
Libéralisme, Les origines du
capitalisme moderne
La France ( 2 )
La pensée sociale
des Lumières
[ 2/2 ] Voltaire : les riches vous emmerdent !
Tafelrunde Friedrichs II
à Sanssouci
"La table ronde ou tablée de Frédéric II* à Sans-souci**"
Adolph von Menzel (1815–1905)
peintre, graveur, illustrateur prussien
1848
croquis en préparation d'un tableau
huile, encre, plume,
papier sur toile
34 x 27.8 cm
Berlin,
Staatliche Museen zu Berlin
Inventar-Nr. A III 503
*(1712–1786, roi de Prusse de 1740 à 1786).
** Nom du Palais d'été de Frédéric II à Postdam (land de Brandebourg, Allemagne).
Tafelrunde Friedrichs II
à Sanssouci
Adolph von Menzel
1850
huile sur toile
204 x 175 cm
Le titre original du tableau était "Friedrich der Große unter seinen Freunden und Gesellschaftern" : "Frédéric le Grand parmi ses amis et compagnons". Anciennement à Berlin, à la Alte Nationalgalerie, le tableau a été détruit par le feu pendant la Seconde Guerre mondiale (Catalogue de l'exposition Menzel, dirigé par Peter H. Feist, Françoise Foster-Hann, Gerd Bartoschek, Edition Trost, Berlin 1980, p. 298 et suivantes). Il en reste différentes représentations :
- Une gravure de Fritz Werner (1827-1908), un élève de Menzel devenu graveur, datant de 1850 (77.2 x 65 cm, Staatliche Museen zu Berlin, n° 14137627).
- Une autre gravure, parmi les très nombreuses illustrations de Menzel figurant dans l'ouvrage de Franz Kugler, "Geschichte Friedrichs des Grossen, publié en 1856 (p. 225).
- Une chromolithographie de 1912 par le lithographe Adolph Otto Troitzsch (1843-1907), 60 x 50 cm, Museum Europäischer Kulturen de Berlin.
- Une photographie en noir et blanc de 1914 (Staatliche Museen zu Berlin, Zentralarchiv /CC BY-SA 4.0), montrant le tableau exposé à la Nationalgalerie.
- Une photo en couleur, dans un hors-série du magazine Paris Match (collection Les Géants), de janvier 1969, p. 16.
De gauche à droite : Anonyme ; George Keith dit Mylord (Milord) Marishal ; Voltaire (s'adressant à Algarotti) ; Le général Friedrich von Stille ; Le roi Frédéric II de Prusse ; Feldmarschall (Maréchal) James Francis Edward Keith (frère du précédent) ; Le Comte Francesco Algarotti ; Le comte Friedrich Rudolf von Rothenburg ; Julien Offray de La Mettrie (Métrie) ; Jean-Baptiste de Boyer, marquis d’Argens.
cf. Dessin d'identification de Menzel
Das Local der Speisesaal
in Sanssouci
"La Table ronde,
Salle à manger à Sans-Souci"
Adolph von Menzel
1849-1850
Plume et encre brune
sur papier brunâtre
26.5 x 57.4 cm
Berlin,
Staatliche Museen zu Berlin
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François-Marie Arouet, dit
Voltaire (1694 - 1778)
“cette vérité dangereuse...
que les hommes sont nés égaux
"La culture des jardins, des légumes, des fruits, a reçu de prodigieux accroissements, et le commerce des comestibles avec les colonies de l’Amérique en a été augmenté : les plaintes qu’on a de tout temps fait éclater sur la misère de la campagne ont cessé alors d’être fondées. D’ailleurs, dans ces plaintes vagues on ne distingue pas les cultivateurs, les fermiers, d’avec les manœuvres. Ceux-ci ne vivent que du travail de leurs mains ; et cela est ainsi dans tous les pays du monde, où le grand nombre doit vivre de sa peine. Mais il n’y a guère de royaume dans l’univers où le cultivateur, le fermier, soit plus à son aise que dans quelques provinces de France ; et l’Angleterre seule peut lui disputer cet avantage. La taille proportionnelle, substituée à l’arbitraire dans quelques provinces, a contribué encore à rendre plus solides les fortunes des cultivateurs qui possèdent des charrues, des vignobles, des jardins. Le manœuvre, l’ouvrier, doit être réduit au nécessaire pour travailler ; telle est la nature de l’homme. Il faut que ce grand nombre d’hommes soit pauvre, mais il ne faut pas qu’il soit misérable. (35)."
"(35) En France, les mauvaises lois sur les successions et les testaments, les privilèges multipliés dans le commerce, les manufactures, l’industrie, la forme des impôts qui occasionne de grandes fortunes en finance, celles dont la cour est la source, et qui s’étendent bien au-delà de ce qu’on appelle les grands et les courtisans ; toutes ces causes, en entassant les biens sur les mêmes têtes, condamnent à la pauvreté une grande partie du peuple ; et cela est indépendant du montant réel des impôts. L’inégalité des fortunes est la cause de ce mal ; et comme le luxe en est aussi un effet nécessaire, on a pris pour cause ce qui n’était qu’un effet d’une cause commune."
Voltaire, "Le Siècle de Louis XIV" (première édition en 1751), chapitre XXX, "Finances et Réglemens", dans Voltaire, "Œuvres Complètes de Voltaire" [édition numérisée de l'Université d'Heidelberg (Allemagne], "Tome vingt-unième, A Basle [Bâle], De l'Imprimerie de Jean-Jaques Tourneisen...1785" p. 240-241,
"Quand nous parlons de la sagesse qui a présidé quatre mille ans à la constitution de la Chine, nous ne prétendons pas parler de la populace ; elle doit être en tout pays uniquement occupée du travail des mains. L'esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre, qui fait travailler le grand, qui le nourrit & le gouverne."
