top of page
zombie economics-john mccann-hayek-societe mont pelerin2.jpg

                   La
     
Société
du
    Mont-Pèlerin

 

Zombie Economics,  illustration de John McCann

 

              La Société du Mont-Pèlerin (SMP)

 

Janvier 1944 : Lors d'une réunion au King’s College de Cambridge, présidée par l'historien économique Sir John Clapham, Hayek suggère de créer une société internationale « à mi‐chemin entre une institution scientifique et une société politique », ainsi qu'une revue consacrée au débat de ces principes (Robert Max Hartwell [membre  de la SMP] A history of the Mont Pelerin society, Liberty Fund, Indianapolis, 1995). 

1945, Wilhelm Röpke (cf. L'Ordolibéralisme, une troisième voie ?), suivant la même idée, demande le soutien de l'économiste et homme d'affaires suisse Albert Hunold (1913-1980), mais ne recueille pas assez d'argent pour financer le projet et Hunold propose alors que les sommes recueillies servent à financer le projet de meeting de Hayek.  Fort du succès de son pamphlet de 1944, La Route de la Servitude, dont les digests ont permis d'augmenter la popularité au-delà d'un petit cercle d'intellectuel (Denord, 2002), Hayek réussit à assurer une présence américaine coûteuse mais qu'il estimait indispensable, assurée par le William Volker Charities Fund (Kansas, Missouri), tandis que Hunold assurait la prise en charge des Européens (Hartwell, op. cité). 

Décembre 1946, Hayek adresse 58 invitations, dont 39 furent honorées.  Originaires de dix pays, la plupart étaient des universitaires, dont vingt économistes. Huit autres venaient d'autres domaines tels que le droit, l'histoire, les sciences politiques, la chimie et la philosophie. Le groupe comprenait également des chefs d'entreprise, des journalistes et des membres de divers think tanks  (op. cité). 

Le "meeting" fondateur de la Société du Mont-Pèlerin a lieu entre le 1er et le 10 avril 1947,  à l'Hôtel du Parc (ancien Pèlerin Palace Hôtel, construit entre 1902 et 1907), situé dans le village de Mont-Pèlerin (commune de Chardonne, canton de Vaud, Suisse), au sommet de la montagne du même nom, surplombant le Lac Léman, en face de Vevey. Comme pour le colloque Lippmann, il n'existe pas de compte rendu détaillé de ces rencontres, mais diverses notes et documents ont tout de même été conservés. Hayek voulait établir, avant l'ouverture de la conférence, une déclaration de principes communs (Society statement of aims : "Déclaration d'objectifs de la société"), mais le texte établi par un comité de six personnes ne fut pas accepté par l'ensemble des participants. Il fut demandé à Lionel Robbins de réécrire ce texte, qui fut accepté par tous à l'exception de l'économiste et physicien Maurice Allais (1911-2010) : 

 

"Si Maurice Allais a pu ici et là être considéré comme un économiste ‘libéral’, c’est donc de façon très excessive. On connaît par ailleurs sa position dans son premier ouvrage, déjà cité (1943), en faveur de la nationalisation des terres, à l’image de Léon Walras. Quoiqu’il ait été l’un des initiateurs de la Société du Mont-Pèlerin, Allais n’y adhéra pas lorsqu’elle fut créée. Il aurait fallu pour cela qu’il revînt sur cette position de nationalisation des terres, comme le lui demandait Hayek. Allais refusa tout net, cette conclusion lui ayant été dictée par ses recherches et non par quelque visée doctrinale (il changea d’avis plus tard en raison des risques de totalitarisme que cette nationalisation aurait pu entraîner et proposa de socialiser la rente foncière à l’aide de l’impôt (unique et exclusif) sur le capital, comme il le développe dans son ouvrage L’impôt sur le capital et la réforme monétaire (1977))."  (Munier, 2020). 

hayek-societe-du-mont-pelerin-carte postale-bandeau.jpg

La Société

du

Mont-Pèlerin

 

Cartes postales anciennes du Palace Hôtel de Mont-Pèlerin  

Ce texte alerte sur le fait que les "valeurs centrales de la civilisation", "l'Etat de droit",  "la liberté de pensée" sont en danger, "favorisés par un déclin de la confiance dans la propriété privée et le marché concurrentiel". Le groupe qui  porte cette déclaration conclut en affirmant qu'il "n’aspire pas à mener de la propagande. Elle cherche à n’établir aucune orthodoxie méticuleuse et entrave. Elle ne s’aligne sur aucun parti particulier. Son objectif est uniquement, en facilitant l’échange de points de vue entre esprits inspirés par certains idéaux et conceptions larges partagées, de contribuer à la préservation et à l’amélioration de la société libre."   (Society statement... op. cité). 

