club breton-1789-musee de bretagne-renne

    Révolution Française    [ 4 ] 

     Bretagne  et Normandie, printemps 1789

             «  plus de loix, ni de justice  »

Club breton, tableau commémoratif anonyme, 1792-1793, Musée de Bretaggne, Rennes.

Bonnet phrygien et cocarde révolutionnaire. La scène se passe devant la façade est du château de Versailles, avec le café Amaury surmonté d'un drapeau tricolore. Le sans-culotte est revêtu de la carmagnole (veste courte), coiffé d'un bicorne, chaussant des sabots et armé d'une pique. Face à lui, la féministe et révolutionnaire Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt, dite Lambertine, (1762-1817),

53 x 43,5 cm, Coton, Carton, Papier, Laine, Chanvre, Soie, Lin (Peinture à l'huile, Plume) : Huile sur toile marouflée sur carton.

source : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo118072

Précisons que tous ces symboles ne sont pas encore présents au moment où le club breton se réunit pour la première fois dans le cadre des Etats généraux à Versailles, le 30 avril 1789.                                                                                                                                                                                                                                         

 

Bretagne     :     « plus de loix, ni de justice »

 

En août 1788, constatant la multiplication des émeutes et des révoltes, l'intendant de Bretagne Bertrand de Moleville demande aux responsables dans les différentes régions, ses subdélégués, de lui dresser des rapports sur la situation.  Entre juin 1788 ef août 1789, ils permettent avec d'autres documents de comptabiliser au moins quarante-trois émeutes de subsistances, dont la plupart visent à empêcher le transport des grains vers d'autres provinces ou d'autres pays, en voiture ou en bateau, alors que beaucoup de gens manquent de nourriture, mais aussi, parfois, à se faire justice soi-même sur les marchés ou directement chez ceux qui s'enrichissent en conservant de grosses quantités de grains, en spéculant, aussi. Edward Palmer Thompson désigne au travers de ces pratiques populaires  une "économie morale" bâtie sur les "résistances portées par des exigences de justice et inscrites dans un système de valeurs structuré" (Mabo, 2019).  D'un côté des seigneurs et des gros propriétaires, rompus au commerce (négociants, marchands) et à la spéculation, de l'autre le petit peuple des ouvriers, des artisans, des boutiquiers, etc, qui opposent aux raisonnements économiques des raisons de justice et d'humanité. 

Alors que les autres provinces pratiquaient à la veille de la Révolution plutôt une taxation populaire (Bouton, 2000), la Bretagne semblerait pratiquer alors davantage le pillage des grains, même si de nombreux cas de figure associent pillage et taxation, en une sorte d'équilibre, de compensation équitable. Ainsi à Morlaix, en septembre 1788, les subdélégués parlent de pillage quand bien même une partie du blé a été payé, ou alors, le blé est vraiment pris de force dans les greniers, mais pour être vendu ensuite sur le marché (op. cité).  En plus de cette violente rupture de ce pacte social a minima sur les subsistances, il y a le mépris du riche de la vie du pauvre, puisqu'il n'hésite pas à s'enrichir  tout en ôtant littéralement au pauvre le pain de la bouche. Il y a l'exportation, la spéculation, mais aussi le vol, la tricherie des boulangers sur le poids du pain, par exemple à Rennes,  le 1er septembre 1788, provoquant la colère de la foule, qui brisent leurs étals, leurs coffres et s'emparent de pains.  Dans ce processus de déshumanisation du pauvre, le sentiment de colère, de dégoût de l'inhumanité manifeste des plus privilégiés parviennent à son comble, où la société, son organisation, ses lois ne sont plus d'aucun secours et où on ne voit plus d'autre solution que de se faire justice soi-même en clamant "partout à haute voix qu’il n’y avoit plus de loix ni de justice et qu’il falloit écraser tous les bourgeois et les gentilhommes" (Archives du département d'Ille-et-Vilaine, C 1714, lettre du maire et du procureur fiscal de Baud à l’Intendant, 1er septembre 1788).   Ou encore ces paroles si douloureuses que des émeutiers de Plancoët auraient prononcées devant un juge et relayées par le comte Bédée de la Bouëtardaye :  "jusqu’à ce jour, sans murmures, nos bras et nos travaux nous ont procuré la subsistance, aujourd’hui nous ne pouvons nous procurer du pain qu’en volant et assassinant, la ressource est cruelle, mais la faim ne nous permet plus [mot illisible] mourir pour mourir tout nous est égal." (Archives du département d'Ille-et-Vilaine, C 1715, Compte-rendu à l’intendant de l’émeute de Plancoët par le Comte de Bédée de la Bouetardaye, 3 mai 1789."

