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  Libéralisme, Les origines                     du
     capitalisme moderne 


             La France  ( 2 )

La pensée sociale
     des Lumières

 [ 2/1 ] Les Encyclopédistes :          Pour le bonheur commun ?

 

         La tertulia de Diderot 

         ["Le Cercle de Diderot"]   

    D'après  Meissonier et Monziès

                   Revue espagnole 

          "La Ilustración Artística"

                        N° 328,  1888

                 gravure colorée

  

 

 

 

          La lecture chez Diderot

          Gravure de Louis Monziès

                          (1849-1930),

       dessin d'Ernest Meissonier 

                          (1815-1891)

           "Vingt Peintres du XIXe Siècle

                        Chefs-d'Oeuvre

                   de l'École Française

              Texte par Léon Roger-Milès

      Paris, Imprimerie Georges Petit...

                                    1911"

"

                   estampe de 1888

             21.2  x 26.7 cm 

               

             Paris,  BNF

        département Estampes

             et photographie,

        AA-3 (MONZIES, Louis)

                

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En route vers le bonheur !

La coterie du baron d'Holbach (1)

John Wilkes et les Lumières

Jean-Baptiste-Antoine Suard

Marquis de Chastellux

F. Melchior Grimm

Jacques-André Naigeon

La coterie du baron d'Holbach (2)

Mulets, travaillez sans répit ! 

en route

Le siècle des Lumières 
                                          
       En route vers le bonheur !

Dans l’Émile, Jean-Jacques Rousseau pose la question suivante avec une naïveté calculée : « Tout homme veut être heureux ; mais, pour parvenir à l’être, il faudrait commencer par savoir ce que c’est que le bonheur »¹. L’invocation du bonheur comme principe ne coûte pas cher aux commettants ; elle ne réclame d'eux que l'effort de songer à contenter leurs sujets, que cela consiste à faire la guerre ou à entretenir une caste coûteuse qui travaille, disait-on alors, à faire le bonheur public. Le bonheur n’est-il pas un sentiment, plutôt qu’une condition matérielle froidement mesurable ? Il bénéficie également de l’effet Barnum². Ce biais cognitif enjoint les individus à considérer une description générique et abstraite comme s’appliquant spécifiquement à eux-mêmes ou à leurs propres conceptions. Tout comme une prédiction dans un horoscope, l’idée de bonheur invoquée par les responsables politiques semble presque toujours embrasser la nôtre, mais rien ne dit qu’elle soit vraie ; c’est même en général le contraire. Lorsque Saint-Just s’écrie le 3 mars 1794 à la Convention nationale que « le bonheur est une idée neuve en Europe », ce n’est d’ailleurs pas l’idée du bonheur dont il est question, mais, le discours entier en atteste, le bonheur tel que les députés Montagnards l’entendaient alors, suivant ce vers du Brutus de Voltaire, acclamé lors de sa représentation pendant la Révolution : « Libre encore, et sans roi »³. Faire connaître le bonheur à l’Europe, c’était la libérer des monarchies.   ” (Dauphin, 2025)

 

¹ Jean-Jacques Rousseau,  "Émile ou de l'Éducation", dans Collection complète des Œuvres de J-J Rousseau, Citoyen de Geneve", Genève [Société typographique] : [puis : Barde et Manget], 1782-1789, Volume 4, Livre troisième, p. 292

²  "Philip A. Marks & William Seeman, “On the Barnum Effect”, The Psychological Record, Granville, Ohio, vol. 12, n° 2, 1962, p. 203-208."  (Note de l'auteur)

³  "Voltaire, Brutus [1730], dans Œuvres complètes, Paris, Garnier, 1877, t. 2, p. 370." (op. cité)


    A l'instar des penseurs de l'élite anglaise de cette deuxième moitié du XVIIIe siècle, beaucoup d'intellectuels français se dressent contre l'oppression, l'arbitraire monarchique et leur opposent la liberté, la justice, et même l'égalité et le bonheur pour tous (en théorie, du moins), en même temps qu'ils se passionnent pour les sciences et les techniques. Le cercle de penseurs invités régulièrement chez Paul Thiry, baron d'Holbach (1723-1789), d'origine allemande et naturalisé français en 1748, était composé d'une trentaine de rédacteurs de l'Encyclopédie (cf. progrès, un peu plus bas), sur les 139 contributeurs connus, et ce petit groupe était "d'une importance cruciale, car ils constituaient la majorité de ceux qui ont écrit les articles dont le dessein était de réformer les pratiques de l'Eglise et de l'Etat"  (Kafker et Le Ho, 1987). Ses membres "écrivirent bon nombre des articles les plus avancés dans le domaine de la religion et de la philosophie". Par ailleurs, ils représentent une partie non négligeable de cette "somme de connaissances" (op. cité) qu'est l'Encyclopédie, en particulier les arts mécaniques, les mathématiques, la physique ou la chimie.  Le mouvement des Lumières était né  :  

"Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d'un autre [...] Sapere Aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières."


Emmanuel Kant, "Beantwortung der Frage : Was ist Aufklärung ? " ("Réponse à la question ; Qu'est-ce que les Lumières ?"),  Berlin, 1784

 

Cependant, à y regarder de plus près, et sur différents sujets, il y a chez les acteurs de ce mouvement une telle hétérogénéité qu'on a bien tort, comme on le voit trop souvent, de couvrir d'un seul étendard tous ceux qui y ont participé : 

 

"Il est pertinent de parler d’un « mouvement » des Lumières, un peu comme on parle, à propos de ce que d’aucuns préfèrent désigner, non sans un petit frisson, comme « les événements » de 1968, du « mouvement de mai ». Pas plus que ce dernier, le mouvement des Lumières n’a été le fait d’un groupe défini, d’un parti, ni la mise en œuvre d’une doctrine : plutôt un bouillonnement contestataire, un questionnement général, une effervescence, une explosion. Les convictions, les exigences et les refus qui l’ont caractérisé se sont accompagnés de multiples nuances et contradictions. On ne peut s’étonner de retrouver ces divergences dans les réactions du siècle de la Philosophie à la traite des Noirs et à l’esclavage colonial : c’est le contraire qui serait surprenant."  (Ehrard, 2015)

De plus, on ne sera pas étonné d'apprendre que les "nuances" et les "contradictions" relevées dans les pensées des Lumières soient particulièrement vives à propos des conceptions sociales, tant les promoteurs du "progrès" sont, pour une grande part, issue des classes sociales privilégiées et continuent de véhiculer plus ou moins, nous allons bientôt le voir, des idées aristocratiques et inégalitaires sur les riches et les pauvres, sur le travail, sur le suffrage politique, sur l'éducation ou encore l'esclavage. 

   "progrès"  :  L'ouvrage emblématique de l'époque des Lumières, "L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une Société des gens de lettres" rédigée entre 1751 et 1772 sous la direction de  Denis Diderot et, jusqu'en 1757, de Jean Le Rond d'Alembert, ne véhicule pas encore l'idée d'un constant progrès de la connaissance ou de l'humanité qui sera le fait du positivisme, à la fin du XIXe siècle, en particulier avec Auguste Comte, qui définit le progrès comme "développement continu, avec tendance vers un but" (Cours de philosophie positive, Leçons 46 à 51, 46e leçon, 103,  Paris, Hermann, 2012).  L'article du "PROGRES" dans ladite encyclopédie est très bref, et évoque un "mouvement en-avant" (du latin progressus : avancer) tel "le progrès du soleil dans l’écliptique" ou "le progrès du feu." 

  d'Alembert  :  Il a précédé Condorcet dans sa défense pour l'égalité des hommes et des femmes : 

"L'esclavage & l'espèce d'avilissement où nous avons mis les femmes ; les entraves que nous donnons à leur esprit et à leur âme ; le jargon futile et humiliant pour elles et pour nous, auquel nous avons réduit notre commerce avec elles, comme si elles n'avoient pas une raison à cultiver, ou n'en étoient pas dignes ; enfin l'éducation funeste, je dirais presque meurtrière, que nous leur prescrivons, sans leur permettre d'en avoir d'autre ; éducation où elles apprennent presque uniquement à se contrefaire sans cesse, à n'avoir pas un sentiment qu'elles n'étouffent, une opinion qu'elles ne cachent, une pensée qu'elles ne déguisent. Nous traitons la nature en elle, comme nous la traitons dans nos jardins ; nous cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la plupart des nations ont agi comme nous à leur égard, c'est que par-tout les hommes ont été les plus forts, et que par-tout le plus fort est l'oppresseur & le tyran du plus foible. Je ne sçais si je me trompe ; mais il me semble que l'éloignement où nous tenons les femmes de tout ce qui peut les éclairer et leur élever l'ame, est bien capable, en mettant leur vanité à la gêne, de flatter leur amour-propre. On diroit que nous sentons leurs avantages, & que nous voulons les empêcher d'en profiter. Nous ne pouvons nous dissimuler que dans les ouvrages de goût & d'agrément, elles réussiroient mieux que nous, sur-tout dans ceux dont le sentiment & la tendresse doivent être l'ame. 

   A l'égard des ouvrages de génie & de sagacité, mille exemples nous prouvent que la foiblesse du corps n'y est pas un obstacle dans les hommes ; pourquoi donc une éducation plus solide & plus mâle ne mettroit-elle pas les femmes à portée d'y réussir ?  Descartes les jugeoit plus propres que nous à la philosophie ; & une Princesse malheureuse a été son plus illustre disciple."

 

"Pensées" de M. D'Alembert, "Des femmes",  Paris, 1774,    p. 34-36  .

Tout comme leurs confrères britanniques, les réformateurs français se font les chantres  des libertés individuelles et économiques, de l'égalité, du bonheur commun de la société tout entière.  

 

Pierre Le Pesant de Boisguilbert, qui passe pour le fondateur du libéralisme français développe un projet de liberté économique qui apportera "la félicité publique", "une masse générale d'opulence, où chacun puisera à proportion de son travail ou de son domaine. (Dissertations sur la nature des richesses... cf.    Naissance du libéralisme, France 1  ).

Même si le bonheur commun n'est pas du tout la tasse de thé de Mr Voltaire, nous en verrons les raisons plus loin, son Mondain revendique le droit pour tous au bonheur : 

La véritable égalité se définit comme le droit égal au bonheur.

Avoir les mêmes droits à la félicité,

C’est pour nous la parfaite et seule égalité

Voltaire, "Le Mondain", Poème de 1736

"L'amour de la république, dans une démocratie, est celui de la démocratie ;  l'amour de la démocratie est celui de l'égalité.

   L'amour de la démocratie est encore l'amour de la frugalité. Chacun devant y avoir le même bonheur et les mêmes avantages, y doit goûter les mêmes plaisirs, et former les mêmes espérances ; chose qu'on ne peut attendre que de la frugalité générale."

 

Montesquieu, "De l’Esprit des loix", Genève, Barrillot, 1748,  Livre V, chapitre III, "Ce que c'est que l'amour de la république dans la démocratie",  dans  "Œuvres de Monsieur de Montesquieu... Tome Premier... A Londres, Chez Nourse, M.  DCC.  LXXII" (1772),    p. 50

 Mais attention, le baron de la Brède n'est pas un démocrate pour autant,  l'Esprit des Lois ne fait qu'exposer des tableaux politiques différents, à travers l'œil d'un observateur bourré d'autant de préjugés et de morale que tous les acteurs de la période qu'il étudie. 

Dans ses Lettres persanes (1721, Cologne, chez Pierre Marteau : Amsterdam, Jacques Desbordes, cf. Stewart, 2013), Montesquieu dépeint les régimes oppressifs sous les traits d'une nation Troglodyte qui finit par périr "par leur méchanceté même, et furent les victimes de leurs propres injustices", à l'exception de deux familles qui représentent le gouvernement du bien : "Ils travailloient avec une sollicitude commune pour l'intérêt commun...Toute leur attention étoit d'élever leurs enfants à la vertu. Ils leur représentoient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur mettoient devant les yeux cet exemple si triste ; ils leur faisoient surtout sentir que l'intérêt des particuliers se trouve toujours dans l'intérêt commun ; que vouloir s'en séparer, c'est vouloir se perdre ; que la vertu n'est point une chose qui doive nous coûter ; qu'il ne faut point la regarder comme un exercice pénible ; et que la justice pour autrui est une charité pour nous.

Montesquieu, "Lettres Persanes", Lettre 12, dite Les Troglodytes,  Paris, Baudouin Frères, 1828, p. 28

Cherchant des soutiens pour défendre son "Esprit des Lois" que l'Eglise met à l'Index  en 1751, l'auteur confie au duc de Nivernais, dans une lettre du 26 janvier 1750, le but véritable de son travail :  "l’amour pour le bien, pour la paix et pour le bonheur de tous les hommes." L'année de la mort de Montesquieu, l'hommage que lui rend Maupertuis vient en écho à ces paroles :

"Le genre humain n'est qu'une grande société dont l'état de perfection seroit, que chaque société particulière sacrifiât une partie de son bonheur pour le plus grand bonheur de la société entière. Si aucun homme n'a jamais eu un esprit assez vaste, ni une puissance assez grande pour former cette société universelle dans laquelle se trouveroit la plus grande somme de bonheur, le genre humain y tend cependant toujours : & les guerres & les traités ne sont que les moyens dont il se sert pour y parvenir.

Pierre Louis Moreau de Maupertuis, Éloge de Monsieur de Montesquieu, 1755,     p . 28  


Du côté de l'Encyclopédie, il règne l'unanimité sur ce but de bonheur commun auquel  la société cherche à tendre : 

"Tous les hommes se réunissent dans le désir d'être heureux. La nature nous a fait à tous une loi de notre propre bonheur. Tout ce qui n'est point bonheur nous est étranger."

 

Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, Volume II, 1752,  article "BONHEUR" du théologien Jean Pestré,   p. 322  

"Si tout homme tend au bonheur, toute société se propose le même but ; et c'est pour être heureux que l'homme vit en société. Ainsi, la Société est un assemblage d'hommes, réunis pour leurs besoins, pour travailler de concert à leur conservation & à leur félicité commune."

Paul Henri Dietrich Holbach  (baron d', 1723-1789), Systême social ou Principes naturels de la morale et de la politique, avec un examen de l'influence du gouvernement sur les mœurs, Londres, 1773, Tome II, Chapitre 1,     p. 4   

"Le pouvoir est le plus grand des biens lorsque celui qui en est le dépositaire a reçu de la nature & de l’éducation une ame assez grande, assez noble, assez forte pour étendre ses heureuses influences sur des nations entières, qu’il met par-là dans une légitime dépendance, & qu’il enchaîne par ses bienfaits : l’on n’acquiert le droit de commander aux hommes qu’en les rendant heureux."

