
Friedrich von Hayek
(1899 - 1992)
éléments d'une biographie intellectuelle
Introduction
"Friedrich August Edler von Hayek est né le 8 mai 1899 dans l’appartement de ses parents à Vienne. À trois kilomètres de là, Sigmund Freud mettait la touche finale à « L’interprétation des rêves » [...] L’histoire de sa famille ressemble à un roman de Joseph Roth ou de Thomas Mann. L’arrière-arrière-grand-père paternel d'Hayek, fabricant de textiles en Moravie, fut anobli à la fin du XVIIIe siècle ; son fils dilapida sa fortune au cours du XIXe siècle. L’arrière-grand-père maternel d'Hayek fut fait chevalier pour avoir servi l’empereur lors du siège d’Arad. Les deux branches de la famille bénéficièrent d’un siècle de comptabilité créative qui, à l’effondrement de l’Empire en 1918, avait accordé un « von » à huit mille membres de la bourgeoisie. Bien que la République ait aboli l’usage des titres en 1919, Hayek continua d'utiliser le sien jusqu’en 1945, quand celui-ci est devenu un handicap dans ses débats avec la gauche. [...] Un libéralisme de principe est souvent attribué à ces branches de la bourgeoisie autrichienne, mais des ornements fascistes et proto-fascistes ornent l’arbre généalogique de la famille Hayek. Son grand-père s’est présenté à deux reprises à des fonctions politiques en tant que disciple de Karl Lueger, qu’Adolf Hitler considérait comme une source d’inspiration. Le père d'Hayek contribua à fonder une association de médecins restrictive sur le plan racial pour s’opposer au nombre croissant de Juifs dans la profession médicale. Sa mère a étudié « Mein Kampf » de près et a applaudi l’Anschluss des deux mains. Son frère Heinz, qui s’était installé en Allemagne pour un emploi en 1929, a rejoint l’Afrique du Sud en 1933 et le parti nazi en 1938, pour des raisons de conviction et de carrière, avant d'essuyer un procès de dénazification après la guerre."
Corey Robin (Professeur de sciences politiques à l'Université de Brookyn / Brooklyn College), Hayek, the accidental freudian, article du journal The New-Yorker, 29 juin 2024.
Cette histoire familiale a sans doute compté dans l'indifférence qu'il a toujours manifestée, nous le verrons, pour les inégalités et les injustices sociales, mais, étonnamment elle ne l'a pas empêché de s'éloigner radicalement du spectre de l'antisémitisme. en témoignent, par exemple, son admiration pour les idées de Walther Rathenau (1867-1922), industriel et homme politique allemand d'origine juive, mais surtout sa collaboration avec nombre d'étudiants et professeurs juifs (op. cité).
Economiste d'origine autrichienne naturalisé britannique en 1938, Hayek, qui a éprouvé de tièdes et brèves sympathies envers le socialisme et les Fabiens, se tourne vers le libéralisme après avoir suivi le séminaire de Von Mises, un antisocialiste radical auprès duquel Hayek développera son rejet d’un interventionnisme de l’Etat dans l'économie, prôné par John Maynard Keynes, sans refuser pour autant des interventions ponctuelles (Stéveny, 2022).
En 1931, il se voit attribuer (en partie grâce à Lionel Robbins), une chaire de professeur de sciences économiques et statistiques par le directeur de la London School of Economics (1931-1950), William Beveridge, auteur d'un système de protection sociale (Welfare State : "Etat providence") en Angleterre (cf. L'après-guerre 39/45 : Le visage de la gauche), que rejettera Hayek, et qui sera une des différences entre Hayek et Aron, le second présentant le premier comme un auteur dogmatique, dans les années cinquante et soixante (Audier, 2025).
Lionel Robbins : (1898-1984), Economiste britannique, professeur à la London School of Economics à partir de 1920, auteur en particulier de "An Essay on the Nature and Significance of Economic Science" (1932) et de "Economic Planning And International Order" (1937), où il affirme, comme certains néo-libéraux, que "si le planisme national mène au gaspillage et à l’insécurité et que le planisme international de certaines branches du commerce et de l’industrie n’améliore pas la situation, la solution pourrait prendre la forme d’un planisme libéral. En effet, contrairement à ce que l’on a coutume d’admettre, les concepts de plan et de libéralisme ne sont pas antinomiques." (Diemer, 2014)
En 1935, il édite Collectivist Economic Planning | Critical Studies on the Possibilities of Socialism (London, Routledge), fruit d'un travail critique collectif sur la planification centralisée, aux côtés des professeurs d'économie Nicolaas Gerard Pierson (banquier néerlandais), un des premiers grands critiques économiques du socialisme ; Mises, auteur d'un article pionnier sur l'incompatibilité entre planification socialiste et calcul économique ; Georg Halm, germano-américain et Enrico Barone, Italien.
Le 10 novembre 1936, Hayek donnait à Londres une conférence remarquée, intitulée Presidential Address to The London Economic Club, objet d'une publication l'année suivante sous le titre "Economics and Knowledge" (revue Economica, Vol 4, N° 13, février 1937, pp. 33-54), dans laquelle il présente un système économique basé à la fois sur la division du travail et la division des connaissances (Jurgen Reinhoudt et Serge Audier, The Walter Lippmann Colloquium | The Birth of Neo-Liberalism, Cham [Suisse], Palgrave Macmillan, 2018 : cf. Le colloque Lippmann).
