laurent de la hyre-communaute premiers c

  critique et utopie sociales

Le temps judéo-chrétien

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Laurent de la Hyre (1606 - 1656),  La communauté des premiers chrétiens,  63 x 37 cm, dessin à l'estompe pour des tapisseries devant orner l'église parisienne de Saint-Etienne -du-Mont, Musée du Louvre, INV27500-recto.

Les hommes connaissent depuis très longtemps des formes de société égalitaires, nous examinerons cela dans un autre article. Par ailleurs, dans les sociétés inégalitaires, beaucoup plus importantes en terme de puissance politique et économique, il existe depuis très longtemps des expériences humaines communautaires de partage, à la fois des richesses matérielles ou spirituelles. 

Les Actes des Apôtres, dans le Nouveau Testament, rapporte clairement la préoccupation d'une communauté de biens parmi les premiers chrétiens :  

'Tous ceux qui étaient devenus croyants étaient unis et mettaient tout en commun. Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, pour en partager le prix entre tous, selon les besoins de chacun."

"La multitude de ceux qui avaient cru n'était qu'un coeur et qu'une âme. Nul ne disait que ses biens lui appartinssent en propre, mais tout était commun entre eux."

'Car il n'y avait parmi eux aucun indigent: tous ceux qui possédaient des champs ou des maisons les vendaient, apportaient le prix de ce qu'ils avaient vendu, et le déposaient aux pieds des apôtres; et l'on faisait des distributions à chacun selon qu'il en avait besoin."

Actes des apôtres 2 : 44-45 ; 4 : 32 ; 34-35,  rédigés vers 80 et attribués à l'apôtre Luc.  

 

Cependant, l'exemple d'Ananias et Saphira nous montre déjà la main mise des premiers chefs religieux chrétiens  et leur stratégie autoritaire pour imposer leurs pouvoirs à la communauté judéo-chrétienne :

 

"Mais un homme nommé Ananias, avec Saphira sa femme, vendit une propriété, et retint une partie du prix, sa femme le sachant ; puis il apporta le reste, et le déposa aux pieds des apôtres. Pierre lui dit: Ananias, pourquoi Satan a-t-il rempli ton coeur, au point que tu mentes au Saint Esprit, et que tu aies retenu une partie du prix du champ ?  S'il n'eût pas été vendu, ne te restait-il pas? Et, après qu'il a été vendu, le prix n'était-il pas à ta disposition? Comment as-tu pu mettre en ton coeur un pareil dessein? Ce n'est pas à des hommes que tu as menti, mais à Dieu.  Ananias, entendant ces paroles, tomba, et expira. Une grande crainte saisit tous les auditeurs." 

 

Actes des apôtres 5 : 1-5

Cette communauté des biens coexiste un temps avec la communauté ecclésiale au moins jusqu’à la fin du IIe siècle (Baslez, 2013). Cette dernière, voulue par  les dirigeants comme  Paul de Tarse (saint Paul) sera établie par toutes sortes de réseaux : d'hospitalité, de circulation d'argent, épiscopaux, coloniaux grecs et romains, en particulier (op. cité), et deviendra le modèle dominant de la première église chrétienne. Le modèle communautaire autarcique, quant à lui, est inspiré de la première communauté hiérosolymite (de Jérusalem), lui-même hérité "des Esséniens, Thérapeutes et autres sectes juives, était encore considéré comme distinctif du christianisme par les auteurs grecs de la fin du IIe siècle".  On sait que la communauté juive de Qûmran, prétendument des Esséniens, nous n'en avons aucune preuve (env.  150 - 68),  pratiquait  la mise en commun totale des biens (Daniélou, 1954). "Le manuel de discipline" ou "Règle de communauté" (cette dernière y est nommée "Alliance")  précise par ailleurs que "Celui qui aura menti au sujet de ses avoirs, ils le sépareront de la pureté de la congrégation pendant un an."  (VI, 25). Dans cette communauté "Tout y est en commun : la pratique de la vertu, la prière, l'étude de la Loi, le toit, la table, les biens. Les frères ne possèdent rien en propre ; ils remettent au questeur de la communauté et leur avoir et le salaire quotidien de leur travail (...) La secte de l'Alliance, d'autre part, est une société religieuse de type proprement démocratique : tout ce qui intéresse la vie de la communauté est délibéré en assemblée, et chaque membre a le droit de vote, toutes les décisions étant prises à la majorité des voix. Or, ce caractère démocratique est précisément attesté chez les Esséniens, où tous les dignitaires ou fonctionnaires sont élus ; Philon relève même expressément, comme un de leurs dogmes essentiels, l'idée que tous les hommes sont égaux de naissance"  (Dupont-Sommer, 1951).