Voltaire, "Essay sur l'histoire générale, et sur les moeurs et l'esprit des Nations, depuis Charlemagne jusqu'à nos jours", 1756, tome quatrième, édition de 1761 Genève, Cramer,
Pourtant, plus de vingt ans auparavant, le brillant littérateur paraissait s'indigner de l'injustice si longtemps faite aux travailleurs pauvres :
"Tandis que les Barons, les Evêques, les Papes déchiroient ainsi l'Angleterre, où tous vouloient commander, le Peuple, la plus nombreuse, la plus vertueuse même & par conséquent la plus respectable partie des hommes, composée de ceux qui étudient les loix & les sciences, des Négocians, des Artisans, en un mot de tout ce qui n'étoit point tiran ; le Peuple, dis-je, étoit regardé par eux comme des animaux au-dessous de l'homme ; il s'en falloit bien que les Communes eussent alors part au gouvernement, c'étoient des vilains : leur travail, leur sang apartenoient à leurs Maîtres, qui s'apelloient Nobles. Le plus grand nombre des hommes étoit en Europe ce qu'ils sont encore en plusieurs endroits du Nord, serfs d'un Seigneur, espéce de bétail qu'on vend et qu'on achete avec la terre, il a fallu des siècles pour rendre justice à l'humanité, pour sentir qu'il étoit horrible que le grand nombre semât & que le petit nombre recueillît; & n'est-ce pas un bonheur pour le genre humain que l'autorité de ces petits brigands ait été éteinte en France par la puissance légitime de nos rois, & en Angleterre par la puissance légitime des Rois et du Peuple."
Voltaire (1694-1778), "Lettres philosophiques", Neuvième Lettre sur le gouvernement, Amsterdam, chez E. Lucas, au Livre d'or, 1734, p.79-80 .
Voltaire a aussi utilisé, comme beaucoup d'autres, une forme d'égalitarisation des conditions sociales en invoquant sans vergogne les traits communs aux êtres vivants, tous issus de l'argile de la terre ("du limon", tous mortels. Riches et pauvres tous frères d'une même famille humaine, en somme :
Les mortels sont égaux ; leur masque est différent.
Nos cinq sens imparfaits, donnés par la nature,
De nos biens, de nos maux sont la seule mesure.
Les rois en ont-ils six ? Et leur âme et leur corps
Sont-ils d’une autre espèce ? ont-ils d’autres ressorts ?
C’est du même limon que tous ont pris naissance ;
Dans la même faiblesse ils traînent leur enfance ;
Et le riche et le pauvre, et le faible et le fort,
Vont tous également des douleurs à la mort.
Voltaire, "Discours en vers sur l'homme" (1734-1737), Premier Discours (1734), "De l’égalité des conditions", dans Œuvres complètes de Voltaire, Imprimerie de la Société Littéraire-Typographique, tome douzième, édition de 1785, p. 5
Ou encore :
"Ce n’est pas notre condition, c’est la trempe de notre ame, qui nous rend heureux. Cette disposition de notre ame dépend de nos organes, et nos organes ont été arrangés sans que nous y ayons la moindre part."
Voltaire, "Dictionnaire Philosophique portatif", Londres, article "HEUREUX, HEUREUSE, HEUREUSEMENT" (non compris dans la première édition de 1764), dans Œuvres complètes..., op. cité, Tome cinquante-deuxième, 1785, p. 246
Mais force est de constater que le père de Candide, comme Warren Buffet plus près de nous, a non seulement très vite choisi son camp mais aussi assumé parfaitement sa condition privilégiée sans complexe :
"Si l'on entend par luxe tout ce qui est au-delà du nécessaire, le luxe est une suite naturelle des progrès de l'espèce humaine ; et, pour raisonner conséquemment, tout ennemi du luxe doit croire avec Rousseau que l'état de bonheur et de vertu pour l'homme est celui, non de sauvage, mais d'orang-outang. On sent qu'il serait absurde de regarder comme un mal des commodités dont tous les hommes jouiraient : aussi ne donne-t-on en général le nom de luxe qu'aux superfluités, dont un petit nombre d'individus seulement peuvent jouir. Dans ce sens, le luxe est une suite nécessaire de la propriété, sans laquelle aucune société ne peut subsister, et d'une grande inégalité entre les fortunes, qui est la conséquence, non du droit de propriété, mais des mauvaises lois. Ce sont donc les mauvaises lois qui font naître le luxe, et ce sont les bonnes lois qui peuvent le détruire. Les moralistes doivent adresser leurs sermons aux législateurs, et non aux particuliers ; parce qu'il est dans l'ordre des choses possibles qu'un homme vertueux et éclairé ait le pouvoir de faire des lois raisonnables, et qu'il n'est pas dans la nature humaine que tous les riches d'un pays renoncent par vertu à se procurer à prix d'argent des jouissances de plaisir ou de vanité »
Voltaire, "Dictionnaire philosophique", tome V, note 3 de l'article "LUXE", dans "Œuvres Complètes de Voltaire" [édition numérisée de l'Université d'Heidelberg (Allemagne], tome quarante-unième, page 506, édité à Basle (Bâle), par l'Imprimerie Jean-Jacques Tourneisen, 1786 (note non comprise ni dans la première édition de 1764, p. 256, ni dans la 6e édition d'imprimeurs-libraires, les frères Gabriel et Philippe Cramer et Jean-Guillaume Bergier, intitulée "La Raison par alphabet", de 1769).