"Il semble que le squelette dans notre placard, « l’homme économique », que nous avons exorcisé par la prière et le jeûne, soit revenu par la porte de derrière sous la forme d’un individu quasi omniscient." (Hayek, Economics..., op. cité, p. 45)
Un peu avant le colloque Lippmann, en avril 1938, Hayek publie un article préfigurant son célèbre ouvrage The Road to serfdom (cf. plus bas), intitulé Freedom and the economic system, qui paraît dans Contemporary Review, dans lequel il développe une critique du planisme et du collectivisme socialiste, aussi inefficient économiquement qu'antagoniste à la liberté, selon lui. Ces idées seront reprises par La Route de la Servitude, que nous analyserons en détail : cf. plus loin.
En 1939 paraît The Economic Conditions of Inter-state Federalism (article de la revue New Commonwealth Quarterly, V, N°2, septembre 1939, pp. 131-149), où il se montre favorable à une "fédération interétatique, car elle éliminerait les obstacles au mouvement des hommes, des biens et des capitaux entre les États, rendant possible la création de règles de droit communes, d’un système monétaire uniforme et d’un contrôle commun des communications. Les bénéfices matériels qui découleront de la création d’une si vaste zone économique sont considérables, et il semble être acquis que l’union économique et l’union politique seraient combinées comme une chose naturelle. Mais, puisqu’il faudra soutenir ici que l’établissement d’une union économique imposera des limites très claires à la réalisation d’ambitions largement partagées, nous devons commencer par montrer pourquoi l’abolition des barrières économiques entre les membres de la fédération est non seulement un corollaire appréciable, mais aussi une condition indispensable à la réalisation de l’objectif principal de la fédération." (op. cité).
Entre 1942 et 1944, paraît un exposé en trois parties, publiées sous le titre Scientism and the Study of Society (Revue Economica : Part I. Vol. 9, N°35, 1942, pp. 267-291) / Part 2. Vol. 10, N° 37, 1943, pp. 34-63 / Part III, Vol. 11, N° 41, 1944, pp. 27-39). Le tout premier paragraphe de l'exposé résume clairement le propos de l'auteur :
"Au cours de son lent développement au XVIIIe et au début du XIXe siècle, l’étude des phénomènes économiques et sociaux a été principalement guidée dans le choix de ses méthodes par la nature des problèmes auxquels elle devait faire face. Elle a progressivement développé une technique adaptée à ces problèmes, sans trop réfléchir au caractère des méthodes ou à leur relation avec d’autres disciplines de connaissance. Les étudiants en économie politique pouvaient la décrire alternativement comme une branche de la science ou de la philosophie morale ou sociale, sans le moindre scrupule quant à savoir si leur sujet était scientifique ou philosophique. Le terme « science » n’avait pas encore pris le sens étroit et particulier qu’il a aujourd’hui, et aucune distinction n’avait été faite pour signaler les sciences physiques ou naturelles et leur attribuer une dignité particulière. Ceux qui se consacraient à ces domaines choisissaient, en effet volontiers, de les classer sous l'appellation de philosophie, lorsqu’ils s’occupaient des aspects plus généraux de leurs problèmes." (Hayek, op. cité, Part I, p. 267).
The Road to Serfdom ("La Route de la Servitude", London, Routledge Press ; Chicago, University of Chicago Press, 1944) analyse la question primordiale du libéralisme à cette époque, à savoir le conflit entre socialisme et libéralisme, affirmant leur incompatibilité, les systèmes socialistes et communistes étant destructeurs de liberté et menant aux planifications inféodant l'individu à des contraintes pour atteindre un but suprême, s'immisçant au plus profond de la vie privée (Stéveny, 2022), un trait essentiel de tous les systèmes totalitaires analysé plus tard par Hannah Arendt (The Origins of Totalitarianism, New York, Harcourt Brace & Co., 1951) : "« Le cercle de fer » tient si fermement les Hommes que la pluralité y est écrasée et tous fusionnent en un seul Homme gigantesque et monstrueux, un monstre sans limite, sans morale, sans identité" (op. cité).
Lecture de l'original de 1944
Lecture de la traduction française : "La Route de la Servitude", de 1946, par Georges Blumberg, éditée par la Librairie Médicis et rééditée aux Presses Universitaires de France (PUF), collection Quadrige, 5e édition de 2010.
Voir notre étude détaillée de La Route de la Servitude
En 1945, Hayek publie The Use of Knowledge in Society dans l'American Economic Review, (volume XXXV, N° 4, septembre 1945, pp. 519-30), article qui fera ensuite partie d'un recueil de textes rédigés dans les années trente et quarante, intitulé Individualism and Economic Order paru en 1948 à la Chicago University Press (pp. 77-91). Cet article est le travail le plus cité de toute l'œuvre de l'économiste autrichien (Colin-Jaeger, 2022), où il critique de la compréhension strictement rationnelle des mécanismes économiques, en les intégrant à une métasphère de connaissances pratiques, indispensable à ses yeux au bon fonctionnement de l'économie globale, où la concurrence vient de ce que "les individus planifient eux-aussi leurs actions" et "véhiculent la connaissance nécessaire aux plans individuels" (op. cité) :
"Aujourd'hui, il est presque hérétique de suggérer que le savoir scientifique ne représente pas la somme de tous les savoirs : Mais un peu de réflexion montrera qu'il existe incontestablement un ensemble de connaissances très importantes, mais non organisées, qu'on ne saurait qualifier de scientifiques au sens d'une connaissance de règles générales, à savoir : la connaissance des circonstances particulières de temps et de lieu."
