




"Chain", Fresque murale de l'artiste italien Blu, Berlin, quartier Kreuzberg, 2007. L'artiste militant l'a fait disparaître en 2014 en la
recouvrant de peinture noire, comme une autre œuvre voisine, "Brothers", pour protester contre sa marchandisation, par le projet immobilier d’Artur Süsskind, cofondateur du groupe hôtelier Amano.
Lecture de l'original de 1944
Lecture de la traduction française : "La Route de la Servitude", de 1946, par Georges Blumberg, éditée par la Librairie Médicis et rééditée aux Presses Universitaires de France (PUF), collection Quadrige, 5e édition de 2010.
The Road to serfdom analyse la question primordiale du libéralisme à cette époque, à savoir le conflit entre socialisme et libéralisme, affirmant leur incompatibilité, les systèmes socialistes et communistes étant destructeurs de liberté et menant aux planifications inféodant l'individu à des contraintes pour atteindre un but suprême, s'immisçant au plus profond de la vie privée (Stéveny, 2022), un trait essentiel de tous les systèmes totalitaires analysé plus tard par Hannah Arendt (The Origins of Totalitarianism, New York, Harcourt Brace & Co., 1951) : "« Le cercle de fer » tient si fermement les Hommes que la pluralité y est écrasée et tous fusionnent en un seul Homme gigantesque et monstrueux, un monstre sans limite, sans morale, sans identité" (op. cité).
Au premier chapitre de son ouvrage, Hayek chante les louanges du développement du commerce, depuis la Renaissance, parée de liberté à chaque phrase : "Au cours de toute cette période moderne de l'Histoire européenne, l'évolution sociale a tendu d'une façon générale à libérer l'individu des liens traditionnels ou obligatoires qui entravaient son activité quotidienne. Après un certain progrès dans ce sens, on commença à comprendre que les efforts spontanés et libres des individus pouvaient déterminer un système complexe d'activités économiques. Cette activité économique librement développée, résultat imprévu de la liberté politique, finit par provoquer l'élaboration d'une théorie cohérente de la liberté économique." (Hayek, La Route de la Servitude, op. cité, traduction française de G. Blumberg, Librairie de Médicis, 1946 / Presses Universitaires de France, Collection Quadrige, 1985/ 5e édition de 2010, pp. 18-19). Loin de mettre en balance les développements de l'industrie moderne et le lourd tribut humain à payer pour l'obtenir, Hayek chante allègrement et de manière exclusive les bienfaits de la science et du "progrès" : "Vers le début du XXe siècle, dans le monde occidental, le travailleur avait atteint un degré de confort matériel, de sécurité et d'indépendance personnelle qui aurait à peine paru possible cent ans auparavant." (op. cité, pp. 19-20).
Premièrement, affirmer que les ouvriers, dont beaucoup ont quitté les campagnes pour travailler dans les usines et vivre dans des conditions misérables dans les villes au détour du XXe siècle, ont singulièrement amélioré leur confort matériel est une tromperie :
L'analyse de sa structure sociale de la classe ouvrière "fait apparaître que non seulement elle s'est accrue, mais que son accroissement s'est produit dans le cadre de vastes entreprises occupant généralement de très nombreux salariés et concentrées dans les banlieues des grandes Ailles dont la population déracinée ne trouve pas le milieu naturel où s'épanouir. Une autre conséquence du passage de l'usine traditionnelle à l'usine rationalisée a été l'avènement de l' « ouvrier spécialisé » qui, contrairement à l'illusion généralement répandue, n'est pas un travailleur qualifié, mais un manœuvre ayant fait un très bref apprentissage et dont la tâche, caractérisée par la cadence et la monotonie aboutit à cette dépersonnalisation, à cette « dégénération de l'individu » déjà dénoncées par J.-B. Say. En ce qui concerne la permanence de l'ouvrier dans sa condition, C. produit des chiffres qui montrent que, sans être exclu de la promotion sociale, en raison de sa « viscosité », ses chances d'ascension ne sont guère que la moitié de ce qu'elles seraient si elles étaient totalement indépendantes de la classe d'origine. Abordant enfin l'étude de la transformation du salaire, il montre que si l'éventail s'en est resserré entre les sexes, entre la province et Paris, entre les qualifications, il s'est ouvert suivant la situation de famille, le salaire de base s'étant amenuisé au profit soit du salaire social (allocations familiales), soit du salaire « différé » (soins médicaux, assurances vieillesse). Cependant, les chiffres prouvent que, depuis 1938, alors que le temps de travail passait de 40 à 48 heures, la part de la masse salariale dans le revenu national, avait diminué de 25 % environ, ce qui représente pour l'ensemble de la classe salariée une diminution du pouvoir d'achat et un appauvrissement général qui viennent ajouter des difficultés matérielles à la misère spirituelle évoquée plus haut." (Cailar, 1952).
"À partir des années 1830, l’Europe entre dans une phase d’industrialisation et d’urbanisation intense, l’Allemagne et l’Angleterre devançant les pays du Sud notamment l’Espagne et l’Italie. Partout se pose la question du logement de la main-d’œuvre venue de la campagne occuper les nouveaux emplois proposés dans les villes. Or la majorité des ouvriers vivent dans des taudis et des locaux insalubres. La situation perdure jusqu’au milieu du siècle suivant malgré les efforts des mouvements réformateurs et des gouvernements. Dans l’entre-deux-guerres, les promoteurs des cités-jardins parviennent à offrir des logements confortables à une partie des classes populaires. Cependant jusqu’au milieu du XXe siècle, le coût des loyers et l’offre limitée de logements de qualité peu onéreux privent de logement digne une majorité des ouvriers européens." (Danièle Voldman , "Le logement ouvrier en Europe et les cités-jardins (1830-1930)", Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe, 2022).
L'évaluation comparative du bien-être social sur une échelle de temps est très classique dans l'argumentaire libéral. Il confère à l'acquisition de biens matériels (en l'occurrence très modeste jusqu'au milieu du XXe siècle, cela a été dit), un degré élevé de bonheur personnel, et passe sous silence la masse d'indicateurs négatifs qui ont permis le confort moderne, et qui démontrent clairement que la somme des souffrances dépasse celle des plaisirs pour beaucoup de gens. Il n'est que de voir l'encensement toujours actuel par les libéraux de la période des Trente Glorieuses, qui voit le développement fulgurant des biens de consommation, dont profite une majorité, rendu possible grâce aux conditions pénible d'existence d'une importante minorité d'ouvriers (6,5 millions en 1946), en particulier les travailleurs immigrés (cf. Les Trente Glorieuses : Le bonheur pour tous ?).
L'affirmation de la "sécurité" et de "l'indépendance personnelle" du travailleur est aussi erronée que le reste. De quelle sécurité, de quelle liberté, de quelle indépendance (et d'esprit et de corps) parle-t-on dans les conditions qui ont été évoquées ?
La Route de la Servitude
chapitre II
La grande utopie
L’auteur commence son attaque en règle du socialisme, en continuant d'énoncer des affirmations simplificatrices en guise d'arguments. Primo, au lieu de parler de l'ensemble des premiers théoriciens du socialisme, l'auteur les réduit aux écrivains français "qui posèrent les fondations du socialisme moderne" et qui "étaient convaincus que leurs idées ne pouvaient être mises en pratique que par un gouvernement dictatorial." (Hayek, La Route de la Servitude, op. cité, p. 24). Pour ne parler que de celui qui passe pour le père du socialisme britannique, Robert Owen (1771-1858), loin d'avoir glosé sur le rôle de l'Etat, a d'abord fondé ses idées sur des réalités sociales : chômage, exode rural, temps de travail usant, travail des enfants, etc. S'agissant des premiers penseurs socialistes français, il y a bien sûr beaucoup de choses à dire sur les formes d'autoritarisme que contiennent leurs conceptions sociales, à commencer par Etienne Cabet (1788-1856) et Charles Fourier (1772-1837), mais il serait malhonnête de ne pas examiner avec intérêt la critique socialiste du capitalisme et de la propriété privée, l'idée d'une économie fondée sur la coopération et la solidarité, l'idée d'un travail enrichissant et non aliénant, opposé à l'individualisme et la concurrence féroce et égoïste. Pour cette période embryonnaire du socialisme, Hayek ne cite que Saint-Simon, qui est bien loin de représenter, nous le verrons ailleurs, les idées les plus progressistes de la pensée sociale. Pour la période suivante, où le socialisme "commença à s'allier avec les forces de liberté", Hayek ne cite cette fois pas un seul nom, pas un seul ouvrage, mais se contente de s'appuyer sur des affirmations générales et péremptoires, à commencer par une citation d'Alexis de Tocqueville (1805-1859) :
"La démocratie étend la sphère de l'indépendance individuelle, le socialisme la resserre. La démocratie donne toute sa valeur possible à chaque homme, le socialisme fait de chaque homme un agent, un instrument, un chiffre. La démocratie et le socialisme ne se tiennent que par un mot, l'égalité ; mais remarquez la différence : la démocratie veut l'égalité dans la liberté et le socialisme veut l'égalité dans la gêne et dans la servitude."
Le Citoyen de Tocqueville, Discours prononcé devant l'Assemblée constituante le 12 septembre 1848, "Contre le droit au travail", retranscrit par Le Moniteur Universel n° 257, du mercredi 13 septembre 1848, p. 2418 / Pour une lecture plus aisée, cf. texte en pdf
Comment alors ne pas citer ici l'article de Jean Jaurès intitulé "Socialisme et liberté", paru le 1er décembre 1898 dans la Revue de Paris, dirigée par l’historien Ernest Lavisse (1842-1922) :
"Dire que la liberté politique, la liberté intellectuelle disparaîtront par l’avènement de la propriété sociale, c’est dire que le servage économique de la classe ouvrière est la condition de la liberté : c’est dire que de même que le noble loisir du citoyen antique était procuré par la classe servile, le prolétariat moderne doit se résigner au salariat pour procurer aux sociétés humaines, en quelques éléments privilégiés, la noblesse de la liberté, la dignité de la vie. Jamais nécessité plus ironique, jamais plus cruel paradoxe ne rabattit l’espérance. Nous rêvons de faire entrer la liberté, l’égalité fraternelle dans la vie quotidienne et profonde des sociétés, qui est le travail. Nous voulons qu’aucun homme dans l’usine ou aux champs ne soit l’outil d’un autre homme. Nous voulons qu’aucun travailleur ne soit instrument de profit, qu’aucun ne soit exclu du patriotisme humain accumulé par les générations. Et nous demandons que tout individu humain, ayant un droit de copropriété sur les moyens de travail qui sont les moyens de vivre, soit assuré de retenir pour lui-même tout le produit de son effort, assuré aussi d’exercer sa part de direction et d’action sur la conduite du travail commun. Et quand nous élevons ainsi tous les individus humains à l’état de personnes, quand nous les affranchissons de ce servage économique qui les ravale à la dépendance, à la passivité des choses, quand nous faisons de chaque citoyen un droit égal à tous les autres droits, une volonté vivante égale à toutes les autres volontés, quand nous bâtissons, sur les bases solides et profondes de l’ordre économique, cette cité des esprits dont Leibniz a si magnifiquement parlé, on nous dit : Chimère et aberration !"
Jean Jaurès, "Socialisme et liberté", op. cité,
Mais Hayek n'a pas l'intention de discuter de cette volonté des penseurs socialistes de parvenir à une forme de liberté et d'égalité en débarrassant la société de l'exploitation capitaliste du travail. Il assimile l'échec du régime communiste russe à l'échec du socialisme tout court, et lie ontologiquement ce dernier au fascisme et au national-socialisme comme ses conséquences nécessaires, sans aucune démonstration qui vaille. Beaucoup de dirigeants fascistes et nazis auraient commencé par être socialistes, argue-t-il de manière indigente. Mais Hayek ne peut pas ignorer qu'il écrit à un moment où les idées socialistes ont marqué un grand nombre d'intellectuels libéraux, et lui-même a participé aux travaux de l'ordolibéralisme, cherchant une "troisième voie " entre socialisme et capitalisme. D'autre part, le fascisme et la dictature en général n'a aucunement besoin d'une filiation marxiste pour exister, en témoigne la dictature du général Franco en Espagne, qui avait déjà cinq ans d'âge au moment où Hayek s'exprimait et huit ans de combats des différentes droites espagnoles contre toutes les formes de liberté politique, d'égalité et de fraternité humaines.
