nouveau !
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Révolution Française [ 14 ]
Les femmes marchent sur Versailles,
5 octobre 1789
Avant-Garde Allant á Versaille
estampe anonyme
eau-forte coloriée
1789
BnF
Estampes et Photographies
Paris, France
QB-1 (1789-10-01/1789-10-15)-FOL
“ Viktoria Schmidt-Linsenhoff note à propos de telles illustrations imprimées que des gravures atteignaient des tirages de 20 000 exemplaires et ne coûtaient que cinq à huit sous, ce qui représentait apparemment un peu plus que la ration journalière de pain d’une travailleuse. « Les impressions d’images représentant des événements, des portraits et des allégories politiques décoraient des habitations privées et des espaces publics des sociétés de sections, des clubs politiques, des cafés et des maisons jardinières. Ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient les acheter les voyaient malgré tout sur les présentoirs des magasins dans les grandes villes et chez les marchands et marchandes de tableaux ambulants à la campagne ». Depuis le 31 juin 1789, les illustrations imprimées n’étaient plus soumises à la censure. Elles informaient la population – dont, selon Schmidt-Linsenhoff, deux tiers des femmes et la moitié des hommes étaient analphabètes – des plus importants événements et véhiculaient des représentations évocatrices de notions politiques abstraites. ”
(Falk, 2013 ; citation : Viktoria Schmidt-Linsenhoff, "Sklavin oder Bürgerin ? Französische Revolution und Neue Weiblichkeit 1760-1830" / "Esclave ou citoyenne ? Révolution française et nouvelle féminité...", Catalogue de l'exposition éponyme au Musée historique de Francfort [Historischen Museum Frankfurt], tenue du 4 octobre au 4 décembre 1989, Editions Jonas, Marburg, Allemagne,1989 ; chapitre "Frauenbilder der Französischen Revolution" / "Représentations des femmes pendant la Révolution française", p. 422-429, traduction de l'allmand par Johanna Probst).
de Paris à Versailles
Un tournant politique pour les femmes
« Dès les mois d’août et septembre, ce sont les femmes de la Halle, organisées en corporation, qui sont comme les interprètes, les porte-parole de toutes les femmes des pauvres ménages de Paris. À plusieurs reprises elles envoient des déléguées à l’Hôtel de ville pour se plaindre des trop longues stations à la porte des boulangers et pour demander que le prix du pain soit abaissé à deux sous la livre aussitôt que la nouvelle récolte sera disponible. Par elles toute la souffrance ouvrière de Paris, disséminée en d’innombrables ménages, prend un corps et une voix. Et de même qu’au moment où se discutait le veto, les révolutionnaires du Palais-Royal avaient l’idée de marcher sur Versailles pour imposer leur volonté à l’Assemblée, de même les femmes de Paris ont l’idée que si le Roi était arraché aux intrigues de la Cour et amené à Paris, l’abondance entrerait avec lui dans la capitale. Le mouvement de Paris sur Versailles, préparé et ébauché à la fin d’août, reste ainsi la tentation permanente des esprits. Sous l’agitation révolutionnaire bourgeoise frémit la grande souffrance du peuple : et c’est sur la même pente que toutes ces forces inquiètes vont se précipiter. »
Jean Jaurès, "Histoire socialiste | 1789-1900 sous la direction de Jean Jaurès" entre 1901 et 1908, Tome I, La Constituante (1789-1791), Journées Révolutionnaires (20 juin, 14 juillet, 5 et 6 octobre), Paris, Jules Rouff et Cie, 1901, p. 332.
Ce jour-là, le 5 octobre 1789, il faut avoir du courage pour parcourir à pied le trajet de l'Hôtel de Ville à Paris, Place de Grève, à Versailles, près de vingt kilomètres, quatre ou cinq heures de marches sous la pluie battante et dans le froid. La foule, dont une participation écrasante de femmes, est haranguée par Stanislas Maillard, un des héros de la Bastille, nous l'avons vu. Des hommes sont "armés de piques, de sabres, de bâtons ferrés et de haches" (Baczko, 2005). On retrouve souvent, par ailleurs, dans diverses sources de l'époque des faits, les chiffres de "cinq cent" ou "six cents" manifestants au départ et environ une dizaine de milliers à l'arrivée, tout comme il est mentionné, cette fois systématiquement, que la préoccupation principale de la contestation porte sur le pain, de première nécessité pour la subsistance de beaucoup de femmes, d'hommes et d'enfants :
« Dans quel ordre, & avec quel courage elles sont allées au nombre de près de dix mille, demander raison aux dignes Suppôts du despotisme, du dernier crime qu'ils venaient de commettre, & qui en effet a été le dernier pour quelques-uns d'entre'eux. » ("Les héroïnes de Paris ou L'Entière liberté de la France, par les femmes, Police qu'elles doivent exercer de leur propre autorité, Expulsion des Charlatans, &c, &c, Le 5 Octobre 1789", p. 2, Paris, chez Knapen, 1789).
« Un peuple immense s'étant porté de Paris à Versailles, les femmes ont rempli en un instant la salle des Etats. Parlant toutes à la fois, elles demandoient à grands cris que l'Assemblée fixât le prix du pain à deux sous la livre & à huit celui de la viande. » (Jean-Paul Marat, L'Ami du Peuple ou le Publiciste parisien, Journal politique, libre et impartial. Par une Société de Patriotes, Et rédigé par M. Marat, Auteur de l'Offrande à la Patrie, du Moniteur & du Plan de Constitution, &c. », N° XXVII du 7 octobre 1789, pp. 229-230).
Citons aussi un texte qui passe pour le plus fidèle récit de l'évènement, selon un grand historien de la Révolution, Albert Mathiez, que l'on trouve dans une dépêche du 9 octobre 1789, des mains de Christian Anton Joseph Pierre Jean, comte Gabaléon de Salmour (1755-1831), ministre plénipotentiaire de Saxe en France (dit "l'Envoyé de Saxe") :
« Je vous annonçais, Monsieur, beaucoup de fermentation dans la nuit du dimanche au lundi ; elle s’est accrue le matin, au point que des femmes de la Halle, au nombre de cinq à six cents, s’étant rassemblées à la pointe Saint-Eustache, quelques ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Marceau se trouvant mêlés parmi elles, se sont réunies à l’Hôtel de ville, en ont chassé les représentants de la commune, forcé la faible garde qui y était, pris un magasin de 1,700 fusils de réserve, en ont armé, ainsi que d’un nombre considérable de piques, la populace arrivée pour les soutenir. Maîtresses de quatre pièces de canon, elles se sont répandues dans toutes les rues de la ville, forçant sans pitié toutes les femmes qu’elles rencontraient en voiture ou à pied de se joindre à elles. La marquise de Manzi, que V.E. [Votre Excellence, NDR] a vue à Dresde, allant se promener aux Tuileries, a été arrachée de sa voiture par ces furieuses et, après avoir marché quelque temps avec elles, n'a dû sa liberté qu'à deux soldats aux gardes, qui la leur enlevèrent, sous prétexte que sa faiblesse ne lui permettrait jamais d'arriver. Elles alléguaient pour motif de leur insurrection le manque de pain, et le but de leur course devait être d'aller à Versailles en demander au Roi et à l'Assemblée nationale. »
Jules Flammermont, "Les Correspondances des Agents diplomatiques étrangers en France avant la Révolution conservées dans les archives de Berlin, Dresde, Genève, Turin, Gênes, Florence, Naples, Simancas, Lisbonne, Londres, La Haye et Vienne", Paris, Imprimerie Nationale, Ernest Leroux, Éditeur, 1896, Appendice II, "Rapport du Comte de Salmour sur les journées des 5 et 6 octobre",p. 260.
M. de la Fayette descend
de l'Hôtel-de-Ville...
Jean-François Janinet
(1752 - 1814), graveur français
estampe, aquatinte
31ᵉ tableau du recueil¹ des gravures historiques des principaux événements depuis l'ouverture des Etats généraux,
À Paris, chez Janinet, et Cussac (Libraire rue Hautefeuille), 1789-1791
1790
Musée Carnavalet
Histoire de Paris
G. 13968
Paris, France
¹ "L'ouvrage parut par livraisons hebdomadaires entre la fin de 1789 et le début de 1791. A ce moment il cessa de paraître sans avoir été achevé. Chaque livraison comprenait une petite planche en hauteur, gravée en manière de lavis et accompagnée d'un texte de quatre pages. Les dessins originaux, à la plume et à l'encre de Chine sont, comme les gravures, l'œuvre de Janinet. Ils se trouvaient, au nombre de 52, dans un exemplaire qui appartenait autrefois à Henri Beraldi. Les exemplaires complets comprennent en effet 52 planches. On en cite cependant un, celui de Georges Haumont, conservateur du Musée de céramique de Sèvres, qui en contenait 54." (BNF, Catalogue général)
a Versaille a Versaille*
du 5 octobre 1789
estampe anonyme
eau-forte coloriée
Musée Carnavalet
Histoire de Paris
G.27955
France
* A environ 5/6 h de marche de Paris
Beaucoup d'autres témoignages confirment les dires du comte de Salmour à propos des pressions exercées par les femmes pour entraîner les autres à suivre leur mouvement. Ainsi, Marie-Rose Baré (Barré), jeune "ouvrière en dentelles" de vingt ans, "Dépose que le cinq Octobre dernier sur les huit heures environ du matin, sortant de chez elle pour aller reporter de l'ouvrage, parvenue au Pont Notre-Dame, elle fut arrêtée par une centaine de femmes qui lui dirent qu'il falloit qu'elle allât avec elles à Versailles pour y demander du pain ; que ne pouvant résister à ce grand nombre de femmes, elle se détermina à aller avec elles." (déposition n° CCCXLIII [343], dans le cadre de la « Procédure criminelle instruite au Chatelet de Paris, sur la Dénonciation des faits arrivés à Versailles dans la journée du 6 octobre 1789* » [cf. plus bas], Chez Baudouin, imprimeur de l'Assemblée Nationale, Paris, 1790, 2e partie, p. 214).