Hayek, The Use of Knowledge in Society (dans Individualism..., op. cité, p. 80).
"Cette connaissance locale et subjective, instrumentale et relative à l'environnement spécifique de l'action, est centrale : il est de peu d'utilité pratiquement de connaître les équations de l'équilibre général quand on doit aller acheter un bien ou le vendre dans le magasin proche de chez soi. Non seulement la connaissance scientifique n'est pas la seule, mais économiquement ce n'est même pas la plus importante car l'ordre économique tient bien davantage grâce à ces connaissances locales. Hayek n'a qu'à faire appel à notre expérience quotidienne : les principes scientifiques généraux s'appliquent très rarement localement, et il nous est plus utile de savoir où est la boulangerie la plus proche que de connaître la composition chimique du pain. Certains métiers ne sont que des métiers du local et du temporaire, par exemple l'agent immobilier qui sait qu'une maison se libère localement pendant un temps déterminé, ou le trader qui opère des arbitrages sur les marchés financiers." (Colin-Jaeger, 2022). Mais quand les informations se multiplient, l'individu ne peut les percevoir en totalité, alors l'économiste érige le prix en "un système de télécommunication" (op. cité) :
"Imaginons que pour façonner des vêtements on trouve, à la place du coton, un matériau de substitution plus efficace. Au début seuls les inventeurs le savent, puis cette connaissance se propage à ceux qui innovent pour faire des vêtements avec ce matériau de substitution. Ce nouveau vêtement est plus compétitif, le prix du vêtement est un signal à la fois pour le consommateur, qui sait que le substitut est moins cher, et pour la concurrence, qui sait également ce fait. Les concurrents se mettent à utiliser cette ressource – sous peine d'être éliminés du marché – et le cours du coton baisse drastiquement, car on sait désormais que le coton a perdu de son usage (si le prix du coton baisse sous le prix de son substitut on aura d'ailleurs une reprise de la production avec du coton). Pour moi qui ne suis pas au fait de l'innovation, je sais en constatant le prix du coton que celui-ci est désormais moins cher. Le prix m'informe de l'état de la concurrence sur ce matériau, mais aussi très certainement de l'état de la concurrence et des innovations pour le substitut, et le substitut du substitut dans d'autres marchés subsidiaires. Si le substitut de coton était utilisé pour une autre activité moins rémunératrice les agents savent désormais, au vu de l'augmentation du prix du substitut, qu'ils feraient mieux de conserver cette matière pour un autre usage plus rémunérateur. Les agents n'ont pas besoin de connaître directement la cause de ces changements, seul le prix suffit pour une large réorganisation des activités économiques." (op. cité).
On voit bien ici expliqué le système inspiré de la "main invisible" du marché, où la division du travail est doublée par une autre dynamique, celle de la connaissance, dans le sens invariable des intérêts individuels. Tout en décrivant plus finement que ses prédécesseurs le fonctionnement de l'économie de marché capitaliste, Hayek apporte de l'eau au moulin de ses contradicteurs antilibéraux. Comme ses confrères, il accepte que l'économie soit un organisme mû par une dynamique de type darwinien, où les espèces vivantes les plus fortes, qui ont la capacité de s'adapter, évoluent et prospèrent, et où les plus faibles régressent, voire disparaissent. A la place des espèces, ce sont des entités économiques qui périclitent ou meurent, entraînant la mise en danger, la déchéance, voire la mort des individus eux-mêmes, qu'Hayek accepte sans sourciller, sans aucune préoccupation morale.
Et encore, Hayek ne parle là (comme beaucoup d'économistes avant lui) que des acteurs économiques. Il n'explore pas les nombreux dommages induits de cette guerre économique, dans les nombreux domaines sociaux impactés par celle-ci et dont les objets sont très loin de pouvoir être réduits à de simples valeurs économiques : éducation, santé, justice, en particulier. Nous n'avons cessé de le voir, dans l'histoire du libéralisme l'économie n'est jamais dissociée du profit, et c'est ce qui finira par conduire, nous l'examinerons au travers de l'ultralibéralisme, à chercher à placer l'ensemble des domaines sociaux sous la domination unique du marché. Ainsi, de quelque manière que l'on oppose conceptions individualiste ou collective de société, se pose la question centrale de la morale. Mais pour Hayek, l'économie n'a rien à faire avec la morale, nous l'avons dit, et nous verrons ailleurs comment il s'y oppose au prétexte que cela contrevient au principe de liberté individuelle : cf. notre étude détaillée de La Route de la Servitude.
