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​​« les préjugés... sont absurdes »​

 
     
Révolution  
Française
 
                 [ 16 ] 
 


  Théroigne de Méricourt


         éléments de biographie​

 

 NOM           :        TERWAGNE  

​francisation  :        THÉROIGNE 

qualifiée   :     de Méricourt à partir de 1789

PRÉNOM      :      ANNE-JOSÈPHE

NÉE le            :        13 août 1762                    

DÉCÉDÉE  le  :      23 juin 1817

            

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      Portrait d'A-J  Théroigne

​                physionotrace  

​                   (cf. Mazeau, 2011) 

                   

procédé inventé vers 1784 par Gilles-Louis Chrétien (1754-1811), violoncelliste de l'orchestre royal à Versailles, 

 ​ Dessin  de Jean-Baptiste Fouquet 

                   (1761-1799)

       Gravure de G-L Chrétien

       

                     Illustration dans

"Étude historique et biographique sur

               Théroigne de Méricourt", 

                  de Marcellin Pellet,

              Paris, Maison Quantin, 

                             1886         

 

   Portrait d'A-J  Théroigne

​                physionotrace  

​                    (cf. Mazeau, 2011) 

                   

Dessin  de Jean-Baptiste Fouquet 

                   (1761-1799)

       Gravure de G-L Chrétien

                 6,9  x  6,3  cm

   

« Cloître  St honoré à Paris en 1792 »

              Musée Carnavalet 

                 G. 13200 

              Paris, France

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1761 -1777

Je souffrais bien plus... les mortifications

Anne-Josèphe Terwagne, naît dans une famille de paysans propriétaires aisés, dans le petit village de Marcour (en Wallon, Marcourt, en français), dans le canton de La Roche, dans  l'Ardenne belge, sur la rive droite de l'Ourthe, dans la principauté de Liège (auj. province du Luxembourg).  Le père, Pierre Terwagne (un nom très commun en Wallonie), laboureur à Xhoris, épousera Elisabeth  Lahaye, originaire de Marcour, le 4 octobre 1761. Anne-Josèphe est leur première enfant, et elle aura deux frères : Pierre Joseph, né le 25 décembre 1764,  et Nicolas Joseph, né le 28 septembre 1767  (Gobert, 1914, p. 131).  Elle a cinq ans quand sa mère meurt, le 22 décembre 1767 et le père se remariera six ans plus tard, le 20 mai 1773, avec Thérèse Ponsard, du  hameau d'Erpigney (Erpigny), devenu depuis un quartier de la petite ville d'Erézée.

 

Confiée par son père, après la disparition de sa mère,  à une tante liégeoise, cette dernière ne tarde pas à la placer à Liège, dans le couvent des Ursulines de Robermont  (Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, dirigé par Pierre Larousse, Tome quinzième, partie 1, 1876, entrée "THÉROIGNE...")Selon Philippe Séguy,  historien et journaliste, ce monastère a été pour elle « un vrai bagne où elle est souvent humiliée » ("L'amazone écarlate", article de Secrets d'Histoire, n° 16, 7 mai 2016).  Y-a-t-elle bénéficié, comme le prétend Martial Poirson, d'une « éducation soignée... où elle apprend la musique, les langues étrangères et le chant » (Poirson, 2021) ?  On peut sérieusement en douter. D'autres historiens avancent qu'elle n'y eut qu'un "semblant d'instruction(Ripa, 2018)  ou qu'elle n'y apprit que la couture jusqu'à sa communion  (Roudinesco, 1989).  C'est plutôt cette deuxième version que nous retenons, puisque la célèbre psychanalyste s'appuie sur le long interrogatoire que la jeune femme subira plus tard en Autriche, nous le verrons, et dont nous ne connaissons pas le procès-verbal lui-même, mais une restitution un peu romancée de celui-ci, intitulée « Les Confessions de Théroigne de Méricourt - La Belle Liégeoise — Extrait du Procès-verbal — inédit de son arrestation au pays de Liège — qui fut adressé  à Koufstein (Tyrol) en 1791 », ouvrage de Ferdinand de Strobl-Ravelsberg, publié à Paris chez  Louis Westhausser en 1892 (avec une orthographe modernisée).  De plus, Anne-Josèphe confiera, toujours lors de son interrogatoire, qu'elle n'a appris à écrire que pendant son voyage en Italie : elle avait alors plus de vingt ans.  Jusqu'à présent, malheureusement, il n'a jamais été exhumé l'autobiographie "écrite au crayon" saisie avec d'autres documents réunis dans le "portefeuille trouvé chez la Méricourt" par les services autrichiens et versés aux Archives impériales et royales de Vienne  ("Les Confessions..." op. cité, p. 119).  

 

Puis, la tante d'Anne-Josèphe se marie et refuse de continuer de payer sa pension, alors elle retourne chez elle, où elle doit prendre soin de ses enfants, "mais ses mauvais traitements me forcèrent à retourner chez mon père, qui s'était remarié depuis."  ("Les Confessions..." op. cité, p. 80). Elle retournera alors au domicile familial, mais sa belle-mère, qui aura avec lui neuf ou dix enfants la traitera aussi mal que sa tante ("Les Confessions..." op. cité ; cf. Léopold Lacour, "Trois femmes de la Révolution | Olympe de Gouges | Théroigne de Méricourt | Rose Lacombe", Paris, Librairie Plon, p. 117 ;  Roudinesco, 1989).  Elle quitta la maison paternelle avec ses deux frères. Le plus grand partit en Allemagne, chez un parent "du nom de Campinado" ("Les Confessions..." op. cité), et avec le cadet, elle alla chez ses grands-parents paternels, à Xhoris (Principauté de Stavelot-Malmedy, comté de Logne), eux aussi "paysans propriétaires"(op. cité) où elle ne fut pas mieux traitée  : « On me faisait faire des ouvrages plus forts que mon âge ne le comportait . Mais, ce n'était pas ce qui me rendait le plus malheureuse. Je souffrais bien plus impatiemment les mortifications. » (op. cité).   Quand la situation devient intenable, elle retourne chez sa tante à Liège, mais elle est maltraitée encore plus durement que lors de son précédent séjour. Elle la quitte, malgré le fait que sa tante l'avait privé de l'ensemble de ses affaires, habits compris, pour l'empêcher de partir (op. cité).   

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                Portrait de 

    Théroigne de Méricourt

            

  François-Hippolyte Desbuissons

                 dit Hipolite D.

                 (1745 - 1807) 

     peintre et miniaturiste français

 

    Miniature en médaillon, sur ivoire

              

                 7.3 x .7.3  cm

      

          Musée du Louvre,   

               Paris, France

            RF 41627, Recto

      Invent. miniatures ivoire 337

1778 -1788

... de diamants et d'argenterie

 

Pour son avenir, elle ne pouvait plus compter sur son père, ruiné par des procès et des déboires commerciaux (op. cité). Heureusement pour elle, commence alors la partie la plus heureuse de sa vie.  Elle trouve un emploi de vachère dans la province du Limbourg (Limburg), au Nord de la Belgique actuelle, puis de couturière à Liège, et enfin, de gouvernante d'enfants.  Partie à Anvers pour une place de gouvernante, elle est abandonnée dans une auberge par sa nouvelle employeuse, où elle rencontre madame Colbert, "la femme d'un Anglais qui était aux Iles("Les Confessions..." op. cité, p. 81),  qui la prend en pitié et en affection, et lui permet de s'initier à la musique. Nous sommes en 1778, et Anne-Josèphe entre dans sa seizième année. Les deux femmes séjourneront ensuite quatre ans dans le Brabant, dans différentes villes : Gand, Malines, Bruxelles.

 

Puis, en 1782,  c'est le départ pour Londres, où elle apprend ou continue d'apprendre le chant, en particulier en duo, avec la fille de Madame Colbert, formée par un professeur de musique italien, Giusto Fernando Tenducci, un ancien ténor. Ses leçons coûtaient un demi-louis, trop chères pour la bourse d'Anne-Josèphe, qui obtint un arrangement avec lui, en payant moins des leçons prises après ses cours (huit livres par leçon), qu'elle paierait en chantant dans des concerts. Tenducci voudra contractualiser cet accord, mais le "coquin" établira un contrat tout à fait différent de ce qui avait été entendu, qu'elle a signé sans le faire lire. 

A Londres, toujours, elle s'éprend d'un jeune et bel Anglais qui visite régulièrement Madame Colbert et, après une cour assidue d'une année, et malgré les mises en garde de Madame Colbert, elle se laisse enlever par lui et conduire sur ses terres, près de Londres (op. cité, p. 84). Hélas, parvenu à sa majorité, il prend possession d'une fortune qui lui tourne complètement la tête. Ils déménagent à Paris, où non seulement il dilapide sa fortune, mais surtout, adopte de mauvais comportements envers son amante, qui en tombe malade. Avec beaucoup d'efforts, elle réussit à le raisonner un peu, suffisamment pour rentrer en Angleterre, mais il reprendra ses mauvaises habitudes à Londres, laissant seule Anne-Josèphe à la campagne. Un enfant est né de cette liaison, une fille prénommée Françoise Louise (op. cité, p. 182), qui serait décédée très jeune de la variole  (Roudinesco, 1989, Ripa, 2018). C'est avant d'accoucher de sa petite fille, pendant cette période malheureuse, qu'un vieux marquis, Anne-Nicolas Doublet de Persan, maître des requêtes au Parlement, la poursuit de ses assiduités, jusqu'à ce que sa conduite confine au harcèlement, assortie à ce qu'on appellerait aujourd'hui harcèlement moral ou abus de pouvoir :  « Cependant il prit un certain ascendant sur moi à cause de son âge même. Il se mêlait de me donner des conseils, de surveiller ma maison et de vouloir m'apprendre le français. Je trouvais de temps en temps des présents sur ma toilette, présents assez considérables, sans que je pusse deviner comment ils y parvenaient et de quelle part ils venaient. Au moment de mon départ je découvris tout (...) Je m'en offensai en même temps et le forçai de reprendre tous ses présents. »  ("Les Confessions..." op. cité, p. 86). Plus tard, elle aura des mots très durs pour lui  : «  Que m'importe ce vieillard ! Sa pensée me répugne. Jamais, je ne l'ai aimé ! »  (op. cité, p. 186).  Il n'empêche, Anne-Josèphe parvient à obtenir de lui une rente confortable ce qui éclaire un peu la part demi-mondaine de sa vie, d'autant que l'argent semble lui brûler sous les doigts : «  Si j'étais restée à Paris, dans les conditions où j'y vivais, le tout eût été bien vite dépensé, et je me serais vue dans l'obligation de contracter de nouvelles dettes (...) elle n'avait pas appris à compter. L'arithmétique et l'économie lui étaient inconnues. Les ducats lui brûlaient les mains. Tantôt par générosité, tantôt par prodigalité, elle les semait cà et là . Elle eut bientôt dépensé six cents florins. Elle ne savait ni se restreindre, ni calculer. » (op. cité, pp. 124 ; 184).  Heureusement pour elle,  elle se fait conseiller par un banquier, et pas des moindres, puisqu'il s'agit du célèbre banquier parisien  Jean-Frédéric Perregaux (cf. Napoléon 3), avec qui elle correspondra à différentes reprises sur ce genre de questions ou encore celles de permettre à ses frères d'accéder à des emplois : cette correspondance recouvre, par ailleurs, presque toutes les lettres connues d'Anne-Josèphe (M. Pellet, op. cité, p. 13).  Elle fréquente ensuite le célèbre ténor italien Giacomo David (1750-1830), qu'elle a rencontré à Paris en 1785 (Hamel, 1911), qui lui promet de l'emmener en Italie mais qui n'en fait rien (Roudinesco, 1989).  

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​​​​

Désirant  aider financièrement sa famille, elle se rend en France et apprend, un peu avant son arrivée, dans le village de Jupille, le décès tout récent de son père, le 27 juin 1786. Elle a vingt-quatre ans. Elle donne un peu d'argent à sa "marâtre", prend ses frères sous son aile et s'installe à Paris avec eux et son maître de musique, Tenducci : « Là, je plaçai dans les fonds publics 40.000 livres, à 8 pour cent, pour me faire 3200 livres de rente »  ("Les Confessions...", op. cité, p. 93). 

 

Trop remplie de chagrin et malgré son amour pour son amant anglais, confiera t-elleelle finit par le quitter pendant l'année 1787 ("Les Confessions..." op. cité, p. 86).  Elle a vingt-cinq ans et dispose d'une « petite fortune. Elle se montait à près de 50,000 livres en argent, et j'avais pour 30,000 livres de diamants et d'argenterie. ». Heureusement pour elle, en effet, pendant son précédent séjour en France, son amant anglais lui avait fait présent de 200.000 livres : 

«  Quelque temps après mon arrivée dans la capitale, je plaçai chez un particulier 50,000 livres à fonds perdus, à 10 pour cent d'intérêt, ce qui me constituait 5.000 livres de  rentes. » (op. cité, p. 85). 

