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Libéralisme, Les origines du
capitalisme moderne
La France ( 2 )
La pensée sociale
des Lumières
[ 2/1 ]
Introduction
La tertulia de Diderot
["Le Cercle de Diderot"]
D'après Meissonier et Monziès
Revue espagnole
"La Ilustración Artística"
N° 328, 1888
gravure colorée
La lecture chez Diderot
Gravure de Louis Monziès
(1849-1930),
dessin d'Ernest Meissonier
(1815-1891)
"Vingt Peintres du XIXe Siècle
Chefs-d'Oeuvre
de l'École Française
Texte par Léon Roger-Milès
Paris, Imprimerie Georges Petit...
1911"
"
estampe de 1888
21.2 x 26.7 cm
Paris, BNF
département Estampes
et photographie,
AA-3 (MONZIES, Louis)
Le siècle des Lumières
La coterie d'Holbach
En route pour le bonheur
A l'instar des penseurs de l'élite anglaise de cette deuxième moitié du XVIIIe siècle, beaucoup d'intellectuels français se dressent contre l'oppression, l'arbitraire monarchique et leur opposent la liberté, la justice, et même l'égalité et le bonheur pour tous (en théorie, du moins), en même temps qu'ils se passionnent pour les sciences et les techniques. Le cercle de penseurs invités régulièrement chez Paul Thiry, baron d'Holbach (1723-1789), d'origine allemande et naturalisé français en 1748, était composé d'une trentaine de rédacteurs de l'Encyclopédie (cf. progrès, un peu plus bas), sur les 139 contributeurs connus, et ce petit groupe était "d'une importance cruciale, car ils constituaient la majorité de ceux qui ont écrit les articles dont le dessein était de réformer les pratiques de l'Eglise et de l'Etat" (Kafker et Le Ho, 1987). Ses membres "écrivirent bon nombre des articles les plus avancés dans le domaine de la religion et de la philosophie". Par ailleurs, ils représentent une partie non négligeable de cette "somme de connaissances" (op. cité) qu'est l'Encyclopédie, en particulier les arts mécaniques, les mathématiques, la physique ou la chimie. Le mouvement des Lumières était né :
"Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d'un autre [...] Sapere Aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières."
Emmanuel Kant, "Beantwortung der Frage : Was ist Aufklärung ? " ("Réponse à la question ; Qu'est-ce que les Lumières ?"), Berlin, 1784
Cependant, à y regarder de plus près, et sur différents sujets, il y a chez les acteurs de ce mouvement une telle hétérogénéité qu'on a bien tort, comme on le voit trop souvent, de couvrir d'un seul étendard tous ceux qui y ont participé :
"Il est pertinent de parler d’un « mouvement » des Lumières, un peu comme on parle, à propos de ce que d’aucuns préfèrent désigner, non sans un petit frisson, comme « les événements » de 1968, du « mouvement de mai ». Pas plus que ce dernier, le mouvement des Lumières n’a été le fait d’un groupe défini, d’un parti, ni la mise en œuvre d’une doctrine : plutôt un bouillonnement contestataire, un questionnement général, une effervescence, une explosion. Les convictions, les exigences et les refus qui l’ont caractérisé se sont accompagnés de multiples nuances et contradictions. On ne peut s’étonner de retrouver ces divergences dans les réactions du siècle de la Philosophie à la traite des Noirs et à l’esclavage colonial : c’est le contraire qui serait surprenant." (Ehrard, 2015)
De plus, on ne sera pas étonné d'apprendre que les "nuances" et les "contradictions" relevées dans les pensées des Lumières soient particulièrement vives à propos des conceptions sociales, tant les promoteurs du "progrès" sont, pour une grande part, issue des classes sociales privilégiées et continuent de véhiculer, nous allons bientôt le voir, des idées aristocratiques et inégalitaires sur les riches et les pauvres, sur le travail, sur le suffrage politique, sur l'éducation ou encore l'esclavage.
