Rome,

De la naissance

à

la République

  IXe / Ier siècle

               avant notre ère 

 

 

              Honestiores   et   HUmiliores

 

                   

 

   

                                   

 

 

 

 

Quelques huttes de torchis  

L'écriture apparaît à Rome à la fin du VIIe siècle mais elle ne sera pas utilisée de manière importante avant plusieurs siècles. Les premiers témoignages historiques seront ceux des Pontifes, gardiens du droit civil et religieux, qui enregistraient régulièrement (probablement dès les débuts de la République, vers – 509), dans de brèves notices écrites sur des tablettes de bois blanchies à la chaux « les noms des magistrats [1], les éclipses, les prodiges, les variations du prix du blé, les événements politiques, religieux ou militaires importants, etc. » (Poucet, 2000). La littérature latine à proprement parler n’apparaît que bien plus tard, au milieu du IIIe siècle, avec Livius Andronicus et Fabius Pictor sera le premier à rédiger un récit (qui a été perdu) sur “l’histoire des origines de Rome” (vers – 210), que les historiens nomment par commodité primordia ou initia. Cette tradition littéraire, c’est l’annalistique, qui fait le récit plusieurs siècles après d’une histoire que les auteurs ne connaissent que par la tradition orale. Des chercheurs ont estimé que la crédibilité de ce type de tradition varie entre 150 et 300 ans (Van Gennep, 1912 ; Vansina, 1961). Finley résume bien cette situation : « notre faiblesse est sans remède : nous n'avons pas pour faire l'histoire de Rome la moindre source littéraire originale antérieure au IIIe siècle de notre ère, et nous en avons fort peu d'antérieures au IIe » (Finley, 1987).

 

[1]   Appelées “Fastes” (du latin fas, fari : parler) par extension, le mot désignant d’abord les jours permis pour un certain nombre d’activités publiques ou privées  : parler en public, passer des contrats, rendre la justice, etc. Il y a donc des jours fastes (fastus dies) et des jours néfastes (dies nefastus). Le mot français s’est formé par confusion du latin faustus (heureux, favorable), vers 1380.

A l’intérieur de cette tradition, il existe de multiples formes répondant à des règles, des méthodes différentes, comme la littérature érudite, poétique, iconographique, etc. Ainsi, en plus de ne pas posséder de sources primaires pour l’époque dite royale de l’histoire romaine, l’historien se trouve confronté à un certain nombre de difficultés :  variantes d’un même thème, différentes manières littéraires de conduire la narration (dramatique, pathos, etc), amplification, tronquage du récit pour des raisons idéologiques, de type gentilice, par exemple, en donnant à une famille une origine plus ancienne qu’elle n’a en réalité, ou de type patriotique, mais encore bien d’autres recompositions historiques d’origine sociale, telles les luttes entre optimates et populares,  politique, tels les suffrages, les formes de gouvernement ou encore ethnographiques, par exemple l’attitude anti-étrusque de Denys d’Halicarnasse (Poucet, 2000).  Pour venir en aide à l’historien, un ensemble de sources non écrites lui sera d’un grand secours, au premier rang desquelles figure l’archéologie :  

« Il est maintenant devenu possible d'écrire une histoire archéologique des origines et des premiers siècles de Rome, très différente, il est vrai, de celle véhiculée par Tite-Live et Denys d'Halicarnasse. » (op. cité).

C’est l’archéologie qui a permis de dater les débuts de Rome entre le Xe et le IXe siècles avant notre ère, grâce aux tombes à incinération trouvées, au lieu de la traditionnelle date de – 753 fournie par Varron, que l’écrivain avait choisie parmi « une foule de propositions concurrentes. »  (Poucet, 2000).

En effet, pendant longtemps, jusqu’au dernier quart du VIIe siècle, Rome n’était qu’un ensemble de petits villages formées de quelques huttes de torchis, ne connaissant ni l’écriture ni le tour du potier. C’est toujours l'archéologie qui nous informe de sa profonde transformation par l’apport des Etrusques : architecture solide, décoration, écriture, lecture, en particulier (op. cité).

 

On comprendra donc la gageure que représentent toutes les tentatives de rapporter les siècles d’histoire romaine précédant l’apparition des témoignages littéraires directs. Toutes ces tentatives sont « utiles et intéressantes, à condition qu'on ne se dissimule pas leur caractère en grande partie hypothétique et donc éminemment provisoire.» (Poucet, 2000). C’est donc avec des pincettes qu’on abordera le prochain chapitre, avec l’aide des spécialistes les plus exigeants aujourd’hui sur la question.

 

 

Pectoral, tombe Galeassi à Praeneste (auj.  Palestrina), VIIIe siècle, métal et or, Musée National étrusque de Villa Giulia, Rome

 

Quelques huttes de torchis

Les siècles obscurs

La République

Riches...un peu...beaucoup...

Révoltes sociales

 
 

Les siècles obscurs               

Véritable  chaudron de peuplades : autochtones, Samnites, Ligures, Sicules, Sabins, Etrusques, Grecs, etc, leurs tribus [1] (gentes),  les localités, sorte de “cantons  naturels [2]” (pagus, vicus, oppidum, oikos) à l’origine de la future Rome se pillaient l’une l’autre, se disputaient les pâturages, les champs les plus fertiles, et ce d’autant plus que leur région était un carrefour stratégique,  au centre d‘une zone traversée par des transhumants, mais aussi par une route du sel, de l‘embouchure du Tibre à la Sabine ou vers plusieurs cités latines (Maury, 1866). Quand un groupe était assez puissant, il les absorbait dans sa zone d’influence [3] ou les tenait en vassalité, dans un rapport de patrons (patronus) à “clients” (cliens, peut-être du grec clueo, “qui s’entend ordonner” ), qui, sans posséder la citoyenneté, sont « à la fois libres et subordonnés. » (Grandazzi, 2014), enfin, plus subordonnés que libres, nous précise Richard, soumis qu’ils étaient à une sujétion quasi-servile, « réduits à travailler la terre de leurs maîtres dont, le cas échéant, ils constituaient d’autre part la milice. » (Richard, 1978), mais aussi contraints de suivre le patron qui émigrerait dans une nouvelle patrie, comme nous le relate l’histoire du chef albin Attius Clausus, qui vint s’établir à Rome au début de la République, amenant avec lui un grand nombre de clients (Tite-Live, II, 16) et dont la nouvelle gens [4]  sera romanisée sous la forme de Claudia.  Par ailleurs, le rapport du client et du patron était un rapport d’obligés, avec des engagements réciproques, où le client était de loin le plus perdant. Car, si le patron devait surtout l’assistance judiciaire [5] à son client, le client devait participer à de multiples frais de son patronus liés à l’’exercice d’une magistrature, à une amende infligée, à un remboursement de dettes (aes alienum, litt. “l’argent que l’on doit à autrui”) au mariage des ses filles (Plutarque, Vies, Romulus), etc.  :

« Tous ces droits ont subsisté dans leur entier. Le seul changement qu’on y a fait par la suite, c’est qu’on a trouvé que c’était une chose honteuse et lâche que les grands reçussent de l’argent des petits. » (op.cité)

[1] Trois tribus primitives Ramnes (Romnes), Tities et Luceres, selon la tradition et successivement, issus de Latins, Sabins et Étrusques (sujet complexe qui divise encore les spécialistes),  sont à l’origine de la fondation de Rome, mais l’occupation du Palatin, la plus ancienne, et d’autres collines remontent au moins au XIIIe-XIIe siècles (Grandazzi, 2014).  Elles sont  dites « gentilices » (propre à des communautés de noms)  ou « romuléennes » au titre de leur installation supposée par le fondateur mythique Romulus, dont la date de - 753 a été choisie arbitrairement parmi d’autres par Varron. Leurs habitants sont des montani (opposés aux pagani, habitants des faubourgs) originels des cités installées sur les monts, sept selon la tradition du Septimontium : Palatin, Cermale, Velia, Oppius, Cispius, Fagutal, Cœlius. Bien qu’historiques, les trois tribus primitives n’auraient, selon Rieger (2007), aucune signification ethnique, malgré ce que prétend la tradition annalistique (résumés annuels et brefs d’histoire rédigés par les pontifes) puis historique, mais seraient des unités territoriales formées vers 550-520 par Tarquin l’Ancien sur la base d’une cité antérieure à l’intégration des montani aux collini, habitant les colles (collis), collines du Quirinal, avec le Sabin Numa Pompilius, puis du Viminal et de l’Esquilin avec Servius Tullius.  

[2]   selon l’expression de Félix Georges De Pachtère (Richard, 1978)

[3] par cristallisation, en quelque sorte, de communautés partageant un passé et un certain nombre de croyances : Le grand linguiste français Emile Benveniste avait montré leur origine indo-européenne commune, non seulement sur des bases linguistiques communes, mais de leurs institutions mêmes (Richard, 1978).

[4]  familles nobles se reconnaissant le même ancêtre commun d’origine

[5]  Le client, en effet, est privé du “droit d’ester” en justice (du latin stare :
“être debout”), c’est à dire soutenir, intenter une action judiciaire.

Notons que ces relations de clientèle ne sont pas spécifiquement romaines mais sont attestées déjà chez les Samnites, les Sabins, les Étrusques ou encore les Gaulois, où selon le témoignage de César, « la puissance et le crédit d’un noble s’y mesuraient au nombre d’ambacti  [ambactus : servus : serf NDA] et de clients qu’il pouvait réunir (Richard, 1978). Les tribus indigènes des Ramnes, sabine des Tities et étrusque des Luceres, répartis en hauteur sur les monts Palatin, Quirinal et Caelius vont finir par se mélanger aux tribus du Septimontium [6] et former avec leurs descendants cette Urbs patricienne (patres et leurs fils patricii, les patriciens) qui dominera en tant que patronus ses clients alentour, principalement d’origine étrangère, installés hors du pomerium [7] et qui se confondent encore avec la plèbe primitive dans la Rome protohistorique. Cette plèbe n’est pas encore un corps social constitué. Pendant  longtemps elle n’est pas  « autre chose que l'ensemble des familles non nobles. » (Richard, 1978). 

 

[6]  Septimontium : du nom d’une fête sacrificielle partagée en décembre par les monti d’origine, mais que chaque tribu célèbre séparément et à sa manière, en des endroits différents (Richard, 1978)

[7]  pomaerium :  séparation à Rome entre la ville, l’urbs, et la campagne, l’ager, sillon sacré sur lequel on ne peut ni construire ni cultiver.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les moins privilégiés d’entre les clients reçoivent de la part de leurs patrons des terres à titre précaire (precarium)  qu’ils cultivent au profit de ces derniers. Les terres des patriciens, quant à elles, avaient été selon la tradition partagée par Romulus [8]  ou Numa Pompilius  à titre définitif et héréditaire entre les trente curies [9]  (Cicéron, De Republica, II, 26 ; Denys, AR [10], II, 62, 4 ; Plutarque, Vies, Numa XVI, 4). Les parcelles en question étaient de petits jardins ou des vergers qui apportaient un complément de ressources à ces premières communautés d’éleveurs (Richard, 1978).  A la suite des privilégiés préhistoriques qui ont été évoqués au premier chapitre, il faut imaginer des groupes aristocratiques influents posséder assez de surplus pour devenir les créditeurs (Cels-Saint-Hilaire, 1990) de ceux qui, accablés de dette, formeront plus tard une partie de la plèbe avec les populations conquises, comme celle d’Albe la Longue [11], sur le mont Albain, que le troisième roi de Rome, Tullus Hostilius (règne de 672 à 640), originaire de la Velia, détruisit avant de déplacer une importante population sur le Cœlius. Parmi elle, des chefs albains, dont certains entrèrent au Sénat (Tite-Live I, 30, 2 ; Denys III, 29, 7)  : Nous le savons depuis toujours, les riches sont comme une grande famille qui ont le plus souvent intérêt à oublier ce qui les distinguent et à se rappeler ce qui les unit. Nous l’avons vu, chaque société antique tire de la domination des autres peuples, par la force, des avantages considérables. Tullus Hostilius quant à lui, va l’utiliser pour briser les groupes nobiliaires au détriment d’un état centralisé. [12]. Ajoutons à cela le fait que le siège le plus ancien du Sénat se nommait la Curia Hostilia, dont Cicéron attribue l’origine à Hostilius (De Republica, II, 31) ainsi que l’installation du Comitium, lieu de réunion de l’Assemblée : on sait désormais, grâce à l’archéologie,  que le premier pavement du forum date de l’époque de Tullus Hostilius (Cairo, 2014). Précisons aussi que ce roi avait lié hiérarchiquement le pouvoir religieux et politique à sa personne, en transformant « la curia de sa propre gens, les Hostilii, en curia de la communauté entière, où se concentrerait le pouvoir, qui avant cette époque s’étendait aussi à d’autres familles » (Cairo, 2014). Cependant, selon Richard, « la population [13] de la Rome royale forma d'abord un seul corps politique auquel la division en patriciat et en plèbe ne s'applique pas, même si des inégalités purent s'y faire jour et une aristocratie se former très tôt en son sein. » (Richard, 1978). Enfin, la légende des Horaces et des Curiaces, après celle de Rémus et Romulus [14], est celle de « la fondation de la communauté urbaine de Rome » (op. cité), ce qui finit d’emporter la conviction de l’auteur que Tullus Hostilius serait en fait le vrai fondateur de la ville éternelle. Ce mythe permet de souligner une fois encore le caractère archaïque et violent des sociétés antiques. Ici, l’issue du combat entre deux villes est confié à un duel entre deux groupes cousins et patriciens, chacun représenté par trois champions, dans chaque groupe des jumeaux. Le derniers des Horaces vainc par la ruse, tue sa sœur parce qu’elle se met à pleurer la mort de son fiancé, issus des Curiaces, et le père (pater familias), selon une version de l’histoire, lui évite la peine suprême d’arbor felix, où on est fouetté à mort, pour le soumettre à la peine symbolique du joug. Au-delà de la naissance de Rome, ce duel symbolise peut-être « la création d’un nouvel ordre de civilisation. »

 

[8]   Selon la légende, les jumeaux Rémus et Romulus sont nés de l’union du dieu Mars et d’une vierge mortelle, Rhéa Silvia, exposés à leur naissance, près du Tibre, allaités par une louve et adoptés enfin par un couple de bergers.  