* en trois parties : partie 1, pp. 3-270, dépositions I à CLXX ; partie 2 ("Suite de la Procédure criminelle..."), pp.1-221, dépositions CLXXI à CCCXLVII ; partie 3 ("Suite de la Procédure criminelle..."), pp.1-79, dépositions CCCXLVII (erreur de numérotation en doublon) à CCCLXXXVIII.
Quant à Elisabeth Girard, dite Beaupré, bourgeoise de Paris de 29 ans, des femmes la menacèrent de lui couper les cheveux si elle ne les suivait pas (déposition n° XC [90], "Prodédure criminelle...", op. cité, 1e partie, p. 144). Une garde-malade, Jeanne Martin, âgée de 49 ans, femme de Jean Lavarenne, portier du petit hôtel d'Aligre, fut aussi menacée de maltraitement en cas de refus de suivre un groupe de femmes, tout comme Louise-Marguerite-Pierrette Chabry, bouquetière dans le quartier du Palais-Royal d'environ 17 ans, qui, "étant porte Saint-Antoine avec ses père & mère, elle a été forcée par des femmes du peuple à les suivre à Versailles ; qu'elles l'ont conduite d'abord à l'hôtel-de-ville, que des prisonniers, qui étoient dans les prisons de l'hôtel-de-ville, ont été mis en liberté ; qu'elle déposante même a dépensé douze francs moins quatre sols qu'elle avoit, pour leur acheter des chemises, des hardes & des souliers ; que parvenues aux Champs-Elisées, cinq à six cents femmes qu'elles étoient, ont fait une soixantaine d'écus qu'elles ont donnés aux prisonniers qu'elles avoient amenés avec elles." ("Procédure criminelle...", op. cité, partie 1, déposition n° XXX [30] de Sieur Jean-Louis Brousse des Faucherets, 43 ans, lieutenant-de-maire au département des établissements publics, p. 60 ; partie 2, déposition n° CLXXXIII [183] de L-M-P Chabry, p. 23). Françoise Rolin, bouquetière parisienne de vingt ans, "fut arrêtée par plusieurs femmes de la halle qu'elle ne connoît pas particulièrement, qui lui dirent qu'il falloit qu'elle allât avec elles ; qu'elle leur demanda où elles vouloient la conduire ; elles lui répondirent que c'étoit à la ville ; & que si on ne leur faisoit pas raison , elles iroient à Versailles ; qu'arrivées à la place de Grève , plusieurs de ces femmes sont montées à l'hôtel-de-ville, y ont demandé M. Bailly [maire de Paris, NDR] & puis M. de la Fayette [cf. plus bas] ; qu'on leur a répondu que ni l'un ni l'autre n'y étoient"
procédure criminelle : « Il s'agit d'une longue procédure criminelle instruite par le Châtelet, juridiction royale pour les affaires criminelles, qui, sur la dénonciation de la municipalité de Paris, a été chargée d'élucider les circonstances des événements sanglants intervenus à Versailles le 6 octobre 1789 et, le cas échéant, d'en trouver les instigateurs présumés (en particulier, le duc d'Orléans et Mirabeau ont été soupçonnés de conspiration). Commencée fin novembre 1790, cette procédure a été instruite pendant dix mois, jusqu'à août 1790. 410 dépositions recueillies forment deux volumes, de quelques 600 pages. A ce volumineux dossier s'ajoutent encore les débats de l'Assemblée nationale sur cette même procédure, le 2 octobre 1790, donc environ un an après les événements en question. Bien connue des historiens de la Révolution, cette source est aussi riche que difficile à exploiter. Les dépositions sont recueillies plusieurs mois après les faits ; les souvenirs se mélangent avec les récits postérieurs aux événements ; les témoins rapportent autant les choses vues que les ouï-dires [sic], les rumeurs et les fantasmes [...] Bâclée, partisane et biaisée, la procédure criminelle du Châtelet a pourtant le mérite d'avoir préservé de l'oubli des voix de femmes. » (Baczko, 2005)
Plusieurs historiens et historiennes soulignent comme une lacune le fait que la dimension politique des actions féminines des révolutionnaires a trop longtemps été sous-estimée, même parmi les historiens qui ont contribué à une nouvelle histoire sociale. Ainsi, l'historienne allemande Kerstin Michalik, qui avance que, même parmi les historiens qui ont inauguré une histoire sociale (parmi les plus fameux : Jaurès*, Mathiez*, Lefebvre*, ou encore Rudé*), ont eu tort de s'en tenir aux raisons de subsistance et d'ignorer les causes politiques qui les animaient aussi (cf. K. Michalik, "Der Marsch der Pariser Frauen nach Versailles am 5. und 6. Oktober 1789. Eine Studie zu weiblichen Partizipationsformen in der Frühphase der Französischen Revolution" : "La marche des femmes parisiennes sur Versailles les 5 et 6 octobre 1789 : une étude des formes de participation féminine au début de la Révolution française", Centaurus-Verlagsgesellschaft, Pfaffenweiler [Bade-Wurtemberg, Allemagne], 1990).
* Jean Jaurès : cf. Histoire socialiste, plus bas ; Albert Mathiez, "Étude critique sur les Journées des 5 et 6 octobre 1789", Imprimerie de Daupeley-Gouverneur, Nogent-le-Rotrou, 1899 ; Georges Lefebvre, "Les foules révolutionnaires", article de la revue Annales historiques de la Révolution française, 11e année, N° 61, janvier-février 1934, pp. 1-26 ; George Frédéric Elliot Rudé (1910-1993), cf. Rudé, 1960.
Des différentes activités sociales des femmes du peuple depuis le printemps 1789 (conditions de travail, revendications, doléances, etc.) aux journées des 5/6 octobre, en passant par les processions en août et septembre, l'auteure, à l'image d'autres spécialistes de la période, souligne les aspects politiques de leurs révoltes : le fait que différentes classes sociales se soient mêlées pour les mêmes revendications, les inquiétudes de voir grandir la contre-révolution, leur colère devant le comportement des gardes au banquet patriotique du 31 septembre, foulant la cocarde tricolore, etc., sont autant de signes que les femmes, pourtant complètement écartées du champ politique, commencent à s'en emparer, portées par tout un contexte de "fermentation", comme on aimait le dire à l'époque (cf. op. cité). Signalons par ailleurs, de très nombreux témoignages évoquant à Paris ou à Versailles la présence d'hommes déguisés en femmes (cf. "Procédure criminelle...", op. cité, pp. 6, 8, 21, 30, 64, 73, 78, 85, etc.). D'après l'ensemble des témoignages, il paraît clair qu'en plus des mouvements populaires, se sont greffés des actions d'ordre politique, notamment des incitations aux mouvements de protestation contre des espèces sonnantes et trébuchantes. Une blanchisseuse aurait, par exemple, raconté au chevalier d'Estresses, officier de dragons : "M. le chevalier, vous êtes dans l'erreur, comme tout le monde, d'imaginer que ce ne sont que des blanchisseuses et autres femmes de ce genre qui sont allées à Versailles : on est bien venu sur mon bateau en faire la proposition à moi et à mes compagnes, et c'est une femme qui est venue offrant six et douze livres ; mais cette femme n'est pas plus femme que vous ; je l'ai bien reconnue, car je blanchis son valet-de-chambre : c'est un seigneur qui demeure, ou au Palais-Royal, ou aux environs du Palais-Royal" (Sieur Firmin Mianné de St-Firmin, bourgeois de Paris, déposition n° XLV [45], "Procédure criminelle...", op. cité, 1e partie, p. 80).
