nouveau !
[respecter la casse : accents et majuscules]

ISRAËL
La colonisation juive
de la Palestine
(II)
Le sionisme avant la lettre :
Une colonisation de peuplement
" My Land"
Pictures from Eretz Israel
Lotto (jeu de loto)
David Schneur (Schneuer)
1905-1988
Peintre, artiste juif d'origine polonaise
Edition Binyamin Barlevy,
Tel Aviv
1928
Dès l'origine, des stratégies de repeuplement juif
Carte générale
de la Palestine
avec
les premières colonies sionistes
basé sur la carte de Survey of Palestine : service d'arpentage et de cartographie de la Palestine mandataire*
1940
1/500.000
Pour une recherche toponymique très détaillée, cf. la carte exceptionnelle au 1/20.000 de Survey of Palestine : Palestine Open Maps
Carte de Palestine
frontières de 1922
carte de répartition démographique : localités palestiniennes
colonies juives et mixtes
Basée sur "Before Their Diaspora", Institute for Palestine Studies, Washington DC, 1984
“ un peuple sans pays... un pays sans peuple ”
Le XIXe siècle est un tournant important dans l'histoire des communautés juives et arabes de Palestine. Contrairement à ce qu'on croit généralement, l'idée d'œuvrer pour y créer un Etat juif, avant de germer dans la pensée juive sioniste, que nous examinerons plus loin, a été une préoccupation de tout un courant du puritanisme protestant anglo-saxon, du XVIe au XIXe siècles (Perrin, 2000). Ce dernier prenait au pied de la lettre les textes bibliques et professait la conversion future des Juifs au christianisme, mais aussi leur retour en "Terre Sainte" et la restauration de l'ancien Israël avant la seconde venue du Christ, citons en particulier :
— Thomas Brightman (1562-1607), prédicateur anglican : Shall They Return to Jerusalem Again ? (1615)
— Henry Finch (1558-1625), député britannique puritain :
The World's Great Restauration (1621)
— Joseph Mede (1586-1638), théologien anglican : Clavis Apocalyptica (1627)
— Isaac de la Peyrere (1594-1676), huguenot, ambassadeur de France au Danemark :
Du Rappel des Juifs (1643)
— Anders Pederson Kempe (1622-89), théologien allemand : Israëls erfreuliche Botschaft : "La Bonne Nouvelle d'Israël" (1688).
— John Milton (1608-1674), célèbre poète anglais : Paradise Regained (1671)
— Increase Mather (1639-1723), chef puritain, ministre colonial du Massachusetts, première colonie anglaise en Amérique : The mystery of Israel's salvation (1669)
— Charles Wesley (1707-1788), chef du mouvement méthodiste, en particulier son hymne Almighty God of love ("A collection of hymns, for the use of the people called Methodists", 1782, p. 422)
— Joseph Eyre (1754-1803), chef évangélique : Observations upon the prophecies relating to the restoration of the Jews (1771).
— George Eliot (1819-1880), pseudonyme de l’auteure Mary Anne Evans, célèbre romancière anglaise et chrétienne évangélique : Daniel Deronda (1876).
— Laurence Oliphant (1829-1888), député protestant : Land of Gilead, dans lequel il expose son "plan pour commencer la colonisation juive sur la rive est du Jourdain. Il négocia avec le gouvernement turc pour promouvoir la colonisation juive en Terre Sainte" (1880).
— Charles Haddon Spurgeon (1834-92), célèbre prédicateur anglais, en particulier un de ses nombreux sermons de 1864 : The Restoration and conversion of the Jews.
Etc.
Source principale : Christian zionist hall of fame : "Panthéon des sionistes chrétiens", Israel answers.
Evoquons, pour finir sur le sujet, les tentatives de persuasion du théologien Joseph Priestley (1733-1804) qui, dès 1793, annonce dans son sermon du jour de jeûne ("Fast sermon"), sur la base des prophéties de Daniel ou de l'apôtre Jean, "la chute de l'Antéchrist (probablement la papauté), celle de l'empire Turc et le retour des Juifs dans leur propre pays, la Judée." (J. Priestley, "A sermon preached at the Gravel pit meeting in Hackney, april 19th, 1793, Being the day appointed for a General Fast", Londres, p. 27) Il tente même de persuader le rabbin britannique David Levi (1740-1799) d’organiser un transfert des juifs en Palestine, idée que Levi rejettera en rétorquant que ces derniers doivent accomplir leur mission dans le pays où ils vivent (Rabkin, 2017). On verra plus tard le prédicateur anglican John Nelson Darby (1800-1882), auteur d'une célèbre traduction de la Bible qui porte son nom, élaborer une doctrine vers 1835 qu'il nomme "dispensationalisme" fondé sur trois versets du livre de la Genèse (15 : 18-21), et qui affirme que le second avènement du Christ ne pourra survenir que si la Terre d'Israël revient entièrement aux Juifs. Quelques années après, en 1840, un groupe de théologiens écossais publie dans le Times de Londres un "Mémorandum aux souverains protestants" appelant au retour des Juifs en Palestine. A la même époque, on verra le pasteur écossais Alexander Keith tenir, lui aussi, un langage sioniste avant la lettre, falsification de l'histoire comprise : "C'est pourquoi ils sont des vagabonds à travers le monde, qui n'ont trouvé nulle part un endroit où reposer la plante de leur pied — un peuple sans pays ["a people without a country] ; de même que leur propre pays, comme nous le montrerons plus tard, est dans une large mesure un pays sans peuple ["a country without people"] ;" (Alexander Keith, The land of Israël, according to The Covenant with Abraham, with Isaac, and with Jacob, Edinburgh, William Whyte and Co, 1843, p. 34). Ces expressions seront reprises en une formule devenue célèbre ("a land without a people, and a people without a land" : "Une terre sans peuple et [pour] un peuple sans terre)", dans un compte-rendu de l'ouvrage de Keith (Review, The Land..., avril 1844, dans The United secession magazine, Vol I, Edinburgh, 1844, p. 189). Souvent reprise à leur compte par d'autres, la formule est régulièrement attribuée par erreur (même par des historiens) à Lord Shaftesbury (Anthony Ashley-Cooper, 7e comte de S., 1801-1885), qui l'utilisera à sa manière à partir de 1853 ou encore plus tard, dès 1901, l'écrivain juif britannique Israël Zangwill (1864-1926), membre de l'Organisation sioniste mondiale, qu'il quittera en 1905 pour fonder l'Organisation juive territorialiste, en vue de créer un Etat juif en dehors de la Palestine :