 

L'Epître (un traité en fait) du Pseudo-Barnabé (vers 130-132) "dont l'origine essénienne est certaine" (op. cité) présente la même exigence : "Tu communiqueras de tous tes biens à ton prochain et tu ne diras point que tu possèdes quelque chose en propre, car si vous participez en commun aux biens impérissables, combien plus aux biens périssables." (XIX, 8).

     Esséniens    :  "Le mot « essénien » ne se rencontre nulle part en dehors des témoins relativement tardifs que sont Philon d’Alexandrie, Pline l’Ancien et Flavius Josèphe, tous du Ier siècle de notre ère. Ces auteurs furent suivis, voire pillés, par bien d’autres, les Pères de l’Eglise surtout (et même le néo-platonicien Porphyre)... Il n’y a rien sur les Esséniens dans les inscriptions anciennes. Rien non plus dans aucun des nombreux rouleaux de la mer Morte. Rien dans le Nouveau Testament ni dans l’immense littérature dite rabbinique. Ce silence est frappant. Certes, l’appellation « Esséniens » avait cours au ier siècle de l’ère courante : Philon, Pline et Josèphe l’attestent. Nous sommes face à un problème complexe. A la vérité, le mot ne serait-il pas la dénomination englobante et tardive de diverses fraternités d’ascètes qui se succédèrent ou se croisèrent dans les abords occidentaux de la mer Morte ? Avec des antennes ailleurs, si l’on en croit Josèphe qui mentionne un quartier « essénien » à Jérusalem ? Un sobriquet, en quelque sorte. Des observateurs externes, informateurs des auteurs cités, l’auraient donné sur le tard, voire a posteriori, à des groupes ou mouvements qui n’étaient pas forcément unifiés " (Paul, 2007)

La communauté des Thérapeutes (Therapeutai : Les servants) n'est connue que par Philon d'Alexandrie, qui leur donne ce nom dans sa De Vita Contemplativa.  Les membres philanthropiques renoncent à tous leurs biens en faveur de proches parents ou amis, ce qui permet à ces derniers de passer "de la gêne à l'assistance", échappant ainsi au fardeau de la richesse, source d'injustice et incompatible avec la vie spirituelle  (§ 16-17).  

Très rapidement, ce sont des membres parmi les plus aisés et les plus influents qui prennent les rênes de la nouvelle religion : "Il est de plus en plus clair que les Églises issues de la mission paulinienne avaient ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui une structure « cellulaire », fondée sur des groupes qui se réunissaient dans les maisons des plus riches.(Capper, 2006). 

La communauté représente alors des groupes de maisons, et les plus grandes d'entre elles sont nécessaires pour réunir le cercle des croyants pendant les temps communs de prière, de sermons, de délibérations, de discours par des visiteurs de marque, etc. On trouve plusieurs exemples de ces chefs de maison distingués dans le Nouveau Testament : Le couple Prisca et Aquilas (Romains 16 : 3-5), Aristobulle, Narcisse  (Romains 16 : 10-11), ou encore Gaius  (Lettre de Paul aux Romains 16 : 23), etc. Paul lui-même fait partie de cette société aisée et cultivée :

"Saint Paul, à Tarse, n’était pas un humble tisserand : ce citoyen romain était un industriel. (…) Dans la lointaine colonie de Corinthe, l’entourage de saint Paul était tantôt populaire, tantôt bourgeois ; une moitié environ des personnages que ses épîtres nous font connaître appartiennent à la classe moyenne : ils possèdent une maison, ils voyagent, ils occupent un office à la  synagogue. "  (Veyne, 2000). 