 

Dans son discours d'ouverture, Hayek avait évoqué le nom d'Acton-Toqueville Society, arguant du fait que Lord Acton (John Emerich Edward Dalberg-Acton, 1834-1902), historien et député britannique, avait soutenu que le "pouvoir tend à corrompre", mais aussi que la moralité et la liberté étaient des valeurs suprêmes qui ne devaient pas être sacrifiées à des fins politiques ; quant à Alexis de Tocqueville (1805-1859), magistrat et homme politique français, il l'avait choisi pour son "amour passionné pour la liberté, pour la loi et le respect des droits."  (Hartwell, op. cité)Ce choix fut loin de trouver une unanimité.  Mises souligna, par exemple, que Tocqueville avait servi sous Napoléon ; le jeune économiste américain Milton Friedman estimait quant à lui que le groupe devait être nommé d'après des principes, et non des individus particuliers ; le journaliste et écrivain français Bertrand de Jouvenel (1903-1987) proposa "Une Académie pour l'étude de la philosophie d'une société libre", mais Robbins n'appréciait pas le mot "Académie". Finalement, l'économiste germano-américain Karl Brandt (1899-1975) suggéra de nommer simplement le groupe d'après le lieu de réunion. Le philosophe austro-britannique Karl Popper (1902-1994) trouvait cette proposition ridicule, mais faute de consensus, la suggestion de Brandt fut retenue, sous sa forme anglicisée  (Hartwell, op. cité)

En plus des participants* déja évoqués, citons Walter Eucken (cf. L'Ordolibéralisme, une troisième voie ?),  Frank Knight  (cf. lien précédent),  Ludwig von Mises, déjà présent au colloque Lippmann,  le polymathe hongrois Michael Polanyi (1891-1976), frère du grand économiste Karl Polanyi  (1886-1964),  auteur de The Great Transformation ("La Grande Transformation"), en 1944 ;  William Rappard, collègue de Jean Monnet à la SDN (cf : A l'ombre des Etats-Unis, le monde de Jean Monnet),  Wilhelm Röpke  (cf. L'Ordolibéralisme, une troisième voie ?),  et la seule femme de ce groupe, l'historienne britannique Dame Cicely Veronica Wedgwood (1910-1997), issue de la célèbre famille de l'industrie faïencière anglaise Wedgwood, fondée par Josiah Wedgwood en 1759. 

Pour une liste complète des participants au premier meeting de la SMP, cf  Eamonn Butler, "A short history of the Mont Pelerin Society". 

L'économiste et journaliste suisse Carlo Mötelli identifiait, au sein de la SMP, quatre groupes comportant des membres influents  (Perron, 2020)  : 

1)  groupe d'économistes britanniques issu de la London School of Economics : Lionel Robbins, Sir Arnold Plant (1898-1978),  spécialiste des brevets ;  Sir Theodore Gregory (1890-1970), Frederic Charles Bentham (1900-1962), William Harold Hutt (1899-1988), connu pour sa notion de "souveraineté du consommateur" (Hutt, 1934 : 12) et  son livre The Theory of Idle Resources ("La Théorie des ressources inexploitées", Londres, Jonathan Cape, 1939), qui remet en question la théorie dominante des ressources défendue par Keynes ;  Frank Walter Paish (1898-1988).

2)  groupe d'économistes issu de l'école de Vienne influencé par Ludwig von Mises :  Gottfried Haberler (1900-1995),  spécialiste du commerce international, connu en particulier pour ses ouvrages Theory of International Trade (1936) et Prosperity and Depression (1937) ; F. von Hayek et Fritz Machlup (cf. plus bas). 