[9] Les membres des curies sont les Quirites, populus Romanus Quirites

[10]   Antiquités Romaines ou Histoire ancienne de Rome.

[11] Ou celles des Véiens étrusques ou des Fidénates, soumis par les Etrusques.

[12]  Ces groupes forment la plus ancienne assemblée de Rome, la comitia curiata,  dirigée par trente curies (curiae), dix curies par tribu à l’origine.  Le roi augmente le nombre de légionnaires et recrute dix nouvelles turmae, composée de trois décuries (decuriae) de dix cavaliers chacune. Chacune des curies ayant ses propres centuries (centuriae) de cavaliers, disposant de dix cavaliers chacune, les nouvelles unités de cavalerie devaient se retrouver représentées par différentes tribus.

[13]  Le populus de cette époque archaïque (Populus Romanus Qurites : “L’ensemble des personnes du peuple romain”), renvoie à la population noble de principes ou patres qui a seule des droits politiques et peut se réunir dans l’assemblée des Comices curiates. Plus tard, l’émergence de la plèbe conduira à partager ce populus en deux, avant qu’il ne soit assimilé le plus souvent, et parfois idéologiquement depuis la fondation romuléénne, à la plèbe : plebs, multitudo, pléthos.

[14]   Selon le mythe, Romulus entre en guerre contre les Sabins de Titus Tatius suite à l’enlèvement des Sabines, selon une pratique patriarcale archaïque qui permet à un groupe humain de se procurer des femmes, et que beaucoup de sociétés traditionnelles pratiqueront jusqu’à la période moderne

Louve allaitant les jumeaux Rémus et Romulus, bronze,

114 cm x 75 cm,

Musée du Capitole

env.  IVe-Ve siècle

 

À une suprématie sur le Latium d’Albe la Longue, fondée sur la pureté de la race et sur la nette séparation entre les classes dirigeantes et les inférieurs, aurait succédé la suprématie de Rome, issue de l’intégration des vaincus [15] . »  (Cairo, 2014). Comme pour la Grèce, il ne faut pas entendre ici le concept de race de manière biologique. Le médiéviste Alessandro Barbero nous rappelle par ailleurs que  « L’Empire romain était déjà en soi un empire multiethnique, un creuset de langues, de races, de religions, et il était parfaitement à même d’absorber une immigration massive sans être pour autant déstabilisé. » (Barbero, 2006). Aucune loi, par ailleurs, n’interdira à Rome les mariages et les relations sexuelles entre Blancs et Noirs, et nous avons de nombreux témoignages littéraires à ce sujet, comme celui du poète Properce, trouvant autant de séduction chez une femme noire que chez une autre d’une blancheur parfaite (Properce, II, 25, 41-42), ou encore l’écrivain Martial, amoureux d’une fille noire “comme la nuit” alors qu’une autre, “blanche comme un cygne”, tente d’obtenir ses faveurs (Martial, I, 115). Il existera bien cependant un antisémitisme [16]  romain, fondé sur la détestation de la culture juive, d’être un racisme culturel [17] à part entière, qui sera repris et développé plus tard par les chrétiens (Salmon,  1984).

 

[15]    L’auteur renvoie à Mencacci F. 1987, « Orazi e Curiazi, uno scontro fra trigemini ‘gemelli’ », MD, 18, p. 131-148. et Pasqualini A. 1996, « I miti albani e l’origine delle ‘Feriae Latinae’ », Alba Longa. Mito Storia Archeologia. Atti dell’incontro di studio Roma-Albano Laziale, 1994, Rome, p. 217-253.

[16]  C’est dès l’antiquité que l’antisémitisme romain colportera des calomnies, des rumeurs sur la culture juive, qui se répandront en Egypte, en Mésopotamie et à Chypre. « De part et d'autre, on fait alors preuve d'un acharnement atroce : si Titus ordonne la destruction complète de Jérusalem en 70, lors de la révolte de Cyrène, en 115, sous le règne de Trajan, Dion Cassius raconte que les Juifs “égorgèrent les Romains et les Grecs, mangèrent leur chair, se ceignirent de leurs entrailles, se frottèrent de leur sang et se couvrirent de leur peau ; ils en scièrent plusieurs par le milieu du corps, en exposèrent d'autres aux bêtes et en contraignirent quelques-uns à se battre comme gladiateurs” » (Salmon, 1984).

[17]   « La Diaspora, qui débute au VIIIe siècle avant notre ère, avait permis l’installation d'importantes minorités juives dans le monde méditerranéen. » Leur « prosélytisme », leur mépris suscité par leur pauvreté : « Juvénal et Martial les peignent comme des clochards ou des hippies. », leurs pratiques religieuses : monothéisme, circoncision (“sujet de plaisanteries obscènes”), sabbat, interdit alimentaire du porc (Salmon, 1984).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Détail d'un sarcophage romain illustrant une bataille contre les Germains (frontières sur le Danube ?)  pendant l'époque des Antonins (138 - 192), vers 190,  Dallas Museum of art (DMA)

source :  https://collections.dma.org/artwork/5320527

Qui dit assimilation des hommes d’origines différentes, dit aussi pour Rome assimilation des dieux, et il n’y a guère que les spécialistes, aujourd’hui, pour pouvoir distinguer l’origine étrangère de tel ou tel dieu romain (Grandazzi, 2014). D’où qu’ils viennent, ce sont les nobles qui auront longtemps la main mise sur les affaires religieuses, en conservant pour leur classe les grands sacerdoces : les  fonctions de pontife, d’augure ou de flamine, par exemple, ne seront progressivement ouverts aux plébéiens qu’à partir de – 300 avec la lex Ogulnia.   

Le successeur de Tullus Hostilius, Ancus Martius fait comme lui la guerre à de nombreux voisins : Politorium, Médullia, Tellènes, Ficana, Fidènes, Véies, etc. dont il déporte, lui aussi, un grand nombre d’habitants qu’il incorpore à Rome. Ces conquêtes ont sans doute plus qu’auparavant grossi la population de Rome, mais il ne faut pas forcément y voir avec le grand historien romain Niebuhr (Barthold Georg, Copenhague, 1776 - Bonn, 1831) l’origine de la naissance de la plèbe (Richard, 1978). La masse d’immigrants ou de déportés pauvres a probablement en partie augmenté celle des clients, à cause de la difficulté de subsister seulement avec un petit lopin de terre de deux arpents (bina iugera) en moyenne.

Pour des raisons idéologiques, la guerre est toujours pour les Romains un cas de bellum justum, une “guerre juste” où la cité ne fait que se défendre contre ses agresseurs (Briquel, 1995). Notons en passant qu’il est le premier à fonder une prison à Rome, une institution dont les civilisations fondées sur la coercition, qu’elle qu’en soit la forme, ne pourront plus se passer jusqu’à nos jours. Comme on pourrait s’y attendre  « Ces guerres procurent à Ancus d'énormes ressources, tant humaines que matérielles : elles accroissent la population romaine par l'absorption des habitants des cités conquises et enrichissent la ville par le butin rapporté par ses victoires. Elles permettent donc au roi, la paix une fois retrouvée, de réaliser une œuvre que l'historien [18]   décrit alors. Ancus agrandit l’Urbs, établissant les vaincus comme nouveaux citoyens sur l'Aventin et dans la vallée du Grand Cirque, et en annexant le Janicule, sur l'autre rive du fleuve. Tite-Live souligne ainsi les conséquences des guerres contre les Latins pour l'accroissement de Rome (ce qu'il fait aussi pour la brève allusion à la guerre contre Véies). Il insiste sur le fait que ces victoires ont permis au roi de mener une politique de grands travaux : édification de nouveaux quartiers de la ville, lancement du pont sur le Tibre, réalisation du mur du Janicule et du fossé des Quirites, réfection du temple de Jupiter Férétrien - sans oublier la construction d'une prison. »  (Briquel, 1995). 

 

[18]  Tite-Live (vers 64 – 17), Ab Urbe condita libri (litt. "Les livres depuis la fondation de la Ville", qu’on traduit par “Histoire de Rome depuis sa fondation” (vers – 31), I, 32-35 pour le règne d’Ancus Martius.

 

On retrouve ici des éléments d’une thèse avancée par Georges Dumézil, d’une conception commune des  sociétés indo-européennes transmise par les mythes, qui divise de manière tripartite les différentes fonctions  du monde, trois besoins qui auraient été essentiels  aux sociétés humaines : Une fonction royale et sacerdotale, qui unit la royauté et la religion, une fonction guerrière et une fonction économique. Au-delà de la thèse elle-même, qui dépasse le cadre de cet exposé, on reconnaît bien là la structure de base sur laquelle les élites de tout bord ont établi leur pouvoir, de manière pyramidale, hiérarchique, du haut vers le bas, et qui exclut toute sorte de communauté de bien commun mais au contraire, renforce la puissance que les familles aristocratiques ont construite, nous l’avons-vu, depuis la préhistoire. D’ailleurs, le thème indo-européen de “ l’homme complet”, réunissant en lui les qualités des trois fonctions duméziennes  (Briquel, 1995) est manifestement tout ce qu’il y a de plus aristocratique, donnant aux « meilleurs » autorité sur l’ensemble des activités du peuple :

« Maître du temps lors de la proclamation calendaire, maître de l’espace par le rituel augural qui lui permet d’agrandir la superficie de l’Urbs, bâtisseur de la Ville, représentant des puissances divines et intercesseur auprès d’elles des volontés humaines, organisateur du corps civique, chef de guerre, le roi de l’ère archaïque incarne et assure l’unité de la communauté civique. » (Grandazzi, 2014).

Fils de Demarate, un riche grec de Corinthe, qui a fait fortune dans le commerce maritime avant de s’exiler, le premier roi étrusque de Rome, Lucumon, dit Tarquin l’Ancien, « à force d’argent et de zèle, obtint la considération et même l’amitié du roi Ancus » (Aurélius Victor, 320-390,  De viris illustribus urbis Romae : “Les hommes illustres de la ville de Rome”).  Bien entendu, comme ses prédécesseurs, Tarquin augmente la puissance de Rome par la guerre et les butins qui y sont associés. Il s’empare d’Apiolae [19], de Corniculum, de Ficula l'Ancienne, de Cameria, de Crustumerium, d’Amériola, de Médullia, de Nomentum… Alors, certes, Rome est « accueillante envers les dieux d’autrui comme elle l’est envers les étrangers » (Grandazzi, 2014) c’est certain, mais s’agissant des hommes, on ne mélange jamais les torchons et les serviettes, les riches et les pauvres demeurent à la même place. Les premiers commandent, ordonnent l’ensemble de l’organisation de la cité, les seconds obéissent et subissent la volonté et la loi des premiers. Et ce n’est pas parce que le premier des Tarquins ouvre le Sénat aux plébéiens [20] que cette situation change le moins du monde. Le nombre de gentes ayant sensiblement diminué, et partant, les sénateurs issus de ces gentes, Tarquin ouvrit par nécessité la fonction à de nouvelles gentes, d’où sortiront les patres minorum gentium (Cicéron, République, II, 35 ; Tite-Live., I, 35, 6 ; Vir. ill, 6, 6)  qu’on distinguera des patres majorum des familles plus anciennes et plus nobles aux yeux de l’élite. Une partie de la critique moderne, avec Richard, trouve “insoutenable” l’assimilation de ces nouveaux patres aux conscripti, recrutés parmi les riches familles plébéiennes exerçant des activités commerciales et demeure convaincu « que Tarquin l'Ancien ouvrit l'accès du Sénat à des éléments de provenance diverse. » (Richard, 1978), des familles étrusques acquises à sa cause, mais aussi des familles latines au sein desquels des familles anciennes de Rome “qui n'y avaient pas eu de tout temps le prestige et la puissance nécessaires pour accéder au Sénat” avaient été “exclues de cet honneur” mais “s’en jugeant dignes,” (Richard, 1978), exprimèrent leur mécontentement. Ils sont peut-être des sénateurs à titre personnel et ne font pas partie de la noblesse héréditaire, comme le pense Richard, mais, dans tous les cas, ils font partie d’une nouvelle élite économique influente, pour certains d’une noblesse étrangère étrusque avec laquelle la vieille aristocratie devra composer un certain temps. Comme pour d’autres régions du monde, la riche aristocratie princière étrusque nous est connue par ses tombes au mobilier luxueux, richement décorés par des artisans maîtrisant le travail de l’or et de l’ivoire, alors que la plus grande partie de la population nous est inconnue, « une vaste couche d'humiles » nous précise l'historien,  « dont les restes, en l'absence de toute espèce d'offrande ou de don funèbres, étaient abandonnés à de rudimentaires sarcophages, lorsqu'ils n'étaient pas déposés à même la terre. »  (Richard, 1978).  Par ailleurs,  la conception de grands ouvrages (Forum Romain, Grand Cirque (Circus Maximus), les égouts (Cloaca Maxima) ont nécessité une main d’œuvre spécialisée (fabri), venue principalement d’Etrurie, mais leur réalisation fut surtout l’œuvre de simples ouvriers, “ex-clients” ou « humiles de toute provenance qui  « fournirent la main d'œuvre indispensable aux grands travaux entrepris par les rois étrusques. »  (Richard, 1978).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il semble y avoir une cohérence dans l’œuvre du premier Tarquin et qui touche directement notre sujet. La pression démographique devait se sentir déjà sous son prédécesseur, Ancus Marcius, elle-même devenant un facteur possible de déstabilisation sociale, comme l’était celles des différents groupes de notables. Alors, le premier Tarquin a l’idée de dynamiser, rééquilibrer les forces en présence. D’un côté, il augmente le sénat, divers sacerdoces (vestales, pontifes et augures) et l’equitatus [21],  pour contrecarrer surtout les plans d’une noblesse qui cherche à devenir héréditaire par l’exercice de l’interrègne [22], et d’un autre, il soulage matériellement les plus démunis, par une distribution de terres, des apports de salaires payés pour l’ouvrage de grands travaux de prestige et d’utilité publique, ce qui dans le même temps vise à leur ôter la tentation d’entrer dans la clientèle des puissants (Richard, 1978). Mais tout ceci a un coût faramineux. Pour trouver les financements dont il a besoin, le roi se lance dans les conflits tout azimut qui ont été cités, et qui lui permettent  « de réunir une praeda [23] inestimable grâce à laquelle Rome put faire face au coût de constructions fastueuses, mais aussi, croyons-nous, de travaux d'utilité publique. » (op. cité). Denys d’Halicarnasse parle même d’un cas où les soldats reçurent une part des richesses acquises (op. cité).  