Jean-Baptiste de Mirabaud (pseudonyme correspondant à un membre décédé de l'Académie des sciences, utilisé par l'auteur, le baron d'Holbach), "Système de la Nature ou Des Loix du Monde Physique & du Monde Moral" , Première partie, chapitre  XVI, Londres, 1770,    p. 340   

   

 

     Montesquieu, "De l'esprit des loix"

               édition originale de 1748

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"Jʼaurois voulu naître dans un pays où le Souverain & le Peuple ne pussent avoir quʼun seul & même intérêt, afin que tous les mouvemens de la machine ne tendissent jamais quʼau bonheur commun ; ce qui ne pouvant se faire à moins que le Peuple & le souverain ne soient une même personne, il sʼensuit que jʼaurois voulu naître sous un Gouvernement Démocratique, sagement tempéré."

Jean-Jacques Rousseau, Dédicace du "Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes", 1754, dans  "Collection complète des Œuvres de J-J Rousseau, Citoyen de Geneve", Genève (Société typographique puis : Barde et Manget), 1782-1789, Volume 1 (1782). 

"Mieux l’État est constitué, plus les affaires publiques l'emportent sur les privées, dans l'esprit des citoyens. Il y a même beaucoup moins d'affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans les soins particuliers."

Jean-Jacques Rousseau,  "Du Contrat social, ou Principes du droit politique, 1762,  Livre III, ch. 15,    p. 300  

"C'est donc surtout de l'économie que dépend la prospérité de votre règne, le calme dans l'intérieur, la considération au dehors, le bonheur de la nation et le vôtre. (...) Elle n'oubliera pas, qu'en recevant la place de contrôleur général [des Finances, NDA], j'ai senti tout le prix de la confiance dont elle m'honore. J'ai senti qu'elle me confiait le bonheur de ses peuples, et, s'il m'est permis de le dire, le soin de faire aimer sa personne et son autorité ;"

Lettre d'Anne Robert Jacques Turgot, baron de l'Aulne, au roi Louis XVI, 24 août 1774.

coterie 1

Le siècle des Lumières 
                                          
       La coterie du baron d'Holbach (1)

 

Paul Heinrich Dietrich, francisé plus tard sous le nom de Paul-Henri Thiry (Thierry, Thyry, Tiry [cf. Lecompte, 1983] 1723- 1789) naît à Edesheim, au nord de Landau, dans la principauté épiscopale de Spire, dans le Haut-Palatinat allemand. Son nom lui vient de son père dont on ne connaît rien, si ce n'est qu'il "est désigné tantôt comme civis et tantôt comme nobilis imperii." (Naville, 1967), ou encore "qu’il abandonna l’éducation de son fils à son beau-frère", Franz (François, Franciscus) Adam Holbach, le frère de sa mère, Jacobæa Holbach, dont la famille était mieux pourvue que les Thiry. Le père de Jacobea et de Franz, Johannes Jacobus Holbach, occupait un poste de collecteur de taxes épiscopales, prélevant des droits de douanes pour le compte de l'évêque de Spire. Il y a donc fort à parier que son réseau social a profité à son aîné, Franz, qui vint à Paris opéra des placements spéculatifs "et bâtit sa richesse sur les agiotages du système de Law" précise le chercheur Alain Sandrier, et se fait anoblir dès 1722, sous la Régence, d'où la particule D' qui vient s'accoler alors à son nom, ses lettres de naturalité française étant plus tardives, du 10 septembre 1749, dont profitera ensuite son neveu, Paul-Henri  (Sandrier 2014 ; cf aussi Hans Mercker, professeur de l'Université de Landau : "D'Edesheim à Sucy, le baron d'Holbach, hôte des Encyclopédistes à Grand-Val", Conférence illustrée organisée par la Société Historique et Archéologique de Sucy, 28 septembre 2019 ; Naville, 1967).  A l'âge de douze ans, son oncle l'emmène à Paris faire son apprentissage social auprès de la bonne société, mais il continue de vivre en Allemagne, entre le château de Heesen de son oncle et l'Université de Leyde (1744), aux Pays-Bas, y acquérant en particulier de solides connaissances en chimie et une des cultures les plus cosmopolites, et les plus ouvertes et les plus tolérantes  d'Europe. Il y fait notamment la connaissance de John Wilkes (1725-1797),  qui deviendra un personnage politique haut en couleurs, que nous évoquerons à nouveau, plus tard, dans le cadre du radicalisme britannique. Arrêtons-nous un moment sur les relations de John Wilkes avec le cercle du baron d'Holbach, ce qui nous permettra d'éclairer, là encore, le peu d'appétence des hommes des Lumières pour les préoccupations sociales du petit peuple. 

wilkes

John Wilkes (1725 - 1797)
              et
     les Lumières 

                                          
     

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             John Wilkes Esq*.

         

    gravure colorée à la main, 1812 

   de Thomas Cook (1744-1818)

La caricature originelle, une eau-forte du 16 mai 1763, est du graveur, peintre et philanthrope anglais William Hogarth  (1697-1764)

             

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             John Wilkes Esq*

Late Member of Parliament for

                     Aylesbury

          James Wilson (vers 1735 - 1786)

                       graveur anglais

 

         d'après un tableau du peintre                                                 britannique 

          Robert Edge Pine (1730-1788) 

 Mezzotinte (mezzo-tinto, manière noire, gravure noire)

 

                          1764

             35,8 x 25,9 cm 

               

                Londres,

    National Portrait Gallery

               NPG D19620  

  

Le terme « esquire », souvent abrégé en « Esq. », faisait référence, dans l'Angleterre médiévale, « à un jeune homme issu d’une famille noble qui aspirait à devenir chevalier. Le mot vieux français « esquier », signifiant porteur de bouclier, a servi de source à ce terme. Au fil du temps, la société a accordé ce titre aux hommes occupant des postes de confiance, notamment dans les professions militaires et juridiques. Au fur et à mesure de l’évolution des systèmes de classes, « esquire » est devenu un signe général de distinction. Il n'était plus lié à la noblesse mais à des professions nécessitant confiance et responsabilité. Le domaine juridique a adopté ce terme, et il sert désormais de moyen formel d’identifier une personne autorisée à exercer le droit. Bien que ce titre ne reflète plus le rang aristocratique, il témoigne toujours du respect pour le rôle professionnel de la personne. »  (notice de Farmer Cline & Campbell).

 

Après avoir combattu ardemment le despotisme du jeune roi Georges III, John Wilkes était arrêté une semaine après avoir attaqué violemment le gouvernement dans le numéro 45 de son journal, The North Briton, du 23 avril 1763, et parodié de manière pornographique le poème théologique Essay on Man (1733-1734), d'Alexander Pope (1688-1744) sous le titre Essay on woman (mai-juin 1763). Sommé de paraître devant les Communes, il quitte la France, blessé après son duel de novembre. Expulsé des Communes en janvier 1764, il sera proscrit en novembre par la Cour du Banc du Roi. 

 

"L’exil de Wilkes ne fut pas désagréable : il passa quatre ans à Paris et en Italie. A Paris, il fréquentait le salon* de Madame Geoffrin et la coterie encyclopédiste de son vieil ami le baron d’Holbach, et devint l’intime d’Helvétius, de Diderot et de d’Alembert.(Rudé, 1964).   "Lorsque John Wilkes, mis hors la loi, se réfugie en France, en décembre 1763, il [Diderot, NDR] accueille avec curiosité ses critiques du parlementarisme anglais ; mais il n’est pas dupe de ses foucades. Wilkes est à ses yeux moins un héros politique que l’amant généreux de Flaminia. Il l’appelle ‘’Gracchus’’, suit avec sympathie les campagnes du North Briton [journal polémiste de Wilkes, NDR] et l’élection du Middlesex, mais le classe avant tout parmi les originaux de son bestiaire.(Paul Vernière, Edition des Œuvres politiques de Diderot, Classiques Garnier, 1963, p. XXIV).  Diderot loue son succès aux élections : "La corruption, l’intrigue et les manœuvres clandestines, si communes dans les élections, n’ont pas eu place dans la vôtre. L’amour de la liberté enflammait toutes les poitrines et dictait le suffrage des électeurs indépendants."  (Roger Lewinter, Oeuvres Complètes de Denis Diderot, 15 volumes, Paris, 1969-1973), VII, pp. 657-658).  En juin 1776, Diderot lui témoigne sa "grande satisfaction" des lectures qu'il a faites de ses discours prononcés "sur l'affaire des provinciaux" (op. cité, XI, p. 1143), relatifs à la lutte des colons américains pour leurs droits ainsi qu'en faveur de la tolérance religieuse. 

*  Rappelons que ce terme est anachronique, au XVIIIe, s'agissant des salons littéraires ou philosophiques, cf. note "salons" dans Napoléon Bonaparte (2) et le Directoire. 

Les liens de Wilkes avec les philosophes des Lumières sont par ailleurs nombreux ; ils concernent, entre autres exemples, aussi bien Suard que Chastellux, Grimm ou Naigeon, que d'Alembert ou Voltaire, les Abbés Morellet et Galiani, mais aussi Raynal et Marmontel, ou encore  Roux ou Saint-Lambert (cf. Lough, 1982 ; Carruthers, 2003),  des personnalités qui font partie des membres réguliers du cercle d'Holbach, bien répertoriés par Kors et  que nous présenterons plus loin pour ceux qui ne l'ont pas encore été.

 

Marmontel  :   Jean-François Marmontel (1723-1799), issu de la petite-bourgeoisie corrézienne (son père et maître-tailleur), a été précepteur, poète, écrivain, devenu directeur du Mercure de France en 1758, secrétaire perpétuel de l'Académie française en 1783, attirant entre les deux (1767) l'ire de la Sorbonne pour le chapitre XV de son roman Bélisaire, dans lequel il se fait champion de la tolérance religieuse. A la Révolution, il s'en détourne, devenant le défenseur des catholiques, mais aussi des monarchistes et des contre-révolutionnaires, en général, en témoignent ses Mémoires, rédigés entre 1792 et 1796 environ. Il faut dire que la Révolution l'a ruiné, forcé à l'exil et a mis fin à sa carrière, très liée aux réseaux mondains et policés des salons (à l'opposé du chaos et des conflits révolutionnaires qu'il détestait), mais aussi aux privilèges de l'Ancien régime, qui lui ont assuré des places et des revenus confortables. Avant même la Révolution, il n'avait guère l'esprit frondeur et militant et avait (tout comme Voltaire, par ailleurs) abandonné sa collaboration à l'Encyclopédie en 1759, après l'interdiction de l'ouvrage, pour lequel il avait rédigé une trentaine d'articles. A noter que, tout libéral qu'il soit, il reprochera à Turgot son extrémisme en matière économique, ce fameux laissez-faire qui faisait courir "des périls momentanés", si bien que "le risque de laisser tarir pour tout un peuple les sources de la vie n’était point un hasard à courir sans inquiétudes. L’obstination de Turgot à écarter du commerce des grains toute espèce de surveillance ressemblait trop à de l’entêtement." ("Mémoires de Marmontel, publiés avec préface, notes et tables par Maurice Tourneux — Tome troisième... Paris | Librairie des bibliophiles", 1891,   p. 94)

 

(source des éléments biographiques  : Pellerin, 2023)

 

Roux  :   Augustin Roux (1726-1776), appelé souvent "Docteur Roux", est un médecin et chimiste bordelais, matérialiste et athée, dont sa famille le privera de ressources pour avoir refusé d'embrasser la carrière ecclésiastique. Recommandé par Montesquieu, ce fils de tailleur put ainsi se procurer des ressources pour étudier et devenir médecin en 1750, et professeur de chimie en 1771. Il rédigera deux articles de physique-chimie dans l'Encyclopédie (REFROIDISSEMENT et SUCCIN), préparera une parti des planches de la section chimie du volume III. Il dirigera, par ailleurs, le Journal de Médecine entre 1762 et 1776. 

 

notice biographique du Comité des travaux historiques et scientifiques  (CTHS),  Nadine Vivier et Antoine Carillon, 2019/2024. 

« Shackleton parle de « l’amicale sollicitude que Montesquieu témoignait aux jeunes penseurs non encore en place » (p. 303) ; or ces trois hommes ont joué un rôle important dans la presse périodique. Suard attira l'attention de Montesquieu dès ses débuts au Mercure que venait de prendre en mains Raynal, en 1750, et il a gardé toute sa vie le souvenir de cette bienveillante protection (p. 304). La Beaumelle, déjà lancé dans le journalisme par son passage au Mercure suisse en 1745-1746 et la création à Copenhague d’une feuille bi-hebdomadaire. Lu Spectatrice danoise, qui parut avec succès de 1748 à 1750, rencontre à cette date le président à Paris et il obtient son appui ; rien ne permet de suspecter la sincérité de l’attachement de La Beaumelle, qui composa en 1753 la Suite de la Défense de l’Esprit des Lois (voir les travaux de CL Lauriol réhabilitant cet homme de lettres calomnié par Voltaire). Quant à Augustin Roux, médecin de Bordeaux, il avait été protégé dans sa jeunesse difficile par Montesquieu qui lui procura la subsistance à Paris ; il allait, à la suite de Vandermonde, prendre en 1 762 la direction du Journal de Médecine qu’il assuma pendant quatorze ans (Shackleton, p. 304-305). »  

 (Favre, 1978 ; citations de Robert Shackleton "Montesquieu: A Critical Biography", Oxford University Press, 1961, p.  390). 

​​

 "D'Holbach et certains des invités qui furent reçus chez lui à Paris ou à la campagne de 1749 à l'été 1780 représentaient au moins vingt-huit des rédacteurs des textes imprimés de l'Encyclopédie.  Ceci ne représente qu'un cinquième environ des 139 collaborateurs connus*, et certains des plus importants, comme Voltaire et Quesnay, ne font pas partie de ces vingt-huit. Il n'en reste pas moins qu'ils formaient un groupe d'une importance cruciale, car ils constituaient la majorité de ceux qui ont écrit les articles dont le dessein était de réformer les pratiques de l'Eglise et de l'Etat. 

L'Encyclopédie, considérée comme une œuvre de réforme, aurait été beaucoup plus conservatrice sans l'apport de ces vingt-huit collaborateurs. On peut même aller jusqu'à dire qu'elle aurait changé de caractère. Les membres du cercle d'Holbach, composé de d'Holbach et de ses invités, écrivirent bon nombre des articles les plus avancés dans le domaine de la religion et de la philosophie. Pour ne prendre que quelques exemples, il suffit de noter l'anti-jansénisme de l'article FORMATION de D'Alembert, le gallicanisme de CONCILE de Bouchaud, l'anti-cléricalisme de POPULATION de Damilaville et le déterminisme d'IMPARFAIT de Diderot.