La Route de la Servitude
chapitre III
La grande utopie
Dans ce chapitre, Hayek interroge les méthodes par lesquelles le socialisme prétend parvenir à ses "idéaux de justice sociale, d'égalité et de sécurité accrues qui sont les fins dernières du socialisme" (Hayek, La Route de la Servitude, op. cité, p. 30), à savoir l'abolition de la propriété privée des moyens de production et la création d'un système d'économie planifiée "où le chef d'entreprise travaillant pour un profit est remplacé par un organisme planificateur central [...] Il nous faut une direction centrale de l'activité économique si nous voulons rendre la distribution des revenus conforme aux idées courantes sur la justice sociale. C'est pourquoi le « planisme » est demandé par tous ceux qui exigent la substitution de la « production pour la consommation » à la production pour le profit." (op. cité). Hayek ne discute pas de l'importance de la prévoyance en matière d'économie, conduisant à penser "le plan de nos activités communes", de même que, conformément à l'ordolibéralisme, il ne considère pas le "laissez-faire" comme une libération anarchique et sans limite de la concurrence, mais considère qu'il est nécessaire de la doter d' « une armature juridique soigneusement conçue. ». Il n'exclut pas non plus que, dans certains cas, "où il est impossible de rendre la concurrence efficace, il nous faut recourir à d'autres méthodes pour guider l'activité économique.", mais aussi que "certains types d'intervention coercitive dans la vie économique" (op. cité, p. 33) peuvent être utiles pour un usage efficace de la concurrence "L'Etat possède donc un domaine d'activité vaste et incontestable : créer les conditions dans lesquelles la concurrence sera la plus efficace possible ; la remplacer là où elle ne peut être efficace [...] Il n'y a pas de système rationnellement soutenable dans lequel l'Etat ne ferait rien." (op. cité, p. 35). La plupart du temps, cependant, "le libéralisme économique est opposé au remplacement de la concurrence par des méthodes inférieures de coordination des efforts humains. Il considère la concurrence comme supérieure non seulement parce qu'elle est dans la plupart des circonstances la méthode la plus efficace qu'on connaisse, mais plus encore parce qu'elle est la seule méthode qui permette d'ajuster nos activités les unes aux autres sans intervention arbitraire ou coercitive de l'autorité." (op. cité).
Entre protection sociale et protection de la concurrence, son choix est vite fait :
"La préservation de la concurrence n'est pas davantage incompatible avec un vaste système de services sociaux - tant que l'organisation de ces services n'est pas conçue pour rendre la concurrence inopérante." (op. cité, p. 34).
La Route de la Servitude
chapitre IV
Le planisme inéluctable
Nous avons vu, au chapitre de l'ordolibéralisme, à quel point les néo-libéraux avaient à cœur de lutter contre l'accroissement des monopoles. Hayek prétend que le développement des monopoles est dû à l'intervention de l'Etat, qui, comme en Allemagne, "a eu recours non seulement au protectionnisme, mais encore à des appuis directs et enfin à la contrainte pour favoriser la création de monopoles régulateurs des prix et des ventes." (Hayek, La Route de la Servitude, op. cité, p.40). Cette concentration de capital est progressivement agissante, pourtant, depuis la révolution industrielle, nous l'avons évoqué et Joseph Proudhon avait évoqué la question à différentes reprises, notamment dans Système des contradictions économiques, ou Philosophie de la misère (1846, Tome 1 et Tome 2). La thèse rejetée par Hayek n'a cessé pourtant, de confirmer un des aspects de la prédation capitaliste :
"La cause technique attribuée à la croissance du monopole est la supériorité de la grande entreprise sur la petite, supériorité due au meilleur rendement des méthodes modernes de production en série. On prétend que les méthodes modernes ont, dans la majorité des industries, permis l'accroissement de la production de la grande entre prise à des prix unitaires décroissants, en sorte que les grandes entreprises peuvent partout vendre à des prix inférieurs aux petites et les éliminer ; ce processus doit, parait-il, continuer jusqu'à ce qu'il n'y ait plus, dans chaque industrie, qu'une seule ou tout au plus quelques entreprises géantes." (Hayek, La Route de la Servitude, op. cité, p. 39).
"En effet, il est frappant de remarquer que les entreprises qui ont tant prospéré en 2022 – qu’il s’agisse des géants du pétrole (Big Oil), de ceux de l’industrie pharmaceutique (Big Pharma) ou encore des géants de la tech (Big Tech) – partagent toutes un point commun : elles exercent un pouvoir de monopole sur d’autres firmes. Leur différence réside dans la nature de ce qu’elles contrôlent– ce dont elle prive les autres -, ce qui a d’importantes implications : celles qui monopolisent systématiquement des connaissances et des données exercent un pouvoir d’exclusion global qui les rend d’autant plus résilientes." (Cecilia Rikap, "Un capitalisme à l’ancienne ? Les conséquences des monopoles intellectuels", article de Contretemps | Revue de critique communiste, 22 janvier 2024).
L'auteur présente ensuite un argument du planisme consistant à le rendre nécessaire en raison de la complexité croissante de la civilisation industrielle. Dans certains cas, comme les services publics, Hayek le concède, mais pour l'économie en général, l'économiste affirme que "c'est au contraire la complexité même de la division du travail à l'époque moderne qui fait de la concurrence la seule méthode susceptible de réaliser la coordination recherchée." (Hayek, La Route de la Servitude, op. cité, p. 42). Coordonner, "ajuster", "équilibrer", "adapter", "rassembler", "disposer" les différents rouages de l'économie : on voit depuis le début qu'Hayek, en bon libéral, ne s'intéresse qu'aux rouages de la machine économique et son discours, déjà, semble reproduire la même fétichisation de l'objet économique dont nous avons présenté les différents traits depuis le début le l'histoire du libéralisme économique. Il n'est pas question de savoir le fruit que les individus retirent de cette dynamique complexe, mais de montrer de la bonne imbrication des mécanismes. Ainsi en va-t-il du "système des prix en régime de concurrence" qui permet de faire "ce qu'aucun autre système ne promet de faire. Il permet aux chefs d'entreprise, en surveillant le mouvement de quelques prix comme le pilote surveille quelques cadrans, d'ajuster leurs activités à celles de leurs confrères. Mais le point important est que ce système des prix ne remplit une telle fonction qu'à condition que la concurrence règne, c'est-à-dire si chaque producteur est obligé de s'adapter aux variations des prix et ne peut les contrôler. Plus l'ensemble est compliqué, plus nous dépendons de cette division de la connaissance entre individus dont les efforts isolés sont coordonnés par un mécanisme impersonnel de transmission des renseignements ce mécanisme, nous l'appelons le système des prix." (op. cité). Dans une telle analyse économique, les conditions dans lesquelles l'ouvrier travaille n'influent aucunement sur la manière dont l'auteur construit son modèle économique, qui n'évoque ici que l'intérêt du patron capitaliste.
Un point très intéressant est ensuite soulevé par l'auteur, qui met en lumière le principal credo du libéralisme. Il compare les avantages que conférerait une forme de standardisation industrielle à ceux qu'apportent la liberté de choix du consommateur dans une économie concurrentielle :
"On peut par exemple concevoir que l'industrie automobile britannique arriverait à fournir une voiture moins chère et meilleure qu'aux Etats-Unis, si tout le monde en Angleterre pouvait être décidé à se servir du même modèle de voiture ; ou que l'usage généralisé de l'électricité puisse être ramené à un coût inférieur à celui du charbon si l'on pouvait obliger tout le monde à ne se servir que d'électricité. Nous nous en trouverions peut-être beaucoup mieux, et préférerions la nouvelle situation si nous avions le choix. Mais personne n'aura jamais le choix car il s'agit ou bien d'avoir tous la même voiture (ou d'utiliser tous l'électricité), ou bien d'avoir le choix entre ces avantages en payant chacun d'eux un prix beaucoup plus élevé. Je ne sais pas si cela est vrai dans les deux cas que j'ai pris pour exemples. Mais il faut admettre que l'on pourrait, au moyen d'une standardisation obligatoire ou en interdisant la variété au-delà d'un certain degré, obtenir dans certains domaines un accroissement d'abondance plus que suffisant pour compenser la restriction du choix imposée au consommateur. [...] Il est vrai que dans de telles situations nous aurions à sacrifier un gain immédiat possible en échange de notre liberté, mais nous évitons d'autre part de faire dépendre l'avenir d'une connaissance possédée par certains individus. En sacrifiant ainsi des avantages immédiats nous préservons une source importante de progrès futurs. Le prix immédiat que nous avons à payer pour la variété et la liberté du choix peut parfois être élevé, mais à la longue le progrès matériel lui-même dépendra de cette variété, car on ne peut Jamais savoir quelle forme d'un produit ou d'un service peut donner lieu à un progrès. On ne saurait naturellement affirmer que cette préservation de notre liberté au prix du sacrifice immédiat d'un avantage matériel sera récompensée dans tous les cas. Mais l'avantage de la liberté est précisément de laisser le champ libre au progrès futur imprévisible. Cela reste vrai même lorsqu'il nous paraît que la contrainte ne donnerait que des avantages, et même si, dans un cas particulier, elle ne peut faire aucun mal. [...] Il est vrai que les inventions nous ont donné un pouvoir considérable, mais il est absurde de suggérer que nous devons nous en servir pour détruire notre héritage le plus précieux, la liberté. Cela signifie toutefois que si nous voulons conserver la liberté, nous devons la garder plus jalousement que jamais et être prêts à faire des sacrifices pour elle." (op. cité, p. 44).
Nous avons là, l'illustration de la prééminence de la liberté individuelle sur les contraintes dont pourraient se réclamer les défenseurs d'une justice sociale. C'est un élément prépondérant des convictions hayekiennes et libérales en général. On le voit bien, ici, l'individualisme prôné par l'auteur interdit de poser des choix particuliers de société au prisme des inégalités économiques concrètes des individus et du bien commun en général. Hayek sous-entend implicitement qu'ils sont tous à la même enseigne, tant du point de vue décisionnel que de leurs intérêts respectifs : "nous aurions à sacrifier...", "nous avons à payer", "les inventions nous ont donné un pouvoir considérable"... et réduit une communauté sociale très disparate en termes de possibilités d'existence et de pouvoir, en une somme d'individualités égales, pareillement pourvues. Il n'empêche qu'il soulève là des questions devenues cruciales depuis l'attestation scientifique du dérèglement climatique. Elles touchent à la décroissance, à la sobriété énergétique, et commencent à donner de sérieux coups de boutoir (du moins dans le domaine des idées), aux systèmes sociaux fondés sur l'individualisme et la sacralisation de la propriété privée.
La Route de la Servitude
chapitre V
Planisme et démocratie
Dans ce cinquième chapitre, Hayek pénètre au cœur du conflit entre les conceptions sociales fondées sur la liberté individuelle et celles fondées sur le collectivisme :
"Les divers genres de collectivisme, communisme, fascisme, etc., diffèrent entre eux par la nature du but vers lequel ils veulent orienter les efforts de la société. Mais ils diffèrent tous du libéralisme et de l'individualisme en ceci qu'ils veulent organiser l'ensemble de la société et toutes ses ressources en vue de cette fin unique, et qu'ils refusent de reconnaitre les sphères autonomes où les fins individuelles sont toutes-puissantes. En bref, ils sont totalitaires au véritable sens de ce mot nouveau que nous avons adopté pour définir les manifestations inattendues mais inséparables de 'ce qu'en théorie nous appelons collectivisme." (Hayek, La Route de la Servitude, op. cité, p. 47).
On peut d'emblée reprocher à l'auteur de confondre le projet d'une société "collectiviste" avec un "but", "une fin unique" qui lui ouvre le chemin de l'accusation de totalitarisme. On peut aussi lui reprocher de prendre à la légère les grandes lignes de ce projet, au titre que les termes qui le résument ("bien commun", "bien-être général") "n'ont pas une signification suffisamment définie pour déterminer une politique." (op. cité, pp. 47-48). On peut lui rétorquer que c'est un argument un peu léger qui lui permet d'éluder une question importante. Tout d'abord, ce n'est pas en résumant un concept qu'on déploie l'ensemble de ses tenants et aboutissants, sinon les livres de philosophie, mais aussi un grand pan de la littérature n'existeraient pas. Pour autant, il est possible de proposer une définition à partir de laquelle on peut argumenter. Une société de bien commun peut être comprise comme une société dans laquelle tous ses membres bénéficient de conditions matérielles et immatérielles qu'ils estiment profitables à leur bien-être physique, intellectuel et moral. L'auteur n'améliore pas son argumentaire en affirmant ensuite que le "bien-être et le bonheur de millions d'hommes ne sauraient être mesurés d'une façon exclusivement quantitative" qu'il "dépend d'un grand nombre de choses qui peuvent être procurées dans une variété infinie de combinaisons", et qu'il "ne saurait être défini comme une fin unique, mais comme une hiérarchie de fins, une échelle complète de valeurs où chaque besoin de chaque individu reçoit sa place." (op. cité, p. 48). La première remarque est particulièrement culottée, venant de la part d'un homme qui passe son temps à établir des balances quantitatives pour établir son système (volume de biens, prix, etc.). Et la seconde est pareillement polluée par la première, assimilant le bonheur à l'accumulation et la variété infinie de biens. Ces propositions montrent bien le caractère foncièrement matérialiste de Hayek, qui définit le bonheur humain uniquement comme une accumulation de marchandises, sans poser dans l'équation les biens immatériels, puisqu'il envisage juste après ces besoins dans les mains du planiste, sans compter que, jusqu'ici, le sujet n'a jamais été évoqué. Enfin, les théoriciens du socialisme et du communisme n'ont jamais nié la dimension plurielle du bonheur humain. Par ailleurs, la recherche du "bien-être commun" ne peut viser "une fin unique", qui ne correspond pas à grand-chose dans la réalité. Il faut ici faire remarquer qu'Hayek ne cite encore une fois aucun texte, aucun auteur socialistes.
Puis, Hayek en vient à définir "la philosophie de l'individualisme" qu'il défend. Il commence par affirmer "les limites de notre pouvoir d'imagination", qui conduit au fait qu'il n'y ait "d'échelles de valeurs que partielles, inévitablement diverses et souvent incompatibles : De. ce fait l'individualiste conclut qu'il faut laisser l'individu, à l'intérieur de limites déterminées, libre de se conformer à ses propres valeurs plutôt qu'à celles d'autrui, que dans ce domaine les fins de l'individu doivent être toutes-puissantes et échapper à la dictature d'autrui. Reconnaître l'individu comme juge en dernier ressort de ses propres fins, croire que dans la mesure du possible ses propres opinions doivent gouverner ses actes, telle est l'essence de l'individualisme." (op. cité, p. 49).