"L'idée d'une « terre vide » aux yeux de Zangwill signifiait que ses habitants étaient « semi-bédouins », sans liens culturels ou nationaux qui puissent les rattacher à la terre, ce qui rendrait facile leur exode ou leur expulsion. Après la déclaration Balfour, il revient avec insistance sur ce point, dans un livre intitulé The voice of Jerusalem (La voix de Jérusalem) » :
« Nous ne pouvons permettre aux Arabes d'entraver une reconstruction historique si précieuse, une réparation si symbolique pour le peuple des Apôtres si durement éprouvé. Il nous faut donc les persuader, avec douceur, de se mettre en route. Après tout, ils possèdent toute l'Arabie et ses millions de kilomètres carrés – sans parler de l'immense territoire nouvellement libéré des Turcs entre la Syrie et la Mésopotamie – tandis qu'Israël ne possède pas un pouce carré. Les Arabes n'ont aucune raison particulière de s'accrocher à ces quelques kilomètres. « Plier leurs tentes » et « s'évanouir discrètement » est leur habitude : qu'ils en fassent maintenant preuve. Les Juifs seront tout à fait disposés à payer leurs frais de voyage et à acquérir, à un prix fixé par le gouvernement britannique, les propriétés et les bâtiments qui ont une réelle valeur. »
Israel Zangwill, "The Voice of Jerusalem", London, William Heinemann, 1920, chapitre XX, p. 93
Pour de toutes autres raisons, d'intérêts politiques au Proche-Orient, des dirigeants de Grande-Bretagne imaginent un projet similaire pour affaiblir le pouvoir ottoman, par la création d'un Etat tampon entre Turcs et Egyptiens : "Il est manifeste qu’un pays, où un nombre important de Juifs choisirait de s’établir, tirerait un grand profit des biens qu’ils apporteraient avec eux. Le peuple juif, s’il revenait sous l’autorité et la protection du sultan, serait un frein aux éventuelles tentatives pernicieuses de Méhémet-Ali ou ses successeurs" (Henry John Temple, 3e vicomte de Palmerston, 1784-1865, ministre britannique des Affaires étrangères, note d'août 1840 à l'ambassadeur anglais en Turquie). Suivra vingt ans plus tard l'affirmation tout aussi idéologique du secrétaire de Napoléon III, Ernest Laharanne (1840-1897), qui défendra le droit des Juifs de tous pays à être réunis sur une même terre pour un destin glorieux supérieur à celui de bien d'autres peuples, rejetant comme "inadmissibles" toutes les propositions assimilationnistes ressemblant à celles de la déclaration de Francfort des "Juifs modernes", écrite au siècle précédent sous l'inspiration de Moïse Mendelssohn (1729-1786), précurseur des philosophes des Lumières juives, l'Haskala, qui cherchait une sorte de symbiose entre germanité et judaïsme. Au troisième article de la déclaration, on pouvait lire : "Nous ne reconnaissons pour patrie que celle dans laquelle nous sommes nés et à laquelle nous sommes tenus par les relations civiques..." (op. cité). Dans son ouvrage le plus connu, Laharanne s'intéresse au contraire à tous les projets imaginés à différentes époques, dans le but de racheter la Palestine par des financiers juifs, "aujourd'hui répandus dans tout l'univers, ou bien du rachat par souscription, ce qui eut été plus noble et plus digne" (E. Laharanne, La nouvelle Question d'Orient – Empires d'Égypte et d'Arabie – Reconstitution de la nationalité juive, Paris, E. Dentu, 1860, p. 33).
Le sionisme n'était pas encore né, officiellement, mais ses ingrédients principaux, nous l'avons vu, existaient manifestement déjà depuis plus de deux siècles dans les mouvements du réformisme protestant. Tout comme chez les proto-sionistes chrétiens dont nous avons parlé, les proto-sionistes juifs dont il est question ici ne s'intéressent qu'aux aspirations des Juifs désireux de reconstruire une nation, sans jamais se soucier des populations qui habitent depuis des siècles la Palestine ou d'autres pays envisagés pour leur installation ; seule comptait pour eux la manière d'occuper les terres convoitées : "Quelle puissance s'opposerait à ce que les Israélites, réunis en Congrès, délibérassent et arrêtassent le rachat de la mère-patrie ? Qui s'opposerait à ce qu'ils jetassent, à la face du Turc décrépit, des monceaux d'or, en lui disant : Rends-moi mes foyers et va consolider avec cet or ce qui te reste d'Empire ?" (op. cité, p. 36), Fait intéressant, Laharanne avance même que "dans les affaires européennes, la restauration de la Judée ne serait plus un obstacle (...) Cette solution est tellement entrée dans l'esprit de tous, qu'elle ne serait, une fois adoptée, ni nouvelle, ni étrange" (op. cité), Mieux encore : il imagine déjà de manière prémonitoire que "la Judée pourrait agrandir ses frontières primitives" (op. cité), même s'il se trompe en spéculant sur cet élargissement (de Suez ou de Smyrne, par exemple). A l'entendre, il semblerait que la confection du tapis rouge que le Royaume Uni, nous le verrons, allait dérouler plus tard pour la colonisation juive de la Palestine, était déjà entamée. En attendant, l'auteur, lui, avait mis sa pierre à l'édifice, dressant un long panégyrique du peuple juif, de pur style colonialiste dans lequel le XIXe siècle européen a tant versé, littérature aussi ennuyeuse que consternante, dont voici un très bref aperçu :
"Vous serez en Orient comme un pôle moral des mondes (...) Vous serez les instituteurs de peuplades africaines et des bandes errantes de l’Arabie..." (E. Laharanne, La nouvelle Question d'Orient..., op. cité, p. 42).