On peut retrouver le même esprit critique dans les articles sur l'économie et la politique écrits par des membres du cercle d'Holbach, CORVÉE, de Boulanger, AUTORITÉ POLITIQUE de Diderot, ECONOMIE... (morale et politique) de Rousseau, et FOIRE de Turgot, proposent tous une réforme gouvernementale des institutions existantes. De plus, John Lough a dit de l'article représentants de d'Holbach qu'il personnifiait « la tentative la plus positive de toute l'Encyclopédie pour présenter une alternance à la monarchie absolue sous laquelle vivaient les Français de cette époque ».

L'Encyclopédie représentait également une somme de connaissances grâce, en partie, à la collaboration de membres du cercle d'Holbach telles que celles de Diderot sur les arts mécaniques, de D'Alembert sur les mathématiques et la physique, de Venel et d'Holbach sur la chimie, et de Du Marsais sur la grammaire." (Kafker et Le Ho, 1987, citation Lough, 1971).

*  tous répertoriés : cf. Kafker,1988.  

Nous avons clairement ici, en plus de l'ambition scientifique, une idée des préoccupations d'ordre libéral des élites intellectuelles réformatrices de l'époque, qui ont beaucoup plus à voir avec la liberté (religieuse, personnelle, économique, etc) que l'égalité, et qui formeront l'armature intellectuelle principale des penseurs des Lumières en général, et de l'Encyclopédie en particulier, nous y reviendrons. 

Suard
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                       Suard

         Littérateur Français

          Jean Frédéric Cazenave

               (vers 1770 - 1808)

 graveur, peintre, dessinateur français

 

         d'après un tableau du peintre                                                 français 

               François Pascal Simon,

   dit baron Gérard (1770-1837) 

  Gravure, pointillé (taille-douce)

 

           vers    1775 - 1800

            17.7  x  12 cm 

               

                Londres,

    National Portrait Gallery

               NPG D15787  

  

L'homme de lettres et journaliste Jean-Baptiste-Antoine Suard (1733-1817), qui rencontre Wilkes chez Holbach en 1763, aura une correspondance fournie avec le politicien anglais, entre 1764 et 1780. Suard avait notamment traduit en français l’Histoire du règne de l’empereur Charles Quint de William Robertson, ou encore, des essais de David Hume et avait visité Londres à plusieurs reprises (Carruthers, 2001).  Par ailleurs, le journaliste édite la Gazette de France et la Gazette littéraire de l’Europe en collaboration avec l'abbé Arnaud (François A., 1721-1784), qui fréquente différents salons et qu'il fera élire à l'Académie française en 1771. Il partageait avec Wilkes et les autres amis de l'Encylopédie l'essentiel des idées libérales (mais critiquait Wilkes pour ses attaques contre les Ecossais) : 

« … l’affaire actuelle du privilège de la chambre basse me paroit exactement le parallèle de celle des general warrants, mais celle ci est bien autrement importante. J'espère que vous vous en tirerés avec le même honneur pour vous et le même avantage pour la liberté publique. Peut être est il utile qu’il existe dans les différentes branches de la législation de ces pouvoirs vagues et illimités

... mais ce seroit un bien plus grand mal de tourner contre le peuple des pouvoirs arbitraires qui n’ont pu et ne doivent être exercés que pour le plus grand bien du peuple.   C’est une grande folie que d’oser les opposer à une loi fondamentale, au principe même de la constitution, surtout pour les objets frivoles et dans un moment ou la liberté publique se croit en danger. Toutes les fois qu’une pareille question sera portée en jugement solennel chez une nation libre et digne de l'être il faut bien qu’elle se décide en faveur de la liberté." (Lettre de J-B Suard à J. Wilkes, 3 septembre 1776, dans Gabriel Bonno "Lettres inédites de Suard à Wilkes", University of California Press, 1932).  

general warrants   :  "mandats généraux", connus sous le nom de "writs of assistance", mandats généraux de perquisition ou mandats de mainmorte, institués sous Cromwell dans les années 1650 et étendu plus tard aux colons d'Amérique sous domination anglaise. Ce pouvoir illimité de perquisition et de saisie sur les navires, dans les maisons, accordé au début des années 1760  aux agents des douanes, avait été motivé par la contrebande ou encore l'enrichissement des colonies de jacobites irlandais. Ces dispositions seront attaquées par les négociants de Boston, défendus par  l'avocat James Otis. Elles s'ajoutent au Sugar and Molasses Act de 1733 et au Sugar Act de 1764, votés par le parlement britannique alourdissant la fiscalité sur le commerce de la mélasse et du sucre, pour motiver la guerre d'indépendance américaine  (cf. Charles Adams, "For Good and Evil | The Impact of Taxes on the Course of Civilization", 1992)

Mais entre les écrits enflammés sur la liberté et son combat sur la scène sociale, il y a un grand pas que la coterie d'Holbach n'est pas prête de franchir. L'historien américain Alan Charles Kors, en plus d'avoir bien montré la grande diversité des opinions philosophiques des amis de l'Encyclopédie, a aussi pointé du doigt le peu d'appétence de ce milieu pour l'agitation populaire (cf. Kors, 1976). Ainsi, la lettre de Suard à Wilkes, du 13 avril 1668, après les émeutes qui ont suivi l'élection de ce dernier dans le Middlesex, le 28 mars, après laquelle l'ambassadeur français avait été invité à boire au nom de "Wilkes et Liberté" :

« Je voudrois bien aussi qu’on ne fit pas boire malgré eux les ambassadeurs qui n’ont pas soif. Nous avons bu ici a votre santé et tous vos amis auroient pris volontiers les cocardes bleues, s’il en eut été besoin. Je suis chargé de vous faire des compliments de d’Holbach, d’Helvétius, de Saurin, de notre cher abbé, de tout ce que vous aimés ici. »  (Suard, dans Gabriel Bonno Lettres..., op. cité, N° 18).  Et si Suard lui assure le soutien de Frédéric-Melchior Grimm (1723-1807, agent politique et diplomate allemand), membre éminent de la coterie d'Holbach, c'est encore pour des raisons tout autres que sociales : "Vous savés que ce qu’il hait le plus après Dieu c’est les Rois, et il vous regarde comme un héros de l’athéisme politique."  De son côté, un autre intime des Encyclopédistes,  Helvétius,  dans une lettre adressée d'Angleterre à sa femme en mars 1764, écrira : « Il semble qu’on abandonne le pauvre M. Wickles et qu’on brize en luy l’instrument dont on s’étoit servi ; il y a beaucoup a parier qu’il ne retournera plus en Angleterre. Il n’est ni mon amy ni mon ennemy, et j’ai pour luy les sentiments que l’humanité inspire pour les malheureux. » 

 

"Correspondance générale d’Helvétius | Volume III : 1761-1774 / Lettres 465-720 |  Édition critique préparée par Peter Allan, Alain Dainard, Marie-Thérèse Inguenaud, Jean Orsoni et David Smith", 4 volumes (1981-1998), Toronto, University of  Toronto Press, 1981.  

Wilkes lui-même, aura de grands accents démocratiques dans une lettre du 7 novembre 1770, mais l'ensemble de son action, dont nous reparlerons dans le cadre du radicalisme britannique, montrera qu'elle est avant tout démagogique : 

« J’ai, Monsieur, un réel plaisir à connaître et à suivre l’opinion du peuple. Je resterai fidèle à leur cause toute ma vie. Je crois fermement et sincèrement que la voix du peuple est la voix de Dieu. Je souhaite toujours l’entendre claire et distincte. Quand ce sera le cas, je lui obéirai, comme un appel divin, avec esprit et vivacité, sans peur de toute conséquence, et soumettant docilement mes opinions privées. »  

 

"To the Printer", pp. 1-8 de  "The Controversial  Letters of John Wilkes, EsqThe Rev. John Horne and Their Principal Adherents ; with a Supplement, Containing Material Anonymous Pieces, &c. &c. &c."  p. 7-8,  Londres, T. Sherlock, for J. Williams, 1771.

chastellux

 

Petit-fils du chancelier Henri François d'Aguesseau (1668-1751), seigneur de Fresnes, proche de Buffon, d'Helvétius ou Holbach, habitué des salons courus de  Mlle de Lespinasse ou de Mme Necker, François Jean de Beauvoir, marquis de Chastellux, dit le chevalier de C. (1734-1788), à la carrière essentiellement militaire, aura une réaction encore plus mitigée à la politique populaire de Wilkes. Présent en Angleterre, en 1768, au moment de l'agitation populaire qui a suivi l'élection de Wilkes dans le Middlesex (28 mars) et son emprisonnement dans la tour de Londres (27 avril), il quittera Londres après avoir déclaré : 

 « Le numero 45 est devenu simbole misthérieux à qui tout le monde rend homage … Je vais, mon cher ami, quitter votre voisinage pour prendre un air plus paisible. Savés vous que vous avés laissé dans ce pays cy une contagion pour les combats singuliers : plaignés moi de n’avoir fait que pour la triste discipline d’un régiment ce que vous avés fait pour l’exemple et la liberté d’une nation »  ​ ("Lettres Inédites de Chastellux à Wilkes", éditées par Gabriel Bonno dans la Revue de Littérature Comparée (RLC), 12e année, Lettre du 9 avril 1768, Librairie ancienne Honoré Champion, 1932, p. 621). 

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                 Château de Chastellux,

             Chastellux-sur-Cure, Yonne,

                    Morvan, Bourgogne

Il est encore occupé par la famille de Chastellux, qui a fait construire le château il y a presque... mille ans ! 

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                 Château de Chastellux,

              

                            En bas, à gauche,

                 notre marquis, en médaillon

                      Ecole française, XVIIIe s.

 

En 1772, F. J. de Chastellux se fait particulièrement remarquer par la publication d'un ouvrage intitulé De la félicité publique... L'ouvrage "fut admiré de Voltaire, qui l’a copieusement annoté ; et Jean-Baptiste Say disait que c’était encore l’un des livres les plus recommandables du XVIIIe siècle. (Cours complet d’économie politique : Œuvres complètes, t. II, vol. 2, p. 858)(Dictionnaire de la tradition libérale française, entrée Chastellux, François-Jean de, composé par Benoît Malbranque, Préface Mathieu Laine, Institut Coppet, 2025). 

 

L'auteur commence très fort, en  affirmant : "Toutes les nations ne peuvent avoir le même gouvernement ; dans une même nation, toutes les villes, toutes les classes des citoyens ne peuvent avoir les mêmes loix, la même police & les mêmes usages ; mais tous généralement, peuvent prétendre au plus grand bonheur possible.(François-Jean de Chastellux : "De la Félicité publique ou Considérations sur le sort des Hommes dans les différentes Epoques de l'histoire", Tome Premier, Amsterdam, Chez Marc-Michel Rey, 1772,   citations dans l'édition de  1776, introduction p. XVII).  Notre "soldat-philosophe", selon l'expression de l'historienne néerlandaise Iris de Rode (cf. De Rode, 2026)se propose, non pas "d'enseigner dogmatiquement les moyens d'augmenter la félicité publique, mais seulement d'examiner si les hommes sont plus heureux de nos jours qu'ils ne l'ont été dans les siecles passés. [...]  Gouverner sa famille , disposer des produits de son champ & de ses troupeaux , c'est ce que chacun doit prétendre , c'est là , pour ainsi dire, le premier élément du bonheur qui renferme liberté & propriété.(François-Jean de Chastellux : "De la Félicité publique ou Considérations sur le sort des Hommes dans les différentes Epoques de l'histoire", Tome Premier, Amsterdam, Chez Marc-Michel Rey, 1772,  pp. 1 ; 4).   

A partir de là,  le premier tome de l'ouvrage passe en revue les sempiternels exemples antiques  : Lycurgue (p. 11 ; 69),  Sparte (p. 12-13, 53 et ss)  Egyptiens, Babyloniens, Perses (p. 21 et ss), Thucydide  Xénophon (p. 50), Rome (88-247 !), etc. etc., dont les informations pertinentes sur les rapports sociaux sont loin de structurer le discours quelque peu décousu, qui finissent pas faire complètement à l'auteur le but qu'il s'était fixé, en particulier par la volumineuse part réservée à l'histoire du christianisme (p. 228-338 !). Et ne parlons pas de tous les poncifs et des simplifications, traits récurrents, nous l'avons vu, de l'ensemble des littérateurs étudiés jusqu'ici :  "Au seul nom de la Grece l'enthousiasme se réveille, & nous retrace aussitôt les idées de vertu, de courage, de désintéressement & d'austérité, réunies avec celles de la perfection dans les arts...(op. cité, p. 51), "En général , si l'on veut comprendre quelque chose à l'antiquité , il ne faut pas perdre de vue deux faits importants : c'est que l'Asie a été le berceau des sciences, & la Grece celui de la poésie."  (op. cité, p. 234)

On ne s'étonnera pas des mêmes défauts qui jalonnent le second volume, dès les premières pages :

 

"Ne craignons donc pas de remonter trop haut , si nous voulons nous former une idée des peuples puissants qui partageant entre eux l'occident de cette petite partie du globe qu'on nomme l'Europe, sont le monde entier aux yeux de la philosophie & de la raison." 

 

 (op. cité, tome second,  p. 4)

L'histoire du monde ne paroît nous présenter que deux grandes époques, deux races bien distinguées dans l'espece humaine : l'une qui s'est propagée par des défrichements & des émigrations, en conséquence d'une multiplication simple & naturelle , & c'est ainsi que les Phéniciens ont peuplé les côtes de l'Europe & celles de l'Afrique ; l'autre, qui sortant toute armée & comme par enchantement du sein des glaces & des déserts , est venue dévorer le travail de la premiere, à peu près comme ces armées de sauterelles , qui paroissant tout-à- coup sans qu'on sache d'où elles viennent, consomment dans une nuit la subsistance d'un peuple entier. [...]  Ne pourroit-on pas dire que toute nation qui vit dans un climat rigoureux , est originairement une nation de proscrits , un peuple de fugitifs ? [...]  Il nous suffit d'observer du moins que dans le premier âge du monde, les établissements des peuples se sont faits par émigration & par colonies ; & dans le second par invasions & par conquêtes ."   etc. etc.