Chose intéressante, Hayek, critique la froide technicité de l'approche libérale classique de l'économie, en raison de la complexité du réel, du processus social, se référant en particulier à l'économiste autrichien Joseph Schumpeter (1883-1950), et à son ouvrage Capitalism Socialism and Democracy (New York : Harper & Brothers Publishers, 1942). Les données quantitatives, nécessairement limitées, ne sont pas les plus importantes pour Hayek, qui rejoint ici Keynes, qui comparait l'économétrie à l'alchimie (Isla, 2005). Hayek lui-même, plus tard, dénoncera "l'usage extensif [...] des mathématiques, qui ne manque pas d'impressionner les hommes politiques qui n'ont aucune formation en ce domaine, et qui est réellement ce qui est le plus proche de la pratique de la magie au sein de l'activité des économistes professionnels." (Hayek, The Fatal Conceit | The Errors of Socialism / "La Présomption fatale | Les erreurs du socialisme", Chicago University Press, 1988).
Hayek se penche ainsi sur les phénomènes sociaux complexes induits par les rapports économiques dans le système actuel, avec la volonté farouche, nous l'avons vu, de ne pas toucher à cette machine dont il estime dogmatiquement qu'elle est la seule à pouvoir coordonner les activités humaines :
"Toute approche telles les nombreuses branches de l'économie mathématique avec ses équations simultanées, qui part du principe que la connaissance individuelle correspond aux faits objectifs de la situation, omet systématiquement ce que notre tâche principale cherche à expliquer. Je suis loin de nier que, dans notre système, l'analyse d'équilibre ait une fonction utile à remplir. Mais lorsqu'elle en arrive à induire en erreur certains de nos penseurs les plus éminents, leur faisant croire que la situation qu'elle décrit a une pertinence directe pour la résolution de problèmes pratiques, il est grand temps de nous rappeler qu'elle ne traite pas du tout du processus social et qu'elle n'est rien de plus qu'une étape préliminaire utile à l'étude du problème principal."
Hayek, The Use of Knowledge in Society (dans Individualism..., op. cité, p. 91).
Le 20 mai 1946, Hayek donne une conférence à l'Université de Princeton dans le cadre des Stafford Little Lecture ("Conférences Little Stafford"), créées en 1899 grâce à un don de 10.000 $ de Henry Stafford Little. Le propos sera publié en 1948 sous le titre The Meaning of Competition ("Le sens de la compétition"), dans "Individualism..." (op. cité, pp. 92-106). De même qu'il avait critiqué la froide rationalité des mathématiques comme instrument d'explication précise de l'économie, il met en garde sur la compréhension trop pauvre de la notion de concurrence :
"Mais il semble presque que, par cet usage particulier du langage, les économistes se bercent d'illusions en croyant qu'en parlant de « concurrence », ils abordent la nature et l'importance du processus qui conduit à l'état de fait dont ils supposent simplement l'existence. En réalité, cette force motrice de la vie économique reste presque totalement passée sous silence.
Je ne souhaite pas m'étendre ici sur les raisons qui ont conduit la théorie de la concurrence à cet état curieux. Comme je l'ai suggéré ailleurs dans ce volume, la méthode tautologique, appropriée et indispensable à l'analyse de l'action individuelle, semble en l'occurrence avoir été illégitimement étendue à des problèmes où se déroule un processus social dans lequel les décisions de nombreux individus s'influencent mutuellement et se succèdent nécessairement dans le temps." (op. cité, p. 93).
"La concurrence est essentiellement un processus de formation de l’opinion : en diffusant des informations, elle crée cette unité et cette cohérence du système économique que nous présupposons lorsque nous le considérons comme un marché unique. Elle façonne l’opinion que les gens ont sur ce qui est le meilleur et le moins cher, et c’est grâce à elle que les gens connaissent au moins autant de choses sur les possibilités et les opportunités qu’ils en connaissent réellement. C’est donc un processus qui implique un changement continu des données et dont la signification doit par conséquent échapper complètement à toute autre théorie qui traiterait ces données comme constantes." (op. cité, p. 106).
Le monde, pour Hayek, est un gigantesque marché où la satisfaction du consommateur, semble-t-il, est le critère principal de réussite du système économique, dans la droite ligne de "l'agenda du libéralisme" de Walter Lippmann, dont un des principes était le "recours au mécanisme des prix, comme moyen permettant d'obtenir une satisfaction maximale des désirs des hommes." (Denord, 2002). Tout cela avec une considération inexistante ou a minima des problématiques humaines générées par les moyens déployés, tant matérielles qu'immatérielles. Il s'agit pour lui, comme pour Carl Menger, de comprendre la dynamique complexe des forces animant le processus économique, et non de se préoccuper de connaître la manière dont il conditionne et affecte la vie personnelle et concrète de ses agents.
En 1946, toujours, Hayek publie Individualism : True and False | The tweleth Finlay lecture delivered at University College, Dublin, on december 17, 1945 : "Individualisme : vérité et fiction | Douzième conférence Finlay prononcée au Collège universitaire de Dublin, le 17 décembre 1945" (Dublin : Hodges, Figgis & Co, Ltd | Oxford, B. H Blackwell Ltd, 1946). Dans cet ouvrage, l'auteur défend deux traditions individualistes, l'une qu'il qualifie de "continentale" et qu'il rejette, influencée par le cartésianisme (la philosophie de René Descartes), et Hayek de citer Rousseau, les physiocrates, les philosophes des Lumières, ou encore les disciples de Bentham, pour illustrer son propos. Fondé sur la raison, cette tradition continentale conçoit que celle-ci dirige, éclaire les hommes et les sociétés. Pour Hayek, cet individualisme conduit au collectivisme et au planisme ; l'autre, qu'il appelle "individualisme anglo-saxon", ne comprend les phénomènes sociaux qu'au travers de l'action des hommes et de leurs conséquences sociales. Pour illustrer cette tradition Hayek cite, cette fois, John Locke, Bernard de Mandeville, David Hume, Josiah Tucker (1713-1799), économiste anglais connu pour son ouvrage A Brief Essay on the Advantages and Disadvantages, which respectively Attend France and Great Britain ("Bref essai sur les avantages et les inconvénients respectifs de la France et de la Grande-Bretagne), paru en 1749 ; Adam Ferguson (1723-1816), philosophe des "Lumières écossaises", Edward Burke et Adam Smith, ou encore Lord Acton. Loin de prévoir et planifier rationnellement ses institutions, comme dans l'individualisme continental, l'individualisme "véritable" promeut les réalisations issues de l'action spontanée des hommes, mus par leur liberté, en dépit des risques inhérents à ce choix (J.E.D, 1949).