 

 

Beaucoup de femmes, là encore, sont parti prenante des conflits, et leur présence est mentionnée de manière explicite dans les rapports de police pour une vingtaine d'émeutes, et elles "apparaissent à douze reprises comme des actrices de premier plan. C’est le cas à Paimpol, Lamballe, Malestroit, Auray, Morlaix, Concarneau et Landivisiau durant l’été et l’automne 1788 puis à Châteaulin, Landerneau, Quimper, Auray au printemps 1789, à Guingamp enfin en août 1789." (Mabo, 2019).  Parmi elles, on trouve parfois des meneuses, qui entraînent le groupe par leur caractère et leur gouaille bien trempés, hommes y compris, parfois. De plus elles sont présentes aussi bien du côté des manifestants que du côté adverse à qui les premiers s'en prennent. Ce sont des femmes de négociants ou de marchands, qui travaillent avec leurs maris, qui doivent supporter les récriminations des manifestants, ou des épouses de subdélégués absents, qui subissent les reproches de marchands ou de négociants et gèrent le problème à la place de leurs maris (op. cité).  Parfois, les conflits dépassent le cadre des classes sociales, car, comme dans de nombreux problèmes sociaux partout et de tout temps, des groupes de prolétaires sont contraints, par une sorte de chantage économique, de soutenir l'action injuste des puissants. Ainsi, les portefaix d'Auray, qui en juillet 1789 seront violentés par des habitants car on leur a fait transporter des grains. Voilà comment des femmes pauvres,  tentant d'aider leurs maris, en arrivent à être menacés par d'autres femmes aussi pauvres, aux poches remplies de cailloux (op. cité), à peu près la seule arme qu'on leur connaît mais dont elles se servent très rarement. Les hommes se servent en plus de bâtons.Et si des menaces de mort sont proférées, elles ne sont quasiment jamais suivies de faits. Ajoutons que les femmes ne jouent pas un rôle actif seulement lors des émeutes, mais parfois au travers de leur activité même : on connaît, par exemple, des veuves de libraires ou d'imprimeurs qui ont repris l'activité de leurs maris. De même, du côté des pouvoirs, des femmes sont amenées à diriger des négoces, des commerces après la disparition ou l'empêchement de leurs époux. 

Parfois, mais beaucoup trop rarement hélas, il faut une situation exceptionnelle, révolutionnaire, pour que ces dominés pris en tenaille soutiennent la colère légitime du peuple, comme les soldats chargés de le réprimer à Fougères, pendant l'été 1789, ou jouent un rôle tampon qui modère le pouvoir coercitif, comme à Redon, où des soldats interdirent l'exportation de grains en réquisitionnant les cargaisons concernées (op. cité). 