 

L'amant anglais la persuada de faire un voyage en Italie, pour perfectionner son chant. Elle ira à Gênes, pendant que son frère Nicolas part pour Rome faire des études de peinture, et que Pierre, par goût de la musique, la suivait  à Gênes, où Tenducci lui dévoilera le contenu du contrat londonien, pour la forcer à chanter dans les théâtres. Dans ce contrat, Anne-Josèphe est mentionnée sous trois noms différents : Anna Gioseppa le Comte, donné dira-t-elle, par  Tenducci ; Anna  Gioseppa  Campinado, le nom de sa grand-mère,  et Anna Gioseppa Théroigne Spinster, dont on ne sait exactement si Spinster est le nom propre de son amant anglais (nom qu'on retrouve dans le 73e régiment d'infanterie, le corps militaire de son amant) ou plutôt le nom commun anglais, équivalent à l'expression française "vieille fille", ce qui sous-entend qu'elle n'est pas mariée. Son ancien amant, justement, lui vient en aide dans l'affaire en lui envoyant des documents de procès prouvant la banqueroute du professeur italien. Elle finit par obtenir justice, en y laissant toutefois des plumes, en particulier les deux cents louis qu'elle lui avait avancés sur de futures leçons. A cela s'ajoute le "dédain qu'on a pour les chanteurs, en Italie(op. cité, p. 93), qui la dégoûte de la carrière musicale, et pour comble de malchance, une maladie vénérienne, la syphilis, semble-t-il (Ripa, 2018), pour laquelle elle subit un traitement au mercure, long et pénible, peut-être responsable en partie de ses problèmes neurologiques futurs (Roudinesco, 1989). Enfin, apprenant les débuts de la Révolution française, elle choisit de retourner en France et débarque à Paris le 11 mai 1789.   

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 Portrait anonyme présumé d'Anne-Josèphe Théroigne, date inconnue, 

                                                 collection particulière 

1789 -1794

        ...un de ces nez retroussés

qui changent la face des empires.

 

« Après avoir quitté l'Italie, je vins à Paris, où je demeurai d'abord à l'Hôtel de Toulouse. Je m'occupais de musique et lisais les papiers publics, que je ne comprenais guère. Cependant l'effervescence générale exerça bientôt son action sur moi. Je n'avais aucune notion des droits méconnus des peuples, mais j'aimais naturellement la liberté. Un instinct, un sentiment vif, que je ne savais pas définir, me faisait approuver la Révolution, sans trop savoir pourquoi, car je n'avais aucune instruction. Le peu que je sais, je ne l'ai appris que peu à peu en assistant aux séances de l'Assemblée nationale. »   

"Les Confessions..." op. cité, p. 118

Anne-Josèphe raconte qu'elle était au Palais-Royal, quand elle apprend que la Bastille est tombée (op. cité, p. 119), ce qui contredit (comme d'autres propos de son interrogatoire) tous les mensonges, toutes les affabulations rapportées avant tout par les gazettes royalistes, sur sa présence en première ligne des combats révolutionnaires, le 14 juillet à la Bastille, ou encore, les 5 et 6 octobre, dans la marche des femmes de Paris à Versailles. Autant de rumeurs qui forgeront une légende noire et qui renforcent la crédibilité des Confessions, dans lesquelles apparaît une jeune femme qui n'essaie même pas de faire croire qu'elle a battu le pavé pour défendre la Révolution, alors que c'était le débat d'idées, le combat pour un monde plus juste qui la motivait avant tout, nous allons le voir, passant beaucoup de son temps à l'assemblée. 

 affabulations   :   A l'image de Rivarol  : 

"On a trouvé dans son canis

Un tas de coupables écrits ,

Un billet doux de la Fayette,

Joli poignard pour Antoinette ,

Et promesse d'un prieuré

Que Populus auroit payé."

etc.  

Antoine de Rivarol, "Complainte A l'endroit de la demoiselle Théroigne, qui a eu le malheur d'être pendue en Allemagne, en passant. Sur l'air des pendus", Acte des Apôtres (n° CCLVII [257] du, pp. 69-70), journal royaliste et satirique français publié de novembre 1789 à janvier 1792, cofondé par Jean-Gabriel Peltier et qui accueille largement les productions satiriques d'Antoine de Rivarol.

"C'est cette charmante femme qui guidait le poignard dans les journées d'octobre."

Rivarol, "Petit dictionnaire des grands hommes et des grandes choses qui ont rapport à la Révolution, composé par une société d’aristocrates". Paris, 1791. Ce pamphlet ne doit pas être confondu avec le "Petit dictionnaire des grands hommes de la RévolutionPar un Citoyen actif, ci-devant Rien", 1790, du même auteur). 

"Champcenetz, le marquis de Bonnay, Rivarol, Mirabeau le cadet (le Holbein d’épée, qui leva sur le Rhin la légion des hussards de la Mort), Honoré Mirabeau l’aîné, s’amusaient à faire, en dînant, des caricatures et le Petit Almanach des grands hommes [...]  Le vrai titre de ce spirituel pamphlet, paru en 1791, est celui-ci : Petit dictionnaire des grands hommes et des grandes choses qui ont rapport à la Révolution, composé par une société d’aristocrates.[note 3]

François-René de Chateaubriand, "Mémoires d'Outre-tombe" (cf. détail édition originale),  édition Garnier de 1910, tome 1, p. 300.

 Bastille   :   Marcellin Pellet affirme qu'elle a reçu un "sabre d'honneur" le 19 juin 1790, pour sa présence présumée parmi les vainqueurs de la Bastille  (op. cité p. 18), une légende reprise par les Goncourt avec lyrisme, affirme Lacour ("Trois femmes...", op. cité, p. 153). En effet, il existe un tableau manuscrit, daté du 17 juin 1790 et signé par des commissaires répertoriant plus de huit cent cinquante noms de vainqueurs, où, par ailleurs, aucune femme ne figure. Mais Pellet n'a pas choisi un décret au hasard, car celui-ci a accordé aux vainqueurs de la Bastille "en état de porter les armes", un brevet "honorable et "un habit et un armement complets, suivant l'uniforme de la nation." (op. cité, p. 154)

C'est à l'assemblée, justement, où Anne-Josèphe passe la journée du 5 octobre ("Les Confessions..." op. cité, pp. 120-121), pendant que les femmes de Paris marchent sur Versailles pour aller trouver le roi et le ramener dans la capitale, où elle-même s'installera ensuite (à l'Hôtel de Grenoble), quand l'Assemblée déménagera de Versailles pour Paris, le 19 octobre, occupant bientôt la salle du Manège, dans le jardin des Tuileries. Elle occupe la tribune des Feuillants (qu'on ne doit pas confondre avec le célèbre Club, fondé en juillet 1791), où les citoyens et les citoyennes pouvaient assister aux débats parlementaires, et où elle propose "à ceux qui venaient le plus souvent", de se "réunir en société politique(op. cité).  Dans ce but, pour faire prospérer "ce club naissant" (op. cité), les membres se réunissent chez elle, qui ne seront jamais beaucoup plus qu'une douzaine. Dans son interrogatoire autrichien, elle parle à deux reprises de sa tenue vestimentaire : 

 

«  J'étais en amazone blanche et chapeau rond »  (op. cité, p. 119),

... en général , je portais toujours une « amazone », j'en avais une blanche, une rouge et une noire. Je n'en avais pas d'autres."   (op. cité, p. 158),

Son témoignage est très intéressant pour l'histoire des mentalités, qui nous rappelle qu'en période de grande crise sociale, beaucoup d'êtres humains changent de comportement et ont tendance à s'ouvrir davantage aux autres, indépendamment de leurs différences sociales (pensons à la révolte des gilets jaunes, près de nous). En cela, la Révolution Française représente semble-t-il, pour une partie de la population, une sorte de bascule des sociabilités :

«  Au Palais Royal , où j'allais presque tous les jours me promener, j'assistais à cette aurore des temps nouveaux. Ce qui me frappait le plus, c'était un air de bienveillance générale. L'égoïsme semblait être banni de tous les cœurs . Il n'y avait plus de distinction de classes. On se coudoyait, on causait comme en famille. Les riches, dans ce moment de fermentation, se mêlaient volontiers aux pauvres et ne dédaignaient pas de leur parler comme à leurs égaux. Enfin, toutes les physionomies me paraissaient changées. Chacun osait développer publiquement son caractère et ses facultés naturelles.  »

 

op. cité, p. 120.

Pendant son séjour parisien, grâce à son activité politique et sa fréquentation assidue à l'Assemblée, ("A force de me voir, tout le monde me connaissait", op. cité,  p. 122), d'abord à Versailles où elle réside exprès, à cette intention.  Elle dit y arriver à l'entame des débats sur les droits de l'homme (donc autour du 20 août 1789) et affirme aussi assister aux deux séances quotidiennes, matin et soir (op. cité), où elle fait la connaissance de différentes personnalités marquantes de la Révolution : les députés Sieyès, Pétion (de Villeneuve), Brissot, Barnave,  le futur conventionnel Louis Antoine Léon de Saint-Just (1767-1794), Claude Basire (Bazire, 1764-1794), député de Côte d'or en 1791,  les journalistes Camille Desmoulins ou Antoine-Joseph Gorsas (1752-1793), qui rédige le Courrier de Versailles à Paris, le littérateur prussien francophile Jean-Baptiste (Jean-Battiste) du Val-de-Grâce, le baron de Cloots, dit Anacharsis Cloots (A. Clootz, 1755-1794),  l'écrivain Marie-Joseph Chénier (1764-1811), le frère du célèbre poète André Chénier,  le naturaliste Louis Augustin Guillaume Bosc d'Antic (1759-1828), qui avait cofondé la Société linéenne de Paris, le poète Fabre d'Eglantine,  ou encore l'imprimeur révolutionnaire Antoine-François Momoro (1755-1794), membre actif du district des Cordeliers (cf. M. Pellet, op. cité, p. 36)

district   :  division administrative de Paris créée en avril 1789 pour organiser les élections, remplacée le 21 mai 1790 par la "section", jusqu'en 1795. Les districts deviendront des instances politiques permanentes très actives dans le combat révolutionnaire. Puis, les sociétés ou clubs prendront le relais d'une sociabilité établie par ces premières institutions délibératives. Voici ce qu'on peut lire le 5 août 1790, dans le numéro 217 de la Chronique de Paris, quotidien dirigé par Condorcet : « L'ancien district des Cordeliers s'est formé en club ; nous invitons tous les autres districts à faire la même chose ; ce sera le moyen de faire convoquer plus facilement le conseil général, lorsque quelque circonstance l'exigera. » (Tome 2, 1790, p. 866)

Dans sa pièce en six actes, intitulée sobrement "Théroigne de Méricourt", l'auteur dramatique Paul Hervieu (1857-1915) en profitera pour inventer des relations fortes entre une héroïne devenue égérie et des personnalités politiques importantes de la Révolution comme Sieyès et Danton, sans parler de la légende sanguinaire, sur laquelle nous reviendrons, mais là, nous ne sommes plus du tout dans l'histoire mais dans le mythe.  Précisons  que c'est la comédienne célèbre, Sarah Bernard, qui interprétera le premier rôle de Théroigne lors de la première, le 23 décembre 1902 (op. cité).  

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Couverture du n° 20, de février 1903, de la revue L'art du Théâtre. Reproduction d'un tableau que le peintre français Georges Clairin (1843-1919) a offert à la comédienne Sarah Bernhardt, jouant le rôle-titre de Théroigne de Méricourt, dans le drame éponyme de Paul Hervieu. L'œuvre originale n'est semble-t-il connue aujourd'hui que par ses reproductions. 

 

Anne-Josèphe en vient à proposer "à ceux qui venaient le plus souvent, dans la tribune des Feuillants", de se réunir "en société politique("Les Confessions..." op. cité, p. 122).  En janvier 1790, avec son ami Gilbert Romme, elle fonde  "le club des Amis de la loi, puis des Droits de l’homme, amorçant le foisonnement des sociétés révolutionnaires populaires de la capitale quelques mois plus tard. Elle fréquente Danton, Marat et Desmoulins, tout en subissant de plein fouet les caricatures de la presse royaliste, qui la présente comme une libertine assoiffée de meurtres et d’orgies décadentes.(Poirson, 2021). Charles Gilbert Romme (1750-1795), qui sera élu député dans le Puy-de-Dôme le 10 septembre 1791 et qui inventera le calendrier révolutionnaire, travaille depuis un moment sur la sociabilité politique : 

 

« à travers une première tentative d'organisation des tribunes de l'Assemblée constituante, puis la création de la Société des Amis de la Loi (10 janvier 1790) et enfin de l'éphémère Société du Jeu de Paume en vue de la célébration du premier anniversaire du 20 juin 1789, le futur député du Puy-de-Dôme élabore, non sans tâtonnements, une nouvelle formalité du politique qui fait éclater les structures de l'ancienne sociabilité au profit d'une pédagogie politique associative. Laboratoire de cette innovation, l'initiative, à l'automne 1789, alors que Romme fait suivre assidûment à son élève Paul Stroganov (alias Otcher) les séances de l'Assemblée comme une « sublime école de droit public », d'organiser la « conversation » qui s'est spontanément développée parmi le public de la tribune des Feuillants pendant les deux heures qui séparent l'ouverture des portes de l'Assemblée du commencement de la séance. » (Boutry, 1996).   

