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  Libéralisme, Les origines                     du
     capitalisme moderne 


             La France  ( 2 )

  La pensée sociale
        des Lumières

  [ 2/4]  DIDEROT : Un doux libéralisme ?

Collage avec lettre de Denis Diderot à Sophie Volland, du 10 juin 1759 (Denis Diderot. Œuvres, I-X Manuscrits autographes, IX. Lettres à Sophie Volland, I., folio 6r) et portrait  retouché d' « Esprit de Diderot », de l'artiste Béatrice Turquand d'Auzay  (encre et numérique, 2013), lui-même inspiré du portrait de Diderot par la peintre prussienne Anna Dorothea Therbusch (1721-1782), qui a été perdu mais reproduit en émail par le peintre Pierre Pasquier (1731-1806), puis en gravure par Pierre-François Bertonnier (1791-1854) en 1820. 

bio 1713-1745

De quelques éléments biographiques

 

 

Denis Diderot (1713-1784) naît à Langres en Champagne (auj. en Haute-Marne), où son père, Didier, a épousé Angélique Vigneron, la fille "de la plus grande famille de couteliers de Langres(Souviron, 1988). Malgré les débuts du ménage très modeste, le coutelier gagnera de l'aisance et parviendra à financer les études de Denis, l'aîné de la famille, soit environ 10.000 livres, contre 3000 livres pour Didier Pierre (1722-1748), son cadet devenu chanoine de la cathédrale de Langres, et la même somme pour sa sœur Angélique (1720-1748), elle aussi dans les ordres, morte jeune et folle (Diderot s'en inspirera dans La Religieuse, achevé vers 1780), en partie sans doute à cause du régime de vie extrêmement pénitentiel des Ursulines (Souviron, 1988).​ Chose assez nouvelle en ce début du XVIIIe siècle, le père « veut que ses enfants s'élèvent socialement. Didier Diderot avait pour ses fils des ambitions plus hautes que la poursuite de son propre métier" » (op. cité).  Il met donc successivement ses enfants au collège des Jésuites de Langres, répondant à cette « ambition des couches inférieures du Tiers Etat de procurer à leurs enfants le brevet de latinité qui assurait l'accès aux « petits offices »" (Dainville, 1955). 

 

Diderot, admis au collège jésuite de Langres en 1723, sa famille le destine très tôt à l'état ecclésiastique (il reçoit la tonsure en 1726, à 13 ans, prend le titre et la tenue d'abbé), pour des raisons familiales qui tiennent à la conservation dans la famille du bénéfice d'un oncle chanoine. Pour ce faire, le jeune Diderot monte à Paris où son père l'inscrit au collège d'Harcourt, dépendant de l'Université de Paris, pour qu'il entame un quinquennium, cinq ans d'études partagées entre deux ans de philosophie (qui comprend aussi des sciences), et trois ans de théologie. Après ses études de philosophie au collège d'Harcourt, il sort avec le titre de maître ès arts (Artibus MagisterIndex Magistorum in Artibus), en 1732, et poursuit celles de théologie, à la Sorbonne, ce qui lui permet d'obtenir  ses "lettres de quinquennium", en 1735, qui attestent ses études (Hanna, 1955).  "Les mathématiques furent pour Diderot une révélation et un sujet d'étude qui laissèrent des marques indélébiles" (op. cité), œuvre des talents pédagogiques du professeur Dominique-François Rivard, un janséniste modéré. Cette appétence scientifique, et plus largement, sa soif de connaissances a beaucoup compté dans la décision de Diderot de ne pas poursuivre la voie religieuse. Son père s'arrangea alors à lui trouver une formation de droit chez un compatriote Langrois, Louis Nicolas Clément de Ris, alors avocat au Parlement de Paris (puis procureur en 1739) : 

« mais le dépouillement des actes, les productions d’inventaires avaient peu d’attraits pour lui. Tout le temps qu’il pouvait dérober à son patron était employé à apprendre le latin et le grec qu’il croyait ne pas savoir assez, les mathématiques, qu’il a toujours aimées avec fureur, l’italien, l’anglais, etc. ; enfin il se livra tellement à son goût pour les lettres, que M. Clément crut devoir prévenir son ami du mauvais emploi que son fils faisait de son temps. Mon grand-père chargea alors expressément M. Clément de proposer un état à son fils, de le déterminer à faire un choix prompt, et de l’engager à être médecin, procureur ou avocat. Mon père demanda du temps pour y songer, on lui en accorda. Au bout de quelques mois, les propositions furent renouvelées ; alors il dit que l’état de médecin ne lui plaisait pas, qu’il ne voulait tuer personne ; que celui de procureur était trop difficile à remplir délicatement ; qu’il choisirait volontiers la profession d’avocat, mais qu’il avait une répugnance invincible à s’occuper toute sa vie des affaires d’autrui. « Mais, lui dit M. Clément, que voulez-vous donc être ? — Ma foi, rien, mais rien du tout. J’aime l’étude ; je suis fort heureux, fort content ; je ne demande pas autre chose. » 

"Mémoires  pour servir à l’histoire de la vie et des ouvrages de Diderot, par Madame de Vandeul, sa fille ", Œuvres complètes de Diderot, éditées par  Jules Assézat et Maurice Tourneux, Tome Premier, Paris, Garnier Frères, 1875 p. XXXII). 

voie religieuse   :  Encore déiste, Diderot défendait déjà des idées critiques sur la religion, dans ses Principes de la philosophie ou Essai de M. S. . (Milord Shaftesbury) sur le mérite  et la vertu... (Amsterdam, 1745), ses Pensées Philosophiques (anonyme de 1746), condamné par le Parlement de Paris pour impiété et atteinte aux bonnes mœurs (il écrivait pourtant encore : "J'écris de Dieu"), mais aussi De la suffisance de la religion naturelle (1746, publié en 1770) ou encore La Promenade du sceptique (1747) : cf Stenger, 2022a.  Sa réflexion philosophique et scientifique sur le sujet s'approfondit entre 1749, l'année où il publie sa Lettre sur les aveugles (qui l'envoie, par lettre de cachet dans la prison du donjon du château de Vincennes entre le 24 juillet et le 3 novembre 1749)et 1754, celle où paraissent ses Pensées sur l’interprétation de la nature  (Baertschi, 1991), après laquelle, selon le philosophe Jean-Paul Jouary, "Diderot ne s’occupera plus de Dieu, ni pour en démontrer l’existence ni d’ailleurs pour la nier"  ("Diderot : laïque avec ou sans Dieu", article du Cahier Rationaliste N°666-667 - Mai-août 2020).

 Plus tard, son Plan d'une Université pour le gouvernement de Russie recèlera un passage qui fait d'évidence écho à sa propre expérience familiale et nous éclaire sur sa vision des classes sociales : 

« Un père s’est enrichi par le commerce ; il a un grand nombre d’enfants ; parmi ces enfants il en est un qui ne veut rien faire, ses bras faibles et délicats lui ont donné de l’aversion pour la navette, la scie ou le marteau ; il se lève tard ; il reste assis la tête penchée sur la poitrine, il réfléchit, il médite ; il se fait poète, orateur, prêtre ou philosophe.

Il faut qu’une nation soit bien nombreuse et bien riche pour qu’il y ait, sans conséquence fâcheuse, beaucoup de ces individus qui pensent tandis que les autres travaillent.

Il faut que cette classe de paresseux soit bien nombreuse et que les sciences aient déjà fait de grands progrès chez une nation pour y donner naissance aux académies. »

Diderot,  Plan d'une Université pour le gouvernement de Russie  (1775), dans Œuvres complètes de Diderot, op. cité, Tome Troisième, De l'État de savant, 1875, p. 518. 

Diderot quitte donc l'étude de Clément de Ris,  au grand dam de son père, qui lui coupa les vivres, tandis que sa mère « lui envoyait quelques louis, non par la poste, non par des amis, mais par une servante qui faisait soixante lieues à pied, lui remettait une petite somme de sa mère, y ajoutait, sans en parler, toutes ses épargnes, faisait encore soixante lieues pour retourner. » (Madame de Vandeul, op. cité, p. XXXII-XXXIII). En 1734, il accepte d'être le précepteur des enfants du Receveur-Général des Finances Elie Randon de Massane.  Au bout de trois mois, Diderot renonce à ce poste sinon confortable, qui lui assurait une tranquillité matérielle (1500 livres par an), mais très déprimant, confiné qu'il était en permanence avec les seuls enfants (cf. Madame de Vandeul, op. cité ; Duchet, 1984 ; Le Comte de Luppé, Introduction à  « Les jeunes filles à la fin du XVIIIe siècle. — Une jeune fille au XVIIIe siècle. Lettres de Geneviève de Malboissière à Adélaïde Méliand, 1761-1766 », Paris, Librairie Edouard Champion, 1925, note 4  pp. XVI-XVII). 

Pendant une dizaine d'années, Diderot vivra une existence bohème dans le quartier latin, faite de hauts et de bas :  « Les premières années que je passai à Paris avaient été fort peu réglées ; ma conduite suffisait de reste pour irriter mon père, sans qu’il fût besoin de la lui exagérer »  (Œuvres complètes de Diderot, op. cité, Tome dix-neuvième, Lettres à Mademoiselle Volland (fin), Lettre LXXXIX, 1er août 1765, Paris, Garnier Frères, 1876,  p. 162). On ne peut pas ici énumérer toutes les manières que Diderot a employées pour subvenir à ses besoins, que sa fille a résumées (cf. Madame de Vandeul, op. cité, p. XXXIII et ss.). Il donne des leçons de mathématiques pour lesquelles il a acquis de très solides connaissances, il écrit des sermons, rédige des articles pour le Mercure de France sur des sujets divers (mathématiques, physiques, Beaux-Arts, histoire antique, etc.), traduit des textes anglais, notamment trois volumes de l'Histoire de Grèce (1744) de Temple Stanyan (pour "cent écus" qui lui redonnèrent "un peu d'aisance", cf. Mme de Vandeul, op. cité, p. XL),  mais aussi latins, comme ceux de Leibnitz sur le calcul infinitésimal (Raschi, 2021).  Il utilise aussi différents stratagèmes pour obtenir de l'argent, en extorquant des sommes (environ 2000 livres au total) à un moine Langrois, frère Ange, d'un couvent des Carmes déchaussés, ou en les empruntant à des amis de son père de passage à Paris, dettes remboursées ensuite par ce dernier (cf. Mme de Vandeul, op. cité, pp. XXXIV et ss). Les mentalités patriarcales n'aident pas les affaires de Diderot, qui oblige sa femme, Anne-Antoinette (dite Toinette, Nanette) Champion, qui faisait commerce de linge et de dentelle, à arrêter de travailler, malgré leur situation précaire. Il n'a pas encore trente ans, âge de la majorité à l'époque, en janvier 1743, quand il demande à son père le droit de l'épouser, et son père refuse catégoriquement cette demande au prétexte qu'il n'est pas en condition de subvenir aux besoins de sa famille. Pire, il s'arrangea par ses relations à enfermer illégalement son fils, probablement au couvent des Carmes de Langres, d'où ce dernier finit par s'évader (Garnier, 1987).  Denis et Toinette se marient en novembre 1743 : Diderot venait d'avoir trente ans et son père ne pouvait plus le déshériter. 

Un an auparavant, en 1742, il fait la connaissance de Rousseau (et plus tard de Condillac et de d'Alembert) par à un ami commun, le banquier et négociant suisse Daniel Roguin (1691-1771), probablement au Café de la Régence, lieu bien connu pour ses parties d'échecs où venaient jouer les meilleurs (Legal, Husson, et surtout, Philidor), et dont Diderot et Rousseau partageaient la passion (Vauléon, 2019), en plus, de la musique, particulièrement.  Avant de poursuivre une amitié semée de brouilles de plus en plus durables, les deux amis ont parcouru ensemble une partie de leur chemin intellectuel, Rousseau participant en particulier à l'aventure encyclopédique dès 1747 (il écrit l'article Musique en 1749), et qui le visitera très souvent quand il sera emprisonné en 1749. Par ailleurs, s'agissant de l'œuvre de Rousseau, et selon son propre aveu, Diderot "a mis dans mes premiers ouvrages plusieurs morceaux qui ne tranchent point avec le reste, et qu'on ne sauroit distinguer du moins quant au style." ​(J.J Rousseau, Monquin, le 26 février 1770,  Lettre à Claude Anglancier de Saint-Germain, dans J. J. Rousseau, Lettres philosophiques,  présentées par Henri Gouhier, Librairie philosophique Vrin, 1974, p. 206). Nous reviendrons ailleurs sur le rapport entretenu par Rousseau et l'Encyclopédie.​

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                     Fiche de police sur Denis Diderot

             "C'est un Jeune homme... très dangereux"

 

 Notes de police rédigées par Joseph d’Hémery, inspecteur de la librairie, sous les ordres du lieutenant de police Berryer, et intitulées Historique des auteurs en 1752

bio-encyclopédie

 

​L'histoire, ou plutôt la préhistoire encyclopédique de Diderot commence en janvier 1745, quand le juriste, médecin et naturaliste allemand Gottfried (Godefroy) Sellius (1704-1767)  propose au libraire parisien André Le Breton d'acheter les droits de la Cyclopaedia : or, An Universal Dictionary of Arts and Sciences...*, d'Ephraim Chambers (1680-1740), paru en deux volumes en 1728, à Londres, ainsi que ses services et ceux de John Mills, un partenaire "riche et opulent",  pour la traduction. Les contrats sont signés, Le Breton obtient le privilège royal nécessaire et quelques articles paraissent dans un prospectus de mars 1745, puis survient leur rupture, Breton reprochant à Sellius la médiocrité de ses traductions et à Mills son peu de professionnalisme, et surtout une tentative d'escroquerie, et tout ceci se termina "à coups de canne sur la tête" entre Le Breton et Mills ​(Arthur MacCandless Wilson [1902-1979], "Diderot",  chapitre 6, "The Early History of the Encyclopédie", Oxford University Press, 1972,  p. 76 )

* « Cyclopædia, or, an universal dictionary of arts and sciences : containing the definitions of the terms, and accounts of the Things signify’d thereby, in the several Arts, both Liberal and Mechanical, And the several Sciences, human and divine : The Figures, Kinds, Properties, Productions, Preparations, and Uses, of Things natural and artificial : The Rise, Progress, and State of Things ecclesiastical, civil, military, and commercial : With the several Systems, Sects, Opinions, &c : among philosophers, divines, mathematicians, physicians | antiquaries, criticks, &c. The whole intended as a Course of antient and modern Learning, Extracted from the best Authors, Dictionaries, Journals, Memoirs, Transactions, Ephemerides, &c. in several Languages. »

Le Breton se joindra aux libraires Antoine-Claude Briasson, Michel-Antoine David l’aîné et Laurent Durand (qui publie plusieurs ouvrages de Diderot entre 1746 et 1749), pour former le groupe des "Libraires associés" et, le 27 juin 1746, nomme directeur l'abbé de Gua (Jean Paul de Gua, baron de Malves, 1710-1786), un savant mathématicien, géomètre, traducteur, etc.  Diderot et D'Alembert sont cités comme témoins. Précisons que D'Alembert cessera sa collaboration en 1758, l'Encyclopédie reposant alors sur les épaules de Diderot et de l'inamovible et infatigable Chevalier de Jaucourt. En août 1747, suite à une rupture avec De Gua, Le Breton nomme D'Alembert et Diderot co-directeurs de la publication ​(Wilson, op. cité), et Diderot, en particulier commence alors, à améliorer ses revenus, comme le montre le Livre des dépenses et recettes des libraires tenu pour le Dictionnaire de Chambers et Harris  (May, 1938).  

« Le groupe encyclopédique, homogène du point de vue de Diderot, qui y choisit ses auteurs, est hétérogène du point de vue traditionnel de la répartition en « ordres », ou encore du point de vue des « niveaux de vie ». Il ne représente qu'une fraction numériquement très limitée de la bourgeoisie. Par ses modes de revenus, surtout fonciers, cette fraction reste profondément intégrée dans le système « féodal », mais pour beaucoup, le fait de tirer une partie au moins de leurs ressources de leur fonction sociale entraîne une relative indépendance à l'égard de ce système. La majorité des encyclopédistes entretiennent des rapports directs ou indirects avec le processus de la production, et s'ils n'ont pas en mains « la totalité ni même la plus grande partie de l'appareil d'état », ils tiennent du moins solidement la partie de cet appareil où leurs capacités les ont placés, où ils sont à vrai dire indispensables, celle qui précisément contrôle et finalement oriente la production nationale (p. 38).

[...] 

En fait J. Proust, par « bourgeoisie encyclopédique », n'entend pas exactement la même chose que ceux qui, avant lui, ont parlé de l'Encyclopédie (René Hubert, Louis Ducros). Il désigne par là non la masse de ceux qui en furent les lecteurs et s'imprégnèrent de son esprit (en ce sens, jusqu'ici, l'expression était presque synonyme de cette autre : « la bourgeoisie des Lumières »), mais très précisément les 150 collaborateurs et les 4 000 souscripteurs qui furent au centre de l'entreprise, la servirent (parce qu'elle les servait) ou la soutinrent. Si l'Encyclopédie a été achetée dans des milieux plus larges, « ouverts surtout du côté de la bourgeoisie des offices et de la noblesse de robe » (p. 61), les souscripteurs, eux, appartiennent à peu près aux mêmes catégories sociales que les collaborateurs. Portée par ce milieu restreint, mais dynamique, la « manufacture encyclopédique » se caractérise « par la nouveauté de la conception, l'ampleur des moyens financiers et techniques mis en jeu, l'étendue du public atteint ». C'est déjà, en librairie, une sorte d'entreprise capitaliste.» (Duchet, 1964 : Compte rendu de l'ouvrage de Jacques Proust, "Diderot et l'Encyclopédie", Paris, Armand Colin, 1962).  

D'Alembert  :   Jean Le Rond d'Alembert utilise un nom d'emprunt,  "que le savant ne porte vraisemblablement que depuis 1739. Enfant trouvé sur les marches de l’église Saint-Jean-Le-Rond, « nouvellement né » le 16 novembre 1717, c’est le nom de cette église, « Le Rond », qu’il porte officiellement, comme en témoignent les extraits baptistaires qu’il doit produire en diverses occasions de sa vie [...)  En particulier lorsque, élève en dernière année au Collège Mazarin (ou des Quatre-Nations, aujourd’hui palais de l’Institut, sur le quai Conti à Paris), il doit fournir cet extrait pour obtenir sa maîtrise ès arts en 1735. Il déclare à cette occasion qu’il a toujours cru s’appeler « Jean Baptiste Louis d’Aremberg » [...]  

Une identité complexe donc, que reflète la variation des noms et des graphies, y compris sur la majuscule de son nom : « D’Alembert », suivant sa signature et ses manuscrits (et la page de titre de l’Encyclopédie), ou « d’Alembert », comme aiment à l’imprimer les éditeurs (y compris parfois ceux de l’Encyclopédie), voire Dalembert. Aucune preuve d’ascendance ne peut venir nous éclairer ici, D’Alembert étant loin d’être un noble, bâtard, de surcroît non reconnu, ni par son père, ni par sa mère.  [...]  