Notons en passant que, très loin de la réalité historique, l'historien Jules Michelet a mélangé sa voix au concert dégoulinant de patriarcat pour faire endosser aux femmes (et particulièrement les bretonnes), très souvent aux avant-postes de la révolution, le rôle de son fossoyeur, confondant ici travail historique et recueil de superstitions :

"Ainsi, dans chaque famille, dans chaque maison, la contre-révolution avait un prédicateur ardent, zélé, infatigable, nullement suspect, sincère, naïvement passionné, qui pleurait, souffrait, ne disait pas une parole qui ne fût ou ne parût un éclat du cœur brisé... Force immense, vraiment invincible. À mesure que la Révolution, provoquée par les résistances, était obligée de frapper un coup, elle en recevait un autre : la réaction des pleurs, le soupir, le sanglot, le cri de la femme, plus perçant que les poignards. Peu à peu, ce malheur immense commença à se révéler, ce cruel divorce : la femme, généralement, devenait l'obstacle et la contradiction du progrès révolutionnaire, que demandait le mari".  

Jules Michelet (1798-1874), Histoire de la Révolution française en sept tomes (1847-1853), Paris, Chamerot, 1849, tome 4, livre VIII, ch.2, p. 284. 

 

Bretagne     :     « plat comme un sou... »

Des émeutes éclatent à Nantes dès les premiers jours de l'année 1789. Le 8 janvier, cinq à sic cents  personnes "envahissent la mairie pour "se plaindre de la disette et dénoncer l’accaparement. Le meneur de l’émeute ayant « dit qu’il connaissoit une maison où […] l’on receloit une grande quantité de sacs de farine », un échevin accompagne les émeutiers pour la perquisitionner. Cette maison est saccagée, l’échevin molesté, puis l’hôtel de ville de nouveau envahi par un cortège fort désormais de « deux milles personnes de tous sexes », si bien que la municipalité baisse le prix du pain"  (Guicheteau, 2010).  Quinze personnes ont été ensuite poursuivies, toutes appartiennent au petit peuple, de petits marchands (sabotier, mercier) des salariés (portefaix, charpentier, maçon), des journalières, une tailleuse, une garde-malade, etc. Quand on observe les mouvements populaires, pendant ces trois jours, on se rend compte que "le rassemblement de la foule s’opère selon une sociabilité et une solidarité qui lui préexistent"  (op.cité, note de l'auteur : Georges Lefebvre, « Foules révolutionnaires », Annales historiques de la Révolution française, 1934, p. 1-26. )

 

Des le début janvier 1789, Julien-Hyacinthe Marnières de Guer, souvent nommé le chevalier de Guer (1740-1816), futur agent royaliste après Thermidor, ouvre de nouveau publiquement les hostilités envers la bourgeoisie du  troisième ordre (le tiers) en déclarant :" la seule franchise de la Bretagne est de ne pas payer la gabelle" (Lettre au peuple de Rennes, 1789, BnF), vieille immunité pour la Bretagne datant d'un traité de 1536. Le 25 octobre 1788 il soutenait, avec le Bastion (la fraction de la noblesse opposée au pouvoir royal), la forme ancienne des états mais aussi la séparation des ordres, et maintenant, il "dénonce les inégalités de la capitation et la manipulation des tarifs s'octroi, au bénéfice de l'oligarchie municipale" (Dupuis, 1972), une manière pour la noblesse de s'attirer la sympathie des paysans accablés de charges. Nous avons là un éclairage de la lutte qui s'engage entre noblesse et bourgeoisie du haut tiers, dans une des premières tentatives de la noblesse de manipulation et de récupération du peuple. Le 25 janvier 1789, des billets circulent dans toute la ville de Rennes incitant artisans et ouvriers à protester contre la cherté du pain, déjà en question dans une pétition quelques jours auparavant, et on distribue même de l'argent pour plus de persuasion (op.cité).  Dans les campagnes, cette noblesse si égoïste, si dure envers les paysans déroule sa propagande  politique avec des méthodes de voyous, combinant  incitations et chantage, comme le 28 janvier à Pontivy : "On en vit un [un noble] aux environs de Pontivy après la messe du village, pérorer dans l'église pour attirer le peuple ; d'autres faisaient signer aux paysans des écrits contraires à leurs vrais intérêts, employaient tour à tour les prières et les menaces, et surtout l'épouvantail de la gabelle et autres impôts de cette nature." (François-Marie Le Lay, Histoire de la ville et 'communauté de Pontivy au XVIIIe siècle, Paris, 1911, p. 320-321). 