processions : "Peu de temps après le 14 juillet, des femmes du marché démarraient des processions, réitérées ensuite quasi quotidiennement jusqu’à la fin du mois de septembre. Ces marchandes occupaient une place stratégique ; sur le marché ne s’échangeaient pas seulement des marchandises mais aussi des opinions. En particulier, certaines de ces femmes du marché, les « poissardes », étaient connues sous l’Ancien régime pour la rudesse de leur langage : en 1756, un arrêté avait été prononcé pour leur interdire d’insulter leurs concitoyens. Les « processions » de ces femmes du marché avaient le caractère de proclamations de masse, empruntaient toujours un même itinéraire et suivaient un rituel bien déterminé. On passait non seulement aux églises mais aussi à la mairie, où on remettait du pain béni et des fleurs au nouveau maire et au commandant de la Garde nationale de Paris, La Fayette. Tous les cortèges étaient escortés par la Garde nationale nouvellement formée. Le passage par la mairie, l’escorte de la Garde nationale et le fait que les processions étaient à la seule initiative des femmes, sont remarquables puisqu’ils indiquent le caractère hautement politique de ces processions." (Falk, 2013)
Evoquons Marie-Louise Lenoel, instruite et aisée, "occupée alors à Passy d'un marché des plus lucratifs, quitte sa vertueuse mère brusquement, abandonne le bénéfice qu'elle allait faire, se mêle aux Dames Citoyennes qui allaient à Versailles", elle qui a "cru devoir céder aux désirs ardens des Citoyens" (M.L Lenöel, femme Chéret, "Événement de Paris et de Versailles, Par une des Dames qui a eu l'honneur d'être de la Députation à l'Assemblée générale.", Bibliothèque nationale, Lb39 7941). Marie-Louise est loin d'être la seule femme "de qualité" qui se mêle aux "poissardes" et autres dames des Halles. Maître Gérard-Henri de Blois, avocat au Parlement, qui a assisté à l'irruption de nombreuses femmes dans l'Hôtel de Ville de Paris, "en remarqua très-peu que l'on pût ranger dans la classe de la vile populace." Ces mêmes femmes forceront "le concierge de la geole de mettre en liberté les personnes détenues." (Déposition n° XXXV, "Procédure criminelle...", op. cité, p. 67). Le président à mortier (cf. partie 3 pour ce mot) au parlement de Normandie, Thomas Louis César de Frondeville (1750-1816), député de la noblesse au baillage de Rouen, puis à l'Assemblée nationale, témoignera qu'au château de Versailles, dans la foule qui se portait vers les appartements royaux, il "en rencontra plusieurs si richement vêtues, que l'on n'eût pas soupçonné que la misère les amenoit à Versailles pour demander, comme elles le disoient, du pain à sa majesté" (Déposition n° CLXXVII [177], "Procédure criminelle...", op. cité, 2e partie, p. 12). On connaît aussi d'autres femmes aisées, comme une "célèbre par sa jolie figure, marchande d'huître, rue de Richelieu", en compagnie de femmes "que le besoin d'argent ne les excitoit pas", venues pourtant informer le roi que "le pain manquoit à Paris" (Sieur Claude Tardif du Granger, garde-du-corps du roi, Déposition n° X, op. cité, p. 28).
De nombreux témoignages évoquent l'émoi des femmes, suscité par la profanation ou le remplacement de la cocarde tricolore, la seule cocarde nationale autorisée depuis le 4 octobre par les représentants nationaux. Une femme revenant de Versailles n'avait pas caché qu'avec ses camarades, "elles avoient maltraité deux ou trois particuliers portant des cocardes noires" (Témoignage de François-Nicolas Moliene / F-N Mollien*, 1758-1850, premier commis de l'administation des finances, "Procédure criminelle...", op. cité, 1e partie, déposition n° XI, p. 29).
* "traitement annuel et fixe de 10 000 livres sur le Trésor royal, en sa qualité de premier commis de l’administration des Finances." (Antonetti, 2007, cf. aussi Napoléon Bonaparte, 10)
"Le déposant avec ces femmes cheminoient pour gagner Versailles, et passé Virofflay, elles rencontrèrent plusieurs particuliers à cheval, qui paroissoient être des bourgeois ayant des cocardes noires à leurs chapeaux ; elles les arretèrent et vouloient se porter à des excès contre eux, disant qu'ils falloit qu'ils périssent pour subir le châtiment de l'insulte qu'ils avoient faite et qu'ils faisoient à la cocarde nationale ; elles en frappèrent un, le démontèrent de son cheval, en lui arrachant sa cocarde noire..." (Témoignage de Stanislas-Marie Maillard, capitaine des volontaires de la Bastille, "Procédure criminelle...", op. cité, partie 1, déposition n° LXXXI [81], p. 117).
De plus, comme les hommes, un certain nombre de femmes expriment leur rejet du monde ecclésiastique : "Et les femmes qui vont sur Versailles attellent leurs canons en criant : A bas la calotte ! La femme Chéret parle avec complaisance de la terreur que l’arrivée de « ses bonnes amies » répand « parmi les calottins ».
La courageuse petite troupe féminine, à peine refoulée hors de l’Hôtel-de-Ville, décide de marcher sur Versailles. Elle fait appel, pour la commander aux volontaires et vainqueurs de la Bastille : Hullin, Richard de Pin, Maillard prennent la tête du mouvement : les canons sont hissés sur des chariots, liés avec des cordes. En route pour Versailles !»" (Jaurès, op. cité).
Une jeune historienne, américaine, cette fois, Katie Jarvis, s'est aussi emparée de cette grande irruption des femmes dans l'espace politique français :
« En libérant le marché des entraves liées aux privilèges corporatifs et aux réglementations de l'Ancien Régime, les députés bouleversèrent des siècles de relations commerciales et sociales. J’examine comment les « Dames » et leurs voisins ont élaboré leur propre vision des idéaux révolutionnaires tout en affrontant les conséquences de réformes radicales. En tant que commerçantes démunies, ces femmes se trouvaient à la croisée des privilèges corporatifs et des aspirations démocratiques : les premiers leur octroyaient une autorisation spéciale pour exercer au marché, tandis que les secondes leur conféraient une légitimité politique considérable pour formuler des revendications auprès de l’État. D’un côté, leur subsistance dépendait de dérogations fondées sur la bienfaisance, alors même que les partisans du libre-marché condamnaient ces mesures d’assistance ; de l’autre, elles invoquaient sélectivement les principes du libre-marché pour contester les privilèges commerciaux de leurs concurrents. Au cours de cette phase d’enfantement des expériences capitalistes, les Dames ont oscillé entre une économie morale tributaire des réalités locales et un marché libéré, régi par des normes nationales. (Jarvis, 2015).
« Certes, en octobre 1789, la survie des familles n'est pas menacée ; toutefois, pour protester contre la famine et réclamer du pain, les femmes retrouvent leur place traditionnelle et se lèvent solidairement en masse ; leur mobilisation s'était faite de bouche à oreille, entre les voisins, dans la rue ou à la sortie, la veille, de la messe dominicale (le 5 octobre était un lundi). Cependant, plusieurs de ces femmes portent la cocarde tricolore, s'indignent de la cocarde profanée, crient Vive la Nation ! et, toutes ensemble, elles empruntent un itinéraire très politisé qui les amènera à Versailles, devant le château royal et devant l'Assemblée nationale. » (Baczko, 2005)
poissardes :
"POISSARD, POISSARDE | adjectif et nom féminin.
XVIe siècle, au sens de « voleur ». Dérivé de poix, par allusion aux voleurs qui prennent tous les objets se trouvant à leur portée, comme si ceux-ci se collaient à leurs doigts. XVIIe siècle, comme substantif, par confusion entre poix et poisson et en raison de la grossièreté que l’on prêtait aux marchandes de poisson."
Dictionnaire de l'Académie Française, édition 2024
"Le 5 octobre arrive. Je ne fus point témoin des événemens de cette journée. Le récit en parvint de bonne heure, le 6, dans la capitale. On nous annonce, en même temps, une visite du roi. Timide dans les salons, j’étais hardi sur les places publiques : je me sentais fait pour la solitude ou pour le forum. Je courus aux Champs-Elysées : d’abord parurent des canons, sur lesquels des harpies, des larronneuses ["larronnesses"], des filles de joie montées à califourchon, tenaient les propos les plus obscènes et faisaient les gestes les plus immondes. Puis, au milieu d’une horde de tout âge et de tout sexe, marchaient à pied les gardes du corps, ayant changé de chapeaux, d’épées et de baudriers avec les gardes nationaux : chacun de leurs chevaux portait deux ou trois poissardes, sales bacchantes ivres et débraillées. Ensuite venait la députation de l’Assemblée nationale ; les voitures du roi suivaient : elles roulaient dans l’obscurité poudreuse d’une forêt de piques et de baïonnettes. Des chiffonniers en lambeaux, des bouchers, tablier sanglant aux cuisses, couteaux nus à la ceinture, manches de chemises retroussées cheminaient aux portières ; d’autres égipans noirs étaient grimpés sur l’impériale ; d’autres, accrochés au marche-pied des laquais, au siége des cochers. On tirait des coups de fusil et de pistolet ; on criait : Voici le boulanger, la boulangère et le petit mitron ! Pour oriflamme, devant le fils de Saint-Louis, les hallebardes suisses élevaient en l’air deux têtes de gardes du corps, frisées et poudrées par un perruquier de Sèvres."
François-René de Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, Liège, Imprimerie de J.-G. Lardinois, 1849-1850, 5 volumes in-8°, Premier Volume, pp. 126-127). Cette édition, contemporaine de l'édition originale de l'œuvre est sans doute une contrefaçon. L'œuvre a d'abord été publiée en feuilleton dans La presse, à partir du 21 octobre 1848, puis en douze volumes, de 1849 à 1850, chez Eugène et Victor Penaud frères, Dion-Lambert, Paris, 1849.