Bien que « nec pater, nec res » (voir l’Affaire Tolomas), c’est-à-dire sans « sans père ni fortune », D’Alembert est dès 1741 bien introduit dans le milieu académique et plus encore à partir de 1746 où d’un même mouvement, fortement soutenu par Maupertuis, il obtient le prix et le statut d’associé de l’Académie des sciences et belles-lettres de Berlin. Il est alors également à son aise, voire choyé dans les salons de Mme Geoffrin et Mme Du Deffand, et fréquente de nombreuses « sociétés » moins connues aujourd’hui, celle de sa famille tutoriale, les Destouches, celles de Mme de Crequÿ et de Mlle Lemery. "  

Édition Numérique Collaborative et CRitique de l’Encyclopédie de Diderot, de D’Alembert et de Jaucourt (1751-1772), L'Encyclopédie : présentation générale)

                     
  L'aventure encyclopédique

Le 30 avril 1748, les libraires obtiennent un nouveau privilège pour le nouveau dictionnaire, intitulé : Encyclopédie, ou Dictionnaire universel des Sciences, Arts et Métiers, traduit des Dictionnaires de Chambers, d’Harris et de Dyche et autres, avec des augmentations. Mais entre 1749 et 1750 l'ambition des encyclopédistes ne va cesser de grandir et un prospectus d'octobre 1750 annonce désormais un ouvrage encyclopédique qui se veut le plus riche possible, avec  un nouveau titre*, prévu pour dix volumes, que les souscripteurs pourront acquérir pour 280 livres ("l'Encyclopédie, présentation générale", op. cité).  Ce titre fera place à celui que nous connaissons à la parution du premier tome de l'ouvrage en juillet 1751. Diderot publiera secrètement en 1765 les dix derniers volumes (puis les cinq derniers volumes de planches en 1772), sans privilèges royaux, révoqués en 1759, l'Encyclopédie ayant été jugée subversive par le Parlement de Paris, qui "décrète  la destruction par le feu des sept volumes de l’Encyclopédie", dont Malesherbes conservera en secret les manuscrits (BNF,  Tous les savoirs du monde : La fabrique de l'Encyclopédie).

*  "Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, recueilli des meilleurs auteurs et particulierement des dictionnaires anglois de Chambers, d'Harris, de Dyche, &c. Par une société de gens de lettres. Mis en ordre & publié par M. Diderot, et quant à la Partie Mathématique, par M. D'Alembert, de l'Académie Royale des Sciences de Paris & de l'Académie Royale de Berlin... Dix volumes in-folio dont deux de planches en taille-douce, proposés par souscription."

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 « Ce prospectus parut au mois d’octobre 1750, daté 1751. Il a été placé par d’Alembert à la suite du Discours préliminaire de l’Encyclopédie, mais avec des suppressions et des augmentations.  »  ("Denis Diderot, Prospectus", dans Œuvres complètes de Diderot, op. cité, tome treizième, 1876, note 1, p. 129  )

L'Encyclopédie est construite sur la base de nombreuses sources qui sont autant d'ouvrages achetés par les encyclopédistes. En plus de la Cyclopædia de Chambers, une des toutes premières encyclopédies, citons : 

       Parmi les dictionnaires universels :

— Le Dictionnaire Universel de Furetière (1690)

— Le Dictionnaire de Trévoux (1721)

  Parmi les ouvrages sur les sciences, la philosophie ou les arts :

— Les Mémoires de l'Académie royale des sciences de Paris (premier volume en  1702)

— Le Lexicon Technicum, de John Harris (2 vol. 1704 et 1710)

— — Le Traité de la police de Nicolas de la Mare (3 volumes,  1705-1719)

— L'Antiquité expliquée et représentée en figures, du Père Montfaucon (1719-1724, 5 Tomes, 4 suppléments)

— Le Dictionnaire de la Bible du Reverend Pere Dom Augustin Calmet (4 vol. 1722-1728)

— Le Dictionnaire universel de commerce de Savary (1723)

— Les Élémens de physique ("Elementa Physicae"), de Peter van Musschenbroeck (1734)

— Le Dictionnaire Historique de Louis Moréri (1740, 8 volumes)

— L’Historia critica philosophiae de Jacob Brucker (1742-1744, 5 volumes)

— Les Institutions astronomiques, de Charles Le Monnier (1746)

— Le Dictionnaire universel de médecine de Robert James (6 volumes, 1746-1748)

— Le Dictionnaire géographique portatif, de Vosgien (1747)

— Le Nouveau Dictionnaire historique et critique de Jaques George de Chauffepié (1750-1756, 4 volumes)

        Parmi les dictionnaires de langue

— Le Dictionnaire de l'Académie française (1694)

Les Synonymes françois de l'Abbé Girard (1736)

("l'Encyclopédie, présentation générale", op. cité).

encyclopédies  :  Le terme apparaît en 1532 dans le Pantagruel de Rabelais, mais il était encore très peu utilisé à l'époque de Diderot. Il existe depuis l'antiquité des ouvrages à vocation encyclopédique, comme l'Histoire des animaux d'Aristote ou l'Histoire naturelle de Pline, mais ils recouvraient une catégorie particulière du savoir, au contraire des Etymologiae ("Étymologies") d'Isidore de Séville (vers 630) ou du Speculum maius ("Le grand miroir", achevé vers 1263) de Vincent de Beauvais, qui sont sans doute les premières tentatives de réunir la globalité des connaissances, comme le manifestera plus scientifiquement  l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. 

Nous avons pu voir ailleurs que l'Encyclopédie distille à différentes reprises les mentalités, les idées des auteurs dits libéraux.  Diderot a longtemps été conquis par leurs promesses, comme celles de la révolution industrielle. Fasciné par les sciences, les techniques, et particulièrement les machines, il en a quelque peu oublié les hommes. A la vue des représentations de beaucoup d'ateliers, illustrées par les planches de l'Encyclopédie, avec leurs pièces spacieuses, inondées de lumière par de grandes fenêtres , il n'est pas possible d'imaginer les conditions réelles des travailleurs de ce XVIIIe siècle, œuvrant le plus souvent dans une atmosphère confinée, parfois à l'extrême, dans un espace souvent exigu, sans parler des conditions  harassantes dues au bruit, aux cadences infernales  (Farge, 2007 ; 2008)  

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                                       Planches des métiers,

                      Encyclopédie de Diderot et D'Alembert 

   "Recueil de planches, sur les sciences, les Arts libéraux, et les Arts                                méchaniques, avec leur explication."

                                               De haut en bas : 

Volume 21, Planches Tome IV, 1765,  planche I : "Ébéniste-Marqueterie"

Volume 24, Planches Tomes VII, 1769, planche I, Orfèvre-bijoutier

Volume 28, Planches Tome XI,  1772,  planche I :  Tisserand

            Estampes à l'eau-forte de Jacques Renaud  Bénard, dit                                          improprement Robert Benard  (1731 - 1794),

         dessinateur et graveur de 60 % des planches de l'Encyclopédie.​​

bio-1759-1765

En 1759, Didier Diderot laisse « à ses enfants une fortune honnête pour son état », écrira en mars 1771 son ami Grimm dans sa Correspondance Littéraire, philosophique et critique par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc. revue sur les textes originaux, comprenant outre ce qui a été publié à diverses époques, les fragments supprimés en 1813 par la censure, les parties inédites conservées à la bibliothèque ducale de Gotha et à l’Arsenal à Paris. Opuscules, appendices, table générale, par Maurice Tourneux, Tome neuvième, Paris, Garnier Frères, Libraires-éditeurs, Kraus reprint Nendeln/ Liechtenstein 1968,  p. 253.  Denis Diderot détaillera la succession de son père à sa maîtresse Louise Henriette Volland, plus connue sous le nom de Sophie, que lui avait donné son amant, avec qui elle se lie en 1756 : "Mon père nous a laissé 50,000 francs en contrats, deux cents émines[1] en grain ou la valeur de 10,000 livres, une maison à la ville, deux jolies chaumières à la campagne, des vignes, des marchandises, quelques créances et un mobilier tel à peu près qu’il convenait à un homme de son état. Mon frère et ma sœur seront mieux partagés que moi, et je m’en réjouis. Qu’ils s’approprient tout ce qui leur conviendra, et qu’ils me renvoient. [...) [1] Mesure du pays, contenant 400 livres de froment." (Œuvres complètes de Diderot, éditées par  Jules Assézat et Maurice Tourneux, Tome dix-huitième, Correspondance I, Paris, Garnier Frères, 1876, p. 364).

Comme Grimm, Diderot améliore significativement sa vie matérielle, une première fois par héritage, une seconde fois par son travail encyclopédique, et enfin, en 1765, quand l'impératrice Catherine II achète sa bibliothèque pour 15.000 livres, dont Grimm avait établi un inventaire qui a été perdu, dont on estime qu'il faisait état d'environ 3000 volumes (Kovács, 2014). Diderot l'avait mise en vente dans le projet de doter sa fille Marie-Angélique (1753-1824) qui n'avait alors que 12 ans, future marquise de Vandeul. Bien lui en a pris, car, non seulement Catherine lui en laissera toute la jouissance, mais de plus, elle le rémunèrera en tant que bibliothécaire de ce fonds, en lui payant d'avance 50 années, ce qui lui permettra de placer 70.000 livres auprès d'un fermier général, qui lui assureront un revenu de 4200 livres par an. Si on y ajoute ceux relatifs à l'Encyclopédie et aux ressources produites par ses champs et ses vignes situées dans sa région native de Langres, on obtient une coquette somme qui place désormais Diderot au sein d'une classe de bourgeois bien dotés, dont les revenus se situent entre 5000 et 20.000 livres, qui concernent en général de hauts fonctionnaires ou des commis ministériels (Trousson, 2005 ; Cammagre, 2019,  cf. l'échelle des salaires de Jean Sgard déjà examinée dans La fin de l'Ancien Régime : Classes sociales, "500 francs tirent d'entre les gueux"). 

« 1767.  Le 25 août. Aujourd'hui, j'ai de nouveau rendu visite à Diderot. Cet homme célèbre s'est fait un revenu de 7 000 à 8 000 livres de rentes. L'Impératrice de Russie lui a donné 80 000 livres, l'Encyclopédie lui en valait autant. » 

 

Georges Louis Schmid (1720-1805), "Banquet de philosophes", extrait d'un journal tenu lors de son séjour à Paris en 1767-1769, publié par Heinrich Zschokke (1771-1848, écrivain, traducteur, journaliste, politicien d'origine allemande installé en Suisse en 1796) dans un de ses périodiques, Miscellen für die Neueste Weltkunde : "Dernières nouvelles variées du monde" (Seifert, 1987).

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                      Des inégalités sociales
  
       Dialogues de la pauvreté et de la richesse

                         

Diderot fait partie de toute une génération de libéraux qui, nous l'avons vu, tout en acceptant un ordre social où richesse et pauvreté cohabitent, ont des scrupules moraux plus ou moins sincères vis-à-vis de la richesse, comme un certain nombre de privilégiés depuis l'antiquité. Diderot, cependant, est un des rares littérateurs célèbres du milieu encyclopédique, presque tous aisés ou très riches, à avoir connu une précarité matérielle pendant quelques années de sa vie.  Cette expérience l'a certainement sensibilisé d'une manière ou d'une autre sur les injustices sociales les plus criantes, devant lesquelles il se montrera à la fois très sensible mais, parfois, aussi, très critique, malgré une existence matérielle de plus en plus favorable : 

« Le dernier jour de ces fêtes, plus bruyantes que gaies, il se trouvait absolument sans argent ; il n'avait pas même soupé la veille. [...] Accablé de tristesse, de fatigue , et très- affaibli par le besoin, il revint le soir à son auberge, s'assit, ou plutôt se laissa tomber précipitamment sur une chaise ; et il était prêt à s'évanouir , lorsque l'hôtesse, effrayée de sa pâleur, dont elle devina peut-être la cause, se hâta de lui donner une rôtie de vin sucré. Elle le fit souper quelque temps après, et il alla se coucher. Dès ce jour il se promit, si dans un avenir plus heureux il jouissait d'un peu d'aisance, de ne refuser à quelque homme que ce fût l'écu qu'il lui demanderait : jamais serment ne fut ni plus religieusement gardé, ni plus souvent rempli.

   L'influence que cet événement a eue sur les mœurs de Diderot, et même sur toute la teneur de sa vie, me fait penser qu'il y a dans notre jeunesse ou dans notre enfance un moment décisif pour notre caractère. J'ignore à quoi cela tient, à un mot peut-être, à une circonstance, à un petit succès qui nous modifie à notre insu, et qui nous incline presque sans retour du bon ou du mauvais côté. C'est ce hasard de rien, ce sont ces phénomènes si fugitifs, dont il est également difficile au philosophe qui les observe, et à ceux en qui ils se passent, de prévoir les suites et de les prévenir, qui déterminent l'enfant bien né à suivre son cœur, l'enfant mal né à lutter contre le sien. »

Jacques-André Naigeon, "Mémoires historiques et philosophiques sur la vie et les ouvrages de D. Diderot", Paris, Chez J. L. J. Brière, Libraire, 1821, p. 24 ; 25-26. 

« L'ami Damilaville vous dira que ma porte et ma bourse sont ouvertes à toute heure et à tous les malheureux que mon bon destin m'envoie ; qu'ils disposent de mon temps et de mon talent , et que je les secours de mes conseils et de mon argent ; c'est ainsi que je sers la cause commune »   (Diderot, Lettre à Voltaire, Paris, 29 septembre 1763, dans Naigeon, Mémoires..., op. cité, p. 186). 

En 1762, Diderot commence la rédaction de son ouvrage (poursuivie jusqu'environ 1773), intitulé par Diderot Satyre Seconde, "2ᵈᵉ" (il avait auparavant écrit une première satire, Satyre première sur les caractères et les mots de caractères, de profession, etc., dédiée à son ami Naigeon), rebaptisée par Goethe, son premier traducteur, "Rameaus Neffe" :  "Le Neveu de Rameau", en allemand, titre qui fera oublier le titre original

 « L'histoire même de ce texte fascinant est un vrai « roman bibliographique » : publié pour la première fois en 1805 dans une traduction allemande par Goethe (elle-même retraduite en français par De Saur et Saint-Geniès), le texte est publié en 1821 au t. XXI des Œuvres de Diderot par Brière d'après une copie venant de la fille de Diderot* ; en 1891, enfin, Georges Monval découvre dans une boîte de bouquiniste sur les quais le manuscrit autographe qui permet d'établir le texte correct. »  (Michel Delon, Préface de "Le Neveu de Rameau", Editions Gallimard, Collection folio classique, 2006). ​​

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*  peu respectueuse de la copie autographe, améliorée

par Assézat en 1875, établie d'après un manuscrit provenant des fonds de la librairie internationale Treuttel et Würtz, à Paris, et Tourneux en 1884, d'après un manuscrit de la collection de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg (Mortier, 1954) 

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                      Diderot, Le Neveu de Rameau

                 Edition Roissard, Grenoble, 1969

              Illustration Biboud Jacques-Antoine (1943)

LUI. — [...] De l’or, de l’or. L’or est tout ; et le reste, sans or, n’est rien. Aussi, au lieu de lui farcir la tete de belles maximes, qu’il faudroit qu’il oubliât sous peine de n’etre qu’un gueux ; lors que je possede un louis, ce qui ne m’arrive pas souvent, je me plante devant lui. Je tire le louis de ma poche. Je le lui montre avec admiration. J’eleve les yeux au ciel. Je baise le louis devant lui. Et pour lui faire entendre mieux encore l’importance de la piece sacrée, je lui begaye de la voix ; je lui désigne du doigt tout ce qu’on en peut acquerir, un beau foureau, un beau toquet, un bon biscuit. Ensuite je mets le louis dans ma poche. Je me promene avec fierté ; je releve la basque de ma veste ; je frappe de la main sur mon gousset ; et c’est ainsi que je lui fais concevoir que c’est du louis qui est la, que nait l’assurance qu’il me voit.

[...] 

 Je veux que mon fils soit heureux ; ou ce qui revient au meme honoré, riche et puissant. Je connois un peu les voyes les plus faciles d’arriver à ce but ; et je les lui enseignerai de bonne heure. Si vous me blamez, vous autres sages, la multitude et le succès m’absoudront. Il aura de l’or ; c’est moi qui vous le dis. S’il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas meme votre estime et votre respect.

MOI. — Vous pourriez vous tromper.

LUI. — Ou il s’en passera, comme bien d’autres.​   

 

« Diderot — Le Neveu de Rameau | Satyre publiée pour la première fois sur le manuscrit original autographe | Avec une introduction et des notes par Georges Monval, accompagnée d'une notice sur les premières éditions de l'ouvrage et de la Vie de Jean-François Rameau par Er[nest]. Thoinan » [pseudonyme d'Antoine-Ernest Roquet, 1827-1894], Paris 1891, Kraus Reprint, Nendeln/ Liechtenstein, 1972, p. 148)

 

LUI. — Combien de grandes qualités perdues, et dont vous ignorez le prix !

MOI — Je recueille tout celui que j’y mets.

LUI — Si cela etoit, vous n’auriez pas cet habit grossier, cette veste d’etamine, ces bas de laine, ces souliers epaix, et cette antique perruque.

MOI — D’accord. Il faut etre bien maladroit quand on n’est pas riche, et que l’on se permet tout pour le devenir. Mais c’est qu’il y a des gens comme moi qui ne regarde pas la richesse, comme la chose du monde la plus precieuse ; gens bizarres.

LUI — Tres bizarres. On ne nait pas avec cette tournure la. On se la donne ; car elle n’est pas dans la nature.​   

 

Diderot — Le Neveu de Rameau | Satyre publiée..., op. cité , p. 153

 

Dans Le Neveu de Rameau, le dialogue mettant en scène Lui, le gueux, et Moi, le bourgeois,  réserve officiellement à Moi le rôle de Diderot lui-même, mais il est clair que le Philosophe tend souvent au travers de Lui son propre miroir, ayant traversé des périodes de vaches maigres,  jamais débarrassé tout à fait de cette question, nous le verrons, quand il aura acquis de l'aisance : 

LUI — [...]  Là, monsieur le philosophe, la main sur la conscience, parlez net. Il y eut un temps où vous n’étiez pas cossu comme aujourd’hui.

MOI — Je ne le suis pas encore trop.

LUI — Mais vous n’iriez plus au Luxembourg, en été, vous vous en souvenez…

MOI — Laissons cela, oui, je m’en souviens.

LUI — En redingote de peluche grise…

MOI — Oui, oui.

LUI — Éreintée par un des côtés ; avec la manchette déchirée et les bas de laine noirs et recousus par-derrière avec du fil blanc.

MOI — Et oui, oui, tout comme il vous plaira.

LUI — Que faisiez-vous alors dans l’allée des Soupirs ?

MOI — Une assez triste figure.

LUI — Au sortir de là, vous trottiez sur le pavé.

MOI — D’accord.

LUI — Vous donniez des leçons de mathématiques.

MOI — Sans en savoir un mot : n’est-ce pas là que vous en vouliez venir ?

LUI — Justement.

MOI — J’apprenais en montrant aux autres, et j’ai fait quelques bons écoliers.

LUI — Cela se peut ; mais il n’en est pas de la musique comme de l’algèbre ou de la géométrie. Aujourd’hui que vous êtes un gros monsieur…

MOI — Pas si gros.

LUI — Que vous avez du foin dans vos bottes…

MOI — Très peu. »   (op. cité, p. 43).  

 

Œuvre complexe, qui ne permet pas de dire toujours si l'auteur exprime ses idées au travers de l'un ou l'autre des protagonistes. Il indique des données biographiques qui l'identifient parfois formellement au narrateur, sans qu'on sache toujours si on peut le confondre avec celui-là, qui "n'estime pas ces originaux" mais apprécie le fait "qu'ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de societé, nos bienseances d’usage ont introduite" (op. cité, p. 4).  

