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  L'Europe des Seigneurs 

      

 

       

          Genèse d'une

 

colonisation économique

             du monde

                           

                   ( II )  

   

   L'Ordolibéralisme :  

              

  Une « troisième voie » ?   

Wilhelm Beestermöller, portraits des ordolibéraux Ludwig Erhard (à gauche) et d'Alfred Müller-Armack  (2022). 

intro

 

                             Introduction 

                 

 

En 1927, l'économiste Walter Kurt Heinrich Eucken (1891-1950), dont le père Rudolf, philosophe, a été récompensé en 1908 par le prix Nobel de littérature, accède à une chaire à l'université de Fribourg (Freiburg im Breisgau : Fribourg-en-Brisgau), où il réunira un groupe d'économistes et de juristes appelé plus tard "l'Ecole de Fribourg" (Freiburger Schule), principalement composé d'abord de Franz Josef Emil Böhm (1895-1977) et Hans Grossmann-Doerth (1894-1944), qui forment le premier cercle d'un néo-libéralisme qui finira par prendre le nom d'ordolibéralisme. L'Université de Fribourg fait alors exception dans le paysage universitaire allemand, car la moitié des enseignants appartenait à l'« Eglise confessante », une fraction de l'Eglise protestante allemande "qui entra en résistance contre le national socialisme(Commun et Fèvre, 2019).  Le "concile de Fribourg", réunissant pasteurs, théologiens et économistes le mois suivant la Nuit de cristal (9-10 novembre 1938), accouchera d'un mémorandum affirmant que "toute condamnation aveugle et absolue d’un autre peuple et de toutes ses spécificités est assurément méprisable, voire criminelle"   (Kirche und Welt. Eine notwendige Besinnung auf die Aufgaben des Christen und der Kirche in unserer Zeit : "L’Église et le monde. Une réflexion nécessaire sur le devoir des chrétiens et de l’Église à notre époque", 1938).  Mais entre la  minorité des ordolibéraux qui s'exile pendant le nazisme et la grande majorité qui demeure en Allemagne, il y a une grande différence, lisible au travers de toutes sortes de tolérances, d'arrangements, voire de collaboration, nous le verrons, qui montrent qu'un certain nombre d'entre eux (et pas des moindres), au-delà de la critique contre les excès du national-socialisme, avaient des affinités particulières avec son idéologie autoritaire et antidémocratique,  partageaient parfois ses idées et ses pratiques racistes et antisémites. 

exil   :   Les économistes Wilhelm Röpke (1899-1966) et Alexander Rüstow (1885-1963), par exemple, se réfugieront d'abord dans la Turquie de Kemal Ataturk, où ils enseigneront à l'Université d'Istanbul. Rüstow y fonde un Institut pour l’étude des sciences sociales (Fèvre, 2015)

 

Ainsi, H. Grossmann-Doerth s'oppose vivement au national-socialisme dès  1933, et en particulier à la tentative d'un autre philosophe allemand célèbre, Martin Heidegger (1889-1976), d'imposer en tant que nouveau recteur de l'université le Führerprinzip ("principe du chef"), une soumission totale au chef suprême prônée par Adolf Hitler dans son Mein Kampf, ou encore à la Gleichschaltung ("mise au pas", formalisée dès 1933), actions qui motiveront sans doute la démission de Heidegger, une année plus tard (Commun et Fèvre, 2019)le 23 avril 1934.  

"Dans un premier temps, certains propos sont empreints d’une réelle ambiguïté. En 1937, Franz Böhm, l’un des trois fondateurs de l’école de Fribourg avec Walter Eucken et Hans Großmann-Doerth, a publié Die Ordnung der Wirtschaft als geschichtliche Aufgabe (L’ordre de l’économie comme mission historique), un ouvrage où se mêlent rejet de l’expérience démocratique et indulgence pour le nouvel ordre nazi." ​ (Solchany,  2016)

Soulignons, en passant, qu'à l'inverse, une amitié profonde liera le grand philosophe Edmund Husserl (1859-1938) à la famille Eucken : il sera le parrain de la fille de Walter, Irene  (Husserl, Briefwechsel ["Correspondance"], tome I à IX, édition K. Schuhmann et E. Schuhmann, Dordrecht/ Boston/London, Kluwer, 1994 volume IX, Lettres de famille). 

 

Les désordres consécutifs à la première guerre mondiale, puis à la grave crise financière mondiale, accompagnée de la montée des totalitarismes (tout particulièrement en Allemagne, la plus durement touchée en Europe depuis la crise de 1929, dans la République de Weimar finissante), conduit un certain nombre d'intellectuels à une volonté de révision du capitalisme et de l'économie dans son ensemble, sans parler d'autres catégories de pensée, comme l'histoire. L'école historique allemande domine alors largement le champ académique (Commun et Fèvre, 2019)Pour Eucken et ses condisciples, la tradition économique allemande, jusque-là dominée par le courant de l'historicisme, fondé sur l'analyse historique et factuelle des phénomènes économiques, avait échoué à résoudre les problèmes économiques de la République de Weimar, en particulier la crise financière de 1929, le détachement de l'étalon-or, pendant la première guerre mondiale, ou encore l'hyperinflation entre 1921 et 1924  (cf. Aulfen, op. cité).  Ils vont donc s'appliquer à s'affranchir de la Methodenstreit  ("querelle des méthodes"), qui opposait l'école historique allemande à l'économie néoclassique rationaliste de l'école autrichienne fondée par Carl Menger (1840-1921) et développée par deux autres économistes, Eugen von Böhm-Bawerk (1851-1914), qui sera ministre autrichien des Finances à trois reprises entre  1895 et 1904, et Friedrich von Wieser (1851-1926), qui enseignera dans les universités de Vienne et de Prague. 

 

Carl Menger  :    "Adam Smith se situe, dans tous les cas de conflits d’intérêts entre les pauvres et les riches, entre les forts et les faibles, sans exception du côté de ces derniers. J’emploie le mot “sans exception” de façon bien réfléchie, car il ne se trouve pas un seul endroit dans les œuvres de Smith où il défend les intérêts des riches et des puissants contre les pauvres et les faibles." 

     

C. Menger,  Die Social-Theorien der classischen Nationalökonomie und die moderne Wirtschaftspolitik  ("Les théories sociales de l'économie nationale classique et de la politique économique moderne"),  article paru à Vienne les 6 et 8 janvier 1891 dans le Neue Freie Presse ("Nouvelle presse libre", 1864-1938), principal quotidien d'Autriche-Hongrie . 

Dans cet article écrit à l'occasion du centenaire d'Adam Smith, Carl Menger affirme que l'économiste écossais, dans ses écrits, était très engagé socialement du côté des faibles. Mais nous  avons amplement montré que, malgré ses nombreuses allusions aux problèmes sociaux, ce n'est nullement le cas. Le fait même, par ailleurs, que Menger fasse un tel reproche situe philosophiquement le personnage,  qui ne porte aucun intérêt aux  conditions sociales des travailleurs, et, à l'instar des libéraux classiques, fait découler l'organisation sociale d'une idéologie économique déterminée, décorrélée de l'ensemble des besoins sociaux. Menger oblitère l'éthique et le cadre sociologique concret "et la société devient un lieu de pure coopération entre individus, sans distinction de classes ou de métiers"  (Le Masne, 2002). Et finalement, Menger, malgré les apparences, rejoint Smith par la défense d'un individualisme économique, où chacun défend son propre intérêt avant tout, rappelons-nous le célèbre passage de la Richesse des Nations : 

"Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage ".   (A. Smith, op. cité, Livre I, chapitre II, p. 17). 

 

Smith avait au moins eu le mérite d'exposer les difficultés sociales des ouvriers (à défaut de les combattre) causées par les mécanismes économiques de la révolution industrielle. Lui, comme l'économiste David Ricardo (1772-1823) avaient au moins reconnu comme Marx la valeur du travail et l'exploitation économique :

 

"Pour Smith et Ricardo, le profit et la rente sont un prélèvement sur le travail ; ces auteurs admettent que certains groupes sociaux vivent du travail d’autres groupes. Avec la nouvelle doctrine, le profit devient la rémunération d’un facteur, le capital, qui n’est plus radicalement différent du travail. Joan Robinson affirme : « La préoccupation inconsciente derrière le système néoclassique était surtout de relever les profits au même niveau de respectabilité morale que les salaires. Le travailleur mérite sa paye. Qu’est-ce que le capitaliste mérite ? L’attitude réaliste des classiques, qui reconnaissaient que l’exploitation est la source de la richesse nationale, a été abandonnée (…). Etant donné que le capital est productif, le capitaliste a un droit à sa part. Etant donné que seul le riche épargne, l’inégalité est justifiée. » Joan Robinson voit dans la théorie néoclassique une théorie qui réhabilite le capital, là où Boukharine considère qu’elle réhabilite le rentier.

 

L’économie n’est plus une théorie du circuit, de la croissance et de ses blocages, comme elle l’était du temps de Quesnay, Smith et Ricardo. Elle devient une discipline qui s’intéresse aux comportements rationnels de l’individu placé dans des situations de rareté."

Le Masne, 2002 ; citation de l'économiste britannique de l'école de Cambridge Joan Robinson (1903-1983), Economic Philosophy, Penguin Books, 1962. 

​​

 

 A la fin des années 1920, la première école de Chicago commence à professer un certain nombre d'idées théorisées aussi par les premiers ordolibéraux allemands de l'autre côté de l'Atlantique. Les professeurs d'économie Jacob Viner (1892-1970), d'origine canadienne, en collaboration, plus tard, avec Frank Hyneman Knight (1885-1972), dynamisent le département d'économie de l'Université de Chicago, tout comme Henry Calvert Simons (1889-1946), élève de Knight (puis professeur assistant lui-même) à l'Université d'Iowa, qu'il suivit à l'Université de Chicago en 1927. 

Ils sont opposés à la concentration du pouvoir économique (antimonopolistique, antitrust), prônent un interventionnisme étatique contre les pratiques anticoncurrencielles, etc.  Mais, "si Knight fut le précurseur de la théorie chicagoéenne des prix, il se distinguait de ce qui allait devenir la Seconde École de Chicago en ce qu’il considérait que le mécanisme des prix ne pouvait être tenu comme la seule clé de lecture des comportements humains. Le comportement des individus, y compris dans la sphère de marché, est inséparable de dimensions éthiques. (Marty et Kirat, 2018).  Par ailleurs, la "conception du libéralisme prônée par Henry Simons reposait sur la conjugaison de la démocratie et du marché et sur le refus de la réduction des objectifs de la concurrence à la seule efficacité économique. Elle n’était pas isolée au sein de la faculté d’économie de Chicago, en ce qu’elle était partagée par Frank Knight et Jacob Viner." (op. cité).   

Simons  :   cf. en particulier A Positive Program for Laissez Faire : Some Proposals for a Liberal Economic Policy. University of Chicago Press. 1934. 

Université d'Iowa  : Où Knight était encore professeur assistant au moment de publier son fameux Risk, Uncertainty and Profit ("Risque, Incertitude et Profit)", Boston et New-York, Houghton Mifflin Company, The Riverside Press Cambridge, 1921. 

troisième voie

 

                L'ordolibéralisme allemand :

                 Une « troisième voie » ?

                  

 

L'économiste allemand Wilhelm Röpke (1899-1962) trouve le terme capitalisme "vague et aussi ressassé" et voudrait le réserver à un système capitaliste ancien, prétendument historiquement daté, ce qui l'autorise à  se revendiquer d'un "radicalisme anticapitaliste". Comme si le "lourd passif" ("souffrances, méchancetés et injustices du monde") de cette ancienne "forme historique", n'était que la "perversion et la déformation de l'économie de marché en raison du monopolisme et de l'ingérence irrationnelle de l’État" ! (W.  Röpke, Civitas humana, sous-titrée Grundfragen der Gesellschafts- und Wirtschaftsreform  ("Questions fondamentales d'une réforme sociale et économique", 1944).  Les nombreux problèmes sociaux de "l'ancien" capitalisme s'évanouiraient-ils après sa mue, et les puissants détenteurs de capitaux, de moyens de production et de richesses avec lui ?  Certainement pas, mais l'économiste pense qu'on peut s'éloigner du spectre de l'orthodoxie libérale et refonder le libéralisme, sorte de  "troisième voie" entre socialisme et capitalisme,  en lui donnant  un "cadre  sociologique anthropologique", de telle sorte qu'il ne soit plus d'ordre entièrement économique et qu'une "petite fraction de la vide sociale", mais composé d'autres parties, telles :  "les secteurs de l’approvisionnement individuel, de l’économie d’État, du planisme, du dévouement et de la simple et non commerciale humanité."  (W.  Röpke, op. cité),   en développant une large couche moyenne de la société qui parviendrait à être "également distante de la prolétarisation et de la richesse corruptive", et faire vivre une "saine démocratie(op. cité).  