La foule parvient devant les grilles du château vers cinq heures de l'après-midi. "À peu près au même moment, 20 000 à 30 000 hommes se mirent en route, après de longues négociations, en direction de Versailles. Il s’agissait d’une sorte de milice citoyenne fondée après la prise de la Bastille afin de protéger ce qui avait été acquis jusque-là et de prévenir l’anarchie dans la ville. Elle avait initialement été instaurée par les districts parisiens et entendait prévenir tout autant une menace militaire de l’extérieur que l’anarchie de l’intérieur. La Garde nationale était également chargée d’assurer le calme le 5 octobre, mais elle sympathisa avec les femmes, c’est pourquoi, tout en le contrôlant, elle légitimait le cortège par sa présence." (Falk, 2013). Parvenue à Versailles, la foule se heurta aux grilles fermées du château, gardé par le régiment de Flandre, sur sa gauche, et des "gardes-du-corps" en face de la grille. Une partie des femmes, empêchées d'entrer, se dirigèrent vers l'Assemblée, une autre finit par forcer l'ouverture et pénétrer dans l'enceinte.
Les femmes envoient une délégation auprès de l'Assemblée nationale, avec Stanislas-Marie Maillard à sa tête. Ce 5 octobre 1789, Maillard (cf. partie 8 : La prise de la Bastille) prend donc la parole à la tribune, en tant que porte-parole d'une « députation d'un très-grand-nombre de citoyennes de Paris déjà arrivées à Versailles » (op. cité). Elles sont venues, raconte-t-il, « pour demander du pain, et en même temps pour faire punir les gardes du corps qui ont insulté la cocarde patriotique. Les aristocrates veulent nous faire périr de faim. Aujourd’hui même on a envoyé à un meunier un billet de 200 livres, en l’invitant à ne pas moudre, et en lui promettant de lui envoyer la même somme chaque semaine. » (Archives Parlementaires de 1787 à 1860 - Première série (1787-1799) Tome IX - Du 16 septembre 1789 au 15 novembre 1789, Paris : Librairie Administrative P. Dupont, 1875, p. 346).
Stanislas Marie Maillard
(1763 - 1794)
Jean Gauchard (1825-1872)
gravure
d'après Etienne-Gabriel Bocourt
dessinateur, graveur (1821 - 1913)
Illustration du livre de Louis Blanc (1811-1882) : "Histoire de la Révolution Française", 12 volumes parus de 1847 à 1862.
De son côté, l'Assemblée envoie son président, le député monarchien Jean-Joseph Mounier, auprès du roi, accompagné d'une vingtaine de députés, pour demander "non seulement l’acceptation pure et simple de la Déclaration des droits et des dix-neuf articles de la Constitution, mais pour réclamer aussi toute la force du pouvoir exécutif sur les moyens d'assurer à la capitale les grains et les farines dont elle a besoin." ("Archives Parlementaires... op. cité, p. 347). Mounier confie alors la présidence de l'Assemblée à César-Guillaume de La Luzerne (duc, cardinal, pair de France, 1738-1821), évêque de Langres, qui occupe les députés par la lecture de la longue liste des offrandes patriotiques (Baczko, 2005). Jeanne Martin, dans sa déposition, indique de son côté "que deux membres de l'Assemblée furent députés avec neuf femmes d'entr'elles pour aller chez le roi ; que sept seulement sont entrées, lui a-t-on dit ; qu'elle déposante est restée à la barre de l'Assemblée ; que la députation n'est revenue de chez le roi que sur les dix heures" (J. Martin, Déposition n° LXXXII [82], "Procédure criminelle", partie 1, op. cité, p. 134).
"Je déclare avoir vu, ledit jour 5 octobre, entre six et sept heures, les femmes, ou du moins elles en avoient le costume, entrer, et après, à la suite des députés à l'Assemblée nationale, qui alloient porter les décrets à la sanction royale, pour, disoient-elles, forcer cette sanction. On voulut les empêcher d'entrer chez le roi ; MM. les officiers des gardes-du-corps, qui étoient de service, firent ce qu'ils purent pour empêcher ces dames, ou prétendues telles, d'y entrer ; quelques momens après il en sortit quatre, dont une très-grande, qui tenoit un papier à la main, perçant la foule, et crioit tout haut, en jurant : Nous le savions bien que nous lui ferions sanctionner. A ces paroles, prononcées très-ferme et fort haut, il se fit un bruit de voix énorme dans le château et dans les environs" (Déposition n° CXXVII [127], de Messire Claude, Vicomte de la Châtre, seigneur de Mont, en Poitou, député de cette province, "Procédure criminelle...", op. cité, partie 1, p. 193).
Le marquis de la Fayette (Lafayette), commandant en chef de la Garde nationale, rejoint Versailles vers minuit, à la tête de 15.000 de ses hommes. La nuit se passe sans encombre, puis, entre cinq et six heures du lendemain matin, 6 octobre, Jeanne Martin, toujours, et "deux autres femmes dont elle ignore les noms et demeures, sont sorties de la salle, et sont allées sur la place d'armes, et ensuite au château où elle a vu arriver la populace en grand nombre, qui grimpoit aux grilles pour s'introduire dans le château, lesquelles n'étant pas ouvertes ; que, dans ce moment, plusieurs gardes du roi, de l'intérieur du château, ont tiré des coups de mousquets sur le peuple : elle déposante en a remarqué et reconnu trois ou quatre à leurs habits et bandoulières ; que de cette décharge un citoyen a été tué dans la cour de marbre ; que le garde du roi qui avoit tué ce citoyen a été saisi par la populace, qui l'a conduit place d'armes où il a perdu la vie ; qu'un autre garde du roi ayant porté un coup de poignard dans le bras d'un citoyen qui en a été cruellement blessé et porté à l'infirmerie ; que ce garde du roi a été tout de suite blessé d'un coup de hache qui lui a abattu la moité (sic : "moitié") de la figure, et de-là conduit sur la place d'armes où il a été tué à côté du premier*" (J. Martin, "Déposition...", op. cité, p. 135).
* Il s'agit de François Rouph de Varicourt (1760-1789), Garde du Corps du Roi et du Garde versaillais Antoine Joseph Pagès des Huttes (1759-1789).
La foule parvient à pénétrer le château, puis se rapproche dangereusement des appartements du roi. Tout au long de la journée d'hier, déjà, des menaces avaient plu sur l'autorité royale, tout spécialement la reine, accusée souvent de tous les maux :
"Oui, oui, nous allons à Versailles ; nous apporterons la tête de la reine au bout d'une épée" (J. Martin, op. cité, p. 133 ; cf. aussi dépositions LXXXIII, p. 136 ; XC, p. 145 ; CLV, p. 245, etc.).
"Alors le peuple s'est écrié : Vive le roi, vive la nation, vive le dauphin ! qu'elle déposante et quelques autres femmes ayant crié Vive la reine, des femmes du peuple les ont frappées pour les faire taire ; que le roi et la famille royale s'étant retirés du balcon, la reine a été se placer à une petite fenêtre, et, tandis qu'elle étoit en ce dernier endroit, des femmes du peuple vomirent contr'elle toutes sortes d'injures qu'elle déposante ne nous répétera pas ici. Le peuple a crié : Vive le roi ! Le roi à Paris ! le roi à Paris ! que sa majesté y ayant consenti, d'autres cris de Vive le roi se sont faits entendre ;" (op. cité, p. 135).
"c'est que le mardi 6 octobre au matin, sur les cinq heures et demie six heures, une foule considérable d'hommes et de femmes armés de piques, bâtons et autres instrumens, sont entrés au château de Versailles, en faisant un tapage horrible ; ont enfoncé la première porte de la salle des gardes de la reine ; qu'ils se sont saisis des gardes du roi qui se sont trouvés là ; car lui, déposant, et d'autres personnes ont caché, autant qu'il a été en leur pouvoir, des gardes du roi pour les soustraire à ce peuple ; sait qu'un garde du roi a prévenu le déposant, et autres personnes de service, et eux ont prévenu madame Thibault, qui étoit de service près la reine , de ce qui se passoit ; sait aussi qu'aucun de ces individus ne sont parvenus jusque dans la chambre à coucher de la reine" (Déposition n° LXXII [72] de Sieur Blaise Etienne, âgé de 39 ans, fruitier de la reine, "Procédure criminelle...", op. cité, 1e partie, p. 109).
« Marie-Antoinette a dansé pour son plaisir, nous la ferons maintenant danser pour le nôtre » (Procédure du Châtelet, Archives nationales (Arch. nat.), BB/3/222,"Procédure criminelle...", op. cité, partie 2, déposition de Montmorin, n° CLXXXII [182], p. 20).
Bravoure des
Femmes Parisiennes...
(La scène illustre librement l'assassinat des Gardes cités plus haut).
