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  Libéralisme, Les origines                     du
     capitalisme moderne 


             La France  ( 2 )

  La pensée sociale
        des Lumières

  [ 2/4]  DIDEROT 

Collage avec lettre de Denis Diderot à Sophie Volland, du 10 juin 1759 (Denis Diderot. Œuvres, I-X Manuscrits autographes, IX. Lettres à Sophie Volland, I., folio 6r) et portrait  retouché d' « Esprit de Diderot », de l'artiste Béatrice Turquand d'Auzay  (encre et numérique, 2013), lui-même inspiré du portrait de Diderot par la peintre prussienne Anna Dorothea Therbusch (1721-1782), qui a été perdu mais reproduit en émail par le peintre Pierre Pasquier (1731-1806), puis en gravure par Pierre-François Bertonnier (1791-1854) en 1820. 

Nous avons pu voir en chemin que l'Encyclopédie distille à différentes reprises les mentalités, les idées des auteurs dits libéraux.  Diderot a longtemps été conquis par leurs promesses, comme celles de la révolution industrielle. Fasciné par les sciences, les techniques, et particulièrement les machines, il en a quelque peu oublié les hommes. A la vue des représentations de beaucoup d'ateliers, illustrées par les planches de l'Encyclopédie, avec leurs pièces spacieuses, inondées de lumière par de grandes fenêtres , il n'est pas possible d'imaginer les conditions réelles des travailleurs de ce XVIIIe siècle, œuvrant le plus souvent dans une atmosphère confinée, parfois à l'extrême, dans un espace souvent exigu, sans parler des conditions  harassantes dues au bruit, aux cadences infernales  (Farge, 2007 ; 2008)  

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                                       Planches des métiers,

                      Encyclopédie de Diderot et D'Alembert 

   "Recueil de planches, sur les sciences, les Arts libéraux, et les Arts                                méchaniques, avec leurs explication."

                                               De haut en bas : 

Volume 21, Planches Tome IV, 1765,  planche I : "Ébéniste-Marqueterie"

Volume 24, Planches Tomes VII, 1769, planche I, Orfèvre-bijoutier

Volume 28, Planches Tome XI,  1772,  planche I :  Tisserand

            Estampes à l'eau-forte de Jacques Renaud  Bénard, dit                                          improprement Robert Benard  (1731 - 1794),

         dessinateur et graveur de 60 % des planches de l'Encyclopédie.​​

 

Diderot n'échappera, d'ailleurs, à une forme de moralisation du pauvre, censée apporter de la dignité à sa condition, et même, des avantages sur les riches :

"Et puis un peu de morale après un peu de poétique, cela va si bien ! Félix était un gueux qui n’avait rien ; Olivier était un autre gueux qui n’avait rien : dites-en autant du charbonnier, de la charbonnière, et des autres personnages de ce conte ; et concluez qu’en général il ne peut guère y avoir d’amitiés entières et solides qu’entre des hommes qui n’ont rien. Un homme est alors toute la fortune de son ami, et son ami toute la sienne. De là la vérité de l’expérience, que le malheur resserre les liens ; et la matière d’un petit paragraphe de plus pour la première édition du livre de l’Esprit["

Denis Diderot, "Les Deux amis de Bourbonne" (1770),  dans   Œuvres complètes de Diderot,  Garnier Frères, 1875-1877, Tome cinquième, Paris, 1875,  p. 278. 

 

"Un pauvre avec un peu de fierté, peut se passer de secours ; l'indigence contraint d'accepter ; le besoin met dans le cas de demander, la nécessité dans celui de recevoir le plus petit don. Si l'on examine les nuances délicates de ces différens états, peut-être y trouvera-t-on la raison des sentimens bisarres qu'ils excitent dans la plûpart des hommes." 

article "BESOIN, NECESSITE, INDIGENCE, PAUVRETE, DISETTE", de 1752. dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, op. cité, volume II, p. 213. 

 

Il illustrera cette fierté du pauvre dans le Neveu de Rameau, bien perçue par l'écrivain Jacques Cazotte (1719 - 1792)  :  "Ce personnage, l'homme le plus extraordinaire que j'aie connu, était né avec un talent naturel dans plus d'un genre, que le défaut d'assiette de son esprit ne lui permet jamais de cultiver. [...] Sa pauvreté absolue lui faisait honneur dans mon esprit." (Jacques Cazotte, Souvenirs sur Jean-François Rameau, 1788).  Pareillement, Dans le Salon de 1767, il défendra la pauvreté de l'artiste, "pour ne pas que l'art soit consommé, épuisé, et dévalué dans l'«épidémie vermineuse»... pauvreté créatrice en tant que la résistance contre la consommation superficielle,"  (Ohashi, 2015)

  Diderot   : "Diderot a connu presque tous les états de fortune : étudiant désargenté soutenu un temps par son père avant de devoir se suffire entièrement à lui-même en exécutant toutes sortes de tâches ou de métiers, il acquiert une forme de confort matériel en devenant co-directeur de l’Encyclopédie. Il finira sa carrière confortablement pourvu d’une pension annuelle de 1 000 livres par Catherine II. Pour autant, chacune de ces étapes s’est accompagnée d’une réflexion personnelle sur les possibles effets corrupteurs de l’argent. Témoins les fameux Regrets sur ma vieille robe de chambre de 1772" (Pujol, 2019).