 

De son côté, la bourgeoisie bretonne tirait depuis un moment à boulets rouges sur les deux premiers ordres, très perméables entre eux (on parle de "sainte-alliance"), et pamphlets et brûlots contestaient leurs privilèges, réclamant l'unité du pays, un traitement égal des impôts dans tout le royaume (Baudens ; Slimani, 2009), à défaut de quoi on prédisait une "guerre civile", une "révolution armée" (cf. Seconde lettre d'un magistrat breton à M. le chevalier de B** à Paris sur les affaires de Bretagne, Rennes, 17 décembre 1788, BMN, 48662, p. 3. ; ​Jacques-Guillaume Thouret, Vérités philosophiques et patriotiques sur les affaires présentes, 1788, BnF Lb39 6660, p. 4, 14-18).  L'idée progresse dans le discours de la bourgeoisie d'une Bretagne tête de pont de l'égalité,  aux avant-postes d'un combat qui n'est plus particulier mais concerne aussi bien la nation française que bretonne pour "le bien général du royaume" (Discours de M. Le Roy, syndic des procureurs de Saint-Malo prononcé à l'assemblée de la communauté du 30 mars 1789, s.l., 1789, BMN, 49156, p. 4). 

Mais la liberté et l'égalité promue par les classes économiquement supérieures, nous avons eu plusieurs fois l'occasion de le montrer, n'est pas de défendre le bien-être du peuple, et l'accaparement, les spéculations, les avides recherches de richesse personnelle à un des pires moments que traverse la nation démontre bien, encore une fois, que les grands discours des membres des classes aisées doivent toujours être interprétés à l'aune de leurs intérêts personnels et égoïstes : "Tel est le cas à Pont-1'Abbé. Les paysans et les artisans accusent les bourgeois d'accaparer les grains et de réduire à la famine « les journaliers et les ouvriers qui ne gagnent que 5 à 6 sous par jour »; juges, avocats et notaires, disent-ils encore, cumulent toutes les fonctions, et, quand le peuple se plaint, on le menace de le réduire par la disette « plat comme un sou marqué de 6 liards".  (Sée, 1919) et tout particulièrement quand les paroles sont les plus douces à entendre pour les plus humbles, suscitant une nouvelle amitié suspecte : révoltante inégalité entre le noble et le roturier, contraire même aux intérêts "de l'humanité"  (Extrait des registres de la communauté de MM. les procureurs au présidial de Rennes, Rennes, 9 décembre 1788, BnF Lb39 6685, p. 8 ; Délibération de la ville et communauté de Montcontour du 29 novembre 1788, Saint-Brieuc, L.-J. Prud'homme, 1788 (ADIV, 35 J 3, fo 223 vo).

journee des bricoles-26-27 janvier 1789-

Journée des bricoles, 26 et 27 janvier 1789, gravure anonyme après 1827, date de l'ouverture de la rue Victor Hugo, visible ici.     

 

On peut lire sur les bannières :   "Sauvons nous chez les Cordeliers/ Sinon pas de noblesse bretonne".."Libérez Nos...". Au centre "Pardonne grand roy notre.." " Je suis leur pégase" "Nous sommes perdu". Vers la gauche "Salus in fuga" / "Je suis noble Hélas"/ "Ma foy nous ne sommes que..."/ "Se sont des diables".        