Jacques-Philippe Caresme
(1734-1796)
peintre et graveur français
Estampe, Eau-forte, pointillé
1789
17.5 x 21.5 cm
Bibliothèque Nationale de France ,
BNF/GALLICA, Paris
département Estampes et photographie,
FOL-QB-1 (1789-10-05)
Après le départ des femmes, le roi tarda à accorder "son acceptation pure et simple" qui, malgré le témoignage des différentes "déposantes" n'a pas été accordée en leur présence, mais fortement contrainte, au final, par leur révolte, ce que résumera brillamment la formule de Jules Michelet : "Les hommes ont pris la Bastille, et les femmes ont pris le roi" (Jules Michelet, "Histoire de la Révolution française" en sept tomes (1847-1853), dans "J. Michelet, Œuvres complètes (1893-1898), Histoire de la Révolution française, volume 1, Livre II, chapitre 9, p. 445). Dans les faits, cependant, le roi avait seulement accepté devant les femmes "qu'il fera tous ses efforts pour procurer du secours à la ville de Paris" : "mon respect pour la vérité m'oblige de dire, que les femmes que messieurs le vicomte de la Châtre, Gueroult, du Berville et de Frondeville, ont entendu se vanter d'avoir forcé le roi à donner la sanction, n'avoient pas voulu parler des articles constitutionnels, dont il ne fut pas question en leur présence, mais uniquement de l'ordre que le roi leur avoit fait remettre" (Jean-Joseph Mounier, "Appel au tribunal de l'opinion publique | Du rapport de M. Chabroud, et du Décret rendu par l'Assemblée Nationale le 2 Octobre 1790. Examen du Mémoire du Duc d'Orléans, et du Plaidoyer du Comte de Mirabeau, et nouveaux Eclaircissemens sur les crimes du 5 et du 6 Octobre 1789", Genève, 1790, pp. 131-132).
Dans la journée du 6 octobre toujours, le roi, acculé par la pression populaire, quitte
Versailles : "Capitulation d'autant plus humiliante que, le lendemain, sous escorte de la garde nationale, d'une foule d'émeutiers et de femmes révolutionnées, un funeste cortège amena le roi à Paris." (Baczko, 2005).
"Le grand gagnant des 5 et 6 octobre est Lafayette qui tire, comme on dit, les marrons du feu de journées qu’il n’a pas prévues et qu’il n’a accompagnées qu’à son corps défendant. En se rapprochant du couple royal, il le persuade que l’émeute a été fomentée par le duc d’Orléans, qu’il parvient à faire envoyer « en mission diplomatique » en Angleterre. Mirabeau, son autre rival, s’empêtre dans ses propres manœuvres : il veut devenir ministre, mais l’Assemblée qui le craint décide qu’on ne choisira pas les ministres dans ses rangs." (Hazan, 2012).
L'abbé Maury aura beau crier à l'existence d'un horrible complot, il admettra finalement que la procédure criminelle n'aura apporté aucune preuve de son existence :
"Mais à qui persuadera-t-on sérieusement que l’unité du départ, à la même heure, l’ensemble de dix mille personnes qui se rendent au même lieu, qui tiennent le même langage, qui portent les mêmes armes, qui annoncent sur la route, la veille de cette journée à jamais déplorable, qu’elles ne sont pas pressées d’arriver à Versailles, parce que le rendez-vous n’est fixé qu’au lendemain à six heures du matin ; qui, en arrivant, font entendre les mêmes menaces, qui se mêlent avec les soldats, subornés le même jour ; qui attendent avec la patience du crime pendant une nuit entière le signal des massacres, qui, à l’heure annoncée d'avance, se réunissent au même point, forcent la barrière qui entoure le palais du roi ; qui font retentir les cris d’imprécations et de blasphèmes contre la majesté royale, qui égorgent la garde fidèle de nos rois, qui pénètrent jusqu’à l’appartement de la reine, et qui en souillant par l’effusion du sang cette enceinte sacrée, ne regardent ces premiers crimes que comme le prélude d’un crime plus grand encore, destiné à déshonorer à jamais la nation ?" (Jean Siffrein Maury, "Opinion de M. l'abbé Maury sur le rapport de la procédure du Châtelet", en annexe de la séance du 2 octobre 1790, Archives Parlementaires, Année 1884, Tome XIX, Du 16 septembre au 23 octobre 1790, pp. 405-409).
Triomphe de l'Armée Parisienne
réunis au Peuple à son retour de
Versailles à Paris
le 6 Octobre 1789
anonyme / eau -forte coloriée
18,5 x 34,5 cm
BNF
Collection de Vinck
département Estampes
et photographies
RESERVE QB-370 (18)-FT 4
Paris, France
“ La Reine des Halles* ”
La dame de la halle
Henri Charles Antoine Baron
(1816-1885)
peintre, dessinateur, illustrateur, décorateur français
Jean Marie Raphaël Léopold Massard
(1812-1889)
graveur et lithographe français
« Les Français sous la Révolution »
de Jean-Baptiste Marie Augustin Challamel
(historien, libraire français, 1818-1894)
et
Wilhelm Ténint (écrivain français,
1817-1879)
Paris, Challamel, Éditeur,
"Quarante scènes et types dessinés par M. H Baron, gravés sur acier par M.L Massard."
1843
Gravure p. 240
* "...Audu, surnommée la Reine des Halles, à cause de sa beauté remarquable et de la puissance subjuguante de son ascendant poissard." (Edouard Henri Lairtullier, 1790-1849, avoué d'Orléans, collectionneur d'archives de la Révolution française, "Les femmes célèbres de 1789 à 1795, et leur influence dans la Révolution, Pour servir de suite et de complément à toutes les histoires de la révolution française", A Paris, chez France, 1840, p. 373.
Reine Audu a aussi été surnommée "Reine de Hongrie" par divers contemporains, tout particulièrement l'Envoyé de Saxe, le comte Salmour (cf. plus haut), mais c'est une autre femme, habitant passage de l'Egalité à Paris avant la Révolution, qui reçut ce sobriquet royal en premier, "une vendeuse aux Halles, Julie Bêcheur, qui vint porter à Marie-Antoinette une pétition des dames de la Halle. La reine lui fit bon accueil et trouva que Julie ressemblait à la reine de Hongrie, Marie-Thérèse. Par moquerie, ce nom lui fut donné par ses camarades et lui resta." (Jacques Hillairet, "Dictionnaire des rues de Paris", Editions de Minuit, 1963). Pour cette raison, le passage sera rebaptisé "passage de la Reine-de-Hongrie.
"L'Envoyé de Saxe prétend bien que la Reine de Hongrie était, le 15 octobre, une des citoyennes qui allèrent demander au Roi et à la Reine de venir assister à la représentation du Souper d'Henri IV, mais cela prouve simplement que les Bonnes Citoyennes du 8 Octobre avaient déjà remplacé Reine Audu.
Aucun doute ne peut subsister sur l'identification de l'Amazone et de la Reine de Hongrie. « Une femme, déclare au mois de février 1791 l' Orateur du Peuple, vulgairement appelée la Reine de Hongrie,... est plongée depuis quatre mois dans les prisons du Châtelet... "
Baron Marc de Villiers du Terrage (1867-1936), "Reine Audu (Les légendes des journées d'octobre) par Le Baron Marc de Villiers", Paris, Émile-Paul Frère, Éditeurs, p. 317.
Très peu de témoignages existent sur celle que la "Procédure Criminelle..." appelle Louise-Reine Le duc (ou Leduc), que Sieur François Angle, dit l'Agrément, marchand limonadier de son état, affirme avoir logé chez lui, en même temps qu'un militaire nommé Cœur-de-roi, tous les deux emprisonnés au moment de son témoignage (op. cité, 1e partie, déposition CXXXV [135], p. 205), tout comme la célèbre "demoiselle Therouènne de Mericourt" (Théroigne de Méricourt, op. cité, 3e partie, pp. 55-56), dont nous avons vu qu'il n'y avait aucune certitude de sa présence, ni à la prise de la Bastille, ni pendant les journées des 5 et 6 octobre à Versailles. Cette présence de Théroigne est colportée longtemps par de nombreuses plumes, affectionnant l'histoire mâtinée de littérature : "les femmes, au nombre de sept ou huit mille, formaient l'avant garde, à la tête de laquelle se faisaient remarquer par leur beauté, leur jeunesse et leur ardeur, l'actrice Rose Lacombe, Pierrette Chabry, Reine Audu, surnommée la reine des halles, et, entre toutes, Théroigne de Méricourt, jolie Liégeoise que la Révolution venait d'enlever au dernier de ses amants, et qui n'aima plus que la liberté, le jour où elle l'aima." (Louis Blanc [1811-1882] : "Histoire de la Révolution française", volume III, chapitre VIII, 1852, p. 252. L'ouvrage a paru en 12 tomes, de 1847 à 1862.) Quasiment aucun renseignement, donc, dans la "Procédure criminelle...", il faut donc explorer d'autres documents pour tenter de connaître l'intéressée.
Reine : On ne trouve guère dans les documents officiels les prénoms René ou Renée, qu'évoque le baron Marc de Villiers du Terrage (1867-1936), cf "Reine Audu (Les légendes des journées d'octobre) par Le Baron Marc de Villiers", Paris, Émile-Paul Frère, Éditeurs, p. 316.