Quelles sont ces limites et ces mesures qui encadrent la liberté personnelle ? Toutes les valeurs individuelles sont-elles respectables ? On ne le saura pas vraiment. L'auteur embraie sans transition sur l'association des individus en société, mais "limite cette action commune aux cas ou les idées individuelles coïncident ; ce qu'on appelle des « fins sociales » sont simplement des fins identiques d'un grand nombre d'individus, ou des fins à l'obtention desquelles des individus sont disposés à contribuer en échange de l'assistance qu'ils reçoivent pour la satisfaction de leurs propres désirs." (op. cité). Doit-on comprendre que si trop peu de volontés individuelles s'accordent, par exemple, pour soigner un immigré sans papier ou transformer un habitat insalubre, la communauté se désintéressera du danger couru par les personnes concernées ? Le propos beaucoup trop général de l'auteur ne permet pas de poser les bases solides d'une contradiction, d'autant que ce dernier va s'appuyer aussitôt sur un exemple complexe s'il en est : l'Etat. Malheureusement, son chapitre sur l'Etat est beaucoup trop simplificateur pour établir une critique solide sur le sujet. Premièrement, Hayek réduit l'Etat à une "personne" très puissante dont l'action est limitée à la hauteur d'un "accord" des citoyens sur certaines fins, cet "accord volontaire" étant censé "guider l'action gouvernementale tant qu'elle se limite aux domaines où l'accord existe." (op. cité, p. 50). Seulement voilà, cet "accord" est un mot bien réducteur et évoque une sorte de contrat passé entre le citoyen et l'Etat, quand la réalité est bien plus complexe. On est en droit de penser, en effet, que les pouvoirs successifs ont convaincu la population, avec force propagande idéologique, que le système électoral était le gage d'une liberté de choix politique que le citoyen, en réalité est loin de posséder. Hayek ne discute donc pas ici la légitimité de l'Etat, tel qu'il a été institué, mais s'intéresse seulement à l'étendue de son pouvoir. Qui est bien entendu un sujet légitime : "L'Etat a beau ne contrôler directement que l'usage d'une partie des ressources disponibles, l'effet de ses décisions sur le reste de l'économie devient si grand qu'il contrôle indirectement presque tout." (op. cité). Mais là encore, ses préoccupations restent d'ordre économique et n'embrassent pas le problème dans sa globalité. Or, la question de l'Etat déborde largement du domaine du "revenu national" et du fait que les autorités puissent contrôler "presque toute la vie économique de la nation." Ce qui est amusant, c'est que pour la critique du planisme de l'Etat, qu'il remet ensuite sur la table, il n'a aucun problème à évoquer la propagande politique : "Les gens ont pu se mettre d'accord pour adopter un système d'économie dirigée parce qu'on les a persuadés que ce système produira une grande prospérité. Dans les discussions précédant cette décision, on aura défini le but du planisme par un terme vague, comme par exemple « bien-être général », qui ne fait que dissimuler l'absence d'un véritable accord sur le but du plan. [...] C'est comme s'ils avaient décidé de partir en voyage sans se mettre d'accord sur l'endroit où ils vont aller. Le résultat sera qu'ils feront tous un voyage que la plupart d'entre eux. n'ont pas envie de faire." (op. cité).
Il n'empêche, cette nouvelle démonstration sur le planisme permet à Hayek de pointer du doigt une difficulté importante des systèmes collectivistes :
"Même si le peuple a décidé unanimement que le parlement préparera un plan économique complet, cela ne signifie pas que le peuple ni le parlement soient capables de se mettre d'accord sur un plan déterminé. L'inaptitude des assemblées démocratiques à exécuter ce qui parait être un mandat très clair du peuple ne pourra manquer de discréditer les institutions démocratiques. On en vient à considérer les parlements comme d'inutiles parlotes, incapables d'accomplir les tâches en vue desquelles ils ont été élus. Et l'on se convainc de plus en plus que pour faire un planisme efficace, il faut en retirer la direction aux « politiciens », et la confier à des experts, à des fonctionnaires permanents, ou à des organismes autonomes." (op. cité, p. 51). Cette délégation de pouvoirs pose bien entendu des problèmes démocratiques : "Ce qui est mauvais, c'est que l'on recourt bien souvent à la délégation parce que la question dont il s'agit ne peut être résolue par des règles générales, mais seulement par décision discrétionnaire dans les cas particuliers. Dans ces cas-là, la délégation signifie qu'une autorité quelconque reçoit le pouvoir d'user de la loi pour prendre des décisions arbitraires." (op. cité, p. 54). Nous étudierons ailleurs plus en détail cette grande difficulté pour tout système collectiviste, au-delà du planisme, de bâtir une organisation sociale qui permet de concilier recherche du bien commun et respect des libertés individuelles.
Quant au fait que "le planisme mène à la dictature", il suffit de se rappeler que la planification économique n'est pas du tout une spécificité des régimes communistes, mais qu'il a été un des piliers du New Deal de Roosevelt entre 1933 et 1938, et davantage encore dans les politiques menées en Europe après la seconde guerre mondiale.
La Route de la Servitude
chapitre VI
Planisme et la règle de la loi
"Le critère le plus sûr auquel on reconnaît un pays libre et le distingue d'un pays gouverné arbitrairement, est le respect des grands principes représentés par la règle de la loi." (Hayek, La Route de la Servitude, op. cité, p. 58). Comme si le principe même de la loi était un gage de liberté ! La loi n'est pas juste par essence. L'empire napoléonien est celui du règne de la codification : Nous avons montré à quel point ce régime était proche de la dictature et avait édicté des lois injustes dans beaucoup de domaines. Par ailleurs, et cette fois Hayek l'admet sans problème, les "mesures du gouvernement peuvent être parfaitement légales du point de vue juridique sans se conformer pour cela à la règle de la loi. Rien ne garantit que le détenteur de la pleine autorité légale usera de son pouvoir dans le sens de la loi, ni qu'il appliquera la loi sans arbitraire et sans équivoque. On peut peut-être prétendre qu'Hitler a obtenu ses pouvoirs illimités d'une façon strictement constitutionnelle et que le fait est légal du point de vue juridique. Mais qui oserait affirmer cependant que la règle de la loi régnât encore en Allemagne ?"
Dans le cas d'un , l'auteur souligne que les "règles du jeu ainsi fixées, l'individu peut vaquer librement à ses occupations. Il sait que le gouvernement n'emploiera pas son pouvoir à le frustrer délibérément des résultats de ses efforts. [...] Sous le régime de la loi, les règles sont conçues a priori, sous forme de règles fixes ne tenant pas compte des préoccupations et des besoins d'une catégorie quelconque de gens." (op. cité, p. 59). L'exemple du régime napoléonien a montré que ce dernier point est hautement discutable. Nous venons de voir que de la nature des règles en question dépendait grandement de leur équité. Par ailleurs, leur connaissance, leur interprétation, la capacité de s'en saisir pour défendre ses intérêts, les vides juridiques, leur application ou leur non-application, les moyens humains et matériels accordés à cette application, etc. sont autant de facteurs socialement discriminants qui peuvent modifier considérablement leur portée. Enfin, cette architecture est élaborée par les élites et se complexifiera sans cesse, notamment dans le domaine économique, permettant, nous le verrons, de protéger surtout les richesses et la liberté des puissants : nous écrivons ces lignes quelques semaines après la première condamnation d'un président français sous la cinquième république, Nicolas Sarkozy, à de la prison, situation inédite et mal vécue par un certain nombre de citoyens français, qui continuent de penser que nos dirigeants devraient être comme les anciens monarques, au-dessus des lois.
Revenons maintenant à Hayek, qui opère ici un jeu simpliste où il oppose des acteurs réduits à des manifestations caricaturales, ce qui interdit d'évoquer les enjeux profonds des deux régimes principaux d'organisation sociale, libéralisme ou socialisme. Ainsi, dans le cas d'une économie concurrentielle, "le gouvernement se borne à fixer des conditions dans lesquelles les ressources existantes peuvent être exploitées. C'est aux individus de décider à quelle fin ils veulent les employer." (op. cité). Nous avons dénoncé de nombreuses fois cette manière schématique des penseurs libéraux de présenter les rapports sociaux, qui accrédite l'idée que, sous un régime de droits égaux (en théorie) pour tous, chacun a la liberté de conduire son existence où il l'entend. Il ne s'agit pas ici, de défendre une conviction, mais de faire état de la science historique et sociale, en particulier, qui atteste du poids considérable des facteurs sociaux dans la prise de décision humaine. A l'inverse du régime capitaliste, le "planisme économique du genre collectiviste introduit naturellement le système opposé." (op. cité). Hayek continue de traiter du socialisme uniquement du point de vue de la planification, comme si les auteurs socialistes, communistes ou anarchistes n'avaient jamais imaginé de projets sociaux autres que ceux fondés sur une planification centrale dirigée et autoritaire. Il est évident que bon nombre d'utopies sociales dans l'histoire, nous l'avons vu, portent sérieusement atteinte aux libertés individuelles, que beaucoup de projets de sociétés "collectivistes" posent des problèmes quant à la liberté individuelle, mais jusque-là, Hayek n'évoque jamais le fait que les libertés de droit en démocratie ne sont pas autant de libertés de fait mais coexistent avec de très nombreux empêchements, contraintes et asservissements pour une partie non négligeable de la population. Les très rares exemples concrets qu'il propose, d'ailleurs, entre économie de marché et économie planifiée, sont assez parlants. Ainsi, ceux empruntés aux thèses que l'écrivain britannique 'Herbert George Wells (1866-1946) expose dans The Rights of Man or, What Are We Fighting For ? ("Les Droits de l'Homme, ou, Pour quoi nous battons-nous ?", Harmondsworth, Penguin Books, 1940) * :
"La Déclaration affirme que « tout homme peut s'occuper d'un travail honnête, prendre un emploi salarié et choisir, d'une façon générale, entre toutes les carrières qui lui sont ouvertes ». Mais on ne dit pas qui décide de la question de savoir si tel ou tel emploi est « ouvert » à une personne déterminée. L'additif du paragraphe disant « l'individu peut réclamer l'emploi et sa demande sera, devant tous, examinée, acceptée ou rejetée », montre clairement que M. Wells envisage l'existence d'une autorité qui tranche la question de savoir si un individu possède ou non des « titres » à occuper une situation. Ceci signifie évidemment le contraire du libre choix de l'emploi." (Hayek, La Route de la Servitude, op. cité, p. 66).
De l'avantage de parler concrètement des sujets sur lesquels on s'interroge, ce que font malheureusement très rarement les essayistes économiques, et Hayek ne fait pas exception. Tout d'abord, Hayek joue sur les mots, semble-t-il. Quand vous avez fait des études de médecin, on voit mal comment les carrières du bâtiment pourraient vous être ouvertes. C'est une question de bon sens, et non de discrimination. A l'inverse, Hayek voudrait nous faire croire qu'une société libérale offre un libre choix de l'emploi sans traiter des discriminations susceptibles de vous empêcher d'accéder à un emploi, quand bien même vous auriez toutes les capacités requises. Une nouvelle fois, en bon libéral, il ne dissocie pas le droit de la réalité. Ce n'est pas parce que vous avez la liberté de répondre à une offre d'emploi que vous avez les mêmes chances de succès que votre voisin. Si vous êtes Noir, femme, handicapé, vous n'êtes pas du tout placé sur la même grille de départ de la course que d'autres. Il a été montré que la beauté (selon les canons en vigueur), aussi, joue un rôle dans cette sélection, d'après différentes études. D'autre part, on ne voit pas en quoi se distingue une sélection d'embauche effectuée par une "autorité" d'une autre autorité. Dans les cas deux cas, les personnes chargées du recrutement discuteront toujours de savoir si les demandeurs ont bien tel ou tel type de connaissances et de capacités humaines pour remplir efficacement leur fonction. Hayek ne traite que d'une organisation socialiste de type soviétique, autoritaire, centralisée, et ne traite que d'une forme de socialisme dirigé et contrôlé par une poignée de dirigeants autoritaires.
* cf. aussi : The New World Order | Whether it is Attainable, How it Can Be Attained, and What Sort of World a World at Peace Will Have to Be. ("Le Nouvel Ordre Mondial | S'il est réalisable, comment y parvenir, et quel genre de monde devra être un monde en paix", Secker & Warburg, London, 1940).
Hayek n'expose jamais l'ensemble de faits qui déterminent en grande partie le devenir social des individus et cette grande lacune se lit aussi au travers de sa conception de la propriété privée :
"La propriété serait un privilège, en effet, si la propriété foncière était réservée, comme ce fut parfois le cas dans le passé, uniquement aux membres de la noblesse. Il y a privilège si le droit de produire ou de vendre certains articles est réservé, chose courante à notre époque, à une certaine catégorie de gens désignée par l'autorité. Mais appeler privilège la propriété privée que chacun peut acquérir dans des conditions identiques - uniquement parce que seuls un certain nombre de gens y parviennent - c'est vider le mot de son sens."
(op. cité, p. 63-64).