L'auteur dit en substance rien moins que : Je suis riche et je vous emmerde, j'ai les moyens de profiter du luxe donc j'en profite du mieux que je peux. Si vous n'êtes pas contents faites des lois pour m'en empêcher. Qui a alors a la mainmise sur le domaine législatif ? Qui est en train de sanctuariser en théorie et bientôt en pratique la propriété ? Les plus privilégiés, bien sûr, le philosophe sait donc parfaitement bien que lui et ses amis n'ont pas grand-chose à craindre. Nous avons là affaire au mépris social le plus caractérisé, le plus ouvertement déclaré.
La Sainte Cène du Patriarche*
Jean Huber (1721-1786) dit Huber-Voltaire, pour sa représentation officielle et durable de l'écrivain.
peintre genevois
vers 1772
huile sur toile
Oxford,
Voltaire Foundation
Oxford University
* Appelé aussi "Le dîner [ou souper] des philosophes", ou encore "Voltaire's Last Supper" (Le dernier souper de Voltaire").
1. Voltaire
2. Jean Huber
3. Sophie d'Houdetot (S. Lalive de Bellegarde, comtesse d'H., 1730-1813), aimée de Rousseau sans retour, qui défraya la chronique par son mariage à trois, avec son mari et son amant, ici présent à sa gauche, le marquis J-F de St-Lambert (cf. fiche Wikipédia)
4. Jean-François de Saint-Lambert (1716-1803), militaire, puis poète, académicien.
5. Denis Diderot
6. Jean-François Marmontel (1723-1799), poète, écrivain, académicien, ami proche de Voltaire
8. Le père Adam, jésuite hébergé par Voltaire contre des service de messe et des parties d'échecs, en particulier.
9. Friedrich Melchior, baron von Grimm (1723-1807), critique littéraire et musical.
10. Frédéric-César de la Harpe (1754 - 1838), avocat et leader de la révolution libérale en Suisse
11. Jean Le Rond d'Alembert, qui est avec Diderot un des principaux architectes de la fameuse Encyclopédie.
La scène réunit de manière fictive le Gotha de la philosophie, "quelques sages"* amis de Voltaire, invités chez ce dernier au château de Ferney : Diderot, n'y est jamais allé et les autres hôtes s'y sont rendus à des moments différents.
* "Je voudrais bien avant mon départ pour Lunéville obtenir de vous que vous me fissiez l'honneur de faire un repas philosophique chez moi avec quelques sages" (Voltaire à Diderot, 1749, cité par Dubercie, 2022)
Ne figurent pas ici la nièce et maîtresse de Voltaire qui habitait alors Ferney, Marie-Louise Mignot (1712-1790), devenue Madame Denis (veuve de l'officier Nicolas-Charles Denis) ; et surtout Jean-Sifrein Maury (Mauri), dit l'abbé Maury (1746-1817), très conservateur : anti-révolutionnaire, qui refuse la citoyenneté des Juifs et soutiendra Napoléon Ier. Il est pourtant présent sur une gravure de Jean Huber déclinant la même thématique.
(Apgar, 1995 ; Mervaud, 1998 ; Daubercie, 2022)

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Voltaire présidant un repas de philosophes
d'après Jean Huber, sur le modèle d'une eau-forte de 1780-1800
1829
lithographie sur papier bleu
20.8 x 31.4 cm
Canberra,
National Library of Australia
Rex Nan Kivell Collection ; NK3447
"Luther avait réussi à faire soulever les princes, les seigneurs, les magistrats, contre le pape et les évêques. Muncer [Thomas Müntzer, NDA] souleva les paysans contre tous ceux-ci : lui et ses disciples s’adressèrent aux habitants des campagnes en Souabe, en Misnie, dans la Thuringe, dans la Franconie. Ils développèrent cette vérité dangereuse qui est dans tous les cœurs, c’est que les hommes sont nés égaux, et que si les papes avaient traité les princes en sujets, les seigneurs traitaient les paysans en bêtes. À la vérité, le manifeste de ces sauvages, au nom des hommes qui cultivent la terre, aurait été signé par Lycurgue ; ils demandaient qu’on ne levât sur eux que les dîmes des grains ; qu’une partie fût employée au soulagement des pauvres ; qu’on leur permît la chasse et la pêche pour se nourrir ; que l’air et l’eau fussent libres ; qu’on modérât leurs corvées ; qu’on leur laissât du bois pour se chauffer : ils réclamaient les droits du genre humain ; mais ils les soutinrent en bêtes féroces."
Voltaire, "Essay sur l'histoire générale, et sur les moeurs et l'esprit des Nations, depuis Charlemagne jusqu'à nos jours", 1756, tome troisième, édition de 1761 Genève, Cramer (cf. plus haut), "chapitre cent-vingt-septieme, Des Anabaptistes", p. 355
Comme chez Montesquieu, ou bien d'autres intellectuels de leur temps et de ceux qui suivront, le compte rendu de l'histoire est sans cesse grevé de simplifications, de moralisation, et au final, et tout particulièrement sur le sujet social, le texte est d'une grande indigence historique, avec le peuple proche des bêtes quand il réclame une plus grande justice, alors que les puissants le poussent à la colère extrême, faute de n'être jamais entendu correctement, avec les aristoi détenteurs de la sagesse, avec Lycurgue, encore et toujours, ad nauseam, parmi les personnages frappés du mythe et de la réinvention historique.
En 1756, Les frères Cramer publient 17 volumes des Œuvres Complètes de Voltaire (60 volumes entre 1756 et 1776), et "l'Essai sur les mœurs et l'esprit des Nations" (titre final donné par Voltaire en 1771) forme les volumes XI à XVII.
Reliures en plein veau blond glacé d'époque. Dos à nerfs orné. Pièces de titre de maroquin rouge, et de tomaison de maroquin tabac. Tranches dorées.