Commençons par la "Protestation d'incompétence dictée par Reine-Louise Audu, Accusée dans l'affaire des 5 & 6 octobre 1789, & lue publiquement en l'une des salles du Châtelet, par M. de la Huproie, le 30 septembre 1790", document très succinct qui, là encore, ne nous apprend rien de substantiel, sinon que l'accusée "proteste , de l'incompétence du tribunal devant lequel elle est traduite, & de la manifestation que l'on fait de prononcer sur l’objet de la dénonciation attribuée au châtelet comme tribunal de lez-nation, attendu que, soit que l'on considere l’instruction, soit que l’on considere la nature du délit que l’on suppose exister, soit enfin que l'on s’arrête au lieu où il s’est passé, le tribunal du châtelet, soit comme juge du châtelet, soit comme tribunal de lez-nation , est incompétent comme juge du châtelet". Le document est signé R.L Audu et Chenaux, Procureur, plus exactement Louis-Barthélémy Chenaux (1752-18..), procureur au Châtelet dès avant la Révolution. Un autre document connu fait état d'une "requête présentée à l'Assemblée Nationale par Reine-Louise Audu, accusée dans l'Affaire des 5 et 6 octobre, détenue ès-prisons du Chatelet | Lue à la Société des Amis de la Constitution le 24 octobre 1790", tout aussi succinct et vide d'éléments concrets, lui aussi signé par elle et son avocat Chenaux, qui a été collectionné par François-Alphonse Aulard et précédé par une courte introduction* qui reprend pour l'essentiel un pamphlet de Chenaux lui-même, intitulé "Aux Citoyens dignes de ce nom", ouvrage introuvable, semble-t-il, dont, heureusement Marc de Villiers (op. cité) a restitué de substantiels passages.
* François-Alphonse Aulard, "La Société des Jacobins | Recueil de documents pour l'histoire du Club des Jacobins de Paris", Tome I, 1789-1790, Paris, Librairies Jouaust et Noblet ; Maison Quantin, 1889, p. 326.
Avant de nous y rapporter, tournons-nous vers les procès-verbaux d'interrogatoire de Reine Audu, du 5 novembre 1790 et du 7 février 1791, dont les sources administratives peuvent se trouver sur une page de recherche ad hoc de Geneanet, et qui nous permettront de faire sa connaissance. Tout d'abord, on la dit souvent légumière, marchande fruitière des Halles, etc., quand l'intéressée confirme à la police faire profession (comme sa mère) de blanchisseuse (dont on possède un contrat d'apprentissage en 1767 (AN [Archives nationales], MC/XCVI/1020 /microfilm), en plus du reste de sa civilité : "« Je me nomme Louise Reine Audu, qu’on appelle aussi Leduc ; née à Château-Gontier en Anjou, âgée de trente-huit ans ». Déclare n’avoir « ni mari ni enfants »" (Registre d’instruction W 1339, folios 155-160, 5 novembre 1790). Son origine angevine est peut-être fictive, si on en croit son acte de naissance de la paroisse Saint-Eustache, qui précise que Louise-Rose-Reine Audu est née le 17 décembre 1752 de son père Pierre Audu, fripier et Marie Jeanne Lesueur, qui demeurent... rue Coquillière (Archives de Paris, 5Mi 1/485, vue 233/263), où elle habite toujours quand elle est arrêtée, au n° 32, chez la veuve Audu.
En 1791, elle confirme sa présence "aux journées des cinq et six octobre", apparemment sans plus de détail (Dossier police F⁷ 4428, pièces 1-12, Feuille d’écrou – Conciergerie du 7 février 1791). Sans autres informations du dossier, nous nous voyons obligés de retourner à l'ouvrage précité du défenseur de Reine Louise, Jean-Barthélémy Chenaux, ou plus exactement aux passages rapportés par le baron Villiers du Terrage. Chenaux nous apprend qu'elle "fut chargée par les citoyennes de marcher à leur tête. Le péril de la patrie substitua à la faiblesse de son sexe l'intrépidité d'un guerrier, et cinq de ses frères, portant les armes pour la défense de la nation, eussent pu, dans ce moment, reconnaître en elle un sixième...
Reine Audu partit de Paris le lundi 5 octobre 1789 avec plus de huit cents femmes qui s'étaient assemblées aux Champs-Élysées ; elle les mit par pelotons de huit et, dans cet ordre, qu'elle eut grand soin de faire tenir pour qu'il n'arrivât point de désordre..." (Villiers du Terrage, "Reine Audu...", op. cité, p. 108). Après quelques péripéties, elle choisit "douze citoyennes pour se présenter avec elle chez le Roi." (op. cité, p. 109), ce dont l'aurait assuré le général Charles Henri d'Estaing (1729-1794), alors commandant de la garde nationale de Versailles, mais non seulement d'Estaing voulut effrayer les femmes en tirant un coup de canon, mais "les Gardes du corps refusèrent le passage ; elle écarta deux des chevaux montés par eux, passa sous le ventre d'un des chevaux, et là, reçut ses premières blessures à la main droite et à la poitrine ; parvenues à les chasser, elles entrèrent au Château et parlèrent au Roi à qui elles demandèrent l'acceptation de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, et la connaissance des magasins de blé et de farine. Le Roi ayant envoyé à l'Assemblée nationale la sanction demandée, Reine Audu en sortit alors, inquiète de savoir s'il n'y avait pas encore eu de femmes blessées, et reçut d'un autre Garde du corps un coup de sabre au bras gauche." (op. cité, p. 110). Après avoir rejoint les canonniers de la Garde nationale, arrivée vers une heure du matin, elle s'endormit épuisée sur un canon. Le lendemain, elle aurait revu le roi à huit heures du matin, pour lui demander "de venir faire son séjour à Paris, sentant bien que c'était l'unique moyen de déjouer le projet du voyage à Metz." (op. cité, p. 111), ville où selon la rumeur, le roi projetait de se déplacer pour tenter un coup de force contre la révolution. Cette rumeur n'était pas infondée : Que ce soit l'allégeance du marquis de Bouillé, grand royaliste, commandant les troupes de l'Est, les sollicitations de l'entourage royal de quitter Versailles, ou encore les projets de fuite discutés par la famille royale lors de la prise de la Bastille, il ne manquait pas de réels objets d'inquiétudes sur le sujet :
"Ainsi, les variantes d’un même bruit de fuite royale sont d’une grande richesse. Elles révèlent les ressentis vis-à-vis des événements qui ont lieu dans l’opacité de la cour et cherchent à rendre public ce qui est secret mais, en l’occurrence, souvent bien réel, tant il est vrai que, de 1789 à 1791, les aristocrates ont bien placé l’enlèvement du roi au cœur de leurs premiers projets de Contre-Révolution" (Lepers, 2010).
"la grande Héroïne des Journées d'Octobre, fut arrêtée à Versailles, dans la nuit du 20 au 21 septembre 1790, par Damien, huissier à cheval du Châtelet, et immédiatement écrouée dans la prison du Châtelet" (Villiers du Terrage, "Reine Audu...", op. cité, p. 315).
Le 5 octobre 1790, Reine Audu est soumise à un interrogatoire mené par Antoine-Edme de la Hurproye, conseiller-commissaire du Châtelet à Paris (à la fois tribunal et prison). A défaut des minutes de Police, Villiers du Terrage retranscrit des passages d'un compte rendu dudit interrogatoire, qu'il dit emprunter au Moniteur du 11 octobre 1790 (erronément semble-t-il, car il n'y a rien sur le sujet à la date indiquée dans Le Moniteur Universel (Gazette Nationale, ou...) :
"On a demandé à Mlle Louise-Renée Audu, désignée dans la Procédure sous le nom de Leduc, pourquoi elle s'était transportée à Versailles le 5 Octobre ; si elle n'avait point dit en partant qu'elle apporterait la tête de la Reine au bout de l'épée dont elle était armée ; si elle n'était point accompagnée d'une troupe de femmes et d'hommes armés de haches ; si elle n'avait point reçu de l'argent, si elle avait connaissance qu'il en eût été distribué pour exciter elle et ses compagnes à se porter aux excès de ces deux journées; si elle ou ses compagnes n'ont point participé, au massacre des Gardes du corps et à tous les désordres qui se sont commis à Versailles, à l'Assemblée nationale et au Château..." (op. cité, pp. 322 et suivantes). Niant tout en bloc, elle prétend une première fois n'avoir jamais été à Versailles, puis, le juge lui ayant "observé que cinquante témoins déposaient l'y avoir vue", affirma s'en rappeler et avoir été, comme beaucoup d'autres femmes, entraînée par d'autre. Un autre compte rendu, du 7 octobre, dans le Journal de Paris, rapporte (toujours selon le baron), qu'elle avait affirmé "n'avoir jamais manqué à la fidélité et au respect du Roi, à la famille royale et à l'Assemblée nationale." (op. cité, p. 325).
Le lundi 10 octobre 1791, Le Courrier des LXXXIII Départemens (appelé Le Courrier de Paris dans les 83 départemens à sa création, puis Le Courrier des départemens, par Antoine-Joseph Gorsas, 3 août 1790-31 mai 1793) fait une adresse "Aux ames honnêtes" pour cette femme "qui a gémi 13 mois dans les cachots, où l’avoit précipitée un tribunal vendu & dont le nom ne se prononce qu’avec un frémissement d'horreur (le Châtelet). Reine Audu qui, malgré son innocence prouvée (car elle est prouvée, puisqu'on a été douze mois sans pouvoir la convaincre d’un délit distinct), seroit encore plongée dans le séjour du crime, sans l'amnistie accordée en faveur de tous les scélérats qui ont voulu porter dans leur patrie le fer & le feu. Cette infortunée respire maintenant un air à peu près libre ; mais elle est infirme, & dénuée de tout moyen d'échapper à la misère. Elle a des droits à la reconnoissance de tous les amis de la patrie. Il suffit de faire connoître ses malheurs pour lui procurer des soulagemens. Ceux qui voudront lui faire parvenir des secours auront la bonté de les adresser à mademoiselle le Mourt, rue des vieilles Garnisons, n°5, près la Greve" (op. cité, N° IX, pp. 137-138).