 

Mais qu'on ne s'y trompe pas. Il ne s'agit pas ici de défendre à une poignée de puissants de posséder beaucoup. Il ne s'agit pas d'éradiquer la pauvreté.  C'est non seulement une forme de caractère moral et spirituel de l'homme qui importe Röpke (comme les réformateurs catholiques français de la même époque : cf.  La révolution conservatrice), mais aussi le souci de réaliser une sorte de balance sociale :  

"Ce qui caractérise le prolétarisme, c’est son domaine spirituel, c’est l’effet atrophiant de la manière de vivre et de travailler des prolétaires pris dans la nasse des grosses industries ; c’est la dépendance et l’insécurité créées par l’absence de propriété et la courte périodicité des revenus ; c’est le travail militarisé accompli par obligation, de façon anonyme, sous une discipline féroce, et exécuté par les fractions infimes d’un appareil géant, ce qui lui fait perdre son sens et sa dignité ; c’est l’existence loin de la nature et de toute communauté organique, non conforme aux aspirations de l’homme, le privant de son cadre naturel et social indispensable.

W. RöpkeInternational economic disintegration, Edimburgh-Londres-Glasgow, W. Hodge, 1942.

"Que la concurrence fût un danger moral et sociologique à limiter et à surveiller afin de prévenir tout empoisonnement du corps social, voilà une vérité qui reste cachée à ce libéralisme historique et surtout à celui du XIXe. Une économie fondée sur la concurrence et la division du travail semblait, au contraire, jouer le rôle d’une excellente institution d’éducation morale, capable d’inciter les hommes à la paix, à l’honnêteté et à toutes les vertus civiques, en faisant appel à leur égoïsme. Aujourd’hui, nous savons que l’économie fondée sur le libre jeu de la concurrence suppose de fortes réserves morales à prélever en dehors de l’économie du marché, car elle en consomme au lieu de les alimenter

W. Röpke, Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart  : "La crise sociale actuelle", 1942, traduite en français par "La crise de notre temps". 

"« Le marché, la division du travail, la concurrence, le rationalisme économique ont ceci en commun qu’il y a dans leur emploi une limite à partir de laquelle les désavantages croissent plus vite que les avantages.»

 

W. Röpke, op. cité. 

Ce qui conduit Raphaël Fèvre à rappeler que son "réquisitoire relatif à l’abrutissement des corps et des esprits ouvriers ([1937], p. 111, 131) ne dépasse pas le constat exposé par Smith, Sismondi  ou Proudhon et s’accorde sur ce point avec Marx."  (Fèvre, 2015, cf. W. Röpke, Die Lehre von der Wirtschaft  : "La doctrine économique", 1937, traduit en français par "Explication économique du monde moderne", Librairie Médicis, 1940 ).  

 

En 1932, Eucken publie un article intitulé Staatliche Strukturwandlungen und die Krisis des Kapitalismus ("Les changements structurels de l’État et la crise du capitalisme") qui "appelle à remettre fondamentalement en cause la relation entre État et économie. La collaboration entre économistes et juristes à Fribourg pose les jalons de l’ordre économique dans sa dimension juridique. Il est désormais acquis que l’économie de marché doit, non pas rester sous la coupe du politique, mais recevoir un cadre juridique, voire constitutionnel, qui seul sera en mesure d’assurer son bon fonctionnement et sa pérennité."  (Commun et Fèvre, 2019). Eucken et ses condisciples veulent remettre de la rationalité scientifique, de l'ordre, dans la conduite économique de l'Etat. C'est ce que Böhm, Eucken et Großmann-Doerth essaient de faire comprendre par leur manifeste de 1936, intitulé  Unsere Aufgabe  ("Notre mission", "Notre Tâche"), publié dans le cadre universitaire avant de connaître son public par un article du 29 novembre 1936 du  Frankfurter Zeitung ("Journal de Francfort", fondé en 1856 et qui laissera la place, en 1949, au Frankfurter Allgemeine (Zeitung für Deutschland).  Contrairement au  caractère "naturel" attribué au système économique par les philosophes  libéraux, les ordolibéraux pensent qu' « un système économique n’advient pas naturellement, il est le produit d’un processus de décision politique et juridique. »  (F. Böhm, Wettbewerb und Monopolkampf. Eine Untersuchung zur Frage des wirtschaftlichen Kampfrechts und zur Frage der rechtlichen Struktur der geltenden Wirtschaftsordnung : "La concurrence et la lutte pour les monopoles : une enquête sur la question du droit à la concurrence économique et sur la question de la structure juridique de l'ordre économique dominant", Carl Heymanns Verlag, 1933).   Eucken exprimera plus tard la même chose dans ses Grundsätze der Wirtschaftspolitik (Principes de politique économique, 1952).

"Parler de l’ordre (Ordnung), c’était également refuser implicitement le principe du « primat du politique » édicté par le pouvoir national-socialiste en justification de l’économie dirigée. C’était lui substituer un ordre économico-juridique fondé sur les principes d’une économie d’échanges, protégés par une juridiction et même une constitution économique. Droit des faillites, droit des obligations, droit du travail, droit administratif devaient être mis en cohérence afin de recréer un système fondé sur le principe de concurrence libre. Juristes et économistes affichent dans cet appel programmatique (« Notre mission ») l’ambition de retrouver leur rôle d’experts objectifs et impartiaux. Leur coopération pose les bases de l’École de Fribourg, évoquée précédemment, et on retrouve en substance dans ce manifeste scientifique un leitmotiv de l’économie politique ordolibérale : transformer la réalité effective pour la faire coïncider avec l’image que la science lui a assignée." (Commun et Fèvre, 2019).  

"historicisme"   :  "Wilhelm Röpke se livre à une critique en règle des économistes historicistes, de Friedrich List à Werner Sombart en passant par Bruno Hildebrand, Karl Bücher et Gustav Schmoller, coupables d’avoir analysé l’économie comme l’« enchaînement d’un certain nombre d’échelons d’évolution [Stufen] ». Cette représentation de l’histoire comme une « évolution qui progresse en ligne droite » traduirait de la naïveté, un « dernier reste de la foi dans le progrès du XVIIIe siècle ». Surtout, l’École historique ne relèverait pas de la science économique stricto sensu, que seule la théorie peut fonder. Wilhelm Röpke fait du principe marginal le fondement de l’« édifice de la théorie moderne de l’économie classique ». "   (Solchany, 2015)

ordolibérale   :  "C’est l’économiste Hero Moeller qui forge en 1950 [dans la revue ORDO*, NDA] les néologismes « ordolibéralisme » ["ordoliberalismus" en allemand, NDA] et « ordolibéral ». Rassemblés autour du « dogme de la concurrence », sont ordolibéraux au sens de Moeller (1950, p. 224) tous ceux qui participent à l’aventure Ordo, lieu central de promotion des idées ordolibérales dans l’après-guerre. Volens nolens, l’expression de Moeller fera autorité : en atteste la première monographie Wesen und Ziele des Ordoliberalismus (« Nature et buts de l’ordolibéralisme ») par Ernst-Wolfram Dürr (1954). Les intéressés se sont finalement approprié le néologisme dans un avant-propos au douzième volume d’Ordo, signé par Böhm, Lutz et Meyer (1961). En France, l’expression** « ordo-libéralisme » apparaît dans la Petite histoire des grandes doctrines économiques (Villey et Neme 1954, p. 358)."      (Commun et Fèvre, 2019)

*ORDO   :   Le revue ORDO, sous-titrée "Jahrbuch für die Ordnung von Wirtschaft und Gesellschaft ("Revue annuelle de l’ordre économique et social"), sera fondée en 1948 par Walter Eucken et Franz Böhm, avec un comité éditorial composé de Wilhelm Röpke et Alexander Rüstow, Friedrich Lutz (1901-1975) et Friedrich Hayek (1899-1992), avec deux autres économistes comme secrétaires de rédaction : Fritz Walter Meyer (1907-1980) et Hans Otto Lenel, 1917-2016  (Fèvre, 2017a). 

 

Signalons la référence par Eucken, dès le premier volume, dans son article "Das Ordnungspolitische problem" (pp. 56-90), du célèbre article d'Emmanuel Kant, "Qu'est-ce que les Lumières" (1784), pour souligner son adhésion "sans réserves à ce manifeste d’émancipation intellectuelle vis-à-vis de toutes les formes d’autorité, religion, État, philosophie, science et même histoire ou actualité" (Commun, 2016)

**expression   :   Jusque-là, l'idée d'un nouveau type de libéralisme se traduisait plutôt par le terme "néolibéral", "néo-libéral" (cf. Serge Audier,  "Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle", 2012), qui deviendra plus tard, dans les années 1980-1990, un épouvantail désignant, surtout pour les adversaires du néolibéralisme (ou ultralibéralisme),  la dernière et la plus mortifère des formes du capitalisme. 

 

 

D'autre part, les ordolibéralistes pointaient du doigt les monopoles, les cartels, qui s'étaient beaucoup multipliés de 1897 à 1923  (Fèvre, 2017b) et concentraient plusieurs entreprises pour contrôler le marché et supprimer autant que possible la concurrence.  En plus d'Eucken, c'est en particulier Böhm, qui œuvre, entre 1925 et 1932, en tant que consultant au sein du département des cartels du Reichswirtschaftsministerium (Ministère de l'Économie du Reich) et Grossmann-Doerth, qui occupe la chaire de droit à l'université de Fribourg en 1933, spécialiste de grandes entreprises et des cartels, qui vont théoriser une "constitution économique" (Wirtschaftsverfassung) qui présente plusieurs ruptures avec le libéralisme classique :   

"D’abord, elle renverse le principe selon lequel l’économie doit être indépendante des lois et de la politique. Au contraire, cette idée affirme que l’économie est précisément au cœur de la politique et que sa forme dépend avant tout des choix politiques effectués. Ensuite, conséquence logique de cette première rupture, le marché n’est plus considéré comme une donnée de la nature. Celui-ci est désormais vu comme une construction économique, sociale et juridique. Cela justifie donc une intervention politique forte pour bâtir des cadres économiques concurrentiels mais aussi une société de marché dont les institutions et le peuple sont formés et tournés vers la maximisation de la concurrence économique. Enfin, les ordolibéraux considèrent que pour être pleinement efficace, une économie capitaliste libérale nécessite le soutien de la population exprimé à travers la constitution économique. L’intervention du peuple dans le choix du modèle économique permet ainsi de justifier le fait que cette constitution sert à dépouiller les institutions élues au suffrage universel (notamment le Parlement) de tout pouvoir de régulation économique. L’ordolibéralisme  conçoit cette intervention uniquement comme un moment ponctuel dont le but est de faire accepter le capitalisme libéral à la population. (J. Aulfen, op. cité)

En 1944, F. Hayek exprime cette volonté de faire de la concurrence et du droit les puissants architectes de l'économie :

 

"L'argument libéral plaide pour une utilisation optimale des forces de la concurrence comme moyen de coordonner les efforts humains, et non pour le statu quo. Il repose sur la conviction que, lorsqu'une concurrence efficace peut être créée, elle constitue un meilleur moyen d'orienter les efforts individuels que tout autre. Il ne nie pas, mais souligne même, que, pour que la concurrence soit bénéfique, un cadre juridique soigneusement élaboré est nécessaire, et que ni les règles juridiques actuelles ni les anciennes ne sont exemptes de graves défauts. Il ne nie pas non plus que, lorsqu'il est impossible de créer les conditions nécessaires à une concurrence efficace, nous devons recourir à d'autres méthodes pour orienter l'activité économique. Le libéralisme économique s'oppose cependant à ce que la concurrence soit supplantée par des méthodes inférieures de coordination des efforts individuels.."

F. Hayek, The Road to Serfdom ("La Route de la Servitude"), publiée en 1944 au Royaume-Uni, où il s'est fait naturalisé depuis 1938, avec ses enfants, suite à l'annexion de son pays, l'Autriche, par le régime nazi. 