[19] qui lui auraient permis selon Tite-Live « d’instituer des jeux particulièrement splendides, tandis que Valerius Antias, cité par Pline l’Ancien, explique qu’il l’utilisa pour commencer la construction du temple de Jupiter Capitolin » (Lanfranchi, 2015)

 

[20] Jusque-là, auspicia (auspices : présages de divination) et auctoritas (autorité) étaient le monopole des patriciens. (Richard, 1978).

 

[21]   Cette cavalerie serait  constituée de fantassins montés et ne sera pas avant les guerres samnites une véritable cavalerie capable de combattre indépendamment de l’infanterie. (Wolfang Helbig, Contribution à l'histoire de l'Equitatus romain, 1904)

[22]  du latin interregnum. « Malgré la controverse qui oppose sur ce point les juristes, il nous semble acquis que l'interregnum est de création et d'inspiration monarchiques, que son utilisation se soit limitée, pendant toute la période royale, au domaine religieux, c'est-à-dire au temps mort des cinq jours épagomènes qui, succédant chaque année aux Terminalia, coïncideraient avec la retraite provisoire du roi, ou qu'il ait eu dès l'origine une finalité politique, si l'on y reconnaît au contraire un expédient conçu pour remédier à la vacance effective du trône. »  (Richard, 1978).  L’interroi (interrex) bénéficiait alors d’une «  consécration dont le bénéfice, dépassant largement leur personne, allait en fait à leurs lignées respectives. » (op. cité).

[23]  en latin, “proie”, qui donnera le français prédation : pillage, brigandage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Certains historiens réfutent une

grande partie des réformes attribuée

s au  successeur de Lucumon,

Mastarna, alias Servius Tullus

(règne de 540 à 520 env.). Michel Humm, par exemple, fait remonter la censure à la fin du IVe siècle (Appius Claudius Caecus, Ecole Française de Rome, 2005). Nous avons prévenu le lecteur en introduction de la difficulté de ce sujet, mais le problème de la chronologie ne nous importe pas ici. Que  le census ait alors plus ressemblé « à une revue des troupes qu’à un véritable relevé des fortunes » (Poucet, 1983), que les critères financiers mentionnés par Tite-Live (I, 43) soient « forcément anachroniques, puisqu'il n'y avait au milieu du VIe siècle que des lingots prémonétaires » (Adam, 2010) il faut sans doute l’admettre, mais tôt ou tard, la répartition censitaire du peuple a bien eu lieu, et elle a consacré, comme en Grèce, la division de la société en classe possédant plus ou moins de richesse, et partant, plus ou moins de pouvoir. Et, comme en Grèce encore, ces classes censitaires recouvrent des classes militaires, dans une culture qui porte au plus haut, comme en Grèce ou partout ailleurs, pour ainsi dire, les valeurs guerrières.

«  Le principe : les citoyens sont classés suivant leurs biens. Les plus riches sont cavaliers (18 centuries), ou fantassins lourds (80 centuries), les autres se répartissent en quatre autres classes, et les pauvres ne doivent pas le service militaire puisqu'ils ne peuvent pas s'offrir d'armement. Les catégories militaires s'appliquent à la vie civile, et chaque centurie vaut une voix, selon le principe dit de l'égalité géométrique. Ce qui signifie, et Tite-Live s'en félicite, que les citoyens les plus riches sont sûrs de l'emporter dans les élections, le vote des lois ou celui des guerres. À titre indicatif, Servius aurait recensé 80.000 mobilisables (ce qui semble un peu élevé), et les centuries les plus riches auraient donc compté quelques dizaines de citoyens, les plus pauvres des milliers. »  (Adam, 2010)

Ainsi, entre dans cette phalange de la  classis, tous les citoyens assez aisés pour s’acheter un armement. Les moins riches ont une fronde, ils sont plus légers, plus rapides (d’où leur nom de velites), alors on les place en première ligne, mais comme ils n’ont aucune protection, ils sont beaucoup plus exposés et ont beaucoup plus de risques de tomber au combat. Les plus riches s’achètent une cuirasse, des chevaux (y compris la nourriture et l’écurie, bien sûr), et sans pouvoir acheter des chevaux on peut être bien équipé et entrer dans l’infanterie (hoplitie) lourde. Pour l’infanterie légère, on s ‘offrira selon ses moyens : jambières, casque, cuirasse, boucliers (clipeus, scutum), javelots ou lances, principalement. L’essentiel des futures légions est déjà là. On lance différentes vagues de phalanges jusqu’à écrasement de l’ennemi, et ensuite, les plus riches qui étaient bien protégés sur les côtés, montés sur leurs chevaux poursuivent les fuyards et fondent sur le butin (Adam, 2011). Les plus pauvres, les  proletarii ne possédant ni pecunia [24] ni familia ne peuvent accéder aux ordres militaires et sont infra classem, “sous les mobilisables”. A l’inverse, tous les petits propriétaires fixés sur des terres (assidui, sing. assiduus), ont acquis avec la nouvelle organisation militaire un nouveau prestige à l’intérieur de l’armée centuriate. Par ailleurs, devenus armés, rien n’empêchait les adsiduii « de récupérer des troupeaux razziés par des voisins remuants, de piller des bourgades latines ou d'accaparer des terres. » (Richard, 1978). On comprend alors de mieux en mieux la stratégie de Tullus Servius, qui permettait par sa réforme militaire (comme celle des pagi en tribus)  d’affaiblir l’organisation gentilice des anciennes familles par un  apport progressif de “nouveaux riches”, par la constitution d’une nouvelle clientèle,  sur lesquels il allait falloir compter, et ce d’autant plus que les anciens patrons ne pouvaient faire entrer leurs clients dans la classis, eux qui ne possédaient que quelques arpents de terre. Précisons que, plus qu’en Grèce encore, les artisans et les marchands étaient des professions qui seront longtemps honnies, car interdites à Rome pour les citoyens et abandonnées aux métèques, ce qui traduit encore pour cette époque une citoyenneté à plusieurs vitesses.

 

[24]  pecunia : latin, de pecus, “bœuf”, le bétail étant peut-être critère de base du censum primitif, du pecus, la richesse (Richard,  1978) avant d’être représenté par la monnaie. Pecunia représentera alors une indemnité, un salaire. Ce mot est à l’origine du français “pécunier.”

Fibule en or, étrusque

milieu du VIIe siècle

avant notre ère

Tombe Regolini-Galassi

Cerveteri, Italie

Musée du Vatican,

Rome
 

mi mulu araθiale θanaΧvilits prasanaia
 

« Je (suis) le don d'Arath (Aranth) (et la possession) de
Thanachvil Prasanai »

Ce bijou a "fait l'objet d'un don d'un homme à une femme."  (Amann, 2015)

Tarquin le Superbe poursuivit le travail de sape de son prédécesseur, s’agissant de la main mise des “premiers citoyens”, et comme on pouvait s’y attendre, la tradition littéraire souligna fortement le caractère tyrannique de son règne, décimant le Sénat selon Tite-Live et Denys, pour pouvoir y mettre des hommes de sa factio (voir plus bas), au dire des Antiquités Romaines, exilant ou confisquant les biens d’opposants réels ou potentiels  (Tite-Live I, 49, 2-6 ; Denys, AR, IV, 43, 2 ; Dion Cassius II, 11, 2-3), ou encore, sacrilège,  en faisant nommer des consuls n’appartenant pas aux grandes familles. S’il faut en croire Denys, il aurait « exploité et même pressuré » les pauvres gens (humiles), qui pourtant comptaient encore de nombreux partisans après sa chute, prêts à applaudir [25]  une possible restauration. C’est en tout cas de manière autoritaire qu’il recruta dans toute l’Etrurie toutes sortes de fabri, astreints à des travaux obligatoires (op. cité). Ceci étant dit, Tarquin le Superbe n’a pas supporté économiquement les pauvres au détriment des riches. Le développement économique, l’amélioration de la production agricole pendant le règne des Tarquins a bien profité aux grands propriétaires terriens. 

[25]  Les premières assemblées populaires votaient par suffragium (d’où le français “suffrage”, en applaudissant et en acclamant. Le mot viendrait de fragor (bruit violent, fracas), la clameur (clamor) des assemblées primitives (Ugo Coli, in Richard, 1978) ou celle que causait les soldats avec leurs armes sur leurs  boucliers pour manifester leur approbation, par le fracas «des armes heurtées par les soldats sur leur bouclier pour manifester leur approbation». (L.R Ménager, in Richard, 1978).

La  République

 

Quels que soient les hommes au pouvoir après l’éviction du dernier Tarquin par Porsenna, magister populi, magister equitum (Adam, 2011) ou autre praetor maximus (Richard, 1978), ils durent faire face à de grandes tensions sociales, des luttes d’intérêts des deux principaux groupes de patres, et un fort mécontentement de la plèbe, qui commence à se constituer en ordre (op. cité), en face d’un groupe de familles qui avaient accumulé privilèges politiques et religieux et qui lui-même tend à devenir une classe revendiquant un imperium par le monopole des auspices, « qu’ils estimaient pouvoir prendre au nom de la cité tout entière. » (Humm, 2018). C’est ainsi que, tout le temps que dura la  République, ils continueront à utiliser l’interrègne dans ce but en s’appropriant, en cas de vacance du pouvoir, les auspices du peuple par le biais des sénateurs. Les historiens appellent ce phénomène “serrata [26] ”, “fermeture” ou “clôture” du patriciat. On le voit bien, depuis que nous les suivons pas à pas, les riches d’ici ou d’ailleurs ne sont jamais en manque d’idées, de stratagèmes pour se maintenir au pouvoir.

Peut-être le sénat avait-il commencé de s’ouvrir à la plèbe via les conscripti, créés sans doute par les premiers consuls, L. Iunius Brutus ou P. Valerius Publicola (Tite-Live II, 1, 10-11), et recrutés hors de la noblesse héréditaire, dans les centuries équestres (Kubler, Equites Romani ; Nicolet, L'ordre équestre, in Magdelain, 1990) ou parmi les riches clients  de la haute plèbe (primores plebis, nobilium amici : Tite-Live IV, 60, 7), en particulier sabins, comme Attius Clausus. Cette nouvelle caste avait, comme on pourrait s’y attendre, une politique de mariage qui interdisait des plébéiennes d’épouser un patricien, loi figurant dans les XII tables (op.cité). L’inverse, par contre, n’avait guère d’importance, les rejetons d’une patricienne et d’un plébéien n’étaient pas nobles : La femme, à Rome demeurait un bien meuble comme en Grèce et avait peu de droits. Avec Tite-Live, on touche du doigt la conception aristocratique d’une race d’homme bien distincte d’une autre :

« À quoi tendent, en effet, ces mariages mixtes ? À vulgariser des sortes d’accouplements , comme chez les bêtes, entre patriciens et plébéiens. De sorte que celui qui en naîtra ne saura plus à quel sang, à quel culte il appartient ; moitié [patricien], moitié plébéien , il ne sera pas même d’accord avec lui-même. »  (Histoire Romaine : Liv. 4, 2, 5-6)

[26] “serrata del patriziato”, formule que l’on doit à Gaetano De Sanctis (Storia dei Romani, t. I, Turin-Milan-Rome, Fratelli Bocca Edit., 1907)

Arrêtons-nous un moment sur Publius Valerius, dit Publicola (Poplicola), “ami du peuple”, consul en - 509. Les historiens modernes le prenaient pour un personnage légendaire, mais l’inscription de Satricum semble confirmer son existence (Pallud, 2002).  Comme beaucoup de dirigeants politiques de tout poil et de tout temps, Publicola choisit habilement  les mots adressés au peuple, et ses actions visent à l’impressionner, à détourner son attention des véritables enjeux de pouvoir et de richesse :