Diderot brouille allègrement les pistes et  il faut, autant que possible, croiser les idées qui y sont développées avec celles qui le sont dans d'autres de ses ouvrages. Nous sommes placés dès le début face aux  inégalités sociales, par lesquelles le pauvre, dépeint au travers du personnage du Neveu de Rameau, connaît toutes sortes de souffrances. C'est un homme vivant "au jour la journée", qui passe sans doute "plusieurs jours sans manger" avant une heureuse circonstance qui le font devenir momentanément "gras et replet", un jour "couvert de lambeaux", un autre "poudré, chaussé, frisé, bien vetu", dort parfois sur la paille grâce "au cocher d'un grand seigneur" (op. cité,   pp. 3-4). Les différents lieux ou dorment le Neveu et les pauvres personnages (paille, grenier, taverne, tonneau...), leur recours perpétuel à l'assistance, à l'aumône, aux emplois subalternes, évoquent clairement une existence de grande précarité : 

« Ah ! monsieur le philosophe, la misère est une terrible chose. Je la vois accroupie, la bouche béante pour recevoir quelques gouttes de l’eau glacée qui s’échappe du tonneau des Danaïdes. Je ne sais si elle aiguise l’esprit du philosophe ; mais elle refroidit diablement la tête du poète. On ne chante pas bien sous ce tonneau. »  (op. cité, p. 160). 

Le pauvre est accablé par la misère. Elle lui ôte passablement les capacités morales et physiques, et finalement, la sauvegarde de son intégrité passe par une recherche effrénée de tous les moyens possibles de survivre : 

« MOI. — Vous croyez donc que l’homme heureux a son sommeil ?

LUI. — Si je le crois ! Moi, pauvre here, lorsque le soir j’ai regagné mon grenier et que je me suis fouré dans mon grabat, je suis ratatiné sous ma couverture, j’ai la poitrine etroite et la respiration gênée ; c’est une espèce de plainte foible qu’on entend à peine, au lieu qu’un financier fait retentir son apartement et etonne toute sa rue. » ​ (op. cité, pp. 24-25). 

« LUI. — Et puis la misere. La voix de la conscience et de l’honneur, est bien foible, lorsque les boyaux crient. Suffit que si je deviens jamais riche, il faudra bien que je restitue, et que je suis bien resolu a restituer de toutes les manieres possibles, par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes. »​ (op. cité, p. 60). 

« La il s’arreta, passant successivement de l’attitude d’un homme qui tient un violon, serant des cordes a tour de bras, a celle d’un pauvre diable extenué de fatigue, a qui les forces manquent, dont les jambes flageollent, pret à expirer, si on ne lui jette un morceau de pain ; il désignoit son extreme besoin, par le geste d’un doigt dirigé vers sa bouche entrouverte ; puis il ajouta : Cela s’entend. On me jettoit le lopin. Nous nous le disputions à trois ou quatre affamés que nous etions ; et puis pensez grandement ; faites de belles choses, au milieu d’une pareille détresse.

MOI — Cela est difficile. »  (op. cité, pp. 163-164). 

Sa condition s'accompagne aussi d'un grand mépris de soi qui accompagne durablement et douloureusement le pauvre : 

« LUI. — Il est dur d’etre gueux, tandis qu’il y a tant de sots opulents aux depens des quels on peut vivre. Et puis le mepris de soi ; il est insupportable.

MOI. — Est-ce que vous connoissez ce sentiment là ? [! dans le texte imprimé]

LUI. — Si je le connois ; combien de fois je me suis dit : Comment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables a Paris, a quinze ou vingt couverts chacune, et de ces couverts la, il n’y en a pas un pour toi ! Il y a des bourses pleines d’or qui se versent de droite et de gauche, et il n’en tombe pas une piece sur toi ! Mille petits beaux esprits sans talent, sans merite ; mille petites créatures sans charmes ; mille plats intriguants, sont bien vetus, et tu irois tout nu ! Et tu serois imbecille a ce point ? est ce que tu ne scaurois pas flatter comme un autre ? Est-ce que tu ne scaurois pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou manquer comme un autre ? est ce que tu ne scaurois pas te mettre a quatre pattes, comme un autre ?  est ce que tu ne scaurois pas favoriser l’intrigue de Madame, et porter le billet doux de Monsieur comme un autre ? [...]  Quoi qu’il en soit, voilale texte de mes frequents soliloques que vous pouvez paraphraser a votre fantaisie ; pourvu que vous en concluiez que je connais le mepris de soi meme, ou ce tourment de la conscience qui nait de l’inutilité des dons que le Ciel nous a departis ; c’est le plus cruel de tous. Il vaudroit presque autant que l’homme ne fut pas né. »​  (op. cité, pp. 33-36). 

"te mettre a quatre pattes" : Diderot insiste à différentes reprises sur le caractère servile du travail des humbles et le poids injuste de la hiérarchisation sociale, foncièrement liés au fait que les pauvres dépendent des riches pour leur subsistance : 

« LUI. — [...]  « Mais s’il est dans la nature d’avoir appetit, car c’est toujours a l’appetit que j’en reviens, a la sensation qui m’est toujours presente, je trouve qu’il n’est pas du bon ordre de n’avoir pas toujours de quoi manger. Que diable d’œconomie, des hommes qui regorgent de tout tandis que d’autres qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme eux, et pas de quoi mettre sous la dent. Le pis, c’est la posture contrainte ou nous tient le besoin. L’homme necessiteux ne marche pas comme un autre ; il saute, il rampe, il se tortille, il se traine ; il passe sa vie à prendre et à executer des positions. » (op. cité, pp.165-166). 

« Dix fois dans la journée, se courber, un genou flechi en devant, l’autre jambe tirée en arriere. Les bras etendus vers la deesse, chercher son désir dans ses yeux, rester suspendu a sa levre, attendre son ordre et partir comme un eclair. Qui est ce qui peut s’assujettir à un role pareil, si ce n’est le miserable qui trouve là, deux ou trois fois la semaine, de quoi calmer la tribulation de ses intestins ? Que penser des autres, tels que le Palissot, le Fréron, les Poinsinets, le Baculard qui ont quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s’excuser par le borborigme d’un estomac qui souffre ? »    (op. cité, pp. 77-78)

« Il faut voir, quand l’humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les femmes de chambre sont soufletées, comme nous menons a grands coups de pied les Parties casuelles, pour peu qu’elles s’ecartent du respect qui nous est dû. » (op. cité, p. 87).

    Palissot     Charles Palissot de Montenoy (1730-1814), écrivain, fervent admirateur de Voltaire et "ennemi" de Diderot et des Encyclopédistes (Guénot, 1986)

    le Freron     Élie-Catherine Fréron (1718-1776), journaliste catholique, écrivain, opposant farouche aux idées en particulier athéistes qui ont fleuri chez les Encyclopédistes. Il est l'auteur d'une comédie intitulée "Les Philosophes", jouée en 1760 à la Comédie-Française. 

   les Poinsinets     Louis Poinsinet de Sivry (1733-1804) et Élie-Antoine Alexandre Henri Poinsinet (1735–69), littérateurs, dramaturges.  on appelait "le petit Poinsinet" pour le distinguer du précédent, son cousin.  dit "le Jeune"  (McGinnis, 2009)

" Connaisseur de la langue française et du dix-huitième siècle, Lacroix n’hésite pas à assigner à la naissance du mot mystification une date certaine, puisque c’est vers 1755 que Poinsinet a commencé à se faire connaître dans le monde des auteurs. D’après ce que mes propres recherches ont révélé, le premier exemple de l’emploi du verbe mystifier date de 1759 lorsque Fréron écrit, dans une lettre au chevalier d’Éon de Beaumont : « Le Petit Poinsinet que vous avez connu est vraiment bien mieux mystifié qu’il ne l’a jamais été. » Dans cette lettre, où on apprend que Fréron et le chevalier d’Éon ont mystifié Poinsinet ensemble, l’emploi du passé composé, « Le Petit Poinsinet que vous avez connu », suggère un laps de temps. D’où on peut supposer que le verbe mystifier est déjà en usage depuis quelques années. "  (op. cité)

"Après avoir présenté toute la série des mystifiés diderotiens (Mlle Dornet, Naigeon, Croix mare), Pierre Chartier fait de belles analyses sur le personnage tellement énigmatique, en effet, de Dorval [personnage du Fils naturel de Diderot, NDR] qui s’auto-mystifie en s’aliénant dans le rêve." (Bonnet, 2013). 

   le Baculard     François-Thomas-Marie de Baculard d'Arnaud (1718-1805), romancier, dramaturge, "une connaissance de Diderot depuis le début des années 1740, époque à laquelle ils habitaient tous deux rue Grub." ​ ("Denis Diderot, Rameau's Nephew | Le Neveu de Rameau, A Multi-Media Bilingual Edition,  Edited by Marian Hobson. Translated by Kate E. Tunstall and Caroline Warman...", Le Neveu de Rameau, Satire 2ᵈᵉ, p. 99-178, note 94Open Book Publishers, 2016). 

   Parties casuelles     :  « Les Parties casuelles furent créées par l'édit du 18 mars 1522. L'objectif des Parties casuelles était de procurer à l'État une nouvelle source de revenus à travers la vente aux enchères des offices. Cette organisation était sous le contrôle du Trésor de l'Épargne qui fut également créé en 1522. Le Conseil des finances, qui était une émanation du Conseil du roi (le plus important des conseils), chapeautait le Trésor de l'Épargne et indirectement les Parties casuelles. » (Pinsard et Tadjeddine, 2020)

« LUI. — [...] J’use en plein de mon franc-parler. Je n’ai pensé de ma vie, ni avant que de dire, ni en disant, ni apres avoir dit. Aussi je n’offense personne.

MOI. — Cela vous est pourtant arrivé avec les honnetes gens chez qui vous viviez, et qui avoient pour vous tant de bontés.

LUI. — Que voulez-vous ? C’est un malheur, un mauvais moment, comme il y en a dans la vie. Point de felicité continue ; j’etois trop bien, cela ne pouvoit durer. Nous avons, comme vous scavez, la compagnie la plus nombreuse et la mieux choisie. C’est une ecole d’humanité, le renouvellement de l’antique hospitalité. Tous les poetes qui tombent, nous les ramassons. Nous eûmes Palissot apres sa Zara, Bret apres Le Faux Genereux ; tous les musiciens decriés ; tous les auteurs qu’on ne lit point ; toutes les actrices sifflées ; tous les acteurs hués, un tas de pauvres honteux, plats parasites à la tete des quels j’ai l’honneur d’etre, brave chef d’une troupe timide. C’est moi qui les exhorte à manger la premiere fois qu’ils viennent ; c’est moi qui demande à boire pour eux. Ils tiennent si peu de place ! quelques jeunes gens deguenillés qui ne scavent ou donner de la tete, mais qui ont de la figure, d’autres scelerats qui cajolent le patron et qui l’endorment, afin de glaner apres lui sur la patrone. Nous paroissons gais ; mais au fond nous avons tous de l’humeur et grand appetit. Des loups ne sont pas plus affamés ; des tigres ne sont pas plus cruels.  ( "Diderot — Le Neveu de Rameau | Satyre publiée...", op. cité, pp. 90-91). 

« Dans son dialogue, Diderot laisse à LUI le soin de montrer les animaux de cette « ménagerie » (le mot est de LUI), qui  vivent aux crochets d’un personnage important, détenteur d’un titre qui se prête aisément à double entente : Trésorier des  fonds particuliers du roi pour les parties casuelles. C’est Bertin de Blagny, qui gère la vente des offices tombés en  déshérence, poste qui lui donne les facilités de s’enrichir qu’on peut imaginer, mais qui est également dramaturge, et  dramaturge anti-philosophe à ses heures. Bertin vit avec une actrice de peu de talent et à la cuisse légère, Mlle Hus. L’un  et l’autre sont mêlés aux milieux hostiles aux philosophes. Et autour d’eux s’étend la « ménagerie » : une cohue de  gratte-papiers nécessiteux, de batteurs de claque, de journalistes. Victime de ses maîtres par sa pauvreté et dépendant de  leurs caprices, Rameau reprend sa liberté grâce à son corps, avec lequel il leurre ses patrons. Dans ses pantomimes, il  pratique comme une ironie corporelle ; par ses gestes, il offre à MOI le spectacle de ses flatteries et au même moment le  satirise. Pour vivre, il est obligé de faire des courbettes, il s’en moque, mais se garde en général de laisser voir son visage  persifleur. »   ("Introduction" à "Denis Diderot, Satyre Seconde | Le Neveu de Rameau, Edition critique par Marian Hobson, Droz, 2013). 

Diderot évoque souvent l'utilité et l'inutilité sociale, témoins d'une inadéquation entre talent et richesse. Ainsi, la comparaison entre son éditeur, le libraire Briasson et Barbier, un marchand de soie de la rue des Bourdonnais, dont les deux protagonistes s'accordent qu' « il eut mieux valu être le premier »  ( "Diderot — Le Neveu de Rameau | Satyre publiée...", op. cité, p. 16),  tout en reconnaissant que les hommes de génie, tel Racine, sont plus utiles à la beauté que les vulgaires hommes d'argent : «LUI. — C’est que toutes ces belles choses la qu’il a faites ne lui ont pas rendu vingt mille francs  ; et que s’il eut été un bon marchand en soie de la rue Saint-Denis ou Saint-Honoré, un bon epicier en gros, un apotiquaire bien achalandé, il eut amassé une fortune immense, et qu’en l’amassant il n’y auroit eu sorte de plaisirs dont il n’eut joui. »   (op. cité, p. 17). 

« Je me rappellois un tas de coquins qui ne m’alloient pas à la cheville et qui regorgeoient de richesses. J’etois en surtout de baracan, et ils etoient couverts de velours ; ils s’appuioient sur la canne a pomme d’or et en bec de corbin [corbeau, NDR], et ils avoient l’Aristote ou le Platon¹ au doigt. Qu’etoient ce pourtant ? la plus part de miserables croquenottes²  ; aujourdhuy, ce sont des especes de seigneurs. »  (op. cité, pp. 35-36). 

 "1. Pierres gravées montées en bague"

 "2. ...croque-notes (Tourneux)"

Mais Diderot n'échappe pas, comme une grande partie des élites depuis l'antiquité, à une forme de moralisation de la richesse. Il avait repris l'idée de Hume du bon et du mauvais luxe (Of Luxury : "Du Luxe", 1752, renommé Of Refinement in the Arts : "Du raffinement dans les arts", en 1760), qui distingue un luxe innocent d'un luxe vicieux, qui "devient pernicieux pour la société civile dès qu’il dépasse un certain degré." (Political DiscoursesII. Of Luxury, Edinburgh, R. Fleming, p. 37 ).  C'est une critique aristocratique et très ancienne, nous l'avons vu,  qu'on retrouvera  dans ses différents écrits, comme ses Réflexions sur le livre De l'Esprit (Réfutation du livre "De l'Esprit", d'Helvétius, 1758) et, surtout,  sa Réfutation suivie de l'ouvrage d'Helvétius intitulé L'homme, en 1774, que nous examinerons plus loin. 

« MOI.— [...] pourvu qu’il n’eut pas emploié d’une façon des-honnete l’opulence qu’il auroit acquise par un commerce legitime ; qu’il eut éloigné de sa maison tous ces joueurs, tous ces parasites, tous ces fades complaisants, tous ces faineants, tous ces pervers inutiles, et qu’il eut fait assommer à coups de baton, par ses garçons de boutique, l’homme officieux qui soulage, par la variété, les maris du degout d’une cohabitation habituelle avec leurs femmes.

LUI. — Assommer, monsieur, assommer ! On n’assomme personne dans une ville bien policée. C’est un etat honnete. Beaucoup de gens, méme titrés, s’en mélent. Et à quoi diable voulez vous donc qu’on emploie son argent, si ce n’est a avoir bonne table, bonne compagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les couleurs, amusements de toutes les especes ? J’aimerois autant etre gueux que de posseder une grande fortune sans aucune de ces jouissances. »  ​ (op. cité, p. 18). 

« MOI. — Ce qui rend les gens du monde si delicats sur leurs amusements, c’est leur profonde oisiveté.

LUI. — Ne croyez pas cela ; ils s’agitent beaucoup.

MOI. — Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se delassent jamais.

LUI. — Ne croyez pas cela ; ils sont sans cesse excèdés.

MOI. — Le plaisir est toujours une affaire pour eux, et jamais un besoin.

LUI. — Tant mieux, le besoin est toujours une peine.

MOI. — Ils usent tout. Leur ame s’hebete. L’ennui s’en empare. Celui qui leur oteroit la vie, au milieu de leur abondance accablante, les serviroit. C’est qu’ils ne connoissent du bonheur que la partie qui s'emousse le plus vite. Je ne méprise pas les plaisirs des sens. J’ai un palais aussi, et il est flatté d’un met delicat ou d’un vin delicieux. J’ai un cœur et des yeux, et j’aime a voir une jolie femme, j’aime a sentir sous ma main la fermeté et la rondeur de sa gorge, a presser ses levres des miennes, a puiser la volupté dans ses regards, et a en expirer entre ses bras. Quelquefois, avec mes amis, une partie de debauche, meme un peu tumultueuse, ne me déplait pas. Mais je ne vous le dissimulerai pas, il m’est infiniment plus doux encor d’avoir secouru le malheureux, d’avoir terminé une affaire epineuse, donné un conseil salutaire, ; fait une lecture agréable, une promenade avec un homme ou une femme chere a mon cœur ; passé quelques heures instructives avec mes enfants, ecrit une bonne page, rempli les devoirs de mon etat, dit a celle que j’aime quelques choses tendres et douces qui amenent ses bras autour de mon col [cou, NDR]. Je connois telle action que je voudrois avoir faite pour tout ce que je possede. »  ​ (op. cité, pp. 66-67). 

« MOI. — Vous etes des etres bien a plaindre, si vous n’imaginez pas qu’on s’est elevé au dessus du sort, et qu’il est impossible d’etre malheureux, a l’abri de deux belles actions, telles que celle cy. »    (op. cité, p. 68). 

Moralisation, à l'occasion aussi, du pauvre, qui reconnaît lui-même que sa servitude est conforme à son "caractere de faineant, de sot, de vaurien", à des vices  qui lui sont "naturels", qu'il a "acquis sans travail", qu'il conserve "sans effort" et "qui quadrent avec les mœurs" de la nation  (op. cité, p. 69). 

« LUI. —  [...] Diogène a donc aussi dansé la pantomime ; si ce n’est devant Periclès, du moins devant Laïs ou Phryné.

MOI. — Vous vous trompez encore. Les autres achetoient bien cher la courtisane qui se livroit à lui pour le plaisir.

LUI. — Mais, s’il arrivait que la courtisane fut occupée, et le cynique pressé ?

MOI. — Il rentroit dans son tonneau et se passoit d’elle.

LUI. — Et vous me conseilleriez de l’imiter ?

MOI. — Je veux mourir si cela ne vaudroit mieux que de ramper, de s’avilir et se prostituer.

LUI. — Mais il me faut un bon lit, une bonne table, un vetement chaud en hyver ; un vetement frais en eté ; du repos, de l’argent et beaucoup d’autres choses ; que je préfère de devoir a la bienveillance, plutot que de les acquerir par le travail.