Il est clair ici, qu'Hayek ne tient absolument pas compte, encore une fois, de la part plus ou moins grande d'assujettissement des individus aux conditions sociales dans lesquelles ils sont nés et ont grandi, et c'est cette constante entourloupe libérale, ce déni de plus en plus coupable et inacceptable au fur et à mesure que s'accumulent les connaissances en la matière, qui permet de prétendre sans vergogne que le principe de propriété place tous les individus "dans des conditions identiques". Passant à la trappe les nombreuses entraves, les nombreuses embûches qui jalonnent le parcours de vie des plus défavorisés, les fameux "déterminismes sociaux" dans le jargon de la sociologie, les libéraux veulent faire croire, toujours au mépris des sciences historiques et sociales, que la réussite sociale d'un individu repose avant tout sur son talent, son mérite, ou encore son travail.
L'auteur revient ensuite sur la critique de l'Etat, qu'il voudrait garant des lois et des libertés, dans la mesure, semble-t-il, où les lois protègent d'abord la liberté du capitaliste :
"L'Etat qui contrôle les poids et les mesures, pour empêcher la fraude, exerce une action ; mais l'Etat qui tolère l'emploi de la violence par les piquets de grève, par exemple, est inactif." (op. cité, p. 64). Rappelons ici que les piquets de grève sont une forme de lutte ouvrière qui cherche à empêcher du mieux possible d'accéder ou d'utiliser l'outil de production. C'est un vaste sujet, qui comporte de nombreuses ramifications sociales, et Hayek n'a quasiment jusque-là rien dit du monde ouvrier. Quand il en parle, il donne un exemple typique de la détestation capitaliste, n'oubliant pas de l'associer à la violence, sans jamais avoir parlé de toutes les violences économiques subies par les pauvres. Comme pour d'autres auteurs, c'est beaucoup plus dans les exemples concrets que l'on entrevoit le dessein politique et économique de Hayek, que dans son exposé théorique.
La Route de la Servitude
chapitre VII
Contrôle économique et totalitarisme
On ne saurait qu'être d'accord avec Hayek, qui place la citation suivante de l'écrivain franco-britannique et catholique social Hilaire Belloc (1870-1953) en exergue : "Contrôler la production des richesses, c'est contrôler la vie humaine elle-même." (Joseph Hilaire Pierre René Belloc, The Servile State, London & Edinburgh, T. N. Foulis, 1912, Section 1, Definitions, p. 11)
"Au sens propre du terme, nos actions ne sont pas dirigées par des « mobiles économiques ». Il y a simplement des facteurs économiques qui interviennent dans nos efforts vers d'autres fins. Ce qu'on appelle ordinairement, et improprement, « mobile économique » n'est en réalité que le désir de facilités générales, le désir du pouvoir, afin d'atteindre des buts non spécifiés. Si nous luttons pour avoir de l'argent c'est parce qu'il nous offre les possibilités les plus variées pour jouir des résultats de nos efforts. Dans la société moderne, les restrictions que notre pauvreté relative nous impose sont dues à la limitation de notre revenu. Beaucoup en sont venus à haïr l'argent comme le symbole même de ces restrictions."
Hayek, La Route de la Servitude, op. cité, p. 69.
A partir de ce constat indiscutable, de ce que la poursuite d'enrichissement n'est pas un but totalement indépendant des autres buts de la vie, hormis "dans le cas pathologique de l'avare" (op. cité), un autre penseur aurait pu choisir de déployer sa réflexion dans différentes directions. Se demander, par exemple, s'il est juste que certains aient beaucoup d'argent et d'autres très peu, si le problème crucial de la redistribution des richesses n'est pas la monnaie elle-même et s'il ne faut pas détruire ce principe pour un autre. Le choix de Hayek, quant à lui, nous place au cœur de la polémique entre partisans d'une société individualiste et égoïste et ceux d'une société d'équité et de partage :
"Mais c'est là confondre la cause avec le moyen par lequel une force· se manifeste. Il serait beaucoup plus juste de dire que l'argent est un des plus magnifiques instruments de liberté que l'homme ait jamais inventé. Dans la société actuelle, l'argent offre au pauvre un choix extraordinaire de possibilités, beaucoup plus grand que celui qui était accessible au riche il y a à peine quelques générations. Nous comprendrions mieux la signification des services rendus par l'argent en essayant de nous imaginer ce qui arriverait si l'on acceptait de faire ce que proposent maints socialistes, à savoir remplacer le « mobile pécuniaire » par des « stimulants non économiques ». Si l'on se met à rétribuer le travail non pas par l'argent, mais sous forme de distinctions honorifiques ou de privilèges, d'attribution d'un pouvoir sur d'autres ou par de meilleures conditions de logement ou de nourriture, par des possibilités de voyage ou d'instruction, tout cela signifie une nouvelle restriction de la liberté. Quiconque détermine la rétribution interdit par là même le choix que l'argent autorise : il en fixe la nature en même temps que l'importance." (op. cité).
Avec l'évocation du pauvre, Hayek tend un bâton pour se faire battre. Il prétend en substance que le pauvre d'aujourd'hui est plus heureux qu'hier grâce à l'économie concurrentielle de marché. Il bénéficierait par ce nouveau régime d'une multiplication de "possibilités". Elles lui font de belles jambes, toutes ces possibilités qui ne lui sont pas accessibles, justement faute d'argent. Au passage, notons que chaque remarque sur la population la plus vulnérable permet de cerner progressivement la mentalité de l'auteur. Cette dernière nous suggère qu'à l'instar de ses prédécesseurs libéraux, la condition de pauvreté ne le choque pas, que ce n'est pas du tout une préoccupation pour lui. Hayek parle ensuite de la socialisation des richesses produites dans les projets collectivistes en termes de "rétribution", de "stimulants économiques", et ne donne que des exemples de privilèges, comme ceux accordés aux caciques de la nomenklatura soviétique. Bon nombre d'utopies sociales, de projets ou de réalisations de sociétés collectivistes, pourtant, reposent sur une idée d'égalité économique, d'un partage équitable des richesses entre les individus, pas d'attribuer avant tout des distinctions ou des privilèges particuliers, contre lesquels beaucoup de socialistes ou de communistes se sont dressés. Il n'en reste pas moins qu'Hayek a raison de pointer du doigt la restriction de libertés dans les modèles de sociétés partageuses, collectivistes ou anarchiques. Des plus autoritaires, dont nous avons eu maints exemples dans les utopies sociales, aux plus libertaires, ils doivent résoudre des questions difficiles et particulières de libre-arbitre qui ne se posent pas dans les systèmes libéraux. Mais le premier grand écueil de Hayek, c'est de ne pas faire entrer dans l'équation posée les problèmes tout aussi nombreux de liberté qui se posent dans les théories ou les pratiques libérales. Car la liberté d'agir, à l'instar de la loi, n'est absolument pas le gage en elle-même de la faisabilité de l'action. C'est ce que masque le raisonnement de Hayek : "Aussi longtemps que nous disposons librement de notre revenu et de tous nos biens, une perte économique ne nous frustrera que de ce que nous considérons comme peu important pour la satisfaction de nos désirs." (op. cité, pp. 69-70). Remplaçons le sujet indéfini par "les pauvres", et la tromperie (voire le mépris) de l'auteur apparaît manifeste. Dire qu'un pauvre dispose "librement " de ses maigres revenus n'est vrai qu'en principe. C'est comme affirmer qu'un prisonnier est libre de s'évader en pensée toute la journée. L'affirmation est vraie en théorie, elle est totalement fausse en réalité, qui voit le pauvre ou le prisonnier subir de telles contraintes que sa liberté en est très affectée. Le mendiant est libre de disposer de ses haillons, de ses chaussures et de quelques pièces de monnaie et leur perte en fera un homme nu et désemparé au milieu de l'espace public. Une mère pauvre, seule et élevant un enfant (que représente en majorité les familles monoparentales) ne dispose pas librement de son revenu. Elle tente d'abord de payer son loyer, son chauffage, les soins de son enfant et se privera de repas si nécessaire. Une perte économique l'enfoncera davantage dans la misère. C'est sur une pensée sophistique, donc, que l'auteur va bâtir un raisonnement forcément trompeur, lui aussi : "Lorsque nous disons que la valeur d'une chose que nous venons de perdre est supérieure à sa valeur économique ou qu'elle ne peut même pas être évaluée en termes économiques, cela signifie que nous devons supporter la perte telle qu'elle se produit. [...] En matière économique nous sommes libres de décider ce qui nous sert plus ou moins. [...] Dans la société actuelle nous avons à résoudre nous-mêmes les problèmes économiques de notre vie. Être contrôlé dans nos efforts économiques signifie être toujours contrôlé. " (op. cité, p. 70). etc. etc.
Dans un pays libre, le pauvre a, comme le riche, parfaitement le droit de circuler où il l'entend, mais s'il n'a pas les moyens de le faire, il ne le fera pas. Dans un pays libre, chacun bénéficie au regard de la loi des mêmes droits de justice. Mais un citoyen sans fortune ne bénéficiera pas de cabinets d'avocats prestigieux pour défendre sa cause, surtout dans des affaires importantes qui se mènent sur plusieurs années. De quelle liberté dispose le pauvre qui n'a pas d'argent, d'améliorer son habitat insalubre, de manger sainement quand les prix des denrées essentielles sont chères, de partir en vacances, etc. etc. ? Dans le monde du travail, les atteintes à la liberté sont nombreuses. De quelle liberté dispose l'ouvrier soumis à des conditions de travail pénibles et dangereuses, à des temps de transport inconsidérés pour se rendre à son travail, etc. etc. ?
Plus généralement, les sociétés libérales s'appuient sur un Etat plus ou moins amaigri économiquement, mais toujours puissant pour défendre les intérêts économiques des capitalistes par sa puissance coercitive, en particulier, contre les citoyens (l'exemple des piquets de grève en est un). Il en découle de nombreux freins à la liberté politique, liés parfois à la propriété privée. Les simples citoyens, par exemple, n'ont pas la liberté de contrôler eux-mêmes directement les agissements possiblement illicites qui se produisent dans une propriété privée mais ne doivent s'appuyer que sur une justice d'Etat lente et coûteuse : ici, on revient au problème d'inégalité des justiciables entre eux, qui s'ajoute aux faiblesses et incuries d'une institution, la Justice, en partie dépendante de l'action politique et économique des gouvernements à son égard. En conséquence, il devient patent que la sacralisation, la totémisation de la liberté aveugle le jugement libéral dans la quête du modèle de société le plus à même de profiter à l'ensemble de la communauté. En effet, cette liberté maximale de l'individu en société est un leurre. Elle ne saurait exister et elle est un faux problème. Quand un enfant paraît dans une famille, survient pour elle toutes sortes de contraintes auxquelles consentent les parents avec plus ou moins de facilité, et ce consentement se retrouve dans de nombreux domaines de la vie qui ne dépendent pas, en soi, du régime politique ou économique. Quand une maladie, un handicap survient au sein de la famille, se produit le même consentement moral. S'agissant maintenant d'une société collectiviste, beaucoup de contraintes, à l'opposé de la société libérale capitaliste, découlent de la volonté d'étendre le bien-être à l'ensemble de la population, au lieu de le réserver, de fait, à une partie privilégiée de la société. C'est cet arbitrage, entre liberté et contrainte, qui devrait faire l'objet d'un débat sérieux et qui n'a jamais été entrepris par les tenants du libéralisme, en raison de ses bases idéologiques incompatibles avec la justice sociale, nous l'avons vu. Alors que les débats sur les modèles de société foisonnent à gauche, traversé par la pensée anarchiste, socialiste, communiste, celui que propose le libéralisme, adossé au capitalisme, est intangible et répète sensiblement les mêmes choses depuis le XVIIe siècle. On doit donc battre en brèche l'affirmation martelée par Hayek sous tous les tons que le libéralisme est le royaume de la liberté là où le collectivisme (toujours associé au planisme, dans cet ouvrage) est celui de la privation des libertés individuelles :
"Le but avoué du planisme est de faire de l'homme quelque chose de plus qu'un simple moyen de production. En réalité, l'individu le serait plus que jamais, puisque le plan ne peut guère tenir compte des préférences individuelles, et il sera utilisé sans égard par l'autorité au service d'abstractions, dans le genre du « bien-être social » ou du « salut de la communauté » (op. cité, p. 74).