"le 18 mars 1792, le club des Jacobins décida, « sur la demande de MM. MM. Collot d'Herbois et Broussonnet, qu'une contribution volontaire serait accordée à Reine Audu, victime des Journées des 5 et 6 Octobre. » En fin de séance, le secrétaire annonça « que la collecte avait produit une somme de 357 livres et 5 sols qui serait remise à Mlle Le More pour qu'elle la fasse agréer à cette infortunée »." (Villiers du Terrage, "Reine Audu...", op. cité, p. 343).
Nous n'avons aucun témoignage solide sur sa participation à la journée révolutionnaire du 10 août 1792, mais l'imaginaire populaire continue de dessiner le portrait en partie symbolique de des héros révolutionnaires, héroïnes en l'occurrence, puisque le Moniteur relate que les "fédérés viennent de décerner des couronnes civiques à Mlles Lacombe, Théroigne et Reine-Audu, qui se sont distinguées par leur courage dans la journée du 10 août." (Gazette nationale ou le Moniteur universel, "Nouvelles diverses. De paris", N° 247 du lundi 3 septembre 1792, p. 1048). A l'époque, Reine Audu est devenue surveillante au magasin de farine de la section du comité révolutionnaire du Finistère (ex-section Saint-Victor, 5ᵉ arrondissement de Paris, Dossier de police F 7* 2517 folio 16 verso). Arrêtée à nouveau en 1793, elle est suspectée de "désordre public et de propos séditieux" (Dossiers F⁷ 4428 et Regitre d’instruction W 1339 , folios 155-160). Elle subit un interrogatoire le 17 frimaire an II (8 décembre 1793) et le 20 frimaire, un rapport médical du Dr Dufour émet le diagnostic suivant : "Aliénation intermittente ; accès de fureur, caractère emporté, accès violents ; recommande la Salpêtrière." (Dossier F 7 4428 pce 4). C'était malheureusement alors, et pendant longtemps encore, le destin de certaines femmes au caractère trempé, libre, qui ne voulait pas demeurer à la place assignée aux femmes par la société, comme Théroigne de Méricourt ou plus tard, Camille Claudel. Elle fut admise au pavillon des aliénées violentes de La Salpêtrière le 26 frimaire an II (16 décembre 1793) et selon le registre des décès, y serait morte le 17 décembre 1795 (28 germinal an III), avec la mention : "sans famille" (Geneanet, "Le cas de Reine Audu", p. 6).
Emancipation des Juifs
“Un homme courageux, Herz Medelsheim, plus connu sous le nom de Cerf Berr (né vers 1730 et mort en 1793), fut le premier à déployer une infatigable activité en faveur de ses coreligionnaires. Fournisseur des armées de Louis XV, il fut autorisé, pour un hiver, à résider à Strasbourg, dont le séjour était interdit aux Juifs. Comme il avait rendu des services considérables à l’État au moment d’une guerre et pendant une famine, on lui permit de continuer à habiter cette ville. Il y attira alors quelques autres Juifs. Pour le récompenser de ses services, Louis XVI lui accorda les mêmes droits qu’aux autres Français et l’autorisa à acquérir des immeubles et des biens fonciers. Il créa des fabriques à Strasbourg et y employa des ouvriers juifs pour habituer ses coreligionnaires à gagner leur vie par le travail manuel et les mettre ainsi à l’abri des reproches de leurs adversaires. Les bourgeois de Strasbourg voyaient d’un œil jaloux l’arrivée de Juifs dans cette ville, et ils s’efforcèrent d’obtenir l’expulsion de Cerf Berr et de ses protégés. Ému de cette malveillance et encouragé, d’autre part, par le Mémoire de Dohm et l’édit de tolérance promulgué par Joseph II en Autriche, Cerf Berr résolut d’entreprendre d’actives démarches à la cour afin que les Juifs fussent’ émancipés ou, au moins, autorisés à résider dans la plupart des villes françaises. Il fit aussi répandre la traduction française de l’ouvrage de Dohm.
Louis XVI était animé des meilleurs sentiments et se montrait tout disposé à donner suite aux réclamations des Juifs. Sur son ordre, Malesherbes convoqua une commission de notables juifs chargés de proposer les mesures qui pourraient améliorer la condition de leurs coreligionnaires. Cerf Berr et Berr Isaac Berr de Nancy représentèrent à cette commission les Juifs de Lorraine ; ceux de Bordeaux et de Bayonne y envoyèrent comme délégués, entre autres, le riche armateur Gradis, Furtado, qui joua plus tard un certain rôle dans la Révolution française, et Isaac Rodrigues. Ce fut probablement sur leurs instances que Louis XVI abolit (24 janvier 1784) le péage corporel (leibzoll), qui pesait surtout sur les Juifs d’Alsace. [...]
Assemblée Nationale, séance du 14 octobre 1789, Discours adressé à l'Assemblée par les Députés des Juifs
En Alsace, les paysans et la populace tournèrent leur fureur contre les Juifs (août 1789), dont ils démolirent les maisons et pillèrent les biens. De nombreux Juifs furent obligés de se réfugier à Bâle, où on les accueillit avec bienveillance, quoique le séjour de cette ville leur fût interdit d’habitude. Wessely a célébré dans une belle poésie hébraïque la conduite généreuse des Bâlois.
[...]
La question juive fut de nouveau discutée ( 28 septembre 1789) à la suite de persécutions que les Juifs avaient subies dans quelques localités. L’abbé Grégoire recommença à plaider leur cause avec beaucoup d’éloquence. Il fut soutenu par le comte de Clermont-Tonnerre.
L’Assemblée décréta que le président écrirait a aux- différentes municipalités de la Lorraine pour leur manifester que la Déclaration des droits de l’homme est commune à tous les habitants de la terre et que, par conséquent, elles ne devaient plus maltraiter les Juifs. Mais au milieu des passions déchaînées par la Révolution, la voix de l’Assemblée ne fut pas entendue, et les Juifs continuèrent d’être maltraités. C’est alors que, sur la demande des députés de la Lorraine, plusieurs délégués juifs des Trois-Évêchés, de l’Alsace et de la Lorraine turent autorisés à se présenter à la barre de l’assemblée (14 octobre). Un des délégués, Berr-Isaac Berr, exposa avec une touchante émotion les souffrances endurées depuis tant da siècles par ses coreligionnaires et demanda qu’on consentit enfin à les traiter avec justice. Le président lui promit que l’Assemblée prendrait sa requête en considération et se trouverait heureuse de rappeler les Juifs à la tranquillité et au bonheur. On applaudit, et les Juifs furent admis aux honneurs de la séance.”
Heinrich Graetz (Hirsch G., 1817-1891), Geschichte der Juden von den ältesten Zeiten bis auf die Gegenwart : "Histoire des Juifs depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos jours" (1853-1876, onze volumes), traduction Lazare Wogue et Moïse Bloch, Tome Cinquième, "De l'époque de la Réforme (1500) à 1880", chapitre XIV, "La Révolution française et l'émancipation des Juifs", Paris, Librairie A. Durlacher, 1897, pp. 306-307.
“ Lorsque rassemblée des États généraux eut décidé, le 6 octobre 1789, qu'elle était inséparable du roi et qu'elle irait tenir ses séances à Paris, le club Breton fut rompu, mais les avantages que la cour en obtint forcèrent bientôt ses membres à chercher les moyens de réorganiser leur réunion. Il fallait un local à portée des séances du corps constituant, qui venait d'être établi au manège des Tuileries ; on trouva le prieur des Jacobins de la rue Saint-Honoré disposé à prêter la salle de la bibliothèque du couvent, et l'on s'y installa*.
Le Chapelier fut le premier président, et moi le secrétaire: il n'y avait que des députés, et l'on n'y discutait que les objets relatifs aux travaux de l'Assemblée constituante. Tout à coup, les royalistes firent courir le bruit qu'il s'assemblait nocturnement aux Jacobins une bande de régicides. On publia des pamphlets distribués gratis, une foule de calomnies contre la réunion ; on alla jusqu'à répandre dans le public que Barnave, après un discours très animé, avait fait apporter par le prieur des Jacobins le poignard de Jacques Clément, et que toute la Société avait juré sur ce poignard la destruction de la monarchie française. Les représentants du peuple, qui se virent si cruellement insultés, craignant d'être compromis par une calomnie que la cour avait si grand intérêt d'accréditer, ne trouvèrent d'autre moyen pour lui en imposer, que de recevoir des membres étrangers au corps constituant, afin que ces citoyens, déjà investis par la part qu'ils avaient prise aux événements, d'une portion de confiance publique, pussent désabuser le peuple que l'intrigue tentait d'égarer et l'instruire de ce qui se passait réellement dans ta Société,qui se réunissait aux Jacobins. Ce remède ne fut pas suffisant ; le mal empirait, et la cour eut bientôt trouvé le moyen de rendre suspects à la multitude ceux-là mêmes que nous avions agrégés à la Société.
