
Libéralisme, Les origines du
capitalisme moderne
La France ( 2 )
[2/3 ] Montesquieu
La pensée sociale
des Lumières
Charles Louis de Secondat,
baron de La Brède et de Montesquieu, (1689 - 1755)
Inégalement égaux
Montesquieu n'a pas du tout l'arrogance ni la suffisance d'un Voltaire, mais il appartient bien à cette classe d'aristocrates pour qui le monde appartient aux meilleurs. Sa conception de la pauvreté est aussi moralisante que beaucoup d'autres écrivains de la haute société et, suivant les nouvelles idées libérales, il associe la pauvreté non pas au dénuement, mais au manque de travail :
"Un homme n'est pas pauvre parce qu'il n'a rien, mais parce qu'il ne travaille pas. Celui qui n'a aucun bien & qui travaille est aussi à son aise que celui qui a cent écus de revenus sans travailler. Celui qui n'a rien, & qui a un métier, n'est pas plus pauvre que celui qui a dix arpens de terre en propre, & qui doit les travailler pour subsister. L'ouvrier qui a donné à ses enfans son art pour héritage, leur a laissé un bien qui s'est multiplié à proportion de leur nombre. Il n'en est pas de même de celui qui a dix arpens de fonds pour vivre, & qui les partage à ses enfants.
Dans les pays de commerce, où beaucoup de gens n’ont que leur art, l’état est souvent obligé de pourvoir aux besoins des vieillards, des malades & des orphelins. Un état bien policé tire cette subsistance du fonds des arts mêmes ; il donne aux uns les travaux dont ils sont capables ; il enseigne les autres à travailler, ce qui fait déjà un travail. Quelques aumônes que l’on fait à un homme nud, dans les rues, ne remplissent point les obligations de l’état, qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable, & un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé. (...)
Mais, quand la nation est pauvre, la pauvreté particulière dérive de la misère générale ; et elle est, pour ainsi dire, la misère générale. Tous les hôpitaux du monde ne sauraient guérir cette pauvreté particulière; au contraire, l'esprit de paresse qu'ils inspirent augmente la pauvreté générale, et par conséquent la particulière.
Henri VIII voulant réformer l'Église d'Angleterre, détruisit les moines, nation paresseuse elle-même, et qui entretenait la paresse des autres ; parce que, pratiquant l'hospitalité, une infinité de gens oisifs, gentilshommes et bourgeois, passaient leur vie à courir de couvent en couvent. Il ôta encore les hôpitaux où le bas peuple trouvoit sa subsistance, comme les gentilshommes trouvoient la leur dans les monasteres. Depuis ces changements, l'esprit de commerce & d'industrie s'établit en Angleterre.
À Rome, les hôpitaux font que tout le monde est à son aise, excepté ceux qui travaillent, excepté ceux qui ont de l'industrie, excepté ceux qui cultivent les arts, excepté ceux qui ont des terres, excepté ceux qui font le commerce.
J'ai dit que les nations riches avoient besoin d'hôpitaux, parce que la fortune y étoit sujette à mille accidens : mais on sent que des secours passagers vaudroient bien mieux que des établissements perpétuels. Le mal est momentané : il faut donc des secours de même nature, & qui soient applicables à l'accident particulier."
"De L'Esprit des Loix" (1748), Livre XXIII, chapitre XXIX, Des Hôpitaux, dans "Œuvres de Monsieur de Montesquieu... Tome second... A Londres, Chez Nourse, M. DCC. LXXII" (1772), p. 73.
Le bonheur du riche comparable à celui de l'honnête travailleur, les oisifs paresseux (mais pas ceux des classes distinguées comme celle de l'auteur lui-même !), les intellectuels du moment serinent ce refrain, chacun à sa sauce. Parce qu'il n'y a pas de doute que tous les ouvriers ont un art à transmettre, même ceux qui tamisent la chaux ou blanchissent le linge par exemple, qui travaillent 13 ou 14 h par jour et se ruinent la santé. Quand bien même le philosophe n'insulte pas le pauvre directement comme d'autres confrères, il le fait indirectement en parant la pauvreté laborieuse d'un habit magnifique et le lui ôte dédaigneusement aussitôt qu'elle cesse de travailler. Là il ne s'agit pas de philosophie, mais bien d'idéologie. Cette vision des pauvres est corroborée (entre bien d'autres) par l'auteur de l'article "PAUVRETE" de l'Encyclopédie qui, définit ainsi le pauvre : "Pauvreté (Critique sacrée) en grec, en latin pauper, paupertas. Ces mots se prennent ordinairement dans l'Ecriture pour un état d'indigence qui a besoin de l'assistance d'autrui, faute de pouvoir gagner sa vie par le travail."(Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, Volume XII, 1765, article PAUVRE, PAUVRETÉ, de Jaucourt), p. 209
Et si Montesquieu, pense que c'est à l'Etat de pourvoir aux besoins élémentaires de ses citoyens, les premières remarques sur la définition sur la pauvreté signifient clairement qu'il se satisferait d'un Etat où tous les pauvres travailleraient pour assurer tout juste leurs besoins élémentaires. Ce qui nous ramène au mépris aristocratique. Notons aussi au passage que Montesquieu critique l'institution de l'hôpital, qui est rappelons-le ici, l'hôpital général pour le renfermement des pauvres dont nous avons parlé, pas un simple hôpital de soins. Il spécifie que dans une nation riche, il ne devrait qu'être une béquille temporaire, pas une panacée. Ce qui est intéressant aussi, c'est que Montesquieu fasse sienne l'idée d'un état qui, tout en ayant un commerce développé, riche, ait régulièrement des problèmes à nourrir ses ouvriers ( les privilégiés étant toujours à l'abri de tels impondérables, bien sûr). Comme les libéraux, il n'imagine pas un bien-être égal pour la nation toute entière. Il y a le bien-être minimum des pauvres et celui le plus complet pour le petit nombre qui fait travailler les premiers. Nous l'avons déjà dit, la ploutocratie s'adapte à toutes les couleurs politiques. Par ailleurs, il n'y a pas que la misère dont il faut se prévenir, mais aussi les révoltes populaires, la hantise des possédants. Et là encore, on perçoit chez Montesquieu la mentalité du riche, qui imagine que le pauvre ne devient malheureux qu'en atteignant une extrême misère :
"Les richesses d’un état supposent beaucoup d’industrie. Il n’est pas possible que, dans un si grand nombre de branches de commerce, il n’y en ait toujours quelqu’une qui souffre & dont, par conséquent, les ouvriers ne soient dans une nécessité momentanée.