3)  groupe de l'école de Chicago ("Chicago boys") : Frank Knight, Henry Calvert Simons (1899-1946), élève de Knight, un des fondateurs influents du monétarisme ;  Aaron Director (1901-2004), d'origine ukrainienne, dont la sœur, Rose, économiste elle aussi, a épousé Milton Friedman, juriste qui a fait avancer le domaine du droit économique de la concurrence (ou "antitrust") ; George Stilger (1911-1991), connu pour avoir développé une théorie économique de la règlementation, qui a reçu le prix Nobel d'économie en 1982 ;  Milton Friedman

4)  groupe italo-allemand de tendance ordolibérale  : Walter Eucken, Wilhem Röpke, Franz Böhm, Ludwig Erhard, Friedrich August Lutz (1901-1975), soutenu par la fondation Rockfeller, a développé une théorie de l'investissement d'entreprise ;  Alexander Rustöw, Luigi Einaudi, Costantino Bresciani Turroni  (1882-1963), 

A dominante majoritairement universitaire, la Société du Mont Pèlerin débat de sujets de fond et non de problèmes spécifiques, compte peu de membres, peu de moyens qu'elle discute de réunion en réunion, pas de bureaux et "interdit toute forme de propagande en son nom [...] Bref, c'est en quelque sorte une instance immatérielle... dans laquelle peuvent se reconnaître des intellectuels qui pensent le néo-libéralisme comme le discours d'une élite destinée à une élite et qui dénient aux masses, nécessairement irresponsables et bassement matérialistes, le droit de juger des choses économiques" (Denord, 2002).

masses   :   "Le schéma masses/élites est omniprésent dans les discours libéraux" comme celui de "Ludwig von Mises, par exemple"  (Denord, 2002, note 40) :   "Je ne nierai pas davantage que les masses ont un certain penchant pour la cruauté, la vindicte et même le sadisme. Les dirigeants des États totalitaires ont su parfaitement saisir cet aspect de leur psychologie, et ils s’efforcent, par leur politique, de satisfaire les instincts ataviques de cette nature."   (L. v. Mises, intervention au colloque Lippmann, séance du lundi 29 août 1938, ordre du jour : "Si le déclin du libéralisme n'est pas évitable, quelles sont ses véritables causes (causes exogènes) ?" 

 

En réalité, propagande idéologique il y a, bien sûr, assurée efficacement par chacun des membres possédant des réseaux divers et influents, au travers de formations, de publication d'entreprises, de médias ou encore d'organisations internationales ou d'associations, telle l'Association pour la Liberté Economique et le Progrès Social (ALEPS), fondée en 1960 autour de Jacques Rueff (cf.  colloque Lippmann),  sans compter que les membres initient parfois aussi des think tanks qui "abreuvent hommes politiques et médias de notes, d'analyses, de projets de loi fournis en quelque sorte « clefs en mains »(Denord, 2002), mais qui ne relève plus directement de la Société du Mont-Pèlerin mais dont ses membres sont à leur tête ou dans leurs comités de patronage. Certaines organisations avaient été créées dans le même but de diffuser les idées libérales avant la SMP (sans parler de la propagande ordolibérale, nous l'avons vu), dont la plus importante est certainement le SIAF (Schweizerisches Institut für Auslandforschung : "Institut suisse d'études étrangères"), créée le 8 mars 1943 par des personnalités diverses de l'élite suisse et "appuyée par les plus hautes autorités politiques helvétiques" et "soutenue par les milieux économiques", en particulier de "grosses pointures du patronat helvétique, comme Hans Sulzer, le président du Vorort, la principale association patronale du pays, l'ancien vice-président du conseil d'administration du Crédit suisse, Rudolf G. Bindschedler, l'un des banquiers les plus influents de Suisse, aussi membre, à cette date, du conseil de l'importante multinationale Nestlé, l'un des éminents représentants de la principale famille actionnaire du Crédit suisse, Heinrich (Henri) Bodmer-Abegg, ou encore Rudolf Speich, le président de la Société de banque suisse (SBS), ex-président de l'Association suisse des banquiers (ASB), qui cumule lui aussi les sièges de conseils d'administration prestigieux (BBC, Nestlé, AIAG, Swissair, CFF, BNS...)." (Longchamp et Steiner, 2009).  Très vite, la  SMP s'adosse au SIAF par le biais de Hunold, secrétaire de la SMP du 1947 à 1960 et rédacteur en chef de la revue The Mont Pelerin Quaterly, qui devient directeur du SIAF en 1949, le réorganise et obtient progressivement le soutien de nombreux patrons helvétiques et, partant, de leurs financements, alloués aux deux tiers à la seule section économique dirigée par Hunold, qui faisait lui-même partie du sérail : "secrétaire de la Bourse de Zurich de 1930 à 1945, secrétaire de l'Union des instituts de crédit zurichois de 1940 à 1945, directeur de la caisse de compensation de l'ASB (1941-1945), adjoint du directeur du Crédit suisse de Zurich de 1945 à 1946, puis, de 1947 à 1949, directeur à la Fédération horlogère à Bienne, la principale association patronale de la branche." (op. cité)