"Paul se prévaut, dans la Première aux Corinthiens, 4. 12, de gagner sa vie de ses propres mains ; c'est révélateur : un pauvre n'aurait pas pensé que travailler de ses mains méritât une remarque spéciale. Paul avait été formé pour être propriétaire ou manager" (Wayne A. Meeks in op. cité). 

Par ailleurs, l'apôtre des Gentils précise qu'il a "payé cher pour acquérir la cité romaine" (Actes, 22 : 28). 

Ainsi, responsabilités ecclésiales et statut social sont déjà apparentées dans les premières communautés pauliniennes : "Encore une recommandation, frères : vous savez que Stéphanas et sa famille sont les prémices de l’Achaïe ; ils se sont dévoués au service des saints. Obéissez donc à des personnes de cette valeur et à quiconque partage leurs travaux et leur peine." (Première lettre aux Corinthiens, 16 : 15-16).  Ce sont donc les chefs de famille de ces communautés qui sont appelés à former les premiers niveaux hiérarchiques (encore mouvants) de l'organisation ecclésiale chrétienne, qui ne sera jamais, à l'image de la société dans son ensemble,  une communauté d'égaux, avec l'ancien (presbyteros) l'évêque (episkopos : "surveillant","gardien") et autres chefs (proïstamenos)  ou administrateurs (kyberneseis), une hiérarchie calquée en partie dès le départ sur le modèle juif de la synagogue (Capper, 2006), mais pas le ministère tripartite (évêque, ancien, diacre), propre au développement particulier de l'église chrétienne et ses premières classes de serviteurs : ministres itinérants (apôtres, prophètes, enseignants),   maîtres de maison et servants honorifiques (diakonos) lors des repas  (op. cité).  

Pas plus que leur fondateur, la majorité des premiers chrétiens ne remettent pas en cause le système social dans lequel ils vivent. C'est vrai de la richesse, c'est aussi vrai pour l'esclavage : 

"Que chacun demeure dans l'état où il était lorsqu'il a été appelé. As-tu été appelé étant esclave, ne t'en mets point en peine; mais alors même que tu pourrais devenir libre, mets plutôt ton appel à profit. Car l'esclave qui a été appelé dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur; de même, l'homme libre qui a été appelé est un esclave du Christ." (Première lettre aux Corinthiens, 7 : 20-22).  

"Esclaves, obéissez en tout aux maîtres selon la chair, non pour le service visible, comme pour complaire aux hommes, mais par simplicité du coeur, craignant le Seigneur."

Epître aux Colossiens, 3 : 22

Le sujet de l'esclavage est intéressant pour éclairer le fait que, dès les débuts du christianisme, sa doctrine fait peu cas des inégalités réelles entre les hommes et les déprécient au profit d'une égalité spirituelle   : 

"Il n’y a ni juif ni grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme, car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (Epître aux Galates 3 : 28,  cf. aussi 1 Corinthiens 12 : 13 ; Colossiens 3 : 11 ).  Depuis Jésus lui-même, la doctrine du christianisme est très claire sur le sujet. Le nouveau paradis, la Jérusalem céleste, ne  descendra du ciel sur la nouvelle terre qu'après la mort, après de multiples batailles cosmiques contre les forces du mal  (Apocalypse, 21 : 1-2).. Pour cela le livre de l'Apocalypse (ou Révélation, écrit par un certain prophète judéen nommé Jean, sur l'île de Patmos, entre 70 et 96) fera de son mieux pour donner le plus d'éclat à cette promesse d'être "conviés au banquet des noces de l’Agneau" (19 : 9), tout en inspirant le plus de terreur possible à ceux qui n'ont pas été choisis pour être sauvés :

"Ils n’auront plus faim et ils n’auront plus soif, et le soleil ne les frappera plus, ni aucune chaleur" (7 : 16), "Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux; et la mort ne sera plus; et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni peine, car les premières choses sont passées.(21 : 4).