C’est pour lors que l’état a besoin d’apporter un prompt secours, soit pour empêcher le peuple de souffrir, soit pour éviter qu’il ne se révolte : c’est dans ce cas qu’il faut des hôpitaux, ou quelque règlement équivalent, qui puisse prévenir cette misere."
Montesquieu, Des Hôpitaux, op. cité
Bildnis des Carolus de Secondat, Baron de Montesquieu
Gustav Georg Endner (1745-1824)
graveur allemand
Leipzig
v. 1769- 1800
Eau-forte
20 x 12.8 cm
Leipzig, Allemagne
Deutsche Nationalbibliothek (DNB)
Porträtstichsammlung,
Inventar-Nr. 34/127
Montesquieu, qui use lui aussi de "l'état naturel" pour exprimer cette ancienne égalité entre les hommes, perdue par leur réunion en société mais retrouvée par l'opération magique de la loi :
"Dans l'état de la nature les hommes naissent bien dans l'égalité : mais ils n'y sçauroient rester. La société la leur fait perdre, & ils ne redeviennent égaux que par les loix"
Montesquieu, De l'Esprit des Lois, op. cité, Tome 1, Livre VIII, chapitre III, De l'esprit d'égalité extrême, p. 140.
Cette citation a été reprise par le chevalier de Jaucourt dans son article "EGALITE NATURELLE' pour l'Encyclopédie, comme définition du mot.
"Que malgré toutes les inégalités produites dans le gouvernement politique par la différence des conditions, par la noblesse, la puissance, les richesses, Etc. ceux qui sont les plus élevés au-dessus des autres, doivent traiter leurs inférieurs comme leur étant naturellement égaux, en évitant tout outrage, en n’exigeant rien au-delà de ce qu’on leur doit, & en exigeant avec humanité ce qui leur est dû le plus incontestablement."
Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, article "EGALITE NATURELLE", article de M. le Chevalier de Jaucourt, volume V, 1755, p. 415
Ce dernier texte sur la tempérance du gouvernement des "supérieurs" nous permet d'introduire la pensée de Montesquieu sur le sujet, en théorie loin de la dureté et du mépris social d'un Voltaire ou d'un Mandeville. Montesquieu s'est opposé à différentes reprises à ceux qui traitent le peuple de la même manière que le bétail, thème récurrent des premiers philosophes libéraux : cf. par exemple Turgot et Burke.
"Vous dites que vos sujets chargés travailleront mieux, je vous entend, vous voulez faire un voyage de long cours avec des rames, et non pas des voiles.
Croire augmenter la puissance en augmentant les tributs, c’est croire, suivant l’expression d’un auteur chinois, raporté par le pere Duhalde sur les Delateurs tome 2e p 503), pouvoir agrandir une peau lorsqu’on l’étend jusqu’à la rompre."
Montesquieu, "Pensées"*, Volume III, n°1910, f¨° 145r, Tributs.
* L'auteur commence son recueil de Pensées à partir des années 1726/27 jusqu'en 1754, l'année précédant sa mort. De premiers extraits paraissent en 1787 dans le Journal de Paris, puis en 1790, dans "Pièces intéressantes et peu connues, pour servir à l’histoire et à la littérature", éd. Pierre Antoine de La Place, Bruxelles et Paris, Prault, 1790, t. VII, pp. 43-70. En 1795, Pierre Louis Lefebvre de La Roche, en édite de nouvelles dans les "Œuvres complètes de Montesquieu." et en 1796, c'est au tour de Bernard et Grégoire Plassan de les augmenter. Finalement le premier ouvrage complet paraîtra en 1899 (puis en 1901), sous le titre : "Pensées et fragments inédits de Montesquieu", Bordeaux, Gounouilhou.
Nous avons déjà vu que Turgot avait utilisé la métaphore de la corde dans le même sens. Que ce soit les " maximes de ces hommes féroces qui prétendent qu’il faut réduire le bas-peuple à la misère, pour le forcer à travailler" (François Quesnay, "Hommes", Projet* d'article pour l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1757) ou les plus modérés comme Hume ou Montesquieu, il n'en reste pas moins que ce sont les riches qui tiennent la corde, décident de son degré "de relâchement" et, de toutes les manières, la tendent suffisamment pour qu'une grande partie des travailleurs s'abîment et s'épuisent au travail.
* Ce projet n'aboutira pas, seuls ses articles "Fermiers" et "Grains" seront publiés dans l'Encyclopédie : cf fiche Quesnay de l'Edition Numérique Collaborative et Critique de l'Encyclopédie. L'article sera publié, en particulier, dans la Revue d'histoire des doctrines économiques et sociales, Première Année, 1908 p. 6 (Slatkine Reprints, Genève,1983).

