre  2400 et 1400 (Hudson, 2004).  Comme en Egypte et ailleurs, bien des travailleurs perdant ainsi leur liberté pouvaient être réquisitionnés, forcés (prisonniers, forçats, criminels, etc.), voire déportés : A Mari, sous le règne de Zimri-lin (1774-1762), toute une population de villes benjaminites et Hourrites, hommes, femmes, enfants, sont déplacés et forcés de travailler, parfois ad vitam aeternam,  sous étroite surveillance dans des ateliers neparatu du palais (tissage, meunerie, etc) Comme dans tous les autres pays féodaux, les prolétaires, qu’ils soient paysans, pêcheurs, bateliers, chasseurs, artisans, ramasseurs de bois, etc, paient des taxes considérables au fisc royal en métaux précieux et, au moindre aléa climatique, au moindre revers de fortune, comme à toutes les époques encore une fois, le pauvre se retrouve sous la coupe d’un prêteur et c’est l’asservissement pour dette. S’ils ont de la chance, ils amortiront ces violences sociales comme au moyen-âge, en bénéficiant de la coopération, de l’entraide  familiale et corporative. Sinon, ils se vendront comme serfs, et même esclaves (papyrus Rylands 3-7), passeront des contrats d’asservissement auprès de voisins aisés, ou de dignitaires à la recherche de bonnes affaires. Ce phénomène récurrent des sociétés, nous l’avons évoqué, depuis des temps très anciens, ne cessera jamais. A Lagash (Sumer, la moderne Tello), des documents l’attestent dès 2400 avant notre ère (Toussaint, 2012), ainsi qu’en Canaan, aux VIIIe-VIIe siècles avant notre ère  (Ponet, 2012), ce dont témoigne l’Ancien Testament biblique (Livres du Lévitique 25 :10 ; Deutéronome  15 : 14 ; Exode 21 : 2).  Polanyi a donc de bonnes raisons de classer le royaume Hammourabi ou celui du Nouvel Empire en Egypte parmi les « despotismes centralisés de type bureaucratique.» (Polanyi, 1944). Le fameux "code" d’Hammourabi (vers - 1762) a beau prétendre « empêcher le puissant de ruiner le faible » ou encore « rendre heureuse la chair des gens », il entérine par la loi une société de classes inégalitaires, où le patricien (mār awīlim), le noble (awilu), l’homme ordinaire (muškēnum) ou l’esclave (wardum), n’ont pas les mêmes droits et sont soumis à une loi du talion aussi cruelle qu’inéquitable. Si l'esclave wardum ressemble plus à l'esclave-marchandise classique, le  l'esclave shirkû ou, pour la femme, shirkatu connaîtraient des situations différentes :  résidence et travail forcé suite à des délits, tributs de travail manuel, dettes impayées, etc. (Levi, 1973)

 

A noter, toutefois, que différents articles ont pour objet les conditions de travail et institue un salaire légal correspondant au travail accompli à la journée ou à l'année (Pippi, 1966), payable en nature ou en argent (articles 65 c, 114, 224, 274). Imaginer que de telles dispositions étaient appliquées à la lettre relèverait bien sûr de la naïveté.  Les grands fonctionnaires (intendant du palais, le maître du cellier, le chef des tisseuses, des cultures, etc.) ainsi que les scribes [9] gagnaient les salaires les plus élevés, sans compter ce que bon nombre, nous l'avons-vu, retiraient de leurs pratiques de corruption, qui tournaient pour la haute antiquité sumérienne (IVe-IIIe millénaire)  autour de 120 qa (ou sila, mesure d'orge d'environ 0.85 litre). Cependant, on trouvait parfois à cette hauteur de revenus des hommes qualifiés dans différents métiers, semble-t-il, et pas toujours des plus élevés socialement : charpentiers, corroyeurs,  et même parfois  des manouvriers ou des gardiens d'ânesses.  Beaucoup de salaires représentent plutôt la moitié (60 qa), comme les serviteurs hommes ou femmes, ou un peu plus (80 qa) et d'autres beaucoup moins, comme les femmes du harem (30 qa).  Les femmes, par ailleurs, recevaient un complément familial de 20 qa par enfant.