"Il est clair que tous les hommes jouissant des facultés attachées à leur nature sont égaux ; ils le sont quand ils s’acquittent des fonctions animales, et quand ils exercent leur entendement.
(…)
Tous les hommes seraient donc nécessairement égaux, s’ils étaient sans besoins ; la misère attachée à notre espèce subordonne un homme à un autre homme : ce n’est pas l’inégalité qui est un malheur réel, c’est la dépendance. Il importe fort peu que tel homme s’appelle Sa hautesse, tel autre Sa sainteté ; mais il est dur de servir l’un ou l’autre.
(…)
Il est impossible dans notre malheureux globe que les hommes vivans en société ne soient pas divisés en deux classes, l’une de riches qui commandent, l’autre, de pauvres qui servent ; et ces deux se subdivisent en mille, et ces mille ont encore des nuances différentes.
Tu viens, quand les lots sont faits, nous dire : Je suis homme comme vous, j’ai deux mains et deux pieds, autant d’orgueil et plus que vous, un esprit aussi désordonné pour le moins, aussi inconséquent, aussi contradictoire que le vôtre. Je suis citoyen de St-Marin, ou de Raguse, ou de Vaugirard ; donnez-moi ma part de la terre. Il y a dans notre hémisphère connu environ cinquante mille millions d’arpens à cultiver, tant passables que stériles. Nous ne sommes qu’environ un milliar d’animaux à deux pieds sans plumes sur ce continent : ce sont cinquante arpens pour chacun, faites-moi justice, donnez-moi mes cinquante arpents.
On lui répond : Va-t’en les prendre chez les Cafres, chez les Hottentots, ou chez les Samoïèdes ; arrange-toi avec eux à l’amiable ; ici, toutes les parts sont faites. Si tu veux avoir parmi nous le manger, le vêtir, le loger et le chauffer, travaille pour nous comme faisait ton père ; sers-nous, ou amuse-nous, et tu seras payé : sinon tu seras obligé de demander l’aumône ; ce qui dégraderait trop la sublimité de ta nature, et t’empêcherait réellement d’être égal aux rois, et même aux vicaires de village, selon les prétentions de ta noble fierté.
SECTION II
Tous les pauvres ne sont pas malheureux. La plupart sont nés dans cet état, et le travail continuel les empêche de trop sentir leur situation ; mais quand ils la sentent, alors on voit des guerres, comme celle du parti populaire contre le parti du sénat à Rome, celles des paysans en Allemagne, en Angleterre, en France. Toutes ces guerres finissent tôt ou tard par l’asservissement du peuple, parce que les puissants ont l’argent, et que l’argent est maître de tout dans un État ; je dis dans un État, car il n’en est pas de même de nation à nation. La nation qui se servira le mieux du fer subjuguera toujours celle qui aura plus d’or et moins de courage.
Tout homme naît avec un penchant assez violent pour la domination, la richesse et les plaisirs, et avec beaucoup de goût pour la paresse ; par conséquent tout homme voudrait avoir l’argent et les femmes ou les filles des autres, être leur maître, les assujettir à tous ses caprices, et ne rien faire, ou du moins ne faire que des choses très- agréables. Vous voyez bien qu’avec ces belles dispositions il est aussi impossible que les hommes soient égaux, qu’il est impossible que deux prédicateurs ou deux professeurs de théologie ne soient pas jaloux l’un de l’autre.
Le genre humain tel qu’il est, ne peut subsister, à moins qu’il n’y ait une infinité d’hommes utiles qui ne possèdent rien du tout. Car certainement un homme à son aise ne quittera pas sa terre pour venir labourer la vôtre ; et si vous avez besoin d’une paire de souliers, ce ne sera pas un maître des requêtes qui vous la fera. L’égalité est donc à la fois la chose la plus naturelle, et en même temps la plus chimérique."
Voltaire, Dictionnaire philosophique, tome III, article ÉGALITÉ, dans Œuvres complètes de Voltaire, édition Tourneisen, op. cité, pp. 465 ; 467-469 (texte non compris dans l'article ÉGALITÉ, de la première édition de 1764, ni celle de Cramer, de 1769).
"Ce n'est même que par des personnes éclairées que ce livre peut être lû ; le vulgaire n'est pas fait pour de telles connaissances ; la philosophie ne sera jamais son partage. Ceux qui disent qu'il y a des vérités qui doivent être cachées au peuple, ne peuvent prendre aucune allarme ; le peuple ne lit point ; il travaille six jours de la semaine, & va le septiéme au cabaret ; en un mot, les ouvrages de philosophie ne sont faits que pour les philosophes, & tout honnête homme doit chercher à être philosophe sans se piquer de l'être.""
Voltaire, "Dictionnaire philosophique portatif, nouvelle édition, avec des notes ; Beaucoup plus correcte & plus ample que les précédentes. Tome premier. A Amsterdam, Chez Varberg, 1765", Préface des éditeurs, pp. X - XI
Avoir les mêmes droits à la félicité,
C’est pour nous la parfaite et seule égalité.
Vois-tu dans ces vallons ces esclaves champêtres
Qui creusent ces rochers, qui vont fendre ces hêtres,
Qui détournent ces eaux, qui, la bèche à la main,
Fertilisent la terre en déchirant son sein ?
Ils ne sont point formés sur le brillant modèle
De ces pasteurs galants qu’a chanté Fontenelle :
Ce n’est point Timarette et le tendre Tircis,
De roses couronnés, sous des myrthes assis,
Entrelaçant leurs noms sur l’écorce des chênes,
Vantant avec esprit leurs plaisirs et leurs peines :
C’est Pierrot, c’est Colin, dont le bras vigoureux
Soulève un char tremblant dans un fossé bourbeux.