"progrès" : L'ouvrage emblématique de l'époque des Lumières, "L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une Société des gens de lettres" rédigée entre 1751 et 1772 sous la direction de Denis Diderot et, jusqu'en 1757, de Jean Le Rond d'Alembert, ne véhicule pas encore l'idée d'un constant progrès de la connaissance ou de l'humanité qui sera le fait du positivisme, à la fin du XIXe siècle, en particulier avec Auguste Comte, qui définit le progrès comme "développement continu, avec tendance vers un but" (Cours de philosophie positive, Leçons 46 à 51, 46e leçon, 103, Paris, Hermann, 2012). L'article du "PROGRES" dans ladite encyclopédie est très bref, et évoque un "mouvement en-avant" (du latin progressus : avancer) tel "le progrès du soleil dans l’écliptique" ou "le progrès du feu."
d'Alembert : Il a précédé Condorcet dans sa défense pour l'égalité des hommes et des femmes :
"L'esclavage & l'espèce d'avilissement où nous avons mis les femmes ; les entraves que nous donnons à leur esprit et à leur âme ; le jargon futile et humiliant pour elles et pour nous, auquel nous avons réduit notre commerce avec elles, comme si elles n'avoient pas une raison à cultiver, ou n'en étoient pas dignes ; enfin l'éducation funeste, je dirais presque meurtrière, que nous leur prescrivons, sans leur permettre d'en avoir d'autre ; éducation où elles apprennent presque uniquement à se contrefaire sans cesse, à n'avoir pas un sentiment qu'elles n'étouffent, une opinion qu'elles ne cachent, une pensée qu'elles ne déguisent. Nous traitons la nature en elle, comme nous la traitons dans nos jardins ; nous cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la plupart des nations ont agi comme nous à leur égard, c'est que par-tout les hommes ont été les plus forts, et que par-tout le plus fort est l'oppresseur & le tyran du plus foible. Je ne sçais si je me trompe ; mais il me semble que l'éloignement où nous tenons les femmes de tout ce qui peut les éclairer et leur élever l'ame, est bien capable, en mettant leur vanité à la gêne, de flatter leur amour-propre. On diroit que nous sentons leurs avantages, & que nous voulons les empêcher d'en profiter. Nous ne pouvons nous dissimuler que dans les ouvrages de goût & d'agrément, elles réussiroient mieux que nous, sur-tout dans ceux dont le sentiment & la tendresse doivent être l'ame.
A l'égard des ouvrages de génie & de sagacité, mille exemples nous prouvent que la foiblesse du corps n'y est pas un obstacle dans les hommes ; pourquoi donc une éducation plus solide & plus mâle ne mettroit-elle pas les femmes à portée d'y réussir ? Descartes les jugeoit plus propres que nous à la philosophie ; & une Princesse malheureuse a été son plus illustre disciple."
"Pensées" de M. D'Alembert, "Des femmes", Paris, 1774, p. 34-36 .
Tout comme leurs confrères britanniques, les réformateurs français se font les chantres des libertés individuelles et économiques, de l'égalité (politique et certainement pas économique), du bonheur de la société tout entière. Nous l'avons vu avec Boisguilbert, nous le verrons avec tous les philosophes libéraux, à commencer par ceux des Lumières.
Même si le bonheur commun n'est pas du tout la tasse de thé de Mr Voltaire, nous en verrons les raisons plus loin, son Mondain revendique le droit pour tous au bonheur :
La véritable égalité se définit comme le droit égal au bonheur.
Avoir les mêmes droits à la félicité,
C’est pour nous la parfaite et seule égalité
Voltaire, "Le Mondain", Poème de 1736
Montesquieu ambitionne même d'offrir à tous une égalité où le bonheur et les avantages seraient identiques pour tous :
"L'amour de la république, dans une démocratie, est celui de la démocratie ; l'amour de la démocratie est celui de l'égalité.