C'est dans les pays d'Europe orientale (Russie, en particulier), où les Juifs sont persécutés en ce XIXe siècle, et représentent alors, de loin, les plus importantes communautés juives du monde, que vont se construire des visions complexes, à la fois révolutionnaires, rédemptrices, messianiques d'une patrie retrouvée, fondées d'abord sur des textes eschatologiques de l'Ancien Testament (Livres de Daniel, d'Ezéchiel, de Baruch ou d'Esdras), en particulier au sein du courant très religieux et mystique du hassidisme. En 1852, paraît Ahavat Tsiyyon (אהבת ציון , "L'amour de Sion"), roman historique du russe Abraham Mapou (1808-1867), symbole de ce mouvement d'idées. Dix ans plus tard, était publié dans le même sens l'ouvrage du rabbin prussien Tzvi Hirsh Kalisher (1785-1874), Drishat Zion (Drichath Tsiyone : "La quête de Sion", colline de Jérusalem qui désigne symboliquement la ville même pour les Juifs, depuis la destruction du premier Temple dit de Salomon, en - 586. Ce titre sera repris plus tard par le mouvement Hovevei Zion (H. Tzion, Tsion ; Chovevei Z, Hovevé Z. ; die Zionsliebenden, en allemand) ou Hibat Zion (Hibat Tzion, Hibbat T.), littéralement "Amants de Sion" (חיבת ציון, traduit aussi par Amour de Sion), fondé à partir de 1881 par la fusion de divers groupes ou associations régionales de nationalistes juifs d'Europe de l'Est (Russie, Pologne et Roumanie, surtout) et formalisé à la Convention de Kattowitz (Katowice, Silésie prussienne de l'Empire allemand, auj. en Pologne) en 1884 (Goldstein, 2016 ; Jewish Virtual Library : Zionism: The Kattowitz Conference). Parmi ses initiateurs, qui prônent une nécessaire émigration des Juifs opprimés d'Europe de l'Est en Palestine, citons Léon Pinsker (1821-1891), médecin d'Odessa, Moshe (Moïse) Leib Lilienblum (1843-1910), écrivain et érudit hébraïque d'origine lituanienne, tout comme Max Emelianovich (Emmanuel) Mandelstamm (1838 -1912), grand ophtalmologue, ou encore Menahem (Menachem) Mendel Ussishkin (1863-1941), ingénieur d'origine bélarusse qui dirigera de 1921 à 1923 l'Organisation sioniste mondiale (World Zionist Organisation, WZO), fondée lors du premier congrès sioniste, à Bâle (Suisse) en 1897. Ussishkin dirigera aussi le Fonds national juif (Jewish National Fund), de 1923 à 1941.
"Les Juifs ne peuvent pas se remettre physiquement et moralement dans le ghetto ; cela ne pouvait se faire qu’à l’extérieur, sur notre propre terre natale... Seule une émigration massive vers la Palestine... peut nous donner une nouvelle génération de Juifs." (M. Mandelstamm, "Pamiati Maksa Emilievicha Mandelshtamma", pp. 56 ; 150-151, dans Victoria Khiterer, "Max Mandelstamm, Palestinophile and Zionist Leader", article de l'American Assocation for Polish-Jewish Studies [AAPJS]).
"La majeure partie de la période des Amants de Sion est caractérisée par ce double regard sur la réalité palestinienne : un regard imaginaire qui amplifie et embellit, un regard scrutateur qui cherche à comprendre la réalité du terrain. Les multiples descriptions réalistes ne suppriment pas la part de rêve qui caractérise cette époque (..) Les lecteurs des informations réalistes et des critiques d’Ahad Ha’am [cf. partie IV] sont moins nombreux que les auditeurs subjugués par les prédicateurs ambulants qui chantent la fertilité de Sion. Le Comité d’Odessa s’irrite même de la trop grande influence de ces prédicateurs qui poussent à l’émigration des candidats privés de toute ressource." (Delmaire, 1999).
Le rabbin Hirsch Kalischer (1795 - 1874)
Rappelons aussi que, de manière corollaire, on trouve tout au long de l'histoire des manifestations d'attachement de certains Israélites à une Terre promise, théâtre principal de leurs textes sacrés, en particulier différents témoignages de soutien matériel apportés par la diaspora aux Juifs de Palestine dans leurs moments difficiles : cet attachement n'a aucun rapport direct avec le fait colonisateur, pilier principal du sionisme, comme nous le verrons. Pour un certain nombre de Juifs d'Europe occidentale, à compter de la Renaissance, quand le temps et les lieux étaient propices à leur épanouissement personnel, l'identité n'était en rien exclusivement juive, rappelle Edgar Morin : Certains étaient plus juifs que gentils, comme Uriel da Costa (1585-1640) qui veut demeurer dans la communauté juive d'Amsterdam et exercer sa liberté de libre-penseur. D'autres, plus tard, ne renoncent pas à leur identité juive mais veulent s'intégrer au monde gentil : les philosophes Moïse Mendelsshon (1729-1786) et Hermann Cohen (1842-1918), en Allemagne, le journaliste Bernard Lazare (1865-1903) en France, par exemple. Le grand écrivain Stefan Zweig lui-même se sentait, comme d'autres, européen avant tout. Et ne parlons pas de ceux qui se sont convertis au christianisme, près de nous : le cardinal Lustiger, Simone Weil ou encore Maurice Schuman (op. cité).
Pendant longtemps, l'évocation d'une Sion plus ou moins mythique, l'idée d'un retour des Juifs sur une terre qui leur aurait été promise par Dieu (point très discuté d'ailleurs par les théologiens juifs), n'ont pas eu besoin d'être réunis sous un même concept. Dans la culture anglo-saxonne, on utilisait d'ailleurs depuis longtemps le terme "zionward" ("[se tourner] vers Sion"), tournure évoquée dans les livres de Jérémie (4 : 6) ou d'Isaïe (2 : 3). En 1873, George Everard écrit "Zionward: Help on the Way to the Better Land" (on parle aussi d'« heavenward »). Le mot "sionisme" n'apparaît que le 1er avril 1890, sous la plume de Nathan Birnbaum, dans son journal Selbstemanzipation (Greilsammer, 2005), dans le contexte d'un débat déjà bien animé autour du sionisme politique, d'essence colonisatrice, que nous allons bientôt aborder. En conséquence, on ne peut pas du tout se satisfaire aujourd'hui de la définition du sionisme de Maxime Rodinson comme étant "un ensemble de mouvements différents dont l’élément commun est le projet de donner à l’ensemble des Juifs du monde un centre spirituel, territorial ou étatique, en général localisé en Palestine." (M. Rodinson, Peuple juif ou problème juif ?, La Découverte, Paris, 1997, p. 135). Certes, les courants principaux idéologiques autour d'une Sion mythique et idéalisée étaient encore représentés au premier Congrès sioniste de Bâle, en 1897, tendances mystique, religieuse et culturelle, d'un côté, tendance politique, de l'autre, mais, dès l'origine, le terme "sionisme" est employé dans la sphère publique et privée arabe, juive ou internationale, nous le verrons, pour désigner la forme tangible, coloniale, du sionisme politique en actes, qui est à la racine, comme nous le verrons en détail, de ce que les médias appellent couramment aujourd'hui le "conflit israélo-palestinien", rhétorique bien commode pour éviter d'utiliser des mots recouvrant mieux la réalité du phénomène, à savoir colonisation d'un côté (terme qui sera assumé par les colons sionistes, nous le verrons) et mouvement (et parfois révoltes) de libération et d'indépendance, de l'autre. Certes, d'autres formes liées au concept juif de "Sion" ont continué d'exister, mais c'est bien du sionisme politique dont on débat dans toutes les instances officielles du sionisme, c'est celui-là qui occupe la presse, les débats publics, les polémiques, et c'est celui-là seul qui va changer durablement, pas à pas, l'histoire conjointe des Juifs et des Arabes en Palestine.