MOI. — C’est que vous etes un faineant, un gourmand, un lache, une ame de boue.

LUI. — Je crois vous l’avoir dit.

MOI. — Les choses de la vie ont un prix sans doute ; mais vous ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous dansez, vous avez dansé et vous continuerez de danser la vile pantomime. » (op. cité, pp. 171-172).

Chez Diderot, la préoccupation de la pauvreté n'entraîne pas de désir radical de changement, et peut-être même pas de changement tout court, de société :

« MOI. — Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce qu’elles nous coûtent et ce qu’elles nous rendent, et laissons là le tout que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le blâmer, et qui n’est peut-être ni bien ni mal, s’il est nécessaire, comme beaucoup d’honnêtes gens l’imaginent. »  ( "Diderot — Le Neveu de Rameau | Satyre publiée...", op. cité, p. 21). 

 « Diderot avance ici ce qui est parfois sa propre vision : qu’il existe un réseau serré de causalité enveloppant le monde, de sorte que la liberté réelle (par opposition à l’expérience subjective de l’action libre) est une illusion. C’est lorsqu’il envisage une vision plus statistique de la causalité que ce nécessitarisme est contredit — voir son roman Jacques le fataliste."  ("Denis Diderot, Rameau's Nephew..." , op. cité, note 33). 

Dans le même ordre d'idées, on peut relever plusieurs allusions à un monde qui, privé des différences sociales, aurait beaucoup moins de saveur : 

« MOI. — Mais ne voyez-vous pas qu’avec un pareil raisonnement vous renversez l’ordre general, et que si tout ici-bas etoit excellent, il n’y auroit rien d’excellent ? »  

 "Diderot — Le Neveu de Rameau | Satyre publiée...", op. cité, pp. 20-21

« Voila ou vous en etes, vous autres. Vous croyez que le meme bonheur est fait pour tous. Quelle etrange vision ! Le votre suppose un certain tour d’esprit romanesque que nous n’avons pas ; une ame singuliere, un gout particulier. Vous decorez cette bizarerie du nom de vertu ; vous l’appellez philosophie. Mais la vertu, la philosophie sont-elles faites pour tout le monde ? En a qui peut. En conserve qui peut. Imaginez l’univers sage et philosophe ; convenez qu’il seroit diablement triste. » (op. cité, p 62)

Sans compter la mise à niveau inéluctable des conditions par la finalité des existences, qui peut servir à réduire le riche et le pauvre à une condition foncièrement égale :

« On s’enrichit a chaque instant. Un jour de moins a vivre ou un écu de plus, c’est tout un. Le point important est d’aller aisement, librement, agreablement, copieusement tous les soirs a la garderobeO stercus pretiosum ! [Ô précieuse crotte !, NDR] Voilà le grand resultat de la vie dans tous les etats. Au dernier moment, tous sont egalement riches ; et Samuel Bernard qui, a force de vols, de pillages, de banqueroutes, laisse vingt sept millions en or, et Rameau qui ne laissera rien, Rameau a qui la charité fournira la serpilliere dont on l’enveloppera. Le mort n’entend pas sonner les cloches. C’est en vain que cent prêtres s’egosillent pour lui : qu’il est precedé et suivi d’une longue file de torches ardentes ; son ame ne marche pas a côté du maitre des ceremonies. Pourir sous du marbre, pourir sous de la terre, c’est toujours pourir. »   (op. cité, p 38)

  garderobe    :   Garde-robe. En plus de la pièce destinée aux vêtements, le terme désignait un lieu où se trouvait la chaise percée, destinée aux "nécessitez naturelles". Ici, Diderot emploie la formule "aller à la garde-robe", qui signifie "se décharger le ventre" (Dictionnaire de l'Académie française, 1740, entrées Garde-robe et Chaise.

En corollaire à ce nivellement définitif,  le Neveu célèbre la jouissance de la vie, au prétexte que tous les efforts de vertus, à l'image du livre biblique de l'Ecclésiaste, ne sont que vanité : 

« LUI. — [...] Tenez, vive la philosophie, vive la sagesse de Salomon : Boire de bon vin, se gorger de mets delicats, se rouler sur de jolies femmes, se reposer dans des lits bien mollets. Excepté cela, le reste n’est que vanité.

MOI. — Quoi, défendre sa patrie ?

LUI. — Vanité. Il n’y a plus de patrie : je ne vois d’un pole à l’autre que des tyrans et des esclaves.

MOI. — Servir ses amis ?

LUI.— Vanité.  Est ce qu’on a des amis ?  [...] 

MOI. — Avoir un etat dans la societé et en remplir les devoirs ?

LUI. — Vanité ! Qu’importe qu’on ait un etat ou non ; pourvu qu’on soit riche ; puisqu’on ne prend un etat que pour le devenir. Remplir ses devoirs, a quoi cela mene-t-il ? A la jalousie, au trouble, a la persecution. »

Au-delà des exemples emblématiques comme celui de Samuel Bernard, Diderot ne manque pas de souligner tout ce qu'il faut de malhonnêteté, de ruse, pour parvenir à l'enrichissement. Mais là encore, pas de condamnation de la part du philosophe, le Neveu lui-même regardant la société comme une espèce de jungle où chacun se débrouille avec ce qu'il a reçu.

« Plusieurs logiques socio-économiques se croisent dans Le Neveu de Rameau : l’indigence et le parasitisme (Rameau) ; le luxe (Bertin) ; l’autosuffisance (Diogène). Le véritable modèle diogénique, un temps prôné par le philosophe (« Non. Il vaudrait mieux se renfermer dans son grenier, boire de l’eau, manger du pain sec, et se chercher soimême », est inconcevable pour Rameau parce qu’il ne correspond à aucune réalité observable dans la société de son temps, et surtout parce qu’il n’est pas généralisable. Du point de vue de LUI, on mange toujours « aux dépens » de quelqu’un. On passe ainsi d’une économie du parasitisme à une logique de la dévoration ou de la prédation. Hormis l’autosuffisance diogénique, les deux autres logiques sont étroitement imbriquées ; elles sont même interdépendantes. Parce qu’il repose sur une forme de « vol » et qu’il produit des exclus, le luxe favorise dans un même mouvement l’indigence, le parasitisme et l’oisiveté. Mais à la différence de la richesse qui thésaurise, l’économie de la société Bertin est celle de la dépense somptuaire qui suppose une forme de redistribution des richesses. C’est ce que Rameau appelle « restituer » décrivant ainsi une logique parasitaire qui fonctionne en chaîne »  (Pujol, 2019) :

« Autrefois je volois l’argent de mon ecolier ; oui, je le volois, cela est sur. Aujourd’huy, je le gagne, du moins comme les autres.

MOI. — Et le voliez vous sans remors ?

LUI. — Ho, sans remords ! On dit que si un voleur vole l’autre, le diable s’en rit. Les parents regorgeoient d’une fortune acquise Dieu sait comment ; c’etoient des gens de cour, des financiers, de gros commercants, des banquiers, des gens d’affaires. Je les aidois à restituer, moi et une foule d’autres qu’ils emploioient comme moi. Dans la nature, toutes les especes se devorent ; toutes les conditions se dévorent dans la société. Nous faisons justice les uns des autres sans que la loi s’en mêle.»​ (op. cité, pp. 58-59). ​​​​​​​​​​​​​​

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Au mois d'octobre 1768, Diderot avait rendu un service à la célèbre salonnière Mme de Geoffrin. Pour le remercier, "la dame de la rue Saint-Honoré" lui renouvelle non seulement sa garde-robe, dont une vieille robe de chambre, mais aussi les meubles de son salon. Cadeaux en partie intéressés, car Madame Geoffrin, jusque-là ne le recevait pas chez elle en raison de ses tenues négligées (Sadaune, 2003), au regard des codes vestimentaires en vigueur. Après cet évènement, il écrit un texte sur le sujet du luxe, entre octobre 1768 et février 1769, Regrets sur ma vieille robe de chambre.  Le texte est diffusé de manière très confidentielle dans le numéro du 15 février 1769 de la Correspondance littéraire, philosophique et critique de Friedrich Melchior Grimm, un périodique très élitiste, puisque chaque numéro était recopié de manière manuscrite pour la quinzaine d'abonnés qui faisaient tous partie du gotha princier de l'Europe. Trois ans plus tard, l'opuscule est publié par le Strasbourgeois Friedrich Dominicus Ring (théologien, précepteur princier en Allemagne), à l'insu de Diderot, sous le titre "Regrets sur ma vieille robe de chambre. Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune... A Paris, Aux dépens des Éditeurs de l'Encyclopédie, M. DCC. LXXII" (1772).  En effet, non seulement il en réclame une copie à Grimm par une lettre du 27 mars 1772*, mais il se plaint aussi, dans une lettre du 16 avril 1773 (Amoia, 1978, p. 49 ; Moureau, 1994), que les Regrets aient été publiés en Saxe.  

* Denis Diderot, Correspondance, édition Georges Roth et Jean Varloot, 16 tomes, Paris, Les Éditions de Minuit (1955-1970), Tome XII (1965), p. 43.

L'œuvre n'apparaît cependant pas dans les éditions imprimées du XIXe siècle de la "Correspondance littéraire...", assez lacunaires, que ce soit celle de Jules-Antoine Taschereau (Paris, Furne et Ladrange, 1829, tome sixième) ou celle de Maurice Tourneux (Tome huitième, 1879), dont seul le titre apparaît dans la table des matières, mais au XXe siècle, il figure bien dans les éditions critiques des Œuvres complètes de Diderot dites CFL (Club Français du Livre, tome VIII, 1980) et DPV, du nom  des membres fondateurs de son comité  de publication : Herbert Dieckmann, Jacques Proust et Jean Varloot (Tome XVIII, 1984, pp. 41-60), aux Editions Hermann. 

Déjà, en 1767, il avait écrit sa Satire contre le luxe à la manière de Perse : "Loin d'écrire une satire « contre le luxe », Diderot propose un dialogue où les voix se mêlent et se confondent, entre dénonciation véhémente et acceptation plus sereine, preuve d'un pragmatisme critique qui maintient à distance toute position trop définitive." Stéphane Pujol résume très bien ici la manière superficielle dont s'est emparé non seulement Diderot mais une foule d'essayistes du XVIIIe siècle de la question du luxe et qui suscite des scrupules, des indignations morales, bien plus qu'une préoccupation des inégalités économiques. Cela se vérifie dans nombre d'écrits de Diderot, commençons par les Regrets : 

« Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle...  J’étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre ; je suis devenu l’esclave de la nouvelle... Maudit soit celui qui inventa l’art de donner du prix à l’étoffe commune en la teignant en écarlate ! Maudit soit le précieux vêtement que je révère ! [...] Mes amis, craignez l’atteinte de la richesse. Que mon exemple vous instruise. La pauvreté a ses franchises ; l’opulence a sa gêne.

[...]  Non, mon ami, non ; je ne suis point corrompu. Ma porte s’ouvre toujours au besoin qui s’adresse à moi ; il me trouve la même affabilité. Je l’écoute, je le conseille, je le secours, je le plains. [...] Mon luxe est de fraîche date et le poison n’a point encore agi. Mais avec le temps, qui sait ce qui peut arriver ? Ah, saint prophète ! levez vos mains au ciel, priez pour un ami en péril, dites à Dieu : Si tu vois dans tes décrets éternels que la richesse corrompe le cœur de Denis, n’épargne pas les chefs-d’œuvre qu’il idolâtre »  (Diderot, Regrets..., op. cité) 

Diderot, en partie, probablement, par le fait d'avoir connu des difficultés matérielles d'existence, travaillé avec des gens d'origines diverses, de les avoir fréquentés, n'avait pas le mépris d'un Voltaire pour la condition  populaire. Nous l'avons vu, sa mentalité bourgeoise et libérale l'empêchait de désirer l'égalité sociale et lui faisait habiller la pauvreté des antiques vertus du Ploutos,  mais il demeurait préoccupé, à plusieurs reprises, nous l'avons vu, par la question des injustices sociales. Il a, par exemple, porté secours à une compatriote langroise, Jeanne Desgrey. Il avait tenté, par des lettres à l'abbé Gayet de Sansale, conseiller clerc au Parlement de Paris, où Mlle Desgrey avait fait appel, de sensibiliser ce dernier sur « la province, la condition des filles demeurées célibataires pour soigner leurs parents, la modestie des revenus, le soin pris à la conservation des économies. Il est d’autant plus en mesure de lui faire comprendre la situation de Jeanne Desgrey qu’il connaît le milieu où elle a vécu, celui des artisans couteliers. » (Cammagre, 2019).  Si beaucoup de penseurs de son temps vilipendaient, nous l'avons vu, les pauvres vivant de charité, Diderot quant à lui avait pour eux une certaine compréhension, voire complicité :

"Chez Diderot, la misère et le déclassement peuvent même expliquer le vol des très riches par les plus pauvres comme une forme ironique de restitution (Le Neveu de Rameau) ; ils peuvent justifier la contrebande pourtant punie de mort sous l’Ancien Régime (Les Deux amis de Bourbonne) ; ils peuvent enfin tenter les brigands de Calabre et par-delà, tous ceux qui rêvent à une forme d’anarchie sociale et politique (Le Supplément au Voyage de Bougainville)"  (Pujol, 2019).

Plusieurs ouvrages de Diderot montrent, en effet, qu'il était préoccupé par les inégalités économiques. Rappelons avant tout que Diderot a commencé par encenser la Physiocratie (pour ce terme, cf.  Les Physiocrates) : En 1767, Le Mercier de la Rivière publie L’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, qui parachève l'œuvre de Quesnay (cf. liens précédents), qui a aussi collaboré à l'Encyclopédie. L'ouvrage de Mercier sera défendu avec ardeur par Diderot dans trois lettres, une  à Damilaville de juin ou juillet 1767 (Diderot, "Œuvres", Edition établie par Laurent Versini, Robert Laffont, Collection Bouquins,  volume V, pp. 738-740) et deux autres à Falconet, de juillet 1767 et du 6 septembre 1768 (op. cité, pp. 746-747 et 851-854). Au-delà de la personne de Diderot, c'est l'ensemble du cercle des Lumières qui commence par adopter le point de vue physiocratique, se contentant pendant un temps de le critiquer sur la forme. 

Damilaville   :  Etienne Noël D'Amilaville, 1723-1768, fonctionnaire de l'administration fiscale ("premier commis du Vingtième"), ami des philosophes des Lumières. Il fréquente Diderot depuis le début de l'année 1760, puis Voltaire, en juillet, avec qui il entretiendra une riche correspondance et qu'il défendra, en particulier, dans les affaires Calas ou Sirven, faisant usage de ses privilèges pour faciliter en secret, à l'abri de la censure, lettres ou pamphlets utiles à la défense des persécutés  (Boussuge et Launay, 2014 ; Stenger, 2022b). 

Falconet   :  Étienne Maurice Falconet (1716-1791), sculpteur, ami de Diderot, avec qui il entretiendra une correspondance entre décembre 1765 et décembre 1773, connue en particulier pour sa partie polémique, entre 1765 et 1767, appelée Le pour et le Contre ou Dispute sur la postérité (Diderot, Œuvres complètes , édition DPV,  volume XV, "Le Pour et le contre ou Lettres sur la postérité", dirigé par Emita Hill, Roland Mortier et Raymond Trousson, Paris, Hermann, 1986). 

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Nous ne reviendrons pas sur les disettes successives qui mettront à mal les théories physiocrates (cf. La guerre des farines), et qui suscite de nouvelles réflexions sur le laissez-faire économique des libéraux. Rappelons seulement qu'à la suite des famines et des émeutes qui ont suivi,  la loi libéralisant le commerce est abrogée en 1770. Cette année-là, l'Italien Ferdinando Galiani, (dit abbé Galiani, 1728-1787) publie par l'intermédiaire de Diderot (que Galiani surnommait Philosophe*) une sévère critique adressée aux physiocrates, intitulée Dialogues sur le commerce des blés, un ensemble de huit dialogues fictifs entre "M. le Marquis de Roquemaure, & M. le Chevalier de Zanobi", qui mettra en émoi le monde des Économistes.  

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*  "L'abbé F. Galiani | Correspondance avec Madame d'Epinay — Madame Necker | Madame Geoffrin, etc.  Diderot — Grimm — D'Alembert — De Sartine | D'Holbach, etc.", Nouvelle édition... par Lucien Perey et Gaston Maugras, Tome I, Calmann Lévy, Éditeur,  Lettre de Gênes, du 17 juillet 1769, p. 15. 

Galiani   :  « Ce dernier, né en 1728 à Chieti, en Italie, a pris les ordres mineurs en 1745. Passionné de littérature, il entre en 1742 à l’Académie des Mouillés (qui deviendra plus tard l’Académie florentine ou Société d’éloquence) pour y présenter ses premières compositions littéraires, et il publie en 1749, en collaboration avec son ami Pasquale Carcani, un opuscule burlesque, Diverses compositions pour la mort de Domenico Iannaccone, qui lui vaut une réputation d’auteur léger. Pourtant, en 1751, il commet un traité d’économie monétaire, Della moneta, et confirme ensuite son intérêt pour les questions économiques en publiant, sous pseudonyme, un Discours sur la parfaite conservation du grain. Polygraphe, amateur de sujets très variés qui vont de la cartographie en passant par la question des géants,

il séduit dans les milieux littéraire, ecclésiastique et diplomatique, au point d’être nommé secrétaire de l’ambassade de Naples en France à partir de 1759, puis, alors qu’il est devenu docteur de l’université de Naples, conseiller du Commerce en 1766. Chargé d’affaires pendant l’absence de l’ambassadeur en 1760, il commence à fréquenter les salons de Madame Geoffrin et du baron d’Holbach, ainsi que le cercle de Louise d’Épinay. Il est en pleine rédaction de ses Dialogues sur le commerce des blés lorsqu’il est appelé à Naples, en mai 1769. De là naît la correspondance qu’il entretient pendant treize années avec celle qui devient son amie. » (Peralez Peslier, 2024). 

morellet

 

C'était là un  revirement de la part de l'Italien, qui avait été très proche des libéraux et qui, en 1764 (et pour plusieurs années encore), recommandait  à  son supérieur, le ministre-régent Bernardo Tanucci (marquis de),  de prendre  modèle  sur  la  France,   qui  connaît « cette  grande vérité, à savoir que la seule garantie contre les famines est le commerce libre » (Ferdinando Galiani [pseudonymes : Onofrio Galeota, Barthélemy Inthiéry, Sergio Giannantonio], Lettere di Ferdinando Galiani al Marchese Bernardo Tanucci, pubblicate per cura di Augusto Bazzoni, Firenze (Florence), Giovanni Pietro Vieusseux, 1880, p. 124). A la différence d'André Morellet (dit l'abbé Morellet, 1727-1819) ou de l'économiste physiocrate Louis-Paul Abeille (Reflexions dur la police des grains en France et en Angleterre. Mars 1764), et de bien d'autres, cependant, "il accuse moins les préjugés et l’ignorance du peuple, car au fond tout le monde sait que la liberté est bénéfique : et il impute bien davantage les difficultés d’application de la nouvelle législation à la cupidité égoïste des marchands et propriétaires."  (Stornicki, 2018).  