L'amour de la démocratie est encore l'amour de la frugalité. Chacun devant y avoir le même bonheur et les mêmes avantages, y doit goûter les mêmes plaisirs, et former les mêmes espérances ; chose qu'on ne peut attendre que de la frugalité générale."
Montesquieu, "De l’Esprit des loix", Genève, Barrillot, 1748, Livre V, chapitre III, "Ce que c'est que l'amour de la république dans la démocratie", dans "Œuvres de Monsieur de Montesquieu... Tome Premier... A Londres, Chez Nourse, M. DCC. LXXII" (1772), p. 50
Mais attention, le baron de la Brède n'est pas un démocrate pour autant, l'Esprit des Lois ne fait qu'exposer des tableaux politiques différents, à travers l'œil d'un observateur bourré d'autant de préjugés et de morale que tous les acteurs de la période qu'il étudie.
Dans ses Lettres persanes (1721, Cologne, chez Pierre Marteau : Amsterdam, Jacques Desbordes, cf. Stewart, 2013), Montesquieu dépeint les régimes oppressifs sous les traits d'une nation Troglodyte qui finit par périr "par leur méchanceté même, et furent les victimes de leurs propres injustices", à l'exception de deux familles qui représentent le gouvernement du bien : "Ils travailloient avec une sollicitude commune pour l'intérêt commun...Toute leur attention étoit d'élever leurs enfants à la vertu. Ils leur représentoient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur mettoient devant les yeux cet exemple si triste ; ils leur faisoient surtout sentir que l'intérêt des particuliers se trouve toujours dans l'intérêt commun ; que vouloir s'en séparer, c'est vouloir se perdre ; que la vertu n'est point une chose qui doive nous coûter ; qu'il ne faut point la regarder comme un exercice pénible ; et que la justice pour autrui est une charité pour nous."
Montesquieu, "Lettres Persanes", Lettre 12, dite Les Troglodytes, Paris, Baudouin Frères, 1828, p. 28
Cherchant des soutiens pour défendre son "Esprit des Lois" que l'Eglise met à l'Index en 1751, l'auteur confie au duc de Nivernais, dans une lettre du 26 janvier 1750, le but véritable de son travail : "l’amour pour le bien, pour la paix et pour le bonheur de tous les hommes." L'année de la mort de Montesquieu, l'hommage que lui rend Maupertuis vient en écho à ces paroles :
"Le genre humain n'est qu'une grande société dont l'état de perfection seroit, que chaque société particulière sacrifiât une partie de son bonheur pour le plus grand bonheur de la société entière. Si aucun homme n'a jamais eu un esprit assez vaste, ni une puissance assez grande pour former cette société universelle dans laquelle se trouveroit la plus grande somme de bonheur, le genre humain y tend cependant toujours : & les guerres & les traités ne sont que les moyens dont il se sert pour y parvenir."
Pierre Louis Moreau de Maupertuis, Éloge de Monsieur de Montesquieu, 1755, p . 28
Du côté de l'Encyclopédie, il règne l'unanimité sur ce but de bonheur commun auquel la société cherche à tendre :
"Tous les hommes se réunissent dans le désir d'être heureux. La nature nous a fait à tous une loi de notre propre bonheur. Tout ce qui n'est point bonheur nous est étranger."
Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, Volume II, 1752, article "BONHEUR" du théologien Jean Pestré, p. 322
"Si tout homme tend au bonheur, toute société se propose le même but ; et c'est pour être heureux que l'homme vit en société. Ainsi, la Société est un assemblage d'hommes, réunis pour leurs besoins, pour travailler de concert à leur conservation & à leur félicité commune."