 

Romme a écrit un long mémoire autographe inédit, sur l'organisation du Club des Amis de la Loi dans lequel il montre l'importance de sa collaboration avec A-J Théroigne dans le projet des Amis de la loi, qui s'apparente à ce qu'on appellera plus tard "l'éducation populaire" : 

 

«  Le projet qu'on esquisse ici, écrit Romme, est le résultat de plusieurs conversations où Mlle Théroigne a exposé de quelle importance serait dans ce moment-ci un établissement qui aurait pour objet de faire connaître le degré et les moyens d'influence de chaque membre de l'Assemblée Nationale... Cette première vue a conduit au projet d'une association et s'est agrandie à mesure qu'on l'a développée. D'autres vues sont venues successivement se joindre à celle-là, et l'ensemble offre le plan d'un établissement utile, important dans son objet et vraiment populaire, mais dont le succès dépendra du concours de plusieurs personnes distinguées par leurs vertus et leur civisme. Il ne s'agit de rien moins que de donner une nouvelle impulsion aux mœurs ; d'élever le peuple à la dignité de ses droits ; de l'éclairer sur ses vrais intérêts et sur le degré de confiance et d'estime qu'il doit au zèle, aux lumières et aux vertus de ses représentants à l'Assemblée nationale ; de lui développer les avantages de la Révolution pour assurer son bien-être; de propager, autant qu'il est possible, la connaissance des opérations journalières de l'Assemblée ; de réveiller le patriotisme éteint de quelques âmes molles et craintives ; de contenir les esprits trop exaltés qu'un excès de zèle peut égarer ; d'épargner aux lecteurs impatients la recherche laborieuse et rebutante d'un franc patriotisme dans la multitude de brochures et de feuilles périodiques dont nous sommes inondés ; d'offrir aux bons citoyens un choix tout fait dans un cabinet de lecture ouvert aux associés ; de correspondre avec les provinces pour y répandre les bons livres et les belles actions, et en recevoir de nouvelles lumières, de nouveaux motifs d'encouragement; de rassembler comme dans un foyer, les rayons épars de l'opinion publique, et dissiper les nuages dont les âmes noires, viles et hypocrites s'efforcent de l'obscurcir pour alarmer le peuple ; d'en diriger la lumière épurée sur un tribunal libre de censure, dont les décisions, marquées par la sagesse et la maturité, acquerront un caractère imposant et redoutable pour ceux qui trahiront la cause publique, mais consolant pour ceux qui ont le courage du bien »  

 

(Gilbert Romme, "Association populaire", collection et citation de Marcellin Pellet, op. cité, p. 39-41 ).   

La Société des Amis de la Loi appartient à la première génération des sociétés politiques révolutionnaires. Trois mois plus tôt, dans la lignée du Club des députés bretons, avait été créée la Société des Amis de la Constitution, aux Jacobins, et son règlement, rédigé par Barnave, était adopté le 8 février 1790  (Boutry, 1996).   Malheureusement le Club des Amis de la Loi peinera à recruter, alors Anne-Josèphe proposera de le fusionner avec le district des Cordeliers (plus tard appelé club des Cordeliers, cela a été dit), fondé en avril 1790, tourné vers les plus démunis et animé en particulier par Dufourny, l'auteur des Cahiers du quatrième ordre : cf. Révolution Française, 5.  Anne-Josèphe y avait été reçue entre le 20 et 25 février, et cette réception est décrite par Camille Desmoulins dans le numéro 14 de ses Révolutions de France et de Brabant, notamment par le discours qu'elle y prononce. Rebondissant sur les propos d'un membre enthousiaste, s'exclamant « C'est la reine de Saba qui vient voir le Salomon des districts » elle propose à l'assemblée d'imiter Salomon par sa motion, qui projette de bâtir « un temple à l'Assemblée nationale », d'ériger un "palais" sur les décombres de la Bastille. (« Ré-volutions de France et de Brabant », numéro 14, p. 22 ). 

 

Point  intéressant, on apprend à cette occasion que, si ses amis révolutionnaires lui donnent avec   plaisir  la  parole,  ils   lui  refuseront,  comme  ailleurs, sa participation à la décision politique : 

 

« Sur la demande de mademoiselle Théroigne d'être admise au district avec voix consultative, l'assemblée a suivi les conclusions du président, qu'il seroit voté des remercimens à cette excellente citoyenne pour sa motion ; qu'un canon du concile de Mâcon ayant formellement reconnu que les femmes ont une ame & la raison comme les hommes, on ne pouvoit leur interdire d'en faire un si bon usage que la préopinante ; qu'il sera toujours libre à mademoiselle Théroigne, & à toutes celles de son sexe, de proposer ce qu'elles croiroient avantageux à la patrie ; mais que sur la question d'état, si la demoiselle Théroigne sera admise au district avec voix consultative seulement, l'assemblée est incompétente pour prendre un parti, & qu'il n'y a lieu à délibérer. On a nommé ensuite commissaires pour la rédaction, MM Paré, président ; d'Anton, ex-président ; Fabre d'Eglantine, vice-président ; Camille Desmoulins & Dufourny de Villiers. » 

« Révolutions de France ...», op. cité,   pp. 24-25.  

La réunion des deux sociétés, fin avril, se fera avec un peu de difficultés de la part des Cordeliers, dont la majorité est « désireuse de continuer à huis clos ses séances d'académie politique. Mais la fusion se fit bientôt par la force des choses, les amis de Romme partageant presque tous les idées des Cordeliers. » (M. Pellet, op. cité, p. 42). 

 

Par l'intermédiaire de  Romme, Anne-Josèphe fait passer une autre motion, à savoir la délivrance de cocardes "aux meilleurs patriotes de l'Assemblée Nationale(op. cité), qui ont été données aux sept membres du Comité de la Constitution et payées de sa poche, malgré la proposition de plusieurs de leur participation financière, qu'elle a refusé par "zèle patriotique(op. cité).  Elle les a apportées à Sieyès, qui est venu chez elle l'en remercier.

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         Françaises devenues libres 

​ 

                                  Villeneuve

                      (né avant 1775)

                               1790

                   Estampe à l'aquatinte 

               15,3  x 10,8  cm 

               

            Musée Carnavalet 

                         G. 225374

                        Paris, France

 

                

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              Sans-culottes en armes 

    "une femme en habit militaire

                 Melle Méricourt"

​    

    Jean-Baptiste  Lesueur   (1749-1826)

                          1792-1795

    Dessin, gouache, papier, carton

         Ensemble de 83 gouaches 

                révolutionnaires 

                36  x  53,5  cm 

               

              Musée Carnavalet 

                              D. 9061

                        Paris, France

 

                

 

Mais il n'y a pas que des bons moments, et Anne-Josèphe doit aussi affronter la très grande misogynie de l'époque, dont nous avons eu un aperçu dans son propre camp, mêlant différents traits du patriarcat séculaire, qui croit dur comme fer à la sexualisation des qualités humaines, qui seraient distinctes entre femmes et hommes. Incapables de saisir la réalité propre d'un discours des femmes, les mentalités du temps passent toutes les productions féminines par le prisme de leurs préjugés. Le sexe, l'aspect physique, en tout premier lieu, sur lequel chaque commentateur se réserve le droit d'accorder sa propre note, d'autant que tous, même ceux qui vont s'en prendre à elle le plus durement, reconnaissent le plus souvent le charme qu'elle exerce sur eux. 

 

​   L'homme d'affaires, puis journaliste, Jean-Gabriel Peltier (1760-1825), fils d'un armateur négrier, proche des royalistes, la décrit cependant comme "une fille de mauvaise vie... petite, chétive, malsaine, usée par la débauche & n'ayant plus qu'une révolution pour ressource. Elle ne trouvait plus d'amans à corrompre, elle se rejetta sur des députés." (« Dernier tableau de Paris, ou Récit historique de la Révolution du 10 août 1792, Des causes qui l’ont produite, des Événements qui l’ont précédée, et des Crimes qui l’ont suivie », Tome Premier, A Londres, Chez l'Auteur. A Bruxelles, Chez B. Le Franco, Imprimeur-Libraire, Avril 1794, note   p. 103). Le journaliste auvergnat Claude François Baulieu (1754-1827), qui avait naguère participé aux réunions des Amis de la Loi, mais qui se tournera vers le royalisme, consacre quant à lui quelques pages à Théroigne de Méricourt, qu'il classe parmi les "agens d'insurrection" de la Révolution. Il la décrit d'abord comme une "jeune personne assez gentille", mais très vite, noircit progressivement son portrait, tout en donnant de précieux renseignements sur la personnalité de la jeune femme, confirmant ainsi son charisme et ses qualités de leader, mais aussi son dégoût profond des mentalités patriarcales :  

« fatiguée des jouissances qu’on lui avait trop bien payées, la petite Méricourt imagine d’entreprendre la carrière politique : elle s’affuble d’un ajustement à l’amazone, couronne sa jolie tête d’un petit chapeau à la Henri quatre, et dans cet état, va se mêler à la foule des nombreux dissertateurs qui occupaient sans cesse les tribunes et les avenues de l’assemblée nationale. on s’imagine d’abord que Théroigne est là pour chercher le genre de fortune qu’on ambitionne ordinairement à son âge ; mais on s’était trompé ; la plus innocente galanterie lui fait froncer le sourcil, et la voluptueuse Cypris est tout à coup métamorphosée en une grave et sévère Minerve.  Cette adroite grimace en impose cependant à tout le monde, pique l’amour-propre, agace même le cœur de ceux qui l’ont trouvée jolie, et peu s’en faut que tous ces politicoman ne deviennent des amans passionnés.

(...)

Théroigne était très-considérée de la partie du peuple qui fréquentait les tribunes et les alentours de l’assemblée, c’est-à-dire, de celle qu’il importait le plus de gagner, parce qu’elle était destinée à faire mouvoir l’autre. Cette observation indique assez combien la petite Méricourt pouvait être utile : aussi la voyait-on sans cesse , et quelquefois avec un costume grec, à la tête de tous les hueurs,  de tous les approbateurs, suivant que les huées ou les approbations pouvaient être nécessaires; et c’était toujours elle qui donnait le signal. Cette fille avait une vivacité extraordinaire, l’imagination rusée, mais peu d’esprit, quoi qu’en puissent dire ceux qui, en 1789 , la regardaient comme un prodige. Sa tête était remplie de ceux des vers de nos grands poètes qui ont le plus exalté les sentimens républicains : elle débitait tout cela avec feu, dans son jargon moitié français, moitié flamand ; ce qui fesait rire, et paraissait aimable dans une jolie bouche à laquelle on supposait de la naïveté.

Lorsque Paris fut peuplé de clubs, on la voyait le même soir assister à tous, après avoir dans la journée harangué les groupes de tous les quartiers, débiter dans ces clubs ses motions ou ses instructions , et rentrer ensuite chez elle pour y faire les honneurs du sien. Il serait difficile de trouver un exemple d’une semblable activité ; aussi sur la fin de sa carrière, elle avait absolument perdu toutes ses grâces. Elle était livide, couperosée, décharnée. Enfin, elle fut l’image ambulante de la Révolution. Brillante dans ses commencements, énergumène dans son cours, dégoûtante de fange et de sang après le 10 août. »  

 

Claude François Beaulieu, « Essais historiques sur les causes et les effets de la Révolution de France avec des notes sur quelques événements et quelques institutions », Paris, Maradan, 1801-1803, tome 2, pp. 51-54.           

 

Détracteur des plus vils, le comte Joseph Thomas Anne d'Espinchal (1748-1823), avant même la Révolution, la trouvait « peu jolie, avec déjà l'air usée lorsque je l'ai connue, mais ne montrait pas alors le caractère féroce qu'elle a déployé depuis » et lui mettait sur le dos différents crimes dont d'autres auteurs l'accusaient de manière calomnieuse, comme "complice des atrocités des  5 et 6 octobre 1789" et au-delà, du « rôle qu'elle a joué dans toutes les scènes atroces de la Révolution », comme l'assassinat du garde national François-Louis Suleau le 10 août 1792, sans parler des projets  de crime inventés par ses ennemis, qui font courir  comme lui le bruit que la  « scélérate » a "été  du nombre des furies qui voulaient attenter aux jours de la Reine."   

 

« Ce monstre but publiquement du sang d'un Suisse. La fameuse Théroigne de Méricourt reparut encore sur la scène. Un certain Bonjour, ancien commis de la marine, jacobin forcené, présidait la section des Feuillants, où l'on avait mené plusieurs personnes arrêtées dans la nuit. Le peuple s'était amassé dans la cour des Feuillants dès sept heures du matin et demandait le massacre de ces malheureux, y étant excité par la furie Théroigne de Méricourt, vêtue en amazone, en uniforme national, le sabre en bandoulière, et montée sur un tréteau pour haranguer la populace. Elle monta au comité de la section, suivie de quelques brigands et se fit livrer les victimes qu'elle aida à immoler. De ce nombre fut Suleau, journaliste, dont j'ai parlé en 1792. Ce malheureux fut saisi au collet par Théroigne. En se débattant, il parvint à s'emparer d'un sabre dont il allait percer celte infâme scélérate, mais il fut désarmé par la multitude et massacré. »

 

"Journal d'émigration du Comte d'Espinchal, publié d'après les manuscrits originaux par Ernest d'Hauterive", Paris, Perrin et Cie, 1912, pp. 334-335, 393)

Plus nombreux, à l'inverse, sont ses adversaires qui commencent par célébrer sa beauté, pour mieux la désarmer en tant que femme et éviter de reconnaître ses réelles qualités politiques. Ceux-ci relèvent une part de son aspect physique pour mieux souligner la concordance "naturelle" entre celui-ci et sa dépravation sexuelle supposée.  Louis René Quentin de Richebourg, chevalier de Champcenetz (1760-1794) tout particulièrement, un des principaux rédacteurs, nous l'avons vu, des Actes des Apôtres, comme son ami Rivarol (qui l'appelle "mon clair de lune"*), souligne "les charmes de sa figure, les grâces de son esprit", la déclare "Muse de la Démocratie" ou encore "Vénus donnant des leçons de droit public" avant de l'attacher à d'autres principes , "au besoin, ceux des Arcades" : les lecteurs parisiens du journal auront compris facilement l'allusion aux "arcades du Palais Royal, fréquentées par les filles publiques"*, ou encore, un principe régénératif ("la France régénérée") par l'union sexuelle, encore une fois, celle de "Théroigne et Populus ou le triomphe de la Démocratie" que les Apôtres situent à l'hôtel de Grenoble, où elle réside  (« Les Actes des Apôtres, Commencés le jour des Morts, & finis le jour de la Purification. ... Tome Premier,... Paris... 1790 ... L'an de la liberté 0. », pp. 76-77).  Etre l'amant de Populus ("au grand déplaisir de Popule, député de Bourg-en-Bresse"*)  c'est aussi être l'amant du peuple (populus)Autre ironie de Champcenetz, la modification du patronyme de Théroigne en Théroigne de Méricourt ou simplement Mademoiselle de Méricourt, par déformation de son village d'origine (op. cité, pp. 76, 121, 145 ), dont l'usage perdurera. 