« La réaction de Valerius est un modèle d’efficacité ; il n’hésite pas à prendre des mesures spectaculaires pour regagner la confiance du peuple, en faisant détruire ou déplacer sa maison, en invitant les citoyens à le surveiller, et si nécessaire à le châtier [27], mesures qui lui permettent de se faire apprécier, sans pour autant avoir recours aux procédés des démagogues. Valerius ne donne rien à la foule, ni blé, ni terres, ni biens, et il ne détourne pas sa colère sur un autre ; il convainc par la force de sa parole et par des gestes symboliques, témoignant ainsi d’une grande habileté à manipuler les sentiments d’une foule… » (Pallud, 2002).  Publicola va tout de même établir une législation qui lui vaudra le surnom « d’ami  du peuple. La loi sur le droit d’appel au peuple (provocatio ad populum), par exemple, permet à un citoyen susceptible de subir un châtiment décidé par un magistrat, de soumettre au peuple ce jugement. C’est une loi contre l’arbitraire du pouvoir, de protection de la liberté (libertas) du citoyen. Mais cette loi est bien encadrée, et contredite par une autre loi d’exception, permettant de condamner à mort sans procès quelqu’un soupçonné de tyrannie ou encore de suspendre la première loi et donner tout pouvoir au consul quand il estime la République menacée, ce qui ouvre grand la porte à tous les abus de pouvoir. Notons, enfin, qu’il instaure deux cérémonies, l’une célébrant le triomphe, les actions glorieuses  des « meilleurs » de la cité, et l’autre leur éloge funèbre. C’est un procédé idéologique dont les dominants ont bien compris l’importance de persuasion auprès d’une grande partie du peuple (les « masses », selon la terminologie marxiste) et qui n’a jamais été autant exploité qu’en démocratie moderne, puisqu’il continue plus que jamais de mettre au-dessus des simples citoyens non seulement les "premiers de cordée" mais aussi les citoyens héroïques (policiers, pompiers, militaires, sauveurs de tout poil). Les conservateurs romains ont bien compris toute l’intelligence politique de Valerius Publicola, qui « donne au peuple une liberté mesurée, en lui accordant des droits qui, pour importants qu’ils soient, ne lui permettent cependant pas de contrôler véritablement la vie politique, ce dont le peuple, selon nos sources, ne se rend pas compte, car Valerius lui témoigne en même temps attention et égards. » (Pallud, 2002). Une fois encore, le sujet abordé dès l’antiquité résonne encore aujourd’hui dans nos prétendues démocraties que l’écrasante majorité des élites estime indépassable, des systèmes politiques où, dans le meilleur des cas, les gouvernants donnent satisfaction au peuple rapidement, mais de manière très limitée, tout en confortant et même en accroissant l’autorité et le pouvoir des premiers citoyens. En face de ceux qui, après les Gracques, brandissent le héros populaire de Publicola comme modèle politique, certains comprendront que « les droits personnels ne suffisent pas à constituer la liberté » (Chaim Wirzubsky, Libertas as a Political Idea at Rome during the Late Republic and Early Principate, Cambridge, 1960, 2e éd., p. 51. Cité par Anne Pallud, cf. plus haut).  Nous verrons que, plus de deux mille ans plus tard, l’instrument idéologique a été porté à  sa plus grande sophistication, faisant de la liberté, des droits du citoyen un socle fondamental des sociétés, en prenant soin de laisser dans l'ombre les moyens, les capacités dont bon nombre de citoyens ont nécessairement besoin pour y parvenir. Un autre point à souligner, récurrent dans l’histoire des luttes sociales, est la stratégie utilisée par les pouvoirs de ne proposer des solutions d’apaisement  qu’en dernier ressort, quand la détermination des révoltés peut représenter un dangereux point de bascule.

 

[27]  Dion., V, 19, Liv. II, 7, 8-11 

 

 

Si pour les plus riches, les choses allaient de nouveau bon train, on ne pouvait pas dire la même chose des assidui, qui supportaient mal le poids des guerres et qui devaient en plus subir la rapacité des seigneurs de la guerre, qui accaparaient les terres conquises, dépossédaient leurs débiteurs de leurs champs minuscules (agellus) ou les laissaient les travailler à leur profit. Et voilà comment ces nexi (sing. nexus, de necto, “lier”, “attacher”, sous-entendu à son créancier)  pour une grande part d’anciens centurions, nous dit Tite-Live, qui ont donc fait partie à un moment de la classe militaire aisée (classis), entraient alors dans une spirale de dettes qui permettaient à leur créditeur (fenerator, de fenus, “prêt à intérêt”) d’assujettir les biens et jusqu’à asservir la personne criblée de dettes et réduite alors en esclavage  (Varron parle de nexi obaerati : Re Rustica I, 17) :

« A en juger par la fortune du nexum, les premières années du Ve siècle appartiennent donc à la série des époques placées, en milieu rural, sous le signe d'une exploitation impitoyable de l'homme par l'homme. A Rome comme ailleurs, la crise agraire joua en faveur des grands propriétaires : par tous les procédés imaginables ils surent accaparer les terres encore disponibles ou déjà occupées et accroître ainsi leurs clientèles, non sans donner, en matière de fides [fidélité, honneur, NDA], la préférence à la notion de droit sur celle de devoir ou de responsabilité. D'où l'inquiétude qui tourmentait les petits exploitants, engagés dans une lutte inégale et incapables de conjurer, à titre individuel, le spectre de l'expropriation. » (Richard, 1978).  Niebuhr, sur ce point, avait déjà été très éloquent : « Les intérêts étaient illimités, et par conséquent, immodérés…Il ne faut donc pas s’étonner si l’on parle de la multiplication du capital par l’accumulation des intérêts comme d’une chose ordinaire. Il était d’usage de convertir le capital échu et les intérêts en une nouvelle dette (versura), dont l’extinction devait bientôt devenir impossible. » L’historien décrit ensuite la descente aux enfers du débiteur : procès sommaire, emprisonnement, adjudication de toute la fortune au créancier « quand bien même elle excèderait la dette. Quant aux autres circonstances, qui sont devenues impossibles selon nos mœurs, c’est-à-dire l’esclavage personnel du débiteur et de ses enfants, il n’est pas besoin de les rappeler pour mesurer toute l’horreur du sort des infortunés plébéiens. »  (Barthold Georg Niebuhr, Romische Geschichte  (Histoire Romaine), 1811-1812, édition française de 1830, Vol 1). Hormis le  degré de violence, cette dégradation sociale recouvre pour partie ce que nous appelons aujourd’hui le phénomène du déclassement, et qui, hier comme aujourd’hui, a toujours à voir, d’une manière ou d’une autre, avec un système économique fondé sur l’exploitation et l’avidité de richesse des puissants.

 

A cela, il faut ajouter pour ce début du Ve siècle avant notre ère, à Rome, des problèmes d’approvisionnement de blé, cause de disette, en particulier dans la cité. Ce problème qui n’était pas nouveau, se cumulait bien sûr aux difficultés des nexi. Ce n’est donc pas par hasard si on construit à cette époque les temples de Mercure (495),  patron du commerce, et de la triade Cérès-Liber-Libera (493, originaire de la Grande Grèce, : Déméter, Dyonisos et Koré), œuvre du nouveau collège de marchands (collegium mercatorum) décidée en 496 après consultation des Livres Sibyllins (Libri Sibyllini). Ainsi, il est « significatif que le temple du Forum Boarium ait été consacré à une triade de toute évidence conçue pour faire pendant à celle du Capitole » (Richard, 1978).

Ce n’est pas un hasard non plus si le temple de Mercure est dédicacé par le centurion Marcus Laetorius, au lieu des deux consuls qui s’en disputent l’honneur. Comme beaucoup d’autres, il est susceptible d’être touché par la dégradation sociale. De même, le temple de Cérès est dédicacé en 493 par le consul d’origine très probablement plébéïenne, et ceci explique encore cela. On voit là des signes tangibles du rapprochement des différents éléments d’une plèbe menacée par la puissance des patriciens.  

Pour les fidèles, Cérès n’était alors plus seulement une déesse rurale, celle des moissons, mais celle «qui leur assure l'annone [impôt en nature, NDA], beaucoup plus que celle qui fait pousser le blé» (Le Bonniec, 1958, in op.cité). Enfin, ce n’est pas un hasard non plus si on se presse d’achever le temple de Cérès alors que l’édification de celui dédié à Castor (484), grand cavalier comme son jumeau Pollux, patron de l’equitatus, et partant, du patriciat, sera traînée en longueur, vraisemblablement pour apaiser les tensions sociales de plus en plus exacerbées, sans compter que le premier est bâti hors du pomerium, à l’inverse du second.

 

Tite-Live se fait l'interprète de toute cette colère :

« Cependant la guerre avec les Volsques était imminente, et la république en proie à la discorde, fruit des haines intestines qui s'étaient allumées entre les patriciens et le peuple, surtout à l'occasion des détenus pour dettes. « Eh quoi ! disaient-ils dans leur indignation, nous qui combattons au-dehors pour la liberté et pour l'empire, nous ne trouvons au-dedans que captivité et oppression; la liberté du peuple romain est moins en danger durant la guerre que durant la paix, au milieu des ennemis que parmi des concitoyens. »

Tite-Live, Histoire Romaine, Livre II, chapitre XXIII

L’exaspération dans les campagnes sera telle que, face à l’avancée des Aurunces et des Volsques contre Rome, en 494, le peuple refuse de prendre les armes. Il faudra un édit du consul Publius Servilius qui empêche provisoirement le créancier de s’en prendre aux biens ou aux enfants et petits-enfants du débiteur pour que les pauvres acceptent de repartir au combat. Au retour de la guerre, le deuxième consul, Appius Claudius, appuyé par une grande partie des patriciens, passe outre la promesse de Servilius et les nexi se retrouvent traités comme auparavant (cf. Tite-Live, II, 22 et suiv.). Alors, face à une nouvelle levée de troupes contre les Sabins, les Eques et les Volques, le peuple ne répond pas à l’appel et les vives tensions sociales conduisent à la nomination extraordinaire d’un dictateur, Manius Valerius (de la gente Valerii, celle de " l’ami du peuple"  Publicola), qui réitère la promesse de Servilius, rejetée une nouvelle fois par les sénateurs après les batailles. Les plébéiens, révoltés, envahissent le Mont Sacer (sacré) et sont visités par Agrippa Menenius Latanus, un ancien consul envoyé comme médiateur qui  prononce le fameux apologue des membres et de l’estomac, tiré d’une fable d’Esope (repris plus tard par La Fontaine), que nous a transmis  Aurelius Victor dans sa Vie des hommes illustres de Rome (De Viris Illustribus urbis Romae), si emblématique pendant des siècles de la vision idéologique des élites du "corps social"  :

« Un jour [...] les membres du corps humain, voyant que l'estomac restait oisif, séparèrent leur cause de la sienne, et lui refusèrent leur office. Mais cette conspiration les fit bientôt tomber eux-mêmes en langueur ; ils comprirent alors que l'estomac distribuait à chacun d'eux la nourriture qu'il avait reçue, et rentrèrent en grâce avec lui. Ainsi le sénat et le peuple, qui sont comme un seul corps, périssent par la désunion, et vivent pleins de force par la concorde. »

Cette allégorie sophistique, arguant de l’origine naturelle, nécessaire des classes sociales sera abondamment repris par les philosophes, en particulier libéraux. Nul besoin d’être grand clerc pour comprendre qu’elle est d’une grande vacuité et qu’aucune réalité sociale ne pourra jamais se confondre avec une métaphore, anatomique ou pas.  Nous en reparlerons en abordant les théories du libéralisme et l’ensemble de son arsenal rhétorique.

La plèbe révoltée finira de proclamer en 494 par serment une loi sacrée (lex sacrata)  qui  institue des tribuns du peuple, chargés de les défendre, élevés à un rang sacré (sacrum)  et inviolable (sanctitas). D’une portée surtout symbolique, le pouvoir du tribun (tribunicia potestas) n’a alors aux yeux des patriciens ni autorité (autorictas), ni pouvoir de magistrat supérieur  et encore moins revêtu du pouvoir civil et militaire (imperium) comme le sont les consuls [28], les dictateurs ou les préteurs. Reste le pouvoir d’intercessio, pour suspendre une action exécutive ou l’auxilium pour soustraire quelqu’un à une mesure d’exécution. Nous ne sommes même pas dans le domaine du droit, mais dans une espèce de no man’s land juridique bien fragile devant la puissance établie des patriciens. Aux actes de violence prohibés contre les tribuns de la Lex sacrata, la Lex Icilia ajoutera en 492 les offenses verbales, et en 449, par la Lex Valeria Horatia, déclarera sacer les coupables de tels actes, sacré pour Jupiter en sa personne, mais déchu de ses biens. Ce sujet touche la question de la dignité, un sujet sur lequel nous reviendrons souvent à propos des revendications populaires, qui, en même temps de réclamer un meilleur sort, une plus grande justice, demandent aussi le respect et la dignité. C’est encore là deux thèmes très actuels, très présents dans les manifestations citoyennes des Gilets Jaunes, en particulier.