 

Le SIAF, qui prenait déjà en charge, depuis 1941, la publication  et la diffusion de toute une littérature libérale allemande grâce au soutien de la maison d'édition Eugen Rentsch (fondée en 1910 à Münich), soutiendra alors une large part des travaux administratifs du SMP, sans compter la collecte de fonds de deux de ses importants meetings en 1953 et 1957, puis perdra ce lien étroit après le départ de Hunold,  "tout en continuant d'être impliqué dans un réseau international faisant la promotion de la rénovation des idées néolibérales." Hunold organisera, par ailleurs, des dizaines de conférences gratuites et très suivies à l'Université de Zürich dont deux tiers des orateurs seront des adhérents de la SMP entre 1950 et 1958.  Hunold a eu ainsi un rôle important dans la diffusion des nouvelles idées libérales mais aussi en soutenant "matériellement l'activité de certains penseurs néolibéraux.   Prenons le cas de Fritz Machlup.    En février 1951,  il touche

1 000 francs suisses pour une semaine de cours au SIAF, soit cinq conférences de 45 minutes. A la même période, Hayek est défrayé d'un montant presque équivalent pour une conférence et la publication de celle-ci dans un livre édité par le SIAF. Ces sommes sont très généreuses : à titre de comparaison, en 1952, le professeur ordinaire d'économie à l'université de Zurich, Friedrich Lutz, perçoit un salaire brut annuel de 35 000 francs, soit un gain mensuel d'environ 2 900 francs." (Longchamp et Steiner, 2009).  Hunold établira à la SIAF des liens similaires avec l'IUHEI de W. Rappard. 

Fritz Machlup   :  (1902-1983), économiste autrichien élève de Mises, naturalisé américain,  qui a participé au premier meeting fondateur de la SMP. Il occupera divers postes de professeur invité ("visiting professor") aux Etats-Unis, en particulier à l'Université de Buffalo, de Cornell  à Ithaca (Etat de New-York) ou encore de Berkeley (Californie). Il sera à l'origine du Bellagio Group, en 1963, un groupe de 32 financiers et économistes internationaux à l'origine d'une série de recommandations adressées à diverses instances gouvernementales entre 1964 et 1977 (Connell, 2013)

 

 Suite à des conflits internes à la SMP, Hunold en sera écarté en 1961, affaiblissant ce dernier au sein du SIAF, au sein duquel commencent de s'élever des critiques et une goutte d'eau fait déborder le vase en 1964, quand au cours d'un cycle de conférence sur l'Afrique du Sud, intervient Roy Welenski, ex-boxeur et conducteur de locomotive devenu Premier Ministre de la Rhodésie et du Nyassaland, qui défend la politique d'apartheid de l'Afrique du Sud, et dont l'accueil est mitigé, aussi bien dans l'université qu'à l'extérieur. Deux ans plus tard, Hunold quittait l'organisation en raison de son âge (op. cité)