Hayek réduit une fois de plus dans ce chapitre le socialisme au planisme, qu'il n'envisage que sous le prisme de la privation de liberté, d'un contrôle total des existences. "La société planifiée recourra probablement, à des degrés variés, au rationnement ou aux procédés analogues" (op. cité, p. 71), écrit-il, et la privation de liberté lui sert encore de preuve de la nocivité du collectivisme, alors qu'on peut imaginer que, dans certains cas de difficultés économiques, un rationnement peut permettre de nourrir un nombre plus grand de personnes, contrairement à un accès des ressources sous condition de richesse, qui, par le principe de propriété privée, permet aux riches de continuer de bien vivre, d'accumuler des biens de subsistance, mieux, d'en tirer profit par la spéculation, au moment même où des pauvres souffrent ou meurent de faim. Mais Hayek passe totalement sous silence les avantages sociaux des contraintes réclamées par la socialisation de richesses et assimile sans nuance la délégation de pouvoirs à une privation de décisions au profit d'une entité autonome et toute puissante. Pourtant, nous venons de le voir, la délégation de pouvoirs dans un régime libéral peut s'avérer bien plus préjudiciable pour une catégorie de la population que celle accordée dans un régime de partage redistributif des richesses. Là encore, la simplification opérée par Hayek occulte les nombreuses manières d'envisager collectivement l'organisation économique. Qu'on songe seulement aux phalanstères imaginés par Charles Fourier, indépendamment de tous les aspects loufoques et critiquables de leur organisation sociale. Idem pour la liberté de choix des métiers, dont Hayek accuse les partisans du planisme de tromperie : "S'ils veulent exécuter le plan, ils doivent contrôler l'embauche ou le barème des salaires, ou l'un et l'autre." (Hayek, La Route de la Servitude, op. cité, p. 73). Le fait d'embaucher librement des boulangers ou des bouchers ne conduit pas, dans un système capitaliste, à ce que chaque village dispose d'un moyen aisé de se procurer du pain ou de la viande : la disparition progressive des petits commerces, transformant les campagnes en déserts sociaux, est une des nombreuses conséquences du développement capitaliste, qui infirment largement l'idée que la liberté individuelle, la libre propriété, la libre économie concurrentielle de marché ne sont aucunement le gage d'une société de bien-être commun. Et l'exemple de l'Union soviétique, qui vient d'emblée à l'esprit des libéraux, en contre-exemple, est loin de représenter toutes les formes de socialisme imaginables, et qui n'ont jamais été encore réalisées. En particulier, un système sans argent (par exemple, un système de troc), qu'on relègue généralement au rang des utopies. Dans ce cas, beaucoup d'objections de l'auteur tombent à l'eau, car, s'il compare deux systèmes aussi différents que l'économie planifiée et l'économie capitaliste, il envisage que les deux systèmes conservent l'étalon de la monnaie, qui oblige bien entendu toutes sortes de sacrifices de la part de celles et ceux qui n'en disposent pas suffisamment :
"Lorsqu'un homme tient particulièrement à une carrière de son choix, il peut parfois s'en assurer l'accès par un sacrifice financier et y révéler plus tard des qualités insoupçonnées au premier abord. Par contre, si c'est l'autorité qui fixe la rémunération et si l'on procède à la sélection des candidats par un « test » objectif, on ne tiendra aucun compte de l'ardent désir qu'ont certains d'obtenir l'emploi." (op. cité).
"Dans la société basée sur la concurrence, une jeune fille un peu simple qui veut devenir vendeuse, un garçon de constitution faible qui veut à tout prix exercer un métier exigeant un homme robuste, peuvent éventuellement y parvenir." (op. cité). Où l'auteur a-t-il vu que ces possibilités sont impossibles dans un système socialiste ? Tout aussi caricatural est d'opposer "une société basée sur la concurrence" dans laquelle "on peut tout avoir en y mettant le prix" à une "seule alternative possible", par "l'obéissance aveugle à des ordres ou à des interdictions, ou, en fin de compte, la protection des puissants." ou "en prévoyant des heures, des genres déterminés pour nos divertissements comme pour nos besoins élémentaires" (op. cité, pp. 74 ; 76).
Tout au long de l'ouvrage, Hayek intente un procès à charge du socialisme, sans grande honnêteté intellectuelle, avec un outillage idéologique peu consistant, accusant les socialistes de n'avoir pu, en un siècle, "mettre sur pied un plan pratique permettant d'augmenter la production suffisamment pour supprimer la misère au moins en Europe occidentale, sans parler du reste du monde" quand le capitalisme, existant partiellement sous différentes formes depuis plusieurs millénaires, toujours sous une forme ploutocratique, n'a jamais cherché ni obtenu l'éradication de la pauvreté, mais qu'en dehors d'une période extrêmement brève de relative prospérité, elle a accru à nouveau, et de façon considérable les inégalités sur tout le globe (sur le capitalisme antique, cf. Athènes, une parodie de démocratie et Rome, Honestiores et humiliores). Tout cela relativise sérieusement la prétendue "efficacité du système de concurrence" (op. cité, p. 75) défendue par les défenseurs du capitalisme.
La Route de la Servitude chapitre VIII
Pour qui ?
De tout ce qui précède, on trouvera matière encore à voir, au travers d'une nouvelle citation en exergue, la poursuite chez Hayek d'arguments peu convaincants du libéralisme classique à l'appui de ses thèses :
"La plus belle opportunité jamais offerte au monde a été gâchée, car la passion pour l'égalité a rendu vain l'espoir de liberté.."
Lord Acton (John Emerich Edward Dalberg-Acton, 1834-1902), The History of Freedom in Christianity, Discours prononcé devant les membres de l’Institut Bridgnorth (Shropshire, Angleterre), le 28 mai 1877.
D'emblée, Hayek poursuit sa démonstration idéologique en réitérant des affirmations aisément contestables :
"Dans le système de concurrence libre, basée nécessairement sur la propriété privée et l'héritage (peut-être pas forcément sur l'héritage), les chances ne sont évidemment pas égales. Ce régime offre pourtant de sérieuses possibilités de diminuer les inégalités de chances, dans la mesure où les différences congénitales le permettent et sans fausser le caractère impersonnel d'un processus qui sauvegarde l'initiative individuelle et n'impose pas aux uns les opinions des autres.
Dans la société de concurrence le pauvre a beaucoup moins de possibilités que le riche, c'est entendu. Il n'en est pas moins vrai que dans cette société le pauvre est quand même plus libre qu'une personne disposant d'un plus grand bien-être matériel dans un autre genre de société. Sous le régime de concurrence, l'homme qui part de zéro a beaucoup moins de chance d'acquérir une grande richesse que l'homme doté d'un héritage important, mais il peut y parvenir. Et c'est seulement dans la société de concurrence que ce résultat dépend uniquement de lui et non pas des faveurs des puissants." (Hayek, La Route de la Servitude, op. cité, pp. 77-78).
Tout d'abord, remarquons qu'Hayek ne retient d'abord au titre des "inégalités de chance" que les différences physiques, biologiques, dont on sait qu'elles ne représentent qu'une partie négligeable de la formation intellectuelle d'un individu. Il n'y a pas de différence profondément discriminante des capacités de l'esprit entre une personne naine ou géante, celle dont les membres sont intègres et celle qui en sont partiellement privées, etc. L'essentiel de ces capacités provient de tout un ensemble de facteurs d'environnement social de notre éducation, depuis la plus tendre enfance. En conséquence, "l'initiative individuelle", a besoin pour se développer d'un grand nombre de capacités fournies par l'éducation. Nous savons depuis longtemps que "l'homme qui part de zéro", mythe tenace du libéralisme, n'a pas vraiment de réalité, la question a déjà été évoquée.
Mais juste après, il estime que cet homme, qui avait "beaucoup moins de chance" de devenir très prospère que le privilégié de naissance, peut tout de même le devenir. Ce qui signifie en d'autres termes que dans un univers de compétition, très peu y parviennent. Et en cela, Hayek a parfaitement raison, mais il ne s'en émeut pas une seconde. C'est la grande différence entre la pensée de gauche et la pensée de droite. Entre les conceptions du monde des socialistes et celles des libéraux. Mais dès la phrase suivante, Hayek laisse tomber ce qui devrait être un sujet primordial dans la réflexion aussi bien politique qu'économique et ressasse encore une fois son refrain peu convaincant sur la liberté : "Nous avons oublié ce que signifie le manque de liberté. C'est pour cela que nous ne tenons pas compte d'un fait élémentaire : un ouvrier non spécialisé a en Angleterre plus de possibilités d'organiser sa vie à son goût que, par exemple, un petit patron en Allemagne ou qu'un ingénieur bien payé en Russie. Qu'il s'agisse de changer de travail ou de résidence, de passer ses loisirs selon ses idées ou d'émettre ses opinions personnelles, notre ouvrier ne rencontre pas d'obstacles absolus, n'encourt pas de risques pour sa sécurité physique et pour sa liberté. Il paie plus ou moins cher pour satisfaire ses penchants, mais il n'est pas astreint, par l'ordre d'un supérieur, à s'employer à une certaine tâche et à vivre dans un endroit défini." (op. cité, pp. 78). Comme si le terrassier d'un pays libre qui rentre chaque soir d'une journée de travail pénible préférerait "organiser sa vie à son goût" plutôt que d'économiser sa santé, ce dont bénéficie probablement mieux les ingénieurs et les petits patrons, de quelque régime que ce soit. Comme si, une fois encore, les restrictions de liberté, la domination des chefs faisaient intrinsèquement partie des idées socialistes. La mutualisation, la coopération, la recherche d'égalité sont au contraire des formes de socialisation qui permettent, du moins en principe, de supprimer les hiérarchies et de privilégier l'horizontalité des relations humaines à la verticalité autoritaire.
Hayek simplifie sans cesse les rapports de dominants à dominés, des riches sur les pauvres, et offre un tableau édulcoré de la réalité. Il est aussi friand que ses collègues libéraux de métaphores où n'entrent en compte que les aspects visibles, superficiels des relations de domination entre individus. Cette fois, c'est le "pouvoir sur moi d'un millionnaire, qu'il soit mon voisin et même mon patron", qui serait "certainement moindre que celui du plus petit fonctionnaire représentant le pouvoir coercitif de l'Etat". D'un côté, il n'est plus permis au puissant, comme en des temps anciens, de porter atteinte à la propriété privée de quiconque, certes, mais Hayek se garde bien d'évoquer les nombreux moyens à la disposition du riche pour exercer son pouvoir sur des pans entiers de la population, tels la publicité, le lobbying, le soutien financier de campagne politique, la possession de médias ou de multinationales, le recours onéreux aux avocats, le chantage à l'emploi, les réseaux influents, etc. etc. Le pouvoir du petit fonctionnaire de l'Etat, quant à lui, a un pouvoir de nuisance occasionnel, mais il est loin d'avoir ce pouvoir du riche capitaliste, étendu, durable et profond, sur presque tous les domaines de la vie.
Revenons maintenant à l'exemple du pauvre, dans lequel l'auteur use de la même argutie que précédemment. Oui, le pauvre, dans un "Etat de droit", selon la formule consacrée, est plus libre que dans un Etat plus autoritaire, mais encore une fois, cette comparaison n'a pas grand sens. Une personne démunie matériellement dans tel ou tel régime souffre à des degrés divers des mêmes maux liés à sa pauvreté, mais de plus, la perte de liberté ne lui cause pas autant de souci que le riche car il n'a pas beaucoup de domaines où l'exercer. Un riche, à l'inverse, s'il perd certaines libertés dans un Etat coercitif, continue de bien se nourrir, de bien s'habiller, de bien se chauffer, de protéger sa santé, et conserve ainsi sur le pauvre une foule d'avantages qualitatifs d'existence intimement liés à la liberté. Que l'on songe à nos bourgeois de l'Ancien Régime qui, privés de droits politiques, n'en avaient pas moins la possibilité de s'enrichir et pour certains, de vivre une vie aussi enviable que celle des nobles.
Il semble impossible à Hayek d'imaginer le principe d'une société gérée en commun. Il place toujours cette dernière entre les mains d'une autorité centrale. Son individualisme intransigeant l'empêche de concevoir de nouveaux modèles de société qui ne soient pas fondés sur des hiérarchies sociales, une rétribution des citoyens au mérite, ou encore sur l'étalon monétaire :
"Un gouvernement qui dirige l'activité économique est obligé d'employer son pouvoir s'il veut réaliser un idéal de Justice distributive. Mais comment va-t-il user de ce pouvoir ? Par quels principes sera-t-il guidé ? Existe-t-il une réponse définitive aux questions innombrables concernant les mérites relatifs de chacun ? Peut-on les résoudre d'une façon absolue ? Existe-t-il une échelle de valeurs que tout homme sensé puisse admettre, capable de justifier un nouvel ordre hiérarchique de la société et à même de satisfaire l'aspiration naturelle des hommes à la justice ?"
"On a de la peine à admettre que l'humanité ne dispose pas d'un étalon moral nous permettant de régler ces questions sinon parfaitement, du moins à la satisfaction relative de tous, en un mot, mieux que ne le fait le système de concurrence. Nous avons pourtant tous une idée de ce que doit être un « juste prix » ou un « juste salaire »."
(Hayek, La Route de la Servitude, op. cité, p. 82 ; 83).
Il nous semble que c'est exactement le contraire : L'humanité dispose d'un étalon moral puissant sur lequel asseoir l'organisation politique et économique du monde, une sorte de boussole qui devrait orienter l'ensemble des activités humaines et que l'on peut résumer au principe éthique de donner du mieux possible, à chaque être humain, les mêmes possibilités de développer ses facultés physiques et spirituelles. Si l'on peut concéder que "le système de concurrence", dans les Etats dits démocratiques, est celui qui, jusque-là dans l'histoire, a desservi le moins la réalisation de cet objectif, celle-ci s'est avérée si imparfaite, si dangereuse au regard, désormais, du réchauffement climatique global, issu du dernier développement capitaliste connu, qu'il est devenu nécessaire, moralement encore, d'élaborer de nouveaux systèmes qui, à l'inverse du principe d'individualisme et d'égoïsme, permet à tous de vivre au mieux dans le bonheur et dans la paix. Et ces nouveaux systèmes auront tous, nécessairement, une forme de parenté avec la pensée dite de gauche, historiquement, partageuse, égalitaire, coopérative, solidaire et pacifique, et certainement pas avec toutes celles, à droite, qui promeuvent l'intangibilité de la propriété privée capitaliste, l'individualisme forcené, la compétition de tous contre tous, personnes physiques ou morales, la coercition et la violence étatique, intérieure ou extérieure.