(op. cité,  p. 6 ; 7)

 

Mais Chastellux étonne par le tournant économique qu'il donne à son ouvrage, et encore plus par le premier sujet qu'il aborde, non seulement le travail, mais les conditions de travail des ouvriers.  Cherchant à "examiner dès à présent quel est véritablement le poids de l'imposition & l'abus que les souverains en ont fait", il affirme que "la maniere la plus simple de faire cette appréciation, c'est d'évaluer tout impôt en travail, & de regarder toute contribution comme un travail que le sujet est obligé de faire pour le souverain. Qu'un ouvrier qui gagne vingt sols par jour soit imposé à dix livres, n'est-ce pas la même chose que si on lui demandoit de travailler dix jours pour rien ? Qu'un laboureur cultive cinq arpents de terre, & qu'on lui demande le produit d'un arpent, n'est-ce pas comme si on lui ordonnoit de labourer, de semer & de moissonner cet arpent de terre à ses frais ? [...] Combien de jours dans l'année, ou d'heures dans la journée, un homme peut-il travailler sans s'incommoder, sans se rendre malheureux ? [...]  Combien faut-il qu'un homme travaille de jours dans l'année, ou d'heures dans la journée, pour se procurer ce qui est nécessaire à la conservation & à l'aisance de sa vie ?  

     Ces deux questions résolues, il sera aisé de trouver combien il reste à chaque homme de jours dans l'année, ou d'heures dans la journée qui soient disponibles, c'est-à-dire, qu'on puisse lui demander, sans prendre sur sa subsistance & son bien-être  [...]  je dis que c'est ce rapport qui décidera du bonheur ou du malheur des peuples. [...]  Nous dirons donc que nous ne considérons pas le travail en lui-même comme la premiere richesse d'un état ; mais puisqu'aucune richesse, & surtout celle qui vient de l'agriculture ne peut être obtenue sans travail, nous croyons que celui-là n'aura jamais la propriété de sa terre qui n'a pas celle de son travail(op. cité, p. 32-34).  

Après des centaines de pages à décortiquer ce qu'il croit savoir de  l'histoire du monde, notre marquis affirme :

 

"Nous avons interrogé l'histoire, & dans plusieurs milliers d'années que ses fastes nous ont offert, nous n'avons que trop bien reconnu la proportion des causes avec les effets ; nous ne nous sommes que trop bien convaincus que , non-seulement les peuples n'avoient pas connu le vrai bonheur , mais encore qu'ils n'avoient jamais pris le chemin qui pouvoit les y conduire . Notre surprise a diminué, mais notre affliction s'est augmentée(op. cité, p. 81).  Ainsi, la science des anciens "n'avoit encore fait aucun pas vers ce but universel de toute philosophie , le plus grand bonheur du plus grand nombre d'individus. Nous avons vu que toutes les législations n'avoient porté que sur de faux principes ; enfin , que jusqu'à nos jours la raison n'avoit fait que s'agiter dans son berceau."  (op. cité, p. 93). 

 

Après avoir dénoncé les guerres, le désir de gloire ou la violence des puissants à chaque période de l'histoire, voilà la leçon que retient  l'auteur  : 

 

"Nous le disons sans flatterie, (quoique nous ne craignions pas d'être contredits en cela par les puissances ) ce qui peut arriver de plus heureux en général à tous les peuples, c'est de conserver leurs princes & leur gouvernement . Les progrès de la raison doivent tendre plutôt à perfectionner qu'à changer ; & de tous les fléaux politiques, les conquérants sont les plus dangereux. [...]    (op. cité, p. 105). 

Quelle est la nature de ce nouveau progrès de la raison ?

La poésie, qui "commençoit à se perfectionner en France  & en Angleterre" (?!  p. 96), la philosophie et  la science : "tandis que la physique, par quelques découvertes importantes, mais isolées , marquoit déjà le chemin qu'elle devoit faire un jour. Un génie sublime , l'illustre Bacon, l'avoit tracé tout entier : mais il n'a trouvé des disciples que dans le siecle suivant. Montaigne, en écrivant cet excellent ouvrage, qui est encore le plus philosophique que nous ayions, ne produisit aucun effet de son temps. [...]  il n'en est pas moins vrai aussi que dans les sciences qui appartiennent de plus près à la physique, une découverte particuliere, une circonstance fortuite peuvent nous ouvrir , en un moment , la plus vaste carriere, & accélérer de beaucoup notre marche . Telle fut l'invention de la boussole, qui étendit tout-à-coup le commerce & la navigation & nous valut les richesses d'un monde qui nous étoit absolument inconnu ."  (op. cité, p. 96 ; 100).  

Remarquez combien cette fâcheuse tendance des élites, dans leurs discours, à confondre le tout (la richesse d'une nation) avec la partie (la richesse des individus) est un argument fallacieux qui n'a jamais cessé d'être utilisé jusqu'à nos jours.  

Les idées féodales, fiscales, domaniales doivent abandonner les tribunaux, & les mots de propriété, d'agriculture, de commerce, de liberté  seront substitués au vocabulaire barbare des écoles. Les questions sérieuses & utiles seront agitées dans toutes les conversations. Les gens de lettres deviendront patriotes, & les sçavants, citoyens. Une correspondance générale s'établissant parmi les esprits, l'amour de l'humanité sera le ralliement commun, qui réunira les gens du monde, les gens de lettres, les sçavants & les artistes. Quiconque se rendra utile, soit par ses actions, soit par son exemple, soit par ses écrits, fera consigné dans les registres de la bienfaisance ; & chaque ouvrier qui polit une roue ou un ressort , aura du-moins une idée de la grande machine à laquelle son ouvrage doit être rapporté."   (op. cité, pp. 108-109). 

Quelques pages plus loin, Chastellux continue à louer "les pas qu'on a faits vers le bien" au travers des "progrès de la raison dans le petit nombre de découvertes utiles que nous pouvons compter jusqu'ici, mais encore dans le chemin que nous avons déjà fait pour nous approcher de la bonne morale & de la saine politique."  (op. cité, p. 118).  D'évidence, l'auteur veut nous faire croire que le renouveau des lettres, le développement des sciences, l'assainissement de la morale et de la politique ont répondu à la préoccupation première d'augmenter la "félicité publique" sans qu'aucune mesure de ce bonheur général n'ait été évaluée. Nous touchons là à l'excitation intellectuelle éprouvée par "l'honnête homme" de cette fin du XVIIIe siècle, en une véritable ivresse de vivre une nouvelle ère humaine commencée à la Renaissance et qui n'a cessé de multiplier les progrès scientifiques, et pour notre essayiste en particulier, le progrès moral et même politique qu'il perçoit dans le mouvement moraliste de la Réforme et ses conséquences :  

 

"La peinture , la sculpture & l'architecture protégées par les Médicis , par- vinrent tout-à- coup à leur perfection . Dégénérées un moment à cause du malheur des temps, elles reparoissent maintenant dans tout leur éclat . Mais la musique qui exerce sur nos sens un empire encore plus immédiat, plus continuel, quels progrès n'a-t-elle pas faits de nos jours ? 

[...] 

 Des mathématiques, de l'anatomie, de la chymie & de l'histoire naturelle réunies, s'est formée enfin la véritable physique, ou l'histoire de la nature en grand. Cette science n'est plus de nos jours l'explication forcée d'un vain systême de métaphysique, ou de quelques phénomenes mal observés. Un concours immense d'expériences tentées par des hommes industrieux, & comparées par des hommes de génie, en a formé l'édifice. Descartes avoit trouvé les loix de la dioptrique, Newton celles de l'optique : une grande & magnifique découverte étoit réservée à nos jours. C'est l'électricité, dont les effets terribles égalerent les hommes aux dieux de l'antiquité , lorsque M. Franklin, nouveau Prométhée, sçut dérober le feu céleste, & le rendre docile à ses loix."  (op. cité, pp. 126 ; 124).

"Les évangéliques qui, semblables à tous les révoltés, étoient obligés, faute de titre juridique, d'avoir recours au droit naturel, scruterent attentivement les principes du gouvernement civil & ecclésiastique. Foibles dans le principe, & obligés de militer à la fois contre l'antiquité, l'habitude & la possession, ils dûrent mettre de l'austérité dans leur morale & de la sévérité dans leurs dogmes [...] De ce travail théologique nâquit un fruit inespéré . La philosophie s'éleva lentement sur les ruines de l'opinion . Elle apprit aux peuples leurs droits , aux souverains leurs devoirs, à tous la modération."  (op. cité, p. 128).

 

Et Chastellux de célébrer le développement des libertés politiques en Europe (Berne, Amsterdam, Venise, Gênes, Pologne, Suède) "ajoutez-y encore l'Angleterre, dont le gouvernement inconnu aux anciens se rapproche bien plus de la république que de la monarchie ; & comparez maintenant la somme de liberté qui existe de nos jours, avec celle que vous pourrez trouver dans quelque époque que ce soit."   (op. cité, p. 135).

"En France, le Languedoc, la Bretagne, la Provence, l'Alsace, la Bourgogne, la Flandre, l'Artois, les provinces de Foix, de Navarre & de Bigorre sont représentées légalement ; & dans tout le royaume les tribunaux veillent attentivement à la conservation des propriétés."   (op. cité, p. 136).

Ivresse toute libérale, nous le voyons, qui assimile encore le bonheur commun à la liberté, aux droits individuels, à la défense de la propriété, au progrès des connaissances, aussi, et éloigne dans le même temps les élites des réalités sociales du peuple : 

"Enfin , pour qu'il ne reste plus d'asyle à l'ennui, pas même celui de la paresse, la poésie s'est empressée d'enrichir nos théâtres, & d'orner nos bibliotheques. Parée de ses attraits, la vertu fut plus touchante & le plaisir plus séduisant. 

  Des cabinets, des musées se sont ouverts, & nos princes modernes, plus sages dans leur magnificence que les empereurs Romains, au lieu de ces présents de bled & d'huile qui ne nourrissoient que l'oisiveté, ont distribué aux peuples les aliments de l'esprit ; afin que tout citoyen de la république des lettres fut pourvu d'une subsistance assurée."    (op. cité, p. 125).

Il faut attendre l'évocation de l'Amérique*, pour trouver sous la plume de notre laudateur le mot d'égalité, qui a, une fois encore, une connotation bien plus politique que sociale : 

"Qu'on lise les loix de la Pensylvanie & de la Caroline, & qu'on les compare à celles de Sparte ; on y trouvera la même différence qu'entre le gouvernement domestique d'une ferme, & la regle de St. Benoît. Qui pourroit ne pas éprouver une sensation délicieuse en songeant qu'un espace de plus de cent mille lieues quarrées travaille maintenant à se peupler sous les auspices de la liberté & de la raison, en faisant de l'égalité le principe de sa morale, & de l'agriculture celui de sa politique ?"   (op. cité, p. 137).

 "Chastellux est promu maréchal de camp et embarque en tant que major-général en Amérique septentrionale sous le commandement du comte Jean- Baptiste-Donatien de Vimeur de Rochambeau, avec lequel il combat aux côtés de l’armée insurgée du général américain George Washington. Chastellux prend part au siège décisif de Yorktown en Virginie (28 septembre-19 octobre 1781), à l’issue duquel l’armée anglaise se rend à l’armée alliée franco- américaine, ouvrant la voie à l’indépendance des États- Unis. Chastellux passe au total deux ans et demi en Amérique pour cette campagne militaire et passe la plupart de son temps dans différents camps militaires. Il a l’occasion de voyager à trois reprises à travers ce qu’il appelle « cette nouvelle république ». Sur la base de ses expériences, il publie un récit de voyage en 1786 intitulé Voyages de M. le marquis de Chastellux en Amérique septentrionale dans les années 1780, 1781, 1782. Par ailleurs, à l’occasion de ces séjours et de cette campagne militaire, Chastellux se rapproche de plusieurs « Pères fondateurs » américains qui deviennent ses amis, comme Washington, Thomas Jefferson et Benjamin Franklin, avec qui il garde le contact après son retour en France dès 1783."  (De Rode, 2022 ).

On passera sur les différents chapitres consacrés au rapport de la population d'un pays à son aisance générale, qui ne disent rien de la situation réelle des différentes composantes sociales mais intéressent plutôt l'économie générale de marché. Frédéric Bastiat évoquera plus tard "les judicieuses observations de M. de Chastellux" après s'être interrogé de savoir si la dépopulation "qui est bien l'effet et le signe de la misère" en est aussi "la mesure(Œuvres complètes de Frédéric Bastiat, Tome Premier, Correspondance, Mélanges, "Sur l'impôt foncier dans les Landes", Paris, Guillaumin et Cie, 1862, p. 314).  Comme toutes les démonstrations économiques des libéraux que nous avons examinées, les développements de Chastellux, d'ordre macro-économique, ne donnent que très rarement des informations sur les conditions sociales réelles des habitants :

« Au contraire , s'il existe une nation qui, sans être très-nombreuse, possede une grande quantité de terres bien cultivées ; si cette nation augmente journellement son agriculture & son commerce, sans que sa population augmente en pareille proportion ; enfin, si elle fait naître plus de subsistances, sans nourrir plus d'habitants, je dis : il faut que cette nation consomme spécifiquement plus que les autres ; il faut que le tarif de la vie humaine y soit plus haut, & c'est là l'indice le plus certain de la felicité des hommes. Tel est le cas où se trouve l'Angleterre : comparez état à état, classe à classe, profession à profession ; vous trouverez que la subsistance de l'Anglois est toujours évaluée à un taux plus haut que celle d'un François ou d'un Allemand. Je n'en excepte pas même les pauvres, auxquels on ne refuse dans les hôpitaux aucunes de ces consommations que nous regarderions comme une espece de luxe, telles que la biere, le the, le pain blanc, &c. Aussi ce peuple est-il plus robuste, plus actif, & sur-tout meilleur ouvrier que les autres. Car il faut bien se rappeler cette vérité démontrée par l'expérience, c'est que le haut prix des salaires n'est pas si contraire au commerce que bien des gens se le figurent : la raison en est que l'homme qui consomme le plus est celui qui travaille le mieux

[...] 

Mais je me suis assuré par moi-même que dans les campagnes de l'Angleterre, les salaires sont dans une juste proportion entre eux, & que généralement les hommes y consomment plus qu'ailleurs. Ce que j'ai dit des consommations doit s'entendre de toutes les commodités de la vie. Les paysans , les journaliers sont tous bien vêtus. On ne connoît pas là l'usage d'acheter des vieux habits de livrée, comme dans certains pays ; où lorsque vous entrez le dimanche dans une église, vous croyez voir, au lieu d'une assemblée de paysans , un ramas de domestiques mal entretenus. »  (Chastellux, op. cité, p. 207-209).

 

Dans les exceptions sur les conditions sociales, citons aussi ce passage sur Thomas More  relatif à des sujets que nous avons déjà évoqués, en particulier  les enclosures  : 

« Aucun de ces auteurs n'a imaginé de consulter son compatriote Thomas Morus, qui peu de temps avant cette époque, se plaignoit de ce que le peuple diminuoit de jour en jour, & en donnoit de très-bonnes raisons. Les principales étoient, 1º . la manie des pâturages, qui faisoit que les riches détruisoient des villages entiers pour agrandir leurs parcs : 2º . la multiplication des moines & la richesse du clergé : 3 ° . le faste des grands, qui nourrissoient, entretenoient un grand cortege d'officiers & de valets, tous tellement accoutumés à l'oisiveté & à tous les vices qu'elle entraîne avec elle ; que lorsqu'il leur arrivoit de perdre leurs maîtres, ils devenoient des mendiants ou des voleurs de grands chemins. »   (op. cité, p. 199-200).