Examinons maintenant les liens entre la Société du Mont-Pèlerin  et les réseaux libéraux  américains, qui commençaient d'opposer une forte résistance au New Deal, qui se manifestait au sein du patronat : "par bien des aspects – les tentatives de privatisation de la sécurité sociale, les réductions d’impôts pour les riches, la croyance que le marché libre résoudra tous les problèmes sociaux de la pauvreté à la pollution, en passant par la reconstruction de l’Irak –, la politique économique qui domine aujourd’hui les États-Unis plonge ses racines intellectuelles, organisationnelles et politiques dans les années 1950 et 1960. (Phillips-Fein, 2006).  Différents entrepreneurs, comme l'ancien vice-président de General Motors, Donaldson Brown, ont commencé de créer des think tanks conservateurs.  Harold William Luhnow (1895-1978), président de la William Volker Company initie le William Volker Fund, qui a couvert les frais importants liés à la participation des Américains au premier meeting de la SMP.  La Foundation for Economic Education (FEE) est cofondée en 1946 par Leonard Edward Read (1898-1983), ancien homme d'affaires qui deviendra directeur d'une des Chambres de Commerce des Etats-Unis à Los Angeles. Il rencontrera Ludwig von Mises en 1943. La FEE  sera dirigée par Henry Hazlitt, grand militant de la cause libérale, qui a été rédacteur du bimensuel The Freeman,  tout comme l'intellectuel conservateur John Chamberlain (1903-1995) ou Suzanne La Follette, "apôtre depuis les années 1920 d’un féminisme libertarien." (Solchany, 2015).  Comme l'American Enterprise Association (AEA, devenue American Enterprise Institute, AEI, en 1962), ces organisations sont engagées dans une contre-offensive  des idées libérales lui ont aussi apporté leur soutien actif, alors que, jusqu'ici, "l’engagement des fondations et think-tanks comme la FEE et l’AEA n’était pas, initialement, orienté vers les milieux académiques, mais plutôt vers les journalistes, les hommes politiques, voire le grand public. Le soutien donné à la Société du Mont Pèlerin marqua une inflexion dans leur engagement, promue par un ancien dirigeant de la firme DuPont Chemical, Jasper Crane, qui soutint la première réunion américaine de la Société à Princeton en 1958, en tant que trustee de la FEE."  (Kirat et Marty, 2020 ; cf. Phillips-Fein, 2009, p. 282). Cette première conférence  "obtint un financement de Grede Foundries, via son président, William Grede, membre de la John Birch Society, de la petite fondation conservatrice Relm Foundation, et du financier new-yorkais Jeremiah Milbank.(Kirat et Marty, 2020 ; cf. Phillips-Fein, 2009, p. 292).  Ludwig von Mises est étroitement associé au développement de la FEE, il organise en particulier un séminaire annuel dans la belle villa d’Irvington-on-Hudson qui sert de siège à l’organisation (Solchany, 2015). Quatre de ses membres étaient déjà présents dès la fondation de la SMP : Leonard Read ;  les économistes Vernon Orvall Watts (1898-1993), engagé par Read dans sa Chambre de Commerce et auteur de nombreux ouvrages économiques ; Floyd Arthur Baldy Harper (1905-1973), économiste de la FEE entre 1946 et 1958, fondateur en 1961 de l'Institute for Human Studies (IHS), qui promeut une éducation libérale ; et enfin, l'homme d'affaires et militant libéral Herbert (dit Herb) Cumming Cornuelle (1920-1996), qui a participé comme Harper à la fondation de la FEE et prendra la tête du W. V. Fund. 

 

Dans les années 1950, General Electric, alors troisième employeur des Etats-Unis, avec 136 établissements dans 28 Etats, se perfectionne dans la lutte anti-syndicale. Suite aux grèves de 1946, dont les piquets de grève ont donné beaucoup de fil à retordre à la direction, son président Charles Wilson recrute Lemuel Ricketts Boulware, formé au marketing, "pour restaurer les relations sociales au sein de l'entreprise(Phillips-Fein, 2006). Boulware conçoit alors une stratégie calquée sur les méthodes des campagnes publicitaires, à base de propagande et de communication qu'on appellera ensuite "boulwérisme" ("boulwarism"), assorties à des formations pour les cadres, afin que ces derniers apprennent à "vendre le travail aux ouvriers" (op. cité).   Les 190.000 ouvriers de la General Electric ont eux-mêmes suivi des cours d'économie libérale sur leur temps de travail, écrits par Boulware et les dirigeants et les cadres s'étaient vu distribuer des listes de lecture "où figuraient en bonne place les travaux de penseurs comme Hayek et Mises (dont Boulware possédait les livres) ainsi que la National Review et d’autres publications conservatrices.(op. cité).  L'entreprise "s’était en outre attaché les services de francs conservateurs, tels Peter Steele, un homme dont la renommée tenait principalement à une brochure intitulée Blueprint for World Revolt (Esquisse pour une révolte mondiale), et Ronald Reagan, une star de cinéma désœuvrée qui allait d’usine en usine parler aux ouvriers de l’entreprise et des syndicats."   (op. cité). 