En 486, le consul Spurius Cassius Vecellinus, qui faisait probablement partie des conscripti  (Richard, 1978), propose dans la Lex Cassia agraria de partager en deux le territoire conquis sur les Herniques, une partie pour les Latins  (Tite-Live, Histoire Romaine, III, 41).  L’idée n’est pas nouvelle, la redistribution des terres était réclamée depuis le début par les tribuns de la plèbe. Bien évidemment, les patriciens vont tout faire pour l’empêcher, et une partie de la plèbe n’aurait pas acceptée que les Latins puissent profiter de ce partage. L’autre consul, Proculus Verginius, accepte celui-ci s’il ne concerne que la plèbe, et Cassius propose alors de rembourser au peuple le prix du blé de Sicile. Les circonstances de son procès et de sa condamnation à mort échappent dans le détail aux historiens, mais il paraît évident que tout ceci a été  «voulu et contrôlé par les patriciens » (Cels-Saint-Hilaire, 1995). Dans une version de l’histoire, il est carrément tué par son propre père, témoignage de cette violente postesta familia qui donne au pater familias, rappelons-le, un droit de vie sur ses fils et ce, jusqu’à la mort. Il est plus probable que les patriciens aient défendu l’idée que Cassius cherchait à devenir roi, pour le frapper de cette proscription établie par Publicola envers tous ceux qui étaient soupçonnés de rétablir une fonction royale. Les patres s’en sont servis à plusieurs reprises sur des accusés liés à la plèbe nous le verrons.

La Lex Publilia [29] de 471 va tenter de corriger ces abus de pouvoirs qui permettaient aux patriciens de contrecarrer les projets démocratiques des plébéiens via leurs clients, en cessant de faire des tribus seulement « des cadres de recensement pour ceux qui n’avaient pas de gens [les clients des patriciens, NDA] » mais en les transformant en « circonscriptions de vote, tout particulièrement pour l’élection des tribuns de la plèbe » (Cels Saint-Hilaire, 1990). Bien entendu, une fois encore, quand la plèbe joue un coup dans son sens, le clan des riches trouve toujours une parade. Pour faire voter la loi, le tribun est obligé de convoquer les Quirites, l’ensemble du corps civique, alors l’assemblée curiate, dont patrons et clients font partie. Ne pouvant ensuite expulser tous ceux qui ne sont pas plébéiens sous peine de dissoudre l’assemblée elle-même, le tribun de la plèbe est piégé et ne peut voter la loi. C’est finalement la menace d’une nouvelle révolte qui conduira un certain nombre de patriciens à fléchir en faveur de ce projet de loi, rogatio Publilia, promulguée en 471 (op. cité). Pourtant, il faut signaler que depuis quelques années déjà, les tribuns de la plèbe avaient commencé de défier le pouvoir patricien.  En 476 ils avaient condamné un ancien consul, Titus Menenius, en 475 ce fut le tour de son collègue Spurius Servilius. Et en 473, c’est Cneus Genutius  qui assigne en justice les consuls Lucius Furius et Caius Manlius à leur sortie de charge, pour leur opposition à la loi agraire (Tite-Live, II, 54, 2). Les patriciens ne trouvèrent pas d’autre issue que d’assassiner le tribun. De telles condamnations n’auraient pu se produire avec une présence active des clients, ce qui montre qu’à certains moments, l’assemblée tribute avait pu prendre des décisions dans les seuls intérêts de la plèbe, que Tite-Live nomme plebs et Denys d’Halicarnasse demos.   

 

[28] Le pouvoir absolu du consul, tant juridictionnel que coercitif est symbolisé par les fasces, faisceaux de verges encadrant une hache que portent à l’épaule les douze licteurs (en plus d’une baguette dans la main droite) qui constituent l’escorte des magistrats suprêmes. C’était surtout par décapitation à la hache que s’appliquaient les exécutions capitales, mais la mise en croix était aussi pratiquée, parfois en masse.

[29] Du nom de Volero Publilius, le tribun de la plèbe élu en 473, puis en 471, à l’initiative de ce projet de loi.

Le patriciat devait trouver une parade, bien sûr. Selon Cels-Saint-Hilaire (op. cité), les patres avaient trouvé un bon moyen d’aliéner une partie de la plèbe à leur cause en créant, entre 468 et 450, dix tribus aux noms gentilices, de telle sorte qu’ils auraient pu devenir largement majoritaires dans les assemblées de la plèbe, qui, au lieu de favoriser cette dernière, exprimaient au contraire les volontés des puissants : « Qu’ils aient réussi dans nombre de cas à imposer à l’assemblée curiate, en utilisant le suffrage de leurs clients, des tribuns de leur choix, ne peut guère être mis en doute. » (op. cité). Par ailleurs, ils n’avaient pas besoin de contrôler l’ensemble du collège des tribuns, ajoute l’auteure, « l’intercessio d’un seul suffisait à paralyser toute initiative. », paraphrasant Tite-Live lui-même (II, 44, 3-6) : « Plusieurs tribuns, s’il en fallait plusieurs, seraient prêts à aider les consuls. : un seul, d’ailleurs, suffirait à la rigueur contre tous. Les consuls et les principaux sénateurs n’avaient qu’à prendre soin de gagner, sinon tous les tribuns, du moins quelques uns dans l’intérêt de l’Etat et du Sénat. »

Cette stratégie de manipuler le peuple, mais plus encore, de le noyauter par des représentants à sa botte, est un outil sans cesse éprouvé de la domination sociale. Comme dans la démocratie athénienne, déjà abordée, tout ce que nous avons appris à l’école, concernant le vote, l’expression de la volonté des peuples, n’est en fait qu’une mince couche de vernis historique. Les détails de cette dynamique sociale n’est pas dans les manuels de collège ou de lycée, et pourtant, ils sont primordiaux pour comprendre sa réalité, qui engagent des enjeux importants de la société. Ce schéma se répète pour toutes les périodes historiques et montrent à quel point l’enseignement de l’histoire, sauf à l’aborder de manière approfondie, est tronqué, simpliste, et ne permet pas aux citoyens de découvrir les arcanes de la domination sociale, et ce n’est pas un hasard si la partie du peuple la plus concernée n’a jamais mis un pied à l’université. A partir de là, on peut raisonnablement, sur la base de faits, se poser sérieusement la question d’une perpétuation de la main mise idéologique des élites  qui établissent les programmes scolaires aujourd’hui encore.  

Une autre stratégie utilisée par les patriciens sera aussi de multiplier les conflits qui pourront désorganiser la plèbe, en envoyant une partie d’entre elle à la guerre, dans des conflits en partie évitables. Ainsi la guerre contre les Volsques, à Antium (468), dont les tribuns disaient que c’était plutôt « à la plèbe qu’elle était faite ».  Les sénateurs et les grands propriétaires étaient prêts à installer la plèbe mécontente dans la nouvelle colonie mais celle-ci refusa l’offre en très grande majorité. Le commentaire de Tite-Live (III, 1, 4-7)  est instructif :

« Dès lors, comme toujours, choses faciles, choses sans attrait : il n’y eut que quelques inscrits, si bien qu’il fallut compléter l’effectif de la colonie en y adjoignant des Volsques. La foule aima mieux réclamer des terres à Rome que d’en recevoir ailleurs. »

La condescendance méprisante envers le peuple a ici, une nouvelle fois, des résonances modernes. Qu’on songe au reproche actuel des élites envers différents groupes sociaux accusés de ne pas vivre avec son temps, de vouloir conserver des privilèges archaïques. Dans le cas qui nous occupe, ce sont des femmes et des hommes qui ont fait société (du moins, autant qu’ils le pouvaient) à Rome (et certainement pas dans les meilleurs « quartiers ») et à qui on demande de tout quitter, de changer de lieu de vie comme de chaussettes, de la même manière qu’on propose aujourd’hui aux salariés d’être mobiles et flexibles dans des conditions parfois épouvantablement difficiles, pour devenir des citoyens 2.0, souples, adaptables, mobiles, comme le voudrait l'évolution mondiale de l'économie. Pas plus hier aujourd’hui, le nanti se met à la place du prolétaire, tant la distance entre son vécu et le sien est importante et l'existence de ce dernier impossible pour lui à appréhender.

En 462, c’est contre l’arbitraire du pouvoir des consuls que le tribun de la plèbe Caius Terentilius Harsa propose une loi (rogatio Terentilia) qui instaure un comité de cinq membres en charge de graver dans le marbre les droits consulaires, en lieu et place de la coutume orale. Ce n’est sûrement pas un hasard si le sujet tiraille les deux parties pendant deux ans (461-459) sans que Rome ne soit mise en danger d’aucune sorte, ou encore si aucun conflit ne se déclenche pendant la mission (une invention, selon les historiens) chargée d’étudier les lois grecques, qui préfigure l’instauration de la loi des XII tables (vers 451) élaborée par des décemvirs extraordinaires installés pour gérer cette crise. La critique historique a ôté beaucoup du lustre que possédait depuis l’antiquité cette codification, avec ses lacunes, le rôle essentiel qu’elle conserve aux coutumes ou encore la portion plus que congrue de dispositions nouvelles.  L’évocation des coutumes ancestrales mises par écrit par la loi confirme bien l’archaïsme violent et profond de cette société romaine, avec toutes sortes de crimes magiques, où un débiteur pouvait être débité en morceaux pour sa peine. Cette célèbre codification, qui restera « le monopole des spécialistes du droit…fonde des possibilités d’agir mais n’expose pas les moyens techniques de les réaliser » (Humbert, 1990). Nous retrouvons là le hiatus entre la réalité abstraite droit et sa matérialisation dans la vie des individus. C’est là encore, soit dit en passant,  un sujet très actuel, dont il faudra se saisir plus tard, dans la partie contemporaine de cette étude. Car bien entendu, les lois, toujours établies ou contrôlées par les premiers citoyens, font partie des armes essentielles de leur arsenal de domination : « Il y a des domaines qui ont échappé à la convoitise de la loi, révélateurs des mobiles éminemment politiques de la codification. » (op. cité).  Il y a ainsi tout un domaine de droit privé demeuré hors de celui de la loi comme le cadre des leges regiae (touchant par exemple les délits d’ordre familial comme l’inceste)  ou la patria potestas (mesures touchant au mariage, au déplacement de bornes d’un champ, à la violation des devoirs de clientèle, etc.). Reste le cas isolé de la défense des clients devant l’éventuel défaillance du patron de ses devoirs. Mais rien sur l’ensemble des dispositions voulues comme  lois dans les tribunaux plébéiens, rien sur les mariages mixtes (conubium, cf. op. cité), que la plèbe arrachera quelques années plus tard, en 445, par l’action de Gaius Canuleius qui aboutira au plébiscite canuléien).  Si bien que les luttes continuent de plus belle après la promulgation des douze Tables.

Désormais, ce sera la défense des alliés ou encore les présages défavorables qui serviront de prétexte aux conflits pour paralyser l’action plébéienne. D’autre part, les patriciens retournent contre elle l’avantage acquis par les comices tributes de proposer des lois. Pour eux, les tribuns n’ont alors plus de légitimité à parler au nom de tous les citoyens mais seulement des plébéiens. Le plus hardi d’entre-eux, Caeso (Caeson, Céson) Quinctius est un jeune, brillant et virulent patricien, farouchement anti-plébéien, à la tête d’un groupe de jeunes de sa trempe, une petite bande de richards protégée par des patriciens d’importance et qui fomente des actions violentes pour empêcher à tout prix la présentation du projet de la lex Terentilia. C’est un témoignage accablant, celui de Marcus Volscius Fictor, futur tribun de la plèbe, qui causera sa perte. Quinctius aurait agressé Fictor et son frère âgé et malade des années auparavant, et ce dernier était mort de ses blessures. Selon la tradition, à la fin du discours, la foule était prête à fondre de colère sur Caeso. Ce dernier réussit à s’enfuir, mais son père Cincinnatus dut rembourser  une caution très élevée.  Cependant, les historiens d’aujourd’hui ne pensent plus crédibles un tel évènement à une date où les tribunaux de la plèbe ne sont pas encore pleinement reconnus en droit par les patriciens, mais plutôt à une construction de plus à cette grande geste patricio-plébéienne (Magdelain, 1990). Peu importe, cette étude ne s’intéresse pas ici à la stricte ordonnance ou généalogie historique, mais à la possibilité que nous donne l’historien  de toucher du doigt les différentes facettes de la domination des faibles par les forts qui, dans les grandes lignes, est tout à fait conforme à  ce que nous connaissons de la plupart des autres sociétés de tous les temps.