"Et il leur fut dit qu’elles ne nuisissent ni à l’herbe de la terre, ni à aucune verdure, ni à aucun arbre, mais aux hommes qui n’ont pas le sceau de Dieu sur leurs fronts.  Et il leur fut donné de ne pas les tuer, mais qu’ils fussent tourmentés cinq mois"   (9 : 4-5),  "Et si quelqu’un n’était pas trouvé écrit dans le livre de vie, il était jeté dans l’étang de feu."  (20 : 15),  "Mais quant aux timides, et aux incrédules, et à ceux qui se sont souillés avec des abominations, et aux meurtriers, et aux fornicateurs, et aux magiciens, et aux idolâtres, et à tous les menteurs, leur part sera dans l’étang brûlant de feu et de soufre, qui est la seconde mort.(21 : 8),

Jésus n'a jamais remis en cause l'institution de  l'esclavage : 

"Et quiconque veut être le premier parmi vous, qu'il soit votre esclave." (évangile de Matthieu 20 : 27) 

"Et quiconque veut être le premier parmi vous, qu'il soit l'esclave de tous." (évangile de Marc 10.44)

"Or, l'esclave ne demeure pas toujours dans la maison ; le fils y demeure toujours." (évangile de Jean 8.35)

Le problème des richesses est plus complexe. A plusieurs reprises, Iéshoua (Jésus) a clairement montré à quel point elles étaient un obstacle au salut et au royaume des cieux. Au riche, qui "avait de grands biens" et qui pensait avoir "observé tous les commandements" depuis sa jeunesse, Iéshoua lui demanda d'aller vendre tout ce qu'il a et de le donner aux pauvres, pour obtenir un trésor dans le ciel  (Marc 10 : 21 et ss).  Le riche, dépité, s'en va et le Christ conclut : "Enfants, combien il est difficile à ceux qui se confient aux richesses d’entrer dans le royaume de Dieu !" A cette occasion, il prononce alors l'allégorie célèbre : "Il est plus facile qu’un chameau passe par un trou d’aiguille, qu’un riche n’entre dans le royaume de Dieu." Ces propos étonnent les disciples qui se demandent bien qui peut être sauvé. Premièrement, on peut se demander si leur inquiétude ne vient pas de leur propre situation économique avantageuse. Deuxièmement la réponse de Jésus traduit, comme dans d'autres situations, sa volonté de ne pas condamner la richesse ni en faire une préoccupation sociale :

"Et Jésus, les ayant regardés, dit: Pour les hommes, cela est impossible, mais non pas pour Dieu; car toutes choses sont possibles pour Dieu." (10 : 27).  Remarquons aussi en passant que le Christ fait du riche qui abandonne ses biens un saint homme, sans jamais se préoccuper d'où provient cette richesse, ce qui indique d'une autre manière son manque total d'intérêt pour la manière de s'approprier les richesses, et au-delà, des inégalités économiques. Comme dans de nombreuses traditions culturelles, c'est l'amour des richesses pour elles-mêmes, pour le luxe, qui est plutôt condamné :  "Et les marchands de la terre pleurent et mènent deuil sur elle, parce que personne n’achète plus leur marchandise, marchandise d’or, et d’argent, et de pierres précieuses, et de perles, et de fin lin, et de pourpre, et de soie, et d’écarlate, et tout bois de thuya, et tout article d’ivoire, et tout article en bois très précieux, et en airain, et en fer, et en marbre...et toutes les choses délicates et éclatantes ont péri pour toi; et on ne les trouvera plus jamais." (Apocalypse, 18 : 11-12)

 

A plusieurs reprises, il montre son intention de ne pas bousculer l'ordre social :