 

Dans les années 1960, dans l'Etat de l'Indiana, le Wasbah College (non mixte) devient, grâce à une élite influente, un lieu de diffusion des idées néolibérales. Un de ses principaux donateurs est l'industriel et philanthrope Pierre Frist Goodrich (1894-1973), membre lui aussi de la SMP. Il était le fils du riche homme d'affaires James G., qui possédait  l’Indiana Telephone Company, Peoples Loan and Trust, ou encore la société minière Ayrshire Collieries Corporation.  P. F. Goodrich fondera en 1960 le Liberty Fund, organisation de défense de la liberté. 

 

          Les débuts d'un triomphe  : la présidence Nixon

 

 

Nous retrouvons Gottfried Haberler, qui enseignera à l'université de Harvard de 1936 à 1971, et qui sera, entre les années 1950 et 1970,  très actif au sein du GATT (General Agreement on Tariffs Trade : "Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce"), signé entre 23 pays en 1947 (cf. Perron, 2018). En 1957, notamment, le GATT "chargea un groupe d’économistes, présidé par Gottfried Haberler, de rendre compte des problèmes commerciaux des pays en développement. Le rapport qui en découla confirma que les obstacles tarifaires et non tarifaires érigés par les pays développés avaient beaucoup contribué à ces problèmes. En 1960 et 1961, le GATT se prononça en faveur d’une réduction des obstacles au commerce..."  (Les 50 ans de la CNUCED* |Bref historique, chapitre 2, p. 28). Il s'opposera en particulier "à l'économiste argentin Raúl Prebisch qui, de tendance socialiste, prône la « substitution aux importations » et la mise en place de mécanismes de régulation des prix des matières premières pour les pays en voie de développement. Finalement, c'est la thèse d'Haberler sur la division internationale du travail dans les changes internationaux qui l'emporte au sein du GATT dès le début des années 1960." (Perron, 2020) 

 

* Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement

Proche de Milton Friedman, il prône les taux de change flexibles, l'abandon de l'étalon-or, combat l'inflation, toute forme de contrôle sur l'économie, mais aussi l'action syndicale "qu'il tient pour responsable des tendances inflationnistes du fait de ses exigences en matière de hausses de salaire. Ainsi plaide-t-il pour :

     […] une libéralisation du commerce international, une dérégulation des industries nationales, l'abolition du revenu minimum, l'abrogation des lois sur les « salaires en vigueur » qui obligent le gouvernement à acheter uniquement aux entreprises qui versent des salaires syndicaux, la fin de l'État-Providence et des allocations-chômage aux travailleurs en grève et l'abolition des immunités et privilèges spéciaux dont jouissent les syndicats de travailleurs."  

 

Perron, 2020 ; citation de Joseph T. Salerno,  "Profiles : Gottfried Haberler", Mises Institute, Austrian Economics, Freedom and Peace. 

Avec l'économiste américain Paul Winston McCracken (1915-2012), autre membre actif de la SMP, il participe à la campagne présidentielle de Richard Nixon en 1968, au sein d'un comité économique.  Il recommande de maîtriser l'inflation, alors indolore, mais quand, en janvier 1970, celle-ci atteint 6,18 %, il intervient auprès de McCracken, et, à la fin de l'année, il insiste "sur l'urgence qu'il y aurait à disposer d'études sur les pays européens souffrant d'inflation qui ont procédé au gel des prix et des salaires, soit le Danemark (dont le taux d'inflation avoisine les 7 %), la Suède (8,12 %), l'Islande (environ 15 %), les Pays-Bas (5 %) et la France (presque 5%)."  (Perron, 2020). 

 

McCracken deviendra quant à lui le chef du Conseil des conseillers économiques (Council of Economic Advisers) républicains  du président Nixon entre 1969 et 1971, avec qui Haberler entretiendra une correspondance nourrie, dont les plus importants, en plus de McCracken, étaient George Pratt Schultz (1920-2021, secrétaire du Travail, puis du Trésor et Secrétaire d'Etat sous Ronald Reagan, de 1982 à 1989), qui correspond régulièrement avec Friedman, et Herbert Stein (1916-1999), le successeur de McCracken (1972-1974) :  Tous ces économistes étaient membres de la Société du Mont-Pèlerin et influents au sein du Parti républicain. Mais la liste des membres de la SMP impliqués dans la mise en place de mesures néolibérales du gouvernement Nixon ne s'arrête pas là. Il faut y ajouter Arthur Frank Burns (1904-1987), le premier conseiller et très proche de Nixon, qui présidera la Réserve Fédérale des Etats-Unis (Federal Reserve Board, dite Fed), de 1970 à 1978, et dont l'action, conformément aux principes néolibéraux, a tendu à maintenir un taux de chômage autour de 4 % :