La situation réelle des travailleurs dans l'Angleterre du XVIIIe siècle (ou d'ailleurs), déjà évoquée, ne peut décemment pas nous causer la même excitation qu'éprouve le marquis, pour qui l'ouvrier anglais est parvenu à une sorte d'Eden social avec un "haut prix des salaires" !  On perçoit nettement ici à quel point notre marquis, comme tous les autres nantis dont nous avons relayé la parole, vit dans un monde bien éloigné de celui qu'il croit observer. Sans compter que l'homme fait partie de la fine fleur des libéraux "progressistes" de son époque, plus sensibilisé que d'autres sur le problème de la faiblesse du salaire ouvrier :

 

« Il y a certainement beaucoup de malheureux dans les campagnes ; mais ce ne sont pas en général les laboureurs. En effet, ceux-ci sont séparés en deux classes, les fermiers, les métayers avec leurs domestiques, & les petits propriétaires, qui cultivent eux-mêmes leurs champs : or, ce ne font pas ces deux classes qui sont les plus à plaindre. Ce sont les paysans sans propriété, qui, ne possedant qu'une chaumiere & leurs bras, dépendent, pour leur subsistance, d'un salaire incertain & toujours trop modique. C'est de ces infortunés dont les cœurs bienfaisants doivent être principalement occupés. »  (op. cité, p. 281)

Demeure le beau projet libéral, qui, par ses beaux projets de marché concurrentiel, a convaincu les libéraux qu'ils tenaient là la solution ultime de la félicité et de la justice sociale : 

« Tel est le sort des paysans en France & dans quelques autres pays de l'Europe ; mais devons-nous le regarder comme un mal nécessaire, comme une conséquence immédiate des progrès de la société ? Non assurément ; c'est un reste de barbarie qui nous révolte, & qui ne durera pas longtemps. Disons, au contraire, que chez la plupart des peuples éclairés ces inconvénients n'existent déjà plus : disons que dans une nation commerçante , industrieuse & policée, tous les hommes trouvent un emploi, que la concurrence dans les objets de travail hausse le prix des salaires, & établit une balance juste entre le riche qui consomme, & le mercénaire qui sçait se faire payer ; enfin, que si la politique intérieure est une science, elle doit se perfectionner comme les autres. »  (op. cité, p. 282)

 

Nous n'aurons de cesse de montrer que les choses, à ce sujet, n'ont guère changé depuis.  

Remarquez, encore une fois, à quel point le libéral obtient rapidement satisfaction à propos du bonheur général, quand les pauvres améliorent quelque peu l'ordinaire. Une des raisons à cela est que libéral, qui n'imagine pas autre chose que l'économie capitaliste comme moteur social, a la conviction que "quelque rapprochement qu'une bonne législation puisse opérer entre les différentes conditions des hommes, il regnera toujours une grande inégalité dans leur sort, d'où il suit que si cette inégalité étoit un si grand mal qu'on le pense, elle suffiroit seule pour opposer un obstacle insurmontable à la félicité publique. » (op. cité, p. 291-292). Au final, notre bon marquis désire à peu près les mêmes choses que les autres libéraux  : Que l'ordre social séculaire bipartite riches-pauvres demeure mais en y apportant quelques améliorations qui soulagent le pauvre en ne le condamnant pas, comme dans les castes indiennes, « à être toujours ce qu'il a été » mais, comme en Angleterre, « qui rend tout accessible au mérite & même à la richesse » (op. cité, p. 296), credo qui n'a rigoureusement pas changé chez les libéraux du XXIe siècle. C'est l'ensemble de ces opinions libérales qui animera les élites bourgeoises de la Révolution française  :

« D'un autre côté, pourquoi le bas peuple en France est-il plus pauvre, plus malheureux qu'ailleurs ? c'est que nos paysans ne font que des serfs affranchis ; c'est qu'ils ont la plus grande part possible aux charges publiques & la plus petite dans l'administration ; c'est qu'il existe parmi nous des privileges odieux, des distinctions funestes entre propriétaire & propriétaire, qui font retomber sur eux seuls l'obligation de la milice, la confection des chemins, & toutes les dépenses publiques, comme logement de gens de guerre, maréchaussées , haras, & c. On a raison, sans doute, de se récrier contre le poids des impôts & l'arbitraire de leur répartition ; cependant tout cela ne fait pas qu'en France un journalier se contente de gagner 15 sols par jour , tandis qu'il en demande quarante en Angleterre. La véritable raison est que le premier se fait payer comme un homme , & le second comme un citoyen. »  (op. cité, p. 312).

grimm

Friedrich Melchior Grimm (1723-1807) est issu d'une famille de pasteurs luthériens de Ratisbonne, précepteur, secrétaire princier, diplomate, fait baron von Grimm par Joseph II en 1776). Il nous intéresse ici à cause de sa Correspondance littéraire*...entretenue depuis 1747 avec plusieurs cours d'Allemagne par les "feuilles" de l'abbé Raynal (Guillaume-Thomas R., 1713-1796), sous l'appellation "Nouvelles Littéraires",  cédées à Grimm en 1753 et reprise de 1773 à 1813 par son ancien secrétaire, l'écrivain suisse Jacques-Henri Meister (1744-1826). 

 

* « Correspondance Littéraire, philosophique et critique par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc. revue sur les textes originaux, comprenant outre ce qui a été publié à diverses époques, les fragments supprimés en 1813 par la censure, les parties inédites conservées à la bibliothèque ducale de Gotha et à l’Arsenal à Paris. Notices, Notes, Table générale par Maurice Tourneux, Paris, Garnier Frères, Libraires-éditeurs, 16 tomes de 1877-1882, Kraus reprint Nendeln/ Liechtenstein 1968.

C'est un périodique très élitiste, puisque chaque numéro était recopié de manière manuscrite pour la quinzaine d'abonnés qui faisaient tous partie du gotha princier de l'Europe. Ajoutons que les "directeurs" de la revue ont eu différents collaborateurs, principalement Diderot, mais aussi Mme d'Epinay, et, d'autres, ponctuellement (cf. Roy-Marraci, 1999)Les volumes de l'Encyclopédie, mais plus encore cette collection de textes adressée aux princes, étaient des objets de luxe inaccessibles à la plupart des gens. Cette Correspondance avait été du pain béni pour Grimm, comme le sera le somptueux cadeau reçu par Diderot des mains de Catherine II, nous allons y venir. Après des études de littérature, d'histoire et de droit public à l'Université de Leipzig, entre 1742 et 1745, En 1755, Grimm occupait un emploi de secrétaire des commandements dans le cabinet de Louis Philippe Ier de Bourbon, duc d'Orléans, avec un traitement de 2000 livres, mais faisait payer à sa quinzaine de souscripteurs princiers la somme de 1200 livres par an pour la Correspondance, qui connaît un nouvel essor à compter de 1760, grâce à la souscription de Lovisa Ulrika (Louise-Ulrique) de Prusse, reine de Suède. « Une livre valant approximativement cent francs des années 1990, en 1771, Grimm peut donc se permettre de refuser les souscriptions inférieures à 120 000 de nos francs actuels. » (Roy-Marraci, 1999)Il devient à cette époque l'amant de Mme d'Epinay (jusqu'en 1783), dont le salon compte parmi les habitués  Rousseau, Diderot, Duclos, l'abbé Galiani, d'Holbach ou encore Saint-Lambert, sans parler de tout le corps diplomatique à compter de 1770 (op. cité).

« Le fils du pasteur de Ratisbonne avait fini par être une sorte de diplomate officieux et de chargé d’affaires cosmopolite; il avait visité toutes les capitales de l’Europe; il avait assisté à l’élection et au couronnement de trois empereurs d’Allemagne; il était ministre plénipotentiaire, avait été baronisé, portait un ordre sur sa poitrine; il avait ses entrées à Versailles, était reçu avec distinction par Frédéric et jouissait près de Catherine d’une faveur extraordinaire. Grimm, enfin, possédait maintenant plus que l’aisance, la fortune, et, ayant su se refaire un intérieur après la mort de Mme d'Epinay, il pouvait déjà se voir écoulant tranquillement ses dernières années dans la retraite rurale du château de Varennes. »  (Edmond Scherer, "Melchior Grimm", article de la Revue des Deux Mondes, LVIe année — Troisième période, Tome soixante-treizième, Paris , 1886,  p. 155)

manuscrite : Des éditions imprimées, mais incomplètes, seront produites au XIXe siècle, l'une de Jules-Antoine Taschereau (Paris, Furne et Ladrange, 1829, cf. Gallica), l'autre de Maurice Tourneux (Paris, Garnier Frères, 1877, cf. Gallica), avant de figurer dans les éditions critiques des Œuvres complètes de Diderot au XXe siècle, la CFL (Club Français du Livre, direction Roger Lewinter, 15 volumes, 1969-1972), puis la DPV, du nom  des membres fondateurs de son comité  de publication : Herbert Dieckmann, Jacques Proust et Jean Varloot (Paris, Hermann,  à compter de 1975, édition inachevée de XXXIII volumes prévus).

naigeon

De Jacques-André Naigeon (1735-1810),  nous ne connaissons pas vraiment la vie qui précède celle qui se mêle aux entreprises des Lumières. Il est issu d'une famille bourgeoise bourguignonne (Dijon, Beaune, il a un grand-père chirurgien), installée à Paris depuis la génération de ses parents, le père Claude étant garde magasin du roi « au vieil Louvre » (Boussuge et Launay, 2018), un quartier qu'il ne quittera pas beaucoup pendant sa vie. On lui connaît un début de carrière artistique, mêlée de dessin, de sculpture et de peinture (son cousin Jean Naigeon est peintre d'histoire, conservateur du Sénat [musée du Luxembourg]) après quoi il s'intéressa à la philosophie, confie Diderot dans son Salon de 1767 : « Vous savez que Naigeon a dessiné plusieurs années à l'Académie, modelé chez Le Moyne, peint chez Van-Loo, et passé, comme Socrate, de l'atelier des beaux-arts dans l'école de la philosophie. » (Diderot, "Salons. Tome II",  "Salon de 1767,  Critique d'art sur Michel Van-Loo, M. Diderot, Paris, Chez J. L. J. Brière, Libraire, 1821, p. 127).  Néanmoins, sans doute pour des raisons matérielles, il occupera comme son père l'emploi de garde-magasin (lui succédant peut-être), "charge sans doute proche de celle de « garde-vaisselle de la Cuisine-bouche du roi » dont le prix de l’office à Versailles était de 13 000 livres vers 1780"  (Boussuge et Launay, op. cité). Selon la  Suite de l’état des pensions sur le trésor royal, 4ème classe, au 21 avril 1790, il touchait une pension de 2000 livres depuis 1781, "pour lui tenir lieu de retraite en qualité de garde-magasin des ustensiles de la maison bouche du roi".  (Boussuge et Launay, 2018).  On se demande sur quoi, enfin, se fonde Cosenza pour affirmer qu'il mourut "pauvre et seul (Cosenza, 2020a), quand on connait le détail de sa succession :

« VENTE après le décès de M. Naigeon, membre de l’Institut, chevalier de l’Empire, rue du Bacq, no 86, à côté du ministère des relations extérieures, le vendredi 23 mars 1810, dix heures du matin, & jours suivans, consistant en belles Gravures & Estampes des meilleurs maîtres, tels que Marc Antoine, Edelinck & Nanteuil, Superbes Meubles de salon & Corps de Bibliothèques en acajou plein, très-belles Tables d’acajou & Guéridons avec dessus de marbre précieux, tels que porphyre, granit & vert antique ; belles Chaises en bois d’amaranthe, couvertes de velours noir, & autres d’acajou ; Secrétaire en bois d’acajou roncé, Chiffoniers, Forté-Piano, Couchette d’acajou ; belles Pendules, du nom de Ferdinand Berthoud, dont une astronomique, ayant servi à M. de Courtanveaux pour essayer divers instruments de longitude, avec sa boëte d’acajou ; belles Glaces, très-beaux Bronzes & Bustes avec colonnes de marbre granit ; 64 Médailles rares, tant en argent que bronzes ; superbes Porcelaines de Saxe, Japon & Sèvres, Verres, Bocaux & Déjeûner en cristal de roche ; beaux Matelas, Traversins, Couvertures d’édredon, Garde-robe d’homme, Habit de costume de membre de l’Institut, très-beaux Rideaux en soie & mousseline ; et autres Effets. » 

 

Journal de Paris, 20 mars 1810, p. 8

Diderot et Naigeon se connaissent probablement depuis 1756, peut-être à l'occasion d'une pièce comique qui a obtenu un grand succès, Les Chinois, dont il est à l'origine, mais que Charles-Simon Favart (1710-1792) aura profondément transformé. C'est donc à un ami de confiance que Diderot confie la première partie de l'article LIBERTÉ (volume IX de l'Encyclopédie), l'article RICHESSE (volume XIV), et enfin,  "un article parmi les plus audacieux du dictionnaire", intitulé UNITAIRES, paru de manière anonyme dans le tome XVII de l'Encyclopédie, daté de 1765 : 

 

« L'article Unitaires est d’emblée organique pour le Naigeon athée et matérialiste. Il représente la maturation complète d'une ligne de pensée qui est prête à descendre dans l’arène avec ardeur. L’article contient déjà toutes les œuvres de la coterie de Naigeon et Holbach et l’on peut y voir la représentation claire de la propagande athée la plus raisonnée et la plus prête. Tous les sujets sont déjà dans le domaine : logique, éthique, politique. Plus particulièrement, pour Naigeon, il ne fait aucun doute que la réfutation de la religion doit avant tout se faire en tant que citoyens, et non en tant que philosophes : la religion rend tout simplement impossible de gouverner. Dès lors apparaît toute une série de corollaires concernant la société dans son ensemble. La question, donc, au–delà des traits politiques, relève également de la philosophie, et laisse émerger nombre de grands thèmes chers à Holbach et à l'éditeur Naigeon lui–même : l'athéisme constitue la maturité de l'esprit, un remède contre l'angoisse de vivre, une précipitation absolument nécessaire d’une philosophie qui ne soit pas une simple idéologie partisane. Il n'y a pas de pyrrhonisme qui résiste : l'athéisme doit être annoncé et exalté. »

(Cosenza, 2020a)

A l'image du libéralisme très dominant parmi les Lumières, on ne s'étonnera pas de son article RICHESSE, dans l'Encyclopédie, véritable condensé de ce qui s'écrit à l'époque sur le sujet, presque entièrement lié à la morale aristocratique, truffé de textes antiques qui ne sont là, non pas pour traiter des inégalités sociales, mais pour transformer les mauvais riches en riches vertueux, l'envers de la pauvreté n'étant regardé que de manière fantasmatique, celle que choisirait le riche en se dépouillant de sa fortune (comment ? au bénéfice de qui ?), pour devenir un modèle de vertu, qu'on en juge :

«  les anciens philosophes ne croyoient point que les richesses considérées en elles-mêmes, & abstraction faite de l’abus & du mauvais usage qu’on en pouvoit faire, fussent nécessairement incompatibles avec la vertu & la sagesse [...] Aussi enseignent-ils constamment que les richesses pouvant être & étant en effet dans une infinité de circonstances, & pour la plûpart des hommes, un obstacle puissant à la pratique des vertus morales, à leur progrès dans la recherche de la vérité, & un poids qui les empêche de s’élever au plus haut degré de connoissance & de perfection où l’homme puisse arriver, le plus sûr est de renoncer à ces possessions dangereuses, qui, multipliant sans cesse les occasions de chûte, par la facilité qu’elles donnent de satisfaire une multitude de passions déréglées, détournent enfin ceux qui y sont attachés de la route du bien & du desir de connoître la vérité.