 

On comprend ainsi que les ordolibéralistes,  hostiles au "laissez-faire" de l'orthodoxie libérale, désirent un Etat fort, non pas pour protéger les citoyens des conséquences possiblement néfastes de l'économie de marché, mais plutôt pour protéger le marché des groupes économiques interventionnistes, qui peuvent aussi bien être des ouvriers syndiqués que des entrepreneurs protectionnistes (op. cité). Le rôle de la puissance publique est donc une sorte de valet au service de la souveraine économie, chargée d'assurer l'efficience de la constitution économique des experts, en intervenant au minimum dans les rouages du marché  : "Un État fort et indépendant est la condition première dans tous les cas, mais l’intervention de celui-ci doit être restreinte à son strict et indispensable minimum ; et ne doit pas être en opposition au fonctionnement du mécanisme de marché ou perturber la structure du marché ; il doit, au contraire, les maintenir."  (Rüstow, 1942).

 

Au final, les deux versions du libéralisme présentées ici ont en réalité le même but sacré de faire régner en maître l'économie et de passer  au crible des forces du marché un grand pan des activités humaines.       

"laissez-faire"   :  Dans l'entre-deux guerres, on utilisait parfois le terme d'« École de Manchester », où certains économistes britanniques dits "manchestériens" comme Richard Cobden, ou encore le révérend philosophe Herbert Spencer (1820-1903) promouvaient la doctrine libérale du "laissez faire". 

 

"Fait peu connu en France : jusqu’en 1914, la plupart des professeurs d’économie américains seront formés non dans les universités britanniques, où régnait le « manchestérisme », mais dans les universités allemandes, dominées par une école historique (Friedrich List, Gustav von Schmoller, Werner Sombart, etc.) tout acquise au « mercantilisme ». Sur les vingt-six premiers présidents de l’American Economic Association fondée en 1885, vingt d’entre eux seront ainsi formés en Allemagne."

 (Tony Corn, "Du Colbertisme en Amérique", article de la Revue des Deux Mondes, novembre 2018, Dossier "Donald Trump est-il fou ?" ), pp. 16-22. 

 

L'ordolibéralisme est d'essence profondément libérale, car nous l'avons montré dans le détail, les élites politiques et économiques capitalistes, dès le début de l'histoire du libéralisme [cf. histoire du libéralisme anglais et du libéralisme français] ont manifesté la volonté de sanctuariser l'économie, le pouvoir de l'argent, la liberté des plus riches, et ont  érigé leur idéologie en un système aux principes désirables d'organisation sociale, qui a maltraité, au fur et à mesure, et de plus en plus sévèrement, l'ensemble des sphères vitales de la société : Travail, Education, Santé, Justice, etc. Bien avant le développement de ce qu'on nomme aujourd'hui "néolibéralisme" ou "ultralibéralisme", l'ordolibéralisme dans lequel il puise une partie de ses sources, partage fondamentalement avec l'orthodoxie libérale, nous le verrons, la même morgue aristocratique, la même méfiance (quand ce n'est pas une pure aversion) envers la démocratie, et surtout, le même goût pour le principe d'inégalité sociale

Dès juillet 1929, lors d'une conférence intitulée  "Dictature dans les frontières de la démocratie", A. Rüstow, qui réclame aussi un Etat fort, "proposait de suspendre pour un temps la responsabilité de l’exécutif devant le parlement afin de lui permettre de gouverner main dans la main avec une bureaucratie soucieuse du bien de l’État sans avoir à se soucier d’une majorité au Reichstag.(Solchany, 2016). En décembre 1932, lors du Congrès des économistes germanophones du Verein für Socialpolitik (VfS, "Association de politique sociale", 1873),  l'économiste allemand présente "l’État républicain comme un État total qui étend sans cesse ses prérogatives, mais qui est également un État faible, devenu la proie des groupes d’intérêt. Il recourt à un concept schmittien par excellence pour dénoncer le « pluralisme, en vérité le pluralisme de la pire sorte » dont il serait la traduction.

 

op. cité, citation d'A. Rüstow,  Freie Wirtschaft | Starker Staat ("Marché libre | Etat fort") publication de l'Association de politique sociale n° 187, p. 67, 1932.

 

Contre la République de Weimar, qui a choisi une forme de démocratie souveraine, l'ordolibéral W. Röpke, qui n'appartient cependant pas au premier cercle de l'école de Fribourg, appelle à une "révolte des élites"*, face à la "civilisation de masse moderne*", à la "révolte des masses"*, dont l'émancipation de la tutelle des élites "menace le système social, attise le bellicisme et le nationalisme."  (Solchany, 2015).   On touche là à la dimension aristocratique et conservatrice des classes sociales si prégnante, nous l'avons vu, tout au long de l'histoire du libéralisme, ainsi que sa dimension "totalitaire", dans le sens où le nouveau système économique est pensé comme un méta-système englobant l'ensemble des conduites sociales  : Affirmés comme science par ladite constitution économique, les "systèmes économiques" ("Wirtschaftsordnungen"), selon Eucken, doivent conduire à un code politique ("Ordnungspolitik") règlementant aussi bien les activités commerciales, sociales, monétaires que celles du travail  (J. Aulfen, op. cité)

W. Röpke,  Die sökulare Bedeutung der Weltkrisis  : "La signification séculière de la crise mondiale", article de la revue Weltwirtschaftliches Archiv  : "Archives économiques mondiales" renommée en 2013 Review of World Economics (RWE), 1, 1933.

"Mais plus encore qu’au nom de l’argument classique de la tyrannie de la majorité, Röpke dénonce les dérives démocratiques en insistant sur le fait qu’il est possible, pour une assemblée démocratiquement élue, de renoncer aux principes constitutionnels assurant les conditions de possibilité de la liberté. Fort de l’expérience du Reichstag des années 1930, il ne dénonce pas uniquement le fait que 51% des députés puissent contraindre les 49% restant à la mise en œuvre d’une politique qu’ils n’ont pas choisie* ; il critique surtout la possibilité pour la majorité de supprimer les conditions de la démocratie. Ainsi que l’ont collégialement décidé les parlementaires allemands, la majorité est dotée d’un pouvoir absolu susceptible de renverser les principes mêmes qui rendent possible la démocratie : à savoir, l’économie de marché.

Plus encore que la contrainte inhérente à toute décision adoptée à la majorité, c’est la possibilité de ruiner le système démocratique en abrogeant la liberté sur les marchés qui discrédite structurellement le régime démocratique de type parlementaire. Contre la souveraineté populaire, il est donc nécessaire de mettre en œuvre un régime démocratique libéral, c’est-à-dire un régime démocratique protégeant l’économie de marché, seul mécanisme garant des libertés individuelles"  (Tourneux, 2020 )

 "La réflexion des théoriciens de l’ordolibéralisme se construit donc contre l’interventionnisme d’État, contre le laissez-faire, mais aussi contre l’idée que la souveraineté populaire est susceptible de réaliser le bien commun." (op. cité )

 

 Ici, Röpke soulève d'évidence un problème crucial que les élites, la propagande et les grands médias de tous les pays dits démocratiques ont enterré depuis longtemps, à savoir la part d'équité ou d'inéquité dans le suffrage à majorité absolue, qui porte très mal son nom puisque l'absoluité, ici, représente au moins la moitié des votants plus une voix. On lèse ainsi, à des degrés divers, une moitié de la population, voire beaucoup plus quand on prend en compte la volonté des citoyens qui ne votent pas. Mais qu'en fait l'économiste ? Bien évidemment pas un argument d'injustice, de réparation du modèle démocratique, mais de prétexte à dénoncer la démocratie elle-même (et au-delà d'ignorer la volonté particulière de chacun) et à rétablir un gouvernement des experts. 

 

Dès la deuxième moitié des années 1920, le juriste et professeur de droit allemand Carl Schmitt (1888-1985) critique lui aussi sévèrement la démocratie pluraliste et libérale ainsi que le fonctionnement du parlementarisme. Selon lui, tout au long du XIXe siècle, l'Etat allemand avait tellement étendu le champ de ses prérogatives, tant dans le domaine social qu'économique, qu'il était devenu un "Etat total", "un « État économique » (Wirtschaftsstaat*) jusqu’à contrôler, sous la République de Weimar, environ 50 % du produit national. D'autre part, l'État, incapable d’imposer son autorité propre, serait devenu la proie des groupes organisés défendant leurs intérêts particuliers, notamment économiques. Il s’agissait donc, selon l’expression que Schmitt utilise dans d’autres textes, d’un « État total faible » ou uniquement « quantitatif » dont les traits caractéristiques seraient la polycratie, le pluralisme et le fédéralisme (Zielinski, 2022)D'autre part, "à cause de la nécessité systémique pour les partis politiques de former des coalitions (Koalitionsparteienstaat*), déboucherait sur des gouvernements imprévisibles, irresponsables et incapables de gouverner car basés sur des compromis que chaque parti se fait monnayer aux dépens de l’intérêt général.(op. cité)L'Etat démocratique détruisant l'« l'unité homogène du peuple"**, il convient pour Schmitt de prôner un Etat fort qui, "soutenu par l’armée et la bureaucratie, devait imposer la distinction entre ami et ennemi et devait anéantir, à l’aide de tous les moyens techniques notamment militaires et de propagande qui étaient à sa disposition, les forces qui lui étaient hostiles sans laisser « saper » son pouvoir par le libéralisme et le principe de l’État de droit.(Zielinski, 2022).  On ne s'étonnera guère, alors, qu'après avoir soutenu un régime présidentiel autoritaire dirigé par Paul von Hindenburg (président du Reich entre 1925 et 1934), il se jettera dans les bras du National-Socialisme et rejoindra le parti nazi  le 1er mai 1933 (Yves Charles Zarka, "Carl Schmitt, nazi philosophe ?", article du Journal Le Monde,‎ 5 décembre 2002).

C. Schmitt, Der Hüter der Verfassung ("Le Gardien de la Constitution), 1931.

**  C. Schmitt, Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus ("La situation               intellectuelle et historique du parlementarisme contemporain") 1923.

"1932 fut en effet aussi l’année de naissance du néolibéralisme allemand, date à laquelle parurent une série de textes qui en furent les manifestes, les premières ébauches de ce qu’Alexander Rüstow et Walter Eucken appelaient le « nouveau libéralisme », et qui fut par la suite nommé « l’ordolibéralisme ». […] Or, la première chose qui frappe, à la lecture des écrits de ces néolibéraux allemands du début des années 1930, est le fait qu’ils citent tous Schmitt avec approbation. Ils ne le voient absolument pas, lui, ce penseur réputé antilibéral, comme leur adversaire ; bien au contraire, ils adhèrent pleinement à son diagnostic : même analyse, même critique de Weimar, même tableau apocalyptique d’un Etat-providence à la fois expansionniste et impotent."  (Grégoire Chamayou, introduction à "Carl Schmitt, Hermann Heller, Du libéralisme autoritaire", recueil de textes traduit, présenté et annoté par l'auteur, Collection Zones aux  Editions de La Découverte, 2020 ).