"La prochaine étape dans l’analyse individualiste de la société (…) est l’affirmation que, en traçant les effets combinés des actions individuelles, nous découvrons que nombre des institutions sur lesquelles se fondent les agissements humains sont apparues et fonctionnent sans âme créatrice et directrice (…) et que la collaboration spontanée d’hommes libres crée souvent des choses qui sont plus grandes que leurs âmes individuelles ne pourront jamais pleinement le comprendre."
Hayek, Individualism, True and False, op. cité, pp. 6-7 (cité par Birner, 2006).
"une vision qui en général considère plutôt mineure la place que la raison joue dans les affaires humaines, qui prétend que l’homme a accompli ce qu’il a accompli en dépit du fait qu’il est seulement partiellement guidé par la raison et que sa raison individuelle est très limitée et imparfaite, et une vision qui suppose que la Raison, avec un R majuscule, est toujours pleinement et également disponible pour tous les humains et que tout ce que l’homme accomplit est le résultat direct, et donc la matière, du contrôle de la raison individuelle. L’on pourrait même dire que celle-ci est le produit d’une pleine conscience des limitations de l’âme individuelle qui induit une attitude d’humilité envers le processus social impersonnel et anonyme par lequel les individus aident à créer des choses plus grandes que ce qu’ils connaissent (…)"
op. cité, p. 8 (cité par Birner, 2006).
"L’approche antirationaliste, qui considère l’homme non comme un être hautement rationnel et intelligent mais comme un être très irrationnel et faillible dont les erreurs individuelles sont corrigées seulement au cours d’un processus social qui a pour but d’utiliser au mieux un matériel très imparfait, est probablement le trait le plus caractéristique de l’Individualisme anglais."
op. cité, pp. 8-9 (cité par Birner, 2006).
Finlay : Les conférences Finlay ont été instituées en 1931 en l'honneur du père jésuite Thomas Aloysius Finlay (1848-1940), professeur (comme son frère Peter), de philosophie et d'économie politique, de 1883 à 1930, à l'University College de Dublin.
Le 1er avril 1947, naît la célèbre Société du Mont-Pèlerin (SMP ; Mont Pelerin Society, MPS), qui comptera 173 membres en 1951 (258, en 1961), parrainés par cooptation et répartis sur 21 pays (Denord, 2002), sorte d'héritière "d'une association née en France peu avant la Seconde Guerre mondiale, le Centre international d'études pour la rénovation du libéralisme (CIRL), mis en place pour lutter contre le « planisme » et le collectivisme, mais qui, du fait de la situation internationale, n'a pu avoir qu'une brève existence." (Denord, 2002).
1949 : Publication de l'article intitulé Intellectuals and Socialism, dans The University of Chicago Law Review, Volume 16, n° 3, printemps 1949, pp. 417-433.
"Le socialisme, au départ, n'a jamais été nulle part, un mouvement de la classe ouvrière. Il ne s'agit en aucun cas d'un remède évident au mal évident que les intérêts de cette classe exigeront nécessairement. C'est une construction de théoriciens, dérivant de certaines tendances de la pensée abstraite dont seuls les intellectuels ont été familiers pendant longtemps ; et il a fallu de longs efforts de la part des intellectuels avant que les classes ouvrières puissent être persuadées de l'adopter comme leur programme."
"Il est commun, mais probablement erroné, de croire que l'augmentation de l'organisation accroît l'influence de l'expert ou du spécialiste. Cela peut être vrai pour l'administrateur et organisateur expert, s'il en existe, mais guère pour l'expert dans un domaine particulier du savoir. C'est plutôt la personne dont on suppose que la connaissance générale lui permet d'apprécier le témoignage des experts et de juger entre les experts de différents domaines, dont le pouvoir est accru. Le point qui est important pour nous, cependant, est que le chercheur qui devient président d'université, le scientifique qui prend la direction d'un institut ou d'une fondation, le chercheur qui devient éditeur ou promoteur actif d'une organisation servant une cause particulière, cessent rapidement d'être des chercheurs ou des experts et deviennent des intellectuels, uniquement à la lumière de certaines idées générales à la mode. Le nombre de telles institutions qui forment des intellectuels et augmentent leur nombre et leur pouvoir croît chaque jour. Presque tous les « experts » dans la simple technique de transmission des connaissances sont, par rapport au sujet qu'ils manipulent, des intellectuels et non des experts."