Paul Henri Dietrich Holbach (baron d', 1723-1789), Systême social ou Principes naturels de la morale et de la politique, avec un examen de l'influence du gouvernement sur les mœurs, Londres, 1773, Tome II, Chapitre 1, p. 4
"Le pouvoir est le plus grand des biens lorsque celui qui en est le dépositaire a reçu de la nature & de l’éducation une ame assez grande, assez noble, assez forte pour étendre ses heureuses influences sur des nations entières, qu’il met par-là dans une légitime dépendance, & qu’il enchaîne par ses bienfaits : l’on n’acquiert le droit de commander aux hommes qu’en les rendant heureux."
Jean-Baptiste de Mirabaud (pseudonyme correspondant à un membre décédé de l'Académie des sciences, utilisé par l'auteur, le baron d'Holbach), "Système de la Nature ou Des Loix du Monde Physique & du Monde Moral" , Première partie, chapitre XVI, Londres, 1770, p. 340
Montesquieu, "De l'esprit des loix"
édition originale de 1748
"Jʼaurois voulu naître dans un pays où le Souverain & le Peuple ne pussent avoir quʼ un seul & même intérêt, afin que tous les mouvemens de la machine ne tendissent jamais quʼau bonheur commun ; ce qui ne pouvant se faire à moins que le Peuple & le souverain ne soient une même personne, il sʼensuit que jʼaurois voulu naître sous un Gouvernement Démocratique, sagement tempéré."
Jean-Jacques Rousseau, Dédicace du "Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes", 1754, dans "Collection complète des Œuvres de J-J Rousseau, Citoyen de Geneve", Genève (Société typographique puis : Barde et Manget), 1782-1789, Volume 1 (1782).
"Mieux l’État est constitué, plus les affaires publiques l'emportent sur les privées, dans l'esprit des citoyens. Il y a même beaucoup moins d'affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans les soins particuliers."
Jean-Jacques Rousseau, "Du Contrat social, ou Principes du droit politique, 1762, Livre III, ch. 15, p. 300
"C'est donc surtout de l'économie que dépend la prospérité de votre règne, le calme dans l'intérieur, la considération au dehors, le bonheur de la nation et le vôtre. (...) Elle n'oubliera pas, qu'en recevant la place de contrôleur général [des Finances, NDA], j'ai senti tout le prix de la confiance dont elle m'honore. J'ai senti qu'elle me confiait le bonheur de ses peuples, et, s'il m'est permis de le dire, le soin de faire aimer sa personne et son autorité ;"
Lettre d'Anne Robert Jacques Turgot, baron de l'Aulne, au roi Louis XVI, 24 août 1774.
Le siècle des Lumières
Le regard sur les pauvres
Mulets, travaillez sans répit !
Souvenons-nous de Petty, de Locke, de Bentham et de tous les autres qui défendaient haut et fort la liberté, le bonheur commun, et qui réservaient à la plus grande partie du peuple, pour laquelle ils éprouvent un mépris de classe, la place la plus misérable. Souvenons-nous aussi des attaques contre le système de charité, les Poor Laws, comme si, d'un coup, tous les pauvres pouvaient se convertir du jour au lendemain en travailleurs et rendus du même coup responsables de ne pas en trouver. C'est exactement la même chose de l'autre côté de la Manche :
"« Il n’y a rien qui entretienne plus la fainéantise que ces aumônes publiques, qui se font presque sans cause et sans aucune connaissance de nécessité » écrivait Colbert à l’Intendant de Rouen en lui conseillant de « réduire la mendicité aux pauvres malades et invalides qui ne peuvent travailler.»"