[9]    La profession de scribe était ouverte aux femmes, mais elles ne pouvaient exercer leurs compétences que dans un cadre domestique, auprès d'autres femmes. Les listes comptables de Mari ou de Sippar au début du IIe millénaire, ou plus tard celles de Ninive  au VIIe siècle avant notre ère, nous montrent des femmes au service d'autres femmes :  femme scribe donnée en dot à une princesse, femme scribe des cuisines, etc. Une autre catégorie de femmes scribes concerne le gâgum, « sorte de béguinage où les femmes  se vouent au dieu Šamaš.  Ces femmes sont riches et dotées de terres à gérer, doivent rédiger des contrats et soutenir des procès contre leurs familles parfois envahissantes.» Certaines ont rédigé des hymnes et des poèmes, et c'est ainsi qu'Enheduanna (Enhe-Duanna), fille de Sargon d'Akkad, qui unifia la Mésopotamie, rédigea en tant que grande prêtresse des hymnes à Inanna/Ishtar qui figurent parmi les premiers poèmes connus de l'humanité.    

 

On comprend ainsi que le salaire, le revenu octroyé en échange d'un travail fourni, souvent à la journée ou à l'année dans l'antiquité, est un principe économique très ancien. Quand bien même il évolue beaucoup dans sa forme, et nous connaissons surtout par la documentation officielle le travail fourni par un Etat très dirigiste, il a toujours représenté concrètement, pour beaucoup de travailleurs, qualifiés ou non, leur niveau de vie, à l'exception de tous ceux qui, par leur statut de pouvoir, pouvaient augmenter leurs revenus par prévarication, concussion, déprédation ou tout autre corruption.  De même, la propriété privée, dans son principe, est aussi une réalité très ancienne. Dès le IVe siècle au moins,  « Les contrats de vente et d'abandon qui nous sont parvenus jusqu'ici ont pour objet l'acquisition d'esclaves, de maisons, de champs, d'animaux domestiques et de métaux précieux... » dont le  prix principal est généralement «évalué et payé en argent ou en orge», à quoi s'ajoutent « les cadeaux faits par l'acheteur au vendeur et aux témoins, dons de vêtements, d'huile, de vin, de laine, de pains, de poissons; enfin le prix supplémentaire, probablement prix des constructions, distingué dans l'acte de vente de celui du terrain. » (De Genouillac,  1909)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Source des textes :  Henri de Genouillac  « Une cité du Bas-Euphrate au quatrième millénaire » Revue historique, 1909, Vol. CI, p. 1‑3

 

Comme en Egypte, les Grands s’attachent au luxe jusque dans l’au-delà, où de véritables trésors funéraires sont constitués, comme le cimetière dit "royal" d’Ur (2500-2300).  La grande proportion de biens entre les mains des nobles est justifiée idéologiquement par le rang qui leur ont été octroyés par les dieux et inversement, elle rend naturelle, normale, le fait qu’une grande partie du peuple ne possède que bien peu. L’union des nouveaux pouvoirs temporel et spirituel acquièrent une telle force matérielle et symbolique que le système social clanique et familial ne peut plus guère y résister (cf. Pollock, 1991). Dans la vie du commun, elle se traduit par une omniprésence, de la naissance à la mort, des rites, des fêtes, des représentations divines, de la médiation des prêtres, etc., autant de choses que nous retrouvons à des degrés divers dans toutes les sociétés du monde et pendant très longtemps.