Perrette au point du jour est aux champs la première.
Je les vois, haletants et couverts de poussière,
Braver, dans ces travaux chaque jour répétés,
Et le froid des hivers et le feu des étés.
Ils chantent cependant ; leur voix fausse et rustique
Gaîment de Pellegrin détonne un vieux cantique.
La paix, le doux sommeil, la force, la santé,
Sont le fruit de leur peine et de leur pauvreté.
Si Colin voit Paris, ce fracas de merveilles,
Sans rien dire à son cœur, assourdit ses oreilles :
Il ne désire point ces plaisirs turbulents ;
Il ne les conçoit pas ; il regrette ses champs ;
(…)
Il vient, après trois mois de regrets et d’ennui,
Lui présenter des dons aussi simples que lui.
Il n’a point à donner ces riches bagatelles,
Qu’Hébert vend à crédit pour tromper tant de belles :
Sans tous ces riens brillants il peut toucher un cœur ;
Il n’en a pas besoin : c’est le fard du bonheur.
(…)
Et qu’importe à mon sort, à mes plaisirs présents,
Qu’il soit d’autres heureux, qu’il soit des biens plus grands ?
Mais, quoi ! cet indigent, ce mortel famélique,
Cet objet dégoûtant de la pitié publique,
D’un cadavre vivant traînant le reste affreux,
Respirant pour souffrir, est-il un homme heureux ?
Non, sans doute ; "
Voltaire, "De l’égalité des conditions", op. cité, pp. 7 - 9
Là encore, les gentilshommes sont parés des plus belles vertus et les hommes du petit peuple affublés de lourdes tares. Les "pasteurs galants" sentent la rose et le myrte et les "esclaves champêtres", la boue et la poussière. Le "mortel famélique", "cet objet dégoûtant" chante faux, il est simple et n'a pas besoin ni d'arts sophistiqués ("il ne les conçoit pas"), ni de luxe. Voltaire finit toute de même par une vérité criante, qu'il avait lui-même nié auparavant : "Respirant pour souffrir", il est sans doute malheureux.
Pauvre Voltaire !
Esprit brillant, François-Marie Arouet, qui changera de nom par répugnance à la condition roturière d'origine de sa famille, n'en est pas moins un des représentants les plus emblématiques de l'égoïsme de classe. L'état de roture dit de quelqu'un qu'il n'est pas noble, mais pas du tout qu'il est pauvre. Il en va ainsi de la famille Arouet, qui accède à l'aisance bien avant la naissance de Voltaire. La famille Arouet, installée à Saint-Loup-sur-Thouet dans le Poitou (Deux-Sèvres) fait profession de tannerie et de commerce de peaux et, par alliance surtout, d'apothicairerie. Elle a un blason familial enregistré à l'Armorial général, "d'or à trois flammes de gueules". Quand Voltaire recevra un brevet de gentilhomme, il fera faire son propre blason, "d'azur à trois flammes d'or".

François Arouet, le grand-père de Voltaire, est le premier à quitter le Poitou et s'installer à Paris comme "marchand de draps et soye", épouse une fille de riche banquier (Chaigneau, 1988) et finit par être assez riche pour acheter une charge anoblissante (noblesse de robe) pour son fils, le père de Voltaire, qui achètera le château de la Petite Roseraie à Châtenay-Malabry (Mémoires de la comtesse de Boigne tome I, Du règne de Louis XVI à 1820, Le Temps Retrouvé, Mercure de France, 2008, p.239). Grâce à l'enrichissement de son père, Voltaire pourra ainsi étudier en internat au collège le plus huppé de Paris, Louis le Grand, que son père paie 400 livres par an, puis 500 après le terrible hiver de 1709, pour obtenir du pain bis pour son fils (Jean Orieux, auteur de "Voltaire ou la Royauté de l'esprit", Flammarion, 1966), accumulant ainsi comme les autres nantis ce que les sociologues ont appelé un "capital culturel". Par ailleurs, il va ainsi fréquenter la fine fleur de la noblesse et tisser un réseau extrêmement précieux pour la suite de sa vie personnelle, en particulier la formation de sa fortune. C'est ce que les sociologues appellent "le capital social", et qui, ajouté au capital culturel, forme la base des inégalités entre les hommes au sein des sociétés économiquement inégalitaires, dont sont issus la très grande majorité des habitants de la planète depuis des temps très reculés (cf. Préhistoire).
Voltaire deviendra lui-même très riche, en investissant, en particulier, sa part de l'héritage paternel dans le commerce méditerranéen du blé, mais surtout, par toutes sortes de filouteries lucratives auxquelles s'adonnent, depuis des lustres, tous ceux qui ont accès, par l'éducation, par les réseaux qu'ils se constituent (le fameux "capital social", desdits sociologues), au travers de rouages financiers, économiques auxquels ils ont accès (un petit clin d'œil à John Law et à Cantillon, voir plus bas). "Pour lui la spéculation est un jeu. Voltaire spécule beaucoup, et fort gaiement." (Pomeau, 1971) Entre 1729 et 1730, il se rend compte avec son ami et mathématicien Charles Marie de La Condamine que la loterie organisée par le contrôleur des Finances Pelletier-Desforts est une opération au règlement mal conçu, qui leur permettrait de gagner, avec une mise minime, tous les lots, et, par différentes opérations, ils raflèrent ainsi un beau paquet d'argent. L'Etat mettra un an avant de s'en apercevoir, et pendant ce temps, par une "escroquerie légale" en somme, "ce sont des sommes considérables, plus d'un million de livres par mois", qui tombent dans l'escarcelle de Voltaire et de ses amis (Pierre Lepape : Voltaire le conquérant. Naissance des intellectuels au siècle des Lumières. Paris, Editions du Seuil, 1994).