 

Inspiré en partie par Schmitt, l'économiste allemand Alfred Müller-Armack (1901-1978) professera aussi des idées autoritaires et antidémocratiques, à l'instar d'Ernst Forsthoff (1902-1974), élève de Schmitt, qui écrit  Der totale Staat  ("L'Etat total") en 1933, pour qui l'Etat démocratique moderne "en ayant détruit les hiérarchies et autorités traditionnelles légitimes, est donc dépourvu de substance et s’avère incapable de faire la distinction entre ami et ennemi.(Zielinski, 2022). Pour Müller-Armack, "à l’époque de la démocratie de masse et du parlementarisme, l’État d’intervention moderne, au lieu de stabiliser le système global, produirait le désordre, car il serait dépourvu de plan et de sens. Il rejoint donc la critique schmittienne de l’« État total faible », victime des partis politiques et des intérêts particuliers organisés et souhaite qu’un État fort développe une politique économique cohérente.(op. cité). En 1933, Müller-Armack devient membre du NSDAP (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei : "Parti national-socialiste des travailleurs allemands", le restera jusqu'en 1945 et soutiendra les idéologies de l'Allemagne ou de l'Italie fascistes (cf. op. cité).  Il faut sans doute tempérer l'avis du chercheur serbe Aleksandar Matković, quand il affirme qu'il fut "l'un des premiers néolibéraux autoproclamés, mais aussi le nazi le plus enthousiaste de tous." ? (A. Matković, The Man behind Europe : Say Hello to Alfred Müller-Armack, the Nazi-neoliberal article   Wordpress du 11 février 1920 "). A sa décharge, Müller-Armack critiquait les vues racistes des nazis et ne publiera rien dans son domaine d'expertise, l'économie, jusqu'à la fin de la guerre. Si l'économiste se déclare en 1933 "de manière non ambiguë en faveur de la politique économique fasciste" ce "n’est pas la politique raciale qui devient publique au plus tard en 1934, ce n’est pas la haine des Juifs, ce n’est pas la dictature que Müller-Armack soutient. Lui et les autres économistes étaient beaucoup trop occupés à trouver une issue à l’antagonisme entre le libéralisme et le communisme et au débat méthodologique de l’économie politique." (Dietzfelbinger, 2000).  Certes, mais la plupart d'entre eux n'ont pas fui l'Allemagne après 1933, malgré la dictature et les répressions de toute nature (antijuive, avant tout), et, mieux encore, ont contribué "aux discussions de la SS sur l’intégration européenne, indépendamment de leur appartenance au Parti : avec Walter Eucken, Erwin von Beckerath et Adolf Lampe, Alfred Müller-Armack a participé à ces discussions.(A. Matković, op. cité).  En 1936, à l'Université de Fribourg, Franz Böhm parlait de "révolution nationale", en comparant la situation à celle de la République de Weimar : "l’impuissance de la machinerie parlementaire, la division de la nation en partis, groupes d’intérêt, classes et fronts opposaient à toute action résolue des résistances et des frottements presque insurmontables. Et subitement la possibilité fut là d’aller de l’avant sur tous les plans.(F. Böhm, cité par Rüther, 2002).  Dans le même ordre d'idées, soulignons le soutien, plus tard, de Röpke au régime d'apartheid de l'Afrique du Sud, à travers son pamphlet "South Africa: An Attempt at a Positive Appraisal" (1964) :   "Dans sa brochure de 1964 sur l'Apartheid, Röpke défend ouvertement ce que les critiques ont qualifié de « démocratie blanche » pratiquée par l'État sud-africain fort et affirmé après 1948, avec sa répression des droits politiques de sa majorité non blanche. Ce ne sont, bien sûr, pas les termes dans lesquels Röpke présente son argument ; au lieu de cela, il revêt le débat d'un habit formaliste-démocratique lorsqu'il soutient que le gouvernement de l'Apartheid est soutenu par la majorité de sa base électorale (Becher, 2021).  

 

Toutes ces zones franchement grises, d'humanité dégradante, l'ensemble des textes d'obédience libérale présentant l'œuvre de Müller-Armack, de Röpke et de bien d'autres, préfère les occulter et donner presque toujours dans l'hagiographie.  S'agissant du premier, n'a-t-il pas eu le souci que l’ordre économique réserve une place au "devoir de justice sociale" ? N'a-t-il pas défendu la création "d’un droit social, condition au bon fonctionnement de l’économie de marché" ?  (Commun, 2016).  Enfin, ne lui doit-on pas le terme de Soziale Marktwirtschaft ("économie de marché"), trouvé au monastère du Sacré-Cœur de Vreden-Ellewick (Rhénanie-du-Nord-Westphalie), où il  rédigeait pendant l'hiver 1946/1947 son ouvrage Wirtschaftslenkung und Marktwirtschaft : "Gouvernance économique et économie de marché", publié en 1947  :

"les frères religieux le rapportèrent plus tard, leur colocataire quelque peu excentrique courut dans la cage d’escalier et s’exclama : « Maintenant, je sais comment il faut l’appeler. Il faut appeler cela « économie sociale de marché » ! 'Social' avec un grand 'S' ! »"  (Arnd Küppers, Notice biographique d'A. Müller-Armack, Fondation Konrad Adenauer)  

Nous voyons là encore, la parenté morale et philosophique qui rapproche ordolibéralisme et libéralisme (et plus largement les pensées de droite), au travers d' idéologies frappées du sceau de l'étalon économique, qui rendent aveugles ses thuriféraires sur les problématiques sociales, frappés de cécité devant les malheurs des plus pauvres, des colonisés ou des persécutés, en l'occurrence, les Juifs, tout particulièrement, pour l'époque qui nous concerne ici. Exactement comme l'orthodoxe libéral, l'économiste ordolibéral ne pénètre pas dans la zone triviale, concrète de la vie des hommes pour établir les règles de son économie mais manipule des concepts désincarnés, des outils compris comme des rouages de précision, qui doivent par principe mettre en branle le corps social.  Il n'est que d'entendre Röpke parler de la rigidité des salaires, comme variable d'ajustement d'un système où les salaires maintenus au minimum possible est le seul garant "de l'élasticité des coûts, des prix et de la concurrence(Solchany, 2015).

L'orthodoxie libérale ne dit pas autre chose, nous l'avons vu, de Boisguilbert à Smith et au-delà, défendant un revenu de subsistance, le plus bas possible, non pour le bienfait du pauvre (qui rêve seulement de subsister ?), bien sûr, mais pour assurer le bon fonctionnement du système économique qu'ils ont conçu. C'est sensiblement le même sort que réservent les uns et les autres à l'ouvrier, en lui offrant un "minimum de stabilité matérielle et immatérielle dans son existence"* , censé le délivrer "de son expérience prolétarienne"*, et lui permettre de "résister aux aléas de la conjoncture économique, supporter des réductions de salaire, traverser des périodes de chômage partiel ou total.(Solchany, 2015).   En d'autres termes, l'ouvrier peut ne pas avoir accès à la jouissance du nanti, du moment qu'il survive, et pour Röpke,  on peut "très bien imaginer une société libérale qui serait composée pour l’essentiel de paysans modestes et qui ne connaîtrait ni Bourse, ni banques, ni devises également et qui serait la meilleure de toutes."  (Röpke,  Maβ und Mitte,  : "Mesurer et centrer", 1950).

* W. Röpke, Civitas humana, op. cité. 

 

Et c'est tout naturellement qu'une telle idéologie traite les questions du chômage et de l'emploi : "une politique visant explicitement le plein-emploi est contraire aux principes ordolibéraux généraux et ne doit jamais relever d’un but en soi, car elle provoque « des tensions dans le marché des échanges extérieurs et des pénuries de biens de consommation et de production »(Fèvre, 2017b ; citation de W. Eucken, This unsuccessful age : or the pains of economic progress, London-Edinburgh-Glasgow : W. Hodge, 1951).

Avec un langage similaire, Eucken traite du chômage et du plein-emploi en technicien froid, soucieux premièrement du fonctionnement de la machine économique :

 

"Dans le cadre des systèmes planifiés ou administrés, la réalisation du plein-emploi ne pose pas de difficulté particulière, et Eucken reconnaît volontiers, par exemple pour le cas de l’Allemagne nationale-socialiste, que la sécurité d’accès à l’emploi était assurée justement par l’abolition d’un système de prix capable de rendre compte des raretés relatives. L’atteinte du plein-emploi s’accompagne néanmoins d’inefficacités en termes d’allocation des ressources. En effet, le plein-emploi réalisé n’implique pas forcément que l’on réponde au problème fondamental de l’économie : l’approvisionnement des consommateurs en biens et services."  (Commun et Fèvre, 2019). 

 

Chômage, emplois, licenciements, salaires, etc. etc., sont pour les doctrines capitalistes de tout bord des ingrédients, des rouages qui doivent être huilés de façon à ce que la machine économique préconçue fonctionne sans heurt, ou encore des  variables d'ajustement économique, et jamais comme des drames humains à résoudre : 

"Röpke attribue l’origine de la crise à la mauvaise gestion de la monnaie et rejette la thèse de la crise inéluctable du capitalisme, comme celle de la sous-consommation. Quant aux remèdes pour limiter le chômage (réduction du temps de travail, interdiction du cumul, de l’immigration, et encouragement à l’émigration), ils sont vivement critiqués par Röpke, tout comme les propositions de dépenses publiques :

« l’État ne devait en aucun cas se substituer aux investisseurs privés et dériver vers une politique économique dirigiste. Il était cependant la seule institution capable à la fois d’inspirer la confiance des créditeurs à l’étranger et de recréer la confiance nationale. Il fallait, pour ce faire, créer un élan initial qui serait à même de briser le pessimisme et le fatalisme ambiants que nourrissaient les haines anticapitalistes. Le rôle de l’État était plus celui d’un représentant de l’intérêt général, incitatif et psychologique, que celui d’un acteur économique. »"  (Alcouffe, 2017, citation de W. Röpke, Krise und Konjunktur, 1932, remanié par l'auteur en 1936, pendant son exil à Londres, dans Crises and Cycles). 

 

Dans l'ordre des idées conservatrices et aristocratiques, toujours, les premiers théoriciens de l'ordolibéralisme vont développer une vision antimoderniste contre la culture de masses, qui deviendra en particulier un véritable objet de détestation pour W. Röpke, à l'image de la "révolution conservatrice" catholique en France, par exemple, mais aussi de nombreux foyers antimodernistes de par le monde, que l'on songe à  La rebelión de las masas ("La révolte des masses") de José Ortega y Gasset (1883-1955), publiée en 1929,  ou plus tard, de  The Conservative Mind  ("L'esprit conservateur") de Russel Kirk, publié en 1953.  Dès la toute fin de la République de Weimar, Röpke s'élève contre la "civilisation de masses moderne" (W. Röpke,  Die sökulare... op. cité). Comme pour les catholiques conservateurs de France, une partie des conservateurs allemands très majoritairement protestants n'échappent pas à une sévère critique de la modernité,  fondée non sur la rationalité mais sur la morale religieuse. Dans sa Civitas humana (op. cité), Röpke,  voit les "émotions de masse, les amusements de masse, les événements de masse" de l'homme moderne comme autant de "religions sociales", qui forment une sorte d'ersatz de la vraie religion, en réaction au "vide spirituel de son âme" qui s'est produit quand l'homme moderne a voulu se débarrasser de la question de la transcendance de Dieu. Dans La Crise de notre temps (op. cité) l'économiste allemand pointe du doigt un des maux les plus graves de son temps, selon lui, à savoir "la décadence de la famille, qui va de pair avec l'évolution pathologique générale et prouve combien celle-ci modifie les conditions élémentaires d'une existence saine et d'une société bien ordonnée. Ce développement a en effet créé des conditions économiques et sociales où la famille, domaine naturel de la femme, champ d'éducation des enfants et cellule la plus naturelle de la communauté, doit forcément s'atrophier et dégénérer enfin jusqu'à n'être plus qu'une simple cohabitation à laquelle, en quelques semaines, peut mettre fin le divorce."  (W. Röpke, op. cité, Petite Bibliothèque Payot,  1962, pp. 27-28)

Conservateurs de la morale chrétienne et bourgeoise, comme nos penseurs catholiques précités, ils alertent néanmoins sur la standardisation prévisible des existences, l'essor démographique, important moteur de la société des masses (Fèvre, 2015), défendent la petite entreprise contre la grande, dénoncent la défiguration annoncée du paysage : 

"Wilhelm Röpke admire Wilhelm Münker (1874-1970), cofondateur du mouvement des auberges de jeunesse allemandes et grand défenseur de la nature et des paysages, fondateur en 1948 d’une association contre les excès de la publicité (Arbeitsgemeinschaft gegen die Auswüchse der Außenrereklame), dont il salue le combat en « tant que représentant de l’économie de marché, qui se trouve gravement compromise par ces excès»"*Et Röpke de promouvoir une "une contre-propagande, une « éducation et une information intenses, à débuter si possible dès l’école », un « travail d’information civique désintéressé, non soumis aux lois du marché »**. Le consommateur doit être incité à consommer les bons produits de l’artisanat plutôt que les mauvais de l’industrie de masse." 