"Que t’en semble, Simon? Les rois de la terre, de qui reçoivent-ils des tributs ou des impôts, de leurs fils ou des étrangers ?  Pierre lui dit: Des étrangers. Jésus lui dit: Les fils en sont donc exempts. Mais, afin que nous ne les scandalisions pas, va-t’en à la mer, jette un hameçon, et prends le premier poisson qui montera; et quand tu lui auras ouvert la bouche, tu y trouveras un statère ; prends-le, et donne-le-leur pour moi et pour toi.(Matthieu 17 : 25-27). Il acceptait d'être soutenu financièrement par des proches du pouvoir : "...et Jeanne, femme de Chuzas intendant d’Hérode, et Suzanne, et plusieurs autres, qui l’assistaient de leurs biens."  (Luc 8 : 3).  La parabole de l'homme riche est sans doute la plus explicite sur l'acceptation du système économique, quel que soit son injustice, au prétexte que le salut est individuel, en fonction de la propre attitude de chacun. Ainsi, s'établit un double discours où, tout en se dispensant de critiquer fondamentalement l'enrichissement,ou la dette, ou les stratégies financières, il  déclare la poursuite des richesses incompatible avec le service de Dieu et sa récompense future, mais n'attache cette volonté qu'à l'action personnelle de l'individu, et non à la société dans son ensemble :   

"Et il dit aussi à ses disciples: Il y avait un homme riche qui avait un économe; et celui-ci fut accusé devant lui comme dissipant ses biens.

 

Et l’ayant appelé, il lui dit: Qu’est-ce que ceci que j’entends dire de toi? Rends compte de ton administration; car tu ne pourras plus administrer.

 

Et l’économe dit en lui-même: Que ferai-je, car mon maître m’ôte l’administration? Je ne puis pas bêcher la terre; j’ai honte de mendier:

 

je sais ce que je ferai, afin que, quand je serai renvoyé de mon administration, je sois reçu dans leurs maisons.

 

Et ayant appelé chacun des débiteurs de son maître, il dit au premier: Combien dois-tu à mon maître?

 

Et il dit: Cent baths d’huile. Et il lui dit: Prends ton écrit, et assieds-toi promptement et écris cinquante.

 

Puis il dit à un autre: Et toi, combien dois-tu? Et il dit: Cent cors de froment. Et il lui dit: Prends ton écrit, et écris quatre-vingts.

 

Et le maître loua l’économe injuste parce qu’il avait agi prudemment. Car les fils de ce siècle sont plus prudents, par rapport à leur propre génération, que les fils de la lumière.

 

Et moi, je vous dis: Faites-vous des amis avec les richesses injustes, afin que, quand vous viendrez à manquer, vous soyez reçus dans les tabernacles éternels.

 

Celui qui est fidèle dans ce qui est très petit, est fidèle aussi dans ce qui est grand; et celui qui est injuste dans ce qui est très petit, est injuste aussi dans ce qui est grand.

 

Si donc vous n’avez pas été fidèles dans les richesses injustes, qui vous confiera les vraies?

Et si, dans ce qui est à autrui, vous n’avez pas été fidèles, qui vous donnera ce qui est vôtre?

 

Nul serviteur ne peut servir deux maîtres; car ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre: vous ne pouvez servir Dieu et les richesses."

Luc 16 : 1-13

De la même manière, aux Pharisiens et aux Hérodiens qui demandent de manière rusée à Jésus : "Est-il permis de payer le tribut à César, ou non? Payerons-nous, ou ne payerons-nous pas?", Jésus demande de voir une pièce d'un denier, à l'effigie de César, pour leur répondre : "Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu !"  (Marc 12 : 17). De même, un  peu plus loin, Jésus observe la foule jeter de la monnaie au trésor du temple. Les riches jettent beaucoup, une pauvre veuve très peu, mais le Christ en tire une leçon pour ses disciples : "En vérité, je vous dis que cette pauvre veuve a plus jeté au trésor que tous ceux qui y ont mis". Encore une fois, donc, Jésus n'a aucune intention de dénoncer les inégalités sociales, sa préoccupation est entièrement tournée vers le degré d'attachement, de foi individuels des hommes envers Dieu. Ainsi, en est-il du vase de parfum que verse un jour sur ses pieds Marie-Madeleine. Il ne dira jamais que c'est de l'argent jeté par les fenêtres, mais verra cette dépense uniquement par le prisme de son amour et déclare lui pardonner ses péchés (Luc 7 : 36-50).   Plus généralement, les premiers promoteurs du christianisme, à commencer par Jésus lui-même, nous l'avons vu, ne cherche aucunement à s'opposer au pouvoir des puissants, mais au contraire, appellent à les respecter et à s'y soumettre. Saint Paul est très clair sur le sujet :

"Que toute âme se soumette aux autorités qui sont au-dessus d’elle; car il n’existe pas d’autorité, si ce n’est de par Dieu; et celles qui existent sont ordonnées de Dieu ;

de sorte que celui qui résiste à l’autorité résiste à l’ordonnance de Dieu; et ceux qui résistent feront venir un jugement sur eux-mêmes.