C’est ce que Séneque fait entendre assez clairement, lorsqu’il dit que les richesses ont été pour une infinité de personnes un grand obstacle à la philosophie, & que pour jouir de la liberté d’esprit nécessaire à l’étude, il faut être pauvre, ou vivre comme les pauvres.»  ("Richesse" op. cité).

Le comble, c'est que, comme d'autres littérateurs, Naigeon prend ici un exemple d'ultra-riches comme Sénèque, l'homme le plus fortuné de Rome après Néron, dont la richesse était colossale, estimée à 300 millions de sesterces : "ce capital équivalait au dixième ou même au cinquième des revenus annuels de l’État romain » (Paul Veyne, Sénèque | Une introduction, Collection Texto, Editions Taillandier, 2019, p. 35). Et si un  philosophe comme Démocrite, "riche et propriétaire de nombreux biens" repousse un jour "cette richesse détestable qu’un hasard aveugle concède communément aux natures dépravées et viles", ce n'est pas pour lutter contre la pauvreté, mais "pour acquérir cette richesse qui, elle, n’est pas le lot du hasard, mais c’est au contraire stable parce qu’elle n’appartient habituellement qu’aux honnêtes gens", nous dit Philon d'Alexandrie (Diels-Kranz, 1906-1938, DK68A14). De même Zénon, le stoïcien, apprenant que tous ses biens avaient péri dans le naufrage d'un bateau, et qui, au lieu de s'en plaindre, s'en serait trouvé soulagé de pouvoir enfin se livrer "à la philosophie avec plus de liberté d'esprit" (Sénèque, De Tranquillitate animi : "De la tranquillité de l'âme", XIV-3).  etc. etc. 

On ne s'attardera pas ici sur les rôles multiples qu'a joués le "singe de Diderot, dont il répète sans cesse la conversation, comme il copie son ton et ses manières.("Correspondance littéraire, adressée à son Altesse impériale M.ᶢʳ le Grand-Duc, aujourd'hui empereur de Russie, et à M. le comte André Schowalow, chambellan de l'impératrice Catherine II, Depuis 1774 jusqu'à 1789 ; Par Jean-François Laharpe [La Harpe]Tome Second, A Paris, Chez Migneret, Imprimeur... Et à l'ancienne Librairie de Dupont... An IX. (1801)", Lettre LXXXVI, p. 235). Editeur de Diderot, mais aussi de Montaigne, de Rousseau et de bien d'autres  (Cosenza, 2020a), il participe à la rédaction de certains textes d'Holbach et son frère, Charles-Claude Naigeon (dit N. le Jeune, 1737-1815), était le copiste attitré de l'atelier holbachique qui recueillait, publiait, copiait, diffusait une foule de textes combattant le christianisme et défendant l'athéisme (Kahn et Boussuge, 2023). Jacques-André N. entreprend les Mémoires historiques et philosophiques sur la vie et les ouvrages de Diderot, dont il sera l'exécuteur testamentaire, au lendemain de la mort de ce dernier, mais elles paraîtront de manière posthume en 1821 (Paris, Chez L. J. Brière).  Sept ans plus tard, il commence de compléter le corpus d'histoire de la philosophie,  présent  dans  l'Encyclopédie,  en rédigeant de nouveaux articles : ce  sera l' « Encyclopédie méthodique | Philosophie ancienne et moderne » (Paris, Chez Panckoucke, 1791, puis tome second en 1792 et tome troisième en 1794).  

Le cas de Naigeon est particulier du fait même qu'il fait partie, comme Grimm, de la minorité des acteurs importants des Lumières encore vivant quand se déroule la Révolution Française. Montesquieu disparaît en 1755, Voltaire et Rousseau en 1778, D'Alembert en 1783, Diderot en 1784, Chastellux en 1788, d'Holbach en janvier 1789, et, dans "l’ensemble, les amis de Diderot [Raynal, Morellet, Suard, Grimm ou Meister] se prononcèrent quasiment tous, dès 1790, contre la Révolution. Naigeon fut le seul à défendre le nouveau régime et à le rattacher directement à l’esprit de Diderot." (Pellerin, 2000 ; 2023).  L'abbé Raynal, par une lettre adressée en mai 1791 à l'assemblée nationale  se désolidarise de la politique révolutionnaire. Naigeon, de son côté, a conservé son obsession anticléricale et continue de jeter ses forces dans la bataille matérialiste, comme en témoigne l'Encyclopédie méthodique. Et ce n'est pas une citation isolée du Supplément au Voyage de Bougainville, qui remettra en cause (entre autres choses) la propriété privée, qui suffit à faire de lui (ou de Diderot lui-même, d'ailleurs) un champion de l'égalité, d'autant qu'il estimait "devoir arracher Diderot des mains des babouvistes" et avait une "volonté très ferme de dissocier totalement Diderot du radicalisme révolutionnaire.(op. cité).  

coterie 2

Le siècle des Lumières 
                                          
       La coterie du baron d'Holbach (2)

 

En 1749, d'Holbach s'installe et, peu après, se marie à Paris. Quatre ans plus tard, en 1753, il hérite d'une grande partie de la fortune de son oncle (et de son titre de baron), ainsi que des propriétés de Heesen et de Léandre, près de Maëstricht (Maastricht), dont il était le seigneur.  Par   ailleurs,  son  beau-père   mourut  l'année  suivante « et  d’Holbach  racheta  pour 110 000 livres tournois sa succession comme Conseiller-secrétaire du Roi. Cette sinécure lui procurait l’accession à la noblesse et à la cour, un revenu d’environ 5 5oo livres par an, et le risque de subir des emprunts forcés en cas de crise du crédit royal, ce qui lui arriva d’ailleurs en 1759. Finalement, d’après Morellet, il disposa d’un revenu global de 60 000 livres. »  (Naville, 1967, p. 26)

 

Très vite, son hôtel de la rue Royale Saint-Roch ou son château de Grandval, sur les bords de la Marne ouvrent leurs portes aux esprits du temps les plus hardis intellectuellement, mais  qui, nous le verrons, demeureront très timorés dans le domaine social.  On peut, en passant, faire un parallèle avec le philosophe Claude-Adrien Helvétius (1715-1771), privilégié comme lui de l'Ancien Régime, venant lui aussi du Palatinat, et accueillant lui aussi toute une pléiade de connaissances rue Sainte-Anne et dans son château de Voré, dans le Perche. 

« Voilà la rue Royale Saint-Roch ; c’est là que se rassemble tout ce que la capitale renferme d’honnêtes et d’habiles gens. Ce n’est pas assez pour trouver cette porte ouverte que d’être titré ou savant, il faut encore être bon. C’est là que le commerce est sûr ; c’est là qu’on parle histoire, politique, finance, belles-lettres, philosophie ; c’est là qu’on s’estime assez pour se contredire ; c’est là qu’on trouve le vrai cosmopolite, l’homme qui sait user de sa fortune, le bon père, le bon ami, le bon époux ; c’est là que tout étranger, de quelque nom et de quelque mérite, veut avoir accès et peut compter sur l’accueil le plus doux et le plus poli. »

"Oeuvres de Denis Diderot. Salons. Tome I",  "Salon de 1765 | A mon ami Grimm", "150. Halte de paysans en été" (Critique d'art, article sur Jean-Baptiste Nicolas Le Prince/Leprince, 1734-1781), Paris, Chez J. L. J. Brière, Libraire, 1821,  p. 300

 

Notez​ le lexique patriarcal, qui gomme la présence importante des femmes. En général, ce sont elles qui tiennent les salons littéraires et philosophiques, mais s'effacent souvent derrière les hommes, tandis qu'au contraire, chez d'Holbach, elles sont reçues pour leur savoir, et c'est ainsi que "Mme Geoffrin, Mme d’Épinay, Mme Helvétius, plus tard Mme Necker, se considéreront comme très honorées d’être reçues chez le baron."  (Naville, 1967, p. 35)

D'Holbach rencontre Diderot pendant l'année 1749 et on pourrait se demander si ce n'est pas son  influence  matérialiste  et  athéiste  qui  fait  écrire au Philosophe, le  11  juin de la même année, à l'adresse de Voltaire : « Je crois en Dieu, quoique je vive très-bien avec les athées. Je me suis aperçu que les charmes de l’ordre les captivaient malgré qu’ils en eussent ; qu’ils étaient enthousiastes du beau et du bon, et qu’ils ne pouvaient, quand ils avaient du goût, ni supporter un mauvais livre, ni entendre patiemment un mauvais concert, ni souffrir dans leur cabinet un mauvais tableau, ni faire une mauvaise action : en voilà tout autant qu’il m’en faut ! Ils disent que tout est nécessité. Selon eux, un homme qui les offense ne les offense pas plus librement que ne les blesse la tuile qui se détache et qui leur tombe sur la tête : mais ils ne confondent point ces causes, et jamais ils ne s’indignent contre la tuile, autre conséquence qui me rassure. Il est donc très-important de ne pas prendre de la ciguë pour du persil, mais nullement de croire ou de ne pas croire en Dieu : « Le monde, disait Montaigne, est un esteuf qu’il a abandonné à peloter aux philosophes », et j’en dis presque autant de Dieu même. Adieu, mon cher maître. »

Denis Diderot,  "Correspondance Générale", dans "Œuvres complètes de Diderot...", Tome dix-neuvième, Paris, Garnier Frères, 1876, p. 422  

 

Il rencontre Rousseau en 1751, et participe à l'aventure encyclopédique dès le deuxième tome de 1752. 

« Notre principal point de réunion [avec Grimm, NDR], avant qu’il fût aussi lié avec madame d’Épinay qu’il le fut dans la suite, était la maison du baron d’Holbach. Cedit baron était un fils de parvenu, qui jouissait d’une assez grande fortune, dont il usait noblement, recevant chez lui des gens de lettres et de mérite, et, par son savoir et ses lumières, tenant bien sa place au milieu d’eux. Lié depuis longtemps avec Diderot, il m’avait recherché par son entremise, même avant que mon nom fût connu. Une répugnance naturelle m’empêcha longtemps de répondre à ses avances. Un jour qu’il m’en demanda la raison, je lui dis : Vous êtes trop riche. Il s’obstina, et vainquit enfin. Mon plus grand malheur fut toujours de ne pouvoir résister aux caresses : je ne me suis jamais bien trouvé d’y avoir cédé. »

Rousseau, "Les Confessions, Nouvelle édition illustrée...", préface de Jules Clarette,  Livre VIII, Paris, Librairie artistique, H. Launette et Cie, Éditeurs,  1889,  p. 95.

« Le corpus des œuvres du baron d'Holbach reste un continent dont les contours sont difficiles à délimiter. Plusieurs facteurs expliquent l'indécision persistante qu'il entretient encore, après plus de deux siècles de recherches et de révélations, lancées dès la mort du baron en 1789 dans la correspondance littéraire de Meister, et relayées par son bras droit Naigeon dans sa notice nécrologique du Journal de Paris la même année. Le recours à l'anonymat et au pseudonyme, typique dune production en grande partie clandestine, a longtemps brouillé les pistes »  (Sandrier, 2010)

Divers témoignages de ceux qui ont fréquenté le salon nous montrent bien que les discussions abordées étaient le plus souvent très liées aux préoccupations du libéralisme :  liberté politique et de religion surtout (exemple : athéistes vs théistes), liberté d'expression, liberté économique, curiosité intellectuelle et soif de connaissance, etc. :  les questions sociales d'égalité, là encore, étaient abordées du point de vue de l'égalité politique (et uniquement pour les hommes) : égalité devant la loi, devant le droit, la justice, etc., mais on parlait beaucoup moins d'injustices économiques et sociales, en témoignent aussi les textes écrits par nombre de salonniers, dont nous soulignerons les exceptions, bien sûr, notamment Helvétius ou Diderot

  athéistes vs théistes    : « Notons en outre que ces collaborateurs viennent d’horizons très différents : l’abbé Mallet est un théologien catholique, Romilly est pasteur, Saint Lambert et d’Holbach sont athées, Beauzée est catholique fervent, Voltaire est déiste, Morellet est sceptique, etc. C’est une véritable polyphonie qui s’élève de l’Encyclopédie, jusque parmi les trois éditeurs puisque si Diderot et D’Alembert sont athées, Jaucourt est protestant. » (Édition Numérique Collaborative et CRitique de l’Encyclopédie de Diderot, de D’Alembert et de Jaucourt (1751-1772), L'Encyclopédie : présentation générale)

« Or, c’est là qu’il fallait entendre la conversation la plus libre, la plus animée et la plus instructive qui fût jamais : quand je dis libre, j’entends en matière de philosophie, de religion, de gouvernement, car les plaisanteries libres dans un autre genre en étaient bannies. [...]  

C’est là que j’ai entendu Roux et Darcet exposer leur théorie de la terre ; Marmontel, les excellents principes qu’il a ramassés dans ses Éléments de Littérature ; Raynal, nous dire à livres, sous et deniers le commerce des Espagnols aux Philippines et à la Vera Cruz, et celui de l’Angleterre dans ses colonies ; l’ambassadeur de Naples et l’abbé Galiani, nous faire de ces longs contes à la manière italienne, espèces de drames qu’on écoutait jusqu’au bout : Diderot, traiter une question de philosophie, d’art ou de littérature, et, par son abondance, sa faconde, son air inspiré, captiver longtemps l’attention.