Céline Spector, Montesquieu et l’émergence de l’économie politique, Paris, Champion, 2006, p 367
Des philosophes, des économistes se convertissent aux nouvelles idées sur le travail et imaginent pouvoir balayer d'un revers de manche une idéologie de plusieurs siècles où la charité tenait lieu de béquille aux miséreux. Voilà donc, d'un seul coup, la classe des nantis imaginant ici et là ses solutions pour accroître la richesse de la nation par le travail des pauvres, du haut vers le bas, comme toujours, de manière autoritaire, supérieure et présomptueuse, toujours associées à une forme de cet antique mépris social et aristocratique envers les pauvres. Depuis le début du XVIIe siècle au moins, s'estompe progressivement chez les intellectuels la vision chrétienne du pauvre habité par l'image du Christ :
"Je pense qu'on ne peut dire pour excuse, sinon qu'il y en a de si malheureux qu'ils aimeroyent mieux se laisser mourir de faim que de mettre la main à l'oeuvre. Ventres paresseux, charges inutiles de la terre, hommes nez seulement au monde pour consommer sans fruict !... c'est proprement contre vous que l'authorité du magistrat se doit déployer I c'est contre vous qu'il doit armer sa juste severité ; pour vous sont les foüets et les carquans."
Antoine de Montchrestien, sieur de Vateville, "Traicté de l'oeconomie politique dédié au Roy et à la Reine Mère du Roy" [Traité de l'économie politique], Chez Jean Osmont, dans la Cour du Palais" 1615, p. 106 (réédition fidèle à l'original, introduction et annotations de Théophile Funck-Brentano, Paris, Plon Nourrit et Cie, 1889).
"Car comme l'état d'innocence ne pouvait admettre l'inégalité, l'état du péché ne peut souffrir d'égalité (…). La raison ne reconnaît pas seulement que cet assujettissement des hommes à d'autres est inévitable, mais aussi qu'il est nécessaire et utile"
Pierre Nicole, "De l’éducation d’un prince. Divisée en Trois Parties, dont la derniere contient divers Traitez utiles à tout le monde", Paris, 1670 (édition de 1677, p. 181)
"Tous les Politiques sont d’accord que, si les Peuples étoient trop à leur aise, il serait impossible de les contenir dans les Règles de leur devoir. (…) Il les faut comparer aux mulets, qui, étant accoutûmés à la tâche, se gâtent par un long repos plus que par le travail."
Armand du Plessis, cardinal de Richelieu, "Testament politique", 1688, p. 198
Cette inégalité justifie pour Jean Domat (1625 - 1696) une hiérarchie des conditions, des professions, et justifie rangs et privilèges, selon l'utilité sociale qu'on leur prête ("Les loix civiles dans leur ordre naturel", Paris, Chez Jean Baptiste Coignard, 1689). Ainsi, il y a "des qualités qui déterminent chaque personne à un certain genre de vie & d'occupation, qui le met au-dessus ou au-dessous des autres dans l'ordre de la société, selon les differences de ces qualités, depuis les premières de Prince, Duc & Pair, Comte, Marquis, Officiers de la couronne, & autres, jusqu'aux moindres d'Artisans, Laboureurs, & autres des derniers du peuple."
J. Domat, Le Droit public (1689-1697), Livre premier, Titre IX, Des divers ordres de personnes qui composent un Etat, Section I, Des diverses natures de Conditions & de Professions, & des caracteres propres à chacune, dans "Les Loix Civiles dans leur ordre naturel ; Le Droit Public, et Legum Delectus", tome second, Paris chez Savoye, 1756, p. 65.
Et, dans tous les cas, "c’est par la situation de chacun dans le corps de la société, que Dieu, de qui il doit tenir sa place, lui prescrit, en l’y appellant, toutes ses fonctions & tous ses devoirs."
(opus cité, Livre Premier, Du Gouvernement & de la Police générale, p. 1)
Ce n'est sûrement pas par hasard si la philologue et érudite Anne Dacier traduit en 1684, pour la première fois en français, le Ploutos (Plutos, Plutus, en grec : richesse, entendu péjorativement : le fric) comédie d'Aristophane, qui nous rappelle la lointaine filiation de tous les dominants de la Terre. Ici, c'est la Pauvreté qui parle :
"Je suppose avec vous que Plutus puisse voir,
Et qu'à pleins seaux partout l'argent vienne à pleuvoir :
Qu'allez-vous devenir ? les arts, les métiers tombent,
Il n'en reste pas un, il faut que tous succombent ;
Où trouver forgerons, armateurs, cordonniers,
Charrons, potiers, tailleurs, blanchisseurs et peaussiers ?