Ces privilégiés, qui habitaient au milieu des gens ordinaires vont finir par s’en séparer et occuper des quartiers résidentiels huppés, aux habitations tripartites, comme en Egypte, dont le centre est la salle de réception où se réunit un conseil de notables, qui gère les affaires publiques, et autour, deux rangs de pièces utiles  plus vastes, mieux décorées, avec dédoublement d’entrées, pour les femmes et les serviteurs, qui marquent encore plus la distinction des sexes et des statuts sociaux (Forest, 1996, 2001), fondés essentiellement sur la naissance et la fortune.  En Egypte, les demeures des hauts fonctionnaires, comme à Telle-El-Amarna ou Kahoun, pouvaient atteindre des surfaces de… 2400 m2, pour abriter comme à Rome toute la gens, la maisonnée du maître. On pouvait y trouver un  jardin clos luxuriant (dattiers, sycomores, acacias, grenadiers, etc.), des communs avec greniers, ateliers divers (silos à grain, cellier, boulangerie, menuiserie, tissage, etc.), des appartements pour le personnel et la maison du maître avec harem, salle de réception, appartements privés, etc. (Garcin, Maury, Revault et al, 1982). Aujourd’hui, ces privilégiés habiteraient Neuilly ou le VIe arrondissement de Paris, achèteraient des meubles de grands designers et porteraient montre Cartier ou bijou en diamants Bugatti.

Les notables (wēdûtum), les gens de bonne extraction  (mārē damqūtim) représentent des groupes de plus en plus vastes et diminuent en nombre tout en voyant s’accroître leur prestige et leur pouvoir, où la multiplicité des chefferies finira par laisser place à des cités Etats (Bonneterre, 2002) et instaurer le pouvoir autoritaire des souverains  ensi ou  lugal. Les pyramides des Pharaons ou les colossales ziggourats de Mésopotamie nous parlent encore de cette démesure des puissants, de cet hubris qui devait impressionner les foules, à la manière de Versailles, du Taj-Mahal ou de Topkapi. Le luxe est, dès l’aube de l’histoire, l’objet d’une attention toute particulière des élites et le restera toujours. Par le commerce, les expéditions lointaines, les riches mésopotamiens importent des produits rares et exotiques (lapis-lazuli, cornaline, ivoire, etc.), développent l’artisanat spécialisé qui répond à  leurs désirs ostentatoires (Crawford, 1991 ; Joannes et al. 2001) que leurs ancêtres préhistoriques. En face des risques de vol, de pillage, de pertes de marchandises, sur terre ou en mer, on élabore différentes solutions juridiques de protection. Citons le contrat harranu, qui permet de rassembler des capitaux en mutualisant en quelque sorte les risques que ne pourrait supporter un seul marchand. Une autre solution est de s’associer avec d’autres marchands sur la base de la confiance et de la réputation, par des ententes répétées, dont le moindre accroc est transmis à l’ensemble des partenaires. L’ensemble de ce matériel très intéressant se trouve dans les Lettres de Nippur collectionnées par Steven William Cole (The Early Neo-Babylonian Governor’s Archive from Nippur, Oriental Institute Publications 114, Chicago, 1996, in Graslin, 2003).

 

Toute une organisation est alors, nécessaire pour surveiller, authentifier, comptabiliser : on invente le sceau cachet pour marquer les propriétés, les denrées stockées, mais aussi le sceau-cylindre, sorte de signature officielle ; on construit des temples, puis des palais, on invente des pratiques de comptabilité, dont est peut-être issue l’écriture cunéiforme, associée de manière étroite à la classe dirigeante (Forest, 1996). En effet, comme partout ailleurs dans le monde, lire et écrire ne sera souvent accessible, et pendant très longtemps,  qu’à une poignée de privilégiés, et, en Mésopotamie, plutôt en fonction de l’utilité sociale des tâches qui leur incombaient (Vermeulen, 2016). 