 

Pire encore, dans le premier numéro de sa Chronique du Manège, François Marchant (1761-1793), littérateur prolifique natif de Cambrai (La Constitution en vaudevilles, Les Grands sabats, Les Sabats jacobites, etc.), en fait une grotesque caricature, toujours sexuelle, intitulée "Accouchement de Mademoiselle Théroigne de Méricourt",  cette "vertueuse matrône" qui "a conçu une passion désordonnée pour la nation" (on en revient à Populus), et dont « nos sages députés sont devenus, par contre-coup, subitement amoureux de cette beauté vraiment nationale. ». Puis vint nécessairement la dégradation de la femme, en soulignant l'exagération concernant les  amants qu'on lui prête "au nombre de douze cents" que l'auteur compare à un nombre qui se voudrait plus raisonnable de "trois cents adorateurs" mais qui "se renouvellent  à chaque trimestre",  artifice qui permet à Marchant, de la traîner dans la boue comme une vulgaire catin de la nation qui "aura vu à ses genoux tous les brillans appuis du parti démocratique" (op. cité)jusqu'au ridicule accouchement de Théroigne, d'un hermaphrodite en présence de ses "pères innombrables", "aimable composé de l'ignorance et de l'intérêt." (op. cité) :  tout cela pour enterrer du mieux possible la réalité la plus dérangeante, à savoir la pertinence des idées et du combat politique d'une femme révolutionnaire au milieu d'une meute d'hommes, tous bords politiques confondus, farouchement hostiles à l'émancipation des femmes. 

 

 « Un journal royaliste en 1789 — Les Actes des Apôtres (1789-1791) » par Marcellin Pellet, Paris, Armand le Chevalier, 1873, p. 16 ,  76,  147). 

Populus   :   cf. Rivarol, "Petit dictionnaire des Grands Hommes de la révolution ; Par un Citoyen actif, ci-devant Rien", 1790,  pp. 56-57

« Les aristocrates, et l'on sait de quoi étaient capables ces gens-là à l'endroit des patriotes, ont dit, ont écrit, ont crié sur les toits, que mon héroïne était petite, chétive, laide ; il y en a même qui ont imprimé qu'elle était vieille : calomnie que tout cela, affreuse calomnie ! Petite : elle portait cinq pieds moins deux ou trois pouces : que peut-on exiger de plus pour une femme ? Chétive, c'est-à-dire qu'elle avait une taille fine qu'on eût pu tenir dans les dix doigts ; laide, ne le croyez pas davantage : si ses traits n’étaient pas tout-à-fait aussi réguliers que ceux de la Vénus de Praxitèle,  en revanche elle avait un minois chiffonné, un air malin qui lui allait à ravir, un de ces nez retroussés qui changent la face des empires. Vieille, elle occupait le juste milieu de cette période décennale pendant laquelle les femmes n'ont que trente ans : or cet âge est-il celui de la vieillesse ?

       Je suis donc autorisé à dire que ceux qui ont fait de Théroigne de Méricourt un si vilain portrait ne l’avaient pas vue, et qu’ils ont eu le tort impardonnable de juger son physique d’après son moral qui, je l’avoue, n’était pas beau ; et c'est sous ce dernier apport seulement que j'ai parlé plus haut de sa hideuse figure : ils auront cru, ces hommes sans expérience, qu'une femme vouée comme Théroigne de Méricourt au culte du sang, à la propagation des idées révolutionnaires, et ne reculant devant aucun crime pour les faire triompher, une femme qui avait abjuré les vertus modestes de son sexe pour afficher exaltation d'une politique furibonde, devait nécessairement porter sur sa figure l’empreinte des passions féroces qui ravageaient son âme : c’est en quoi ils se sont trompés. J’ai vu et connu, outre Théroigne de Méricourt, bon nombre de tricoteuses de la société fraternelle qui étaient fort jolies et plus d’une furie de guillotine non moins adorable que l'Émilie de Cinna. Ceux qui contribuèrent le plus à faire à mademoiselle Théroigne cette réputation de laideur...  ce furent les rédacteurs des Actes des Apôtres et du Petit Gauthier »  

Georges Duval (1772-1853, Georges-Louis-Jacques Labiche, dit), « Souvenirs de la Terreur de 1788 à 1793... précédés d'une Introduction historique par Charles Nodier, de l'Académie française »,  Tome 1,  Paris, Werdet, 1841,  pp. 268-270.

nez   :   Duval reprend à sa manière une formule des Pensées de Blaise Pascal (1623-1662) : "le nez de Cleopatre s'il eûst esté plus court toute la face de la terre auroit changé » (cf. manuscrit original). Ecrites entre 1662 et 1666, les Pensées ne sont publiées à titre posthume que très partiellement à partir de 1669 dans l'édition dite de Port-Royal (Paris, Guillaume Desprez), sous le titre : « Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, qui ont été trouvées après sa mort parmy ses papiers.». Puis, à partir de multiples pièces manuscrites, elles seront augmentées et restructurées de manière diverse selon les spécialistes, jusqu'au XXe siècle, cf  l'édition électronique des Pensées de Blaise Pascal, par Descotes et Proust   ;  éditions Le Guern - Lafuma - Brunschvicg     

tricoteuses   :  « Cette expression désigne d’abord les femmes du peuple, ces « Jacobines » habituées des tribunes, siégeant dans les clubs, tribunaux et assemblées révolutionnaires, ainsi qu’à la Convention nationale, où elles n’ont pas droit de parole. Représentantes d’une sans-culotterie féminine, elles y sont supposées tricoter, coudre ou faire de la charpie (pansements) pour les soldats défendant la République aux frontières. »    (Poirson, 2021)

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      Théroigne de Méricourt 

       (ou Charlotte Corday ?)

  portrait présumé, vers 1789

   

 Huile sur toile  67  x  54  cm

     anciennement attribuée à 

   Antoine Vestier (1740-1824)

     Musée Carnavalet, P334

 

Un jour qu'Anne-Josèphe était en retard pour assister au fameux Te Deum du 14 février 1790, donné pour célébrer la nuit du 4 août,  des députés lui proposent de fendre la  foule avec eux : 

« Quelques prêtres aristocrates, qui s'en aperçurent, m'apostrophèrent. Je pris le parti de me retirer, bien qu'il y eût nombre de gens qui, comme moi, marchaient en procession, avec les députés, quoiqu'ils ne le fussent pas. Mais c'étaient des hommes. A ce moment, et de nouveau extrêmement humiliée, je constatai la force et la persistance de l'orgueil et des préjugés masculins qui oppriment mon sexe et le maintiennent en servitude !  »

Un de ceux qui tomba le plus bas dans la calomnie outrageuse, fut sans doute Alphonse de Lamartine (1790-1869), qui, plus tard, parla d'elle comme d'une « Jeanne d'Arc impure de la place publique. L'amour outragé l'avait jeté dans le désordre ; le vice, dont elle rougissait, lui donnait la soif de la vengeance. En frappant les aristocrates, elle croyait réhabiliter son honneur ; elle lavait sa honte dans le sang (...) 

D'abord  attachée aux grands novateurs de 89, elle avait glissé de leurs bras dans les bras de riches voluptueux qui payaient chèrement ses charmes. Courtisane de  l'opulence, elle devint la prostituée volontaire du peuple. Comme les grandes prostituées d'Égypte ou de Rome, elle prodigua à la liberté l'or qu'elle enlevait au vice. » (Lamartine, "Histoire des Girondins", tome deuxième,  1847, p. 369-370.),  Ajoutons, par ailleurs, qu'un des noms que le poète lui prête, "Lambertine de Méricourt", est totalement fantaisiste (op. cité).  Un autre poète concourra bien plus tard à cette image négativement mythifiée de Théroigne : 

« Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage, Excitant à l’assaut un peuple sans souliers, La joue et l’œil en feu, jouant son personnage, Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers ? »

 

Charles Baudelaire, poème LIX,  "Sisina", dans "Les  Fleurs du mal" (l'édition originale date de 1857, où ce poème ne figure pas),  édition de 1861, Paris, Poulet-Malassis et de Broise,   p. 137

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 TE DEUM chanté a N.D. le 14 fevrier 1790

          en mémoire de la séance du 4 , 

                         où le roi assista. 

​ 

                                anonyme

                               1790

                   Estampe à l'eau-forte 

               18,1  x 13,2 cm 

               

            Musée Carnavalet 

                         G. 28079

                        Paris, France

 

                

 

On aura compris à quel point l'engagement politique de Théroigne est complètement occulté, invisibilisé par la sexualisation forcenée de son physique et de ses actes, qui fabrique artificiellement une sorte de personnage monstrueux, et permet de frapper d'incongruité et d'infamie tous ses actes politiques, leur donnant ainsi une nature radicalement différente de celle des productions politiques masculines.  Au travers de ces très nombreuses attaques, on comprend aisément le découragement qu'elle a fini par éprouver et qui va l'éloigner un temps , en plus d'autres raisons, des préoccupations  révolutionnaires  : 

« J'avoue que je quittai le théâtre de la Révolution sans trop de regrets, car j'avais tous les jours à souffrir quelques désagréments dans les tribunes de l'Assemblée nationale. Il y avait toujours là quelques aristocrates, à qui mon zèle et ma franchise déplaisaient. Ils me décochaient des sarcasmes sans relâche. On me vexait, on me tendait des pièges. Certains patriotes eux-mêmes, au lieu de m'encourager, de me défendre et de me rendre justice, me tournaient en ridicule . Telle est la pure vérité . »​  ("Les Confessions", op. cité, p. 125).

 

Mais aussi, Anne-Josèphe connaît bientôt des problèmes d'argent frais, ne recevant plus sa rente, alors qu'elle a toujours la charge de ses frères. A cela s'ajoute des inquiétudes à propos de "l'affaire des 5 et 6 octobre", non pas tant à cause de l'affaire elle-même, dont elle se sait parfaitement innocente, mais du fait de ce qu'on lui rapporte sur la partialité du  tribunal : « Je m'étais fait, me disait-on, beaucoup d'ennemis, et des ennemis contre lesquels toute résistance serait vaine ».   (op. cité). ​ Elle décide alors de quitter la bonne société, prend le nom de Poitiers et se restreint en termes de dépenses personnelles. Elle profite de l'arrivée de son frère Pierre à Paris pour prendre la route de son pays natal, empruntant une diligence, une carriole du courrier, puis un cheval. Le village de Marcour, comme beaucoup d'endroits, reflète bien ce pourquoi la Révolution française a été entamée :  Le meunier, avec qui elle se querelle, et dont tous les paysans se plaignent, "exigeait plus de farine qu'il ne devait lui en revenir pour ses peines" et répond « rudement que son moulin était banal et qu'il avait des privilèges ! »  (op. cité, p. 128).  Quant au curé, qui s'occupe de paroisses pauvres « où les trois quarts des habitants sont dans la dernière misère, sa cure lui rapporte pourtant de 6 à 700 écus, peut-être même davantage. Et il exige encore de ces pauvres paysans l'entretien de son vicaire ! Quel bonheur pour eux, si l'Empereur abolissait la petite dîme ! »   (op. cité).  