Morellet   :  Après ses études de théologie à la Sorbonne, pendant lesquelles Jean-Martin de Prades (dit l'abbé de Prades, 1724-1782) lui fait connaître Diderot, il devient précepteur, publie en 1756  Petit Ecrit sur une matière interessante, un petit essai de tolérance dans laquelle il plaide la cause des protestants et qui lui attire la sympathie des Encyclopédistes, qui lui confieront cinq articles théologiques de l'Encyclopédie. Contre Charles Palissot de Montenoy (1730-1814), qui attaquait vertement l'Encyclopédie dans sa comédie Philosophes (1760) il opposa la même année sa Préface de la comédie des philosophes, qui connaîtra un grand succès. On lui doit en particulier une bonne traduction du Traité des délits et des peines de Cesare Beccaria, en 1766 et, en 1785, il est élu à l'Académie française. 

« Le Chevalier : ... Dans une année de mauvaise récolte, l'Agriculteur, le Campagnard n'est pas le plus à plaindre ; il est le possesseur du peu de bien que le Ciel a donné, & si le Ciel en a peu donné, du moins il le vend plus cher. Le malheureux est le Journalier ; il se trouve pris, (comme on dit) entre le battant & la porte ; il ne peut ni avancer ni reculer. Le pain est cher & l'ouvrage ne peut être mieux payé. Le désespoir fait l'émeute. 

 

Galiani, Dialogues..., op. cité, p. 45 

« Le Chevalier : ... Voyons comment il faut s'y prendre pour faire ce commerce actif des bleds de France à l'Etranger, tant désiré & tant prôné. Il s'agit d'enlever le superflu des bleds de toute la France, sans en ôter le nécessaire. L'idée seule de la délicatesse de cette opération effraye. Il s'agit pour ainsi dire d'enlever l'épiderme de toute la France sans toucher à la peau qui est sensible & qui fait crier, cela est-il possible ? & n'est-ce-pas là la véritable cause des éternelles criailleries du peuple, dès que l'on touche un peu au commerce des bleds ? Le peuple n'est pas absurde & imbécille, comme les Ecrivains toujours prodigues en louanges lui font l'honneur de le lui dire à tout instant. Mais il est sensible, et lors qu'on touche à son nécessaire, il crie. Il n'y a pas non plus tant de méchans qu'on le pense . Ces monopoleurs, ces usuriers, ces monstres qui font des enlevemens de bled, qui le resserrent, qui affament une province sans pitié , sans miséricorde , par pure avidité de gain, ne sont pas si communs. Mais, lorsque l'opération est en elle-même difficile, délicate, scabreuse, il est impossible de ne pas faire du mal.  »   

 

Galiani, Dialogues..., op. cité, p. 178

L'auteur n'accepte pas l'obstination idéologique d'un Turgot qui est prêt à laisser les disettes se succéder jusqu'au triomphe de ses idées : "Il ne faut pas, lorsqu’on verra des disettes après trois ou quatre ans d’une liberté imparfaite, qui n’a encore pu faire naître ni monter le commerce, s’écrier que l’expérience a démenti les spéculations des partisans de la liberté (…) elle doit un jour assurer la subsistance des peuples, malgré les inégalités du sol et des saisons ; mais c’est une dette qu’il ne faut exiger d’elle qu’à l’échéance (Œuvres de Turgot... avec les Notes de Dupont de Nemours... Notice biographique sur Turgot d'Eugène Daire, Tome Premier, Lettres sur la liberté du commerce des grains : Première lettre, à M. le Contrôleur Général, De Limoges, le 30 octobre 1710, p. 248).

 

Pour Galiani, la réponse est autrement plus pragmatique et vitale : 

 

« Mais prenez garde en pratique qu'il faut un temps physique à la poste des lettres pour envoyer la nouvelle du défaut de bled d'une ville à un pays qui en a. Il faut un autre espace de temps pour que le bled arrive ; & si cet espace de temps est de quinze jours, & que vous n'ayez des provisions que pour une semaine, la ville reste huit jours sans pain, & cet insecte appellé homme n'en a que trop de huit jours de jeûne pour mourir, ce qui n'était pas à faire. »

Galiani, Dialogues..., op. cité, p. 237

 

Répondant à Galiani, Morellet rédige sa Réfutation de l'ouvrage qui a pour titre Dialogues sur le commerce des bleds (Londres, 1770), dans laquelle, conformément aux idées physiocrates, il défend le « respect inviolable dû aux droits de la propriété. Cet argument  a  été   employé  cent  fois  par  les  défenseurs  de  la  liberté  du  commerce  des grains. [...]  Si l'on veut rechercher les véritables motifs qui ont réuni les hommes & présidé à la formation des sociétés politiques, on trouvera que les droits de la propriété du sol & de ses productions, résidans d'abord dans les propriétaires & transmis en entier, sur la production territoriale, à l'entrepreneur de culture, font la base de tout l'édifice social.  Or , toute restriction , toute limitation au commerce des grains, & à plus forte raison toute prohibition, blesse manifestement ce droit dans la personne des agriculteurs & des propriétaires. Toute atteinte donnée à la liberté du commerce des grains est donc destructive des fondemens de la société . » (Morellet, op. cité, pp. 98-99).  

Au premier argument contre lui, qui consiste à "nier la propriété du sol", Morellet estime la question réglée avant lui par d'autres ouvrages, tout particulièrement le Second traité sur le gouvernement civil, de John Locke. Au deuxième argument, qui prétend que la  poursuite du "bien du plus grand nombre" autorise à "blesser les droits de la propriété des autres", en restreignant la liberté du commerce des blés, Morellet argue du fait qu'il n'est pas possible de prouver la réalité du "dommage du plus grand nombre". L'auteur évoque un autre argument, qui affirme que « c'est une propriété, une liberté naturelle à vos concitoyens, que le droit de vivre. Or , vous les empêchez de vivre en vendant votre bled au dehors, ou en voulant le vendre trop cher au dedans.

C'est ainsi qu'une fausse compassion colore souvent une injustice & une inhumanité réelles. Un Agriculteur répondra : Mes  concitoyens ont le droit de vivre de leur travail, de leur industrie, de leur propriété, & de vendre ce travail, cette industrie , cette propriété à tous les membres de la Société & à moi-même, tout ce qu'ils veulent ; mais ils n'ont pas celui de fixer, autrement que par une convention libre entre nous, le prix de ma denrée, qui est elle-même ma propriété, le fruit de mon travail & de mon industrie. Ils ont le droit de vivre , mais non pas aux dépens d'aucun autre membre de la Société. En vendant mon bled , je ne leur ôte rien qui leur appartienne, & je n'use que de ce qui m'appartient. Je ne les empêche pas de vivre & d'être comme moi propriétaires & libres  (Morellet, op. cité, pp. 103-104).  

Plus grave, aux yeux des détracteurs de Morellet, est la vision du monde qui découle de la sacralisation de la propriété, dont le principe la placerait au-dessus du principe d'humanité :

 

« Quant à l'intérêt d'un tiers, comment pourroit-il être blessé par l'usage que je fais de ma propriété ; blessé , dis-je , de maniere à donner droit à l'Autorité de restraindre l'usage simple que j'en fais sans entreprendre sur la chose ou la personne de mon concitoyen ? Il faut bien comprendre que le seul intérêt d'un tiers, que j'aie à respecter & dont il s'agisse ici, est sa propriété & non pas le profit ou la perte qui peuvent résulter pour lui de l'usage libre que je fais de la mienne. Certainement, il est contraire à l'intérêt d'un homme qui a froid, que je ne lui donne pas d'asyle dans ma maison ; & à celui d'un Manufacturier tout établi, que je fasse tomber sa Manufacture ; mais si ces deux événemens, fâcheux pour lui, n'arrivent que parce que je ferme ma porte & que j'éleve une Manufacture de même genre que celle de mon voisin, je puis blesser l'humanité ou plutôt la charité, mais je ne blesse ni la propriété, ni la justice ; & dans la vérité, l'usage que je fais de ma propriété ne nuit point alors à cette espece d'intérêt que je suis obligé de ménager dans un tiers , c'est-à-dire, à sa propriété.  Abandonnez ce principe, tout devient arbitraire & mobile, & la société tend à sa dissolution. »

Morellet, op. cité, pp. 110-111.  

« Qu’il n’y ait que deux millions d’hommes occupés à produire les grains, & 18 millions qui les mangent, ce n’est pas une raison de décider que le superflu en blé de ces deux millions de Cultivateurs doit être gardé tout entier malgré eux ; puisque ce blé, superflu pour eux, quoique nécessaire en partie pour leurs concitoyens, est leur propriété. »

Morellet, op. cité, p. 274

Pierre-Joseph-André Roubaud, dit l'abbé Roubaud (1731-1791), journaliste au Journal de l’agriculture, du commerce et des finances, sera conseiller de Turgot et fervent défenseur de la liberté de commerce des grains, disait la même chose de manière plus concise et plus claire : « Je l'ai dit, les besoins ne sont point des droits, & les droits sont avant tout, & tout ce qui porte atteinte aux droits est violence & tyrannie. La liberté du citoyen demande donc impérieusement la liberté du commerce. » (Roubaud, "Représentation aux magistrats, Contenant l’exposition raisonnée des faits relatifs à la liberté du commerce des grains, & les résultats respectifs des Reglemens & de la liberté" [sans lieu de publication ni nom d'auteur], 15 avril 1769, p. 395).  

 

Diderot ne pourra que s'insurger d'une telle conception sociale, et le fait savoir dans un opuscule intitulé Apologie de l'abbé Galiani (1770), en reprenant point par point les arguments de Morellet :

« Qui est-ce qui forme la population des champs ? Est-ce un petit nombre de fermiers aisés ? ou la multitude infinie de salariés misérables ? II serait aussi absurde de juger des campagnes par les premiers que de juger de la ville par les fermiers généraux. Sur quelques fermiers aisés de la Flandre, du Languedoc, de la Picardie, de l'Isle de France, l'abbé Morellet voit toujours l'agriculture enrichir, tandis qu'elle ne met à l'aise que trois hommes pour en laisser trois cents dans la peine, les petits fermiers, les petits laboureurs et les salariés de tous. Vouloir représenter une campagne par quatre fermiers, c'est oublier la misère trop réelle de la multitude. [...]  je ne verrai jamais dans la Pologne que des esclaves indigents et quelques tyrans monopoleurs riches, et dans nos campagnes, quelques fermiers aisés, riches même, si l'auteur l'exige ; et une multitude de salariés gueux et malheureux. »    

Diderot, Apologie de l'abbé Galiani, dans La Pensée | Revue du rationalisme moderne, Nouvelle série, N° 55, mai-juin 1954, pp. 12-35,  "Page 167. De tous les biens-fonds les vignobles sont le plus à charge au propriétaire", p. 26 ; p. 27. 

Dès le début, Diderot montre l'absurdité de tenir pour sacré le principe de la propriété, quand son caractère inviolable met en péril le bien commun : 

« Je ne sais si vous avez senti vous-même combien cet endroit de votre réponse était faible et défectueux, car tout de suite vous appelez au secours de la libre et illimitée exportation les droits sacrés de la propriété qui ne sont malheureusement, s'il faut en dire mon avis, que de belles billevesées. Est-ce qu'il y a quelque droit sacré quand il s'agit d'affaire publique, d'utilité générale réelle ou simulée ? On me fait prendre le mousquet, on m'ôte la liberté ; on m'enferme sur un soupçon, on coupe mon champ en deux ; on renverse ma maison ; on me ruine en me déplaçant, on vide ma bourse par un impôt injuste, on expose ma vie, ma fortune par  une  guerre  folle ;  mettez  toutes  vos  belles  pages dans  une utopie et cela figurera bien

là ; »  

Diderot, "Apologie...",  p. 19

« On a dit à l'abbé Morellet : « Le blé que le cultivateur veut vendre au dehors est le superflu des autres classes. » L'abbé répond à cela (page 280) : il est vrai, mais payez-nous autant que l'étranger, et si vous n'êtes pas assez aisés pour cela, mourez de faim. Cette réponse est brave ; je ne connais pas beaucoup d'hommes qui eussent le courage de la faire. »

Diderot, "Apologie...",  p. 33

« Le blé est comme l'air et l'eau. Si un homme avait chez lui un coffre plein de quinquina et qu'il ne voulut en vendre à ses concitoyens attaqués d'une fièvre épidémique qu'à un certain prix, qui serait au-dessus de leurs moyens, parce que l'étranger lui en offrirait davantage, que ce quinquina lui appartient et qu'il ne doit le sacrifice de son intérêt personnel à personne, on enfoncerait les portes de cet homme, on briserait son coffre, on mettrait à côté l'argent du quinquina qu'on prendrait, et l'on ferait bien. Quoi donc ? La fièvre épidémique est-elle une maladie plus dangereuse que la disette et la faim ? L'abbé Morellet aurait été bien édifié du propos de ce fermier de Sully qui, intimement pénétré du principe sacré de la propriété, disait : J'ai du blé, mais morbleu, il faudra des dents d'argent pour en manger. »

Diderot, "Apologie...",  p. 34

Le Philosophe pointe aussi un trait important et très caractéristique des économistes libéraux, qui est de parler de problèmes économiques liés à la misère comme des mouvements entraînant les rouages d'une machine complexe désincarnée, au lieu d'y voir le résultat d'une recherche égoïste de profits particuliers :

« Page 36. Le blé s'écoule par, parties, et à proportion qu'il s'écoule, la force qui le fait écouler, le bas prix où on le prend, le bon prix où on le porte s'altèrent par degrés.

Cette observation ne donne pas une notion exacte de ce qui se passe dans les temps de disette. Cet écoulement tranquille et proportionné dont on parle, c'est une chimère ; c'est alors un conflit tumultueux de crainte, d'avidité, de cupidité : les uns demandent quatre fois plus qu'ils n'ont besoin pour le moment, parce qu'ils ne savent ce qui sera demain ; d'autres enlèvent, achètent à tout prix ; d'autres ferment leurs greniers et attendent un prix plus haut. 
»

Diderot, "Apologie...", op. cité, p. 18

Un autre point important est la remise en cause des thèses physiocratiques du primat de la terre dans la richesse de la nation. Et là encore, Diderot reproche à Morellet sa vision simplificatrice et parcellaire de la réalité : 

« Quand il s'agit de l'action des manufactures sur l'agriculture et de la réaction de l'agriculture sur les manufactures, vous vous en tenez à faire des, questions ; mais il n'y a point de questions à faire là-dessus à l'abbé Galiani. Selon lui, en général la manufacture encouragera toujours l'agriculture, et  jamais l'agriculture n'encouragera la manufacture, car il est clair que les consommations exciteront la production des denrées, vous n'en exciterez pas la consommation en général. Vous voyez trop par abstraction, vous n'appréciez  les effets que solitairement, vous n'entrez pas assez dans les détails qui sont infinis, vous bâtissez en l'air. »

Diderot, "Apologie...", p. 20

« Page 211. Le commerce des denrées diminue en raison des bras, et il est limité par l'étendue du sol. Le commerce des manufactures augmente en raison des bras et il est illimité.

Les manufactures font naître et travailler les bras qui cultivent et cela n'est pas réciproque. Envoyez un million d'hommes à Lyon et vous y produirez la misère ; jetez un million d'agriculteurs de plus en quelque endroit de la France qu'il vous plaira de choisir et vous y produirez la misère ; c'est qu'il faut que l'accroissement de la manufacture aille peu à peu afin que l'accroissement de la culture le suive. C'est qu'il y a un point que l'abbé Galiani et l'abbé Morellet ont méconnu tous les deux. Ils ont à l'envi sauté par-dessus en sens contraire ; cela étant fait, ils se sont trouvés l'un et l'autre loin de la vérité.

          Les manufactures ne donneront pas sans doute la première naissance à l'agriculture, car il faut être et manger avant que de s'industrier ; mais une fois l'industrie produite, c'est elle qui fortifiera, étendra la manufacture.  [...]   Dans l'état actuel des choses, il n'y a que les hommes très opulents qui puissent souffrir un déchet de revenu aussi considérable que celui qui résulté de l'achat d'une terre. Fermez les boutiques de la rue St-Denis et de la rue St-Honoré ; videz les magasins, que les manufacturiers laissent leurs ateliers, qu'ils se fassent propriétaires de biens-fonds, et les dix-neuf vingtièmes de ces particuliers qui trouvent l'aisance dans leur état, n'auront pas du pain à manger, ni de l'eau à boire. »
 

Diderot, "Apologie...", p. 29 ; 31

Au compte des "détails infinis", Diderot rappelle  l'enchaînement des causes sociales que produit la misère : 

« Surtout ne manquons pas d'ajouter à l'effet de cette disette subite toutes les causes secondaires qui concourent à l'augmenter : la cupidité et la crainte qui resserrent, la misère qui s'empare du double, du triple, du quadruple de son besoin ; la violence menaçante qui rend les convois périlleux ; bref, toute la litanie des inconvénients physiques et moraux.
      Il ne s'agit pas ici d'affaires de tête, on donnera dans son imagination des ailes à la denrée ; avec ces ailes-là il pleuvra de tous côtés une abondance imaginaire, les peuples seront bien nourris, bien approvisionnés dans le cerveau de nos spéculateurs, mais ils mourront sur la place, ils crieront famine et s'entretueront  [...]   et c'est ainsi que des particuliers ayant vendu leur blé jusqu'à trois fois un assez haut prix ont été presque ruinés et qu'au milieu de la lutte des cupidités du propriétaire et du monopoleur, le petit peuple a souffert des maux infinis, et qu'il y aurait eu un soulèvement dans presque toutes les villes de ma province sans les remontrances très violentes des officiers municipaux, et l'attention des intendants. 
»

Diderot, "Apologie...", p. 21

Car vous ne vous mêlez de rien. Le sublime de votre système est de rester les bras croisés ; tout n'est bien qu'à la condition que ni vous, ni un autre ne s'en mêlera.

Diderot, "Apologie...", p. 32

 

Et comment ne pas songer aux reproches récurrents du peuple envers ses élites, d'être coupé de sa réalité, de vivre dans une bulle parisienne, loin des problématiques vécues dans les provinces : 

« L'abbé Galiani craint le peuple ; et quand il s'agit de pain, il n'y a qu'un homme ivre qui n'en ait pas peur. On voit bien que M. l'abbé Morellet vit à Paris et qu'il ne l'a pas vu menacé de la disette dans nos provinces. »

Diderot, "Apologie...", p. 33

Ou encore, du ruissellement : 

« Ce ne sont pas les, fermiers aisés qui forment la. condition des campagnes, mais la. multitude des salariés ; et je, demanderai si les premiers devenus plus aisés, leur richesse refluera, sur les derniers, et les tirera de leur misère. »

Diderot, "Apologie...", p. 34

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Là encore, on croit entendre l'opinion contradictoire générale des élites depuis l'antiquité (en Chine, à Rome, en Grèce, etc.) jusqu'à la période moderne (nous avons déjà évoqué tout cela),  le vilipendant ici, lui accordant là ses mérites, jetant sur lui un discrédit moral tout en établissant finalement la richesse et la propriété comme bases fondamentales des conditions matérielles des hommes. Diderot reprendra l'idée de Hume du bon et du mauvais luxe (Of Luxury : "Du Luxe", 1752, renommé Of Refinement in the Arts : "Du raffinement dans les arts", en 1760), qui distingue un luxe innocent d'un luxe vicieux, qui "devient pernicieux pour la société civile dès qu’il dépasse un certain degré." (Political DiscoursesII. Of Luxury, Edinburgh, R. Fleming, p. 37 ).  Autres textes de référence pour Diderot, ses Réflexions sur le livre De l'Esprit (Réfutation du livre "De l'Esprit", d'Helvétius, 1758) et sa Réfutation suivie de l'ouvrage d'Helvétius intitulé L'homme (1774), le conduisent à parler du problème du luxe. Diderot reproche un manque de clarté d'Helvétius sur le sujet*mais il suffit de lire les passages concernés pour se rendre compte que tel n'est pas le cas : nous avons déjà cité ces textes dans un chapitre sur Helvétius.  