 

Musée de Bretagne, Rennes, Numéro d'inventaire : D960.0007.1

                                                                                                      

Le matin du 26 janvier 1789, après que la noblesse a attisé pendant des jours la colère d'humbles travailleurs, une foule de six cents à quinze cents personnes selon les estimations se réunit au Champ Montmorin (Champ de Mars) à Rennes, une majorité de gagne-petit :  valets, domestiques, porteurs d'eau ou de chaise, utilisant des bricoles, sortes de lanières de cuir qu'on passait sur l'épaule pour rendre le portage plus aisé. D'où le nom qui a été donné à cet événement : la journée des bricoles. Des magistrats promirent d'abaisser le prix du pain et le peuple les applaudit. Les manifestants voulurent alors se disperser, mais des heurts se produisirent entre étudiants et gens de livrée, qui essuyaient régulièrement les  railleries des premiers, destinée en réalité à leurs maîtres. Les domestiques voulurent alors, à l'aide de bûches trouvées en tas, donner une leçon à ces petits robins prétentieux et les poursuivirent pour les corriger. Les étudiants, menés par Jean-Victor-Marie Moreau, appellent à l'aide d'autres jeunes de villes voisines et le lendemain, un ouvrier teinturier, en particulier, arrive blessé au café de l'Union, le quartier général estudiantin, blessé par des valets. Réclamant justice, les étudiants se rendent au Parlement et se trouvent confrontés à une vingtaine de nobles surgis du couvent des Cordeliers, armés d'épées ou de pistolets, qui engagèrent le feu. Les étudiants pillent alors le magasin de la milice  et engagent le combat, où on déplora deux aristocrates tués et une soixantaine de blessés. On ne sera guère étonné d'apprendre que le vicomte François-René de Chateaubriand, témoin pourtant direct de ces événements, ne fasse dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, qu'un "récit partiel et assez loin de la réalité" (Dupuis, 1972).  Dans les faits, Michel-Ange Mangourit, alors rédacteur d'une feuille intitulée Le Héraut de la nation sous les auspices de la patrie, entre janvier et juin 1789,  précise que la "plupart des Nobles savaient si bien qu’il [le combat, NDA] devait avoir lieu, qu’ils s’étaient armés de pistolets (...) Ils se sont rendus le soir chez M. le Commandant, pour lui prouver que le désordre ne venait que du Peuple ; oui, du Peuple Laquais contre le Peuple Citoyen".  Ainsi, les nobles ont utilisé la misère du peuple "pour dénoncer l’égoïsme des bourgeois qui ont empêché, par leur boycott, une intervention caritative des États de la province." (Dupuy, 2000). 

On ne peut ici s'attarder sur les conséquences, les dynamiques politiques causées par ces journées des bricoles, mais il me paraît instructif de rappeler à quel point elles concernent au premier chef les classes aisées, très loin des bricoles qui ont donné leur nom à ces quelques jours de janvier. De quoi parlent en effet les historiens à ce sujet ? D'un moment qui "fige définitivement le mépris noble, mais surtout sonne comme le début des manœuvres du fameux club breton de la Révolution ", où "les membres du tiers état s'organisent en un véritable régiment d'environ sept cents hommes avec un uniforme où sont tissés le mot « liberté » et la lettre « T » pour tiers",  ou encore des péripéties judiciaires entre les magistrats bretons et ceux de la cour souveraine qui avait suspendu le 27 janvier la procédure de police, attitude qui "aura des répercussions dans tout le royaume comme en Languedoc ou à Paris puisque les magistrats bretons s'attribuent par évocation en première instance la connaissance de l'affaire."  (Baudens ; Slimani, 2009).  On voit donc à quel point le peuple a été utilisé pour n'être seulement qu'un jouet au service des intérêts de la noblesse, puis, par contre-coup de la bourgeoisie, qui finalement en tira bien plus de bénéfices. Parmi toutes ces conséquences, arrêtons-nous un peu sur le célèbre club breton, acteur important de la Révolution et qui va continuer de nous éclairer sur la réorganisation de pouvoir dans les classes dominantes.

         club breton    :  formé au départ par les 47 députés bretons (parmi les plus connus : Le Chapelier, Lanjuinais, Le Goazre de Kervélégan, Delaville-Leroulx ou Glezen) réunis à Versailles pour la première réunion du Tiers de Bretagne à Versailles datant du 30 avril 1789.  Le groupe se réunissait alors au café Amaury et grossit rapidement de représentants d'autres provinces (environ 200 en juin 1789), ce qui amena le club à déménager et à louer en octobre 1789 la bibliothèque du couvent dominicain des Jacobins, rue Saint-Honoré à Paris, où il prit le nom de "Société des amis de la Constitution", plus connue sous le nom du club des Jacobins (ancien nom des dominicains installés au début en 1258, dans l'hospice de Saint-Jacques-le-Majeur à Paris).