 

Cependant, Denis Diderot affirme la nécessité de donner une éducation aux classes populaires. Catherine II, par l'intermédiaire de Frédéric-Melchior Grimm journaliste et agent politique allemand qui lui fut présenté par Rousseau.

​"Qu'est-ce qu'une université ? 

Une université est une école dont la porte est ouverte indistinctement à tous les enfants d’une nation et où des maîtres stipendiés par l’État les initient à la connaissance élémentaire de toutes les sciences.

Je dis indistinctement, parce qu’il serait aussi cruel qu’absurde de condamner à l’ignorance les conditions subalternes de la société. Dans toutes, il est des connaissances dont on ne saurait être privé sans conséquence. Le nombre des chaumières et des autres édifices particuliers étant à celui des palais dans le rapport de dix mille à un, il y a dix mille à parier contre un que le génie, les talents et la vertu sortiront plutôt d’une chaumière que d’un palais.

(...) 

 "De l'instructionInstruire une nation, c'est la civiliser ; y éteindre les connaissances, c'est la ramener à l'état primitif de barbarie".

Diderot,  Plan d'une Université pour le gouvernement de Russie  (1775), dans Œuvres complètes de Diderot, op. cité, tome troisième,  p. 433.    

L'école de Diderot entend démocratiser l'enseignement, surtout pour les petits garçons de sa classe sociale, la bourgeoisie (Cette notion patriarcale est si intériorisée, que l'auteur prétend vouloir instruire "tous les enfants" de la nation). A l'image de D'Alembert, dans l'article "COLLEGE" de l'Encyclopédie, qui critiquait déjà la tradition médiévale des universités françaises où  les langues vivantes "seroient plus utiles à savoir que des langues mortes, dont les savans seuls sont à portée de faire usage" (Encyclopédie, vol. III, p. 637), le Plan de Diderot souligne l'archaïsme de la métaphysique aristotélicienne, avec ses principes sans fondement sur "l'essence, l'existence, la distinction des deux substances, des thèses aussi frivoles qu'épineuses, les premiers éléments du scepticisme et du fanatisme", alors que les sciences naturelles y sont totalement absentes : "pas un mot d'histoire naturelle, pas un mot de bonne chimie... moins encore d'anatomie, rien de géographie.(Diderot,  Plan d'une Université, op. cité, p. 436).  Par ailleurs, on n'y enseigne pas le droit contemporain mais le droit romain.

L'école de Diderot exclut totalement les femmes. Il offre des bourses aux enfants mâles les plus défavorisés, mais les préjugés de classe freinent ou empêchent l'éducation des plus humbles, les connaissances "primitives" étant réservées à  "tous les états" (autrement dit les classes sociales), tandis que "les secondaires ne sont propres qu'à l'état qu'on a choisi.", c'est-à-dire, comme chez Condorcet  (mais avec une certaine mixité en plus, chez ce dernier) une éducation des plus simples pour les paysans ou les ouvriers, qui n'auraient besoin d'apprendre que très peu de choses pour exercer leur métier. L'enseignement a aussi de solides visées morales, il prépare les enfants à être de bons citoyens, de bons sujets de la tsarine, en conduisant "les esprits à tout ce qu'il [lui] plaira, sans avoir l'air de les contraindre", il les forme à être de bonnes personnes et de bons croyants, "vertueux et éclairés".

"Le sauvage perd cette férocité des forêts qui ne reconnaît point de maître, et prend à sa place une docilité réfléchie qui le soumet et l’attache à des lois faites pour son bonheur."

"Les sauvages font des voyages immenses sans se parler, parce que les sauvages sont ignorants.

(...)

​il s’agit de donner au souverain des sujets zélés et fidèles, à l’empire des citoyens utiles ; à la société des particuliers instruits, honnêtes et même aimables ; à la famille de bons époux et de bons pères ; à la république des lettres quelques hommes de grand goût, et à la religion des ministres édifiants, éclairés et paisibles. 

(...)

​​Les parents d’un enfant né dans la pauvreté obtiennent d’une réprimande peu ménagée ce que les caresses d’un père opulent, les larmes d’une mère ne pourraient obtenir d’un enfant corrompu par l’assurance d’une grande fortune. Les efforts du premier se soutiennent par la sévérité dont on châtie sa négligence ou sa paresse. Sans cesse averti du sort qui l’attend s’il ne profite pas du temps et des maîtres, une menace réitérée l’aiguillonne.