 

Elle quitte Marcour un mois plus tard, pour rejoindre en bateau son frère Pierre à Liège, où elle aimerait poursuivre ses études musicales et séjourne à l'auberge de la Croix blanche, dans le hameau de la Boverie.  Mais finalement, pendant un séjour à Xhoris, elle se sent si bien qu'elle souhaite rester et y achète un peu de terres pour s'installer. Le récit de sa vie qui a été fait pendant son interrogatoire s'arrête à peu près à ce moment de sa vie, puisqu'il correspond à celui où elle a été enlevée par deux officiers et un sous-officier français qui avaient émigré pendant la Révolution. Ainsi, dans la nuit du 15 au 16 février 1791,  le comte de Saint-Malon, le chevalier Maynard de La Valette et le sous-officier Lechoux entraient dans l'auberge de La Boverie et, prétextant sa mise en sécurité par ordre de l'empereur, la font monter par la ruse dans une voiture, direction Vienne, en Autriche, via Coblence (Koblenz, en Allemagne), où ses ravisseurs tentent d'obtenir de Metternich un remboursement substantiel de leurs frais. En réalité, les deux principaux acolytes, en quête d'argent, sont recrutés comme mercenaires par le ministre plénipotenitaire aux Pays-Bas Florimond de Mercy-Argenteau (1727-1794), nommé par l'empereur d'Autriche Joseph II en 1789,  et qui, sur la base de rumeurs de menace contre la monarchie autrichienne, prétendument personnifiée par Théroigne, décide de la faire enlever pour la juger (Roudinesco, 1989). Le chevalier, en particulier, n'a ni foi ni loi et écrit de prétendus aveux obtenus pendant le voyage.  De Vienne, on la transfère dans une prison du château de Kufstein ("Kuffstein" chez Marcellin, Koufstein), dans le Tyrol, d'où elle sortira en août 1791, pour être assignée à résidence dans une maison viennoise, où, très bien traitée, elle put, enfin obtenir une entrevue avec le successeur de Joseph II, l'empereur Léopold II, qui la libèrera en novembre 1791. Elle le louera par la suite, au contraire de son premier ministre Wenceslas Antoine, comte, puis prince de Kaunitz (1711-1794), qu'elle a rencontré deux fois. Pendant son incarcération, c'est le conseiller aulique, le Français François de Blanc, qui avait toute latitude de l'interroger, et c'est lui qui a établi le procès-verbal dont nous avons déjà parlé. 

Le Moniteur du 16 novembre 1791 affirme qu'en regard de l'examen des éléments remis à l'empereur Léopold,  « les accusations portées contre elle n'ont aucun fondement. » Sa remise en liberté le même mois, provoque un déchaînement de haine des gazettes royalistes :   

 

« La crapuleuse créature qui se fait appeler Théroigne de Méricourt est maintenant à Bruxelles. Elle s'est présentée chez le respectable ministre de Metternich. Sa barbare audace n'a pas diminué dans les cachots d'où elle sort. L'apparition de cette charogne ambulante indigne tous les honnêtes gens de ce pays. Elle loge à l'enseigne de l' Homme sauvage, qui jamais ne fut aussi sanguinaire qu'elle. »  

 

"Journal général" du 15 décembre 1791, cité par M. Pellet, op. cité, p. 77

 

 La détention d'Anne-Josèphe Théroigne avait ému beaucoup de gens, et elle est accueillie triomphalement à son retour à Paris, "avec l'auréole du martyre(op. cité, p. 79).  Malheureusement, le pire était à venir.  Les attaques royalistes, on l'a vu, n'ont rien perdu de leur ignominie. Le 6 mars 1792, le Journal général, encore,  annonce le 6 mars 1792 « la mise en vente de cartes à jouer à l'usage des cafés patriotes, où la belle Liégeoise figure comme dame de pique entre le duc d'Orléans en roi et Santerre en valet. Des caricatures d'une rare indécence, avec des légendes obscènes qu'on ne peut reproduire, montraient à tous les coins de rue les « caillettes de la Révolution », Théroigne entourée de Mme de Staël, de Mme de Condorcet, de Dondon Picot (Mme Charles de Lameth), mettant sur le même pied la demi-mondaine et les plus illustres femmes politiques du temps. »  (op. cité, p. 81).  

 

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 On a aussi voulu salir son nom en la faisant passer pour l'autrice d'un ouvrage pornographique, paru pourtant en 1791, quand elle était retenue prisonnière, "Catéchisme libertin à l’usage des filles de joie et des jeunes demoiselles qui se destinent à embrasser cette profession". Sa première édition était anonyme, mais la seconde, parue en 1792, lui est attribuée : ce n'est pas un hasard, puisqu'elle reprend ses activités politiques avec ardeur, et se fait encore plus d'ennemis : 

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Portée par sa popularité, Anne-Josèphe reprend ses activités politiques, non seulement dans les clubs mais aussi  directement dans la rue, à l'adresse des citoyennes en particulier qu'elle cherche à recruter pour former des bataillons d'amazones. Le 14 février 1792, on la voit discourir « devant la boutique de Desenne, le célèbre libraire du Palais-Royal. Le vendredi 17, toujours au Palais-Royal, centre de la vie politique, elle serre la main aux patriotes du camp des Tartares, et, voyant des caricatures antipatriotiques affichées à l'auvent d'une marchande de journaux, elle lui interdit d'exposer dorénavant ces dessins royalistes. »  (op. cité, p. 84). Le mois suivant, le 11 mars, elle réunit un groupe de femmes au Champ de Mars dans l'idée d'organiser un bataillon d'amazones. Il n'en faudra pas plus pour que les journaux royalistes la tourne à nouveau en dérision : 

 

« EFFET PERDU. Le feu martial que la BOURRIQUE DES JACOBINS, la demoiselle THÉROIGNE, mit dimanche passé à commander les évolutions PATRIOTIQUES aux dames qui se disposent à verser leur sang pour maintenir les membres de l'Assemblée & dans leur place, fut si actif que les moustaches de ladite demoiselle se détachèrent & se sont perdues.

     Récompense honnête à celui qui les remettra à cette demoiselle ou au sieur BAZI..., son tenant actuel »

Journal de la cour et de la ville (1789-1792), dit Petit Gautier, du nom de son fondateur, Jacques-Louis Gautier de Syonnet (le Petit Gauthier), mort en 1809 ;  Mars-Avril 1792,  article du 14 mars 1792, p. 111-112

BAZI...   :  Bazire (Basire), cf. plus haut. Pellet relaye une rumeur de la propagande royaliste, qui a ajouté Claude Basire à la liste d'amants de Théroigne (op. cité, p. 87), choix favorisé par le fait qu'elle était alors proche du "trio Cordelier" dont il faisait partie, avec François Chabot (1756-1794), député du Loir-et-Cher un des  fondateurs de la Société des Amis de la Constitution (plus connu sous le  nom de Club des Jacobins) en mai 1790, et Merlin de Thionville (1762-1833, Antoine Merlin, dit), député de la Moselle en septembre 1791.    

Le 25 mars 1792, Anne-Josèphe prononce un discours très remarqué à la Société fraternelle des Minimes, place des Vosges, lors de la remise d'un drapeau aux citoyennes du faubourg Saint-Antoine, qui est un des premiers grands textes sur la défense des droits des femmes : 

 

  « Citoyennes, n’oublions pas que nous nous devons tout entieres à la Patrie ; qu’il est de notre devoir le plus sacré de resserrer entre nous les liens de l’union, de la confraternité, & de répandre les principes d’une énergie calme, afin de nous préparer avec autant de sagesse que de courage à repousser les attaques de nos ennemis.

  Citoyennes, nous pouvons, par un généreux dévouement, rompre le fil de ces intrigues. Armons-nous ; nous en avons le droit par la nature & même par la loi ; montrons aux hommes que nous ne leur sommes inférieures ni en vertus ni en courage ; montrons à l’Europe que les Françoises connoissent leurs droits, et sont à la hauteur des lumières du dix-huitieme siècle ; en méprisant les préjugés, qui par cela seul qu’ils sont préjugés, sont absurdes, souvent immoraux, en ce qu’ils nous font un crime des vertus.

[…]

Mais, françoises, actuellement que les progrès des lumieres vous invitent à réfléchir, comparez ce que nous sommes avec ce que nous devrions être dans l'ordre social

[…]

Nous nous armerons, parce qu'il est raisonnable que nous nous préparions à défendre nos droits, nos foyers, & que nous serions injustes à notre égard & responsables à la Patrie, si la pusillanimité que nous avons contractée dans l'esclavage avoit encore assez d'empire pour nous empêcher de doubler nos forces

[…]

Françoises, je vous le répète encore, élevons-nous à la hauteur de nos destinées ; brisons nos fers ; il est temps enfin que les Femmes sortent de leur honteuse nullité, où l’ignorance, l’orgueil, & l’injustice des hommes les tiennent asservies depuis si longtemps ; replaçons-nous au temps où nos Meres; les Gauloises & les fieres Germaines, délibéroient dans les Assemblées publiques; combattoient à côté de leurs Époux pour repousser les ennemis de la Liberté.

[…]

Citoyennes, pourquoi n'entrerions-nous pas en concurrence avec les hommes. Prétendent-ils eux seuls avoir des droits à la gloire ; non, non... Et, nous aussi, nous voulons mériter une couronne civique & briguer l'honneur de mourir pour une liberté qui nous est peut-être plus chère qu'à eux, puisque les effets du despotisme s'appesantissaient encore plus durement sur nos têtes que sur les leurs.

      Oui… généreuses Citoyennes, vous toutes qui m’entendez, armons-nous, allons nous exercer deux ou trois fois par semaine aux Champs-Élisées, ou au Champ de la Fédération ; ouvrons une liste d’Amazones Françoises ; & que toutes celles qui aiment véritablement leur Patrie, viennent s’y inscrire ; » 

​​​​​"DISCOURS PRONONCÉ à la Société Fraternelle des Minimes, le 25 mars 1792, l'an quatrieme de la liberté, par Mlle. THÉROIGNE, En présentant un Drapeau aux Citoyennes du Faubourg S. Antoine.", Paris, 1792.   

 

Selon le Journal général de France (suite quotidienne de la feuille d'annonces de Renaudot, dès 1778), du 9 avril 1792 (op. cité, p. 89), Anne-Josèphe était à la tête d'une députation des Jacobins, en compagnie de Collot d'Herbois, Tallien ou encore Marie-Joseph Chénier, partie pour "inviter la municipalité à une fête donnée en l'honneur des Suisses de Châteauvieux, fête organisée par le peintre David, l'habile metteur en scène des solennités révolutionnaires. Théroigne avait eu la première idée de cette cérémonie commémorative.(op. cité, p. 89).  Encore une fois, les royalistes lui ajoutèrent un amant et la baptisa pour l'occasion Chénier-Théroigne.  

Le 23 avril 1792, apparut une nouvelle scission au club des Jacobins, "entre l'élément jacobin pur et l'élément girondin [...] une discussion violente s'éleva entre Collot d'Herbois et Rœderer. Un incident assez curieux de cette séance prouve que dès lors Théroigne penchait vers les idées modérées. « Ce qui nous cause surtout une grande satisfaction, dit Collot d'Herbois dans sa réplique à Rœderer, c'est que ce matin, dans un café de la terrasse des Feuillants¹, Mlle Théroigne a arrêté qu'elle retirait son estime à M. Robespierre et à moi.(op. cité, p. 89).  

"¹  Le café Hottot, rendez-vous des « boute-feux révolutionnaires, des femmes surtout », disent les Deux amis de la liberté. (T. VII, p. 74,   note .)" : Titre qui désigne familièrement l'Histoire de la Révolution de France, à cause des deux principaux collaborateurs de l'ouvrage, François-Marie Périchou de Kerverseau et Guillaume Clavelin, volumineux travail publié en 19 tomes, entre 1790 et 1803.

 

  note    "C'est au café appelé Hotot, sur la terrasse des Feuillans, que se formoient tous ces petits complots d'émeutes partielles, de provocations préliminaires, dont le jardin des Tuileries offroit tous les jours le spectacle. C'est delà que tous les boutes-feux révolutionnaires, les femmes sur-tout, qui ont si puissamment influé sur la suite des évènements, recevoient leurs instructions. Combien d'hommes, qui ont commencé leur carrière par ce vil métier, sont devenus, dans le cours d'une année, les personnages les plus importans ; j'en ai connu, et j'en citerai plus d'un. [...] J'ai vu très-souvent mademoiselle Théroigne pendant le cours de la révolution [...] elle recherchoit la société des députés les plus distingués, et celle des journalistes qu'elle croyoit avoir le plus d'influence, dissertoit avec eux sur les affaires publiques, sur la littérature française même, avec assez de sagacité [...] C'est qu'à l'époque du 31 mai, elle voulut prendre le parti de Brissot et de ses amis [les Girondins, NDR], et fut fouettée au milieu des Tuileries, par les femmes révolutionnaires de la société fraternelle, club formé d'après ses vues, mais dont les sociétaires femelles étoient devenues bien plus furieuses encore, et plus enragées qu'elle. Théroigne n'a plus paru depuis cette humiliation ; elle a été emprisonnée longtems, et est aujourd'hui renfermée comme folle. " 

 

"Histoire de la Révolution de France. Précédée de l'exposé rapide des Administrations successives qui ont déterminé cette Révolution mémorable". Par Deux Amis de la Liberté, tome septième, A Paris, chez Bidault, 1797, notes pp.74-75 ; 77-80.

   amis      :  Y compris des femmes, comme Olympes de Gouges (née Marie Gouze, 1748-1793) ou Manon Roland, alors que les Montagnardes Claire Lacombe (surnommée Rose, au XIXe s., 1765-1826) ou Pauline Léon ne la trouve pas assez radicale (Poirson, 2021).