Solchany, 2015, citations de W. Röpke : * Lettre du 11 novembre 1954 à Wilhelm Münker, NR, dossier AK 54-55 ; ** Die Gesellschaftskrisis der Gegenwart (op. cité) ; cf. aussi Maß und Mitte  (op. cité)

 

 "Qui n’a pas vu ces épouvantables files d’automobiles progressant lentement les unes derrière les autres, dans lesquelles les New-Yorkais se dirigent vers la nature le dimanche, ne sait pas ce qui nous attend, lorsque le paysage de nos routes de campagne, aujourd’hui idyllique, laissera place, après la guerre, à l’utilisation de masse de l’automobile, l’idéal que les constructeurs automobiles semblent avoir en tête." (W. Röpke, Civitas humana, op. cité)

Pourtant, la critique de Röpke de la société de consommation de masse, est totalement contradictoire avec la mise au pinacle du marché roi, de la libre concurrence de la doctrine ordolibérale, avec une place centrale accordée par les ordolibéraux à la figure centrale du consommateur dans toutes les relations économiques, qui est élevé au rang de "consommateur souverain"  :  

"La liberté des consommateurs apparait alors non seulement comme une troisième voie, comme une alternative économique entre l’interventionnisme dirigiste et le laissez-faire, mais surtout comme le seul fondement légitime de toute institution politique. L’engagement volontaire des citoyens et la délibération collective en assemblée ne garantissent pas la vie publique contre la possibilité (inéluctable selon les représentants de l’ordolibéralisme) de supprimer les conditions de possibilité de la liberté. Le marché libre, la libre concurrence, apparaissent au contraire comme le seul fondement possible (à la fois moral et institutionnel) d’un réel régime démocratique."  (Tourneux, 2020 )

Conformément à leurs idées d'une économie scientifique et rationnelle, les ordolibéraux,   dès leur manifeste de 1936, ambitionnent de placer au pouvoir des "hommes de science" qui, "en vertu de leur vocation [Beruf] et de leur positionnement en dehors des intérêts économiques, sont les seuls conseillers objectifs et indépendants en mesure de fournir un véritable aperçu des relations complexes de l’activité économique et donc de fournir à l’opinion publique et à la politique économique de l’État la base nécessaire au jugement éclairé." (Böhm, Eucken et Großmann-Doerth, Unsere Aufgabe, op. cité, p. 15). 

 

"le développement d’entités indépendantes du pouvoir politique et composées “d’experts” dans le domaine de la concurrence comme au niveau des banques centrales. Cela interdit ainsi au gouvernement toute intervention discrétionnaire dans le processus économique. Ce sont ces concepts centraux de l’ordolibéralisme notamment autour de la stabilité et du primat de la politique monétaire qui ont influencé le traité de Maastricht, la construction de l’euro et l’indépendance de la Banque Centrale Européenne."  (J. Aulfen, op. cité)

Les libéraux ne manquent pas de projets politiques conduits par des experts, à l'image, par exemple, du gouvernement des industriels de Claude-Henri de Saint-Simon (1760-1825), sur lequel nous reviendrons dans une autre étude (et auquel Eucker rendra hommage), ou plus tard, de Monnet et de ses amis technocrates de la SDN (voir chapitre précédent). 

"hommage"   :  Zur Würdigung Saint-Simons (Hommage à Saint-Simon), dans Schmollers Jahrbuch für Gesetzgebung, Verwaltung und Volkswirtschaft im Deutschen Reiche (Annuaire de Schmoller sur la législation, l'administration et l'économie dans le Reich allemand), vol. 15, n° 3. Munich, Leipzig, 1921, Duncker & Humblot, p. 115-130. Ce  texte reprend en partie sa conférence privée intitulée "Saint-Simon et Marx", donnée précédemment à l'Université de Berlin 

(Institut Walter Eucken, Bibliographie, III. Zeitschriftenaufsätze (Articles de revue), 

 

 Comme nous l'avons vu à plusieurs reprises, les théoriciens du libéralisme ne manquent pas, ici ou là dans leurs écrits, de faire état des inégalités sociales, de la pauvreté, sans jamais s'en saisir pour tenter d'élaborer un système économique qui permettrait, sinon de les éradiquer, au moins de les combattre réellement. Il en va de même chez les ordolibéraux : 

"La question sociale du début et du milieu du XIXe siècle se traduisait par des conditions de vie misérables, des salaires insuffisants, de longues périodes de travail, la détérioration de la santé, le travail des enfants et une existence incertaine pour de nombreux ouvriers. Il y avait des contrats de travail libres, la liberté de mouvement et la garantie de la propriété privée. Mais alors que la liberté des personnes et l’égalité de statut semblaient sécurisées en termes politiques et juridiques, les ouvriers industriels n’étaient pas, économiquement et socialement, effectivement libres."  (W. Eucken, "Die soziale Frage" : "La Question sociale"), 1948, cité par Commun et Fèvre, 2019). 

 

Mais selon Eucken, Marx a eu beau avoir de la "clairvoyance considérant les forces économiques de son époque [...] le fait que Marx envisage comme solution la propriété commune des moyens de production motive Eucken à le qualifier de « rêveur »" (Commun et Fèvre, 2019, citation de Eucken, op. cité).  S'agissant de la liberté, l'argumentaire d'Eucken peine à convaincre, en affirmant par exemple que la "« privation de liberté », que ce soit par l’allocation des biens de consommation, d’habitation, du lieu et du contenu du travail, est « précisément la source de l’insécurité », car – ajoute-t-il sans étayer l’argument – « la sécurité présuppose la possession d’une liberté de choix et d’action par l’individu », et non pas un état de dépendance totale." (Commun et Fèvre, 2019, citations de W. Eucken, This Unsuccessful Age or the Pains of Economic Progress, Londres,  Édimbourg, Glasgow, W. Hodge, 1951, p. 64).  

 

Hayek, quant à lui, dans The Road to Serfdom (op. cité), affirme que le "socialisme démocratique" est une utopie, ses idées autant que ses applications politiques, en Allemagne, particulièrement, ayant conduit à la mise en place de sociétés autoritaires, tant politiquement qu'économiquement, et ce au détriment de la liberté et de la souveraineté du citoyen et du consommateur. L'ouvrage est lu par Eucken, mais aussi par l'économiste John Maynard Keynes  (1883-1946),  qui trouve la thèse de Hayek, sur le sujet de la planification, assez caricaturale et inopérante, ne laissant aucune place entre planification d'un côté et concurrence, entre libéralisme et socialisme : 

"J’en arrive enfin à ce qui est vraiment ma seule critique sérieuse du livre. Vous admettez ici et là qu’il s’agit de savoir où tracer la ligne. Vous êtes d’accord pour dire que la ligne doit être tracée quelque part, et que l’extrême logique n’est pas possible. Mais vous ne nous donnez aucune indication sur l’endroit où la tracer. D’une certaine manière, c’est se dérober à la question pratique. Il est vrai que vous et moi le dessinerions probablement à des endroits différents. Je suppose que, d’après mes idées, vous sous-estimez grandement la praticité de la voie médiane. Mais dès que vous admettez que l’extrême n’est pas possible, et qu’il faut tirer une ligne, vous êtes, selon votre propre argument, perdu, puisque vous essayez de nous persuader que dès que l’on avance d’un pouce dans la direction prévue, vous êtes nécessairement lancé sur le chemin glissant qui vous mènera en temps voulu au-dessus du précipice.

Je conclurais donc votre thème de manière assez différente. Je dois dire que ce que nous voulons, ce n’est pas l’absence de planification, mais je dirais même que nous en voulons  certainement plus. Mais la planification doit avoir lieu dans une communauté dans laquelle le plus grand nombre possible de personnes, à la fois des dirigeants et des adeptes, partagent entièrement votre propre position morale.

J.M. Keynes, Lettre à Friedrich von Hayek, Claridge Hotel, Atlantic City, N.J. [New-Jersey], 28 juin 1944. 

 

Deux ans plus tard, c'est autour d'Eucken d'écrire à Hayek sur le même sujet, précisant la manière dont les ordolibéraux  conçoivent, eux aussi, leur voie  économique : 

"Vous soulignez la différence entre l'ordre concurrentiel et le laissez-faire. Ne serait-il pas approprié, cependant, de marquer cette différence plus nettement [...]. Il est donc essentiel, dès le début, de faire appel à un véritable ordre basé sur la concurrence. Même si le but de votre livre n'est pas d'examiner en détail les mesures nécessaires pour y parvenir, on pourrait néanmoins décrire les éléments les plus fondamentaux en quelques pages. En effet, la bonne voie est une nouvelle, la troisième voie (dritter Weg)"

W. Eucken, Lettre au professeur F. A Hayek, du 12 mars 1946  (cf. Fevre, 2017a.) 

De la liberté entravée des pays collectivistes à celle, prédatrice, des systèmes libéraux, de la planification extrême au marché sans entrave,  il y a toute une gradation  possible d'autonomie citoyenne, mais surtout, les ordolibéraux et les libéraux n'envisagent pas de donner la liberté aux citoyens de construire collectivement un système économique profitable à tous, ce qui n'a pas été réalisé, certes, par les expériences politiques passées, basées (prétendument, au moins)  sur les théories socialistes ou communistes, mais ce sont ces dernières, et jamais les systèmes libéraux, qui, pour la première fois dans l'histoire des Etats centralisés,  ont ouvert largement le champ de la recherche politique et économique d'une société dont le bien commun est la pierre angulaire, la coopération de chacun à sa transformation et la redistribution équitable des richesses deux autres fondements majeurs. 

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     L'Etat « exclu de l'arène »

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De même que l’arbitre ne prend pas part au jeu, l’Etat se trouve exclu de l’arène. Dans tout bon match de football, il y a une constante : ce sont les règles précises qui dirigent le jeu. Ce que vise ma politique libérale, c’est justement de créer les règles du jeu »​   

 

Ludwig Erhard, Wohlstand für alle, "La prospérité pour tous", Düsseldorf, Edition Econ, 1957. 

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      Ludwig Erhard dans sa maison de Tegernsee (Bavière, Allemagne), années 1960  

 

D'une famille d'homme d'affaires, Ludwig Wilhelm Erhard (1897-1977) est aussi un entrepreneur avisé. Blessé gravement durant la première guerre mondiale, il renonce à poursuivre son apprentissage dans l'entreprise drapière familiale et étudie les sciences économiques, pour lesquelles il obtient à l'Université de Francfort,  en 1925,  un doctorat dirigé par l'économiste et sociologue Franz Oppenheimer ( 1864-1943), à qui Erhard et d'autres (tel Röpke, un autre de ses élèves) ont emprunté :

"Sa postérité tient à une idée simple : il n’existe que deux moyens d’obtenir un bien ou un service, la violence ou le consentement, la modalité politique ou la modalité économique. Par nature les moyens politiques, fondés sur la contrainte de l’Etat, sont violents ; par nature les moyens économiques, portés par le libre échange, sont pacifiques*. Cette dichotomie permet de définir le marché comme le lieu des échanges et de la liberté, indépendamment du type de produit concerné, et par là comme le seul type légitime de rapport à autrui. Conçu ainsi, le marché n’est caractérisé que par la forme de la relation à autrui, et s’étend à l’ensemble des relations libres et consenties, et cela peut absorber le don, la coopération, le mutuellisme ou l’autogestion, en plus des relations entre une offre et une demande. La conception du marché retenue permet, bien au-delà du libéralisme classique, d’englober toutes les propositions d’organisation sociale non soutenue par la coercition étatique, et d’étendre la réflexion à toutes les possibilités de prise en charge d’une forme de solidarité par le marché, plus ou moins utopique, du libéralisme (Milton Friedman et les Vouchers) à l’anarcho-capitalisme (Nozick) en passant par le socialisme libéral, le mutuellisme ou l’autogestion (Proudhon, Oppenheimer, Lavergne)."  (Valentin, 2020).

 cf. "Franz Oppenheimer, Moyens économiques contre moyens politiques", textes choisis et présentés par Vincent Valentin, Paris, Les Belles Lettres, 2013.

En 1928, il devint assistant de recherche à l'Institut de Nuremberg, observatoire économique menant des études de marché, avant d'entrer en 1933 dans son Conseil d'administration.  En 1934, à Nuremberg, il cofonde avec d'autres professeurs d'économie le groupe GfK (Gesellschaft für Konsumforschung, "Société de recherche sur la consommation"), fournissant des études de marché à des tarifs bien lucratifs. En 1936 et 1942, il remplit différentes missions pour la Reichsgruppe Industrie (RGI), organe dépendant du Ministère de l'Economie du Reich  qui défendait les intérêts des industriels allemands, et dont le directeur était son beau-frère. Ce dernier réunit des fonds pour qu'Erhard dirige son propre Institut de recherches, richement doté de 150.000 Reichsmarks annuels alors qu'il ne comptait que lui et son secrétaire : "Un ouvrier, en comparaison, gagnait alors un peu moins de 2 000 Reichsmarks par an. De plus, Erhard n’eut pas à se surmener : à notre connaissance, il ne réalisa que quelques enquêtes et rédigea un mémorandum plus vaste."  (Ulrike Herrmann, "Un profiteur des nazis", article du journal de gauche berlinois Die Tageszeitung  : litt :"le Quotidien", dit TAZ, 23 septembre 2019).  