* Diderot, Œuvres complètes, op. cité, Tome deuxième, Réfutation de l'Homme, tome II, p. 414

Helvétius et Diderot sont globalement d'accord sur le fait que le luxe traduit, comme d'autres signes, une forme d'injustice sociale, mais l'un comme l'autre ne feront au final que s'en remettre, comme beaucoup d'autres, nous l'avons vu, à la tempérance des riches, sans jamais remettre fondamentalement en cause l'ordre social. Ainsi, au lieu de susciter chez ces libéraux  "éclairés" du XVIIIe une réflexion profonde sur l'amélioration des conditions de la vie des pauvres, les propos des uns et des autres se préoccupent surtout des dilemmes moraux des riches et non de l'élévation du pauvre : 

« Je donne le nom de luxe à tout ce qui est au delà des besoins nécessaires, relativement au rang que chaque citoyen occupe dans la société.

D’après cette définition l’histoire du luxe me paraît écrite en gros caractères au-dessus des portes de toutes les maisons de la capitale.

Je divise, relativement au luxe, les citoyens en trois classes : des riches, des aisés et des pauvres.

Il n’y a point de luxe chez le riche, s’il n’accorde à ses goûts, à ses passions, à ses fantaisies, rien qui excède les justes limites qui lui sont prescrites par sa richesse. Il a de l’or ; quel emploi veut-on qu’il en lasse, si ce n’est de multiplier ses jouissances ?

Il n’y a point de luxe chez le citoyen aisé, s’il n’a ni goûts, ni passions, ni fantaisies ruineuses.

Il ne peut y avoir de luxe chez le pauvre, puisqu’il manque du nécessaire à ses besoins.

Le luxe naît donc d’un usage insensé de sa fortune.

Et quelle peut être la cause de cet usage insensé, je ne dis pas dans un citoyen, mais chez toute une nation ?

Cette cause ? C’est le trop d’importance attachée à la richesse jointe à une distribution trop inégale de la fortune.

Alors la société se divise en deux classes : une classe très-étroite des citoyens qui sont riches et une classe très-nombreuse des citoyens qui sont pauvres.

Dans la première classe, le luxe est une ostentation de la richesse ; dans la seconde, le luxe est un masque de la misère. Cette ostentation, poussée à l’excès, amène la ruine du riche, et, de là, le peu de durée des grandes fortunes.

Ce masque comble la misère du pauvre.

Cette espèce de luxe est nécessairement suivi de la corruption des mœurs, de la décadence du goût et de la chute de tous les arts.

Par une sotte émulation il n’y a point d’extravagances dans lesquelles le riche ne se précipite, point de bassesses auxquelles le pauvre ne se détermine.

L’extérieur confond tous les rangs. Pour soutenir cet extérieur, hommes et femmes, grands et petits, tous se prostituent en cent manières diverses. L’indigence est la seule chose dont on rougisse.

On fait beaucoup de statues, mais on les fait mauvaises ; on fait beaucoup de tableaux, mais on n’en fait point de bons ; on fait beaucoup de pendules, de montres, mais on les fabrique mal. Rien n’est d’utilité, tout est de parade.

Si l’on suppose une répartition plus égale de la richesse et une aisance nationale proportionnée aux différentes conditions, si l’or cesse d’être la représentation de toutes les sortes de mérite, alors on verra naître un autre luxe. Ce luxe, que j’appelle le bon, produira des effets tout contraires au premier. »

 

  Diderot, op. cité, pp. 414-415

Si Rousseau, au lieu de nous prêcher le retour dans la forêt, s’était occupé à imaginer une espèce de société moitié policée et moitié sauvage, on aurait eu, je crois, bien de la peine à lui répondre.

L’homme s’est rassemblé pour lutter avec le plus d’avantage contre son ennemie constante, la nature ; mais il ne s’est pas contenté de la vaincre, il en a voulu triompher. Il a trouvé la cabane plus commode que l’antre et il s’est logé dans une cabane ; fort bien, mais quelle énorme distance de la cabane au palais ! Est-il mieux dans le palais que dans la cabane ? j’en doute. Combien il s’est donné de peines pour n’ajouter à son sort que des superfluités et compliquer à l’infini l’ouvrage de son bonheur !

Helvétius a dit, avec raison, que le bonheur d’un opulent était une machine où il y avait toujours à refaire. Cela me semble bien plus vrai de nos sociétés. Je ne pense pas, comme Rousseau, qu’il fallût les détruire quand on le pourrait, mais je suis convaincu que l’industrie de l’homme est allée beaucoup trop loin, et que si elle se fût arrêtée beaucoup plus tôt et qu’il fût possible de simplifier son ouvrage, nous n’en serions pas plus mal. Le chevalier de Chastellux a très-bien distingué un règne brillant d’un règne heureux ; il serait tout aussi facile d’assigner la différence d’une société brillante et d’une société heureuse. Helvétius a placé le bonheur de l’homme social dans la médiocrité ; et je crois qu’il y a pareillement un terme dans la civilisation, un terme plus conforme à la félicité de l’homme en général et bien moins éloigné de la condition sauvage qu’on ne l’imagine ; mais comment y revenir quand on s’en est écarté, comment y rester quand on y serait ? Je l’ignore. Hélas ! l’état social s’est peut-être acheminé à cette perfection funeste dont nous jouissons, presque aussi nécessairement que les cheveux blancs nous couronnent dans la vieillesse.

Diderot, op. cité, pp. 431

« Oui, monsieur Rousseau, j’aime mieux le vice raffiné sous un habit de soie que la stupidité féroce sous une peau de bête.

J’aime mieux la volupté entre les lambris dorés et sur la mollesse des coussins d’un palais, que la misère pâle, sale et hideuse étendue sur la terre humide et malsaine et recelée avec la frayeur dans le fond d’un antre sauvage. »

Diderot, op. cité, pp. 411-412

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  Denis Diderot (1713-1784),                                 écrivain

 

 Louis-Michel Van Loo, petit-fils d'un peintre néerlandais installé en France après 1660. 

                   huile sur toile

                                    1767

     

 

               81 x  65 cm 

               

                 Paris,

         Musée du Louvre

     Département des Peintures

                RF 1958

Le portrait est  présenté la même année au "Salon"*« Et puis un luxe de vêtement à ruiner le pauvre littérateur, si le receveur de la capitation vient à l’imposer sur sa robe- de-chambre. » (Diderot, "Salons. Tome II",  "Salon de 1767,  Critique d'art sur Michel Van-Loo, M. Diderot, Paris, Chez J. L. J. Brière, Libraire, 1821, p. 32)

* "Salon de peinture et de sculpture", exposition biannuelle de l'Académie royale de peinture et de sculpture organisée dans le Salon carré du Louvre, entre 1759 et 1781.

 

Diderot n'échappera pas, par ailleurs, à une forme de moralisation du pauvre, censée apporter de la dignité à sa condition, et même, des avantages sur les riches :

"Et puis un peu de morale après un peu de poétique, cela va si bien ! Félix était un gueux qui n’avait rien ; Olivier était un autre gueux qui n’avait rien : dites-en autant du charbonnier, de la charbonnière, et des autres personnages de ce conte ; et concluez qu’en général il ne peut guère y avoir d’amitiés entières et solides qu’entre des hommes qui n’ont rien. Un homme est alors toute la fortune de son ami, et son ami toute la sienne. De là la vérité de l’expérience, que le malheur resserre les liens ; et la matière d’un petit paragraphe de plus pour la première édition du livre de l’Esprit"

Denis Diderot, "Les Deux amis de Bourbonne" (1770),  dans   Œuvres complètes de Diderot,  Garnier Frères, 1875-1877, Tome cinquième, Paris, 1875,  p. 278. 

 

"Un pauvre avec un peu de fierté, peut se passer de secours ; l'indigence contraint d'accepter ; le besoin met dans le cas de demander, la nécessité dans celui de recevoir le plus petit don. Si l'on examine les nuances délicates de ces différens états, peut-être y trouvera-t-on la raison des sentimens bisarres qu'ils excitent dans la plûpart des hommes." 

article "BESOIN, NECESSITE, INDIGENCE, PAUVRETE, DISETTE", de 1752. dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, op. cité, volume II, p. 213. 

 

Il illustrera cette fierté du pauvre, nous l'avons vu, dans le Neveu de Rameau, bien perçue par l'écrivain Jacques Cazotte (1719 - 1792)  :  "Ce personnage, l'homme le plus extraordinaire que j'aie connu, était né avec un talent naturel dans plus d'un genre, que le défaut d'assiette de son esprit ne lui permet jamais de cultiver. [...] Sa pauvreté absolue lui faisait honneur dans mon esprit." (Jacques Cazotte, Souvenirs sur Jean-François Rameau, 1788).  Pareillement, Dans le Salon de 1767, il défendra la pauvreté de l'artiste, "pour ne pas que l'art soit consommé, épuisé, et dévalué dans l'« épidémie vermineuse »... pauvreté créatrice en tant que la résistance contre la consommation superficielle,"  (Ohashi, 2015)

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En 1774, toujours, au cours de son second séjour à La Haye, Diderot lit le traité rédigé par l'impératrice Catherine II de Russie, publié en 1767, intitulé ​​​"ея Императорскато Величества Наказ Комиссии о сочинении проекта нового уложения" ("Instructions de Sa Majesté Impériale à la Commission chargée de rédiger un nouveau code de lois"), abrégé en "Nakaz" (Наказ : "Instructions", "Ordonnance", en russe), qui compile des textes empruntés principalement à De l'Esprit des Lois de Montesquieu et Des délits et des peines de Beccaria (1764). Les Instructions ouvriront les yeux de Diderot sur le caractère despotique de ses intentions, lui qui, jusque-là, avait prononcé (tout comme Voltaire)  toutes sortes de louanges à la souveraine. 

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      Le « Nakaz » de Catherine II

 

présentation bilingue russe-allemande (origine de Catherine II, née Sophie Frédérique Augusta d'Anhalt-Zerbst). 

         Kaiserlichen Universitä(e)ts :                  Buchdruckerey [Buchdruckerei],

   (Imprimerie de l'Université Impériale)

                          1767

        voir manuscrit et  exemplaire conservés respectivement aux Archives d'Etat russes des actes anciens et à la Bibliothèque Publique Historique                              d'Etat de Russie

   

Diderot relit les Instructions de Catherine, "la plume à la main", avec "la hardiesse de l'apostiller de quelques réflexions", écrit-il le 13 septembre 1774 dans une lettre adressée à Catherine II (cf. Vasily Alekseevich Bilbasov, Дидро в Петербурге / Didro v Peterburge / "Diderot à Saint-Pétersbourg") Saint-Petersbourg, éditions I. N. Skorokhodova, 1884, pp 256 ; 260). Diderot parle ici de la rédaction d'un texte dont on ne connaît que quatre copies, et que l'impératrice avait découvert après avoir rapatrié la bibliothèque de Diderot à Saint-Pétersbourg après sa mort : 

"J'ai trouvé dans le catalogue de la bibliothèque de Diderot un cahier intitulé : « Observations sur l'Instruction de S. M. I. aux députés pour la confection des lois. » Cette pièce est un vrai babil, dans lequel on ne trouve ni connaissance des choses, ni prudence, ni clairvoyance ; si mon instruction avait été du goût de Diderot, elle aurait été propre à mettre les choses sens dessus dessous. Or je soutiens que mon instruction a été non seulement bonne, mais même excellente et bien appliquée aux circonstances, parce que, depuis 18 ans qu'elle existe, non seulement en aucun point elle n'a fait aucun mal, mais encore que tout le bien qui s'est fait, et dont tout le monde convient, est fait des principes établis par cette instruction."

Lettre de Catherine II à Grimm, du 23 novembre 1785, dans Iakov Karlovitch Grot, Сборник императорскаго русскаго историческаго общества :  "Recueil de la Société historique impériale russe", 148 volumes,  Sankt Petersburg : Tipografiia imperatorskoi akademii nauk, 1867-1916,   volume XXIII, 1878, pp. 372-373.

 

Une seule copie connue de ce texte (appelé communément  « Observations sur le Nakaz »), dite "manuscrit de Leningrad", a été revue par Diderot (n.a.fr. 24 938, cf. Monnier, 1984 ; Rebejkow,  1990 ; 2006). Non publié, le manuscrit autographe si « l'on en croit Naigeon, le premier éditeur de Diderot... aurait été tout bonnement subtilisé par l'ambassadeur de Russie à La Haye, le prince Golitsyne, qui aurait voulu éviter par cette indélicatesse une brouille prévisible entre son ami français, trop inconscient de son audace, et la tsarine. Cette mésaventure explique peut-être pourquoi les réflexions de Diderot sur l'Instruction ont été exhumées très tardivement des archives. Les Observations ne devaient en effet être publiées pour la première fois qu'en 1920, à Paris, par les soins de Paul Ledieu, d'après l'une des quatres [sic] copies conservées à la Bibliothèque nationale. » (Monnier, 1984).

Sans surprise, les  Observations... sont très critiques sur le gouvernement autocratique de l'impératrice de Russie :

 

"L'Impératrice de Russie est certainement Despote" 

Diderot, "Observations sur l'Instruction de S. M. I. aux députés pour la confection des lois" (1774) | Œuvre inédite publiée avec une Introduction par Paul Ledieu, Paris, Librairie des Sciences économiques et sociales Marcel Rivière, 1921"

(article 2, p. 10). 

L'Impératrice n'a rien dit de l'affranchissement des serfs. C'étoit pourtant un point très important. Veut-elle que sa nation dure dans l'esclavage ? Ignore-t-elle qu'il n'y a ni vraie police, ni loix, ni population, ni agriculture, ni commerce, ni richesse, ni science, ni goût, ni art, où la liberté n'est pas ?

(article 148, p.  49)

​Il n'y a point de vrai Souverain que la Nation ; il ne peut y avoir de vrai Législateur que le Peuple ; il est rare qu'un peuple se soumette sincèrement à des Loix qu'on lui impose, il les aimera, il les respectera, il y obéira, il les défendra comme son propre ouvrage, s'il en est lui-même l'auteur.  (article 1, p. 9)

On remarquera la même entourloupe intellectuelle que chez beaucoup d'autres auteurs libéraux  à propos d'un "peuple législateur", "auteur " de ses propres lois. D'avantage conforme à ce que réalisera la bourgeoisie révolutionnaire, sera, la prétendue représentation du peuple que nous discuterons ailleurs, l'égalité devant la loi (mais aussi, devant l'impôt), et surtout, le respect sacré des libertés et des propriétés, qui revient de nombreuses fois sous la plume du philosophe. 

Il n'y a qu'un moyen de favoriser la population, c'est de rendre les peuples heureux. On multiplie beaucoup, et l'on reste où l'on est bien, et l'on est bien où la Liberté et la propriété sont sacrées. La liberté et la propriété sont sacrées où tous sont également soumis à la Loi et à l'impôt, et où l'impôt est proportionné aux besoins de la société et sa perception aux fortunes ; du reste, il ne faut se mêler de rien, tout s'ordonnera de soi-même et est suffisamment protégé.

(article 265, p. 74)

​Lorsque dans le Gouvernement monarchique, on aura anéanti tous les privilèges attachés à la différence des conditions, privilèges également nuisibles à l'égale soumission, à la Loi et à la juste répartition de l'impôt, le code sera bien simplifié.

 (article 103, p. 40)

Ce paragraphe entraîne L'abolition de tous les privilèges attachés à la noblesse, à l'État ecclésiastique, à la magistrature ; mais je demande quelles précautions l'on prendra pour que des Citoyens inégaux en puissance, en force, en moyens de toute espèce soient tous égaux au tribunal des Loix. Cela doit être, cela s'est toujours supposé, mais cela n'a jamais été, et peut-être cela n'a-t-il jamais pu être. L'objet vaudrait bien la peine qu'on y pensât.

(article 34, p. 26)

Diderot a ici l'intuition d'une autre entourloupe du libéralisme, qui voudrait que l'égalité devant la loi représente une panacée sociale. Diderot, comme d'autres libéraux "progressistes", s'intéressent surtout aux conditions égales de traitement du citoyen devant la justice, et non du caractère idéologique des cadres de l'élaboration des lois, toujours dans les mains des élites au pouvoir, aboutissant à tout un ensemble législatif, à toutes sortes de pratiques très favorables aux classes privilégiées de la société. Il va sans dire que les libéraux, de par l'idéologie capitaliste qu'ils professent et sur laquelle s'adosse l'ensemble de la justice, n'apporteront jamais, nous le verrons, de solution satisfaisante, bien au contraire, aux multiples injustices subies par les plus faibles de la société. 

Ce qui n'empêchera pas Diderot d'écrire aussi : 

Celui qui croit lire l'histoire de la sagesse d'un peuple dans l'histoire  ou le recueil de ses Loix, se trompe grossièrement. Tout a été prévu, arrangé, ordonné, et rien ne s'est fait. Au tems ou Rome n'avoit que les douze tables Rome avoit des mœurs. Au tems ou l'on compila cet énorme et admirable corps du droit civil, Rome n'avoit plus de mœurs. 

(article 541, p. 120-121). 

Comment ne pas penser au tournant inflationniste, hyper-légaliste que prendra notre société depuis Napoléon Bonaparte : nous reviendrons plus tard sur ce sujet complexe, nécessairement vital à l'idéologie libérale, mais qui pourrait être profondément repensé dans le cadre d'un autre système politico-économique. 

Il y a des hasards heureux qui rompent l'inégalité entre deux individus naturellement égaux. Il y a entre deux individus une inégalité naturelle. Il y a des inégalités conventionnelles ou dépendantes du Rang que l'individu occupe dans la société. Si le mérite a décidé du rang, cette inégalité rentre dans la classe des inégalités naturelles. Je respecte toutes ces inégalités, c'est une portion de la propriété, mais ces droits ou privilèges factices attachés aux conditions, en conséquence desquels le fardeau de la société est si inégalement partagé, et L'autorité de la loi si diverse, je ne puis les admettre ; cherchez quelque autre moyen de distinguer les hommes ; donnez de l'argent, des cordons, élevez des statues, etc.. Encore ce point demanderoit-il bien de la discussion.

(article 34, pp. 26-27). 

Il faut d'abord que la société soit heureuse, et elle le sera si la liberté et la propriété sont assurées ; si le commerce est sans gêne ; si tous les ordres de citoyens sont également soumis aux lois ; si l'impôt est supporté en raison de forces ou bien réparti ; s'il n'excède pas les besoins de l'Etat; et si la vertu et les talens y ont une récompense assurée.

(article 252, p. 71)

Là encore, en bon libéral, Diderot fait la promotion du mérite sans avancer la justification de ce choix idéologique ni les conditions d'obtention équitable de ce mérite. A l'instar des autres libéraux, il ne sait pas ou ne veut pas voir qu'il propose de troquer d'anciens privilèges par des nouveaux, certes plus défendables, mais loin d'être exempts de défauts d'équité. Et que dire de cet amour sans bornes pour la propriété qui le conduit à soutenir un pouvoir représenté par les propriétaires, comme le réalisera la bourgeoisie révolutionnaire ?  :

Mais quelle est cette portion d'autorité qu'il [le souverain] doit abdiquer ? En quoi consiste-t-elle ? Oui doit en être dépositaire ? C'est un corps représentant la nation qui doit en être dépositaire. Quelle doit être la prérogative de ce corps ? De réviser, d'approuver ou désapprouver les volontés du Souverain, et de les notifier au peuple. Qui doit composer ce corps ? Les grands propriétaires. 