 

Le 20 juin 1792, une manifestation du peuple et des gardes nationaux entament une marche de la Bastille aux Tuileries, pour célébrer l'anniversaire du Serment du Jeu de Paume. Marcellin Pellet en donne une version particulière :

 

"Cependant le parti de la cour voulait prendre sa revanche. Le roi se débarrassa des trois ministres girondins : Servan, Roland et Clavière (13 juin). Le 16, Lafayette écrivait à l'Assemblée une lettre violente, datée de son quartier général, dirigée contre les Jacobins, et une seconde lettre à Louis XVI, pour le pousser à la résistance. C'est alors que Danton et ses amis, malgré l'opposition de Robespierre, toujours ami des phrases et ennemi de l'action, résolurent de donner une leçon à la cour. Le 20 juin, ils firent envahir les Tuileries par les faubourgs armés. Théroigne était à la tête d'une colonne. Elle poussait à la roue du canon qui fut hissé dans les appartements de Louis XVI"  (M. Pellet, op. cité, p. 94)

Là encore, avant même d'examiner différents récits concernant Théroigne de Méricourt, il faut se demander si sa présence est aussi douteuse que dans tous les autres évènements où on l'a faussement prétendue. Jules Michelet n'évoque pas du tout Théroigne, contrairement à Lamartine, qui brode une histoire sans citer, comme à son habitude, aucune source, et imite ses contemporains par ses remarques à la fois trompeuses et mysogines : 

"À onze heures le peuple se mit en mouvement vers le quartier des Tuileries. On évaluait à vingt mille le nombre des hommes qui partirent de la place de la Bastille. Ils étaient divisés en trois corps : le premier, composé de bataillons des faubourgs, armés de baïonnettes et de sabres, obéissait à Santerre ; le second, formé d’hommes du peuple, sans armes ou armés de piques et de bâtons, marchait sous les ordres du démagogue Saint-Huruge ; le troisième, horde, pêle-mêle confus d’hommes en haillons, de femmes et d’enfants, suivait en désordre une jeune et belle femme, vêtue en homme, un sabre à la main, un fusil sur l’épaule et assise sur un canon traîné par des ouvriers aux bras nus. C’était Théroigne de Méricourt.

[...]

Après Saint-Huruge, marchait Théroigne de Méricourt. Théroigne ou Lambertine de Méricourt, qui commandait le troisième corps de l’armée des faubourgs, était connue du peuple sous le nom de la belle Liégeoise. La Révolution française l’avait attirée à Paris, comme le tourbillon attire les choses mobiles. L’amour outragé l’avait jetée dans le désordre ; le vice, dont elle rougissait, lui donnait la soif de la vengeance. En frappant les aristocrates, elle croyait réhabiliter son honneur : elle lavait sa honte dans du sang." 

 

Alphonse de Lamartine, "Histoire des Girondins", Paris : Furne et Cie - W. Coquebert Éditeurs, 1847 ; Huit tomes, Tome deuxième, Livre seizième, chapitre X p. 367 et XI, p. 369.

 

 (Lamartine, "Histoire des Girondins", op. cité, Tome Troisième, p. 493). Là enc

Le 10 août 1792, "une révolte populaire organisée et menée par la Commune insurrectionnelle de Paris et les sections parisiennes, accompagnées de fédérés bretons et marseillais, assiège le palais des Tuileries, contraignant la famille royale à se retirer et à se placer sous la protection de l’Assemblée législative. Cette vindicte est dirigée contre le roi mais aussi contre l’Assemblée, bourgeoise, libérale et majoritairement favorable à la monarchie constitutionnelle." ("10 août 1792 | Journée insurrectionnelle parisienne - Abolition de la royauté", article du site l'Assemblée Nationale).  Cette fois, différents récits la mettent au centre de l'action dramatique qui conduira au meurtre du royaliste François-Louis Suleau (1758-1792), farouchement hostile et détesté des révolutionnaires, qui a abondamment écrit dans les Actes des Apôtres, moqué plusieurs fois Théroigne de manière acerbe et a participé avec d'autres à en faire l'amante de Populus (cf. ce sujet plus haut). Cependant, même Jean-Gabriel Peltier, qui construit son récit autour de la responsabilité de Théroigne dans l'instigation de l'assassinat de Suleau, ne met pas l'arme fatale entre les mains de Théroigne :

 

"Enfin Theroigne le demandait par-tout sous le nom de l'abbé Suleau. Elle ne le connaissait même pas. Une femme l'indique, le peuple l'investit ; Theroigne lui saute au collet, & aide à l'entraîner. Suleau se débat comme un lion contre vingt furieux. Il parvient dans la mêlée à s'emparer d'un sabre, il frappe, il se fait jour, il allait percer Theroigne, on le ſaisit, il est mis hors d'etat de défense, entraîné dans la cour, & taillé en pieces.

 

"Dernier Tableau de Paris, ou Récit historique de la Révolution du 10 août 1792... Par J. Peltier, de Paris, Auteur des Actes des Apôtres... Tome Premier. A Londres... Septembre 1793",  p. 104.

Le récit de Jules Michelet, quoique sévère à propos de sa responsabilité, exonère aussi Anne-Josèphe du coup fatal, et, par ailleurs, comme pour d'autres évènements dramatiques liés à Théroigne, nous n'avons pas de récit de témoins visuels directs : 

"S’il périssait, du moins ce n’était pas Théroigne qui pouvait le mettre à mort. Les plaisanteries mêmes qu’il avait lancées contre elle auraient dû le protéger. Au point de vue chevaleresque, elle devait le défendre ; au point de vue qui dominait alors, l’imitation farouche des républicains de l’Antiquité, elle devait frapper l’ennemi public, quoiqu’il fût son ennemi. Un commissaire, monté sur un tréteau, essayait de calmer la foule ; Théroigne le renversa, le remplaça, parla contre Suleau. Deux cents hommes de garde nationale défendaient les prisonniers ; on obtint de la section un ordre de cesser toute résistance. Appelés un à un, ils furent égorgés par la foule. Suleau montra, dit-on, beaucoup de courage, arracha un sabre aux égorgeurs, essaya de se faire jour. Pour mieux orner le récit, on suppose que la virago (petite et fort délicate, malgré son ardente énergie) aurait sabré de sa main cet homme de grande taille, d’une vigueur et d’une force décuplées par le désespoir. D’autres disent que ce fut le garde-française qui donnait le bras à Théroigne qui porta le premier coup." 

Jules Michelet (1798-1874), "Histoire de la Révolution française" en sept tomes (1847-1853), Paris, Chamerot,  Tome quatrième, livre VII, chapitre II, 1849,  pp. 46-47.

“ Pendant toute la journée du 19, des groupes stationnèrent sur l’emplacement de la Bastille, aux environs de l’Arsenal, dans le faubourg Saint-Antoine.

 

      Tout-à-coup, — au milieu de ces groupes, parut une hardie et terrible amazone, — vêtue de rouge, avec une ceinture armée de pistolets, et au côté ce sabre qui devait, au milieu de dix-huit blessures, chercher et trouver le cœur de Suleau.

 

     C’était Théroigne de Méricourt, la belle Liégeoise.

 

   Nous l’avons vue sur la route de Versailles, le 5 octobre, puis, tout-à-coup, elle a disparue ; — qu’est-elle donc devenue depuis ce temps ?

 

         Liége s’est révolté ; elle a voulu aller au secours de sa patrie, elle a été arrêtée en route par les agents de Léopold et retenue dix-huit mois dans les prisons de l’Autriche.

       

     A-t-elle fui ? l’a-t-on laissée sortir ? a-t-elle scié ses barreaux ? a-t-elle séduit son geôlier ? Tout cela est mystérieux, comme le commencement de sa vie, — terrible, comme la fin.

 

   Enfin, elle revient, la voilà : de courtisanne de l’opulence, elle est devenue la prostituée du peuple, la noblesse lui a donné l’or avec lequel elle achètera les lames aux fines trempes, les pistolets damasquinés dont elle frappera ses ennemis.

 

   Aussi le peuple la reconnaît et l’accueille avec de grands cris.

 

   Comme elle arrive bien, — vêtue de rouge ainsi, la belle Théroigne, pour la fête sanglante du lendemain !

  La reine l’a vue galoper le long de la terrasse des Feuillants le 19, — elle se rend de la place de la Bastille aux Champs-Elysées, du rassemblement populaire, au banquet patriotique. ” 

 Alexandre Dumas père (1802-1870), "La Comtesse de Charny", roman paru en 5 volumes de 14 tomes entre 1852 et 1854, à Bruxelles, chez Meline, Cans et  Cⁱᵉ, Libraires-Éditeurs ; édition française de 1852 à 1855 à Paris, chez Alexandre Cadot, Éditeur, tome 14, 1855, pp. 288-291

​ 

On ne s'étonnera pas qu'une fois encore, on lui imputera les pires horreurs durant les célèbres massacres du début septembre 1792 :

"Cependant, les périls de la France envahie, la prise de Longwy et de Verdun surexcitaient et irritaient le patriotisme jusqu'au délire. Des misérables toujours prêts à spéculer sur les effarements de l'opinion, des gens au cerveau détraqué par trois ans de commotions successives parlèrent de répondre aux menaces de l'étranger en immolant les ennemis du dedans. Ils se portèrent vers les prisons et, sous prétexte de frapper les complices de Pitt et de Cobourg, ils massacrèrent jusqu'à des détenus de droit commun condamnés pour vol ou assassinat, des filles publiques, des galériens. Certes, les massacres de septembre ont été exagérés. De nombreux prisonniers, même parmi les plus compromis, comme, par exemple, Mme de Tourzel, gouvernante des enfants de France, confidente de Marie-Antoinette, furent épargnés, acquittés par les tribunaux improvisés, ou sauvés par Danton et ses amis. Théroigne de Méricourt, suivant une tradition orale, aurait pris part aux massacres et tué de sa main, à l'Abbaye, son premier ravisseur, le baron allemand anonyme. Cette tradition ne repose sur aucun témoignage, même suspect; elle est fausse comme la plupart de celles qu'on a recueillies sur ces événements déplorables : le verre de sang de Mlle de Sombreuil, ou le pseudo-sacrifice de Loizerolles père pour son fils, légendes mensongères, surabondamment réfutées par notre regretté Louis Combes dans ses Épisodes et curiosités révolutionnaires. Lamartine, fidèle à son système d'historien romantique, raconte aussi, d'après Descuret, médecin de la Salpêtrière (la Médecine des passions), que Théroigne massacra à l'Abbaye son amant infidèle des bords du Rhin. Il renchérit même sur cette allégation en lui imputant, sans aucune preuve et par pur dilettantisme, l'initiative du supplice épouvantable infligé par les bourreaux à la « belle bouquetière » du Palais-Royal, Madeleine Gredeler, condamnée à mort pour avoir mutilé son amant, le soldat aux gardes françaises Pringot, et détenue à la Conciergerie en attendant l'issue d'un pourvoi en cassation.
      La vérité est que Théroigne ne parut nulle part pendant les journées de septembre. Elle eut ces massacres en horreur. Ils la rapprochèrent encore des modérés, des Girondins, et elle devint résolument « brissotine », comme disaient ses ennemis. On l'accusa même de pactiser avec la faction d'Orléans. Elle menait toujours le même genre de vie, recevant beaucoup dans son nouvel appartementau numéro 273 de la rue Saint-Honoré, près des Jacobins, réduite aux expédients
."

 (M. Pellet, op. cité,  p. 105).  

 

 En 1793, vers le mois d'avril, Anne-Josèphe compose un placard, une affiche dans laquelle elle appelle une nouvelle fois les défenseurs de la démocratie à ne pas tomber dans le piège de la division et à s'unir pour pouvoir vaincre le pouvoir absolutiste des rois : "Ces manœuvres ont trois buts, la guerre civile, il n’y a pas de doute, celui de justifier la calomnie des rois et de leurs esclaves, qui prétendent qu’il n’est pas possible que le peuple s’assemble pour exercer sa souveraineté, sans en abuser : c’est une branche de la grande conspiration contre la démocratie.

Citoyens, tenez-la bien ferme cette démocratie, qu’elle ne puisse jamais nous échapper. Déjouez ces intrigues par votre droiture, votre justice et votre sagesse. Par-là, vous donnerez un démenti à vos calomniateurs(A-J. Théroigne, "Aux 48 sections" 1793). Par ailleurs, elle propose "qu’il soit nommé, dans chaque section, six citoyennes les plus vertueuses et les plus graves par leur âge, pour consilier et réunir les citoyens, leur rappeler les dangers de la patrie ; elles porteront une grande écharpe où il sera écrit AMITIÉ et FRATERNITÉ. Chaque fois qu’il y aura assemblée générale de section, elles s’y rassembleront pour rappeler à l’ordre tout citoyen qui s’en écarteroit, qui ne respecteroit point la liberté des opinions, chose si précieuse pour former un bon esprit public.

avril :   "A mon retour d'Allemagne, il y a à-peu-près dix-huit mois, je vous ai dit..." (Aux 48 sections", op. cité).

 

C'est ensuite un bien triste sort qui sera réservé à la jeune révolutionnaire, le 15 mai 1793, puisqu'elle est sauvagement lynchée sur la terrasse des Feuillants, devant la Convention, par des tricoteuses jacobines ayant pris le parti de Robespierre. Ce qu'a subi Anne-Josèphe était sans doute très loin de la "fessée républicaine" ou "fessée patriotique" qui se pratiquait alors (mais les expressions citées semblent apparaître plus tard, chez les auteurs du XIXe siècle (Michelet, Lamartine, etc.). Le document précité évoquait le fouettage de Théroigne, tout comme une gazette de l'époque  : "Elle étoit depuis quelque temps accusée de n'être pas maratiste, et plusieurs femmes, pour la punir de ce crime, se sont saisies d'elle, hier, vers les deux heures de l'après-midi, au jardin des Tuileries, l'ont troussée et lui ont donné le fouet. [...] Elle cherchoit, dit-on, à se former un parti, une liste à la main. Marat, dit-on, l'a prise sous sa protection. Voilà ce que j'ai entendu dire fort sérieusement dans un grouppe de républicains de Paris." (Thermomètre du Jour , N° 502, Jeudi 16 mai 1793, p. 388).  Quand à Jules Michelet, il ne semble pas conscient de la contradiction de son récit, affirmant que Théroigne fut fouettée "comme un enfant" puis "tuée par cette injure barbare"  (J. Michelet, op. cité, p. 45).