Dans la deuxième sécession de 449, c’est l’union de la plèbe militaire et celle de la ville, cliente des patres, réunies entre le Mont Sacré et l’Aventin, qui poussent les sénateurs à démissionner les décemvirs du second collège au pouvoir, ulcérés par l’assassinat de L. Siccius, ancien tribun de la plèbe qui avait proposé de restaurer ce tribunat, mais aussi par le procès de Virginie, fille du centurion L . Virginius, fabriqué de toute pièce par le décemvir Appius Claudius pour s’emparer d’elle, et de sa grande beauté en la faisant passer pour une fille d’une de ses esclaves. La première sécession était une révolte économique, la seconde porte plus sur la violence, l’arrogance des dirigeants, un thème une nouvelle fois bien actuel en cette année 2019. Nous avons là un double visage de la domination, celui de classe bien sûr, mais aussi du patriarcat, et son cortège jusqu’aujourd’hui sinistre de violences à l’encontre des femmes. Car, dans cette histoire, c’est finalement le père qui assassine, non plus son fils mais, cette fois, sa fille pour la « sauver » du déshonneur de l’esclavage. Après un geste d’apaisement qui ne leur coûte rien, les patriciens estiment que le temps de la récréation a sonné. Ils envoient leurs délégués porter ce message aux insurgés : « Pour le bien, le bonheur, votre prospérité et celle de la République, revenez dans la patrie, près de vos pénates, de vos femmes et de vos enfants. (…) Allez sur l’Aventin, d’où vous êtes partis ; sur ce lieu propice où vous avez commencé d’établir les fondements de votre liberté, vous nommerez des tribuns de la plèbe. Il y aura le grand pontife pour tenir l’assemblée. » (Liv. 3, 54, 8).  Il va de soi que cette mesure, pour avoir été si vite accordée, ne va pas bouleverser la vie des prolétaires. En effet,  les patriciens se mettent à utiliser toutes sortes de vices de procédure, juridiques ou religieux, pour empêcher la tenue des assemblées, et partant, des votes de loi (Cels-Saint-Hilaire, 1990). Par ailleurs, ils divisent la plèbe, en donnant protection aux clients des gentes, qui leur renvoient ensuite l’ascenseur au  moment de leur vote lors de délibération de la plèbe (concilium plebis). Qu’il s’agisse des nouveaux collèges ou des tribunats consulaires, théoriquement partagés entre patriciens et plébéiens, les patriciens utilisèrent pendant tout le Ve siècle les moyens de rendre bien maigre la représentation plébéienne (Heurgon, 1980). Ce qui excite la colère du peuple et l’incite à manifester sans cesse ses revendications. Alors, certes, les leges Valeriae vont entériner l’inviolabilité des tribuns et des édiles, l’appel au peuple (provovatio ad populum) pour chaque nouvelle magistrature, mais certainement pas l’accession aux magistratures suprêmes où, pendant de longues années, les plébéiens disparaissent le plus souvent des Fastes consulaires. Le peuple romain, comme d’autres et comme pour tous les temps, aura donc besoin de lutter sans cesse pour arracher des concessions aux puissants, qui ne les cède qu’en dernier recours, après, nous l’avons-vu, avoir utilisé tous les moyens possibles pour conserver leurs privilèges exclusifs.

Ce n’est qu’en  376, toujours avant notre ère, que sont élus officiellement les deux premiers tribuns de la plèbe, Gaius Licinius Stolo et Lucius Sextius Sextinus Lateranus, à l’origine des lois Sexto-liciniennes, qui souhaitent en priorité règlementer l’usure,  limiter la possession (possessio) des terres publiques et l’accession du consulat aux plébéiens (Berthelet, 2012).  La préture et à la dictature s’ouvrent à la plèbe en 356, le pontificat vers 300. C’est autour de ces moments que se construit la nobilitas, cette noblesse plébéienne qui avait pris son essor avec les conscripti, et qui, on s’en douterait, ne fera pas vraiment l’affaire des plus humbles. Où a-t-on déjà vu une nouvelle classe de riches défendre bec et ongles les revendications d’équité des classes populaires ? Ça n’a jamais existé. Ce qui existera toujours, par contre, ce sont des alliances entre les riches, pour protéger, développer leurs intérêts, toujours au détriment des autres classes et toujours prêts aussi, à se dresser contre ces dernières et ne rechignant pas à recourir à la violence pour les défendre. C’est ainsi qu’on assistera à Rome à une disparition progressive du patriciat par l’agrégation des dernières de ses familles avec celles de la nouvelle noblesse plébéienne (Hellegouarch, 1954) qui, privés d’ancêtres prestigieux, mettrons encore plus d’énergie à accéder aux charges suprêmes, en particulier consulaires, qui sera la condition première pour passer d’une condition d’ignobilis "sans distinction", à celle de nobilis, qui désignait couramment quelqu’un de connu, de célèbre, mais qui acquerra un sens nouveau de distinction attaché à cette élite, qui devra s’accompagner de l’affirmation de cette virtus (qualités personnelles), tout particulièrement dans la conduite de l’Etat, les hauts faits militaires,  et dont l’exercice est censé conduire l’homme politique à la dignitas, à un rang, et à la  gloria, « seule capable de lui donner l’illustration qui est à la base de la nobilitas » (op. cité), quand le populus peine à obtenir sa libertas. Nous avons ici les ingrédients de base d’un régime dit timocratique, ou le pouvoir est autant lié à la richesse du timos (cens, tribut), qu’aux honneurs (timao : “j’honore”, timè : “l’honneur).  Voilà en résumé la mentalité de cette nouvelle fabrique idéologique,  dans laquelle nous retrouvons les outils antiques de domination, tout particulièrement l’activité militaire et l’éloquence (eloquentia), dont Cicéron est l’exemple le plus emblématique. Mais sans le nerf de la guerre, l’argent, tout ceci ne servirait à rien :

« Le système censitaire de répartition des classes dans les comices centuriates attribué à Servius Tullius est l'expression juridique de l'importance attachée à la fortune dans la constitution romaine. La réforme qui intervint par la suite (en 241 ?) n'y apporta qu'une faible atténuation. Les campagnes électorales étaient extrêmement coûteuses et, en particulier, l'usage s'était établi, lors de l'édilité curule, de se livrer à des dépenses inconsidérées, qui avaient pour résultat d'attirer l'attention et les faveurs du peuple sur le candidat qui avait su se ruiner pour lui plaire. »  (Hellegouarch, 1954). Un calcul bien compris, car une magistrature pouvait lui permettre « de se dédommager au centuple des frais engagés. » (op. cité).

Pour une énième fois, les similitudes avec le système capitaliste, en collusion avec le système politique de nos prétendues démocraties sautent immédiatement aux yeux.

Les lois Liciniennes, en ne permettant l’accès au consulat qu’aux seuls chevaliers, consacrèrent cette timocratie, qui finira par former une sorte de “syndicat” de riches, que recouvre la notion de factio. Comment ne pas citer alors Appius Claudius Caecus, issu de la branche plébéienne de l’illustre famille des Claudia ? Loin des légendes rapportées sur le personnage, Les Fastes permettent de comprendre à quel point Claudius construit sa carrière politique en constante association avec « la plupart des grands noms de la noblesse patricio-plébéienne de son époque, y compris de ceux que la tradition et à sa suite la plupart des Modernes considèrent comme ses pires ennemis [30]. », mieux encore, qu’un simple examen de la situation suppose « qu’il n’y avait rien d’autre  qu’une étroite collaboration entre les deux personnages. »  (Humm, 2005).  Qui ne sait pas qu’aujourd’hui encore nombre d’ennemis politiques qu’on voit se bouffer le nez dans les shows médiatiques sont copains comme cochons loin des caméras ? De même, le jugement sur sa politique prétendument opposée à la nobilitas selon Tite-Live et d’autres, ne tiendrait pas la route selon Humm ou d’autres historiens, qui pensent qu’il a fallu au contraire un solide soutien de l’ensemble de la nouvelle classe patricio-plébeienne pour mener à bien son programme bien fourni de réformes. Mieux, on peut penser en regard de « sa place modeste dans le cursus honorum à la fin du IVe siècle », de sa qualité d’homme « sans passé (connu) », que ses réformes « s’imposaient et étaient souhaitées  au moins par une fraction importante de la classe dirigeante de cette époque. » (Humm, 2005). Claudius n’est par ailleurs pas le seul à tenter de s’engouffrer dans cette classe  où  libertini, homines novi, hommes nouveaux mais aussi peut-être parvenus,  tentent de se faire une place au soleil.

C’est ainsi que la participation de plus en plus grande des plébéiens au pouvoir ne doit pas faire illusion. Les plus humbles n’acquièrent aucun pouvoir, ce sont les riches plébéiens qui en tirent tout le bénéfice. De nouveaux aristocrates remplaçaient les anciens, un point c’est tout. Ainsi, la  Lex Ovinia (entre 339 et 312), qui  prévoit que ce ne sont plus les consuls mais les censeurs qui recruteront les membres du Sénat  (senatus lectione) et ce parmi « les meilleurs de chaque ordre »., dont le cursus honorum est le plus prestigieux et toujours associé à une fortune capable de grandes libéralités.

Il faut maintenant montrer un peu plus en détail comment cette  introduction devenue massive de la plèbe dans le champ du pouvoir n’est le fait que de la nouvelle élite. L’initiative de la loi ne revient pas au peuple mais aux consuls, et parfois aux dictateurs ou aux préteurs. A partir de la lex Publia Philonis de 339, le Sénat n’aura lui-même plus droit qu’à émettre un avis préventif sur les lois ou les plébiscites proposés, et ces derniers seront même libérés de l’auctoritas par la lex Hortensia en 286. Entre rogatio et promulgatio de la loi, les citoyens peuvent la discuter dans des réunions informelles (contiones) où magistrats et tribuns prenaient pour l’essentiel la parole, plus rarement le quidam, sans jamais avoir la possibilité de l’amender. Nous retombons bien sûr ici sur les problèmes de la maîtrise de la parole, sur l’autorité qu’elle confère et qui ne s’acquiert (comme aujourd’hui encore) que par l’éducation, l’apprentissage des codes sociaux, etc., et dont il a été déjà question pour la période de la « démocratie » athénienne. Au final, l’assemblée du peuple se contente de manifester par oui ou par non sa décision. Rappelons qu’il n’y  a alors ni femme, ni esclave, ni étranger, ni citoyens trop éloignés de Rome ou écartés des listes, par erreur ou par fraude. D’autre part, le vote n’est pas individuel mais par groupe de vote, centurie ou tribu, dont on retient la majorité des suffrages exprimés. A cela, il faut ajouter l’importance de l’ordre des votes. En effet, les résultats de la première centurie prérogative sont annoncés, ce qui en fait un omen, un présage pour les autres centuries. Mieux encore,  les votes sont arrêtés dès qu’une majorité est dégagée : 

« Par conséquent, les dernières classes ne votent quasiment jamais et la seconde n’est amenée à voter que si les 18 centuries de chevaliers et les 80 centuries de la première classe n'ont pas voté dans le même sens. Après une réforme intervenue au IIIème siècle, dont le détail est mal connu, il semble que la seconde classe fut plus souvent amenée à voter. » (Hanard, 1996)

 

[30]  Tout particulièrement Fabius Rullianus, censé être son pire ennemi au sein de la nobilitas, alors que selon Tite-Live lui-même (X, 15, 10-12), c’est grâce à son soutien qu’il aurait été réélu consul en 296.

 

                               Riches... 

                               un peu

                             beaucoup 

                           passionnément

                             pas du tout.

 

Comme plus tard, dans les œuvres des philosophes libéraux, on finira par reconnaître à Rome l'égalité entre les citoyens (aequa iura, aequa libertas), mais elle n’a, comme aujourd’hui, rien à voir avec l’égalité des chances d’accéder au bien-être. La richesse de documentation de l'histoire romaine nous permet d'avoir une bonne idée de la formation de la fortune des élites, fondée sur la force et la violence, tel Statius Abbius Oppianacus de Larinum, qui constitue entre 90 et 72 avant notre ère sa grande fortune par des meurtres, des mariages, des captations de testaments. Au-delà de la violence privée ce sont de massives confiscations qui avaient permis aux Romains, rappelons-le, de s'emparer de provinces entières, par le pillage de communautés italiennes qui les avaient trahis, et cette expansion coloniale, comme partout, a permis aux premiers cercles de pouvoir de se constituer de vastes domaines, et donc, des rentes importantes (Nicolet, 1977). Les périodes de guerre civile (le moteur de la violence, encore) sont aussi des moments de concentrations de richesses, comme pendant les premières proscriptions de Sylla, en 82 avant notre ère. Des listes de centaines de proscrits sont établis et permettent en un temps record à des richesses de changer de main, sans oublier la participation de la population elle-même qui peut en récolter les miettes par la dénonciation, le crime, de telle sorte que les pouvoirs infusent l'appât du gain jusque dans les couches les plus basses, l'esclave ayant un possible moyen en de telles occasions de recouvrer sa liberté et les citoyens libres celui d'espérer une condition plus profitable (Appien, Guerres civiles, IV, 8-11). C'est un point très important (et complexe) de la domination sociale, que les maîtres ont compris depuis longtemps, et qui permet de mettre en concurrence les pauvres entre eux, qui se rejettent la faute des troubles, des problèmes sociaux divers et variés, perdent de l'énergie à se combattre au lieu de combattre la principale cause de leurs malheurs. Tout cela donne beaucoup d'avantages aux puissants, qui ne se privent jamais de tourner le peuple en dérision, de lui tendre un miroir le plus déformant possible de la réalité tout en avançant les pions à leur avantage. Cela n'a pas changé d'un iota en 2500 an, nous aurons de multiples occasions de le démontrer. 