(...) 

​Tous les états n’exigent pas la même portion des connaissances primitives ou élémentaires qui forment la longue chaîne du cours complet des études d’une université. Il en faut moins à l’homme de peine ou journalier qu’au manufacturier, moins au manufacturier qu’au commerçant, moins au commerçant qu’au militaire, moins au militaire qu’au magistrat ou à l’ecclésiastique, moins à ceux-ci qu’à l’homme public.

(...)

​Moins il y a d'opulence autour du berceau de l'enfant qui naît, mieux les parents conçoivent la nécessité de l'éducation ; plus sérieusement et plus tôt l'enfant est appliqué

(...)

​Ces bourses seront mises au concours public ou accordées à un mérite constaté par un examen rigoureux. Il ne faut pas perdre du temps et des soins à cultiver l’esprit bouché d’un enfant à qui la nature n’a donné que des bras qu’on enlèverait à des travaux utiles.

(...)

​L’homme marié aura son logement au dehors ; point de femmes dans un collège ; le mélange des deux sexes ne tarde point à y introduire les mauvaises mœurs et la division. 

(...)

​Madame, avant que de jeter les yeux sur votre plan d’éducation, j’ai voulu savoir quel serait le mien. Je me suis demandé : Si j’avais un enfant à élever, de quoi m’occuperais-je d’abord ? serait-ce de le rendre honnête homme ou grand homme ? et je me suis répondu : De le rendre honnête homme. Qu’il soit bon, premièrement ; il sera grand après, s’il peut l’être. (...)

Je me suis demandé comment je le rendrais bon ; et je me suis répondu : En lui inspirant certaines qualités de l’âme qui constituent spécialement la bonté. Et quelles sont ces qualités ? La justice et la fermeté.

Diderot,  Plan d'une Université... op. cité 

       Condorcet     :  Nous verrons au chapitre de la Révolution française que Condorcet partagera avec ses amis Girondins, pour la plupart adeptes de l'économie libérale, un bon nombre d'idées inégalitaires tant sur le plan  politique que social, là où les Montagnards, à l'opposé, seront, dans l'ensemble, plus démocratiques. Ainsi, Condorcet proposera sur l'éducation un projet de réforme de l'instruction publique en 1792 où transparaît, comme chez Diderot, encore très clairement ses positions idéologiques bourgeoises et inégalitaires de classe : cf. Naissance du Libéralisme, La France, 3.

 

Diderot,  en partie, probablement, par le fait d'avoir travaillé avec des gens d'origines diverses, de les avoir fréquentés, n'avait pas le mépris d'un Voltaire pour la condition  populaire. Nous l'avons vu, sa mentalité bourgeoise l'empêchait de désirer l'égalité sociale et lui faisait habiller la pauvreté des antiques vertus du Ploutos,  mais il avait conscience du caractère injuste des différences de classes. Si beaucoup de penseurs de son temps vilipendaient, nous l'avons vu, les pauvres vivant de charité, Diderot quant à lui avait pour eux une certaine compréhension, voire complicité :

"Chez Diderot, la misère et le déclassement peuvent même expliquer le vol des très riches par les plus pauvres comme une forme ironique de restitution (Le Neveu de Rameau) ; ils peuvent justifier la contre- bande pourtant punie de mort sous l’Ancien Régime (Les Deux amis de Bourbonne) ; ils peuvent enfin tenter les brigands de Calabre et par-delà, tous ceux qui rêvent à une forme d’anarchie sociale et politique (Le Supplément au Voyage de Bougainville)"  (Pujol, 2019).

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  Denis Diderot (1713-1784),                                 écrivain

 

 Louis-Michel Van Loo, petit-fils d'un peintre néerlandais installé en France après 1660. 

                   huile sur toile

                                    1767

     

 

               81 x  65 cm 

               

                 Paris,

         Musée du Louvre

     Département des Peintures

                RF 1958

                   

                      BIBLIOGRAPHIE   

 

 

 

FARGE Arlette, 2007,  "Effusions et tourments, le récit des corps, Histoire du peuple au XVIIIe siècle", Editions Odile Jacob.

FARGE Arlette, 2008, "le corps au travail", article de  La Revue du praticien, vol 58, février.

OHASHI Kantaro, ​2015, "L'enjeu philosophique de la pauvreté chez Diderot", communication du XIVe congrès de l'ISECS (International Society for Eighteenth-Century Studies),  Erasmus University Rotterdam (EUR), Pays-Bas,  27-31 juillet. 

PUJOL Stéphane 2019, "Diderot et l’argent", article de la revue Recherches sur Diderot et sur l'Encyclopédie, n° 54, pp. 5-9. 

http://journals.openedition.org/rde/6187

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