C’est là, s’il m’est permis de me citer à côté de tant d’autres hommes si supérieurs à moi, c’est là que moi-même j’ai développé plus d’une fois mes principes sur l’économie publique.

C’est là aussi, puisqu’il faut le dire, que Diderot, le docteur Roux et le bon baron lui-même établissaient dogmatiquement l’athéisme absolu, celui du Système de la Nature, avec une persuasion, une bonne foi, une probité édifiantes, même pour ceux d’entre nous qui, comme moi, ne croyaient pas à leur enseignement. »

"Mémoires inédits de l'Abbé Morellet, de l'Académie Française, Sur le dix-huitième siècle et sur la Révolution...", Tome premier, Paris, 1822,  pp. 133-135

  Darcet    : Jean Darcet (D'Arcet, 1724-1801), chimiste lui aussi, et homme politique. Comme Roux, une brouille de famille l'obligera à subvenir très tôt à ses besoins. Il sera engagé comme précepteur par Montesquieu, pour son fils Jean-Baptiste de Secondat et sera son secrétaire pour la rédaction de l'Esprit des Lois. Il a suivi, comme Roux (mais aussi Diderot) les cours de Guillaume-François Rouelle (1703-1770) dont il deviendra le collaborateur et  dont il épousera la fille François Amélie un an après sa mort, en 1771. 

« Les membres les plus distingués de toutes les Académies de la capitale composaient sa société, et, suivant que les langues, l’antiquité ou les sciences physiques étaient les sujets des entretiens, on pouvait le croire lui-même de toutes les Académies, quoiqu’il ne fût ou ne voulût être d’aucune.  Il dévorait tout ce qui sortait des presses de toutes les nations, et ne laissait échapper de sa vaste mémoire que ce qu'il voulait oublier. Sénèque, homme de génie et homme riche, ordonnait et payait chèrement les extraits des ouvrages qu'il n'avait pas le temps de lire ; le philosophe de la patrie de Leibnitz lisait les ouvrages que Buffon et Diderot avaient à consulter ;  et lorsqu'il leur en avait parlé, ils étaient sûrs de les connaître mieux que s'ils les avaient lus.  »   

Dominique Joseph Garat, "Mémoires historiques sur le XVIIIᵉ. siècle, sur les principaux personnages de la Révolution française, ainsi que sur la vie et les écrits de M. Suard, secrétaire de l'Académie", Tome premier, Paris, Philippe, Libraire, 1829,  p. 207

 

D'Holbach lui-même est très clairement dans cette mouvance libérale, qui transparaît, par exemple, dans son article de l'Encyclopédie intitulé "REPRÉSENTANS" (1765),  mais aussi dans ses ouvrages : "La Politique naturelle ou Discours sur les vrais principes du gouvernement" ou encore, "Systême Social. Ou Principes naturels de la morale et de la Politique. Avec un examen de l'influence du gouvernement sur les Mœurs.", tous les deux publiés anonymement à Londres en 1773 : 

"si l'article promeut une représentation reposant sur l'idée audacieuse du refus de l'hérédité (par le jeu des élections) et de la vénalité, s'il veut faire entrer de nouveaux ordres de citoyens (essentiellement les marchands, les magistrats et les agriculteurs) dans le jeu de la représentation, au nom d'une vision équilibrée des intérêts de l'État, il n'empêche que le principe régulateur de la propriété posé d'emblée (« c'est la propriété qui fait le citoyen, p. 145) assure aux nobles et au clergé une place de droit dans la représentation, quels soient les excès, par ailleurs évoqués, auxquels ces ordres se sont livrés tout au long de leur histoire. La vision de l'Encyclopédie est pragmatique et irénique, elle milite avant tout pour que « tous les ordres de l'État se prêtent réciproquement la main » (p.145) : elle ne manque pas d'audace, anticipant une vision élargie du « Tiers » , mais elle reste très modérée dans son expression et son ambition. Il n'est nullement question de partage de pouvoir ici, mais davantage de fournir au détenteur de l'autorité une information éclairée de l'état de la nation." (Sandrier, 2010). 

Les différentes brouilles, polémiques ou affaires concernant les Encyclopédistes éclairent, par ailleurs, leur sensibilité particulière sur les sujets de société, le matérialisme, l'athéisme étant le domaine le plus explosif auquel ils se confrontent. Diderot est emprisonné pour athéisme en juillet 1749 après avoir publié le mois précédent sa Lettre sur les Aveugles, dans laquelle l'aveugle Saunderson réfutait méthodiquement l'existence de Dieu.  En 1759, sous le pape Benoît XIV les consulteurs de la congrégation de l'Index censurent modérément l'Encyclopédie, mais la deuxième censure est celle des qualificateurs du Saint-Office, le sacré tribunal de l'Inquisition (Maire, 2007).  

L'ambition des encyclopédistes contrarie l'Eglise donc, mais aussi le pouvoir, et le 7 février 1752, Louis XV,  « ordonne que les deux premiers volumes de l'ouvrage intitulé, Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des Sciences, Arts & Métiers par une Société des gens de Lettres, seront & demeureront supprimés. [...] Sa Majesté a reconnu, que dans ces deux volumes on a affecté d'insérer plusieurs maximes tendantes à détruire l'autorité royale, à établir l'esprit d'indépendance & de révolte, &, sous des termes obscurs & équivoques, à élever les fondemens de l'erreur, de la corruption des mœurs, de l'irréligion & de l'incrédulité. » En conséquence, le Conseil d'Etat du roi "fait très-expresses inhibitions & défenses à tous imprimeurs, libraires & autres, de réimprimer ou faire réimprimer lesdits deux volumes ; comme aussi de vendre, débiter, ou autrement distribuer les exemplaires imprimés qui leur restent, à peine de mille livres d'amende, & de telle autre peine qu'il appartiendra ; même en ce qui concerne les imprimeurs & libraires, à peine de déchéance & de privation de la maîtrise [...] signé M.P. (Marc Pierre) de Voyer d'Argenson", le frère de notre libéral René-Louis, cf. Libéralisme, Les Origines du capitalisme moderne, La France (1).  Cette censure royale n'a jamais à voir avec des prises de position socialement révolutionnaires, mais en plus de la religion, se rapporte essentiellement à la lutte pour les droits civiques,  pour la liberté d'expression.  mœurs.  

​​​​On songe aussi à des disputes esthétiques, comme la "querelle des Bouffons", dès 1752, opposant partisans de l'influence italienne de Lully et des opéras italiens (la serva padrona de Pergolèse, donnée à l'Académie Royale, fait scandale) et ceux de l'art opératique français, associé à Jean-Philippe Rameau.  Grimm écrit la Lettre sur Omphale (1752), Rousseau sa Lettre sur la musique française (1753), Diderot, avait déjà écrit sa Lettre sur les Sourds et les Muets, en 1751, l'année où l'Esprit des Lois de Montesquieu est mis à l'Index par l'Eglise (29 novembre) et condamné par la Sorbonne, alors que l'œuvre de Voltaire est condamnée à Rome l'année suivante et que la plupart de ses ouvrages sont interdits par le pouvoir royal, ou encore que, six ans plus tard, en juillet 1758,  l''ouvrage que publie Helvétius, De l'Esprit,  qui connaît un grand succès, "fut aussitôt supprimé par le Conseil d’État, puis condamné par le Parlement. Helvétius, qui n’avait pas fait mystère d’en être l’auteur (bien que son nom ne figurât pas sur la page de titre), fut contraint à plusieurs rétractations successives, et ne dut son salut qu’à sa haute position et à la protection de Choiseul et de la Reine. Le livre avait été imprimé à Paris et le censeur qui avait délivré le privilège et l’approbation eut sa part d’ennuis." (Naville, 1967 : p. 63).  Helvétius aura le soutien de l'ensemble des encyclopédistes, à l'exception, on pouvait s'en douter, de sa défense de l'égalité naturelle des hommes, une préoccupation sociale qu'il partageait avec Jean-Jacques Rousseau. Quatre ans plus tard, dès 1762, la publication du "Contrat social" et d' « Émile... » du citoyen de Genève provoque une telle levée de boucliers qu'elle "va faire de Rousseau un auteur fugitif, contraint à des exils répétés afin d’échapper aux mandats d’arrestation qui s’abattent successivement sur lui à travers l’Europe." (Mostefai, 2016 : p. 97).   ​​​​Et ne parlons pas d'Holbach lui-même, qui publiait anonymement un grand nombre "d’ouvrages censurés, condamnés et brûlés par le Parlement du roi(Naville, 1967).  D'autres ouvrages, qui étaient librement publiés en Angleterre, étaient édités en France de manière expurgée ; on pense notamment ici aux ouvrages libéraux de Hobbes ou de Locke, par exemple. Notons au passage l'admiration naïve de l'élite intellectuelle française, encyclopédistes compris, pour cette liberté d'expression accordée en Angleterre, et qui suffit, aux yeux d'Helvétius, pour que le "Corps du Parlement" soit "contenu par la Nation" : 

« Il n’est point à Londres d’Ouvrier, de Porteur de chaise qui ne lise les Gazettes, qui ne soupçonne la vénalité de ses Représentans et ne croie en conséquence devoir s’instruire de ses droits en qualité de Citoyen. Aussi nul Membre du Parlement n’oseroit y proposer une Loi directement contraire à la liberté Nationale. S’il le faisoit, ce Membre cité par le Parti de l’Opposition & les Papiers publics devant le Peuple, seroit exposé à sa vengeance. Le Corps du Parlement est donc contenu par la Nation. Nul bras maintenant assez fort pour enchaîner un pareil Peuple. Son asservissement est donc éloigné. »  (Helvétius, "De L'Homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation. Ouvrage Posthume de M. Helvetius", Londres, 1773, tome second,  , pp. 196-197 )

querelle des Bouffons   :  Appelée aussi "guerre des Coins" : Le clan italianophile « se rassemblait à l’Opéra, sous la loge de la Reine, l’autre parti remplissait tout le reste du parterre et de la salle ; mais son foyer principal était sous la loge du Roi. Voilà d’où vinrent ces noms de partis célèbres dans ce temps-là, de coin du Roi et de coin de la Reine » (Rousseau, Confessions, op. cité, Livre VIII, p. 107).

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Fiche de police sur Voltaire,

           1er janvier 1748

Bibliothèque Nationale de France

             BNF, Paris, France

 A cause de tout ce qui précède, on  se demandera si la question des inégalités sociales, exposée un jour à Diderot à sa maîtresse, a vraiment eu un rapport étroit avec les réflexions du baron, ou si ce n'est pas là le fruit de la propre pensée de Diderot, bien plus concerné par le sujet, comme nous l'avons vu : 

 "Je vous ai promis de suivre les réflexions du Baron sur l’Angleterre, et je n’ai rien de mieux à faire. Cela me distrait, vous instruit et vous amuse. Ne croyez pas que le partage de la richesse ne soit inégal qu’en France. Il y a deux cents seigneurs anglais qui ont chacun six, sept, huit, neuf, jusqu’à dix-huit cent mille livres de rente ; un clergé nombreux qui possède, comme le nôtre, un quart des biens de l’État, mais qui fournit proportionnellement aux charges publiques, ce que le nôtre ne fait pas ; des commerçants d’une opulence exorbitante ; jugez du peu qui reste aux autres citoyens. Le monarque paraît avoir les mains libres pour le bien et liées pour le mal ; mais il est autant et plus maître de tout qu’aucun autre souverain. Ailleurs la cour commande et se fait obéir. Là, elle corrompt et fait ce qui lui plaît, et la corruption des sujets est peut-être pire à la longue que la tyrannie. Il n’y a point d’éducation publique. Les collèges, somptueux bâtiments, palais comparables à notre château des Tuileries, sont occupés par de riches fainéants qui dorment et s’enivrent une partie du jour, dont ils emploient l’autre à façonner grossièrement quelques maussades apprentis ministres. L’or qui afflue dans la capitale et des provinces et de toutes les contrées de la terre porte la main-d’œuvre à un prix exorbitant, encourage la contrebande et fait tomber les manufactures."

 Denis Diderot, "Lettres à Mademoiselle (Sophie) Volland | 1759-1774", Lettre XCIII (93), 6 octobre 1765, dans "Œuvres complètes de Diderot...",  op. cité, Tome dix-neuvième, p. 182. 

mulets

Le siècle des Lumières 
                                          
     Le regard sur les pauvres

 
                                          
     Mulets, travaillez sans répit !

Souvenons-nous de Petty, de Locke, de Bentham et de tous les autres qui défendaient haut et fort la liberté, le bonheur commun, et qui réservaient à la plus grande partie du peuple, pour laquelle ils éprouvent un mépris de classe, la place la plus misérable. Souvenons-nous aussi des attaques contre le système de charité, les Poor Laws, comme si, d'un coup, tous les pauvres pouvaient se convertir du jour au lendemain en travailleurs et rendus du même coup responsables de ne pas en trouver. C'est exactement la même chose de l'autre côté de la Manche : 

"« Il n’y a rien qui entretienne plus la fainéantise que ces aumônes publiques, qui se font presque sans cause et sans aucune connaissance de nécessité » écrivait Colbert à l’Intendant de Rouen en lui conseillant de « réduire la mendicité aux pauvres malades et invalides qui ne peuvent travailler.»"

Céline Spector, Montesquieu et l’émergence de l’économie politique, Paris, Champion, 2006, p 367

Des philosophes, des économistes se convertissent aux nouvelles idées sur le travail et imaginent pouvoir balayer d'un revers de manche une idéologie de plusieurs siècles où la charité tenait lieu de béquille aux miséreux. Voilà donc, d'un seul coup, la classe des nantis imaginant ici et là ses solutions pour accroître la richesse de la nation par le travail des pauvres, du haut vers le bas, comme toujours, de manière autoritaire,  supérieure et présomptueuse, toujours associées à une forme de cet antique mépris social et aristocratique envers les pauvres. Depuis le début du XVIIe siècle au moins, s'estompe progressivement chez les intellectuels la vision chrétienne du pauvre habité par l'image du Christ : 

 

​ "Je pense qu'on ne peut dire pour excuse, sinon qu'il y en a de si malheureux qu'ils aimeroyent mieux se laisser mourir de faim que de mettre la main à l'oeuvre. Ventres paresseux, charges inutiles de la terre, hommes nez seulement au monde pour consommer sans fruict !... c'est proprement contre vous que l'authorité du magistrat se doit déployer I c'est contre vous qu'il doit armer sa juste severité ; pour vous sont les foüets et les carquans." 