 

Et comme partout ailleurs, les richesses des riches romains, parfois colossales, qui sont obtenues permettent à leur détenteur d'être à eux seuls des sortes d'officines  de crédits capables parfois de sauver des gouvernements, comme Considius pendant la conjuration de Catilina (Publius Valerius Maximus [Valère Maxime], Facta et dicta memorabilia,  IV, 8, 3).  On aurait pu citer tout aussi bien citer Pompée, César, Crassus, Lucullus ou Scipion, qui maniaient des sommes bien plus conséquentes que la plupart des banquiers de l'époque : argentarii, nummularii ou autres coactores.  Nous sommes cependant encore loin de l'optimisation capitaliste, car comme en Grèce, la mentalité romaine réclame aux riches d'honorer leur rang par des dons aux citoyens pauvres, et non aux pauvres en général (Veyne, 1976), c’est le fameux évergétisme que nous avons évoqué et qui n'a rien de la charité chrétienne mais sert à glorifier l'évergète, à montrer sa supériorité sur les autres donateurs. C'est aussi un don dit "agonistique", où l'on attend en retour un "contre-don", immatériel cette fois, mais d'une très grande valeur symbolique pour le donateur, et pour l'aristocratie tout entière : la gloire et les honneurs rendus par la cité : ces mentalités, nous l'avons vu, sont très anciennes  et ont commencé de se développer dès la Préhistoire. Parmi ces libéralités aristocratiques, on trouve des jeux ("panem et circenses"), des "dons" de nourriture ou d'argent à la population, des banquets, des travaux publics, des monuments, etc.,

La société est, de droit et de fait, fondée sur la richesse. Les classes sociales sont censitaires et de la seule première classe, l'ordre équestre (equites) sont issus sénateurs, ou chevaliers. Selon Scheidel et  Friesen, cette élite forme en moyenne 1,5 % de la population et s’approprieront 20 % des revenus de l’Empire (Scheidel et Friesen, 2010). A compter de César, une proportion de ce cens consistera en propriétés foncières (praedia, fundi). Ce sont donc de riches propriétaires ruraux, dont les produits leur assurent de confortables rentes, « habiles et attentifs à comparer et à pratiquer toutes les spéculations rentables de l'agriculture ou l'élevage » (Nicolet, 1977) qui ont seul le droit de vote (et dans une moindre mesure la seconde, les pedites, qui alimentaient l'armée), quand les proletarii, les prolétaires, ne gagnent pas le cens minimum requis : ce même principe de ségrégation sociale conviendra à la plupart des bourgeois de la Révolution française, nous le verrons. Les sénateurs ont des fonctions quasiment héréditaires (75 % des sénateurs pour les années 78/49) tout comme celle des consuls (89 %). Et si l'armée ou la justice permettaient, selon les époques, de réelles ascensions sociales, elles sont statistiquement très symboliques. Le cens minimum des plus riches sera environ de 20.000 sesterces (environ 5000 deniers) vers 50 avant notre ère, pour des fortunes pouvant cumuler des millions, pendant qu'un simple soldat touchera quelques centaines de deniers par an. Ainsi,  la majeure partie de la population vit à peine au niveau de subsistance, pendant que les classes privilégiées disposaient de revenus des centaines, des milliers de fois supérieurs à ceux des plus modestes (Nicolet, 1977). Et encore, c'est sans compter les ultra-riches comme Crassus (vers 115-53), dont la fortune est estimée par Pline à 200 millions de sesterces (Pline l'Ancien, Histoire Naturelle, XXXIII, 134), ou le Proconsul des Gaules Domitius Ahenobarbus, qui est capable de promettre de distribuer à chacun de ses milliers de soldats (entre 4000 et 15000) 4 jugères prélevées sur ses propres domaines, soit 4000 à 16000 hectares de terre (Jules César, De Bello civile [La Guerre civile], I, 17). Et que dire de Lépide (consul en – 78), et de sa villa romaine acquise pour 6 millions ou de  Quintus Lutatius Catulus (consul en 102), capable d’acheter un esclave très cultivé pour… 700 000 sesterces !  (Scheidel, 2016). Pour Cicéron, par exemple, 100.000 sesterces est un revenu minimum acceptable,  et il essaie péniblement de convaincre son fils étudiant à Athènes de se contenter de 80.000 sesterces par an, comme les autres étudiants de bonne famille (Cicéron, Lettres à Atticus, XII, 32, 2 ; XVI; 1, 5).  On doit avoir ce même type de  conversation à Neuilly-sur-Seine ou dans le VIIe arrondissement de Paris au XXIe siècle !

 

Ainsi, à Rome "les terres qu'occupait un peuple entier ne suffisent plus à un grand propriétaire", nous dit Sénèque dans ses Lettres à Lucilius à propos de ces immenses propriétés, les latifundia, qui font partie des immenses fortunes acquises par les généraux romains  pendant les guerres puniques,  comme les 5 millions de sesterces de Publius Cornelius Scipion, gagnés à partir de la deuxième guerre ou les 3,7 millions attribués à son descendant  Scipion L’Africain, vainqueur de Carthage en – 146.   

"Jusqu'où reculerez-vous les bornes de vos possessions? Une terre qui contint tout un peuple, est trop étroite pour un seul maître. Jusqu'où pousserez-vous vos labours, vous qui ensemencez des provinces, métairies pour vous encore trop circonscrites? Des fleuves renommés arrosent durant tout leur cours une propriété privée ; de grandes rivières, limites de grandes nations, de leur source à leur embouchure sont à vous. C'est peu encore, si vous ne donnez à vos domaines les mers pour ceinture ; si votre fermier ne commande au delà de l'Adriatique, de la mer d'Ionie, de la mer Egée; si des lies, jadis demeures de grands capitaines, ne sont pour vous de très chétifs manoirs. Possédez tant que vous voudrez, au loin et au large : faites un fonds de terre de ce qui s'appelait un empire, ayez à vous tout autant que vous pourrez, toujours il en restera plus qui ne sera point à vous.  (…)  A votre tour maintenant, vous chez qui le luxe déborde en aussi larges envahissements que chez d'autres la cupidité. Jusqu'à quand, vous dirai-je, n'y aura-t-il point de lac sur lequel le faîte de vos villas ne s'élève comme suspendu, point de fleuve que ne bordent vos édifices somptueux ? Partout où l'on verra sourdre un filet d'eau thermale, de nouvelles maisons de plaisir vont sortir du sol. Partout où le rivage forme en se courbant quelque sinuosité, vous y bâtissez à l'instant; le terrain n'est point digne de vous, si vous ne le créez de main d'homme, si vous n'y emprisonnez les mers. Mais en vain vos palais resplendiront-ils en tous lieux, et sur ces hautes montagnes d'où l'œil découvre au loin la terre et les flots, et au sein des plaines d'où ils s'élèvent rivaux des montagnes ; quand vous aurez construit sans fin comme sans mesure, chacun de vous n'aura pourtant qu'un corps et bien mince. Que vous servent tant de chambres à coucher ? Vous ne reposez que dans une seule. Elle n'est point vôtre, la place où vous n'êtes point.

Sénèque, Lettres à Lucilius,  lettre 89, VXXXIX

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mosaïque du dominus Julius à Carthage, IVe siècle, donnant une idée de ce que représentait pour les grands propriétaires Romains ce "grenier à blé" de l'Afrique proconsulaire (régions de Maurétanie, et Numidie). Tunis, Musée du Bardo

D’autres guerres ont enrichi les généraux militaires romains, comme celle où Lucius Aemilius Paulus (consul entre 182-168) vainquit le Royaume de Macédoine. On dit de lui qu’il n’a pas tiré profit de ses commandements militaires : probablement  parce que sa succession de 1,5 millions de sesterces était modeste en comparaison d’autres fortunes ! (Scheidel, 2016).  Il va sans dire que les captifs de ces guerres étaient à l’entière merci des vainqueurs, en tant que butin de guerre, et pouvaient être exécutés, rançonnés, réduits à la condition servile ou d’esclavage ou encore vendus.

Il a été question jusqu’ici de la poignée des très riches, des deux premiers ordines, sénatorial et équestre, et de la foule des très pauvres, mais il faut maintenant apporter des nuances à ce tableau, à la fois pour éclairer de plus près la réalité et pour mieux comprendre comment l’idéologie dominante en est éloignée. Comme dans les autres sociétés antiques, nous l'avons vu, il y a une frange sociale qui correspond à ce que nous appelons la classe moyenne qui était déjà perçue comme telle par certains observateurs antiques. Pline l’Ancien distingue en effet deux types de plèbes, une plebs media et une plebs humilis, notion reprise par Tacite (Veyne, 2000) et déjà rangée par Aristote dans une classe intermédiaire (mesoi, Politique II, 11).  "Tu as du cœur, de bonnes mœurs, ta parole est loyale, mais il te manque six ou sept mille sesterces sur les quatre cent mille", sous-entendu du cens équestre, déclare Horace,  "donc tu seras plèbe" (Horace, Épîtres, 1.1, 57-59 : Plebs eris). On le voit bien, il faut distinguer richesse et ordre, comme plus tard dans l'Ancien Régime, où le Tiers-Etat comprend aussi bien des roturiers pauvres que riches. 

Comme en Egypte, nous l’avons-vu, cette bourgeoisie urbaine peut se payer des monuments funéraires plus ou moins luxueux selon son aisance, quand les pauvres, « qui constituaient évidemment le gros de la population réelle, ne pouvaient s’offrir une pierre tombale. » (op. cité). Cette classe moyenne tire ses revenus du négoce, de l’industrie, de la banque, ou encore du sol une rente confortable dépensée à la ville, où ils habitent  et où ils peuvent ouvrir boutique. 

« Saint Paul, à Tarse, n’était pas un humble tisserand : ce citoyen romain était un industriel. (…) Dans la lointaine colonie de Corinthe, l’entourage de saint Paul était tantôt populaire, tantôt bourgeois ; une moitié environ des personnages que ses épîtres nous font connaître appartiennent à la classe moyenne : ils possèdent une maison, ils voyagent, ils occupent un office à la  synagogue. » (Veyne, 2000).  Certains pouvaient même être riches, voire très riches. A Pompéi, par exemple, les demeures de la classe moyenne ont une superficie de 120 à 350 m² ( celles de l’aristocratie de 450 à ...3000 m²), où s’activent partout une foule d’esclaves, bien entendu. Cette bourgeoisie antique ressemble fort à celle qui suivra, à la tête d’entreprises « qui exigeaient des capitaux : la banque, le commerce d’entrepôt et non de détail, celui des produits de luxe, orfèvrerie ou joaillerie, par exemple ; » (op. cité). Et si on trouve  dans les épitaphes de cette classe moyenne les témoignages d’un  tisserand, d’un foulon, d’un boucher ou d’un boulanger, il ne s’agit pas de simples employés mais de petits capitalistes, des propriétaires ou locataires de leurs commerces, disposant « d’argent liquide pour acheter une bête sur pied » et possédant « un capital fixe : deux ou trois esclaves, un four, une meule, un mulet pour la faire tourner. » (op. cité).  Quelques uns célèbrent leur réussite  au travers de leur patrimoine, dont la hauteur leur a permis  d’accéder au rang de chevalier. Certains vivaient de leur rente foncière ou de créances (nomina), mais d’autres avaient travaillé depuis leur enfance et se plaignaient souvent de « perdre plus qu’ils n’avaient gagné. » (op. cité). Ceux-là, racontent les épitaphes, ont acquis une richesse grâce à leur mérite. Ils ont beaucoup travaillé, épargné,  et toujours respecté la parole donnée, la confiance accordée (fides), en particulier celle des amis. La banque, à cette époque, c’est aussi un riche particulier, un prêteur professionnel, qui prête à un autre particulier, d’où l’importance cruciale de cette fides, basé sur un réseau de relations dont on voit mal comment le véritable pauvre pouvait la tisser, et qui interroge, comme nous l’avons fait pour la Grèce, sur la dimension du mérite de l’entrepreneur qui, encore et toujours, ne peut guère se forger quand on dépense son énergie, jour après jour, pour  subsister, surtout si on a charge de famille.

Nous sommes loin du capitalisme moderne, bien sûr, cette économie comme ailleurs dans l’antiquité ne fait pas système. Elle n’est pas fondée sur des plans complexes d'investissement, le capital immobilisé ne compte guère, elle est très morcelée par des acteurs qui souvent montent des « “coups” spéculatifs tout le long du processus. » (Veyne, 2000). Mais cet aspect technique n’intéresse pas cette étude, ce n’est là qu’une forme, un habillage particulier de la domination  des riches sur les pauvres. Ces habits seront changés mille fois dans l’histoire, mais le moteur, la dynamique, les forces de cette exploitation, sont fondamentalement les mêmes depuis l’aube de l’humanité et ont des conséquences sociales très semblables et génèrent toujours de la dette pour les plus humbles. Ce n’est donc pas d’économie, me semble-t-il qu’il faut parler avant tout, pour comprendre l’exploitation sociale, mais de tout ce qui permet de la faire naître, de  l’entretenir, de la développer.

Parmi la longue liste des ingrédients de la domination déjà citée, il faut à nouveau évoquer la corruption, qui était, selon Paul Veyne  « à tous les étages : Rome était l’Empire du pot-de-vin et de l’extorsion, comme les empires turcs ou chinois. Comment les familles sénatoriales ou les homines novi comme Cicéron ou Vespasien ont-ils pu s’enrichir ? Comment les affairistes, bénéficiaires de leurs lettres de recommandation, remerciaient-ils leurs bienfaiteurs ? (…) Voici trois moyens d’obtenir un pot-de-vin en avantageant les deux parties : accorder une autorisation ou concéder un privilège, un monopole, un fermage public ; informer les négociants sur des occasions de gagner de l’argent en leur “vendant” de l’information sur des marchés très morcelés ; violer la légalité ou l’équité, autoriser ce qui est interdit, recommander ses protégés à un administrateur ou lui forcer la main. »

 

Revenons à notre plebs media, dont l’élite romaine met tous les membres, riches ou moins riches, libres ou affranchis, dans le même sac, car ce sont tous pour eux des pauperes qui n’ont pas de haute naissance, qui ne doivent pas avoir accès aux charges les plus prestigieuses, comme ce sera le cas pour les bourgeois dans l’Ancien Régime. « Il était donc scandaleux qu’un plébéien s’avisât d’offrir des spectacles publics à ses concitoyens, qu’un savetier enrichi donnât des combats de gladiateurs. » (op . cité). Cependant, les auteurs latins faisaient clairement la différence entre cette plèbe  « moralement saine », ce « populus “ maintenu fictivement en vie jusqu’au IIIe siècle, peut-être, à travers ses “représentants-croupions” [31] et cette plebs sordida pour laquelle l’aristocratie manifestera, jusqu’à ce jour le plus grand mépris. Mais officiellement, il y a seulement deux classes, les  honestiores  (Honorables) et les humiliores  (humbles), "bonne" ou "mauvaise" naissance, où l’existence mais aussi l’affrontement des deux classes est non seulement naturelle mais nécessaire :

"Comme dans un gouvernement bien organisé, l'Etat doit être riche, et les citoyens pauvres."