Qui guidera le soc dans le sein de la terre ?
Au moment des moissons, qui viendra vous les faire,
Si l'on vit sans bouger et sans prendre ces soins?"
Aristophane, "Plutus ou la richesse", traduction Eugène Fallex, Paris, Furne et Perrotin, 1849, p. 48-49
Ploutos se vante d'apporter l'abondance à tous, mais la Pauvreté soutient que c'est une grosse erreur, car devenus paresseux, rassasiés, les hommes n'ont plus faim et n'ont plus ni désir ni volonté de travailler :
" Adieu lits et tapis ! Qui prendra la navette.
Du jour où l'on verra l'or abonder pour tous ?
Qui donnera la myrrhe en flots brillants et doux,
Et l'ambre, ces parfums des jeunes hyménées ?
Et les manteaux brodés, et les robes ornées ?
Si les trésors partout sont ainsi répandus,
Adieu tant d'ornements, car on n'en fera plus.
Je les donnais jadis : maîtresse impitoyable,
J'étais là, tourmentant l'artisan misérable,
Je le chassais du lit, l'excitais, et sa main
Travaillait jour et nuit pour un morceau de pain.
Grâce à moi..."
Aristophane, Plutus..., op. cité, Scène VI, p. 50
D'ailleurs, si on en croit le Tchèque Tomáš Sedláček (L’Économie du bien et du mal, Eyrolles, 2013), Aristophane avait déjà un aperçu de "la main invisible" :
"Selon une légende des temps anciens
Nos sottes douleurs et notre vain amour-propre
Sont récupérés au service du bien public".
Aristophane, L'Assemblée des Femmes
"Qu’une police éclairée assigne les travaux de chaque sexe et même de chaque âge, et il y en aura pour tous. Nous avons sous nos yeux l’exemple de cette sage distribution. Un particulier sans autorité, par son infatigable vigilance, sait occuper avec succès et à tous les moments les pauvres que la Providence a confiés à ses soins : homme charitable, il donne l’aumône ; homme d’État, il donne à travailler."
Jean-François Melon, Essai politique sur le commerce, 1734, chapitre VIII, "De l’industrie", p. 98-99 (édition de 1736).
"Il en est des Pauvres dans un Etat à peu près comme des ombres dans un tableau, ils font un contraste nécessaire dont l'humanité gémit quelquefois, mais qui honore les vues de la Providence."
Philippe Hecquet, La Médecine, la Chirurgie et la Pharmacie des pauvres, 3 Tomes, préface du tome premier, 1740.
Les penseurs de l'Encyclopédie ne sont pas plus éclairés que les autres sur différents sujets, et un des plus dynamiques d'entre eux, le baron d'Holbach, partage sur les pauvres à peu près tous les poncifs et les préjugés de l'époque : C'est une classe vouée par nécessité au travail, au strict nécessaire pour assurer sa subsistance, incompatible avec l'oisiveté, à une pauvreté souvent plus enviable que l'opulence, à la stupidité, etc. :
"Le pauvre est forcé de désirer & de travailler pour obtenir ce qu’il sçait nécessaire à la conservation de son être ; se nourrir, se vêtir, se loger, se propager sont les premiers besoins que la nature lui donne ; les a-t-il satisfaits ? Bientôt il est forcé de se créer des besoins tout nouveaux, ou plutôt son imagination ne sait que raffiner sur les premiers ; elle cherche à les diversifier, elle veut les rendre plus piquants ; quand une fois, parvenu à l’opulence, il a parcouru tout le cercle des besoins & de leurs combinaisons, il tombe dans le dégoût. Dispensé de travail, son corps amasse des humeurs ; dépourvu de desirs, son cœur tombe en langueur ; privé d’activité ; il est forcé de faire part de ses richesses à des êtres plus actifs, plus laborieux que lui ; ceux-ci, pour leur propre intérêt, se chargent du soin de travailler pour lui, de lui procurer ses besoins, de le tirer de sa langueur, de contenter ses fantaisies. C’est ainsi que les riches & les grands excitent l’énergie, l’activité, l’industrie de l’indigent ; celui-ci travaille à son propre bien être en travaillant pour les autres ; c’est ainsi que le désir d’améliorer son sort rend l’homme nécessaire à l’homme."