“ des étrangers parmi les nations”
Sir Moses Haïm Montefiore (1784-1885), naît en Angleterre à une époque où les Juifs, malgré beaucoup d'évolutions (ils seront émancipés en 1858), y connaissent toujours des discriminations. Pour cette raison, il ne pourra accéder ni à l'université ni à des professions libérales, encore interdites aux Juifs pour quelque temps. Comme beaucoup d'autres Juifs cantonnés à certaines catégories de métiers, et en raison de ses origines sociales avantageuses (cf. Halimi, 2013), il se tournera vers la banque, en l'occurrence la finance, et finira par faire fortune en tant que courtier à la Bourse, en partie grâce à son réseau familial. En effet, la femme qu'il épousera était la soeur de celle qui épousera Nathan Mayer Rothschild (1777-1836), troisième fils du fondateur de la dynastie Mayer Amschel Rothschild, né dans le ghetto juif de Frankfurt am Main (Francfort-sur-le-Main) et initié à la finance chez le banquier Jakob Wolf Oppenheimer. Très pieux, très généreux, il estime que la charité (tsedaka, en hébreu) "est un acte de justice, un devoir pour les nantis de restituer aux déshérités une partie de la fortune accordée par la Providence (...) et décide de se retirer des affaires après avoir fait fortune pour se consacrer à l'action sociale, devoir religieux à ses yeux (Halimi, 2013). En plus d'assister Lord Shaftesbury (qui était dans une secte millénariste et prêchait pour la "Restauration des Juifs" : "Restoration of the Jews"), pour promouvoir l'éducation des enfants pauvres, et de bien d'autres combats pour protéger les Juifs de différentes injustices, en Russie, en Italie, au Maroc, en Roumanie, etc. (op. cité), il encouragera les Juifs à fonder des villages agricoles (mochavah, mochavoth). Il œuvrera avec George Gawler (1796-1869), haut commandant britannique, premier gouverneur d'Australie, "pour développer des établissements juifs dans cette région. Ces projets comprenaient Yemin Moshe – le premier quartier juif moderne construit à Jérusalem en dehors des murs de la vieille ville. Son fils, John Cox Gawler, prit en charge la cause de son père et publia un plan détaillé de colonisation, qui servit de base à la première colonie juive moderne en Palestine, Petah Tikvah."("Christian zionist...", op. cité). Montefiore achètera une orangeraie à Sarona (Jaffa palestinienne/devenue quartier de la Tel Aviv juive) pour des Juifs pieux, comme le rabbin de Jaffa (Yafa), en 1853. C'est donc en grande partie grâce à sa philanthropie qu'au début des années 1850, une vague d'immigration juive conduit 30.000 personnes à s'installer en Palestine, dont 5000 créèrent vingt-cinq implantations agricoles (Delmaire, 1999). Nous sommes encore là dans des aventures collectives qui n'entrent pas encore dans le cadre d'un projet global et concerté de colonisation, mais diverses incitations de mouvements appelant au retour des juifs dans leur patrie d'origine, en particulier les courants influencés par la propagande millénariste chrétienne dont il a déjà été question plus haut.
Moses Montefiore,
Effigie du billet de 10 livres israéliennes, 1973
Très peu de temps après, et plus de trente ans avant Theodor Herzl, qui incarne la figure paternelle du sionisme et dont nous ferons la connaissance plus loin, Moses Hess (Moshe, Moïse, Maurice H, 1812-1875), penseur et rabbin socialiste qui a collaboré à plusieurs travaux avec Karl Marx et Friedrich Engels, ou encore Etienne Cabet, après avoir défendu "l'assimilationnisme" : l'assimilation culturelle et sociale des juifs européens" (Naiweld, 2021), s'élèvera contre l'assimilation des Juifs dans les différents pays où ils vivent, la dénoncera comme une illusion et défendra un nationalisme de nature politique, inspiré, d'après son propre témoignage, de "l'affaire de Damas" en 1840 (cf. partie I) et des guerres ayant mené à la réunification italienne de 1861 (Naiweld, 2021) :
"la renaissance de l'Italie annonce la résurrection de la Judée (...) Nous demeurons toujours des étrangers parmi les nations (...) Ce que nous avons à accomplir dans le présent pour la régénération de la nation juive est d'abord de maintenir vivant l'espoir d'une renaissance politique de notre peuple, puis de réveiller cet espoir, là où il sommeille. Quand les conditions politiques en Orient seront propices à l’organisation d’un début de rétablissement de l’Etat juif, ce début s’exprimera par la création de colonies juives dans le pays de leurs ancêtres" (Moses/Moïse Hess, Rom und Jerusalem, die Letzte Nationalitätsfrage / "Rome et Jérusalem, la dernière question des nationalités", Leipzig, 1862). Par ailleurs, dans le droit fil des croyances exprimées dans la Torah, qui correspond au Pentateuque chrétien, les cinq premiers livres de l'Ancien Testament, Hess est convaincu comme beaucoup d'autres Juifs de faire partie d'un peuple élu (Am nivhar, "peuple choisi") par Dieu parmi tous les autres de la Terre :
"Désormais, si vous écoutez ma voix, si vous gardez mon alliance, vous serez mon trésor entre tous les peuples ! Car toute la terre est à moi, mais vous, vous formerez pour moi une dynastie de pontifes et une nation consacrée" (Exode 19 : 5-6).