"Il n'est pas exagéré de dire qu'une fois que la partie la plus active des intellectuels a été convertie à un ensemble de croyances, le processus par lequel elles deviennent généralement acceptées est presque automatique et irrésistible. Ces intellectuels sont les organes que la société moderne a développés pour diffuser le savoir et les idées, et ce sont leurs convictions et opinions qui fonctionnent comme le tamis à travers lequel toutes les nouvelles conceptions doivent passer avant de pouvoir atteindre les masses."
"Il est donc très important de bien comprendre les raisons qui tendent à incliner tant d'intellectuels vers le socialisme. Le premier point que ceux qui ne partagent pas ce biais doivent affronter franchement est qu'il ne s'agit ni d'intérêts égoïstes ni de mauvaises intentions, mais principalement de convictions sincères et de bonnes intentions qui déterminent les opinions de l'intellectuel. En fait, il est nécessaire de reconnaître qu'en général, l'intellectuel typique est aujourd'hui plus susceptible d'être socialiste dans la mesure où il est guidé par la bonne volonté et l'intelligence, et que sur le plan de l'argument intellectuel pur, il sera généralement capable de défendre une meilleure position que la majorité de ses adversaires au sein de sa classe. Si nous continuons à le juger erroné, nous devons reconnaître qu'il peut s'agir d'une véritable erreur qui conduit les personnes bien intentionnées et intelligentes occupant ces postes clés dans notre société à diffuser des opinions qui nous semblent représenter une menace pour notre civilisation. [...] La conclusion à laquelle nous mènera une considération complète de ces faits sera que la réfutation efficace de telles erreurs nécessitera fréquemment un progrès intellectuel supplémentaire, et souvent un progrès sur des points très abstraits qui peuvent sembler très éloignés des questions pratiques.
"La plus puissante de ces idées générales qui ont façonné le développement politique ces derniers temps est bien sûr l'idéal de l'égalité matérielle. Elle n'est, de manière caractéristique, pas l'une de ces convictions morales spontanément développées, d'abord appliquées dans les relations entre individus particuliers, mais une construction intellectuelle conçue à l'origine de manière abstraite et de signification ou d'application douteuse dans des cas particuliers. Néanmoins, elle a fortement agi comme principe de sélection parmi les diverses options de politique sociale, exerçant une pression persistante vers une organisation des affaires sociales que personne ne conçoit clairement. Le fait qu'une mesure particulière tende à instaurer une plus grande égalité est devenu un argument si fort que peu d'autres considérations sont prises en compte. Puisque sur chaque question particulière c'est cet aspect précis sur lequel ceux qui influencent l'opinion ont une conviction certaine, l'égalité a déterminé le changement social encore plus fortement que ne le souhaitaient ses partisans."
"il ne fait guère de doute que la manière dont, au cours du dernier siècle, l'homme a appris à organiser les forces de la nature a beaucoup contribué à la création de la croyance selon laquelle un contrôle similaire des forces de la société apporterait des améliorations comparables aux conditions humaines. Que, grâce à l'application des techniques d'ingénierie, la direction de toutes les formes d'activité humaine selon un plan unique et cohérent puisse s'avérer aussi réussie dans la société qu'elle l'a été dans d'innombrables tâches d'ingénierie, est une conclusion trop plausible pour ne pas séduire la plupart de ceux qui sont enthousiasmés par les réalisations des sciences naturelles."
"il semble vrai que, dans l'ensemble, ce sont les hommes les plus actifs, intelligents et originaux parmi les intellectuels qui inclinent le plus fréquemment vers le socialisme, tandis que ses opposants sont souvent d'un calibre inférieur. [...] Personne, par exemple, qui connaît un grand nombre de facultés universitaires (et de ce point de vue, la majorité des enseignants universitaires doivent probablement être considérés comme des intellectuels plutôt que comme des experts) ne peut rester indifférent au fait que les enseignants les plus brillants et les plus performants sont aujourd'hui plus susceptibles d'être socialistes que non, tandis que ceux qui ont des vues politiques plus conservatrices sont aussi souvent des médiocres."
"En particulier, la pensée socialiste doit son attrait auprès des jeunes en grande partie à son caractère visionnaire ; le simple courage de se livrer à la pensée utopique constitue à cet égard une source de force pour les socialistes, dont le libéralisme traditionnel est tristement dépourvu. Cette différence joue en faveur du socialisme, non seulement parce que la spéculation sur les principes généraux offre la possibilité de faire preuves d’imagination à ceux qui ne sont pas accablés par une connaissance approfondie des faits de la vie contemporaine, mais aussi parce qu’elle satisfait un désir légitime de comprendre la base rationnelle de tout ordre social et permet d’exercer cet élan constructif pour lequel le libéralisme, après avoir remporté ses grandes victoires, laissait peu de débouchés. L’intellectuel, par disposition naturelle, se désintéresse des détails techniques ou des difficultés pratiques. Ce qui l’attire, ce sont les larges visions, la compréhension étendue de l’ordre social dans son ensemble qu’un système planifié promet. [...] Ainsi, pendant un peu plus d’un demi-siècle, ce sont uniquement les socialistes qui ont proposé quelque chose qui ressemble à un programme explicite de développement social, une image de la société future à laquelle ils aspiraient, et un ensemble de principes généraux pour guider les décisions sur des questions particulières. Même si, si j’ai raison, leurs idéaux souffrent de contradictions inhérentes, et que toute tentative de les mettre en pratique doit produire quelque chose de totalement différent de ce qu’ils attendent, cela ne change pas le fait que leur programme de changement est le seul qui ait réellement influencé le développement des institutions sociales. C’est parce que le leur est devenu la seule philosophie générale explicite de la politique sociale détenue par un large groupe, le seul système ou théorie qui soulève de nouveaux problèmes et ouvre de nouveaux horizons, qu’ils ont réussi à inspirer l’imagination des intellectuels."