 

Dès 1939, Erhard devient conseiller économique du Gauleiter ("chef de  district") Josef Bürckel, en Lorraine, tâche pour laquelle  le führer  lui décerna la Croix du Mérite de guerre de 2e classe en janvier 1943. Mais surtout, il devient aussi, l'année suivante, en 1940, expert du Haupttreuhandstelle Ost (HTO : "Bureau fiduciaire principal de l'Est"), chargé en particulier d'administrer les entreprises polonaises confisquées par les Allemands et, légitimer les biens volés aux Juifs en Pologne (Ulrike Herrmann, op. cité).  

 

 "Il faut quand même savoir qu’Ehrard fut, jusqu’à la fin de la guerre, l’adjoint du général SS Otto Olhendorf, nommé en 1943 secrétaire d’État à l’Économie du Reich et, à ce titre, sous les ordres d’Albert Speer, l’un des artisans de la déportation de centaines de milliers de travailleurs forcés dans les usines du Reich. Non content d’être un esclavagiste, Olhendorf était aussi un assassin, et c’est comme tel qu’il sera exécuté en 1951, pour avoir dirigé, en 1941-1942, l’Einsatzgruppe D qui, en Ukraine et dans le Caucase, s’était rendu coupable de dizaine de milliers d’exécutions sommaires."  (Entretien entre l'historien Eric Branca et le journaliste Etienne Campion, dans le magazine hebdomadaire Marianne, 30 janvier 2023).  Le journal de gauche berlinois Die Tageszeitung (litt :"le Quotidien", dit TAZ) avait révélé au grand public le contenu de lettres entre Erhard et le Commissariat du Reich, qui était sous les ordres du chef SS Heinrich Himmler. Erhard avait accepté la commande d'une étude sur la manière dont la Pologne annexée pouvait être développée économiquement, en déportant tous les Polonais  vers l’est. Erhard exigea 6 000 Reichsmarks pour ce travail qu'il mena avec ardeur, réclamant à plusieurs reprises l'exécution du projet (TAZ, "Lettres de mendicité adressées à une autorité SS", article  4 novembre 2019).  Ulrike Herrmann insiste sur les traits racistes du futur chancelier. Pour lui, en effet, le peuple polonais ne possédait "ni la puissance ni la volonté créatrices qui lui permettraient d’atteindre de véritables réalisations culturelles" et l'ouvrier polonais, s'il se montre "volontaire et industrieux, ses performances ne peuvent pas être mesurées selon les standards allemands du Reich." (Erhard, rapport de 1941 cité par U. Herrmann, op. cité).   Mais tout ceci doit être bien fastidieux pour le journal économique La Tribune, qui brosse en quatrième vitesse le portrait de celui qui allait être nommé ministre de l'économie de la République fédérale d'Allemagne (RFA) le 20 septembre 1949, dans le gouvernement du chancelier Konrad Adenauer : 

 

"Ce dernier est un petit négociant en textile de la région de Nuremberg, en Franconie. Diplômé d'économie, il travaille pendant la guerre dans un bureau chargé de dessiner l'économie européenne après la victoire du Reich."  

 

La Tribune, "Les dates qui ont fait l'économie allemande (7/7) : le 21 juin 1948", article du 19 mars 2014. 

Un raccourci éloquent sur la manière d'éduquer idéologiquement les citoyens lecteurs. 

 

L'historien allemand Daniel Koerfer a bien étudié l'activité du futur chancelier fédéral d'Allemagne (1963), dans son livre Kampf ums Kanzleramt – Erhard und Adenauer ("La bataille pour la chancellerie – Erhard et Adenauer"), Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt (DVA), 1987.  L'édition enrichie de 2020 (éditions Benevento) présente en particulier des travaux d'archives éclairant son rôle de conseiller pour l'aryanisation de l’usine de porcelaine Rosenthal à Selb, en Haute-Franconie.

"Après la guerre, il reçut 12.000 deutschemarks par an de la célèbre entreprise de porcelaine Rosenthal AG, qui était l’une des sociétés « aryanisées ». Lorsque l’héritier de la société, Philip Rosenthal, tenta de récupérer l’entreprise de son père après la guerre, Erhard écrivit une lettre très inhabituelle au gouvernement militaire américain le 20 juin 1949 : Il conseilla aux Américains « de ne pas révoquer le conseil d’administration de Rosenthal A.G., qui avait été nommé sous le Troisième Reich. » Erhard voulait sauver précisément ces dirigeants qui avaient « aryanisé » l’entreprise de force à partir de 1934." (Ulrike Herrmann, op. cité).  

Koerfer prétendra malgré tout qu'Erhard était plus "opportuniste" que "sympathisant" nazi. On imagine qu'il était difficile d'enfoncer Erhard, qui était forcément informé de la spoliation des biens juifs en Pologne, et devenir en même temps Commissaire de l’exposition permanente du Centre Ludwig Erhard à Fürth, inaugurée en 2018 ! 

 

"Avant 1947, Ludwig Erhard lui-même n’était pas complètement acquis à une transition rapide vers l’économie de marché et au couplage entre réforme monétaire et libéralisation des prix. Son ralliement à cette perspective est imputable, pour une part du moins, à l’influence de Walter Eucken et Wilhelm Röpke"   (Solchany, 2015, chapitre 9). 

Ludwig Erhard, en effet, entre tardivement dans le cercle des ordolibéraux, dans les années 1947 et 1948, mais il y entre avec fracas, puisque la même année, le 21 avril, il fait un discours à l'assemblée de Francfort en qualité président de la Commission Consultative de la Bizone (zone allemande occupée par les Alliés anglo-américains), dans lequel il reprend les conclusions d'un rapport d'un Conseil scientifique attaché à l'administration allemande, qui préconisait la libération immédiate des prix pour leur permettre de se rapprocher des cours mondiaux. Et qui retrouve-t-on parmi les membres influents du Conseil ? nos néo-libéraux, bien sûr, qui ont lancé leur revue ORDO cette même année 1948 : Eucken, Böhm et Müller-Armack.

"Il faut libérer l'économie des contraintes étatiques [...] ni l’anarchie ni un État de termites ne constituent des formes de vie humaines acceptables. Ce n’est que lorsque la liberté et la responsabilité deviennent une règle contraignante que l’État trouve une justification morale pour parler et agir au nom du peuple."  (L. Erhard, op. cité). 

Les Alliés, qui avaient décidé d'une réforme monétaire dans la Trizone de l'Allemagne occupée (Bizone +  zone française) créent très secrètement le deutschemark (DM) le 20 juin 1948, pour que l'Union soviétique ne devance pas l'Ouest. Dans l'ancienne caserne de Haus Posen ("Maison de Poznań"), à Rothwesten (Hesse), très sécurisée, entourée de barbelés,  le gouverneur militaire américain, le général Lucius Dubignon Clay y avait conduit tout aussi secrètement une dizaine d'experts financiers allemands (Erhard n'en faisait pas partie) tenus de ne sortir de ce "conclave monétaire" qu'après avoir achevé la mise en œuvre de la réforme monétaire, dont le travail courut du 21 avril au 8 juin 1948.  Les  experts allemands étaient encadrés par une équipe alliée, dirigée par le talentueux économiste Edward Adam Tenenbaum, sorti glorieusement de l'Université de Yale, qui n'avait que 26 ans, et avait été le premier à entrer au camp de Buchenwald, en avril 1945.  Tenenbaum cherche, contre l'avis de ses collègues, de "dévaluer très fortement  le Reichsmark, même si les Allemands de l'Ouest vont perdre une grande partie de leur argent" mais finit par s'imposer  (Ulrike Herrmann, dans "Le miracle économique allemand, l’envers du décor", documentaire ARTE de Dietrich Duppel et Thomas Schuhbauer, Allemagne, 2024).  Par contre, c'est bien Erhard qui décide seul,  toujours le  20 juin, sans consulter les Alliés, de libérer les prix de toute une série de biens. "Le lendemain, le gouverneur militaire américain le convoqua et lui passa un terrible savon. Après quoi il donna son accord à l’expérience menée par Erhard, étant lui-même un libéral convaincu en matière d’économie. C’est ainsi que l’économie de marché fut introduite dans la bizone.(Hentschel, 1996) : Et voilà comment Ludwig Erhard occupe le devant de la scène aussi bien pendant la dictature hitlérienne qu'après le retour de la république. D'un jour à l'autre, tout un peuple apprend une nouvelle brutale qui change leur vie et qui a été la décision d'un petit groupe de techniciens de la monnaie, qui passent à la trappe Rentenmark et Reichsmark : "100 Reichsmark donnèrent droit à 6,50 DM. Les autres 93,50 perdirent toute valeur.(Hentschel, 1996).  Comme lot de consolation, les citoyens ouest-allemands reçurent 40 nouveaux marks et une offre de biens de consommation dans les vitrines, "emmagasinés durant le temps de l'inflation galopante"  (Uterwedde, 2011).

 

 On retrouve là une constante du capitalisme, associée à la spéculation, qui, par le principe de la propriété privée, permet aux possédants de biens, ici de nécessité, de les conserver pour leur profit même en période de disette, sauf intervention de l'Etat. 

 

Le 21 juin, est promulguée la loi sur la libéralisation des prix, rédigée par l'économiste d'origine tchèque Leonhard Miksch (1901-1950), qui gravitait autour du cercle des ordolibéraux, en particulier Eucken, qui supervisera sa thèse  à Tübingen, en 1926, où il enseignait depuis l'année précédente. Le 24 juin 1948 étaient libérés les prix industriels, alimentaires, et tous les autres, très progressivement (Michel Foucault, "Naissance de la biopolitique", Cours au Collège de France de 1978-1979,  4e leçon, 31 janvier 1979). 

 

Pour les ordolibéraux,  "les injustices sociales ne pouvaient pas être attribuées au marché : Ludwig Erhard rappelait dans un article datant de décembre 1947 que les injustices sociales frappaient déjà et frapperaient encore ceux qui étaient dans l’incapacité de travailler : femmes et surtout retraités ainsi que ceux qui avaient subi des pertes matérielles pendant la guerre. Mais ces injustices sociales étaient une conséquence de la guerre, et non du capitalisme !

Il fallait en tous les cas remédier à ces injustices par une politique de compensation sociale au bénéfice de ceux qui avaient tout perdu et qui étaient dans l’incapacité de reconstituer par le travail ce patrimoine brisé par la guerre. C’est là la seule mesure sociale pour laquelle Ludwig Erhard s’engage. Nulle part dans ces premiers textes il ne parle de la nécessité d’une justice sociale correctrice des inégalités et des injustices produites par le marché. La justice était celle de la réussite pour le travailleur performant et le consommateur libre de ses choix."   (Commun, 2018 ; article d'Erhard cité : Bestimmungsgründe des deutschen Lebensstandards, "Les causes du niveau de vie allemand", article du Die Neue Zeitung du 1/12/1947)

On ne peut pas remettre en cause le constat fait par l'économiste des conséquences ruineuses de la guerre, ni la nécessité pour tout un peuple de faire des sacrifices pour acquérir sa prospérité, mais on est en droit d'interroger la recette ordolibérale :

 

La compétitivité économique de l'Allemagne "ne peut essentiellement être maintenue qu'au prix de sacrifices dans le niveau de vie. Seule la combinaison la plus rationnelle de tous les facteurs de production, qui ne peut être atteinte que dans une concurrence la plus rude, offre au peuple allemand une possibilité de subsistance et la chance réelle d'une guérison progressive et sociale." (Bestimmungsgründe...  op. cité) 

 

 Au vu de la thérapie de choc proposé, des questions viennent naturellement à l'esprit de ceux qui ont à cœur le  bien-être commun :  N'y a-t-il pas une quatrième voie, celle de la coopération et non de la compétition ? Pourquoi les pauvres doivent-ils toujours payer le prix fort des désastres  sociaux que les forts ont en grande partie causés ? Quels efforts personnels Erhard et l'ensemble des bourgeois allemands produisent dans cette reconstruction ? L'histoire personnelle de Ludwig Erhard, l'origine, la mentalité des penseurs ordolibéraux en général,  nous fournissent en partie la réponse.  