"Au début des années 1970, le système politique et la profession économique s'accordaient sur le fait que 4 % était un taux de chômage normal. Le système politique et une majorité d'économistes reconnaissaient que le gouvernement avait la responsabilité de maintenir le taux de chômage à plus ou moins 4 % grâce à une politique monétaire et budgétaire interventionniste. Burns adhérait à ce consensus."

(Hetzel, 1998 : 22).  

 

Citons enfin l'économiste démocrate Paul Adolph Volcker (1927-2019), qui remplacera Burns à la tête de la Fed, de 1979 à 1987. Très influent, il présidera aussi le Group of Thirty (Groupe des Trente ou G30), think tank financier initié par la Fondation Rockfeller, en 1978 et héritier direct du Bellagio Group (cf. plus haut).  Volcker travaillera, enfin, à mettre fin aux Accords de Bretton-Woods* (Bretton Woods system), organisation financière internationale établie en 1944 pour assurer une meilleure stabilité monétaire entre les pays, en particulier grâce à la création du FMI (Fonds Monétaire International) et de la BIRD (Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement). 

 Signés au Mount Washington Hotel, pendant la conférence dite de Bretton Woods, dans l'Etat du New Hampshire, aux États-Unis, entre le 1er et le 22 juillet 1944

 Influents jusqu'au cœur du gouvernement américain, les néolibéraux de la SMP vont bousculer les principes monétaires institués par les Accords de Bretton Woods. Ainsi, Gottfried Haberler, le 22 novembre 1969, consulté dans une réunion du Département du Trésor, appelle à renoncer à la convertibilité des dollars en or et préconise la flexibilité des taux de change, contre les "menaces inflationnistes ou déflationnistes venant de l'extérieur. Là aussi, c'est défier un tabou : le taux de change fixe institué à Bretton Woods pourrait être modifié. Malgré les premiers déficits importants enregistrés par la balance des paiements américaine sous Eisenhower et sous Kennedy, ce principe n'avait jamais été remis en question. Moins d'un an après l'élection de Nixon, un membre actif de la Société du Mont-Pèlerin, professeur d'économie à l'Université de Harvard expose des idées qui vont à l'encontre du système monétaire international tel qu'établi par les Accords de Bretton Woods." (Perron, 2020).  
 

Discutées depuis plusieurs années par la SMP, notamment pendant les réunions de Vichy, en France, en 1967, ou encore celles d'Aviemore, en Ecosse, en 1968, les idées promues par les néolibéraux "constituaient les bases de la pensée néolibérale de Hayek, puis de Friedman. Lors de la réunion d'Aviemore, Gottfried Haberler avait présenté une communication sur les « International Monetary Problems », qui reflétait ses préoccupations d'alors :

                     Le résultat de cette discussion est que tous ceux qui souhaitent préserver une économie d'entreprise compétitive et libre sans contrôles directs et sans règlementation excessive devraient, de nos jours, favoriser les taux de change flexibles. Pour briser la glace, gagner la confiance et en expérience, on pourrait débuter par une certaine forme de flexibilité limitée qui permettrait une transition graduelle vers un système plus efficace." 

 

Perron, 2020 ; citation d'Haberler dans les Papiers de Friedrich Hayek, Boîte 85 des Archives de La Société du Mont-Pèlerin, Conférence dAviemore, Professeur Gottfried Haberler (Harvard), The role of Government, International Monetary Problems, 1968. 