C'est cette richesse si prisée, qui se gagne "en dormant", selon l'expression consacrée, et qui se moque totalement de savoir si elle n'a pas de conséquence funeste sur la vie d'autres gens, dont nous n'avons pas fini d'en parler à propos du libéralisme économique :
"Ce grand redresseur de torts, courtisan des frères Pâris, gagna leur faveur en commettant contre la chambre de justice, instituée dans les premiers jours de la régence, une ode plus plate que les plus plates de Jean-Baptiste Rousseau. Ce fut même à titre de client des Paris qu’il eut le bonheur d’échapper aux ardeurs de cette fièvre de l’or que Law inocula deux ans à la nation tout entière. Ce grand railleur des financiers traversa le corridor de la tentation et commença par tripoter dans les vivres et dans les fournitures militaires, s’interposant dans les marchés, brassant ces affaires que l’on négocie sous le manteau, recevant force pots-de-vin, et tondant de près les fournisseurs que lui livraient ses bons amis de cour. Si l’infanterie de Rosbach n’avait « ni subsistances ni souliers, » si la moitié de la cavalerie « manquait de bottes » et si l’armée ne vivait « que de maraudes exécrables, » c’est un ministre qui parle ainsi, n’est-il pas plaisant d’apprendre que Voltaire en a sa part de responsabilité ? Bien plus, l’auteur de l’Homme aux quarante écus fut une façon d’accapareur, en son temps, et, comme un simple roi de France, il spécula sur les grains, à son heure, c’est-à-dire sinon sur la famine, au moins sur la disette. Mieux vaudrait pour sa réputation qu’il eût rançonné ses libraires. Sans doute il prêtait beaucoup : aux grands seigneurs par préférence et sur bonne hypothèque. Les Guise, les Richelieu, figurèrent parmi ses débiteurs, et l’on doit même à la vérité de convenir qu’ils ne payaient pas leurs arrérages avec une très scrupuleuse exactitude. Les apologistes de parti-pris n’insistent guère que sur ce chapitre de ses opérations de finances : trop heureuse occasion de médire d’un Guise ou d’un Richelieu. Mais le capital que Voltaire plaçait de la sorte, et presque toujours en viager, spéculant sur son apparence maladive et sur sa santé chancelante, peut-être fallait-il bien qu’il l’eût gagné quelque part, puisqu’il ne l’avait pas trouvé dans la succession paternelle."
Ferdinand Brunetière, "Voltaire d’après les travaux récens", article de la Revue des Deux Mondes, 3e période, tome vingt-septième, 1878 (p. 353-387).
Il faut ajouter à tout cela la fameuse spéculation de Nancy, sur les actions émises par une compagnie du duc de Lorraine. Ayant interdit la souscription aux étrangers, Voltaire, par un heureux hasard, bien sûr, saisit l'opportunité que lui offre une "heureuse conformité de mon nom avec celui d'un gentilhomme de son altesse royale... J'ai profité de la demande de ce papier assez promptement et j'ai triplé mon or" (Voltaire, Lettre à M. Le Président Hénault, 1729, dans "Pièces inédites de Voltaire imprimées d’après les manuscrits originaux", Paris, Didot l’aîné, 1820, p. 205-209).
"Voltaire aurait profité de la confusion de son nom Arouet avec celui de la famille des Craon, seigneurs du fief d’Haroué. Le toponyme se retrouve dans les lettres de Mme Du Châtelet à Saint-Lambert" (André Courbet, "Voltaire en Lorraine : les séjours de 1720 et 1735", article des Cahiers Voltaire, Revue annuelle de la Société Voltaire, n° 13, Ferney-Voltaire, 2014, pp. 51-68).
Voilà comment, parfaitement légalement, dans un système capitaliste, on permet à un individu de gagner en quelques jours ce que des gens ne gagneront pas pendant une vie de dur labeur, en faisant quelques calculs confortablement assis. La loi est égale pour tous, donc enrichissez-vous.... si vous en avez les moyens, bien entendu !
Où il est clairement démontré, encore une fois, que le mensonge, la ruse, la tromperie, le vol, font partie intrinsèque de l'enrichissement des ploutocraties, qu'elles soient monarchiques, démocratiques, dictatoriales ou tout ce que vous voulez.
Mais ce n'est pas cet aspect révoltant de l'injustice sociale que les manuels et beaucoup d'autres communications sur Voltaire préfèrent montrer, mais son combat pour la tolérance, quand il défend les protestants Jean Calas, marchand d'étoffes aisé et Pierre-Paul Sirven, le feudiste de Castres, le Chevalier de la Barre ou encore le Lieutenant Général des Établissements Français de l'Inde, le comte de Lally (Lally-Tollendal), tous des privilégiés. Et même à cet endroit, il y a des choses à ajouter :
"J'ose à peine le dire : Voltaire ne récuse ni la peine de mort, ni ses cruautés . « Les assassinats prémédités, dit-il, les parricides, les incendiaires méritent une mort dont l'appareil soit effroyable... » [ a ] ; on est là six ans après le livre de Beccaria. Détail inattendu : Voltaire œuvra dans l'ombre, et a forgé des faux, pour qu'à Genève Rousseau fût condamné à mort, [ b ] allant jusqu'à écrire, du Conseil compétent, qu' « il aura trop de prudence et de fermeté pour s'amuser seulement à faire brûler un livre à qui la brûlure ne fait aucun mal ». [ c ] L'image contraire dont on le flatte est-elle donc usurpée ? Oui, assez nettement. Prenons l'affaire Calas. La veuve du supplicié ? « une petite huguenote imbécile », écrit-il. C'est d'ailleurs de famille : une nichée de « protestants imbéciles ». [ d ] Les juges de Jean Calas ? « Assassins en robe noire », aime-t-il à marteler. Mais le dossier clos, il confie en douce : « J'ai toujours été convaincu qu'il y avait dans l'affaire des Calas de quoi excuser les juges » [ e ]" (Martin, 2010) .