"Cela signifie-t-il que la liberté n’est précieuse que lorsqu’elle est perdue, que le monde doit partout traverser une phase sombre de totalitarisme socialiste avant que les forces de la liberté puissent retrouver leur vigueur ? Il se peut que ce soit ainsi, mais j’espère que cela ne doit pas l’être. Cependant, tant que les personnes qui déterminent l’opinion publique sur de longues périodes continueront d’être attirées par les idéaux du socialisme, cette tendance se poursuivra. Si nous voulons éviter un tel développement, nous devons être capables de proposer un nouveau programme libéral qui touche l’imagination. Nous devons faire de la construction d’une société libre une aventure intellectuelle, un acte de courage. Ce qui nous manque, c’est une utopie libérale, un programme qui ne semble ni une simple défense du statu quo ni un socialisme édulcoré, mais un radicalisme véritablement libéral qui ne ménage pas les sensibilités des puissants (y compris les syndicats), qui n’est pas trop strictement pratique et qui ne se limite pas à ce qui apparaît aujourd’hui comme politiquement possible."
Hayek, The Intellectuals and Socialism, op. cité
Hayek enseignera à l'Université de Chicago entre 1950 et 1960, où lui et le chercheur polymathe Michael Polanyi (1891-1976, frère de l'économiste Karl Polanyi) ont été collègues et amis au sein du Committee on Social Thought de l'université. En 1951 déjà, lors de la réunion annuelle de la SMP, Hayek fait remarquer que le "temps où les quelques libéraux qui restaient étaient seuls et ridiculisés, sans influence aucune sur la jeunesse, appartient désormais au passé." (Papiers de Friedrich Hayek, Boîte 4 des Archives de la Société du Mont-Pèlerin, Institution Hoover, Stanford, Californie, États-Unis, cité par Carlo Mötelli, The Regeneration of Liberalism , Swiss Review of World Affairs, vol. 1, no 8, 1951, p. 29-30).
Pendant cette période verra le jour la seconde école économique de Chicago, au cours de laquelle Hayek s'est plus intéressé à la philosophie politique qu'à l'économie (notamment dans son ouvrage The Constitution of Liberty, 1960), contrairement à Milton Friedman, fondateur de cette école et préoccupé alors par la pensée monétariste.
1952 : Hayek publie The Counter-Revolution of Science | Studies on the Abuse of Reason (The Free Press, Glencoe, Illinois, Etats-Unis), qui réunit des essais écrits entre 1941 et 1951, publiés surtout dans le magazine Economica, et dans lequel il fait la critique du positivisme appliqué aux sciences sociales, qu'il compare au scientisme. "Hayek développe les conséquences pour les sciences sociales du fait que, même dans une image du monde scientifique et réductionniste, l’existence de qualités secondaires pose un problème, si bien que la psychologie a un droit d’exister à côté de la physique. C’est le point de départ de sa méthodologie. [...] Les phénomènes sociaux ne sont jamais donnés de la même manière que les phénomènes physiques. Ils sont des constructions de l’âme humaine. Comprendre les phénomènes sociaux consiste donc à les reconstruire à partir des perceptions, opinions et anticipations qui forment la conscience des êtres humains individuels. Il s’agit de la méthode compositive, que Hayek reprend de Menger. [...] A partir de l’idée que les faits des sciences sociales sont les produits des âmes humaines, conjointement à l’idée qu’aucune entité ne peut expliquer quelque chose de plus complexe qu’elle-même, qui est une autre des conséquences philosophiques de la théorie hayékienne de l’âme, découle le cœur de la théorie d'Hayek à propos des limites de la compréhension humaine des phénomènes sociaux et par là même des limites de la possibilité d’intervention. Ceci inclut son concept de... l’explication du principe et de l’idée apparentée des prédictions schématiques (pattern predictions) . Puisque les phénomènes sociaux sont la conséquence des phénomènes mentaux et puisque l’âme humaine ne peut expliquer les phénomènes mentaux en détail (cela conduirait en effet à la conséquence absurde que l’âme devrait être plus complexe qu’elle ne l’est... l’âme humaine est incapable d’atteindre une explication détaillée des institutions et des processus sociaux." (Birner, 2006).
"Le fait que différents hommes perçoivent différentes choses de manière similaire, ce qui ne correspond à aucune relation connue entre ces choses dans le monde extérieur, doit être considéré comme une donnée d'expérience significative qui doit être le point de départ de toute discussion sur le comportement humain.."