"Car tu es un peuple consacré à YHWH [Yahvé, NDA], ton Dieu [Elohim, NDA], , et c'est toi qu'Il a choisi pour être pour lui son domaine particulier entre tous les peuples sur la face de la Terre" (Deutéronome 14 : 2).
Comme le christianisme ou l'islam, chacun sous une forme qui lui est propre, le judaïsme (qui n'a cependant pas versé autant qu'eux dans la violence et l'intolérance, mais les a durablement subies) n'a pas échappé à l'arrogante prétention d'être l'instrument choisi pour exécuter la volonté de Dieu sur Terre. C'est en tout cas cette mentalité qui fait dire à Hess que c'est par le peuple juif que "tous les autres peuples des grandes races historiques qui ont créé la civilisation moderne, furent initiés dans le mystère de la cause finale de l’histoire de l’humanité." (Maurice Hess, deuxième des dix Lettres "Sur la mission d'Israël dans l'histoire de l'humanité", adressées par l'auteur aux Archives Israélites, revue bimensuelle de Paris éditée par Isidore Cahen entre janvier et juin 1864). Hess place au pinacle deux cultures, la grecque et la juive, la première pour avoir initié le monde à la science du temps présent, la seconde pour lui avoir donné la science de l'avenir (Naiweld, 2021) : là encore, le propos idéologique frappe par ses idées archaïques de supériorité de certains peuples sur d'autres, qui ont conduit on le sait à l'impérialisme et au colonialisme européen, et qui allaient contaminer à leur tour, nous allons bientôt le voir, le colonialisme juif. Car c'est de cela dont parle le rabbin, quand il dit en substance que tous les grands peuples ont une fonction civilisatrice, mais que dans cette compétition culturelle, les Juifs sont inéquitablement dotés, et doivent par conséquent "se réunir dans leur terre ancestrale et y établir un État souverain." (Naiweld, 2021)..
En 1878, des Juifs de Jérusalem fondent une colonie agricole nommée Petah Tikva (Petach Tikwah" La porte de l'espérance"), et l'arrivée "à Jérusalem de la première récolte à dos de chameaux frappe les esprits : pour la première fois depuis des siècles, des paysans juifs remettent en pratique les commandements attachés à la Terre d’Israël (op. cité). Dès avril 1881, les persécutions et les expulsions en Russie poussent 150.000 personnes hors de l'Empire tsariste, et il faut bien leur trouver une terre d'accueil. L'Alliance Israélite Universelle choisit de favoriser leur émigration aux Etats-Unis, où, très vite, les structures d'accueil sont saturées et obligent l'AIU à disperser les émigrants qu'ils peuvent aider dans divers pays d'Europe, certains se voyant par malheur contraints de retourner dans les régions hostiles d'où ils étaient partis (Tebeka, 1970). Cette situation émeut profondément Pinsker, qui publie en 1882, à Berlin, un ouvrage en allemand sur le sujet, Autoemancipation ! Mahnruf an seine Stammesgenossen von einem russischen Juden ("Auto-émancipation ! Appel à ses compatriotes par un Juif russe"). Le médecin témoigne une nouvelle fois de toutes ces tribulations, persécutions et haines infligées aux Juifs un peu partout dans le temps et dans l'espace, qui réclament plus que jamais un lieu pour leur survie, où ils vivront en paix une existence désirable, où que ce soit dans le monde :
"Il est possible que la Terre Sainte devienne notre propre terre. Ce serait tant mieux. Mais ce n’est pas l’essentiel : il s’agit, avant tout, de découvrir où pourrait se trouver le pays susceptible d’offrir aux juifs de tous horizons, forcés de quitter leur pays d’origine, une possibilité d’accueil et de refuge : un refuge sûr, incontesté, inviolable et fertile." (Pinsker, op. cité).
Divers mouvements juifs vont alors pratiquer une intense propagande : "les résonances messianiques du sionisme pouvaient séduire ces couches de la population croupissant dans la misère et déçues par une direction communautaire sclérosée. Dans une ville comme Istanbul, c'est précisément dans ces milieux que la propagande sioniste, en mettant en avant ses dimensions traditionnelle et nationale, remporta ses succès les plus rapides." (op. cité).
Synagogue de Žiežmariai (Zhezhmer), une des plus anciennes communautés juives de Lituanie, avec, au centre, son Aron Kodesh (ארון קודש : "arche d'alliance"), offerte par un habitant émigré aux Etats-Unis. Selon la tradition biblique, les Israélites auraient transporté l'arche depuis le désert du Sinaï jusqu'en "Terre promise". Selon leurs croyances, elle contenait les tables des dix commandements gravés par YHWH (Exode 31-32) ou Moïse (Exode 34) et remises à ce dernier sur le Mont Sinaï.
En 1882, c'est un petit groupe de jeunes gens (qui débarque de Russie dans le port de Jaffa en pionniers. Issu des premiers bilouim* /biluim / sing. bilou, bilu : "mouvement", en l'occurrence d'installation de Juifs en Terre Sainte), ils ont pour but "la régénération socio-économique, spirituelle et nationale du peuple hébreu moyennant une colonisation raisonnable des territoires de la Syrie et de la Palestine." ("Archives Centrales Sionistes désormais ACS, AK 36/1, cf. Tsafon, no 13", Delmaire, 1999). Profitons-en pour signaler ici qu'à l'image de cette archive, et pendant "des dizaines années, ce sont les Sionistes eux-mêmes qui useront des termes comme 'colonisation' (hityashvut) pour décrire leur projet sur la Palestine" (Masalha, 2012), un terme parfaitement conforme à la réalité historique, nous le verrons en détail.
* acronyme constitué des initiales des quatre mots du cinquième verset du deuxième chapitre d'Isaïe : Beit Yaaqov lekhou venelekha : "Venez, maison de Jacob...".