"D'habitude nous imaginons mal un salaire unique dans l'ensemble d'une industrie ou d'une corporation. En réalité, les différences de revenus peuvent être aussi considérables entre un médecin ou un architecte « arrivés » et un autre qui n'aurait pas réussi, qu'entre un membre de la classe possédante et un pauvre. Comme il y a des écrivains, des acteurs de cinéma, des boxeurs, des jockeys qui gagnent des fortunes et d'autres qui subsistent à peine, nous trouvons le même écart de revenu chez des plombiers, des épiciers, des maraîchers, des tailleurs, dans n'importe quelle profession. Et même en établissant une sorte de standardisation en créant des catégories, il reste nécessaire de faire une différence entre les individus. Qu'on l'effectue par l'attribution de revenus différents ou par l'établissement de catégories différentes, on y viendra toujours." (op. cité, p. 84).
Comme dans d'autres situations, Hayek ne voit dans la recherche d'équité sociale, cette fois appliquée au salaire, que le volet privatif et contraint du libre-arbitre, et jamais les améliorations de justice sociale possiblement obtenues. Il illustre son propos par une citation de John Stuart Mill, qui invoque comme lui la décision d'un pouvoir autoritaire, sans envisager la possibilité qu'un "nivellement" des salaires puisse être le fruit d'une décision et d'un consentement collectifs :
"On pourrait accepter qu'une règle fixe le principe d'égalité, imposé par le hasard ou par une nécessité extérieure ; mais qu'une poignée d'êtres humains pèsent chacun sur la balance, et donnent plus à l'un et moins à l'autre selon leur bon plaisir et leur seul jugement, cela ne pourrait se supporter que de la part de personnes considérées comme supérieures aux hommes, et soutenues par des terreurs surnaturelles."
John Stuart Mill, Principles of Political Economy, Volume 1, Livre II, chapitre I, § 5, Londres, John W. Parker, 1848, p. 252.
Ainsi, il n'utilise ici que les outils classiques des économistes, comme les salaires et les prix, et s'affranchit d'une critique sérieuse de ces mêmes outils, comme le salariat, à propos duquel la critique marxiste a permis d'éclairer l'entourloupe, nous le verrons ailleurs, du profit capitaliste. Ne discutons pas ici ce cadre et acceptons de nous servir seulement des moyens proposés. Discuter, comme le fait Hayek, de standardisation ou de catégories de salaire, ne permet pas se s'assurer du fait que le plus bas des salaires permettra, selon l'idée d'un bien-être commun, de jouir de l'ensemble des conditions et des biens, matériels ou immatériels, nécessaires à son développement. Et comme le salaire le plus bas possible pour une grande partie des travailleurs est une des conditions premières du fonctionnement du système capitaliste, il paraît évident que la critique du salariat, voir son abolition, est un sujet capital pour l'élaboration de tout système collectiviste. En conséquence, parler de "croyance" philosophique (op. cité, p. 85) à propos du socialisme c'est dénier que celui-ci pourrait avoir le caractère d'une démarche rationnelle d'organisation sociale. C'est pour cette raison que les exemples cités ensuite par l'auteur sont bien si particuliers et ne concernent que des groupes et des époques particulières. Ils ont trait en particulier à un ensemble de pratiques d'influence ou de contrôle de la vie privée ou de l'appareil d'Etat qui ont pu, par durcissement successif, conduire divers régimes politiques sur la voie du totalitarisme ("Ce furent eux qui par leur organisation particulière des « cellules » et de la surveillance permanente de la vie privée ont créé le prototype du parti totalitaire" (op. cité). Beaucoup de mouvements de pensée et de pratiques se revendiquant du socialisme ou du communisme, l'histoire le montre bien, jusqu'au présent le plus récent, ont passablement abîmés les idées les plus ambitieuses et les plus progressistes de justice sociale. Ce sont ces idées fondamentales qu'il faut opposer aux idées libérales, pas comme Hayek ne cesse de le faire, pas ses nombreux et tristes avatars auxquels elles ne se réduisent pas.
La Route de la Servitude
chapitre IX
Sécurité et Liberté
"Il n'y a, en effet, aucune raison pour qu'une société ayant atteint un niveau de prospérité comme celui de la nôtre, ne puisse garantir à tous le premier degré de sécurité, sans mettre par cela notre liberté en danger. Il faudrait, d'ailleurs, préciser encore un certain nombre de questions assez difficiles, notamment : quel serait le standard qu'on assurerait à tout un chacun ? Une autre question particulièrement importante est de savoir si ceux qui tomberaient ainsi à la charge de la communauté jouiraient de la même liberté que les autres citoyens ? Ces questions, si on ne les aborde pas sérieusement, peuvent provoquer des problèmes assez graves et même dangereux. Mais on peut sans aucun doute assurer à chacun un minimum de nourriture, de vêtements et un abri pour sauvegarder sa santé et sa capacité de travail. En fait, en Angleterre, pour une grande partie de la population cette sorte de sécurité est assurée depuis longtemps."
Hayek, La Route de la Servitude, op. cité, p. 90
L'ambition libérale en termes de bien-être général n'a guère changé depuis Boisguilbert ou Cantillon. Rappelons-nous : "On y verra qu’un Homme qui vit de pain, d’ail & de racines, qui ne porte que des habits de chanvre, du gros linge, des sabots, & qui ne boit que de l’eau." (cf. Naissance du Libéralisme, La France, I). C'est encore le service minimum qui est la règle, qu'Hayek intitule ici "premier degré de sécurité". Un "minimum" de nourriture, de vêtements, de logement, dont l'appellation employée par Hayek est parlante : "shelter" : "abri", et non pas "maison", ni "appartement", et qui désigne une protection temporaire et insuffisante. Faudrait-il ainsi accepter que certains habitent dans des centaines de mètres carrés hyper-confortables quand d'autres habitent des appartements insalubres, ou pire, sous des cartons ou dans leur voiture ? Hayek passe ensuite rapidement sur la question de la sécurité liée aux hasards malheureux de l'existence. Il admet l'intervention de l'Etat en la matière, mais il souligne que les "partisans du régime de concurrence et ceux qui voudraient le remplacer par un autre système seront en désaccord au sujet de maints détails, car sous l'étiquette de l'assurance sociale on peut édicter des mesures susceptibles de supprimer totalement ou partiellement le jeu de la concurrence." (op. cité, p. 90). Là encore on voit poindre l'idée que la protection de l'intégrité humaine puisse être aussi inégalitaire que dans d'autres domaines et dépendre du marché économique concurrentiel. L'évocation du chômage est intéressante, elle aussi, car, à l'instar de ses confrères, il ne s'intéresse pas à la racine des maux sociaux mais n'a d'autres solutions que d'ajuster les paramètres économiques à sa disposition, sachant d'avance que de jouer sur tel ou tel levier enraye chaque fois le système à différents degrés. Quand il s'agit de protéger les individus, Hayek ne place pas "les épreuves très dures" qu'ils subissent tout en haut des priorités, mais plutôt son obsession permanente de tout ce "qui compromet la liberté" (op. cité).
"Cette revendication de la sécurité, c'est sous une autre forme la revendication d'une juste rémunération, d'une rémunération proportionnée au mérite subjectif et non pas au résultat objectif des efforts accomplis. Cette conception de la sécurité ou de la justice semble inconciliable avec le libre choix d'un emploi." (op. cité).
Hayek dit ici, noir sur blanc, qu'une forme de justice sociale appliquée au salaire lui paraît impossible dans un système libéral. Mais ses propos appellent aussi une autre remarque, à savoir qu'il semble, au sujet de la rémunération salariale, ne pas imaginer d'autre forme de justice que celle du "mérite subjectif", quand d'autres conceptions de sociétés solidaires parlent d'un partage équitable des richesses, impossible pour certains à concilier avec la forme rétributive du salariat. On voit par ailleurs que les critères de rétribution du salaire sont loin d'être claires, adossée à "l'utilité de chacun pour les autres membres de la société, même si elle n'est pas à la mesure du mérite subjectif". En quoi un ouvrier est-il moins utile qu'un président directeur général ? Si le premier s'arrête de travailler, l'économie s'arrête avec lui, les besoins essentiels des hommes et leur bien-être rapidement menacés. Si le second s'arrête, il ne se passe rien qui ait trait à l'économie réelle de la production ou au bien-être des individus. Il peut se produire seulement des actions relatives à des mécanismes irrationnels et néfastes, dont la bourse est sans doute le meilleur exemple.
Hayek prend ensuite pour exemple des métiers qui perdent leur valeur suite à une invention : "La situation du spécialiste intéressé devient tragique cependant que le reste de la société bénéficie de l'innovation. L'histoire du dernier siècle en fournit de nombreux exemples. Notre sens de la justice n'admet pas qu'un homme, capable et appliqué dans son travail, subisse tout d'un coup, pour des raisons indépendantes de sa volonté, une diminution importante de ses revenus et voie s'écrouler l'œuvre de toute sa vie. L'appel des victimes de pareilles mésaventures à l'intervention de l'Etat, trouve certainement l'approbation et le soutien des masses. Le gouvernement a dû partout satisfaire à ces demandes en prenant des mesures non seulement pour protéger les hommes contre des souffrances et des privations, mais pour leur assurer leur revenu ultérieur et les mettre à l'abri des fluctuations du marché. On ne peut pourtant pas assurer une stabilité de revenus à tous si l'on veut préserver la liberté du choix du métier." (op. cité, p. 91).
Là encore, Hayek prête facilement le flanc à la critique du système capitaliste, prêt à tout pour ne pas écorner les libertés économiques les plus inégalitaires, incapable d'inflexion idéologique malgré le coût humain possiblement dramatique d'un tel choix. Par ailleurs, il est incapable d'imaginer qu'il puisse exister autre chose que le salaire pour motiver la participation sociale de l'individu, négligeant toute réflexion sur tout un ensemble de dispositions humaines favorisant la coopération, la solidarité ou la fraternité, entravées par des siècles de domination ploutocratique, des riches sur les pauvres.
"En réalité, si nous désirons que les hommes travaillent de toute leur force, il faut qu'ils y trouvent leur compte." (op. cité, p. 93).
"Le problème est d'autant plus important que les hommes ne donnent pas normalement le meilleur d'eux-mêmes sans que leur intérêt soit directement en jeu." (op. cité, p. 93).
"Si l'on ne peut plus obtenir les variations constantes de l'affectation des hommes aux emplois, mouvement indispensable en toute société, par le moyen de récompenses et de pénalités pécuniaires, il faudra les réaliser en donnant des ordres." (op. cité, p. 92).
"Le problème des sanctions pour fautes professionnelles, pour négligences commises au cours du travail, se pose sous une forme un peu différente mais non moins sérieuse. On l'a bien dit : en dernier ressort, la société de concurrence recourt à l'huissier, et l'économie dirigée, au bourreau." (op. cité, p. 93).
"Deux types inconciliables d'organisation sociale s'affrontent, en définitive, qu'on peut appeler, d'après leurs manifestations les plus caractéristiques : la société commerciale et la société militaire." (op. cité, p. 94).
Depuis le début, nous le voyons, Hayek est incapable d'imaginer un système socialisant qui ne soit pas coercitif, qui ne puisse pas être le fruit d'un équilibre consenti entre libertés et contraintes (ou encore débarrassé des institutions du salariat ou de l'Etat). Pourtant, nous l'avons dit, ce parangon de liberté que croit défendre Hayek au travers de la société libérale capitaliste fait aussi de nombreux compromis entre contrainte et liberté. La grande différence, c'est que les idées socialistes le font au nom de l'équité et du bien-être commun, alors que les idées libérales le font au nom d'une liberté qui profite davantage aux plus privilégiés.
La Route de la Servitude
chapitre X
La sélection par en bas
"Les partis socialistes auraient bien eu la possibilité de réaliser n'importe quel projet, si seulement ils avaient voulu recourir à la force. Ils s'étaient placés, sans se rendre compte, devant une tâche que seuls peuvent exécuter des hommes durs, cruels, prêts à bousculer toute barrière morale.
Beaucoup de théoriciens socialistes ont fini par comprendre qu'on ne peut mettre le socialisme en pratique qu'à l'aide de méthode que le socialisme réprouve. Les vieux partis socialistes ont été gênés par leur idéal démocratique, ils n'ont pas eu la force nécessaire à l'exécution de la tâche qu'ils s'étaient assignée." (op. cité, p. 101)
Hayek affirme qu'il n'est pas possible d'instaurer un socialisme sans utiliser de moyens immoraux, mais nous l'avons vu, il n'a fait jusqu'ici qu'avancer des arguments relatifs aux différents dévoiements des idées socialistes. S'il avait suivi son propre raisonnement, posé juste avant, il aurait évité cette erreur :
"nous demandons quelles conceptions morales produira une société organisée à base de collectivisme, et selon quelles idées elle sera dirigée. L'influence mutuelle, l'interpénétration du moral et des institutions peuvent produire dans la société collective une éthique entièrement différente des idées morales qui avaient conditionné la formation du collectivisme." (op. cité, p. 100)
L'histoire le montre bien en effet, et cela n'a rien de spécifique à une organisation collective de la société. La religion chrétienne, par exemple, contient dans son corpus idéologique de nombreuses idées d'altruisme, de partage ou de solidarité, mais à l'instar des systèmes communistes historiques, a produit au travers des institutions ecclésiastiques nombre d'injustices et de crimes qui épouvantent, jusqu'à ce jour, tous ceux qui sont convaincus qu'une société fondée sur la justice sociale est possible.