Dès le 28 octobre 1948, des grèves et des manifestations ont lieu à Stuttgart, " environ 50 000 ouvriers réclamant la réintroduction de contrôles des prix, d’augmentations salariales et de co-détermination. Lorsque des émeutes ont éclaté, que la police locale n’a pas pu contrôler, la police militaire américaine est intervenue avec des gaz lacrymogènes et des chars."  

12. November 1948: 75. Jahrestag des Generalstreiks in der amerikanisch-britischen Bizone ("12 novembre 1948 : 75e anniversaire de la grève générale dans la bizone américano-britannique"), publication du   Hessische Landeszentrale für politische Bildung (Etablissement du Land de Hesse pour l'éducation politique).   

Le 12 novembre 1948, "environ neuf millions des près de douze millions d’employés de la Bizone américano-britannique ont participé à un « arrêt de travail » de type grève générale appelé par les syndicats. La grève visait à viser l’écart entre la hausse des prix, notamment pour la nourriture, d’une part, et les salaires légalement gelés d’autre part. Cette disparité était apparue à la suite de la réforme monétaire menée quatre mois plus tôt, qui avait finalement conduit à une dévaluation des économies. L’effet de cette grève, qui fut le plus important en Allemagne depuis la tentative de putsch Kapp-Lüttwitz (1920), s’estompa mais contribua à l’émergence de l’économie sociale de marché en Allemagne." (op. cité).

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Affiche de la  Deutscher Gewerkschaftsbund (DGB) : "Confédération allemande des syndicats", appelant à une grève de 24 heures le  12.11.1948 dans la Bi-Zone

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La plus grande confusion porte sur l’expression d’« économie sociale de marché », dans laquelle des dirigeants ont cru voir une formule de compromis entre les principes du marché et les droits sociaux et les services publics, comme si ces derniers avaient pour but de « contenir » ou d’encastrer le capitalisme dans des règles sociales et éthiques normativement supérieures. Rien de plus contraire à la pensée ordolibérale et au sens de l’expression. Elle ne vise pas à introduire une compensation ou un équilibre entre règles de marché et ordre social-moral relevant de principes hétérogènes, mais à faire que la société soit conforme à ce que réclame un marché de « concurrence libre et non faussée », à savoir l’obéissance aux lois, la confiance dans les contrats, l’honnêteté dans les échanges, la stabilité émotionnelle, « l’éthicité » dans les comportements entre individus. D’où la propension des théoriciens à défendre un ordre social traditionnel fait de petites communautés familiales, villageoises, professionnelles, religieuses ou scolaires qui encadrent moralement l’individu et le préservent de l’anomie de la « civilisation de masse » afin qu’il puisse mieux réaliser ses objectifs personnels sur le marché.

 

Christian Laval (Professeur de sociologie à l’Université Paris Nanterre),  "Services publics en Europe : Une politique ordolibérale cohérente", article  et illustration du média POUR | pour écrire la liberté, 6 septembre 2024. 

miracle

   

                 Le mythe du 

        « Miracle économique » 

                      allemand

 

 Tout cela n'empêche pas "l'homme au cigare" de devenir le tout premier ministre fédéral de l'économie et de l'énergie et mettre en œuvre la fameuse économie sociale de marché dont le matraquage publicitaire vantera les mérites et qui nourriront l'idée que le ministre en était l'auteur, en dépit du fait qu'il était, d'après Ulrike Herrmann "un économiste naïf qui ne connaissait rien(U. Herrmann, dans "Le miracle..." documentaire cité).   

 

Ses théories ordolibérales ne font pas tout, loin s'en faut, nous le verrons, dans ce qu'on appellera plus tard "le miracle économique" (Wirtschaftswunder) allemand, mais, les résultats économiques obtenus conduiront beaucoup à penser que les libéraux nouvelle formule avaient trouvé la bonne recette :  

"État des lieux dix ans plus tard, du moins en République fédérale : les vestiges de la guerre ont presque totalement disparu ; les habitants sont logés, bien nourris et pleins d’espoir ; l’appareil productif est rénové et hautement performant ; le produit national dépasse largement, et ce depuis longtemps, celui d’avant guerre ; les taux de croissance sont plus élevés que dans tous les autres pays ; les exportations augmentent régulièrement ; les caisses publiques sont pleines de devises ; l’aide étrangère n’est plus nécessaire, au contraire c’est l’Allemagne qui peut aider les autres ; et la fierté débordante qui en découle n’est modérée, comme nous l’avons constaté, ni par l’humilité, ni par la sagesse. [...]  En quelques années, l’Allemagne devint la première nation exportatrice du monde occidental."  (Hentschel, 1996).   

Mais la  nature de ce "miracle" est loin d'être aussi simple, si bien qu'après en avoir démonté les ressorts, nous verrons que, de la même manière que nos Trente Glorieuses, son histoire est loin de ressembler au roman libéral à l'eau de roses qui nous est encore conté. 

 

Pour le chercheur allemand Volker Hentschel, on a cru longtemps, par erreur, que la doctrine ordolibérale et son incarnation dans le génial  personnage de Ludwig Erhard étaient les seules causes du "miracle économique" allemand : "Non, le “miracle économique” ouest-allemand n’a été ni provoqué par un mot d’ordre politique, ni réalisé par un seul homme. C’est en fait un processus complexe résultant de la combinaison et de l’interaction de différents facteurs." (op. cité). Et  l'historien de décrire la situation :  Lors de l'instauration du nouveau mark, le 20 juin 1948, l'annulation "d’importants avoirs monétaires s’accompagna nécessairement de lourds sacrifices et de graves injustices. C’est pourquoi le fait qu’elle ait été réalisée sous la responsabilité des puissances occupantes et avant la création de la République fédérale fut d’un grand avantage pour la stabilité politique de cette dernière. Et comme la stabilité politique est une condition du succès économique, cela favorisa également l’évolution future de l’économie.(op. cité).  Après la réforme monétaire, l'Allemagne de l'Ouest connut un semestre où les performances économiques augmentèrent de moitié, ce qui était considérable, mais accompagnée, cela a été dit, d'une flambée des prix et du chômage. Après un pic maximum, au cours de l'année 1949, il recula légèrement, mais "au prix de lourds déficits en matière de commerce extérieur et d’une crise monétaire qui conduisit l’Allemagne au bord de la catastrophe économique. Seule la bonne volonté de l’étranger permit d’éviter cette dernière, et la crise ne put être surmontée que grâce à une aide étrangère, essentiellement anglaise et française.(op. cité).  

"C’est une guerre qui vint au secours de l’économie allemande, et curieusement une guerre qui éclata dans la lointaine Asie. En juin 1950, la Corée du Nord attaqua la Corée du Sud. On supposait que la Chine et/ou l’Union Soviétique se cachaient derrière ce conflit. Les États-Unis reçurent de l’O.N.U. mandat d’envoyer des troupes en Corée. La peur gagna de voir ce conflit local entre les deux Corées se transformer en une guerre opposant les deux Grands et leurs Alliés. A l’Ouest, les États mirent en œuvre de vastes programmes d’armement, tandis que les particuliers constituaient des stocks. L’économie allemande se trouva confrontée à une gigantesque poussée de la demande et connut une croissance comparable à celle qui avait succédé aux réformes ; le chômage enregistra un recul spectaculaire."   (op. cité).  

D'autre part, "l’Allemagne tira profit de ce que les pays qui participaient au plan Marshall avaient créé une sorte d’union monétaire au sein de laquelle chaque État disposait d’une réserve de crédit importante auprès de tous les autres États. L’Allemagne y eut massivement recours. Au bout de quelques mois elle avait dépassé son plafond. L’Union accorda à la République fédérale un crédit supplémentaire. [...] Le boom lié à la guerre de Corée assura la transition vers le “miracle économique” proprement dit. L’Union européenne de paiements a rendu ce boom possible par ses crédits. En acceptant de ne pas exclure l’Allemagne bien qu’elle eût enfreint les principes en vigueur, elle évita que ce boom ne débouche sur une catastrophe économique.(op. cité).  

L'Allemagne n'ayant pas été exclue de l'Union, elle n'a pas eu à rembourser rapidement ses dettes et celles liées aux réparations seront largement annulées* (près de 60 %) par l'Accord sur les dettes extérieures allemandes, dit Accord de Londres du 27 février 1953, non par charité, mais par intérêt bien compris des Grandes puissances créancières de l'Allemagne, qui savait qu'une Allemagne forte doperait l'économie européenne et formerait un rempart entre bloc de l'Est et bloc de l'Ouest. Mais les concessions très importantes aux autorités et entreprises allemandes endettées "vont bien au-delà d'une réduction de dettes" précise l'historien belge Eric Toussaint (E. Toussaint, "L’Accord de Londres du 27 février 1953 sur l’annulation de la dette allemande", article du Comité pour l'abolition des dettes illégitimes [CADTM], 27 février 2023).  En effet, une "comparaison entre le traitement accordé à l’Allemagne occidentale d’après-guerre et celui imposé aux Pays en développement est révélateur de la politique du deux poids deux mesures pratiquée systématiquement par les grandes puissances.(op. cité).  L'Allemagne a été ainsi "autorisée à ne pas consacrer plus de 5 % de ses revenus d’exportation au paiement de la dette", quand "les pays en développement ont dû consacrer en moyenne 15,41 % de leurs revenus d’exportation au paiement de la dette extérieure totale" (op. cité).  De plus, le taux d'intérêt de sa dette, conformément à l'Accord de Londres, a oscillé entre 0 et 5 %, quand le taux moyen des pays en développement se situait plutôt entre 4.8 et 9.1 %, et elle a pu, contrairement à eux, payer cette dette dans sa monnaie nationale. Etc. Etc.  (cf. op. cité)

* Sans compter que l'Allemagne nazie avait cessé de rembourser sa dette extérieure depuis l'accession d'Hitler au pouvoir, en 1933  (op. cité).

Ainsi, le pays a pu préserver, en particulier, ses capacités d'importation de matières premières, empêchant la reprise brutale du chômage mais aussi la discrimination de ses produits. Au contraire, pour diverses raisons ils bénéficièrent au contraire "d'une préférence à l'achat(op. cité), particulièrement "une maîtrise plus précoce et plus efficace de ce phénomène qu’à l’étranger. En sorte que les produits allemands étaient régulièrement meilleur marché et plus concurrentiels que ceux des autres pays européens."  (op. cité).   Il ne s'agit pas ici d'occulter la part des "efforts de modernisation des gammes de produits proposés(op. cité), qui "allaient parfaitement dans le sens de la demande étrangère", mais ceux-ci s'appuyaient sur un savoir-faire vieux d'un demi-siècle, de production et d'exportation de machines, d'automobiles (dont la Coccinelle de Volkswagen est le symbole, comparable à la Vespa en Italie), biens électro-techniques ou chimiques, très développés pendant la période hitlérienne et dont "le potentiel industriel allemand au lendemain de la guerre n'est que relativement peu détruit. En 1949, les destructions et les démontages d'usines ne représentent, selon les diverses évaluations, que de 15% à 25% du potentiel de 1943 qui lui-même s'était accru de 40% depuis 1936 comme résultat de l'économie d'armement et de l'économie de guerre nazies." (Louis Gill, "L’économie allemande : un pseudo-miracle.", article du journal Le Devoir, Montréal, 20 juillet 1983).  On voit par là que les images que montraient les actualités allemandes de terribles destructions de grandes villes allemandes, comme Köhln (Cologne), Hamburg (Hambourg),  Stuttgart ou Frankfurt (Francfort), n'informaient pas sur une réalité globale de l'état de destruction du pays et donnaient "l'impression que l'Allemagne était en ruine(Alexandre Nützenadel, dans "Le miracle..." documentaire cité), alors que les bâtiments industriels, et partant, leurs capacités de production,  avaient été très peu touchés, de même que les mines de la Ruhr, les nazis ayant protégé l'ensemble des structures industrielles de canons anti-aériens, de puissants projecteurs, de chasseurs nocturnes ou encore d'immenses leurres nocturnes (maquettes grandeur nature et factices d'une usine, en bois et en carton surtout), comme celui du site industriel de l'entreprise Krupp (Kruppsche Nachtscheinanlage : "Système de leurres nocturnes Krupp"). Quant aux grands patrons industriels, qui avaient travaillé pour les nazis, ce sont toujours les mêmes après la défaite du nazisme, et ils reconduisent seulement leurs affaires "de plus belles, eux qui étaient encore des combattants de l'arrière hautement décorés, se définissaient désormais comme des entrepreneurs apolitiques et des partisans de la paix" affirme l'historien Sebastian Brünger (Le miracle... documentaire cité).  Cela se passait aussi en France, nous l'avons vu ( et nous le savons bien, le capitalisme, les puissances d'argent se fichent éperdument de la morale. Une étude menée en 2024 a révélé que 8 % seulement des entreprises allemandes ont fait un travail sur leur passé nazi (op. cité), qui leur a rapporté des richesses particulièrement immorales, par la guerre, l'aryanisation ou l'emploi des travailleurs forcés (qui mourraient en masse dans l'Est de l'Europe) :  (cf. Travail, Famille, Profit (2) | Occupation et collaboration | 1940-1945). 