Notons au passage que Le Chapelier a été initié en 1775  à La Parfaite Union, une des trois loges maçonniques de Rennes, mais la franc-maçonnerie bretonne n'aura pas vraiment d'importance dans la dynamique de la Révolution Française, où les frères maçons bretons n'auront, pour la plupart, passé que peu de temps dans leurs activités maçonniques (Kerjan, 2005), ce qui confirme ce que l'on sait de cet ordre au XVIIIe siècle, où "on était reçu franc-maçon par effet de mode, d’entraînement ou de rencontre, beaucoup plus que par conviction" et où était primordiale "la part de liberté individuelle revendiquée, hier comme aujourd’hui, par tout franc-maçon vis-à-vis de la Franc-Maçonnerie elle-même  (op. cité).

Normandie,  « des squelettes ambulants »

 

Comme la Bretagne, la Normandie est une province où se manifeste des affirmations d'indépendance et qui, déjà, au XVIIe siècle, était habituée "à prendre quelques libertés vis-à-vis de la fiscalité royale", puis au XVIIIe siècle "à cause de ses magistrats...et lors de la réforme Maupéou"  (Slimani, 2011).  A Caen, la ville aux trente libraires, la propagation des idées des Lumières a certainement favorisé le développement des idées anti-absolutistes. Et pendant que certains bourgeois rêvent de liberté, les prolétaires normands continuent de ressentir les terribles effets du traité d'Eden-Rayneval dans l'industrie textile, et tout particulièrement à Rouen, Caen et surtout Alençon. Mais la dégradation des conditions sociales est plus ancienne. Depuis les années 1750, la généralité de Rouen voit défiler les crises frumentaires, la cherté, le chômage, qui causent régulièrement des manifestations de colère, de révolte, mais aussi de brigandage (1776 en particulier), de la part de la population. On pille des magasins ( 20 et 21 avril 1752, Rouen), on arrête un peu partout des voitures de blé (1757), les émeutes sont régulières : 1764,  1768, 1775 pour la fameuse "guerre des farines" (où souvent le peuple  imposent aux halles un prix des grains qu'il estime juste), 1777, 1784 (Lemarchand, 2000).  

Comme nous l'avons vu pour la Provence, la plupart des manifestants et même des meneurs, sont de condition très humble. Les témoins parlent de "peuple" ou "populace" les concernant et les personnes arrêtées ou poursuivies sont aussi de condition très modeste, parmi lesquelles on compte beaucoup de femmes. En 1752, à Rouen, sont condamnés pour sédition "un ramoneur, un maître carreleur, un laboureur, un charretier, quatre manœuvres divers... quatre ouvriers du textile et quatre femmes"  (op.cité).  En 1775, parmi ceux qui arrêtent une voiture à Rouvray-en-Bray, on trouve  un cordonnier, un charpentier, un boucher et la femme d'un boulanger. Ailleurs, on trouve des vignerons, des bûcherons. Si on ne peut pas classer tous les émeutiers dans une seule et même classe sociale, ils sont pour la grande majorité très frappés par la dégradation de leurs conditions de vie. Il y a bien sûr des gens qu'on ne peut pas qualifier de pauvres mais dont le niveau de vie s'est dégradé suffisamment pour les inciter à protester avec les plus pauvres : " Il n'y a rien là d'étonnant : le citadin de condition moyenne, s'il n'a point de terre, subit la cherté comme les pauvres ; sa situation d'employeur, son instruction éventuellement lui donnent une autorité habituelle et une maîtrise de la parole qui le désignent comme chef aux yeux des humbles." (op.cité).  Il y a aussi ceux qui en tirent profit, comme des bourgeois dénoncés par le procureur fiscal de Louviers, le 16 juin 1757, qui "se sont faits délivrer ​dans le marché ce jour,  à un prix et mesure arbitraire." (Archives Départementales de Seine Maritime [A.D.S.M]., C 104, Réquisitoire du 18 juin 1757).   