Mirabaud/Holbach, "Système de la Nature...", op. cité, I, XV, p. 330-331
"Ne croyons point que le pauvre lui-même soit exclu du bonheur. La médiocrité, l’indigence lui procurent souvent des avantages que l’opulence & la grandeur sont forcées de reconnoître & d’envier. L’ame du pauvre toujours en action ne cesse de former des désirs, tandis que le riche & le puissant sont souvent dans le triste embarras de ne sçavoir que souhaiter ou de désirer des objets impossibles à se procurer. Son corps habitué au travail connoît les douceurs du repos ; ce repos est la plus rude des fatigues pour celui qui s’ennuie de son oisiveté. L’exercice & la frugalité procurent à l’un de la vigueur & de la santé ; l’intempérance & l’inertie des autres ne leur donne que des dégoûts & des infirmités. L’indigence tend tous les ressorts de l’ame, elle est mère de l’industrie ; c’est de son sein que l’on voit sortir le génie, les talents, le mérite auxquels l’opulence & la grandeur sont forcées de rendre hommage. Enfin les coups du sort trouvent dans le pauvre un roseau flexible qui cede sans se briser."
op. cité, I, XVI, p. 349
"Une société jouit de tout le bonheur dont elle est susceptible dès que le plus grand nombre de ses membres sont nourris, vêtus, logés, en un mot peuvent, sans un travail excessif, se procurer les besoins que la nature leur a rendus nécessaires."
"Par une suite des folies humaines, des nations entieres sont forcées de travailler, de suer, d’arroser la terre de larmes, pour entretenir le luxe, les fantaisies, la corruption d’un petit nombre d’insensés, de quelques hommes inutiles, dont le bonheur est devenu impossible, parce que leur imagination égarée ne connaît plus de bornes. C'est ainsi que les erreurs religieuses & politiques ont changé l'univers en une vallée de larmes"
op. cité, p. 352
"Ce n’est que dans les sociétés civilisées, où le loisir & l’aisance procurent la faculté de rêver & de raisonner, que des penseurs oisifs méditent, disputent, font de la métaphysique : la faculté de penser est presque nulle dans les Sauvages occupés de la chasse, de la pêche & du soin de se procurer une subsistance incertaine par beaucoup de travaux. L’homme du peuple parmi nous n’a point des idées plus relevées de la Divinité, et ne l’analyse pas plus que le Sauvage."
op. cité, Deuxième partie, chapitre IV, p. 92
"L'éducation devroit apprendre aux princes à régner, aux Grands à se distinguer par leur mérite & leurs vertus, aux Riches à faire un non usage de leurs richesses, au Pauvre à subsister par une honnête industrie."
Holbach, "Système social ou Principes naturels de la morale et de la politique. Avec un examen de l'influence du gouvernement sur les Mœurs, tome troisième, chapitre IX, De l'éducation, Londres, 1773, p. 117
On voit clairement ici, qu'Holbach promeut une éducation bien spécifique aux différentes classes sociales. C'est la vision des hommes de l'Encyclopédie dans leur ensemble, et le projet de loi de Condorcet, nous le verrons, ira dans ce sens.