"La pauvreté est bien plus utile que les richesses : elle a rendu florissante des empires ; elle a fait prospérer des religions ; et les richesses n'ont servi jamais qu'à la ruine des religions et des empires."

« Je prétends que ceux qui condamnent les troubles advenus entre les nobles et la plèbe blâment ce qui fut la cause première de la liberté de Rome : ils accordent plus d’importance aux rumeurs et aux cris que causaient de tels troubles qu’aux heureux effets que ceux-ci engendraient. Ils ne considèrent pas le fait que, dans tout Etat, il y a deux orientations différentes, celle du peuple et celle des grands, et que toutes les lois favorables à la liberté procèdent de leur opposition. »

Discours sur la première décade de Tite-Live

 

[31]  « Sénèque, dans De constantia sapientis, 12, 2, met sur la même ligne le Sénat, le forum et le Champ de Mars (c’est-à-dire les Saepta Iulia, où votaient toujours, fictivement, certes, les comices centuriates, aux termes de la loi Valeria Aurelia » (Veyne, 2000).

 

 

Révoltes sociales

 

 

Carcopino a beau jeu de dire que la bellum sociale des anciens doit pas être confondue avec la  notion moderne de lutte de classes  (Carcopino, 1929),  il est indéniable qu'on trouve depuis les époques les plus reculées jusqu'à nos jours des moments semblables d'exaspération sociale, où il ne s'agit pas, pour la plupart des révoltés, de transformer radicalement les paradigmes de leur société, mais de faire diminuer le poids écrasant, mortifère, de leur asservissement respectif, qu'ils soient esclaves, affranchis ou libres. C'est la même chose pour ces soulèvements populaires des IIIe au Ier siècles en Italie et en Sicile. Si bon nombre de conjuratio (prise d'armes) d'esclaves ne luttent pas non plus contre l'esclavage lui-même, mais pour la propre liberté des insurgés, le fait même de mener une insurrection à l'encontre des structures établies est déjà une contestation au moins partielle "des structures de la société" qui "tend à l'universalité" (Dumont, 1987). 

A Volsinii (Volsinies, Etrurie) en 265/264 (Tite-Live, op. cité, XXXIII, 36,1-3) ou à Setia (Latium) en 196, on voit affranchis étrusques lautni (libertus romains) et etera/eteri (servi) réclamer davantage de droits, ce qui pousse Claude Nicolet à se demander s'il ne s'agit pas de révolutions (Rome et la conquête monde méditerranéen 264-27 av.J.C, PUF, 1997),  Mario Torelli affirmant quant à lui que c'est bien pour la conquête de droits civiques et politiques que ces servi étrusques, qui forment la masse des paysans semi-libres, se sont révoltés contre leurs domini (ou principes, : "maîtres") dans les bellum servile et autres seditio de la plèbe d'Arezzo vers 350 et 302 avant notre ère  (Torelli, 1976).

 

 

 

 

Scène de travaux paysans avec une rare illustration de char à boeufs, mosaïque découverte dans les vestiges d'une villa très luxueuse d'Helvétie, à Osceaz,  Orbe, en Suisse, IIe-IIIe siècles.

 

 

Ces luttes se poursuivront  tout le long du IIe siècle avant notre ère au travers de ce qu'on a appelé, après les latins, les guerres serviles, qui éclatent dans différentes régions : Sicile,  Campanie, Délos, Attique, Pergame, etc, que nous connaissons surtout par Diodore, Athénée, Photius, mais aussi Orose, Cicéron, Frontin, ou encore Strabon.  La première révolte concerne un esclave syrien d'Apamée, Eunus (Ennus, Eunous), qui dirige en Sicile à Henna, en – 140, une révolte contre la cruauté du très riche Damophilos (Damophile) et de sa femme Mégallis, et fonde un royaume sur une très grande partie de la Sicile, où le culte de la déesse syrienne (Dea Syria) Atagartis est à l'honneur.  Filippo Coarelli  (1981) pense même qu'un nombre non négligeable d'hommes libres (environ 70.000) auraient rejoint les esclaves (environ 130.000), détaillant le décompte total de Diodore de Sicile. Le cas du nouveau roi Antiochos permet de rappeler que tous les esclaves ne sont pas asservis de la même façon. Comme les initiateurs de cette rébellion, Hermias, Zeuxis, Achaios, ou encore Cléon, Eunus fait partie des esclaves privilégiés, qui doit peut-être son statut avantageux au possible rang d'importance qu'il tenait dans sa patrie, occupant des fonctions sacerdotales initiatiques comme son épouse. C'est un esclave intellectuel, d'encadrement (régisseur/uilicus,  intendant/praefectus) sans doute très aisé, grâce à ses consultations de magie et de devination (dont il reversait une partie des honoraires à son maître) et dont la vie pouvait sûrement être enviée par beaucoup d'hommes libres. Ce n'est donc pas en premier lieu la liberté qui incite ces petits chefs à gros pécule (peculium : de pecus, bétail, et par extension : richesse, bien ) à se rebeller contre leurs maîtres, qui leur ont aussi accordé une telle place pour s'assurer leur attachement. En dehors des périodes de troubles, cette stratégie de pouvoir assez classique dans toutes les sociétés hiérarchisés (jusqu'à ce jour) fonctionne bien, mais lorsque surviennent des déséquilibres sociétaux, d'autres facteurs de décision entrent en ligne de compte, « d'ordre sentimental et idéologique », phénomène exposé par Plaute dans ses Captivi (Captifs), une comédie écrite vers - 191.

 

« Il se crée alors quelque chose qui ressemble beaucoup à ce que les marxistes appelleront conscience de classe, à ceci près qu'il s'agit de l'exact inverse de la conscience de classe, puisque ce sentiment de communauté réunit, pour leur faire courir volontairement les plus grands risques, des êtres que précisément opposent leurs rôles respectifs dans le processus de production. »

Jean-Christian Dumont, Servus. Rome et l'esclavage sour la république, Ecole Française de Rome, 1987

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C'est ce type de dynamique sociale, justement, qui se produit dans les révolutions,  quand les classes moyennes, la petite bourgeoisie, fait corps avec les prolétaires les plus déshérités au lieu de prendre parti, comme à l'habitude, pour la classe dirigeante. Cette dynamique est complexe, comme dans toute révolution. En l'occurrence, il y a en toile de fond l'oppression des maîtres, ici faite de cruauté, d'humiliation, de défaut de soin les plus élémentaires aussi, qui oblige nombre d'esclaves à pratiquer le brigandage, latrocinium (Cléon était chef d'une bande, en plus d'être magister en troupeau de chevaux) en pillant, surtout pour se nourrir ou se vêtir. Ce banditisme sicilien fait apparaître un certain nombre de pratiques égalitaires, en terme de partage, de droit d'asile, de justice, etc., associées à des pratiques religieuses teintées d'égalitarisme elles aussi. Ainsi,  les cultes dionysiaques, où toute la familia est initiée en groupe (thiase) de mystes aux mystères bacchiques (Frank, 1927 ; Toynbee, 1965), mêlent sexes et classes sociales, portent des idées égalitaires, féministes (la prêtrise était féminine), "refuse et tempère l'ordre civique" (Dumont, op. cité), des idées que se transmettent les esclaves (Frank, op. cité). Il n'est donc pas étonnant de la présence de Dionysos dans les révoltes successives, et ce jusqu'à celle de  Spartacus (Dumézil, 1966), alimentée plus par le mythe que par l'histoire, dont les sources historiques sont pauvres, principalement Plutarque, Salluste, Florus et Appien. Retenons pour notre sujet qu'il s'enfuit de son ludus (école de gladiateurs) à l'été 73 avant notre ère, avec sa compagne thrace, prêtresse de Dionysos, avec environ 70 esclaves et que, de raids en pillages, pour survivre, il parviendra à réunir autour de lui    jusqu'à 120.000 femmes et hommes de toute condition (cf. Misulin, 1936) qu'on dirait aujourd'hui "exclus du système" (esclaves, ouvriers, petits paysans libres, etc.) partageant équitablement les butins selon Appien d'Alexandrie (Bella Civilia, Les Guerres civiles, I, 541) évitant les villes, comme Salvius avant lui, parce qu'elles sont sources de corruption (Diodore, 36,4,4), et qu'on peut interpréter comme le rejet d'une civilisation urbaine et mercantile, ce qui serait confirmé par l'interdiction prononcée par Spartacus à Thurium de ne posséder ni argent ni or (Appien, op. cité, I, 547).  D'autre part cette civilisation est accusée d'avoir créé l'esclavage (Dumont, op. cité), et cet antiesclavagisme de Spartacus se confirme par sa volonté de passer les Alpes pour rendre les anciens esclaves à leur patrie (Salluste, Histoires, III, 96-98), dans le droit fil d'un courant de pensée héllenistique antiesclavagiste et antiromain (Staerman, 1969).   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Spartak", Affiche de film russe dessinée par l'artiste Konstantin Finogenov en 1926

 

 

Trente ans avant, Salvius-Tryphon, esclave privilégié lui aussi, joueur de flûte dans les mystères dyonisiaques, reprenait le flambeau d'Eunus, qu'il passera après lui à Athenion, intendant d'un grand domaine, et Dumont n'a pas manqué de rapprocher ces chefs  providentiels de ceux du roman médiéval chinois Au bord de l'eau, où "le roi céleste" Chao Gai se retrouve à la tête d'une centaine de brigands non par ses vertus militaires mais plutôt ses idéaux de justice, de redresseur de torts, personnage que l'on retrouve souvent mythifié dans différentes cultures au long de l'histoire, chez les cosaques en Russie, les haïdouks hongrois ou, plus près de nous les justiciers comme Thierry de Janville dit Thierry la Fronde ou encore Robin Wood (Robin des bois), sans parler des Zorro et autres justiciers (vigilantes) des comics de Marvel. 

Beaucoup d'esclaves de Sicile étaient Syriens, dont des Juifs, achetés principalement à Delos, plaque tournante du commerce des esclaves tenu par des marchands cosmopolites Athéniens, Orientaux, liberti romains, et toute cette bourgeoisie de "nouveaux riches" forme une classe aisée qui collabore étroitement avec le Sénat romain et qui, le pouvoir économique aidant, affirme ses prétentions à acquérir la citoyenneté romaine (Mavrojannis, 2007), à l'image des bourgeois européens riches, plus tard, réclamant les mêmes droits politiques que les aristocrates. Toutes ces évolutions de classes se mêlent donc aux révoltes et aux revendications sociales, les idées se répandant en grande partie par le réseau esclavagiste tissé dans toute la Méditerrannée et qui a ouvert grand les frontières.  Tous les soulèvements seront finalement matés par Rome et ont coûté un nombre élevé de victimes (20.000 morts à Henna, par exemple), dont des milliers de victimes mises en croix le long des voies romaines, pour servir de leçon à la population. 

Dans le même temps,  on assiste à de nouveaux soubresauts démocratiques à Rome, pendant le tribunat des Gracques, Tiberius Semporius et Caius Gracchus (133-121), avec une politique de réforme agraire visant à limiter l'appropriation des terres de l'ager publicus par les riches latifundiaires. Il n'est pas exclu que les Graques, alliés aux Scipions, aient été influencés par un égalitarisme stoïcien, celui de leur professeur de philosophie, en particulier, Gaius Blossius, dit Blossius de Cumes.  Les Leges Semproniae avaient en effet permis de confisquer des terres sur des grandes propriétés d'une superficie dépassant 500 jugères (125 ha), sans compensation, au bénéfice des citoyens romains, ce qui exaspérait aussi bien les riches alliés des Romains dans la péninsule, susceptibles de perdre beaucoup de terrains, mais aussi de riches métèques. Caius Gracchus avait, par ailleurs, adopté une loi frumentaire (frumentum : le blé) qui imposait un prix maximum pour le blé (comme à la Révolution française, par exemple) et d'autres mesures juridiques. L'opposition farouche des consuls et de leurs alliés dans toute la péninsule aura raison des Gracques, et il est clair que les guerres civiles qui s'ensuivront sont bien corrélées aux crises sociales. 

Blossius de Cumes n'a pas seulement conseillé les Gracques dans leurs réformes, mais aussi  Aristonikos (Aristonicos), au royaume de Pergame tout juste conquis par les Romains en – 133,  pour l'édification d'un nouvel état et de sa capitale Héliopolis, "Cité du Soleil". Blossius fait partie des stoïciens réformateurs qui appuient non seulement les cives dépossédés de leurs propriétés à Rome, mais aussi les bourgeoisies municipales du Latium et de la Campanie, ces socii italici qui réclament une citoyenneté romaine complète (Mavrojannis, 2007). Pourtant, Aristonicos n'aura pas le soutien des bourgeoisies d'Asie mineure, acquises en majorité à Rome, et devra s'appuyer sur les paysans et les esclaves, en concédant aux premiers des droits politiques et en affranchissant les seconds, peut-être sur la base d'idées "utopistes" (Strabon XIV, I, 38).

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[↩]                                                        BIBLIOGRAPHIE   

 

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