Par ailleurs, comme au temps des Trente Glorieuses, en France, mais aussi dans les autres pays européens, la demande était très forte en appareils ménagers automobiles, puis de télévision, en particulier, et la croissance économique était élevée, aussi bien dans les économies capitalistes que dans les économies planifiées, précise Alexander Nützenadel, professeur d'Histoire sociale et économique à l'Université Humboldt de Berlin,  alors même que les autres pays européens s'appuyaient sur des modèles économiques très différents  de celui de l'Allemagne ("Le miracle..." documentaire cité)voire radicalement pour les pays d'économie planifiée, partiellement ou totalement (ex. le secteur automobile en France, avec les nationalisations de pans entiers de l'industrie, de la banque ou de l'assurance, ou l'économie socialiste d'URSS).  Il faut ici apporter quelques nuances concernant l'intervention de l'Etat allemand dans l'économie et qui contredit une fois de plus le catéchisme ordolibéral. Comme nous le verrons, ce sera un classique du néolibéralisme de réclamer le "laissez-faire" du marché dans les domaines où les grandes entreprises capitalistes y ont intérêt, tout en réclamant l'intervention et le soutien de l'Etat partout où ces derniers peuvent soutirer des mannes financières, augmenter leurs profits par toutes sortes d'exemptions et d'exonérations, ou encore diminuer autant que possible leur contribution au bien public, tout en prétendant contribuer à la prospérité commune :

"Malgré le dynamisme de l’économie allemande, cette reconstruction « miraculeuse » n’aurait pas eu lieu sans l’intervention décisive des pouvoirs publics. Pourtant, le législateur s’était bien gardé de doter la puissance publique de la maîtrise d’ouvrage et la cour constitutionnelle avait très sévèrement encadré la possibilité de préemption ou d’expropriation de la propriété foncière. Dans la répartition des compétences dans le système fédéral allemand, le Bund intervint en priorité dans deux domaines qui s’avéreront décisifs. L’Etat injectait massivement des capitaux dans le secteur privé et en contrepartie exerçait un encadrement des loyers et de la relation contractuelle entre propriétaires et locataires. Autrement dit, l’apport des fonds publics devait établir un seuil suffisant de rentabilité pour attirer les investissements privés vers la construction de logements de rapport tout en plafonnant les loyers et en fixant des critères sociaux d’accès aux logements construits avec le soutien public. Au total, un peu plus de 25% des 14 millions de logements construits sur la période bénéficièrent d’une aide substantiel à la pierre [BEYME 1999]. La définition des logements sociaux ne reposa ainsi pas sur leur régime de propriété. En effet, la quasi-totalité des logements sociaux construits furent la propriété d’entreprises de promotion, de ménages ou d’entreprises sans but lucratif souvent proche des syndicats."  (Rowell, 2006).  

Mais le soutien du logement est loin d'être le secteur soutenu par les pouvoirs publics : 

"Le gouvernement encourage la formation du capital en favorisant l’épargne. Alors que, au lendemain de la réforme monétaire, l’épargne des particuliers est faible, il développe l’épargne publique ; celle-ci représente 40 %, et même plus, de l’épargne totale de 1950 à 1956 ; elle est alimentée principalement par des ressources fiscales. Le gouvernement favorise l’épargne des entreprises par des mesures de politique fiscale ; il encourage la constitution de réserves d’autofinancement et la mise au point de formules d’amortissement avantageuses pour les entreprises. Il favorise la renaissance d’un marché financier et encourage l’épargne des ménages. Le gouvernement prend des mesures particulières en faveur de certains secteurs : construction navale, agriculture, transports, électricité, charbonnages, métallurgie, construction... Il encourage les exportations par des mesures d’aide, identiques, en général, à celles accordées par les gouvernements des autres pays (remboursements de taxes, crédits spéciaux...). Les exportations sont, par ailleurs, facilitées par le moyen de crédits accordés par des organismes spécialisés.(Losser, 1969).

Après la guerre 39-45, les clients européens ne pouvaient pas profiter du marché américain, car ils ne disposaient pas de dollars, contrairement à l'Allemagne, qui, par un mécanisme complexe de flux financiers liés au Plan Marshall, parvient à obtenir des marchandises des Etats-Unis (alors en surcapacité) sans avoir à les payer en dollars, qu'elle ne possédait pas non plus  ("Le miracle..." documentaire cité). De plus les clients de la République fédérale  "pouvaient acquérir des DM au sein de l’Union européenne de paiements. Et c’est la raison pour laquelle ils achetaient en Allemagne. De sorte que l’Union européenne de paiements rendit ainsi un autre fier service à l’Allemagne occidentale. Elle avait dans un premier temps permis à la République fédérale d’acquérir plus de matières premières qu’elle ne l’aurait pu par ses propres moyens, maintenant elle permettait aux autres pays d’acheter plus en Allemagne qu’il n’auraient pu par leurs propres moyens. Un double effet qui ne pouvait que réjouir les Allemands.(Hentschel, 1996).  

 

N'oublions pas, non plus, le cadre de la "guerre froide" : "Le sort réservé à l’Allemagne dans cette guerre froide déboucha certes sur son partage en deux États pour quarante ans, mais fournit aussi le fondement politique du miraculeux redressement économique de l’Allemagne occidentale."  (op. cité).  

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Examinons maintenant la politique sociale du gouvernement, en premier lieu, la pression que ce dernier a exercé par  sur les salaires : "De 1945 à 1961, date de l'achèvement du mur de Berlin, 13 millions de réfugiés d'Allemagne de l'Est et d'expulsés viendront grossir puissamment « l'armée de réserve industrielle » de l'Allemagne de l'Ouest, exerçant une énorme pression à la baisse sur les salaires et contribuant à diminuer la capacité de résistance de la force de travail face à un patronat et à un État déterminés à imposer des conditions de surexploitation.(L. Gill, op. cité).  A cette réserve de travailleurs bon marché s'ajoute celle, encore plus profitable, des travailleurs immigrés (Gastarbeiter : "travailleurs invités") venus du sud de l'Europe et d'Afrique du Nord (plus tard, de Turquie),  dès le début des années 1960, et dont l'Allemagne se débarrassa plus tard, devenus encombrants quand la crise pétrolière changea le visage de l'économie mondiale (op. cité). De 1955 à 1973, nous dit Peter Birke, sociologue de l'Université de Göttingen,  les grèves sauvages et les arrêts du travail se multiplient  (Birke, 2007).  Kurt Steinhaus écrira sur ce sujet spécifique. Elève de l'universitaire militant et influent  de la gauche allemande Wolfgang Abendroth (1906-1985), qui anima l'Université de Marburg par ses analyses marxistes, il publiera un petit ouvrage montrant en particulier que la propagande officielle mettait en avant des chiffres correspondant à des grèves légales (très inférieures à celles de la France ou de la Grande Bretagne), en prenant bien soin d'ignorer les grèves sauvages, qui par ailleurs étaient non couvertes par la loi sur la négociation collective   (cf. K. Steinhaus, Streiks in der Bundesrepublik 1966-1974  "Grèves en République fédérale d'Allemagne 1966-1974", Publication de l'Institut d'études et de recherches marxistes (IMSF), Francfort-sur-le-Main, Allemagne, 1975)

 

"Birke rappelle d’ailleurs à quel point ces grèves sauvages allaient à l’encontre du schème traditionnel de toute une partie de la gauche partisane et syndicale ouest-allemande – non seulement par leur aspect « spontané », mais également par la participation centrale des immigrés et des femmes – ces acteurs et actrices allaient souvent à l’encontre des directives syndicales, syndicats souvent dominés par les hommes qui avaient des postes qualifiés. Or, ces grèves sauvages ont joué un rôle moteur dans les quelques améliorations obtenues par la classe ouvrière ouest-allemande." (Selim Nadi, "Pour une histoire raciale de l’après « miracle économique » allemand", contribution au Séminaire « Acteurs et mouvements sociaux », le 1er avril 2021, à Sciences Po Paris, article  du média QG Décolonial, 27 octobre 2022).  Nadi souligne ensuite les problèmes touchant les inégalités d'augmentation de salaires entre ouvriers qualifiés et non qualifiés, qui ont causé un certain nombre des grèves sauvages de la part des travailleurs immigrés au début des années 1960, qui se multiplieront dans les années 1970  (cf. Niel Seibert, Vergessene Proteste : "Manifestations oubliées".   Selon Birke, ce sont pas moins de 250 000 personnes réparties dans plus de 300 entreprises, principalement dans les industries minière, sidérurgique et métallique, qui ont participé à des conflits de travail illégaux entre 1950 et 1973  (Birke, 2007). 

 

Le parallèle est frappant, ici, entre le prétendu "miracle économique " allemand et les "Trente Glorieuses" françaises.

Près d’un million de Turcs vivent en République fédérale, 1,2 million attendent chez eux de venir. L’affluence du Bosphore aggrave la crise qui couve depuis longtemps dans les centres urbains submergés d’étrangers. Des villes comme Berlin, Munich ou Francfort n’arrivent plus à gérer l’invasion : des ghettos se forment et les sociologues prophétisent déjà la décomposition des villes (Städteverfall), la criminalité et une plus grande misère sociale, comme à Harlem​   

 

Die Türken kommen – rette sich, wer kann ("Les Turcs arrivent – ​​chacun pour soi !"), article du quotidien allemand  Der Spiegel, 30 juillet 1973, n°31, p. 24.

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Couverture du quotidien allemand Der Spiegel : Wilde streiks | Lohnpolitik auf eigene Faust : "Grèves sauvages | Leur choix de la politique salariale", 3 septembre 1973   

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                               Sitting et danse de travailleurs immigrés de Turquie

 

Grève à l'usine Ford de Cologne, à la fin de l'été 1973, où les chaînes de montage furent à l’arrêt pendant une semaine. Elle offre un tableau typique de l'exploitation capitaliste, avec son lot de collaboration entre patrons et petits cadres, se métamorphosant pour l'occasion en gardiens de la sécurité (et donc de la propriété privée) ou encore en briseurs de grèves.

                               "Une bagarre entre des travailleurs migrants en grève et des cadres dans l’administration de l’usine à l’une des portes de l’usine Ford. Cet incident se reproduit plusieurs fois. Les employés du bureau sont très en colère contre les grévistes et deviennent les agents de sécurité volontaires de l’employeur."    

   50 yıl sonra: Federal Almanya ve ünlü “Türk grevi  ("50 ans plus tard : la République fédérale d’Allemagne et la célèbre « grève turque »", article du journal turc Yeni Posta, 14 janvier 2024. 

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Ainsi, ce qui nous est toujours présenté comme un succès endogène d'un nouveau type de capitalisme, l'ordolibéralisme, a reposé de manière très importante sur des circonstances historiques, politiques et sociales, en particulier différents mécanismes de coopération, de solidarités, où à l'inverse, sur des méthodes d'exploitation capitaliste et impérialiste, beaucoup plus que sur les bases théoriques de l'ordolibéralisme lui-même, malgré les démonstrations hypocrites mais toujours vibrantes des élites allemandes contemporaines de leur foi dans l'ordolibéralisme. 

                   

                   

 

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- chapitre  "La constitution de l'ordolibéralisme", pp. 11-33,

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