Hayek, The Counter..., op. cité, partie II, "The Problem and the Method of the natural sciences", p. 22
"Si, pour le naturaliste, la distinction entre faits objectifs et opinions subjectives est simple, elle ne s'applique pas aussi facilement à l'objet des sciences sociales. La raison en est que cet objet, les « faits » des sciences sociales, sont aussi des opinions – non pas celles de l'étudiant des phénomènes sociaux, bien sûr, mais celles de ceux dont les actions produisent l'objet du chercheur en sciences sociales. En un sens, ses faits sont donc aussi peu « subjectifs » que ceux des sciences naturelles, car ils sont indépendants de l'observateur particulier ; ce qu'il étudie n'est pas déterminé par son imagination, mais est de la même manière soumis à l'observation de différentes personnes. Mais en un autre sens où nous distinguons les faits des opinions, les faits des sciences sociales ne sont que des opinions, des points de vue des personnes dont nous étudions les actions. Elles diffèrent des faits des sciences physiques en ce qu'elles sont des croyances ou des opinions propres à des personnes particulières, des croyances qui, en tant que telles, constituent nos données, indépendamment de leur véracité, et que, de plus, nous ne pouvons observer directement dans l'esprit des gens, mais que nous pouvons reconnaître à partir de leurs actes et de leurs paroles simplement parce que nous possédons nous-mêmes un esprit semblable au leur."
op. cité, partie III, "The subjective character of the data of the social sciences", p. 28
1955 : Publication de The Political Ideal of the Rule of Law : "L'idéal politique de l'Etat de droit" (Le Caire, National Bank of Egypt), reflet d'une série de quatre conférences données à la National Bank of Egypt, dans la capitale égyptienne, à partir du 21 février 1955. Hayek soutenait qu'une "révolution silencieuse" (op. cité, p. 3) avait eu lieu au cours du XIXe siècle, porteuse de changements qui avait "grignoté la plupart des garanties de la liberté individuelle" (op. cité). Par ailleurs, il pensait que les discussions abstraites tenues sur le sujet de la liberté étaient souvent stériles parmi les personnes habituées à un mode de vie libre et voulait revitaliser cette notion par un "regard en arrière à l'époque où cette liberté était encore une nouveauté, une valeur pour laquelle il fallait se battre et lutter." (op. cité, p. 5).
L'Etat de droit est plus que le simple respect de la légalité. Il est "une règle extra-légale, qui ne peut pas elle-même être une loi mais ne peut exister que comme l'opinion dominante sur les attributs que les bonnes lois devraient posséder." (op. cité, p. 26). Conformément à ses conceptions des institutions, qu'il pense liées aux opinions humaines, il s'oppose à toutes les tentatives de fonder l'Etat de droit sur la base de principes d'un pseudo-droit naturel. A contrario, il soutenait qu'il "est trop facile de résoudre le problème en attribuant à [l'État de droit] une existence ailleurs que dans la conviction des hommes, de lui prêter une validité objective indépendante de la volonté humaine." (op. cité). Pour lui, l'Etat de droit est "une doctrine sur ce que la loi devrait être, ou sur certains attributs généraux que les lois doivent posséder afin de s’y conformer." (op. cité, p. 33). Le "législateur ultime" (le peuple, en démocratie) ne limitera donc jamais son pouvoir, pour pouvoir l'augmenter si besoin, selon l'état de l'opinion générale. Ainsi, l'objectif "de l'État de droit est de limiter la coercition exercée par le pouvoir de l'État aux seuls cas où elle est explicitement requise par des règles générales et abstraites qui ont été annoncées à l'avance, qui s'appliquent également à tous et qui se rapportent à des circonstances qui leur sont connues." (op. cité, p. 34). Si Hayek rejette l'égalité ou l'équité sociale, il est au contraire attaché à une stricte égalité devant la loi (l'isonomia grecque). Les "lois doivent être générales, égales et certaines... non seulement dans le sens où elles s'appliquent également à toutes les personnes, mais aussi dans le sens où elles ne se réfèrent pas à des cas particuliers mais s'appliquent chaque fois que certaines conditions définies de manière abstraite sont remplies." (op. cité, p. 35). Nous avons déjà vu, dans La Route de la Servitude, que le concept d'égalité, chez Hayek comme chez d'autres libéraux, ne prenait pas ou très mal en compte la réalité capitale des inégales conditions d'existence, facteurs d'inégalités, de privations de libertés de choix, de cheminements possibles. On ne résout pas du tout ces difficultés avec des règles libérales comme "les lois doivent être les mêmes pour tous" ou chaque "différenciation que la loi opère ne doit pas viser à bénéficier à des personnes particulières." (op. cité, p. 36), qu'Hayek ne fait que reprendre à la philosophie classique.
1960 : Parution de The Constitution of Liberty* : "La Constitution de la Liberté" (The University of Chicago Press) : cf. notre étude détaillée de "La Constitution de la Liberté".
Hayek devient professeur à Freiburg im Breisgau (Fribourg en Breisgau), en Allemagne, entre 1962 et 1968, période pendant laquelle il publie ses Studies in Philosophy, Politics and Economics ("Essais de philosophie, de science politique et d'économie", University of Chicago Press, 1967).
Pendant cette période, en 1963, il donne une conférence à l'Université de Fribourg, intitulée The legal and political philosophy of David Hume, dont, en plus d'Adam Smith, il se considère l'héritier (Stéveny, 2022, p. 170). Nous avons déjà exposé les idées de David Hume en matière sociale, parfaitement conformes, par ailleurs, aux poncifs de l'orthodoxie libérale classique.
à suivre...
BIBLIOGRAPHIE
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