Mais en 1971,  face à la chute du dollar, Nixon met fin à la convertibilité du dollar en or et aux taux de change fixes. Mais le 15 août, "il déclare un gel de 90 jours sur les salaires et les prix et une surtaxe de 10 % sur les importations"  (op. cité)  et commence une série de mesures politiques qui heurtent nos économistes néolibéraux, dont certains s'éloignent du pouvoir. Haberler quitte Harvard et rejoint l'AEI,  McCracken démissionne du Council of Economic Advisers en novembre, comme Schultz du gouvernement, en mai 1974, au milieu du scandale du Watergate. De son côté, Arthur Burns "est conduit par Nixon à appliquer une politique monétaire expansionniste éloignée de ses propres convictions néolibérales, dans la perspective de favoriser sa réélection à la Maison-Blanche en 1972." (op. cité).  En 1974, le prix Nobel d'économie est décerné à Friedrich Hayek ;  en 1976, c'est au tour de Milton Friedman : ces attributions ont "considérablement renforcé le rôle du Mont-Pèlerin dans la diffusion des ides néolibérales.(op. cité).   Les Accords de la Jamaïque (Jamaica Accords, 1976), qui réforment le FMI, conforteront l'importante victoire du décrochage du dollar par rapport à l 'or, mais c'est avec Ronald Reagan, que triomphent durablement dans le monde les idées ultralibérales, avec un président qui, de 1981 à 1989, "applique très fidèlement les thèses néolibérales au niveau aussi bien national qu'international." (Perron, 2020).  

                   

 

 

                       BIBLIOGRAPHIE 

 

 

CONNEL Carol M, 2013, Reforming the World Monetary System Fritz Machlup and the Bellagio Group, numéro spécial de la revue Financial History, N° 21, London, Pickering & Chatto. 

DENORD François, 2002, "Le prophète, le pèlerin et le missionnaire  | La circulation internationale du néo-libéralisme et ses acteurs", article des Actes de la recherche en sciences sociales (revue cofondée par Pierre Bourdieu en 1975), Volume 145, décembre 2002. "La circulation internationale des idées",  pp. 9-20.

HUTT William Harold, 1934, "Economic Method and the concept of competition", South African Journal of Economics, 2 (1), pp. 2-23.

HETZEL Robert L., 1998,  Arthur Burns and Inflation, article de la revue Economic Quarterly, édité par The Federal Reserve Bank of Richmond, Volume 84/1, hiver 1998, pp. 21–44. 

KIRAT Thierry et MARTY Frédéric, 2020, "6. How Law and Economics Was Marketed in a Hostile World : l’institutionnalisation du champ aux États-Unis de l’immédiat après-guerre aux années Reagan", article des Cahiers d'Économie Politique (Politic Economic Papers), 2020/2, N° 78, pp. 173-202. 

LONGCHAMP Olivier et STEINER Yves, 2009, "Comment les banquiers et industriels suisses ont financé le renouveau libéral" article de la revue L'Économie politique, 2009/4, N°44, "Le libéralisme en crise", pp. 76-92.

MUNIER Bertrand, 2020, "Maurice Allais, libéral ou socialiste ? Libéral et  socialiste ?", article du Bulletin de la SABIX (Société des amis de la bibliothèque et de l'histoire de l'École Polytechnique), 66 |2020, "Maurice Allais (1911-2010, X1931)", pp. 77-85. 

PERRON Régine, 2018, "Histoire du multilatéralisme, II | L'organisation du bloc occidental dans la compétition économique (1958-1963)", Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne (PUPS), collection « Centre Roland Mousnier ».  

PERRON Régine, 2020, "La Société du Mont-Pèlerin entre l’Europe et les États Unis au cours des années 1970", article de la revue Relations internationales, 2020/1,  n° 181, pp. 87 à 101, Presses Universitaires de France (PUF). 

PHILLIPS-FEIN Kim, 2006, "Retour de flamme contre le New Deal : le patronat conservateur et la droite moderne aux États-Unis", article de la revue Le Mouvement Social, 2006/4, N° 217, pp. 73-81. 

PHILLIPS-FEIN Kim, 2009, "Business Conservatives and the Mont Pèlerin Society", article de l'ouvrage collectif "The Road From Mont Pèlerin | The Making of Neoliberal Thought Collective",  dirigé par Philip Mirowski et Dieter Plehwe, Cambridge (Massachusetts, USA), Harvard University Press, pp. 280-301.

SOLCHANY Jean, 2015, "Wilhelm Röpke, l’autre Hayek | Aux origines du néolibéralisme",  Éditions de la Sorbonne,  "Chapitre 15. La découverte de l’autre Amérique", pp. 437-466. 

bottom of page