(article 39, p. 29)

Différents articles montrent que Diderot se soucie de la question de la pauvreté, de la précarité sociale, en particulier de la dette, dont il comprend bien le piège tendu par le riche, la spirale délétère dans laquelle est entraîné le malheureux vers le fond. Mais on voit, dans le même temps, de l'aveu même de l'auteur, à quel point le système économique n'offre pas de réelle porte de secours à la situation injuste qu'il a lui-même créée : 

Au reste, l'Éducation la plus importante à faire, c'est celle des successeurs à l'Empire ; ce n'est pas l'affaire de son père et de sa mère, c'est celle de la nation. La mauvaise Education d'un enfant ordinaire le rend malheureux. La mauvaise éducation des enfans des Rois fait le malheur de toute une nation. La corruption s'échappe de tout ce qui les entoure. Elle attaque leur cœur et leur esprit par tous les sens à la fois. Comment seroient-ils sensibles à la misère, qu'ils ignorent et qu'ils n'éprouvent point ?

(article 336, p. 92)

Il faudrait distribuer des terres à toutes les familles qui n'ont rien, leur procurer le moyen de défricher et cultiver. Rien de plus sage. Mais toute cette sagesse est en pure perte, si ce don se fait sans l'affranchissement de la personne et la propriété du sol concédé. Il faut que ces familles soient sûres de travailler pour elles et non pour autrui ; sans quoi, c'est imposer un travail surérogatoire à la misère.

(article 280, pp. 76-77)

Celui qui n'a aucun bien et qui travaille est aussi à son aise que celui qui a cent roubles de revenu sans travailler... Oui, pourvu qu'il ne soit point sujet. à tomber malade.

(article 331, p. 81)

La citation en italique est extraite (de manière un peu tronquée) de l'article des Instructions que commente Diderot. Catherine a repris presque mot à mot  l'affirmation honteuse de Montesquieu : Un homme n'est pas pauvre  parce qu'il n'a rien, mais parce qu'il ne travaille pas... : cf. Libéralisme... Montesquieu)

Telle est à chaque instant la position relative de l'indigent qui sollicite des secours, et du citoyen opulent qui ne les accorde qu'à des conditions si dures, qu'elles deviennent en peu de tems fatales à l'emprunteur et au créancier ; à l'emprunteur, à qui l'emploi du secours ne peut autant rendre qu'il lui a coûté ; au créancier, qui finit par n'être plus payé d'un débiteur que son usure ne tarde pas à rendre insolvable. Il est difficile de trouver un remède à cet inconvénient ; car enfin il faut que le prêteur ait ses suretés, et que l'intérêt de la somme prêtée soit d'autant plus grand que les suretés sont moindres.  

(article 236, p. 67)

Ce sujet de la dette nous donne un bon exemple de ce que la loi, défendant la propriété, défend le riche avant tout, lui confère une position perpétuelle d'arbitre, de décisionnaire de l'existence du pauvre (rappelons-nous John Locke) et que l'égalité devant celle-ci n'a rien d'une panacée  :

Celui qui fait emprisonner l'insolvable semble nuire à la société et se nuire à lui-même ; à la société qu'il prive d'un citoyen ; à lui-même en réduisant son débiteur à l'impossibilité, de pouvoir s'acquitter, et en accroissant la dette des frais de la détention. Reste à savoir si la loi doit se prêter à ses vues. 

(article 237, p.68) 

Il y a de part et d'autre un vice de calcul qu'un peu de justice et de bienfaisance de la part du prêteur pourroit réparer ; il faudrait que celui-ci se dit à lui-même : ce malheureux qui s'adresse à moi est intelligent, laborieux, économe ; je veux lui tendre la main pour le tirer de la misère, voyons ce que son industrie la plus avantageuse lui rendra, et ne lui prêtons point, ou si nous nous déterminons à lui prêter, que l'intérêt que nous exigerons de la somme prêtée le soit au-dessous du produit de son travail. S'il y avoit égalité entre l'intérêt et le produit, mon débiteur resterait constamment dans la misère, et le moindre accident inattendu amènerait sa faillite et la perte de mon capital. Au contraire, si le produit excède l'intérêt, la fortune de mon débiteur s'accroît d'année en année ; et avec elle la sûreté du fonds que je lui aurai confié. Mais malheureusement l'avidité ne raisonne pas comme la prudence et l'humanité. 

(article 236, pp. 66-67).

Comme d'autres libéraux progressistes, Diderot ne se rend pas du tout compte que son souci d'amélioration sociale aura bien du mal à être en adéquation avec le libéralisme économique qu'il professe, d'autant qu'il est partisan d'un laissez-faire intégral : 

J'avoue seulement que je suis dans le préjugé que le Gouvernement ne doit aucunement se mêler du commerce ni par règlemens, ni par prohibitions, et. que gêner le commerçant ou le commerce, c'est la même chose ; 

(article 321, p. 85)

Diderot revient plusieurs fois sur la liberté totale qu'il  faut laisser au commerce, mieux encore, 

Eviter en toute occasion le monopole. [il reprend là le propos de Catherine II de l'article 590 qu'il s'apprête à commenter :] Je crois qu'il n'y a point de Loi prohibitive à faire contre le monopole. Un particulier a le droit d'acheter tout le grain d'une province, s'il en a le moyen. Le monopole n'est dangereux que dans deux circonstances. La première lorsqu'il est fait par le Souverain ; la deuxième lorsqu'il devient un privilège exclusif de quelque particulier protégé. 

(article 590, p. 129)

Remarquez, du même coup, que Diderot ne compte pas limiter l'appétit du riche, ce qui est un trait caractéristique de ce qu'on appellera l'ultralibéralisme. Ce trait est confirmé de diverses manières par d'autres commentaires sur la question : 

Mais une société ne pourroit-elle pas être heureuse et éclatante ? Si la Liberté et la propriété sont assurées, ne seroit-il pas permis à un citoyen d'employer sa richesse selon son goût ? Pourquoi devient-on riche ? Est-ce pour être riche ? C'est pour être heureux. Comment
est-on heureux ? N'est-ce pas par les jouissances ? Quelles sont les jouissances ? Les unes sont relatives à l'âme, les autres aux sens. Pourquoi donc ne seroit-il pas permis d'employer ma richesse superflue à toutes ces sortes de besoins ? Alors il y aura des temples, des places, des statues, des tableaux, des étoffes d'or et d'argent, de soye et même des magots, selon que l'homme riche aura ou manquera de goût. Alors il y aura des vices, mais quelle sorte de vices ?Toutes les sortes de vices que la nature inspire, et que le fanatisme proscrit. Alors il y aura aussi des malheureux ; les sots qui n'ont point d'industrie ; les paresseux qui ne veulent pas employer la leur ; les dissipateurs et les fous de toute espèce, parce qu'une société nombreuse ne peut être sans vicieux.

Mais voyons ce que fait cet homme riche qui ne renvoye pas directement son superflu à la terre. Il rend sa nation recommandable aux autres qui la visitent ; il fait vivre un grand nombre de citoyens qui sont autant de consommateurs qui donnent du prix aux fruits 
de la terre ; et, satisfaisant son goût, il accroît le nombre de mes jouissances." 

(article 253, p. 71-72)

« Si le droit de représenter s’achète, le plus riche sera toujours le représentant. S’il n’achète pas, le représentant sera à meilleur marché. Je suis quelquefois tenté de croire qu’il en est en Angleterre de la vénalité du représentant comme de la vénalité des charges en France : deux maux nécessaires. »  

 (article 29, p. 25 ).

Notons le préjugé très couru du libéralisme, que nous avons plusieurs fois évoqué par les textes, du riche qui "fait vivre" les autres hommes. 

Si le ministère crée des rentes viagères, il anéantit entre les sujets, toutes les liaisons du sang. Il consomme l'abomination du mauvais luxe, de ce luxe qui est le signe de la richesse d'un petit nombre, et le marque de l'indigence de la multitude : ou bien les rentes viagères sur des têtes choisies et autres que celles des rentiers deviennent une spéculation de banquiers très onéreux pour l'Etat. Il ne faut jamais joindre le motif d'intérêt aux marques honorifiques. L'or gâte tout ce qu'il touche.

(article 364, p. 99)

Qu'on attache de grands honoraires aux fonctions de la noblesse ; qu'on lui accorde des rangs de préséance, des marques honorifiques, des statues, etc.. mais aucun de ces privilèges qui distinguent les nobles aux pieds des tribunaux, ou qui les affranchissent de l'impôt. La loi et le fisc ne doivent faire exception de personne, pas même du prince du sang. Il n'y a que ce moyen de remédier à la noblesse héréditaire. 

 (article 358, p. 99)

Diderot n'attaque d'ailleurs pas l'ordre féodal pour l'accaparement des richesses par les nobles, mais pour ses privilèges devant la loi ou les impôts. Comme d'autres libéraux, il vise avant tout l'amélioration des droits civiques, citons l'héritage (article 415 - 416 pp 104-106), ou encore le divorce (art.  426, p. 107).  Sans parler de la question si cruciale de cette fin du XVIIIe siècle, la religion, dont Les Lumières, croyants ou non, travaillent à ce qu'elle soit définitivement écartée de la sphère politique et entrent dans le domaine privé : 

C'est une question à discuter, s'il faut mettre les institutions politiques sous la sanction de la Religion, je n'aime point à faire entrer dans les actes de souveraineté des gens qui prêchent un être supérieur au souverain et qui font dire à cet être tout ce qu'il leur plaît. Je n'aime point à faire une chose de fanatisme, d'une chose de raison. Je n'aime point à faire une chose de foi d'une chose de conviction. Je n'aime point à donner du poids et de la considération à ceux qui parlent au nom du tout-puissant. La religion est un appui qui finit toujours par renverser la maison.

(Diderot, Observations..., op. cité,  article 3)

 

Plusieurs allusions au travail montrent que Diderot ne se distingue pas, là encore, de beaucoup d'autres libéraux. Quand Catherine II évoque à la manière des luddites le possible danger que représentent les machines pour l'emploi ouvrier, Diderot répond en des termes qui rappellent les opinions très partagées  par les libéraux, que nous avons exposées, de se contenter d'assurer  la subsistance du pauvre pour qu'il soit en état de travailler : 

 

Les machines dont l'objet est d'abréger la main-d'œuvre, ne sont pas toujours utiles. Si un ouvrage est à un prix médiocre et qui convient également à celui qui l'achète et à l'ouvrier qui l'a fait, les machines qui en simplifieroient la manufacture, c'est-à-dire qui diminueroient le nombre des ouvriers, seroient pernicieuses dans un pays fort peuplé.

(Catherine II, Instructions, article 314, p. 83).

"Ce qui a fait dire cela, c'est qu'on n'a pas conçu que la main-d'œuvre, ou les salaires dans un pays, quelle qu'en soit la population, ne peuvent pas baisser sans que le prix du pain ne baisse. Que le prix, du pain donne le prix de toutes les choses de premier besoin, fixe le prix des salaires ; conséquemment l'on a eu peur que quelqu'un ne mourût de faim ; et il n'y a point de si petit métier qui ne nourrisse son homme."

(Observations..., article 314, p. 83.)

C'est un privilège exclusif qui condamne celui qui sait travailler à ne rien faire, à être un voleur ou à mourir de faim. Si cet ouvrier est habile, il s'enrichira ; si c'est un mauvais ouvrier, il sera pauvre.

(article 400, p. 103)

​​

religion   :  Encore déiste, Diderot défendait déjà une pensée libérée du poids de la religion, de sa morale, avec ses Principes de la philosophie ou Essai de M. S. . (Milord Shaftesbury) sur le mérite  et la vertu... (Amsterdam, 1745), ses Pensées Philosophiques (anonyme de 1746), condamné par le Parlement de Paris pour impiété et atteinte aux bonnes mœurs (il écrivait pourtant encore : "J'écris de Dieu"), mais aussi De la suffisance de la religion naturelle (1746, publié en 1770) ou encore La Promenade du sceptique (1747).  Sa réflexion philosophique et scientifique sur le sujet s'approfondit entre 1749, l'année où il publie sa Lettre sur les aveugles et 1754, celle où paraissent ses Pensées sur l’interprétation de la nature  (Baertschi, 1991), après laquelle, selon le philosophe Jean-Paul Jouary, "Diderot ne s’occupera plus de Dieu, ni pour en démontrer l’existence ni d’ailleurs pour la nier"  ("Diderot : laïque avec ou sans Dieu", article du Cahier Rationaliste N°666-667 - Mai-août 2020).

dialogues-plan université

 

Cependant, Denis Diderot affirme la nécessité de donner une éducation aux classes populaires. Un bon aperçu de ses opinions en la matière nous est donné par le projet d'université qu'il écrira pour l'impératrice Catherine II de Russie, qui l'avait déjà invité le 6 juillet 1762 à venir en Russie, pour y publier L’Encyclopédie, alors interdite de publication à Paris. Le 10 mars 1775, par l'intermédiaire de son ami Frédéric-Melchior Grimm (1723-1807, agent politique et diplomate allemand), l'impératrice commande à "messieurs les philosophes... un plan d'étude pour les jeunes gens, depuis l'a. b. c. jusqu'à l'université inclusivement.(citée par Didier, 1995). 

​"Qu'est-ce qu'une université ? 

Une université est une école dont la porte est ouverte indistinctement à tous les enfants d’une nation et où des maîtres stipendiés par l’État les initient à la connaissance élémentaire de toutes les sciences.

Je dis indistinctement, parce qu’il serait aussi cruel qu’absurde de condamner à l’ignorance les conditions subalternes de la société. Dans toutes, il est des connaissances dont on ne saurait être privé sans conséquence. Le nombre des chaumières et des autres édifices particuliers étant à celui des palais dans le rapport de dix mille à un, il y a dix mille à parier contre un que le génie, les talents et la vertu sortiront plutôt d’une chaumière que d’un palais.

(...) 

 "De l'instructionInstruire une nation, c'est la civiliser ; y éteindre les connaissances, c'est la ramener à l'état primitif de barbarie".

Diderot,  Plan d'une Université pour le gouvernement de Russie  (1775), dans Œuvres complètes de Diderot, op. cité, tome troisième,  p. 433.    

L'école de Diderot entend démocratiser l'enseignement, surtout pour les petits garçons de sa classe sociale, la bourgeoisie (Cette notion patriarcale est si intériorisée, que l'auteur prétend vouloir instruire "tous les enfants" de la nation). A l'image de D'Alembert, dans l'article "COLLEGE" de l'Encyclopédie, qui critiquait déjà la tradition médiévale des universités françaises où  les langues vivantes "seroient plus utiles à savoir que des langues mortes, dont les savans seuls sont à portée de faire usage" (Encyclopédie, vol. III, p. 637), le Plan de Diderot souligne l'archaïsme de la métaphysique aristotélicienne, avec ses principes sans fondement sur "l'essence, l'existence, la distinction des deux substances, des thèses aussi frivoles qu'épineuses, les premiers éléments du scepticisme et du fanatisme", alors que les sciences naturelles y sont totalement absentes : "pas un mot d'histoire naturelle, pas un mot de bonne chimie... moins encore d'anatomie, rien de géographie.(Diderot,  Plan d'une Université, op. cité, p. 436).  Par ailleurs, on n'y enseigne pas le droit contemporain mais le droit romain.

L'école de Diderot exclut totalement l'éducation des femmes, dont il avait détaillé ses conceptions dans Le Neveu de Rameau

« LUI. — Quel age a votre enfant ?

MOI. — Et que diable ! laissons la mon enfant et son age et revenons aux maitres qu’elle aura.

LUI. — Pardieu ! je ne sache rien de si têtu qu’un philosophe. En vous suppliant tres humblement, ne pourrait-on scavoir de monseigneur le philosophe quel age a peu pres peut avoir mademoiselle sa fille.

MOI. — Supposez lui huit ans.

LUI. — Huit ans ! il y a quatre ans que cela devroit avoir les doigts sur les touches.

MOI. — Mais peut-etre ne me souciais je pas trop de faire entrer dans le plan de son education une etude qui occupe si longtems et qui sert si peu.

LUI. — Et que lui apprendrez vous donc, s’il vous plait.

MOI. — A raisonner juste, si je puis ; chose si peu commune parmi les hommes, et plus rare encore parmi les femmes.

LUI — Et laissez la deraisonner tant qu’elle voudra, pourvu qu’elle soit jolie, amusante et coquette.

MOI. — Puisque la nature a eté assez ingrate envers elle pour lui donner une organisation délicate avec une ame sensible, et l’exposer aux memes peines de la vie que si elle avait une organisation forte et un cœur de bronze, je lui apprendrai, si je puis, a les supporter avec courage.

LUI. — Et laissez la pleurer, souffrir, minauder, avoir des nerfs agacés comme les autres ; pourvu qu’elle soit jolie, amusante et coquette. Quoi ! point de danse ?

MOI. — Pas plus qu’il n’en faut pour faire une reverence, avoir un maintien decent, se bien présenter et scavoir marcher.

LUI — Point de chant ?

MOI — Pas plus qu’il n’en faut pour bien prononcer.

LUI — Point de musique ?

MOI — S’il y avoit un bon maitre d’harmonie, je la lui confierois volontiers, deux heures par jour,, pendant un ou deux ans, pas davantage.

LUI. — Et a la place des choses essentielles que vous supprimez...

MOI. — Je mets de la grammaire, de la fable, de l’histoire, de la geographie, un peu de dessein et beaucoup de morale. »

Diderot,  Le Neveu de Rameau, Satyre publiée..., op. cité, pp. 46-48

Revenons à son projet d'université, qui offre des bourses aux enfants mâles les plus défavorisés, mais les préjugés de classe freinent ou empêchent l'éducation des plus humbles, les connaissances "primitives" étant réservées à  "tous les états" (autrement dit les classes sociales), tandis que "les secondaires ne sont propres qu'à l'état qu'on a choisi.", c'est-à-dire, comme chez Condorcet  (mais avec une certaine mixité en plus, chez ce dernier) une éducation des plus simples pour les paysans ou les ouvriers, qui n'auraient besoin d'apprendre que très peu de choses pour exercer leur métier. L'enseignement a aussi de solides visées morales, il prépare les enfants à être de bons citoyens, de bons sujets de la tsarine, en conduisant "les esprits à tout ce qu'il [lui] plaira, sans avoir l'air de les contraindre", il les forme à être de bonnes personnes et de bons croyants, "vertueux et éclairés".

"Le sauvage perd cette férocité des forêts qui ne reconnaît point de maître, et prend à sa place une docilité réfléchie qui le soumet et l’attache à des lois faites pour son bonheur."

"Les sauvages font des voyages immenses sans se parler, parce que les sauvages sont ignorants.

(...)

​il s’agit de donner au souverain des sujets zélés et fidèles, à l’empire des citoyens utiles ; à la société des particuliers instruits, honnêtes et même aimables ; à la famille de bons époux et de bons pères ; à la république des lettres quelques hommes de grand goût, et à la religion des ministres édifiants, éclairés et paisibles. 

(...)