Même remarque pour Gorsas, qui inclut la nouvelle du "petit échec" de Théroigne dans la rubrique "Variétés" : 

 

"Une héroïne de la révolution a éprouvé avant-hier un petit échec sur la terrasse des Feuillans. — Mademoiselle Téroigne, dit-on, recrutoit des femmes pour la faction rolandine ; malheureusement elle s’adressa aux dévotes de Robespierre et de Marat qui, ne voulant point grossir l’armée des Brissotines, se saisirent du recruteur femelle et le fustigerent avec toute l’activité convenable. La garde arriva et arracha la victime à la fureur de ces indécentes furies. Marat même, qui vint à passer, prît la fustigée sous sa protection. C'est ainsi qu'elle échappa aux soeurs fouetteuses des tribunes.... Sic transit gloria mondi... ["Ainsi s'évanouit la gloire du monde", NDR] Celui qui est né aujourd'hui, peut-être fouetté demain. 

 

Antoine-Joseph Gorsas,  "Le Courrier des départemens", N° XVIII, Vendredi  17 mai 1793, Paris, p. 267)

 fessée patriotique   :  « Lors de la Révolution française, la fessée devient une arme aux mains des révolutionnaires : une trentaine de caricatures figurent ainsi des « fessées patriotiques » infligées à des députés, des religieuses, des nobles émigrés ou encore des princes, chefs des armées ennemies. Ces estampes s’inscrivent dans le contexte du xviiie siècle, siècle de la galanterie et du libertinage souvent érudit, qui voit une production importante de livres nommés « philosophiques », justement parce qu’ils ne l’étaient pas, leur objet étant de révéler l’envers de l’ordre social en dévoilant les corps. La fessée relève alors d’un genre fréquenté par les plus grands auteurs

[...]

 La plupart des fessées représentées sont imaginaires, mais on sait que certaines ont été infligées réellement, à l’instar de celle qui aurait rendu folle Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt, une militante à l’origine de la création de clubs de femmes en mai 1793. Administrées par la foule hors de tout cadre légal, de façon impromptue, mais pas toujours improvisée, ces fessées visent le plus souvent des femmes, mais pas toujours. Elles exercent une contrainte plus ou moins forte sur les corps (humiliation, douleur physique, voire atteinte à la vie, car on peut mourir d’une bastonnade ou de coups de fouet)…" (Duprat, 2022).

 

Tout ceci permet d'accorder une valeur particulière au récit qui va suivre, car il est un des rares à ne pas être tissé d'idéologies, de préjugés ou encore d'effets de style. D'autre part, il nous éclaire une fois de plus sur les qualités personnelles d'Anne-Josèphe. Il nous vient de Johann Georg Adam Forster (1754-1794), un ethnographe et naturaliste allemand, militant révolutionnaire, aussi, qui a brièvement connu la jeune femme et qui est décédé peu après, d'une pneumonie : 

 

L’autre personne était encore plus intéressante : Theroigne de Mericourt. Imaginez une jeune fille au teint brun — âgée de vingt-cinq ou vingt-huit ans — au visage et aux traits d’une grande franchise (ceux qu’elle a toujours eus, en partie du moins), révélant un caractère simple et ferme, plein d’ardeur et d’enthousiasme ; il émane surtout de son regard et de sa bouche une expression empreinte de douceur. Tout son être est imprégné d’un sentiment de liberté ; elle ne parle sans cesse que de révolution et — il convient de le noter — les jugements qu’elle a formulés hier étaient, sans exception, d’une justesse absolue, précis et frappant en plein dans le mille. Elle a jugé le ministère viennois avec une réelle compétence que seules de bonnes facultés d'observation peuvent procurer. Originaire du Luxembourg, elle se montre réellement très ardente à défendre la liberté, tant de sa patrie que de l'Allemagne. Elle ne parle que le français — avec aisance et fougue, mais peut-être pas avec une parfaite justesse. Comme l'Empereur a obtenu sa libération, elle est désormais regardée ici avec méfiance — comme si elle avait été soudoyée par l'Autriche ; tel est le jugement borné de ces gens, qui ignorent et ne possèdent pas le véritable critère d'appréciation : la sensibilité morale. Elle est, en fait, une martyre de la liberté ; il y a six ou sept semaines, les furies qui siègent dans les tribunes de la Convention l'ont traînée jusqu'au jardin des Tuileries, lui ont fracassé la tête à coups de pierres et ont tenté de la noyer dans le bassin. Heureusement, des secours sont arrivés. Pourtant, elle souffre depuis lors de terribles maux de tête et a une allure vraiment misérable. Hier, elle éprouvait de vives douleurs, et pourtant elle s'exprimait avec une chaleureuse sympathie. Elle a une soif intense de savoir ; elle disait vouloir s'installer à la campagne pour étudier les sciences, domaine dans lequel elle estimait avoir des lacunes. Elle désirait également la compagnie d'un homme instruit, sachant bien parler et écrire ; elle comptait subvenir entièrement à ses besoins et lui verser deux mille livres par an. Elle se décrivait comme une simple paysanne, tout en ressentant un besoin profond d'instruction. Elle doit encore disposer de ressources — bien qu'elle prétende avoir perdu toute sa fortune — car elle se présente ici de manière très honorable et entretient même une voiture. Nous avons tous apprécié de faire sa connaissance."

 

Georg Forster, "Sämmtliche Schriften. Herausgegeben von dessen Tochter und begleitet mit einer Charakteristik Forster's von G. G. Gervinus. In neun Bänden. Neunter Band. Briefwechsel. — Sakontala." : "Œuvres complètes. Éditées par sa fille et accompagné d'un portrait de Forster exécuté par G. G. Gervinus. En neuf volumes. Neuvième volume. Correspondance. – Sakuntala.", Leipzig : F. A. Brockhaus, 1843 ;  Lettre à sa femme, le  23 juillet 1793, pp. 59-60). 

   Śakuntalā   est une pièce sanskrite du célèbre poète et dramaturge indien  Kālidāsa ( कालिदास, littéralement "serviteur de Kali"), qu'on suppose avoir vécu entre le IVe et le Ve siècle. En 1791, Forster a traduit cette pièce en allemand (Sakuntala oder der entscheidende Ring), à partir de la traduction anglaise de William Jones. 

theroigne de mericourt-caricature-fessee patriotique 16 mai 1793.jpg

 

   Théroigne de Méricourt fessée

     sur la terrasse des Feuillants... 

    caricature anonyme, vers 1793,

Bibliothèque des Arts décoratifs, Paris 

theroigne de mericourt-caricature-fessee patriotique-gravure XVIIIe.jpg

 

      Théroigne de Méricourt  

gravure anonyme du XVIIIe siècle illustrant la "fessée patriotique"

​​Après son agression, Théroigne disparaît de l'espace public et on peine à connaître sa vie pendant cette période qui précède son arrestation le 27 juin 1794 (9 messidor an II), où on aurait pu la soupçonner de complicité, affirme Déborah Cohen, dans les suites politiques du procès des Indulgents, tenu entre le 2 et le 5 avril de la même année (Cohen, 2025), où les responsables de la Terreur avaient guillotiné Danton et ses coaccusés. Mais Lacour avait avancé que l'ordre d'arrestation "émané du comité révolutionnaire de la section Le Peletier, daté du 9 messidor an II (27 juin 1794), dit seulement : « Vu les renseignements produits ... » Selon toute apparence, et comme Joseph Terwagne le supposa, le cerveau dérangé de la pauvre fille lui avait suggéré des propos suspects.(L. Lacour, "Trois femmes...", op. cité, p. 300).  

Il n'y avait pas besoin d'être "dérangé" pendant la Terreur pour être accusé de propos suspects, d'autant que Théroigne faisait partie de la bande ennemie des dirigeants de la Terreur. On doit ici, comme dans la suite de ces évènements, rappeler combien la volonté, le désir d'émancipation des femmes, surtout pour les plus charismatiques d'entre elles, ont été pour les hommes des prétextes pour les harceler, les humilier, les injurier, et que, sans être véritablement folle, l'addition de toutes les stigmatisations à son endroit, ajoutées peut-être, comme cela a été dit plus tôt, à des doses de mercure potentiellement délétères, ont fini par lui causer de sérieux dommages au cerveau. 

 

Corollairement, sous la Terreur, la Convention a démontré sa ferme volonté de briser l'élan émancipateur des femmes : Le 30 avril 1793 (11 Floréal an 1), par le "Décret de la Convention nationale pour congédier des armées les femmes inutiles", étaient exclues les femmes qui accompagnent les armées, comme les vivandières, cantinières ou encore les prostituées (Goupil-Travert, 2023), mais aussi les combattantes en armes elles-mêmes :

 

"Présentes dans les armées dès 1789, elles sont plusieurs dizaines à s’enrôler à partir de la déclaration de guerre de la France en avril 1792, pour défendre le territoire national menacé ou pour suivre un volontaire de leur famille, père, frère ou mari.

Malgré cette exclusion officielle, plusieurs d’entre elles poursuivent une carrière militaire après le vote du décret d’avril 1793. Certaines sont mêmes célébrées et récompensées par le gouvernement républicain, celui-là même qui avait voté leur exclusion de l’armée.

(op. cité). 

Le 30 octobre de la même année (9 brumaire an II), l'avocat et député de l'Isère Jean-Pierre Amar (1755-1816), rapporteur du comité de sûreté générale, présente un rapport qui sert de prétexte à faire voter un décret qui interdit "Les clubs et Sociétés populaires de femmes, sous quelque dénomination que ce soit(Archives Parlementaires de 1787 à 1860 - Première série (1787-1799) Tome LXXVIII - Du 8 au 20 brumaire an II [29 octobre au 10 novembre 1793], Paris : Librairie Administrative P. Dupont, 1911. pp. 48-49)

 

Revenons maintenant à la situation de notre héroïne :  

"Elle se retira de la vie publique, cherchant la solitude pour y cacher son humiliation. [...] Théroigne ne reparut plus dans la rue, pas même à la fête de la Réunion du 10 août, décrétée par la Convention les 11 et 20 juillet 1793, où les héroïnes des 5 et 6 octobre, assises sur des canons, figurèrent sous l'arc de triomphe du boulevard des Italiens.
       Vers cette époque, le cerveau de la belle Liégeoise céda définitivement sous l'afflux de sang que lui renvoyait un cœur ulcéré. Des amis la placèrent dans une maison de santé du faubourg Saint-Marceau. A ses moments lucides, elle essayait de gagner une fenêtre donnant sur la rue, pour appeler les passants à son secours et réclamer sa mise en liberté.
(M. Pellet, op. cité,  p. 111).

Si l'entourage de Théroigne a été concerné par des craintes pour son état mental, il est avéré que c'est officiellement Joseph Terwagne (son second frère, Nicolas-Joseph, qu'on ne doit pas confondre avec le premier, Pierre-Joseph, cf. plus haut), blanchisseur de son état, qui réclame sa tutelle administrative et la fait enfermer au début de l'année 1795, après que des examens médicaux l'ont déclarée "incurablement folle", le 20 septembre 1794, et ont souligné "l'exaltation de son tempérament"  (cf. Roudinesco, 1989).

 

Joseph a-t-il voulu ainsi protéger Théroigne d'une condamnation à mort (Olympe de Gouges était montée sur l'échafaud le 3 novembre 1793), profiter de sa faiblesse pour acquérir ses biens, ou peut-être les deux, nous n'avons rien qui puisse étayer sérieusement telle ou telle thèse. 

 

Léopold Lacour, qui avance qu'un voisin, craignant "qu'elle ne fût effectivement victime, comme elle le disait, d'une trame perfide... s'intéressa à son sort, vint au Comité de sûreté générale parler en sa faveur ; mais les informations apprirent que son esprit aliéné était la seule cause de sa détention(L. Lacour, op. cité, p. 305)." Ce n'est pas ce que laisse entrevoir les lettres qu'elle adresse alors au "Citoyen Saint-Just"* de la "maison de folles(op. cité), du moins, celle qui a été conservée, du 8 thermidor an II (26 juillet 1794), à laquelle Louis Antoine Léon de Saint-Just (1767-1794) aurait eu du mal à répondre, lui qui montait sur l'échafaud deux jours après. Les propos de Théroigne, en tout cas, sont encore tout à fait sensés, politiques et argumentés, et affirment, en particulier (logiquement, d'ailleurs) qu'elle se juge victime des ennemis des "patriotes". Ce qui rend bien suspect le diagnostic psychanalytique d'Elisabeth Roudinesco, d'autant qu'il semble emprunt de vieux préjugés sur le "féminin" qui réduisent la révolutionnaire à une "femme mélancolique" et gomme d'un trait la volonté et la force politique de Théroigne, imprimées jusque pendant ces jours difficiles  : "Sa mort en pleine Restauration, écrit Elisabeth Roudinesco, la renvoie à son destin de femme mélancolique, où rien ne peut combler la place laissée vacante par la perte irrémédiable de l'objet idéal." (Roudinesco, 1989 ; Godineau, 1988).

   adresse      : celles qu'elle écrit alors prétendument à Robespierre ne sont pas attestées.

   conservée      : cf. "Rapport Fait au nom des comités de salut public et de sûreté générale, sur les événements du 9 thermidor, an II, Précédé d'une Préface en réponse aux détracteurs de cette mémorable journée, Prononcé le 8 thermidor an 3, la veille de l'anniversaire de la chute du tyran, Par E. B [Edme Bonaventure] Courtois, député de l'Aube", A Paris, Imprimerie Nationale, Floréal, an IV, pp. 131-132 ; reproduite par Lacour, op. cité. 