Mais, comme Hayek persiste dans son erreur de lier exclusivement socialisme et planification totalitaire, son raisonnement continue de prendre l'eau :
"Les socialistes n'ont pas osé employer carrément les méthodes qu'ils avaient préconisées. Ils ont toujours attendu le miracle d'une majorité qui se produirait sur un plan particulier permettant l'organisation de la société dans sa totalité. D'autres avaient compris entre temps que dans une société planifiée il ne s'agissait plus du consentement de la majorité, mais de la constitution d'un groupe suffisamment important et parfaitement unifié pouvant imprimer une direction déterminée à toutes les affaires." (op. cité, p. 101)
Hayek condamne donc artificiellement les idées socialistes à ne produire qu'un monde de domination d'un groupe sur l'ensemble, alors que c'est exactement ce que combattent les idées socialistes et communistes, et qui est le reflet de l'état général des sociétés dans le monde, issues de la domination ploutocratique millénaire, dont le capitalisme moderne, cela a été dit, n'est que le dernier avatar. Il est, par ailleurs, de plus en plus difficile de suivre ailleurs dans sa pensée jalonnée de raisonnements douteux manifestant assez clairement une forme de mépris social qui, là encore, est récurrent dans l'histoire de la pensée libérale, nous l'avons vu :
"Premièrement, plus on cultive l'intelligence, plus on développe l'instruction, plus les opinions et les goûts des individus se différencient, et plus difficilement ils s'entendent sur une certaine hiérarchie des valeurs. Comme corollaire de cette thèse, nous pouvons affirmer que plus nous recherchons l'uniformité, le parallélisme parfait des vues personnelles, plus il nous faut descendre vers les régions d'un climat moral et intellectuel primitif, où les instincts et les goûts « ordinaires » dominent. Ceci ne signifie pas que la majorité du peuple ait un niveau moral inférieur. Nous voulons dire simplement que le groupe le plus important ayant des conceptions analogues est composé de gens d'un niveau assez bas. En d'autres termes, le plus bas dénominateur commun réunit le plus grand nombre d'individus. S'il faut créer un groupe suffisamment nombreux, capable d'imposer ses vues sur les valeurs essentielles, on ne saurait le recruter parmi des hommes très différenciés, qui ont des goûts personnels. Il sera plutôt composé d'hommes pris dans la « masse » au sens péjoratif du mot, parmi les moins indépendants et les moins formés, tout juste bons à soutenir par leur nombre un idéal déterminé. " (op. cité)
"on obtiendra l'adhésion des gens dociles et faciles à duper qui n'ont pas de convictions personnelles bien définies et acceptent tout système de valeurs à condition qu'on leur répète des slogans appropriés assez fort et avec suffisamment d'insistance. Leurs idées vagues et confuses se laissent facilement influencer, leurs passions et leurs émotions s'ébranlent aisé menti ainsi iront-ils les premiers grossir les rangs du parti totalitaire." (op. cité, p. 102)
"Croire en un but et en un intérêt commun à tous les hommes serait admettre une ressemblance dans la formation et dans la mentalité qui ne saurait exister entre êtres humains." (op. cité, p. 103)
"Le collectivisme à l'échelle mondiale est inconcevable - à moins que cela ne soit au service d'une petite élite dirigeante. Il soulèverait des problèmes non seulement d'ordre technique mais surtout d'ordre moral qu'aucun de nos socialistes ne voudrait envisager. Si le prolétaire anglais a droit à une part du revenu des capitaux de l'Angleterre et au contrôle de leur emploi, parce qu'ils sont le produit de 1'exploitation, les Hindous pourraient réclamer au même titre une participation dans le rendement des capitaux britanniques. Mais quel socialiste envisage sérieusement une répartition égale des richesses existantes entre tous les peuples du monde ? Tous, ils considèrent le capital comme appartenant non pas à l'humanité mais à la nation." (op. cité)
Etc. Etc.
La Route de la Servitude
chapitre XI
La fin de la vérité
Hayek admet l'existence de la propagande idéologique aussi bien dans les pays totalitaires que dans les pays libéraux, mais s'il détaille avec soin (et raison) le sujet pour la première, il passe très vite sur la seconde, arguant du fait que "sous un régime de concurrence", la propagande est exercée "pour des fins variées, par des entreprises indépendantes les unes des autres." L'auteur réduit ici la propagande des "démocraties" à la publicité, visiblement, et ne tient aucunement compte de l'idéologie diffusée aussi bien par le biais de l'école, de la radio, de la télévision, etc., outils idéologiques partagés en grande partie par les régimes de dictature : "La doctrine officielle s'étend ainsi, non seulement à la notion des valeurs, mais encore aux faits et aux théories. Tout l'appareil de diffusion des. connaissances, les écoles, la presse, la radio, le cinéma, seront employés pour la diffusion des conceptions, justes ou fausses." (op. cité, p. 116). On ne peut que tomber d'accord avec lui quand il affirme qu'il "n'est pas difficile d'empêcher la grande majorité des hommes de penser d'une façon indépendante." ou encore que "la minorité qui garde un penchant à la critique doit être muselée elle aussi." (op. cité). Sauf qu'Hayek ne réserve ces actions que pour les régimes totalitaires, alors qu'elles sont parfaitement valables aussi pour les Etats de droit, quand bien même elles peuvent être de nature différente. Nous ne nous arrêterons pas sur l'ensemble de son analyse des Etats totalitaires, qui n'est pas discutable dans l'ensemble.
Autrement plus polémique est de savoir si, pour diffuser des idées que l'on estime bénéfiques, il est légitime d'employer des méthodes idéologiques de persuasion :
"Ce n'est évidemment pas une innovation de notre temps que d'essayer d'imposer au peuple une foi qu'on estime salutaire pour lui. Ce qui est neuf, c'est l'argumentation employée par de nombreux intellectuels pour justifier cette tentative. Pratiquement, disent-ils, il n'y a pas de véritable liberté de pensée dans notre société puisque l'opinion publique, le goût des masses, sont façonnés par la propagande, par la publicité, influencés par l'exemple des classes dirigeantes et par d'autres facteurs encore. Et ils en concluent : puisque l'idéal et les goûts de la majorité des hommes peuvent être déterminés par des circonstances que nous pouvons déterminer, autant employer délibérément ce pouvoir pour diriger les idées dans un sens que nous estimons désirable." (op. cité, p. 119).
La démonstration qu'Hayek déroule ensuite possède différentes failles, comme dans les sujets précédemment traités :
"Il est probablement exact qu'une grande majorité des hommes n'est pas capable de penser d'une façon indépendante et qu'elle accepte sur un grand nombre de questions des opinions toutes faites. Il lui importe peu d'être assujettie à une conception ou à une autre. La liberté de pensée ne compte réellement que pour une minorité assez restreinte." (op. cité).
En bon libéral, là encore, Hayek voudrait nous faire croire qu'une petite élite sait penser de manière réfléchie, possède une liberté de pensée inaccessible à la plus grande partie moutonnière du peuple, de manière innée, semble-t-il. Comme si les élites ne pouvaient pas, elles aussi, adhérer à des idées qui relèvent de l'opinion. Un individu, de par son éducation, sa culture, peut acquérir et exercer un jugement personnel dans de nombreux domaines, tout en ayant subi un matraquage idéologique, par exemple sur le racisme, tel qu'il demeure prisonnier de toutes les opinions nauséabondes qui y sont associées. La "liberté intellectuelle" n'a donc rien d'absolu, et ne peut pas être traitée de manière monolithique et réductrice comme s'emploie l'auteur à le faire. Hayek traite pareillement la liberté d'expression : "Aussi longtemps que cette liberté existe, on trouvera toujours quelqu'un pour critiquer des idées dominantes et en soumettre de nouvelles à l'épreuve de la controverse." (op. cité, pp. 119-120). C'est en particulier ici que le bât blesse. Que vaut la liberté d'expression quand on prive des idées, par toutes sortes de moyens, de s'exprimer et de se diffuser largement dans la société, par son pouvoir politique ou sa puissance économique ? Nous verrons plus tard en détail qu'il y a bien une autre forme de totalitarisme dans les pays capitalistes, sujet auquel les libéraux évitent soigneusement de se confronter.
L'obsession de la liberté, encore et toujours, séparée d'un ensemble complexe de phénomènes sociaux, affaiblit considérablement les thèses de Hayek. Il en va de même quand elle s'applique au devenir des sociétés humaines. Pour lui, il suffit d'établir la liberté de connaissances et d'opinions, et peu importe la direction que la société prendra :
"Cette influence réciproque des individus ayant des connaissances et des opinions différentes constitue la vie même de la pensée. Le développement de la raison est un processus social basé sur l'existence de telles différences. La nature même de ce processus veut qu'on ne puisse en prédire les résultats. Nous ne pouvons pas savoir quelles conceptions ce développement va favoriser. En un mot nous ne saurions entre prendre de diriger cette croissance par des principes préconçus, sans l'entraver en même temps." (op. cité, p. 120).
Hayek voudrait nous faire croire que la société libérale, qui a fondé son système économique sur l'idéologie de la propriété privée, sur la domination des plus riches, son système politique par une forme très critiquable de représentation de la volonté citoyenne, n'est pas basée sur des idées préconçues et orientées vers un but bien particulier ? La question la plus importante ici pour le citoyen est de connaître la qualité humaine des idéologies sur lesquelles se fondent le socle politique et économique. L'auteur reproche à la pensée communautaire et "égalitariste" de vouloir "organiser" la société d'une manière donnée, d'avoir un plan pour lui donner une direction particulière. Mais Hayek abuse le lecteur en faisant croire que cette démarche cherche à "contrôler l'épanouissement de l'intelligence", propre à "mettre des bornes à son développement, ce qui aboutira, tôt ou tard, à une stagnation de la pensée et à un déclin de la raison", quand l'ambition des sociétés partageuses, en théorie, y est diamétralement opposée. Hayek leur préfère encore et toujours la société individualiste, dont il ne voit pas d'autres alternatives que des sociétés de contrôle "total". Cette société égoïste permet par la liberté tous les développements possibles, oui, mais seulement, et seulement si les uns et les autres se voient dotés de tous les moyens pour y parvenir :
"c'est uniquement en abordant dans un esprit individualiste les phénomènes sociaux que l'on peut déceler les forces super-individuelles qui commandent le développement de la raison. L'individualisme est donc comme une attitude d'humilité à l'égard du processus social et de tolérance devant les opinions d'autrui. C'est l'attitude exactement opposée à la confusion intellectuelle qui est à la base de l'exigence d'une direction totale du processus social." (op. cité).
Nous ne nous pencherons pas ici sur les chapitres XII et XIII, qui ont un intérêt restreint en regard des sujets qui nous occupent.
La Route de la Servitude
chapitre XIV
Conditions matérielles et fins idéales
Conformément, à tout ce qui précède, Hayek envisage l'économie capitaliste comme une réalité structurant la société de manière intangible et nécessaire. L'homme n'a que le loisir de s'adapter à une machine complexe qui, selon les circonstances, avantage ou dessert relativement le travailleur :
"Il est très important d'envisager avec toute la lucidité possible la tâche qui nous attend dans ce domaine après la guerre et de comprendre clairement ce que nous pouvons espérer accomplir. La situation immédiatement après la guerre devra se ressentir du fait que pendant la guerre des centaines de milliers d'hommes et de femmes ont gagné des salaires relativement élevés dans des industries spécialisées, qui ne pourront plus désormais les employer tous. Il faudra donc transférer un grand nombre de travailleurs à d'autres industries où le travail est moins bien payé. Même la rééducation professionnelle, pratiquée sur une grande échelle, ne pourra remédier à cette situation. Il y aura toujours un certain nombre de personnes, qui, payées proportionnellement à leur utilité dans la société, devront, sous n'importe quel régime, se résigner à un abaissement de leur niveau d'existence." (op. cité, p. 149)
Nous avons là préfiguré le TINA de Margareth Thatcher. "There is no alternative", il n'y a pas le choix, les forces du marché libre et concurrentiel fonctionnent de telle manière que le travailleur doit s'adapter en permanence et se résigner à son sort plus ou moins misérable, ce qu'Adam Smith reconnaissait déjà. La société capitaliste produit nécessairement des travailleurs plus ou moins pauvres, du chômage, de la précarité, c'est ainsi et on n'y peut rien. Nous avons là l'exemple le plus emblématique de l'aberration de la doctrine libérale, qui ne cherche pas à fonder un système économique qui répondrait à une satisfaction générale d'existence, mais s'assoit sur des principes millénaires de domination économique en les développant, en les raffinant, en les rationalisant à l'extrême, au mépris du bien-être d'une grande partie de la population.
Et si les travailleurs se rebiffent ?