 

Car les magistrats ne sont pas une terreur pour une bonne œuvre, mais pour une mauvaise. Or veux-tu ne pas craindre l’autorité? fais le bien, et tu recevras d’elle de la louange ;

car le magistrat est serviteur de Dieu pour ton bien; mais si tu fais le mal, crains; car il ne porte pas l’épée en vain; car il est serviteur de Dieu, vengeur pour exécuter la colère sur celui qui fait le mal.

C’est pourquoi il est nécessaire d’être soumis, non seulement à cause de la colère, mais aussi à cause de la conscience.

Car c’est pour cela que vous payez aussi les tributs; — car ils sont ministres de Dieu, s’employant constamment à cela même.

Rendez à tous ce qui leur est dû: à qui le tribut, le tribut; à qui le péage, le péage; à qui la crainte, la crainte; à qui l’honneur, l’honneur.

Romains 13 : 1-7 

Il paraît évident que le comportement de Jésus laisse aux premiers chrétiens beaucoup de latitude concernant le sujet de l'enrichissement, tant que le riche s'applique à être généreux (voire carrément dispendieux) pour tout ce qui concerne le service divin : aide aux plus pauvres, aux temples, dépenses pour la gloire et la récompense divine, etc. C'est ce qu'admettront dogmatiquement et de manière logique beaucoup d'autorités chrétiennes, puisqu'inspirées directement de la parole qu'elles tiennent pour sacrées, et seule une très petite minorité se prononcera contre la propriété privée :   Basile de Césarée (vers 330-379) parle de prolepsis, Ambroise de Milan ( 397) d'usurpatio (Erhardt, 1929). Dans un sermon Contre les riches (Homélie, 7 : 4), Basile évoque la misère, qui poussait des parents à vendre leurs enfants pour survivre. L'économie romaine était alors en train de s'effondrer et le fisc pressurisait au maximum les artisans et les paysans. Basile alla même à fonder une ville idéale (appelée "Basiliade" dès le VIe siècle par les évêques Firmos [ou Firmus, Ep. 43] et Sozomène [Histoire Ecclésisatique VI, 34,9]), sur des terres cédées par l'empereur Valens.  C'était une communauté érigée près de son monastère de Césarée, avec hôpital, hospice pour les pauvres, hôtelleries, ateliers d'artisans (boulangers, cuisiniers,  ferronniers, charpentiers, tisserands : lettres, 94, 150), réalisation qu'il dut défendre à plusieurs reprises devant le gouverneur du Pont, Elie. 

Ambroise, quant à lui, critiquera violemment l'avidité des riches dans son traité Naboth le pauvre, inspiré du récit du premier livre des Rois (21 : 1-19), où le roi s'approprie de force le jardin de Naboth et met à mort ce dernier pour avoir refusé de le lui céder. L'évêque commençait ainsi son texte : "quel riche ne convoite-t-il pas chaque jour les biens qui appartiennent aux autres ?"   