"Il est évident qu’il n’y a aucun ordre de citoyens dans un état, pour lesquels il n’y eût une sorte d’éducation qui leur serait propre ; éducation pour les enfants des souverains, éducation pour les enfants des grands, pour ceux des magistrats, etc. éducation pour les enfants de la campagne, où, comme il y a des écoles pour apprendre les vérités de la religion, il devrait y en avoir aussi dans lesquels on leur montrât les exercices, les pratiques, les devoirs & les vertus de leur état, afin qu’ils agissent avec plus de connaissance. Si chaque sorte d’éducation était donnée avec lumière et avec persévérance, la patrie se trouverait bien constituée, bien gouvernée, et à l’abri des insultes de ses voisins.
L’éducation est le plus grand bien que les peres puissent laisser à leurs enfans. Il ne se trouve que trop souvent des peres qui ne connoissant point leurs véritables intérêts, etc. etc."
Encyclopédie Diderot et d'Alembert, op. cité, Vol V, 1755, article ÉDUCATION de M. Du Marsais, p. 397
"Il regne plus d'égalité dans les Républiques que dans les Monarchies ; l'homme libre, protégé par la loi, a moins besoin de protecteurs ; plus heureux réellement, il a moins de raisons pour affecter les dehors du bonheur. D'un autre côté, il sçait que l'inégalité des richesses ne peut donner à personne le droit de l'opprimer ; ainsi le pauvre est plus content de son sort dans une République ou dans un Etat libre, que dans un pays où tout homme riche & puissant peut l'outrager impunément."
Holbach, "Système social...", op. cité, chapitre VI, Du luxe, p . 66
"D'où l'on voit que l'oisiveté devient fatale aux mœurs. Le pauvre ne désire les richesses que pour avoir l'avantage de vivre dans l'oisiveté ; & cette oisiveté est pour l'homme un poids qu'il ne peut supporter."
op. cité, p. 67.
Le Café Procope
au dix-huitième siècle
Dessin d'Emile Kretz
dessinateur et lithographe français
du XIXe siècle
Gravure sur bois de
Jean-François Badoureau
(1788-1881)
"L'Année illustrée : journal des expositions et des découvertes",
numéro de septembre 1868
Paris, Musée Carnavalet
G.33128
Etablissement de la nouvelle
Philosophie. Notre Berceau
fut un Caffé.
aquatinte coloriée
14.4 x 9.5 cm
Paris, BNF
département Estampes
et photographie,
RESERVE QB-370 (24)-FT 4
[De Vinck, 4152]
BIBLIOGRAPHIE
EHRARD Jean, 2015, "Lumières et esclavage, Bernard Gainot, Marcel Dorigny, Jean Ehrard, Alyssa Goldstein Sepinwall", article de la revue Annales historiques de la Révolution française, 2015/2 (n° 380).
KAFKER Frank Arthur et LE HO Alain, 1987, "L'Encyclopédie et le cercle du baron d'Holbach", article de la revue Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, n° 3, pp. 118-124.
https://www.persee.fr/doc/rde_0769-0886_1987_num_3_1_927
LECOMTE Denis, 1983, "Marx et le baron d'Holbach | Aux sources de Marx : le matérialisme athée holbachique", Collection Philosophie d'aujourd'hui, Presses Universitaires de France, chapitre 1, pp. 25-45.
MERCKER Hans, 2020, "Vom Krummstab zur Cocarde | Anmerkungen zu Leben und Werk des Enzyklopädisten Paul Thiry Baron von Holbach", dans "Glaubenswege. Aufgeklärt – kritisch – zeitgemäß. Festschrift für Wolfgang Pauly", dirigé par Von Elżbieta Adamiak, Bettina Reichmann et Judith Distelrath, Darmstadt, WBG Academic.
NAVILLE Pierre, 1967, "D'Holbach et la philosophie scientifique au XVIIIe siècle", Bibliothèque des Idées, Edition Gallimard.
SANDRIER Alain, 2014, "Notice contributeur de d'Holbach", Édition numérique collaborative et critique de l’Encyclopédie, publiée le 5 avr. 2014.