"Si, dans ces conditions, les syndicats s'opposent, avec succès, à toute diminution de salaire d'un groupe particulier, il n'y aura que deux possibilités : soit employer la force, c'est-à-dire désigner d'autorité certains individus pour les transférer à d'autres occupations relativement moins bien payées, soit laisser en chômage les hommes qui pendant la guerre ont gagné des salaires relativement élevés et qu'on ne peut plus utiliser, jusqu'au jour où ils accepteront de travailler à meilleur marché." (op. cité)
"Le problème qui nous préoccupe plus particulièrement est le suivant : si nous ne voulons tolérer le chômage à aucun prix et refusons la coercition, nous serons obligés de recourir à toutes sortes d'expédients désespérés, dont aucun n'apportera une solution durable et qui tous gêneront sérieusement l'utilisation productive de nos ressources. Il est à noter qu'une politique financière ne peut parer à cette difficulté autrement que par une inflation générale et assez considérable [...] En élevant tous les revenus et salaires au niveau de vie des groupes privilégiés, on provoquerait une inflation telle que les perturbations de tout ordre, la misère et les injustices qui s'ensuivraient dépasseraient de loin le mal qu'on aurait voulu guérir." (op. cité, p. 150)
Remarquez encore une fois comme le bourgeois libéral avoue sans effort et sans empathie aucune les dommages humains irrémédiables que son choix de société va causer, indépendamment de leur gravité et de la multiplication des moyens mis en œuvre. C'est aussi là la profonde contradiction du libéralisme. En prétendant sur tous les tons, depuis le début de son histoire, apporter le bonheur général, tout en avouant, plus ou moins franchement, que les outils du capitalisme ne permettront jamais d'éradiquer la pauvreté, le libéral manque inévitablement à sa promesse et confirme qu'il a conçu une grande entourloupe intellectuelle. Et Hayek de prétendre que le problème "surgira aussi bien dans une société socialiste que dans toute autre" (op. cité), n'ayant envisagé en comparaison au système capitaliste que des systèmes plus ou moins autoritaires, une manière intellectuellement commode de ne pas aller à la racine des problèmes.
"Il n'est pas douteux qu'après la guerre nous aurons besoin de plus de sagesse encore dans la conduite de nos affaires économiques qu'auparavant et qu'en définitive le sort de notre civilisation dépendra de la solution que nous saurons donner à ces problèmes. Nous serons, au début, pauvres, très pauvres, et la reconquête de notre standard de vie d'avant-guerre sera probablement plus difficile en Angleterre que dans d'autres pays. En agissant avec application, en travaillant dur, en consacrant une part importante de nos efforts à la révision et à la rénovation de notre outillage et de notre organisation industriels, nous parviendrons sans aucun doute dans quelques années à ce niveau et nous le dépasserons même."
Nous avons déjà parlé de ce "nous", ce "on" indéfini qu'utilisent les penseurs libéraux pour brouiller, invisibiliser les rapports de classes sociales : L'état de pauvreté n'est jamais partagé par tous et les "standards de vie" sont radicalement différents entre pauvres et riches, quelle que soit la situation historique.
"Nous nous flattons d'avoir aujourd'hui une conscience sociale plus sensible, mais rien dans notre conduite individuelle ne prouve que nous ayons raison. Du côté négatif, par son indignation devant les inégalités sociales, notre génération dépasse probablement la plupart des précédentes. Mais l'effet de ces beaux sentiments, sur le plan positif de la morale proprement dite, sur notre conduite individuelle, sur le sérieux avec lequel nous maintenons nos principes moraux en conflit avec les exigences de la vie pratique, se présente sous un jour totalement différent. Dans ce domaine les idées sont devenues si confuses qu'il est bon de revenir aux principes fondamentaux. Notre génération a tendance à oublier que non seulement la morale est nécessairement un phénomène du comportement personnel mais aussi qu'elle n'est concevable que dans une sphère où l'individu est libre de ses décisions et disposé à sacrifier des avantages personnels pour la sauvegarde de la règle morale. Au-delà de la sphère de la responsabilité individuelle il n'y a ni bonté, ni méchanceté, ni aucune possibilité de faire preuve de qualités morales ni de donner la mesure de sa conviction en sacrifiant ses désirs à la justice." (op. cité, p. 152)
Hayek continue de développer le caractère radical de son individualisme. Tout en reconnaissant la qualité morale de l'indignation éprouvée face aux inégalités sociales, il n'en fait qu'une affaire personnelle, et non une cause sociale légitime. Il ne saurait être question pour lui de faire entrer des injustices sociales un intérêt commun : "Une décision n'a de valeur morale que dans la mesure où nous sommes responsables de nos propres intérêts et libres de les sacrifier. Nous ne saurions être altruistes aux dépens d'autrui..." (op. cité) La division majeure de l'opposition entre gauche et droite politiques se place dans la "conscience sociale" des individus. C'est ce principe moral qui réclame chez les uns que les profondes inégalités sociales relèvent autant d'atteintes de l'intégrité humaine que toutes celles qui sont poursuivies par la loi et entrent dans un cadre de justice universelle, et c'est l'ignorance ou la négation de ce principe qui conduit les autres à reléguer les différences de classes, de manière commode et égoïste, au rang des affaires strictement privées : d'où, nous l'avons vu, la violence des attaques des premiers penseurs libéraux contre les systèmes de charité et d'entraide sociales. Mais au-delà d'une justice universelle, on peut démontrer, et nous le ferons plus tard, que plus les exigences de justice sociale sont hautes, et plus les bénéfices sociaux sont considérables : C'est, encore là montrer le caractère aberrant et tragique de l'idéologie libérale.
Comme sur les précédents sujets, Hayek compare la "société individualiste" de celle du "collectivisme", faisant reposer la première sur "l'indépendance, la confiance en soi, le goût du risque, l'aptitude à défendre ses opinions contre la majorité, la disposition à aider son prochain" (op. cité, p. 153). Le fait de ne pas préciser les domaines d'application de ces "vertus" (hormis l'assistance à autrui) entrave et biaise le raisonnement de l'économiste. Une société collectiviste ne peut pas permettre l'indépendance, le goût du risque, voire la défense des opinions dans tout ce qui touche aux atteintes graves des conditions sociales, ce qui ne l'empêche pas de favoriser, et même de promouvoir la liberté et l'indépendance sur l'ensemble des activités humaines hors du champ de la domination des individus entre eux. De la même manière que toute société contrevient à la promotion du crime ou de l'inceste, une société à haute conscience sociale aurait légitimement le droit de considérer la domination économique (et au-delà, toute domination) comme un crime. A l'inverse, Hayek considère que ce qui est "sacro-saint" c'est la liberté de l'individu (là encore il inclut la liberté d'expression et la liberté de mouvement que n'a pas à renier par principe une société socialiste ou communiste), et non la "protection du standard de vie de tel ou tel groupe" : là encore, Hayek ne distingue pas la protection des conditions sociales indispensables à tout individu de celles accordées en pays autoritaire à quelque groupe de privilégiés, contrairement aux principes égalitaristes. Il fait la même confusion quand il compare "la transformation des valeurs morales provoquée par le progrès du collectivisme" aux "qualités qu'on apprécie de moins en moins et qui sont, par conséquent, de plus en plus rares, sont précisément celles dont s'enorgueillissait, à juste titre, le peuple anglais et dans lesquelles, dé l'avis général, il excellait. Ces vertus que le peuple anglais possédait à un degré plus élevé que tout autre peuple, à l'exception peut-être de quelques petites nations comme les Suisses et les Hollandais, sont : l'indépendance et la confiance en soi, l'initiative individuelle et le sens des responsabilités, la confiance justifiée dans les actes de volonté libre, le respect du prochain et la tolérance envers les hommes et les mœurs étranges, enfin une saine méfiance du pouvoir et de l'autorité." (op. cité, p. 154). L
La Route de la Servitude
chapitre XV
Les perspectives d'un ordre international
Hayek soulève un problème important concernant la difficulté de "planifier" la vie économique, qui augmente au fur et à mesure de la taille de la communauté : "à mesure que l'échelle grandit, l'accord sur les fins diminue et il est de plus en plus nécessaire de recourir à la force, à la contrainte. Dans une communauté relative ment petite on obtiendra facilement une concordance des opinions sur l'importance des tâches principales, sur une échelle de valeurs commune. Mais plus le nombre des sujets sur lesquels il faut s'entendre s'accroit, plus l'accord devient difficile et plus la nécessité de recourir à la force et à la coercition augmente. [...] il suffit d'imaginer les problèmes soulevés par un planisme économique embrassant une région comme l'Europe occidentale pour comprendre qu'il n'existe pas de base morale à une telle entreprise. Quel est l'idéal commun de justice distributive qui pourrait amener un pêcheur norvégien à renoncer à un avantage économique pour aider son collègue portugais ; un ouvrier hollandais à payer plus cher sa bicyclette pour aider un mécanicien de Coventry, ou un paysan français à payer plus d'impôts pour contribuer à l'industrialisation de l'Italie ?" (op. cité, p. 160).
Si la pertinence du propos est indéniable, la réponse de Hayek, encore une fois, ignore les capacités de coopération, de solidarité, de volonté de paix et de bonheur commun qui pourraient naître et croître au sein de sociétés fondées sur des paramètres diamétralement opposés à ceux qui ont nourri les Etats depuis les débuts de l'histoire. Pas plus que précédemment, Hayek n'imagine une évolution (et encore moins d'une révolution) positive pour le progrès social et campe sur ses positions dogmatiques : "Le planisme, à l'échelle internationale plus encore qu'à l'échelle nationale, n'est que l'application de la force brute : un petit groupe impose à tous les autres un standard de vie et un plan de travail qu'il estime juste. Il est exact que cette sorte de Grossraum-wirtschaft, d'économie des grands espaces, conçue par les Allemands ne peut être réalisée que par une race de seigneurs, un Herrenvolk, imposant impitoyablement ses buts et ses idées à tous les autres. La brutalité et le manque de scrupules à l'égard des désirs et des idéaux des petits peuples ne sont pas simplement une manifestation de leur méchanceté spécifique, mais découlent logiquement de la tâche qu'ils ont entreprise." (op. cité).
Hayek ne peut pas analyser finement la réalité historique car, en bon libéral, il essentialise les peuples et fait l'impasse des forces sociales qui les dynamisent. Un pêcheur norvégien ou un ouvrier hollandais pensent peut-être à partir des leurs intérêts individuels dans une société individualiste, mais dans un contexte où la coopération, la solidarité, le besoin de faire communauté deviendrait un moteur social puissant, il paraît évident que leur mentalité en serait influencée. Il n'y a pas de "méchanceté" intrinsèque de tel ou tel peuple, mais un ensemble complexe de situations socio-historiques où les rapports de domination déterminent très largement les conduites humaines, que les libéraux refusent de voir. L'analyse marxiste a pourtant démonté pièce par pièce le mécanisme de la lutte des classes. Marx est loin d'être le premier à s'être saisi de la question, mais son approche rationnelle et conséquente, indépendamment de toutes les critiques qui peuvent lui être faites, réclame l'attention de toutes celles et tous ceux qui se penchent honnêtement sur la question. Au lieu de ça, Hayek dénigre le rapprochement possible des intérêts de l'ensemble des classes ouvrières dans le monde, au prétexte de conflits qui se produiraient entre elles, alors même que ces conflits sont exactement ceux que dénoncent les partisans d'un monde plus juste, et qui désirent l'union de tous les ouvriers pour les supprimer, par l'établissement de nouvelles relations politiques ou économiques, à la fois équitables et paisibles. Un autre prétexte, invoqué lui aussi sur une base dogmatique, veut encore nous faire croire qu'une socialisation du monde, comme à l'échelle des pays déjà décrite, n'est possible qu'au travers "un système international planifié" autoritaire, liberticide, où les nations riches domineraient les nations pauvres :
"Lorsque l'ouvrier d'un pays riche exige que la loi lui garantisse un salaire minimum pour être protégé contre la concurrence de son camarade d'un pays pauvre dont le salaire est plus bas, il ne fait rien d'autre qu'empêcher ce dernier d'essayer d'améliorer sa situation en travaillant plus pour compenser la situation qui le défavorise. Et l'ouvrier pauvre qui doit donner dix heures de son travail pour acheter ce que l'ouvrier d'un pays mieux équipé produit en cinq heures, est en droit de se considérer comme tout aussi exploité que par n'importe quel capitaliste. Il est à peu près certain que dans un système international planifié les nations plus riches et plus puissantes deviendraient, dans une mesure beaucoup plus grande que sous le régime de l'économie libre. un objet de haine et d'envie pour les nations plus pauvres. Ces dernières, à tort ou à raison, seraient convaincues que leur situation pourrait facilement être améliorée si seulement elles étaient libres d'agir à leur guise. Si c'est une autorité internationale qui doit appliquer la justice distributive, la lutte de classes, selon la doctrine socialiste, deviendra inévitablement une lutte entre les classes ouvrières des différents pays." (op. cité, p. 162).
Constamment, Hayek argumente contre le socialisme en mettant en avant des situations de concurrence, d'inégalités, de projets imposés par la force, quand c'est justement ce contre quoi se battent les défenseurs de nouvelles relations économiques et politiques, tant à l'échelle nationale qu'internationale, et qui ne sont pas adeptes d'un socialisme dirigé et centralisé :
"Pour appliquer un tel plan dans une région peuplée de nombreuses petites nations, dont chacune est ardemment convaincue de sa supériorité sur les autres, on doit nécessairement recourir à la force. [...] Mais on ne peut pas être juste, ni laisser les gens vivre leur vie, si c'est une autorité centrale qui distribue les matières premières, répartit les marchés, si tout effort spontané doit être « approuvé » et si l'on ne peut rien faire sans l'autorisation de cette autorité centrale. [...] Le contrôleur de l'approvisionnement en produits comme le pétrole, le bois, le caoutchouc, ou l'étain, serait le maître incontesté d'industries entières et de pays entiers." (op. cité, p. 164).
Etc. Etc.
Hayek ouvre en conclusion d'autres débats, plus légitimes, privilégiant les petits Etats décentralisés, ou une forme de fédéralisme, mais on ne voit pas en quoi ils seraient de meilleures solutions pour les habitants les plus modestes : La Suisse en est l'exemple le plus frappant, qui par son secret bancaire et sa fiscalité attractive, est de fait un paradis fiscal pour des fortunes d'entreprises ou de particuliers.