Beaucoup d'autres pères chrétiens, au contraire, considèrent que les richesses sont bonnes puisque créées par Dieu, comme Jean Chrysostome (vers 344-407), pour qui "il y a une richesse légitime pure de toute rapine" (Commentaire sur la 1e Epître à Timothée, homélie 12, 4),  avec laquelle "nous assistons les indigents" et par  laquelle "nous obtiendrons en retour la plus magnifique opulence" (Homélies sur Lazare II, 4).  Clément d'Alexandrie, env. 150-215,  rédige quant à lui "Quel riche sera sauvé ?", répondant au mouvement des carpocratiens, farouches adversaires des systèmes politiques ou religieux établis sur des lois trompeuses (Maignial, 1974).  On ne sait quasiment rien de Carpocrate (Carpocratès), sinon qu'il vivait à Alexandrie avec sa femme du même nom (Alexandria, une coïncidence ?) et son fils Epiphane, génie précoce qui mourut à 17 ans et fut l'objet d'un culte  (op. cité).  Leur préoccupation était de "retrouver la source pure du désir et de la loi véritable" et pour cela il fallait "violer en toute occasion les lois trompeuses de ce monde en proie au mal...et d'autre part, l'insoumission devenait loi libératrice : deux domaines où le scandale était intolérable aux honnêtes gens, païens comme chrétiens, également attachés à l'ordre (op. cité).  Bien avant les communistes, Carpocrate déclare dans son traité, mélange de gnose et de libération sociale : "du jour où la communauté fut comprise comme une égalité et fut déformée par les lois, ce jour-là est né le voleur", en même temps qu'il associait la communauté des biens à celle des femmes, mais aussi l'union libre, où la sodomie et le coïtus interromptus, pour éviter la fécondation ou encore l'avortement, sont permis : un certain nombre d'objets de la révolution sexuelle, donc, qui mettra de nombreux siècles à s'imposer en Occident, même si le sexe, pour les Gnostiques étaient aussi, par le désir "la seule part divine qui réside en l'être humain" (op. cité) et était loin de ne représenter que le plaisir physique mais touchait à l'essence profonde de l'être humain, en particulier son androgynie. 

                   

                      BIBLIOGRAPHIE   

 

 

 

    

BASLEZ Marie-Françoise, 2013,  « La diffusion du christianisme aux Ier - IIe siècles. L'église des réseaux », Recherches de Science Religieuse, 2013/4 (Tome 101), p. 549-576.

https://www.cairn-int.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2013-4-page-549.htm

CAPPER Brian J, 2006, « Apôtres, Maîtres de maison et domestiques. Les origines du ministère tripartite », Études théologiques et religieuses, 2006/3 (Tome 81), p. 395-428.

https://www.cairn-int.info/revue-etudes-theologiques-et-religieuses-2006-3-page-395.htm

DANIÉLOU Jean, 1954, "La communauté de Qumrân et l'organisation de l'Eglise ancienne". In: Revue d'histoire et de philosophie religieuses, 35e année n°1,1955. Travaux du premier congrès français d'archéologie et d'orientalisme bibliques. Saint-Cloud, 23-25 avril 1954. pp. 104-116;

https://www.persee.fr/doc/rhpr_0035-2403_1955_num_35_1_3409

DUPONT-SOMMER André, "Le « Manuel de Discipline » découvert près de la Mer Morte". In: Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 95ᵉ année, N. 2, 1951. pp. 189-199;

https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1951_num_95_2_9751

ERHARDT Eugène, 1929, "Idéologie communiste et christianisme." In: Revue d'histoire et de philosophie religieuses, 9e année n°4-5, Juillet-octobre 1929. pp. 341-365;

https://www.persee.fr/doc/rhpr_0035-2403_1929_num_9_4_2736

 

ERNST Werner,, 1962, "De l'esclavage à la féodalité : la périodisation de l'histoire mondiale". In: Annales. Economies, sociétés, civilisations. 17ᵉ année, N. 5, 1962. pp. 930-939;

https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1962_num_17_5_420900

MAIGNIAL Charles, 1974, "Du sexe et de l'Androgyne Carpocrate et Jésus". In: Raison présente, n°32, Octobre – Novembre – Décembre 1974. Le rationalisme face a deux illusions. pp. 65-83;

https://www.persee.fr/doc/raipr_0033-9075_1974_num_32_1_1707

PAUL André, 2007, "Du bon usage des Esséniens soixante ans après",  dans Études 2007/4 (Tome 406), pages 498 à 507.

https://www.cairn.info/revue-etudes-2007-4-page-498.htm

VEYNE Paul, 2000,  "La « plèbe moyenne » sous le Haut-Empire romain", Annales. Histoire, Sciences Sociale, 55e année, N°6.

https://www.persee.fr/docAsPDF/ahess_0395-2649_2000_num_55_6_279911.pdf