Entre le 13 février et le 12 juillet 1789, on compte vingt-trois révoltes en Haute-Normandie. Mais déjà, le 5 janvier, a lieu à Caen  une émeute dite de la galette ou du gâteau des rois. Les boulangers caennais avaient décidé cette année-là de ne pas respecter leur tradition d'offrir la galette d'Epiphanie aux pauvres mais de leur donner un peu de blé à la place.  Le lieutenant de police confirme officiellement ce choix et plusieurs centaines de personnes affamées, se révoltent contre les boulangers "envers lesquels on se porta à plusieurs actes de violence et de pillage" (Abbé Gervais de la Rue, Nouveaux essais historiques sur la ville de Caen et son arrondissement, contenant mémoires d’antiquités locales et annales militaires, politiques et religieuses de la ville de Caen et de la Basse-Normandie, 2 vol., 1842, volume II). Il faudra l'intervention du maire Jacques-Alexandre le Forestier, comte de Vendeuvre et des échevins pour convaincre le lieutenant de retirer son ordonnance. 

Un dénommé Metel, "pauvre de 45 ans" écrit à Necker pour lui indiquer que les "trois quarts de la populace est dans la dernière misère". Le curé de Grandchamp (près d'Alençon), Lefebvre, parle des pauvres normands comme des "squelettes ambulants" (Slimani, 2011).   Forts de leur expérience contestataire, les magistrats font publier remontrances ou arrêts du parlement contestant l'autorité royale et donnent du grain à moudre à l'opinion publique. En réaction, les pouvoirs royaux font de même avec leurs avis en multipliant les placards, pour peser à leur tour dans l'opinion. Lamoignon avec sa très contestée réforme judiciaire  y est insulté comme ailleurs en France par les robins, qui étaient privés d'un certain nombre de procès revenant à de nouveaux bailliages, et partant, de revenus sonnants et trébuchants. Et là encore, le haut-tiers se servait à l'envi de la critique du despotisme et prétendait au rôle de corps intermédiaire contre l'arbitraire du pouvoir, alors qu'il s'agissait avant tout de défendre ses intérêts matériels. Rousseau est invoqué à tour de bras de manière implicite : "l’homme a reçu de la nature [des droits inaliénables] que l’état social ne peut lui faire perdre"  (Mémoire des officiers municipaux de la ville d’Alençon concernant les États généraux, Alençon, Veuve de François-Augustin Malassis (1708?-1791), 15 janvier 1789, Archives municipales d'Angers, AA 23).  