[ a ] Voltaire à Philipon de La Madelaine, lettre du 28 décembre 1770 : Fonds Beaumarchais-Kehl, MS BK2201-2300, Bibliothèque de Genève, Manuscrits et Archives Voltaire.
[ b ] "Sur cette piquante affaire, dont on a la pudeur de parler peu en France, qu'on nous permette de renvoyer à notre ouvrage Voltaire méconnu. Aspects cachés de l'humanisme des Lumières (1750-1800) , 2 e éd., Bouère, Éditions Dominique Martin Morin, 2007, p. 270-271." (Martin, 2010).
[ c ] Voltaire à François Tronchin, lettre du 25 décembre 1764 dans la Correspondance de Voltaire ("Correspondence and related documents ", tome 28, D12262), de 46 volumes, soit tomes 85 à 130 des Œuvres complètes ("The Complete Works of Voltaire") dans l'édition définitive (D, Genève, Toronto, Banbury, Oxford, Voltaire Foundation, 1968-1977) de Theodore Besterman , Genève, Institut et Musée Voltaire.
[ d ] cf. Xavier Martin, "Voltaire méconnu. Aspects cachés de l'humanisme des Lumières (1750-1800)", 2 e éd., Bouère, Éditions Dominique Martin Morin, 2007, p. 201-203.
[ e ] Voltaire à Lacroix, Lettre du 4 septembre 1769, dans la Correspondance..., op. cité, D 15870, tome 35.
Et si Voltaire défend, par exemple, les serfs du Mont Jura, ce n'est pas contre la pauvreté qu'il se bat, mais pour la liberté, n'hésitant pas à comparer leur condition à de l'esclavage pur et simple (La Voix du Curé, Sur le Procès des Serfs du Mont Jura, 1772).
Malgré tout ce qui a été dit, Voltaire aura le toupet de se décrire à différentes reprises comme un pauvre qui a réussi. Après être devenu le châtelain de Ferney, et parce qu'il se convertira ardemment aux joies de son potager, il n'aura de cesse, malgré sa centaine de serviteurs, de se déclarer paysan ou laboureur :
"Je suis né assez pauvre. J’ai fait toute ma vie un métier de gueux, celui de barbouiller de papier, celui de Jean-Jacques Rousseau"
Voltaire, Lettre à Mr Tronchin, de Lyon, 6 mars 1759, in Œuvres Complètes de Garnier Frères, 1877, Correspondance VIII (1759-1760), tome 40
"Je viens enfin à l’article des blés. Je suis laboureur, et cet objet me regarde. J’ai environ quatre-vingts personnes à nourrir. (…) Nous partîmes donc mon compagnon et moi, et nous revînmes cultiver nos champs "
Voltaire, Diatribe à l'auteur des Ephémérides* (10 mai 1775), édition des Œuvres Complètes de Voltaire, Paris, Garnier Frères.
* Les Ephémérides du Citoyen est un journal fondé par l'abbé Nicolas Baudeau où, de 1765 à 1772, les Physiocrates font paraître des articles.
"Pour moi, je ne suis qu'un pauvre laboureur. Je sers l'Etat en défrichant des terres, et je vous assure que j'y ai bien de la peine. En qualité d'agriculteur je vois bien des abus."
Voltaire, Lettre à Dupont-de-Nemours, 16 août 1763
"un pauvre homme qui a cent ouvriers et cent bœufs à conduire"
Voltaire, lettre à Mme du Deffand, 15 janvier 1761
"Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis ; ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, l’habitant des villes."
Voltaire, Lettre de Voltaire à M. Damilaville, 1766, dans Œuvres Complètes Garnier, 1878, op. cité
Pendant presque quinze ans, Voltaire aura une maîtresse tout à fait accordée à sa vie de jouissance, Gabrielle Émilie Le Tonnelier de Breteuil, Marquise Du Châtelet (1706 - 1749), une des femmes les plus brillantes, les plus libres (plusieurs amants en même temps) et cultivées de son temps, mathématicienne émérite (elle traduisit Newton dans un latin très difficile), bourreau de travail, dormant quatre heures par nuit, ne vivant que pour l'étude et les plaisirs :
"Il faut pour être heureux s'être défait des préjugés ; être vertueux ; se bien porter ; avoir des goûts et des passions ; être susceptible d'illusion (…) Il faut commencer par se bien dire à soi-même & par se bien convaincre que nous n'avons rien à faire dans ce monde qu'à nous y procurer des sensations & des sentiments agréables. Les moralistes qui disent aux humains : Réprimez vos passions et maîtrisez vos désirs, si vous voulez être heureux, ne connoissent pas le chemin du bonheur (…) Détournons donc notre esprit de toutes les idées désagréables ; elles sont la source d'où naissent tous les maux métaphysiques."
Madame du Chastelet (Emilie, Marquise du Châtelet), "Réflexions sur le bonheur", dans Opuscules philosophiques et littéraires, La plupart Posthumes ou inédites, Paris, Imprimerie du Chevet, 1796, p. 2-3
Ouvrage écrit entre 1744 et 1746, publié à titre posthume en 1779
"Ce temps profane est tout fait pour mes mœurs
J’aime le luxe, et même la mollesse,
Tous les plaisirs, les arts de toute espèce.