Alors, on se décida à occuper l'église, qui était devenue vacante par lal suppression des ordres monastiques, à ne tenir que des séances publiques, à ouvrir toutes les portes au peuple, afin qu'il fût lui-même témoin de ce qui se passait, de ce qui se discutait et de l'esprit dans lequel tant de bons citoyens étaient réunis. Ce dernier parti ne pouvait manquer son but ; il alla même au delà, car du moment que les séances des Jacobins devinrent publiques, le peuple s'y porta avec un enthousiasme qui tripla sa confiance. Les meilleurs orateurs s'y disputèrent l'avantage de faire briller leurs talents et leur patriotisme ; tous les complots y furent dénoncés, développés, et le peuple fut instruit des moyens à prendre pour les déjouer. ”
Edmond-Louis-Alexis Dubois de Crancé (1747-1814), "Analyse de la Révolution française depuis l'ouverture des États généraux jusqu'au 6 brumaire an IV de la République | Suivie du compte rendu fait par Dubois-Crancé de son administration au Ministère de la Guerre, ouvrage posthume publié par Théodore Iung [Jung, Yung], colonel d'artillerie", Paris, G. Charpentier et Cie, 1885, pp. 51-53
* On trouve, ici et là, la date du 19 octobre relative à cette installation, sans autre certitude que de faire correspondre le déménagement des Jacobins avec la première séance de l'Assemblée Nationale, ce même jour, dans une salle de l'Archevêché.
La Loi contre les attroupements,
ou Loi martiale
L’agitation populaire des 5 et 6 octobre pousse le roi, dès le lendemain, à s'installer avec sa famille aux Tuileries, et ce déménagement de pouvoir est officialisé par la Constituante le 12, cette dernière tenant sa première séance à Paris dans la salle de l'Archevêché le 19 du mois. Deux jours après, le 21 octobre, elle votait la loi martiale, suite à une émeute du même jour, qui avait causé la mort du boulanger Denis François, conduit devant des représentants du peuple vers huit heures du matin, avant d'être arraché aux gardes nationales et soumis à un procès populaire expéditif, finalement accusé par la foule de vouloir affamer le peuple, et qui avait été pendu et décapité en place de Grève. Ajoutons que l'horrible spectacle qui fut donné de sa tête, baladée partout au bout d'une pique, a été vu par sa femme qui était enceinte. Le drame a été relaté par de nombreuses gazettes de l'époque et consigné dans les Archives Parlementaires ("Adresse d'une députation de la commune de Paris pour demander une loi sur les attroupements, lors de la séance du 21 octobre 1789", Tome IX, op. cité, p. 472 ; pour des détails complets, cf. Hayakama Nagashima, 2003).
« ce qui est digne de remarque, c'est que les boulangers assuraient que depuis l'arrivée du roi, ils ne cuisinaient qu'environ les deux tiers de ce qui se consommait auparavant, et qu'ils avaient encore de reste.
Cette multiplication des pains fut un miracle opéré par la présence du roi ; mais le prodige cessa bientôt et le retour des alarmes ramena la disette. Soit précaution de prudence, soit dessein prémédité d'exciter des troubles, un grand nombre de particuliers accaparaient les vivres, et obligeaient les malheureux à conquérir à force de patience le morceau de pain qu'ils avaient gagné par leurs sueurs. »
Gazette Nationale ou Le Moniteur Universel, n° 78, Du 26 au 28 octobre 1789, "Réimpression de l'ancien Moniteur depuis la réunion des États Généraux jusqu'au Consulat (Mai 1789—Novembre 1799)", 30 vol., tome II, Paris, 1840, p.89.
Il est vraisemblable, d'après les témoignages, que Denis François n'ait pas été un accapareur, même si la "multitude" qui force "la faible garde" ("il y avait alors une ou deux sentinelles à la boutique de chaque boulanger") "se répand à l'intérieur de la maison, et découvre... six douzaines de petits pains frais" qui étaient semble-t-il destinés à l'Assemblée Nationale, "dont cette boulangerie, située rue du Marché-Palu, près l'archevêché, était la plus voisine". Par ailleurs, selon des témoignages de voisins, l'homme était généreux, cédant de la farine à des boulangers qui en manquaient, louant le four à un pâtissier pour faire sécher son bois. (op. cité, p. 90).
La loi martiale donnait le droit aux municipalités d'employer la force en cas d'attroupements. Le pouvoir bourgeois n'était même pas officiellement installé qu'il démontrait déjà sa méfiance et son mépris viscéral de la contestation populaire (rappelons-nous le dédain de Sieyès à cet endroit : cf. partie 5). "Ce fait divers a agi comme un « électrochoc », a ainsi accéléré le vote de la loi martiale, et la municipalité a établi le Comité « municipal » de recherches, constatant l'importance d'assurer les subsistances. Mais l'instauration de la loi martiale fut une mesure autoritaire pour résoudre le problème du ravitaillement. Le peuple, lui, espérait simplement se procurer du pain, et il lui a paru juste qu'on punisse les accapareurs. Ce fait divers permet de mettre en évidence l'importance du décalage entre les préoccupations des députés enfermés dans leur hémicycle, et le peuple, confronté à la faim. La population parisienne décidée à tenter de résoudre le problème des subsistances par la violence, et les députés, eux aussi décidés à résoudre ce problème par la force. Cet événement fut si marquant que lors des disettes suivantes, afin d'éviter tout débordement, les sections firent passer les revendications de la population parisienne sous forme de pétitions présentées à l'Assemblée nationale constituante.
[... ]
Jules Michelet décrit l'assassinat de François comme le produit de la défiance et de l'irritation dues à la misère et se prononce contre l'adoption de la loi martiale*. Alphonse Aulard a dit que cet assassinat fournit, fort à propos, des arguments à la bourgeoisie contre le peuple et que le vote de la loi martiale profite à l'« ordre bourgeois** »"
* "Ce crime, commis à la porte de l’Assemblée et qui lui fit voter sur-le-champ des lois répressives, ne pouvait profiter qu’aux royalistes. Je crois pourtant qu’il fut le pur effet du hasard, des défiances et de l’irritation de la misère."
Œuvre Complètes de J. Michelet (7 tomes de 1847 à 1853), "Histoire de la Révolution française", Tome deuxième, Livre III, Paris, Ernest Flammarion, Editeur, p. 50, note 4.
** "Une émeute parisienne (meurtre du boulanger François) fournit fort à propos des arguments à la bourgeoisie contre le peuple le 21 octobre, la loi martiale fut votée au profit (le l'ordre bourgeois qui s'annonçait."
François-Aphonse Aulard, "Histoire politique de la Révolution française | Origines et Développement de la Démocratie et de la République (1789-1804)", Chapitre III, "Bourgeoisie et démocratie (1789-1790)", Paris Armand Colin, 1901, p. 63.
ÉVÉNEMENT DU 22. 8ᵇʳᵉ 1789¹
Jean-François Janinet (1752-1814)
graveur et aérostier français
Gravure, Aquatinte
36ᵉ tableau du recueil² des gravures historiques des principaux événements depuis l'ouverture des Etats généraux,
À Paris, chez Janinet, et Cussac (Libraire rue Hautefeuille), 1789-1791
1790
20.2 x 13.7 cm
Musée Carnavalet,
Paris, France
G. 28004
¹ date erronée, cf. article
² cf. "M. de la Fayette descend...", plus haut.
BIBLIOGRAPHIE
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BACZKO Bronislaw, 2005, "Droits de l'homme, paroles de femmes", article de la revue Dix-huitième Siècle, n°37, "Politiques et cultures des Lumières", pp. 255-282.
FALK Francesca, 2013, "Les femmes du marché, avant-garde de la culture de la manifestation ?", article de la revue Rue Descartes, n° 77, pp. 5-19.
HAYAKAWA NAGASHIMA Riho, 2003, "L'assassinat du boulanger Denis François le 21 octobre 1789", article des Annales historiques de la Révolution française, n° 333, pp. 1-19.
HAZAN Éric, 2012, "Une histoire de la Révolution française", Editions de La Fabrique ; chapitre IV : "La Constituante à Paris – les journées des 5 et 6 octobre, les clubs, la réorganisation administrative, la fête de la Fédération (octobre 1789-juillet 1790)".
JARVIS Katie, 2015, "Politics in the Marketplace: The Popular Activism and Cultural Representation of the Dames des Halles during the French Revolution" ("La Politique au marché : l’activisme populaire et les représentations culturelles des Dames des Halles durant la Révolution française"), Position de thèse dans la revue semestrielle La Révolution Française, n° 8, "Entre la Révolution et l'Empire : une nouvelle politique dans l'océan Indien".
LEPERS Justine, 2010, "Avant que le roi ne s'enfuie... Les bruits de fuite du roi dans l'espace septentrional", article de la Revue du Nord, 385(2), pp. 315-339.
RADUGET Xavier, 1912, « La carrière politique de l'abbé Maury de 1786 à 1791 (suite) », article de la Revue d'histoire de l'Église de France, tome 3, N° 18, pp. 631-643.
RUDÉ George Frédéric Elliot, 1960, "Georges Lefebvre et l'étude des Journées populaires de la Révolution française", article de la revue Annales historiques de la Révolution française, n° 160, "Hommage à Louis Jacob". pp. 154-162.