De nombreuses autres régions de France sont aussi touchées par différents mouvements populaires, principalement causés par la faim. A Amiens, la situation restait très difficile depuis plusieurs années déjà, et au lieu de répondre à la misère, le pouvoir renforçait  la centaine de fantassins déployés déjà en automne 1788 par des détachements de cavalerie (Archives communales d'Amiens, BB. 98, Registre des délibérations de l'échevinage, 1788-1789, f°19 v°, Assemblée du 24 septembre 1788).  Pendant l'hiver 1788/89, "la crise économique plongea brutalement nombre de familles ouvrières dans un extrême dénuement. (Engrand, 1984). Pour huit livres, Le pain le moins cher, le pain bis, valait 10 sols, entre janvier et mai 1788, 15 sols en septembre, 18 sols et 6 deniers en mars 1789 et enfin, 24 sols en juin (Archives  communales d'Amiens, Dossiers de la Révolution, 3 I (7) 1, Registre aux causes de police, 27 juillet 1786- 20 avril 1793). On chercha à occuper les ouvriers sans emploi à des travaux d'intérêt public, comme réparer des chemins vicinaux : "Aux travaux de charité, en janvier 1789, ils se présentèrent les sabots aux pieds, les vêtements en lambeaux sans autre ressource pour lutter contre le froid que de se couvrir « du jupon de leur femme ou de la couverture de leur lit »" (Engrand, 1984).  Du 28 au 30 avril, la colère est à son comble et des émeutes se produisent. On pille des magasiniers, des boulangers, ou on les oblige à vendre le pain à bas prix. Pour calmer la situation, les officiers municipaux distribuèrent du pain, rouvrirent des ateliers de charité qui avaient été fermés (op. cité).  En mars, à Reims, "artisans, ouvriers et paysans exigent la baisse du prix du pain et troublent l'assemblée électorale du Tiers"  (Guicheteau, 2014).  En Bourgogne, en avril, "la municipalité d'Autun ne reçoit pas le blé qu'elle a acheté à Saint-Andeux en Auxois, les gens de Saulieu et d'Arnay-le-Duc ayant tout fait pour l'empêcher de passer." (Sagnac, 1910).  Et à Saulieu, justement,  au même moment, "le sieur Buniot, qui avait été chercher du blé dans le pays d'Epoisses, est arrêté ; ses sacs sont percés ; et il est forcé de donner à la populace sa marchandise à perte, « fort heureux d'avoir sauvé sa vie ».(op. cité). A Orléans, "en mars et avril 1789, ce sont des troubles en permanence" (Sagnac, 1910).  En avril, toujours, comme dans de très nombreux endroits de France, c'est la cherté du pain qui pousse les pauvres à se soulever à Besançon, mais aussi la résistance acharnée des aristocrates, qui s'arc-boutent sur leurs privilèges. La foule attaque la voiture de blé de la boulangère Leschère, roue de coups la femme, sauvée par des cavaliers de la maréchaussée (Jean-Etienne Laviron, Annales de ce qui s'est passés de plus remarquable dans la ville de Besançon pendant la Révolution en 1789, Ms 1638, Bibliothèque municipale de Besançon). D'ailleurs, le 24 avril, la disette y cause une émeute frumentaire (Guicheteau, 2014). "Beaucoup de Picards à la veille de la réunion des États généraux étaient donc préoccupés par la faim et par le pain quotidien qui manquait cruellement . Cette triste situation favorisa, entre autres, à partir du mois de mai 1789 un puissant soulèvement agraire des paysans du Vermandois et de la Thiérache." (Slimani, 2012).  Du pesage contestable des grains au pillage des réserves de particuliers, les révoltes contre la faim à Saint-Avold, les 11 et 12 mai 1789, ressemblent peu ou prou aux autres émeutes de la faim. Mais on ne voit pas partout des Mathias Steinmetz  faire revenir à la ville "101 quartes de blé qu'il avait stockées dans des fermes à l'extérieur de la ville", ni de nombreux bourgeois vendre des grains aux boulangers  (Martin ; Flaus, 1989). De mauvaises récoltes dans les régions du Nord "entraînent des difficultés d’approvisionnement et provoquent la disette, augmentant encore la précarité des conditions de vie de la population. A Armentières, comme à Lille, Hazebrouck, Hondschoote, Bergues ou Dunkerque, on pille les boulangeries. Des troupes occupent notre cité de mai à septembre 1789 afin de maintenir un calme qui restera cependant précaire. Le 22 juin 1789, la populace assiège deux bateaux chargés de blé et en exige la vente immédiate(Fernagut, 2000).

Dès la fin du mois de juin à Saint-Etienne "un comité, constitué de représentants des trois ordres, est mis en place pour aider les échevins à maintenir la sécurité publique mais devant son inefficacité un second comité est formé en septembre" (Rojas, 2014).  Etc. etc. 

                   

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