Mais la volonté des dieux ne légitime pas que la richesse. Elle facilite aussi que les conflits entre les Cités. Au nom de quoi ? Des « intérêts antagonistes », comme le prétend Bonneterre (op.cité), ou plus simplement parce que s’offrent aux nouveaux seigneurs de guerre de nouvelles perspectives bien alléchantes ? Il n’est que de penser aux prétextes insignifiants fournis parfois déclencher pour déterrer la hache de guerre (Glassner, 2002)  et aux bénéfices attendus de la victoire pour se faire une opinion : cadeaux forcés, alliances matrimoniales, ententes commerciales entre maisons royales, mais surtout imposition de tributs réguliers, comme celui que prélève plus tard le roi d'Assyrie Salmanazar III (858-824) après sa victoire en - 857 contre le roi Qalparunda du Pattina, l’équivalent de 600 kilos de laine pourpre-rouge, dont il exigera que le vaincu lui en verse 60 kilos tous les ans. 

À l'inverse, le niveau de vie d'une partie de la population (libre ou dépendante) est si faible, qu'elle assure à peine sa subsistance au moyen de rations (še-ba). Ce sont des paysans dotés de petits lopins de terre, ou des ouvriers et ouvrières spécialisées (potiers, forestiers, meuniers, etc.), qui reçoivent « le grain de subsistance » (še-šuku-ra), donné parfois en avance sur la future récolte, et qui constituent « des sortes de prêts de subsistance. » Chose notable, si les rations accordées aux enfants et aux hommes adultes correspondent aux rations caloriques nécessaires communément admises aujourd'hui [9], celles des femmes, qui devraient recevoir à ce titre 1/3 de moins seulement que les hommes,  se voient distribuer, pour la IIIe dynastie d'Ur, des rations diminuées d'au moins 50%, quand bien même certaines d'entre-elles font des travaux pénibles, comme les meunières, qui, pour moudre le grain, font un effort physique important (Michel, 2009).  Ceci n'est pas sans rappeler la théorie de domination qui suppose que les femmes ont longtemps reçu une part trop faible en protéines dans leur alimentation, ce qui a conduit à avoir une plus petite taille que les hommes. Cette théorie, battue en brèche par les scientifiques, n'empêche pas que cette discrimination ait réellement été expérimentée, et qu'elle a, forcément, eu un impact négatif, si ce n'est pas durablement au niveau de l'espèce, du moins sur le physique et l'intellect de toutes les générations de femmes concernées.  

[9]   Les critères de rationnement n'étaient presque jamais corrélés au statut social, mais on connaît des exceptions, comme la profession des scribes, qui bénéficiaient de trois à quatre fois, et plus, la ration moyenne (Waetzoldt 1987, 22).

 

               

                           BIBLIOGRAPHIE           [↩]

 

ALLEN James P., 2002, The Heqanakht Papyri, New York, Metropolitan Museum of Art.

ARIÈS Paul, 2016, Une histoire politique de l’alimentation. Du Paléolithique à nos jours.Max Milo Editions.

ASCHER-GREVE Julia Maria, 1997, The Essential Body : Mesopotamian Conceptions of the Gendered Body, Gender & History 9/3

BONNETERRE Daniel, 2002, L’État, le pouvoir, les prestations et leurs formes en Mésopotamie ancienne. Actes du Colloque assyriologique franco-tchèque. Paris, 7–8 novembre 2002

BONNETERRE Daniel, 2008, L’Individu, la Hiérarchie et l’État en Mésopotamie à l’époque de Hammourabi de Babylone (1792-1750 av. J.-C.), Université du Québec, Trois-Rivières.


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Image en en-tête  :   Cône du roi de Lagaš (Lagash) Urukagina, édictant des réformes contre les abus "des jours anciens", découvert à Tello (Girsu), 2350 avant notre ère, argile cuite, hauteur  27 cm, Ø 15 cm,  Musée du Louvre, Paris.

 

                                               [↩]

 

 

 « Bau se tient auprès, Babbar protège, Enlil est mon abri, Mon regard est tourné vers Bau,   Auprès de Nina il n'y a pas de danger. »

            « Babbar est mon père, Bau est ma mère, Nina est la                   mère de Lugalanda, Anu est mon frère, Enki est mon   compagnon.   Rejeton d'Enzu, auprès de Ningirsu est ma tête.»