 

Antoine de Montchrestien, sieur de Vateville, "Traicté de l'oeconomie politique dédié au Roy et à la Reine Mère du Roy" [Traité de l'économie politique], Chez Jean Osmont, dans la Cour du Palais" 1615,    p. 106     (réédition fidèle à l'original, introduction et annotations de Théophile Funck-Brentano, Paris, Plon Nourrit et Cie, 1889). 

"Car comme l'état d'innocence ne pouvait admettre l'inégalité, l'état du péché ne peut souffrir d'égalité (…). La raison ne reconnaît pas seulement que cet assujettissement des hommes à d'autres est inévitable, mais aussi qu'il est nécessaire et utile"

 

Pierre Nicole, "De l’éducation d’un prince. Divisée en Trois Parties, dont la derniere contient divers Traitez utiles à tout le monde", Paris, 1670  (édition de 1677, p. 181)

"Tous les Politiques sont d’accord que, si les Peuples étoient trop à leur aise, il serait impossible de les contenir dans les Règles de leur devoir. (…) Il les faut comparer aux mulets, qui, étant accoutûmés à la tâche, se gâtent par un long repos plus que par le travail."

Armand du Plessis, cardinal de Richelieu, "Testament politique", 1688, p. 198

Cette inégalité justifie pour Jean Domat (1625 - 1696) une hiérarchie des conditions, des professions, et justifie rangs et privilèges, selon l'utilité sociale qu'on leur prête ("Les loix civiles dans leur ordre naturel", Paris, Chez Jean Baptiste Coignard, 1689). Ainsi, il y a "des qualités qui déterminent chaque personne à un certain genre de vie & d'occupation, qui le met au-dessus ou au-dessous des autres dans l'ordre de la société, selon les differences de ces qualités, depuis les premières de Prince, Duc & Pair, Comte, Marquis, Officiers de la couronne, & autres, jusqu'aux moindres d'Artisans, Laboureurs, & autres des derniers du peuple." 

 

J. Domat, Le Droit public (1689-1697), Livre premier, Titre IX, Des divers ordres de personnes qui composent un Etat, Section I, Des diverses natures de Conditions & de Professions, & des caracteres propres à chacune, dans  "Les Loix Civiles dans leur ordre naturel  ; Le Droit Public, et Legum Delectus", tome second, Paris chez Savoye, 1756, p. 65

 

Et, dans tous les cas, "c’est par la situation de chacun dans le corps de la société, que Dieu, de qui il doit tenir sa place, lui prescrit, en l’y appellant, toutes ses fonctions & tous ses devoirs."

 (opus cité,  Livre Premier, Du Gouvernement & de la Police générale,  p. 1)

Ce n'est sûrement pas par hasard si la philologue et érudite Anne Dacier traduit en 1684, pour la première fois en français, le Ploutos (Plutos, Plutus, en grec : richesse, entendu péjorativement : le fric) comédie d'Aristophane, qui nous rappelle la lointaine filiation de tous les dominants de la Terre. Ici, c'est la Pauvreté qui  parle :

"Je suppose avec vous que Plutus puisse voir,
Et qu'à pleins seaux partout l'argent vienne à pleuvoir :
Qu'allez-vous devenir ? les arts, les métiers tombent,
Il n'en reste pas un, il faut que tous succombent ;
Où trouver forgerons, armateurs, cordonniers,
Charrons, potiers, tailleurs, blanchisseurs et peaussiers ?
Qui guidera le soc dans le sein de la terre ?

Au moment des moissons, qui viendra vous les faire,
Si l'on vit sans bouger et sans prendre ces soins ?
"  

Aristophane, "Plutus ou la richesse", traduction Eugène Fallex, Paris, Furne et Perrotin, 1849,      p. 48-49 

Ploutos se vante d'apporter l'abondance à tous, mais la Pauvreté soutient que c'est une grosse erreur, car devenus paresseux, rassasiés, les hommes n'ont plus faim et n'ont plus ni désir ni volonté de travailler :

 

" Adieu lits et tapis ! Qui prendra la navette.

Du jour où l'on verra l'or abonder pour tous ?
Qui donnera la myrrhe en flots brillants et doux,
Et l'ambre, ces parfums des jeunes hyménées ?
Et les manteaux brodés, et les robes ornées ?
Si les trésors partout sont ainsi répandus,
Adieu tant d'ornements, car on n'en fera plus.
Je les donnais jadis : maîtresse impitoyable,
J'étais là, tourmentant l'artisan misérable,
Je le chassais du lit, l'excitais, et sa main
Travaillait jour et nuit pour un morceau de pain.
Grâce à moi...

Aristophane, Plutus..., op. cité, Scène VI,  p. 50

D'ailleurs, si on en croit le Tchèque Tomáš Sedláček (L’Économie du bien et du mal, Eyrolles, 2013),  Aristophane avait déjà un aperçu de "la main invisible" :

"Selon une légende des temps anciens

Nos sottes douleurs et notre vain amour-propre

Sont récupérés au service du bien public".

Aristophane, L'Assemblée des Femmes

"Qu’une police éclairée assigne les travaux de chaque sexe et même de chaque âge, et il y en aura pour tous. Nous avons sous nos yeux l’exemple de cette sage distribution.  Un particulier sans autorité, par son infatigable vigilance, sait occuper avec succès et à tous les moments les pauvres que la Providence a confiés à ses soins : homme charitable, il donne l’aumône ; homme d’État, il donne à travailler."

Jean-François Melon, Essai politique sur le commerce, 1734, chapitre VIII, "De l’industrie", p. 98-99   (édition de 1736)

 

"Il en est des Pauvres dans un Etat à peu près comme des ombres dans un tableau, ils font un contraste nécessaire dont l'humanité gémit quelquefois, mais qui honore les vues de la Providence."

 

Philippe Hecquet, La Médecine, la Chirurgie et la Pharmacie des pauvres, 3 Tomes,  préface du tome premier, 1740.

Les penseurs de l'Encyclopédie ne sont pas plus éclairés que les autres sur différents sujets, et un des plus dynamiques d'entre eux, le baron d'Holbach, partage sur les pauvres à peu près tous  les poncifs et les préjugés de l'époque : C'est une classe vouée par nécessité au travail, au strict nécessaire pour assurer sa subsistance, incompatible avec l'oisiveté, à une pauvreté souvent plus enviable que l'opulence, à la stupidité,  etc. :

 

"Le pauvre est forcé de désirer & de travailler pour obtenir ce qu’il sçait nécessaire à la conservation de son être ; se nourrir, se vêtir, se loger, se propager sont les premiers besoins que la nature lui donne ; les a-t-il satisfaits ? Bientôt il est forcé de se créer des besoins tout nouveaux, ou plutôt son imagination ne sait que raffiner sur les premiers ; elle cherche à les diversifier, elle veut les rendre plus piquants ; quand une fois, parvenu à l’opulence, il a parcouru tout le cercle des besoins & de leurs combinaisons, il tombe dans le dégoût. Dispensé de travail, son corps amasse des humeurs ; dépourvu de desirs, son cœur tombe en langueur ; privé d’activité ; il est forcé de faire part de ses richesses à des êtres plus actifs, plus laborieux que lui ; ceux-ci, pour leur propre intérêt, se chargent du soin de travailler pour lui, de lui procurer ses besoins, de le tirer de sa langueur, de contenter ses fantaisies. C’est ainsi que les riches & les grands excitent l’énergie, l’activité, l’industrie de l’indigent ; celui-ci travaille à son propre bien être en travaillant pour les autres ; c’est ainsi que le désir d’améliorer son sort rend l’homme nécessaire à l’homme."

Mirabaud/Holbach,  "Système de la Nature...", op. cité, I, XV, p. 330-331

"Ne croyons point que le pauvre lui-même soit exclu du bonheur. La médiocrité, l’indigence lui procurent souvent des avantages que l’opulence & la grandeur sont forcées de reconnoître & d’envier. L’ame du pauvre toujours en action ne cesse de former des désirs, tandis que le riche & le puissant sont souvent dans le triste embarras de ne sçavoir que souhaiter ou de désirer des objets impossibles à se procurer. Son corps habitué au travail connoît les douceurs du repos ; ce repos est la plus rude des fatigues pour celui qui s’ennuie de son oisiveté. L’exercice & la frugalité procurent à l’un de la vigueur & de la santé ; l’intempérance & l’inertie des autres ne leur donne que des dégoûts & des infirmités. L’indigence tend tous les ressorts de l’ame, elle est mère de l’industrie ; c’est de son sein que l’on voit sortir le génie, les talents, le mérite auxquels l’opulence & la grandeur sont forcées de rendre hommage. Enfin les coups du sort trouvent dans le pauvre un roseau flexible qui cede sans se briser."

 

op. cité, I, XVI,   p. 349   

"Une société jouit de tout le bonheur dont elle est susceptible dès que le plus grand nombre de ses membres sont nourris, vêtus, logés, en un mot peuvent, sans un travail excessif, se procurer les besoins que la nature leur a rendus nécessaires."

"Par une suite des folies humaines, des nations entieres sont forcées de travailler, de suer, d’arroser la terre de larmes, pour entretenir le luxe, les fantaisies, la corruption d’un petit nombre d’insensés, de quelques hommes inutiles, dont le bonheur est devenu impossible, parce que leur imagination égarée ne connaît plus de bornes. C'est ainsi que les erreurs religieuses & politiques ont changé l'univers en une vallée de larmes"

 

op. cité, p. 352

 

"Ce n’est que dans les sociétés civilisées, où le loisir & l’aisance procurent la faculté de rêver & de raisonner, que des penseurs oisifs méditent, disputent, font de la métaphysique : la faculté de penser est presque nulle dans les Sauvages occupés de la chasse, de la pêche & du soin de se procurer une subsistance incertaine par beaucoup de travaux. L’homme du peuple parmi nous n’a point des idées plus relevées de la Divinité, et ne l’analyse pas plus que le Sauvage."

op. cité, Deuxième partie, chapitre IV,   p. 92

"L'éducation devroit apprendre aux princes à régner, aux Grands à se distinguer par leur mérite & leurs vertus, aux Riches à faire un non usage de leurs richesses, au Pauvre à subsister par une honnête industrie."

 

Holbach, "Système social ou Principes naturels de la morale et de la politique. Avec un examen de l'influence du gouvernement sur les Mœurs, tome troisième, chapitre IX, De l'éducation, Londres, 1773,     p. 117 

On voit clairement ici, qu'Holbach promeut une éducation bien spécifique aux différentes classes sociales. C'est la vision des hommes de l'Encyclopédie dans leur ensemble, et le projet de loi de Condorcet, nous le verrons, ira dans ce sens.  

​​

"Il est évident qu’il n’y a aucun ordre de citoyens dans un état, pour lesquels il n’y eût une sorte d’éducation qui leur serait propre ; éducation pour les enfants des souverains, éducation pour les enfants des grands, pour ceux des magistrats, etc. éducation pour les enfants de la cam​pagne, où, comme il y a des écoles pour apprendre les vérités de la religion, il devrait y en avoir aussi dans lesquels on leur montrât les exercices, les pratiques, les devoirs & les vertus de leur état, afin qu’ils agissent avec plus de connaissance. Si chaque sorte d’éducation était donnée avec lumière et avec persévérance, la patrie se trouverait bien constituée, bien gouvernée, et à l’abri des insultes de ses voisins.

L’éducation est le plus grand bien que les peres puissent laisser à leurs enfans. Il ne se trouve que trop souvent des peres qui ne connoissant point leurs véritables intérêts, etc. etc."

Encyclopédie Diderot et d'Alembert, op. cité, Vol V, 1755,  article  ÉDUCATION de M. Du Marsais, p. 397

 

"Il regne plus d'égalité dans les Républiques que dans les Monarchies ; l'homme libre, protégé par la loi, a moins besoin de protecteurs ; plus heureux réellement, il a moins de raisons pour affecter les dehors du bonheur.  D'un autre côté, il sçait que l'inégalité des richesses ne peut donner à personne le droit de l'opprimer ; ainsi le pauvre est plus content de son sort dans une République ou dans un Etat libre, que dans un pays où tout homme riche & puissant peut l'outrager impunément."

Holbach, "Système social...", op. cité, chapitre VI, Du luxe,   p . 66  

"D'où l'on voit que l'oisiveté devient fatale aux mœurs. Le pauvre ne désire les richesses que pour avoir l'avantage de vivre dans l'oisiveté ; & cette oisiveté est pour l'homme un poids qu'il ne peut supporter."

 

op. cité, p. 67. 

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                Le Café Procope

          au dix-huitième siècle

                  Dessin d'Emile Kretz 

     dessinateur et  lithographe français

                             du XIXe siècle

                     Gravure  sur bois de

             Jean-François Badoureau

                              (1788-1881)

 "L'Année illustrée : journal des expositions et des découvertes", 

         numéro de septembre 1868

        Paris, Musée Carnavalet

                     G.33128

               

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   Etablissement de la nouvelle

  Philosophie. Notre Berceau

                 fut un Caffé. 

                   Estampe anonyme

                   aquatinte coloriée   

             14.4  x 9.5 cm 

               

             Paris,  BNF

        département Estampes

             et photographie,

     RESERVE QB-370 (24)-FT 4

              [De Vinck, 4152]

                

                   

                      BIBLIOGRAPHIE   

 

 

BOUSSUGE Emmanuel et LAUNAY Françoise, 2018, "Du nouveau sur Jacques André Naigeon (1735-1810) et sur ses livres et manuscrits", article des Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, n° 53, pp. 145-192.

 

CARRUTHERS Stephen, 2003, "John Wilkes and the Enlightenment John Wilkes and the Enlightenment", thèse en master de Legal and Political Studies, soutenue à l'University College de Londres.  

COSENZA Mario, 2020a, « Jacques–André Naigeon (1735–1810) entre ombres et Lumières », présentation de sa thèse éponyme, cf. ci-dessous.

COSENZA Mario, 2020, « Jacques–André Naigeon (1735–1810) entre ombres et Lumières », thèse de doctorat de Langue et littérature françaises de l'Université de Paris Nanterre, soutenue le 24 avril 2020. 

COSENZA Mario, 2022, "Un abrégé de la « vie philosophique » de Jacques-André Naigeon", article des  Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, n° 57, pp. 159-174.

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https://www.cairn.info/revue-annales-historiques-de-la-revolution-francaise-2015-2-page-149.htm#re0no0

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https://www.persee.fr/doc/rde_0769-0886_1987_num_3_1_927

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 * "Studies on Voltaire and the Eighteenth-Century", désormais appelée "Oxford University Studies in the Enlightenment", série publiée par la Fondation Voltaire en partenariat avec Liverpool University Press.

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SANDRIER Alain, 2014, "Notice contributeur de d'Holbach", Édition numérique collaborative et critique de l’Encyclopédie, publiée le 5 avr. 2014. 

 

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