En 1797, Anne-Josèphe est transférée au Grand Hospice de l'Hôtel-Dieu, où le journaliste et écrivain Pierre Villiers (1760-1849) la visite la même année. Il ne dit presque rien de cette visite, mais ce rien pourrait être éloquent, encore une fois, sur la "folie" de Théroigne : 

"J'ai vu cette furie révolutionnaire enfermée à l'Hôtel-Dieu, comme folle ; j'ai causé avec elle en 1797, et réellement sa raison était aliénée. Les mots liberté, nivellement, sortaient souvent de sa bouche.

 

"Souvenirs d'un déporté, Pour servir aux Historiens, aux Romanciers, aux Compilateurs d'Ana, aux Folliculaires, aux Journalistes, aux Feseurs de tragédies, de comédies, de vaudevilles, de drames, de mélodrames et de pantomimes dialoguées. Œuvre posthume de Pierre Villiers, ancien capitaine de Dragons...A Paris, Chez l'Auteur... An X. — 1802", pp. 224-225

Ana :  "(le terme est censément invariable, mais « anas » est également accepté). Ce mot serait dérivé du suffixe latin anus (à ne pas confondre, bien sûr, avec le terme anatomique homonyme), signifiant l’appartenance ou la propriété. Ainsi, Voltairiana peut se traduire par “collection d’écrits relatifs à VOLTAIRE”. Selon la définition donnée par Karine ABIVEN, “les ana ont été initialement conçus pour garder mémoire d’une parole en acte, celle de personnalités reconnues dans la république des Lettres pour leur faconde savante et agréable à la fois”.  (Dicopathe, "La vogue des ana, XVIIe-XIXe siècle")

Folliculaires :  "XVIIIᵉ siècle. Mot créé par Voltaire à partir du latin folliculus (voir Follicule), avec un jeu de mot sur folium, « feuille ». Péj. Journaliste médiocre et sans scrupule” (Académie Française, 2024)

 

Parlait-elle de manière incompréhensible, où s'était-elle radicalisée politiquement au point où on ne la comprenait plus (surtout un fervent royaliste comme Villiers), et que son "exaltation" était intense ? "le nivellement" rappelle Babeuf, les précurseurs du socialisme, alors que Théroigne était censée être du côté des Girondins, libéraux et peu hardis en matière d'égalité sociale, ce qui peut faire penser qu'elle s'était rapprochée des Montagnards sur ce sujet. 

Le 18 frimaire an VIII (8 décembre 1799) elle est enfermée aux "Loges"; le "quartier des agitées" de l'hôpital, d'où on finit par l'évacuer, un mois plus tard, en raison de "son état de démence furieuse(M. Pellet, op. cité, p. 114).  Elle est accueillie bientôt par la Salpêtrière, où les célèbres médecins "aliénistes" Philippe Pinel (1745-1826), puis son disciple, Jean-Étienne Dominique Esquirol (1772-1840), à l'origine de la médecine psychiatrique, se penchent sur son cas.

 

En 1801, elle écrit une lettre à Georges Jacques Danton, alors que ce dernier a été guillotiné sept ans plus tôt, en avril 1794. Surnommée "la lettre-mélancolie" (on revient à Roudinesco) par le philologue et helléniste Jackie Pigeaud (1937-2016), celle-ci est, par sa forme même, témoin de l'état de tension extrême du cerveau de la révolutionnaire, avec ses lignes d'écriture qui se chevauchent en une sorte de palimpseste, erratique, désarticulé, mais néanmoins chargé de vitalité et de combattivité politique, dès les premiers mots : 

«  Je dirai les causes et je les dirai au prix de mille vies, il n’y a rien de plus cruel que de ne pas voir un patriote, il n’y a rien de plus cruel que de ne plus sentir le peuple, la pitié, ni l’humanité, ni la terre, ni l’élévation, ni la hardiesse, ni la justice ou nature »

«si vous eussiez été le peuple, vous auriez naturellement et justement défendu la liberté par les sections. Des sections de la montagne auraient directement gardé elles même les canons et la poudre, mais vous auriez dû rendre compte à toutes les sections »

               « je hais les rois  »

« il n’est jamais trop tard pour sauver et établir la République [...]  car tout le monde doit être et faire la république »

« oser violer les lois de la tragédie ou de la guerre civile et de la contre-révolution la plus inouïe, la plus hardie  »

 

(cité par Bouyssy, 2006)

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Jackie Pigeaud, "La lettre-mélancolie | Théroigne de Méricourt | Lettre adressée  à   Danton  en 1801",  Transcription  Jean-Pierre Ghersenzon, 

Lagrasse, Verdier / Les Amis de l'Ether Vague, 2005, 

Revenons maintenant à Esquirol, dont le traité consacre à "Téroenne, ou Théroigne de Méricour... célèbre courtisane", une courte biographie sans saveur, avant son "observation" censée "intéresser ceux qui aiment les phénomènes politiques et ceux qui recherchent les faits extraordinaires en médecine."  (E. Esquirol, "Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal", 2 volumes de textes in-8 et un atlas de 27 planches, Tome premier, Paris, J.-B. Baillière, 1838, p. 445). 

"A son arrivée, elle était très agitée, injuriant, menaçant tout le monde, ne parlant que de liberté, de comités de salut public, révolutionnaire, etc., accusant tous ceux qui l'approchaient d'être des modérés, des royalistes, etc.

    En 1808, un grand personnage, qui avait figuré comme chef de parti, vint à la Salpêtrière. Téroenne le reconnut, se souleva de dessus la paille de son lit sur laquelle elle restait couchée et accabla d'injures le visiteur, l'accusant d'avoir abandonné le parti populaire, d'être un modéré, dont un arrêté du comité de salut public devait faire bientôt justice.

  En 1810, elle devint plus calme, et tomba dans un état de démence, qui laissait voir les traces de ses premières idées dominantes.

  Teroenne ne veut supporter aucun vêtement, pas même de chemise. Tous les jours, malin et soir, et plusieurs fois le jour, elle inonde son lit, ou mieux la paille de son lit, avec plusieurs seaux d'eau, se couche et se recouvre de son drap en été, et de son drap et de sa couverture en hiver. Elle se plaît à se promener nu-pieds dans sa cellule dallée en pierre et inondée d'eau.

Le froid rigoureux ne change rien à ce régime. Jamais on n'a pu la faire coucher avec une chemise, ni prendre une seconde couverture. Dans les trois dernières années de sa vie, on lui donna une très grande robe de chambre dont elle ne se servait presque jamais. Lorsqu'il gèle et qu'elle ne peut avoir de l'eau en abondance, elle brise la glace et prend l'eau qui est au-dessous pour se mouiller le corps, particulièrement les pieds.

   Quoique dans une cellule petite, sombre, très humide et sans meubles, elle se trouve très bien ; elle prétend être occupée de choses très importantes ; elle sourit aux personnes qui l'abordent ; quelquefois elle répond brusquement : Je ne vous connais pas et s'enveloppe sous sa couverture. Il est rare qu'elle réponde juste. Elle dit souvent : Je ne sais pas ; j'ai oublié. Si on insiste, elle s'impatiente, elle parle seule, à voix basse ; elle articule des phrases entrecoupées des mots fortune, liberté, comité, révolution, coquins, décret, arrêté,  etc. Elle en veut beaucoup aux modérés.

    Elle se fâche, s'emporte lorsqu'on la contrarie, surtout lorsqu'on veut l'empêcher de prendre de l'eau. Une fois elle a mordu une de ses compagnes avec tant de fureur, qu'elle lui a emporté un lambeau de chair ; le caractère de celte femme avait donc survécu à son intelligence.

     Elle ne sort presque point de sa cellule, et y reste ordinairement couchée. Si elle en sort, elle est nue, ou couverte de sa chemise : elle ne fait que quelques pas, plus souvent elle marche à quatre pattes, s'allonge par terre ; et l'œil fixe, elle ramasse toutes les bribes qu'elle rencontre sur le pavé et les mange. Je l'ai vue prendre et dévorer de la paille, de la plume, des fouilles desséchées, des morceaux de viande traînés dans la boue, etc. Elle boit l'eau des ruisseaux pendant qu'on nettoie les cours, quoique cette eau soit salie et chargée d'ordures, préférant cette boisson à toute autre.

J'ai voulu la faire écrire ; elle a tracé quelques mots. Jamais elle n'a pu former de phrase. Elle n'a jamais donné aucun signe d'hystérie. Tout sentiment de pudeur semble éteint en elle, et elle est habituellement nue, sans rougir, à la vue des hommes.

   L'ayant fait dessiner en 1816, elle s'est prêtée à cette opération ; elle n'a paru attacher aucune importance à ce que faisait le dessinateur.

   Malgré ce régime, que Teroenne a continué pendant dix ans, elle était bien et régulièrement menstruée ; elle mangeait beaucoup, elle n'était point malade et n'avait contracté aucune infirmité.

​      Quelques jours avant d'entrer à l'infirmerie, il s'est fait une éruption sur tout son corps ; Teroenne s'est lavée à son ordinaire avec l'eau froide et s'est couchée sur son lit inondé, les boutons ont disparu ; dès-lors elle est restée dans son lit, ne mangeant point, buvant de l'eau.

    Le 1er mai 1817, Téroenne entre à l'infirmerie dans un état de faiblesse très grande, refusant toute nourriture , buvant de l'eau, restant couchée, parlant souvent seule, mais à voix très basse. Maigreur, pâleur extrême de la face, yeux ternes, fixes, quelques mouvemens convulsifs de la face, pouls très faible, légère enflure des mains, œdème des pieds ; enfin le 9 juin, elle s'est éteinte âgée de cinquante-sept ans, sans qu'elle ait paru avoir recouvré un seul instant sa raison."  (op. cité, pp. 447-450) . 

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     Théroigne de Méricourt

            

   Georges François Marie Gabriel

                   (1775-1836)  

         dessinateur, peintre français

           dessin à la mine de plomb

                           de 1816

               Ambroise Tardieu

                     (1788-1841)

                 graveur français

          E. Esquirol, op. cité, atlas

                 IVe planche

              

                       1838

                   

 

                                                        ​ BIBLIOGRAPHIE 

 

​​

 

BOUTRY  Philippe, 1996, « Romme et la sociabilité politique révolutionnaire », article des Annales historiques de la Révolution française, n°304, 1996. "Gilbert Romme". Actes du colloque de Riom (19-20 mai 1995),  pp. 267-282. 

 

BOUYSSY Maïté, 2006, "La lettre-mélancolie", article de la revue Annales historiques de la Révolution française, 2/n° 344, pp. 254-256. 

 

COHEN Déborah, 2025, « Théroigne de Méricourt : inventer son personnage sur la scène révolutionnaire (1789-1794) », article de l'ouvrage collectif : « La subjectivation politique face à l’ordre social », dirigé par Déborah Cohen, Vincent Gay, Isabelle Matamoros, et Federico Tarragoni, publié aux Presses universitaires de Rennes (PUR), pp. 35-50. 

DUPRAT Annie, 2022, "Fessée patriotique", article de l'ouvrage collectif "Dictionnaire du fouet et de la fessée | Corriger et punir", dirigé par Isabelle Poutrin et Élisabeth Lusset, Presses Universitaires de France (PUF), pp. 325-329. 

 

GOBERT  Théodore, 1914, « Théroigne de Méricourt. Documents inédits »,  article du Bulletin de l'Institut archéologique liégeois, Tome XLIV, p. 131-138.

GODINEAU Dominique, 1988, « Citoyennes tricoteuses | Les femmes du peuple à Paris pendant la Révolution française », Aix-en-Provence, Editions Alinéa.

GOUPIL-TRAVERT Maria, 2023,  « “Une bien honorable exception” : les femmes combattantes dans les armées révolutionnaires et impériales, entre exclusion et intégration (1789-1814) », article de l'ouvrage collectif : "Aux marges de la cité : l’exclusion sociale et professionnelle en France (xvie-xixe siècle)", dirigé par Philippe Bourdin, publié par le Comité des Travaux Historiques et Scientifiques (CTHS). 

HAMEL Frank, 1911, « A woman of the Revolution — Théroigne de Méricourt  », New-York, Brentanos. 

MAZEAU Guillaume, 2011,  « La machine à tirer le portrait. Les usages du physionotrace sous la Révolution française », article de l'ouvrage collectif :  "Corps et machines à l’âge industriel", dirigé par Laurence Guignard, Pascal Raggi et Etienne Thévenin, publié aux  Presses universitaires de Rennes. 

POIRSON Martial, 2021, « Les trois vies de Théroigne de Méricourt », article de la revue  L'Histoire, N° 480, février, "Les riches et les pauvres : 1000 ans d'inégalités", pp. 62-67.

RIPA  Yannick, 2018, « Femmes d’exception — Les raisons de l’oubli »,  chapitre : "Théroigne de Méricourt, « Amante du carnage »", Paris, Editions Le Cavalier Bleu, p.33-42. 

ROUDINESCO  Élisabeth,  1989,  « Théroigne de Mérincourt. Une femme mélancolique sous la révolution. » Editions du Seuil, Paris

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