(…) Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde.
Ah ! le bon temps que ce siècle de fer."
Voltaire, Le Mondain, Poème de 1736
siècle de fer : Période de la Régence (1715 – 1723)
Pour comprendre sa mentalité de riche bien dans sa peau et aussi décomplexée que son amant vis-à-vis des pauvres, penchons-nous sur la Fable des Abeilles de Mandeville, qu'elle revisite pour les lecteurs français, chapitre après chapitre, dans une adaptation très libre. Elle s'explique sur ses intentions, dans la préface de l'ouvrage :
"J'ay voulu montrer aussi dans ce que i'ay dit sur les differentes professions combien les ingredients qui composent une société puissante, sont pour la plupart meprisables et viles, et faire voir la sagesse et l'habileté des législateurs, qui ont construit une machine si admirable, de matériaux si abiets [abjects, NDA] et qui ont trouvé le moyen de faire servir au bonheur de la société les vices de ses différents membres."
"Les gens du monde qui se levent a midy, ignorent les travaux que le disner qu'on leur sert a couté, et combien il faut quil entre dans la ville, de charettes, de bestiaux, et de personnes de la campagne pour qu'on puisse a leur reveil, leur servir un repas delicieux. Ils ne voyent dans tout cela qu'une aisance devenue trop ordinaire pour estre remarquée. Mais le philosophe y voit l'industrie et les travaux de tout un peuple, qui a travaillé a ses plaisirs. Le bourgeois de son costé, ne voit que la crote qui luy gâte ses souliers..."
Emilie du Châtelet, "Préface à la "traduction de la Fable des Abeilles de Mandeville", 1735, in Studies on Voltaire, with some unpublished papers of Mme Du Châtelet, d'Ira Owen Wade, Princeton University press , 1947, p. 141
Si elle ne défend jamais les faibles, elle revendique une plus grande liberté pour les femmes et des droits égaux entre les deux sexes :
"Pour moy i’avoüe que si i'etois roy, je voudrois faire cette experience de physique. Je reformerois un abus qui retranche, pour ainsi dire la moitié du genre humain. Je ferois participer les femmes a tous les droits de l'humanité, et sur tout a ceux de l'esprit. Il semble qu’elles soient nées pour tromper, et on ne laisse gueres que cet exercice a leur ame. Cette education nouvelle seroit en tout un grand bien a l'espece humaine. Les femmes en vaudroient mieux et les hommes y gagneroient un nouveau sujet d'emulation et nostre commerce qui en polissant leur esprit l'affoiblit et le retrecit trop souvent, ne serviroit alors qu'a etendre leurs connoissances." (op. cité, p. 136)
S'agissant des pauvres, on retrouve dans le reste de l'ouvrage de Mme du Châtelet tous les poncifs et mépris habituels envers les plus déshérités :
"II y a bien des gens de condition que la pauvreté met hors d'etat d'elever leurs enfans suivant leur naissance, et que l'orgueil empesche de leur faire apprendre des professions utilles. Ainsi dans l'esperance de quelque changement dans leur fortune, ou du secours de leurs pretendus amis, ils font passer a leurs enfans, dans une dangereuse oisiveté, l'age ou ils pouroient apprendre a subvenir un jour a leur indigence, et ils en font, par cette negligence orgueilleuse des creatures a charge, a elles mesmes, et aux autres."
"Les pauvres, dit un autheur français, sont la vermine qui s'attache à la richesse. Les uns parcequils (sic) restent orphelins avant d'avoir appris a gagner leur vie, les autres par ce que leurs parents sont hors d'etat de leur donner aucune education. Quelques uns par libertinage, les autres faute d'industrie et de capacité, ne profitent pas des soins que l'on a pris de leur enfance. Il faut cependant bien que tout cela vive."
"Quand le peuple dit quil ne desire que ce qui luy est necessaire pour se tenir proprement, sil entend ce mot dans son sens primitif et litteral, il n'a pas grand tourment a se donner pour remplir ses desirs, de l'eau y sufira."
Op. cité, chapitre 2, "Du choix des differentes professions", p. 152-153 ; 186
"Ce qui rend les gens du peuple honteux devant ceux qui leur sont supérieurs cest le sentiment de leur bassesse, et de leur incapacité."
Op. cité, chapitre 4, "De l'honneur et de la honte", p. 157
Gabrielle Emilie de Breteuil,
Marquise du Châtelet
peinture anonyme
120 x 100 cm XVIIIe s.
Château de Breteuil,
Choisel, Vallée de Chevreuse,
Yvelines, France
BIBLIOGRAPHIE
APGAR Garry, 1995, "L’Art singulier de Jean Huber | Voir Voltaire", Paris, Edition Adam Biro.
DAUBERCIE Laurence, 2022, "Devenir Voltaire | Du dramaturge au personnage", chapitre VII, "De l’auteur tragique au personnage (1750-1778)", pp. 187-221, Collection Situations, Presses Universitaires de Liège.
MARTIN Xavier, 2010, "Du temps des Lumières à 1810 : Anthropologie et Droit criminel", communication au Colloque du Sénat : "Bicentenaire du Code Pénal —1810-2010", 25/26 novembre 2010, pp. 65-82.
MERVAUD Christiane, 1998, "Voltaire a table | Plaisirs du corps, Plaisir de l'esprit.", Collection Le Bon sens, Editions Desjonquères.
POMEAU René, 1971, "Le jeu de Voltaire écrivain", communication du colloque intitulé "Le Jeu au XVIIIe siècle", tenu à Aix-en-Provence, les 30 avril, 1er et 2 mai 1971.