La première vague de retour (environ 1882-1904) constitue ce qu'on appellera la première aliya ( עֲלִיָּה ou עלייה, alya, alyah, aliyah, plur. aliyot, aliyoth : "ascension", "élévation" en hébreu), qui se composera au total de 40.000 immigrés environ (Weinstock, 2011). Les premières colonies sionistes sont essentiellement des villages agricoles, communautés coopératives de fermes individuelles appelés moshavot, mochavoth, moshavim, sing. moshav, mochav, moshavaa ("installation", "demeure", "village", "colonie" en hébreu) : cf. localisation des colonies suivantes sur la carte générale, en exergue) :
Petah (Petach) Tikva (Tikwah, 1878/1882)
Rosh Pina (Ro'sh Pinna, 1878)
Rishon-le-Zion (1882)
Zikhron Yaakov (1882)
Nes Tsiyona (Ness Ziona, 1883, anc. Wadi Chanin, puis Nahalat Reuben, N. Reuven)
Yesud HaMaala (Yesod Hama'ala, Yessud Hamaale, Haméala, 1883)
Ekron (Eqron, 1883, puis Mazkeret Batyah, 1887, pour Betty, mère d'E. de Rothschild). Gedera/Guedera, Gdera (1884).
Mishmar HaYarden (Shoshanat HaYarden, "Rose du Jourdain", 1884,
puis nouveau moshav en 1890)
Be'er Tuvia (Beer Touvia, B. Tuvia, B. Tuvya, anc. Qastina, 1887)
Bat Shlomo (1889)
Rehovot (1890)
Meir-Shefeya (M. Shfeya, village palestinien de Shefeya racheté par E. de Rothschild, "Meir" est le prénom de son grand-père, 1891).
Hadera (1891)
Ein Zeitim (1891)
Motza (Motsa, Mozah, 1894)
Hartouv (Hartuv, Har Tuv, 1895)
Metella (Metoula, Metulla, 1896)
Mehanaïm (implantation familiale en 1898, moshav en 1922, kibboutz en 1939)
Maskha, Mas'ha, (1901, puis Kefar Tavor, Kfar Tabor, 1903)
Yavneel (1901)
Milhamia (1901, puis Menahamiya (Ménahamia)
Ilania (Ilaniya, Ilanya, 1902),
Beït Gan (1903)
Atlid (Atlit, 1903)
Kfar Saba (Kefar Sava, 1903)
Giv'at Ada (Givat Ada, 1903, "Ada", en l'honneur de la femme du baron Edmond de Rothschild, Adelheid /Adélaïde.
moshav : "Le mochav est un village coopératif à vocation agricole dans l’Etat d’Israël. Contrairement au kibboutz où tout est organisé en commun, le mochav n’est pas collectiviste. Chaque famille y gère sa propre exploitation agricole. Toutefois, il existe une coopération entre les membres via la mise en place de nombreux services collectifs (mise à disposition du matériel agricole, commercialisation de la production du mochav, activités culturelles, services sociaux, etc.)."
David Amsellem, Institut Français de Géopolitique (IFO), Working Atlas, 21 avril 2010.
Colonie juive de Petah-Tikva, rue Hovevei Zion Street
Carte postale, années 1880
HaMoshava Gedera
Carte de vœux de bonne année
1896
Colonie juive d'Atlid (Atlit, Athlit), "près Caifa" (Caïffa, Cayphas : ancien nom de Haïfa), fondée en 1903 sur des terres achetées par le baron de Rothschild, près de la ville arabe du même nom, située sur la côte méditerranéenne.
Carte postale, cliché du 10 octobre 1903,
ID D251-120
National Photo Collection of Israel
Différents témoignages montrent que les Bilouim sont "la première expérience organisée en vue du rétablissement d'un Etat juif en Palestine" (Frances Miller : Chaim Chissin, A Palestine diary : memoirs of a Bilu pioneer, 1882-1887, introduction à sa traduction du russe de l'ouvrage de Chissin, New York, Herzl Press, 1976).
"le but ultime… est, de reprendre à temps la Terre d'Israël et de redonner aux Juifs l'indépendance politique qu'ils ont acquise. et dont ils ont été privés depuis deux mille ans… Les Juifs se lèveront encore et, les armes à la main (s'il le faut), déclareront qu'ils sont les maîtres de leur ancienne patrie. (Témoignage d'un bilouim, 1882, dans Morris, 1999).
"Pour l’instant, nous parlons de colonisation et seulement de colonisation. C'est notre premier objectif. On parle de ça et seulement de ça. Mais il est évident que « l’Angleterre est aux Anglais, l’Egypte aux Égyptiens et la Judée aux Juifs. Dans notre pays, il y a de la place pour nous. Nous dirons aux Arabes : Éloignez-vous. S’ils refusent, s’ils s’y opposent par la force, nous les forcerons à se déplacer. Nous les frapperons à la tête et les forcerons à bouger." (Rabbi Yitzhak Reelef, 1883, cité par David McDowall, "The Palestinians, : The Road to Nationhood", London: Minority Rights Group, 1994).
Trois ans plus tard, en 1886, Ilia (Ilya) Adolfovitch Rubanovitch (Rubanovich, 1859-1920), un Juif socialiste révolutionnaire russe, dans un texte oublié aujourd'hui, posait des questions qui allaient être cruciales et qui montrent bien qu'elles pouvaient être posées dès le début de la colonisation sioniste, de par la forme prédatrice et impérialiste qu'elle avait manifestée de différentes manières dès le départ et qu'une partie des réponses pouvaient être anticipées de manière déductive : "Que faire des Arabes ? Les Juifs s'attendent-ils à être des étrangers parmi les Arabes ou voudront-ils faire en sorte que les Arabes deviennent des étrangers au milieu d'eux ? Les Arabes ont exactement le même droit historique et il serait malheureux pour vous si, en prenant position sous la protection des pillards internationaux, en utilisant les tractations sournoises et les intrigues d’une diplomatie corrompue, vous obligez les Arabes pacifiques à défendre leurs droits. Ils répondront aux larmes par le sang et enterreront vos documents diplomatiques dans les cendres de vos propres maisons." ( I. Rubanovitch, cité par Jonathan Frankel, Prophecy and Politics : Socialism, Nationalism, and the Russian Jews, 1862-1917, Cambridge, Cambridge University Press, 1984, p. 129).