​​Les parents d’un enfant né dans la pauvreté obtiennent d’une réprimande peu ménagée ce que les caresses d’un père opulent, les larmes d’une mère ne pourraient obtenir d’un enfant corrompu par l’assurance d’une grande fortune. Les efforts du premier se soutiennent par la sévérité dont on châtie sa négligence ou sa paresse. Sans cesse averti du sort qui l’attend s’il ne profite pas du temps et des maîtres, une menace réitérée l’aiguillonne.

(...) 

​Tous les états n’exigent pas la même portion des connaissances primitives ou élémentaires qui forment la longue chaîne du cours complet des études d’une université. Il en faut moins à l’homme de peine ou journalier qu’au manufacturier, moins au manufacturier qu’au commerçant, moins au commerçant qu’au militaire, moins au militaire qu’au magistrat ou à l’ecclésiastique, moins à ceux-ci qu’à l’homme public.

(...)

​Moins il y a d'opulence autour du berceau de l'enfant qui naît, mieux les parents conçoivent la nécessité de l'éducation ; plus sérieusement et plus tôt l'enfant est appliqué

(...)

​Ces bourses seront mises au concours public ou accordées à un mérite constaté par un examen rigoureux. Il ne faut pas perdre du temps et des soins à cultiver l’esprit bouché d’un enfant à qui la nature n’a donné que des bras qu’on enlèverait à des travaux utiles.

(...)

​L’homme marié aura son logement au dehors ; point de femmes dans un collège ; le mélange des deux sexes ne tarde point à y introduire les mauvaises mœurs et la division. 

(...)

​Madame, avant que de jeter les yeux sur votre plan d’éducation, j’ai voulu savoir quel serait le mien. Je me suis demandé : Si j’avais un enfant à élever, de quoi m’occuperais-je d’abord ? serait-ce de le rendre honnête homme ou grand homme ? et je me suis répondu : De le rendre honnête homme. Qu’il soit bon, premièrement ; il sera grand après, s’il peut l’être. (...)

Je me suis demandé comment je le rendrais bon ; et je me suis répondu : En lui inspirant certaines qualités de l’âme qui constituent spécialement la bonté. Et quelles sont ces qualités ? La justice et la fermeté.

Diderot,  Plan d'une Université... op. cité 

        Condorcet   :  Nous verrons au chapitre de la Révolution française que Condorcet partagera avec ses amis Girondins, pour la plupart adeptes de l'économie libérale, un bon nombre d'idées inégalitaires tant sur le plan  politique que social, là où les Montagnards, à l'opposé, seront, dans l'ensemble, plus démocratiques. Ainsi, Condorcet proposera sur l'éducation un projet de réforme de l'instruction publique en 1792 où transparaît, comme chez Diderot, encore très clairement ses positions idéologiques bourgeoises et inégalitaires de classe : cf. Naissance du Libéralisme, La France, 3.

dialogues-jacques

 

En 1778, commence à paraître en feuilleton, dans la "Correspondance littéraire..." (op. cité, alors dirigée par Meister : cf. Grimm), et ce jusqu'en 1780, le roman que Diderot a écrit sur une longue période, de 1765 à sa mort, en 1784,  Jacques le Fataliste et son maître, qui paraîtra pour la première fois en entier de manière posthume en l'an V du calendrier républicain (1796), d'après un manuscrit saisi dans les papiers de Grimm (Michel Delon, universitaire spécialiste des Lumières, éditeur de Diderot dans la Bibliothèque de la Pléiade, BNF, essentiels). Inspiré par l'ouvrage de Laurence Sterne, "The Life and Opinions of Tristram Shandy, Gentleman", paru en 9 volumes entre 1759 et 1767, Jacques le Fataliste continue d'explorer les rapports sociaux qui découlent, comme dans le Neveu de Rameau, des différences de classes sociales. Chez Diderot, la relation maître-serviteur ne porte pas la marque de la domination de classes, à l'instar de l'analyse marxiste, en particulier parce que, comme dans le Neveu, le pauvre n'est pas un ouvrier soumis à des conditions ouvrières pénibles, mais un valet, un homme de services,  qui, contrairement à l'ouvrier ont toutes sortes de recours pour tempérer leur sort. Le maître de Jacques n'a rien d'un contremaître autoritaire et, malgré tout ce qui les sépare,  il y avait entre leurs deux montures « la même intimité qu'entre leurs cavaliers ; c'étaient deux paires d'amis. » ("Jacques le Fataliste et son Maître. Par Diderot. Tome Premier. A Paris, Chez Buisson, Imprimeur-Libraire... An cinquième de la République", p. 55),  ils s'apportent mutuellement assistance : « Je te veille. Tu es mon serviteur quand je suis malade ou bien portant, mais je suis le tien quand tu te portes mal. » (op. cité, p. 161),  témoignage d'humanité, d'ailleurs, qui surprend Jacques : « Je suis bien aise de savoir que vous êtes humain, ce n'est pas trop la qualité des maîtres envers leurs valets. ». Ils partagent la même chambre et la même frugalité ("pain noir" et "mauvais vin") dans "la plus misérable des auberges(op. cité, p. 36),  

 

Notons au passage les pages toujours aussi brulantes, au XVIIIe siècle, sur l'existence ou l'inexistence d'un dieu commandant aux destinées humaines : "JACQUES . [...] car il faudrait qu'il y eût une ligne fausse sur le grand rouleau qui contient vérité, qui ne contient que vérité et qui contient toute vérité. Il serait écrit sur le grand rouleau : Jacques se cassera le cou tel jour, et Jacques ne se casserait pas le cou. Concevez-vous que cela se puisse, quel que soit l'auteur du grand rouleau ? LE MAÎTRE . Il y a beaucoup de choses à dire là- dessus ... » (op. cité, pp. 44-45),  

Cependant, la sympathie du maître envers le valet ne fait pas oublier qui est en position de puissance ou de soumission, qui manifeste le plus de dévouement ou d'égoïsme :   C'est le maître seul qui tutoie le valet :  Le Maître : "Et tu reçois la balle à ton adresse". Jacques : "Vous l'avez deviné..." (op. cité, p. 24).  Maître du temps de son serviteur corvéable à merci, il ne supporte pas de ne pas l'avoir à ses côtés à la seconde où il a besoin de lui et, estimant qu tout lui est dû, ne prend égoïstement pas du tout la mesure d'énergie, de courage et de risques déployés par son serviteur à défendre ses biens : 

« Quand il étoit las de cette posture, il se levait et regardait au loin s'il n'appercevoit point Jacques. Point de Jacques . Alors il s'impatientait, et sans trop savoir s'il parlait ou non, il disait : Le bourreau ! le chien ! le coquin ! où est-il ? que fait-il ? Faut-il tant de temps pour reprendre une bourse et une montre ? Je le rouerai de coups, oh ! cela est certain, je le rouerai de coups.

[...]  

Et ma montre ? — La voilà . — Et ta bourse ? La voilà. — Tu as été bien longtemps. — Pas trop pour tout ce que j'ai fait. Écoutez bien. Je suis allé, je me suis battu, j'ai ameuté tous les paysans de la campagne, j'ai ameuté tous les habitans de la ville ; j'ai été pris pour voleur de grand chemin, j'ai été conduit chez le juge, j'ai subi deux interrogatoires ; j'ai presque fait pendre deux hommes, j'ai fait mettre à la porte un valet, j'ai fait chasser une servante ; j'ai été convaincu d'avoir couché avec une créature que je n'ai jamais vue et que j'ai pourtant payée ; et je suis revenu. »  (op. cité, pp. 70-71 ; 82)

C'est aussi l'égoïsme, dû à leur existence privilégiée, qui protège davantage les privilégiés des accidents de la vie, qui peut les priver d'empathie :

« JACQUES :  [...] Ah ! monsieur , je ne crois pas qu'il y ait de blessure plus cruelle que celle du genou. LE MAÎTRE. Allons donc, Jacques, tu te mocques. JACQUES. Non, pardieu , monsieur , je ne me mocque pas ! [...]  Voilà le train du monde ; vous qui n'avez été blessé de votre vie, et qui ne savez ce que c'est qu'un coup de feu au genou, vous me soutenez à moi qui ai eu le genou fracassé et qui boîte depuis vingt ans....» (op. cité, p. 28).

« Monsieur Aubertot , ne me donnerez-vous rien pour mes amis ? car c'est ainsi qu'il appelle les pauvres comme vous savez. — Non , pour aujourd'hui , monsieur le Pelletier. — M. le Pelletier insiste. Si vous saviez en faveur de qui je sollicite votre charité ! c'est une pauvre femme qui vient d'accoucher et qui n'a pas un guenillon pour entortiller son enfant. — Je ne saurais. — C'est une jeune et belle fille qui manque d'ouvrage et de pain, et que votre libéralité sauvera peut-être du désordre. —  Je ne saurais. C'est un manœuvre qui n'avait que ses bras pour vivre et qui vient de se fracasser une jambe en tombant de son échafaud. — Je ne saurais, vous dis-je. » (op. cité pp. 132-133).  

Ce n'est donc pas un hasard si l'auteur, pour clore son ouvrage, attribue au maître la pire des trahisons, le pire acte égoïste qui soit, de fuir de la scène de l'assassinat qu'il a commis, laissant  son valet être accusé d'un crime qu'il n'a pas commis (op. cité, tome second, pp. 311-312).  

Comme dans le Neveu de Rameau, ou dans d'autres textes, Diderot rappelle que la misère est le lot d'une grande partie des pauvres paysans et qu'en dépit de leurs malheurs, ils demeurent plus sensibles que les riches aux malheurs d'autrui : 

« L'année est mauvaise, à peine pouvons-nous suffire à nos besoins et aux besoins de nos enfans. Le grain est d'une cherté ! Point de vin ! Encore si l'on trouvait à travailler ; mais les riches se retranchent, les pauvres gens ne font rien, pour une journée qu'on emploie, on en perd quatre. Personne ne paye ce qu'il doit, les créanciers sont d'une apreté qui désespère ; et voilà le moment que tu prends pour retirer ici un inconnu, un étranger qui y restera tant qu'il plaira à Dieu et au chirurgien, qui ne se pressera pas de le guérir, car ces chirurgiens font durer les maladies le plus long temps qu'ils peuvent ; qui n'a pas le sou, et qui doublera, triplera notre dépense. »  (op. cité, pp. 58-59).

Mais nous le savons déjà, Diderot n'a pas un regard entièrement tranché sur l'ensemble des problèmes qu'il examine, et n'épargne personne de ses piques moralistes  : 

« LE MAÎTRE . Rien ne peuple comme les gueux. JACQUES. Un enfant de plus n'est rien pour eux, c'est la charité qui les nourrit. Et puis c'est le seul plaisir qui ne coûte rien ; on se console pendant la nuit sans frais des calamités du jour ...»  (op. cité, p. 61).

« Cependant son maître allait toujours en avant ; mais voilà le maître et le valet séparés, et je ne sais auquel des deux m'attacher de préférence. Si vous voulez suivre Jacques, prenez-y garde ; la recherche de la bourse et de la montre pourra devenir si longue et si compliquée, que de longtemps il ne rejoindra son maître, le seul confident de ses amours, et adieu les amours de Jacques. Si, l'abandonnant seul à la quête de la bourse et de la montre, vous prenez le parti de faire compagnie à son maître, vous serez poli, mais très-ennuyé ; vous ne connaissez pas encore cette espèce-là. » (op. cité, p. 69).

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Tout comme dans le Neveu de Rameau, encore une fois, Diderot montre les faibles, les dominés, obligés par les contraintes sociales d'utiliser les moyens peu vertueux qu'ils ont à leur disposition pour leur échapper aux pires conditions :

 

"La vengeance de Mme de la Pommeraye, quoique atroce, est juste, comme serait juste une loi « qui condamnerait aux courtisanes celui qui aurait séduit et abandonné une honnête femme ; l’homme commun aux femmes communes¹ ». Dans cette société profondément injuste où les rapports entre les personnes sont fondés sur l’inégalité et l’arbitraire de celui qui détient le pouvoir, l’asservi cherche à s’évader de la servitude : par la rouerie teintée de machiavélisme comme le père Hudson, par la ruse comme le jeune Jacques face à son ami Bigre et sa petite amie Justine, par l’hypocrisie comme tout le monde… Jacques, par bien des côtés, dépasse son maître : il est plus intelligent, plus vif et plus courageux. Est-il juste qu’il soit son subordonné ? On se rappelle comment, dans une scène mémorable (p. 180-185²), Jacques tient tête à son maître qui comprend alors qu’il ne peut plus se passer de son serviteur. Après la réconciliation, le maître se précipite sur Jacques, l’embrasse et avoue humblement que c’est bien lui le véritable supérieur. Jacques profite de sa position de force et contraint son maître à lui accorder le droit d’abuser de sa supériorité.

 ¹  "DPV [cf. plus haut], "t. XXIII, p. 173".

 ²   idem, p. 180

 

« La mise en roman d'une théorie ébauchée ailleurs, dans l'Apologie de Galiani, ne s'arrête pas au seul cas du « salarié de tous ». Celui du « petit fermier » est également examiné. Victime lui aussi de la mauvaise conjoncture, le compère qui vient trouver l'aubergiste du Grand cerf [p. 237] pour lui demander de surseoir à ses poursuites, décrit un enchaînement qui pour n'être pas tout à fait identique à celui du journalier, n'en présente pas moins, par son aspect implacable, un caractère générique. L'évocation des conséquences de cette ruine participe de la même fictionnelle de tous les possibles qu'offre une situation donnée. Il existe, en fonction de l'âge et du sexe, trois solutions au paysan ruiné et à sa famille : devenir soldat (cas du fils du compère), mendiant pour les hommes trop vieux (le compère) ou domestique à Paris (la fille du compère). Mais Diderot ne s'arrête pas à analyser les conséquences économiques de la misère [...]  Il étudie également ses incidences morales. En premier lieu, il s'intéresse à ce que l'on nomme les erreurs populaires. Derrière l'ironie, comme dans la scène où la paysanne prédit sa grossesse à cause d'une démangeaison à l'oreille [p. 60], il tente de replacer cette vision déformée du réel, qui aux yeux de ses contemporains, est la caractéristique propre du monde rural, dans un contexte qui l'explique.  Les propos de la jeune femme se situent ainsi en toute fin du long entretien avec son mari, qui débute par la description de leur situation économique. La misère, présente dans tout le discours du journalier imprime en quelque sorte sa marque aux pensées des deux personnages. La croyance erronée n'est dès lors plus le fait de la nature du paysan, mais de sa pauvreté. L'analyse de l'altération des sentiments humains, autre conséquence des crises économiques, procède du même glissement qui décharge l'homme pour accuser l'organisation sociale. Si le monde des campagnes manifeste en plusieurs occasions sa dureté (scène de la cruche cassée, propos du journalier), la cause en est désormais d'ordre économique. En relativisant ainsi les attitudes morales de ses personnages, il rend tout jugement caduc, même lorsqu'il s'intéresse au banditisme et à la sédition. Diderot relie toujours dans son analyse de l'illégalisme, la vision qu'il donne du phénomène, à son degré de violence et à sa valeur sociale. On pourrait ainsi établir une sorte d'échelle qui verrait à un bout le braconnier, personnage plutôt sympathique car il s'agit le plus souvent d'un paysan, et à l'autre, les bandits rencontrés dans l'auberge, dangereux, égoïstes, nuisibles. Quant aux contrebandiers, ils se trouveraient à égale distance des deux, en pleine ambiguïté, amenés parfois à tuer des hommes, enfreignant les lois, mais utiles malgré tout, en vendant moins cher des produits de première nécessité. La violence prend parfois dans Jacques le fataliste, une tournure plus collective. Le monde des campagnes est prompt à prendre les armes et à se battre. Il est écrit notamment : Comme ils en étaient là, ils entendirent à quelque distance derrière eux du bruit et des cris ; ils retournèrent la tête, et virent une troupe d'hommes armés de gaules et de fourches  [p. 46] qui s'avançaient vers eux à toutes jambes [...] Rien ne vient particulariser cette troupe qui puisse l'intégrer dans la trame de l'histoire. Elle apparaît comme une menace en toile de fond. Il s'agit d'une troupe « théorique », d'une émotion « théorique ». Il y a dans l'Apologie de Galiani, des passages qui font écho à cette description, dans lesquels le mouvement séditieux y est mis en rapport avec la misère et la famine. La violence y est présentée comme une réponse à une situation devenue intolérable. Cette analyse tend à replacer le soulèvement des paysans dans le même cadre de légitimation que la révolte du peuple face au tyran. Une telle mise en situation de la violence se retrouve dans Jacques le fataliste, où quelques pages avant le passage de ces hommes en armes, le narrateur nous révèle qu'ils "traversaient une contrée peu sûre en tout temps, et qui l'était bien moins encore alors que la mauvaise administration et la misère avaient multiplié sans fin le nombre des malfaiteurs." [cf. p. . 36]» (Aderhold, 1993).​​

S’il n’y a pas de liberté, écrit Diderot dans la Lettre à Landois, « il n’y a point d’action qui mérite la louange ou le blâme ; il n’y a ni vice, ni vertu, rien dont il faille récompenser ou châtier. » (DPV, t. IX, p. 257). Par voie de conséquence, Dieu aurait aussi tort de punir un homme pour ses péchés qu’une tuile qui, s’étant détachée d’un toit, serait tombée sur la tête d’un passant. N’y a-t-il donc pas de différence entre une tuile qui tombe sur la tête d’un promeneur et un brigand qui lui fracasse le crâne à coups de gourdin au coin d’une rue ? Si le résultat est le même dans les deux cas – un crâne défoncé –, les causes qui ont produit cet effet ne sont pas de même nature. On peut imaginer que la tuile est tombée parce que la toiture était mal entretenue par le propriétaire de la maison : c’est donc lui qui sera tenu pour responsable de l’accident si l’affaire est portée devant les tribunaux. Même chose pour le coup de gourdin : on sait quels individus sont généralement portés à ce genre d’actions, et quels sont leurs motifs. On les rencontre rarement parmi les millionnaires (qui, eux, ont parfois recours à d’autres expédients, non moins criminels, pour se procurer de l’argent). Si l’on veut éviter que des voyous dévalisent les passants ou que des tuiles leur tombent sur la tête, le plus sûr est sans doute d’intervenir en amont : réparer le toit avant qu’il ne tombe en ruine, prévenir les crimes au lieu de se contenter de mettre en prison les malfaiteurs. C’est le sens du mot célèbre attribué à Victor Hugo : ouvrir une école, c’est fermer une prison.

La leçon de tout cela ? Quand Diderot affirme que nous ne sommes pas libres, cela signifie que nous sommes façonnés par notre nature – notre caractère, notre tempérament, notre cerveau, etc. – ainsi que par notre histoire, autrement dit l’éducation reçue et les circonstances de notre vie. La complexité des déterminations – physiologiques, psychologiques, sociales – que subit tout individu rend illusoire la prétention à le réduire à une marionnette docile, un automate dont les mouvements seraient idéalement prédictibles. Nous sommes, écrit Diderot dans Jacques le Fataliste, « heureusement » ou « malheureusement nés » (DPV, t. XXIII, p. 28). Les uns ont eu la chance d’être nés avec une volonté forte, des talents artistiques ou intellectuels et d’avoir grandi dans un milieu propice à leur développement ; d’autres n’ont pas eu cette chance. Chacun de nous est le résultat unique de caractères innés et acquis, de sa physiologie et de son expérience.​                                                           (Stenger, 2017)

 

                   

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