Le plus connu d'entre les bilouim est sans doute Menahem Ussishkin, qui deviendra un dirigeant sioniste de premier plan. Dans un hommage à un de ses anciens compagnons, le Bélarusse Chaim Hisssin (Haim, Ḥayyim Chissin, 1865-1932), il déclarera que le mouvement Bilou était une entreprise de création d'un Etat juif en Palestine (MacDonald, 2012). Le journal de Chaim Hissin (A Palestine diary... op. cité) est très instructif sur la mentalité de ces premiers groupes sionistes qu'ont constitué les bilouim. Il montre que ces apprentis colonisateurs correspondaient au prototype du nouveau Juif appelé par tout un courant de penseurs juifs, promouvant la virilité, la force, nécessaires au rétablissement de la gloire de Sion, associé aux stéréotypes raciaux qui avaient cours partout en Europe dans les nations colonisatrices dont étaient issus les colons sionistes eux-mêmes. Comme beaucoup de leurs successeurs, les Bilouim sont convaincus de leur mission civilisatrice apportant la "culture à un pays incivilisé" (MacDonald, 2012).. Ainsi, pour Hissin, les "Arabes étaient des sauvages, sans foi ni loi, de criminels ennemis qui constituent une menace et un obstacle à l'établissement des Juifs. Selon Chissin, il était nécessaire aux colons Juifs d'user de la peur, de l'intimidation et de la force, pour« ôter à ses voisins arabes leurs envies de voler (...) Chissin évoque à plusieurs moments les conflits violents et incessants entre les bergers arabes, qui conduisaient leurs animaux à paître dans les champs juifs, et les colons juifs, qui les capturaient parfois et « battaient les récalcitrants sans pitié »" (MacDonald, 2012). Pour Hissin, toujours, "ces violents affrontements avec les autochtones arabes symbolisaient la renaissance et la régénération d'une masculinité et d'une virilité juives si fondamentales au développement du nationalisme juif et des forces de défense juives" (MacDonald, 2012). Toute cette idéologie viriliste, associé au fait de penser que la violence était endémique au monde arabe, permettait aussi aux premiers colons d'évacuer toute réflexion politique sérieuse sur la domination coloniale qu'ils cherchaient à exercer (cf. Dowty, 2000). C'est ce qu'explique d'une autre manière un des nouveaux historiens israéliens, Avi Shlaim :
"Les premiers sionistes ont rarement perçu et n’ont jamais admis que l’opposition arabe était fondée par principe, duquel on ne pouvait pas attendre autre chose, et que cela conduisait à un rejet radical de toute l’entreprise sioniste. Il était plus réconfortant de penser que l'hostilité arabe était la manifestation de griefs particuliers et qu'elle pourrait être surmontée par des gestes de conciliation, des compromis opportuns, et des compensations économiques." (Shlaim, 1998).
“ Nous sommes un peuple bon à rien ! Chiens ! Autrefois, cette terre prospérait, mais nous l'avons transformée en désert. Nous n’avons pas planté un seul arbre, nous n'avons rien créé, nous avons seulement détruit. Nos oliviers, nos champs, nos puits et même nos mosquées, nous les avons reçus tout prêts. Nous-mêmes n’avons rien fait. Regardez autour de vous, Musulmans ! Ruine, négligence, dévastation partout ! Pendant des centaines d'années le fumier reposait ici avec nous, et nous ne l'avons pas utilisé jusqu'à l'arrivée des Juifs, qui fertilisent leurs champs avec notre sang. Mais c’est tout à fait vrai ; nous sommes des cochons et eux sont des hommes. Ils améliorent leurs champs, n'épargnent aucun travail, creusent, extirpent les pierres de leurs terres, des collines rocheuses ou couvertes d'épines. Là où nos troupeaux erraient et où nos femmes ramassaient du bois de chauffage, se trouvent aujourd'hui des oliveraies et des vignes. Les Juifs construisent des maisons, creusent des puits, revitalisent le pays, le remettent en ordre et l'embellissent. La terre pleurait amèrement parce que personne ne prenait soin d'elle. Puis les Juifs sont arrivés, l'ont réconforté, et elle leur en est reconnaissante, mais vous, les musulmans, vous disparaîtrez ! ” (C. Hissin, A Palestine diary..., op. cité ).
Carte postale publicitaire pour la colonie allemande de Sarona,
Jaffa Palästina (cf. texte, plus bas)
« Je suis le lys du Sharon », Cantique des Cantiques, chapitre 2, verset 1.
Unterwerfung des Raumes : soumission de l'espace
Les planificateurs de la colonisation sioniste ont soigneusement étudiés différents modèles d'économie coloniale pour travailler leur propre projet d'appropriation de la Palestine. Entre 1882 et 1900, le "Baron Edmond de Rothschild a suivi le modèle français de colonisation agricole en Algérie et en Tunisie, qui reposait sur le développement d'une agriculture de monoculture privée. Quand ce modèle français s'est enlisé, trois autres ont été suggérés à sa place, au cours de la première décennie du [20ème] siècle. Le premier, d'Aharon Eisenberg […] qui dirigeait la Planters’ Society, la plus grande société capitaliste en Palestine avant la Première Guerre mondiale, recommandait un design californien pour permettre aux citadins de s'installer à la campagne. Le deuxième, des membres d'HaShomer* (La Garde) cherchait à imiter la colonisation militaire par les Cosaques de certaines parties du sud-est de la Russie. Pour le troisième, Otto Warburg et Arthur Ruppin, les chefs de la Land Development Company de l’Organisation Sioniste Mondiale, ont très consciemment essayé de reproduire le modèle de « colonisation interne » développé par le gouvernement prussien pour créer un gouvernement allemand majoritaire dans certaines de ses régions orientales, en territoire ethniquement polonais." (Shafir, 1989).
L'Europe est au zénith de son expansion coloniale et les dirigeants sionistes, d'origine européenne, n'échappent pas à cette mentalité de domination : "ils se voient eux-mêmes comme des colonisateurs participant à la « soumission de l’espace » (Unterwerfung des Raumes) et croient en leur « mission civilisatrice » en Orient. (...) il existe des similitudes méthodologiques frappantes entre les projets de colonisation des sionistes allemands et ceux élaborés par les autres colonisateurs de l’« ère des empires ». Qu’il s’agisse de statistique, de démographie, d’agronomie, de géographie commerciale, de réflexion sur l’habitat ou encore des infrastructures de transport et de leur rôle dans la mise en valeur économique du pays, les points de contact sont nombreux." (Baisez, 2016).
"En cherchant à se légitimer aux yeux des puissances européennes, l’imaginaire colonial sioniste a non seulement adhéré à la version hégélienne de l’histoire du monde, mais a également établi une alliance inconfortablement étroite entre les idéaux sionistes et ceux des grands apologistes de l’empire et de l’expansion" (Presner, 2007 : 186).
Par ailleurs, les dirigeants sionistes allemands, le riche banquier allemand Otto Heinrich Warburg (1883-1970, cf. partie IV), l'économiste et sociologue Arthur Ruppin (1876-1943, cf. partie III) ou encore le médecin dermatologue Felix Aron Theilhaber (1884-1956) "ont explicitement formulé l’opinion que la colonisation juive en Palestine devrait s’inspirer des méthodes mises en œuvre depuis 1886 par la Commission royale prussienne de colonisation (Königlich-Preußische Ansiedlungskommission). En effet, il s’agissait dans les deux cas d’organiser la colonisation, et plus spécifiquement le peuplement, de territoires où la situation démographique était très défavorable aux colonisateurs. Dans la langue de l’époque, l’enjeu était pour eux, dans un cas comme dans l’autre, de « renforcer l’élément » allemand ou juif par rapport, respectivement, à la population polonaise ou arabe." (op. cité). L'activité propagandiste des sionistes allemands est prolifique, nous ne pouvons en faire état de manière détaillée ici. Evoquons seulement, pour finir sur le sujet, la Commission pour l'exploration de la Palestine, appartenant à l'Organisation sioniste mondiale, chargée de "diffuser auprès des étudiants intéressés la « connaissance de la Palestine » (Palästinakenntnisse), mais aussi la « science de la colonisation » (Kolonisationswissenschaften) en général, l’accent étant mis sur les expériences coloniales allemandes." (op. cité).
Les sionistes allemands ont donc soigneusement étudié les colonies de peuplement dans les colonies et protectorats de l'Empire allemand, mais aussi, leurs propres colonies de la Palestine ottomane, créées par la Tempelgesellschaft ("Société du Temple", appelée aussi "Templiers") de Cristoph Hoffmann (1815-1885), issu d'un courant religieux protestant prônant un retour à un christianisme "originel" et des implantations dans les villes et les campagnes de la "Terre Sainte". Contrairement à beaucoup de Palestiniens chassés de leurs terres comme des animaux nuisibles, parfois avec leurs seuls habits sur le dos, nous le verrons en détail, ces colonies allemandes seront indemnisées pour le préjudice subi par la colonisation sioniste :
« On ignore souvent que quatre communautés palestiniennes ont bénéficié d'une compensation soigneusement évaluée et organisée au niveau international pour leurs pertes. Ces quatre villages – Sarona, Wilhelma, Betlehem (à ne pas confondre avec la célèbre Bethléem) et Waldheim – appartenaient à un groupe chrétien allemand appelé les Templiers. Modèle pour les colons Sarona, près de Jaffa, fut l'une des premières colonies agricoles modernes de Palestine (1871) et servit de modèle aux colons juifs. Wilhelma (1902), près de Lydda, ainsi que Betlehem (1906) et Waldheim (1907), en Haute Galilée, étaient des colonies agricoles allemandes prospères, gérées collectivement. » (PalestineRemembered, notice "Sarona - سراونة").
Un peu plus tard, les sionistes allemands, toujours, s'inspireront aussi du règlement foncier de leur protectorat de Kiautschou, en Chine, instauré en 1898 (Baisez, 2016) :
"En raison de l’ancrage profond de la notion de propriété, les peuples cultivés de longue date ne peuvent pas toujours, comme le souhaitent les grands esprits clairvoyants, mettre les idées visionnaires en application chez eux ; ils essaient en revanche de les appliquer à des contextes nouveaux, quand l’occasion de mettre en valeur des terres vierges se présente à eux. Pourquoi l’Angleterre ne tenterait-elle pas en Palestine, au nom de la Société des Nations, ce que l’Allemagne a réalisé avec succès à Kiautschou ?" (Selig Eugen Soskin, Die Nationalisierung des Bodens und die Araberfrage » : "La nationalisation de la terre et la question arabe", dans Volk und Land, 31, 1919, note 25, p. 980.).
Là encore, l'invisibilisation des Arabes se lit au travers des "terres vierges", qui évoquent une page blanche, vide de toute histoire, à partir de laquelle on peut partir de zéro pour en construire une nouvelle.
Affiche publicitaire pour la compagnie de chemins de fer PLM (Paris-Lyon-Méditerranée), créée par l'affichiste Hugo D'Alesi, Paris, 1898,
“ les colonies juives en une seule toile ”
Envers et contre tout, malgré une grande hostilité venue de la communauté juive elle-même, les sionistes ont non seulement continué de donner corps à leur projet, mais ils ont aussi peaufiné un certain nombre de stratégies pour y réussir. Ainsi, c'est un plan, sinon secret, très discret, exécuté par le milliardaire français Edmond de Rothschild (1845-1934), qui a consisté à racheter des terres en masse, durant des dizaines d'années, opérant "un véritable maillage de la Palestine", à la barbe des autorités ottomanes (Henry Laurens, De Theodor Herzl à la naissance d'Israël, Le Monde Diplomatique, avril-mai 2008).
"Toutes ces colonies sont situées les unes près des autres et l'on peut quasiment parler d'un pays juif congloméré" (Jacobus Henricus Kann [1872-1944], "Erets Israël", le pays juif, 1907, édition en langue française de 1910, Librairie Falk fils, Bruxelles,
Cartes à l'appui, les chercheurs israéliens et suisse Harsgor et Stroun démontreront à leur tour que "l'acquisition de nouvelles terres est effectuée toujours avec la volonté de transformer le patchwork que représentent les colonies juives en une seule toile, en se préoccupant de relier les diverses régions colonisées." (Michael Harsgor et Maurice Stroun, Israël-Palestine, l'histoire au-delà des mythes, Genève, Métropolis, 1996).
Haim Margaliot Kalvarisky (H. Margaliyot Kalvaryski, 1868-1947), administrateur des colonies agricoles de Galilée dès son arrivée en Palestine, en 1895, et pour de nombreuses années, est un exemple parmi d'autres de tous ces sionistes qui, tout en prônant avec constance la compréhension mutuelle entre Arabes et Juifs (voir Brit Shalom, partie X), n'ont cessé de développer tous les moyens possibles de coloniser le pays, plus ou moins légaux, plus ou moins retors, si possible discrètement et même secrètement. Membre du Vaad Leumi (Conseil National Juif, Jewish National Council, créé en 1920) après la première guerre mondiale, chef du Bureau arabe jusqu'en 1928, il présentera des vues instructives sur ce pseudo colonialisme à visage humain lors d'une réunion en 1919, sur le sujet des relations judéo-arabes, à la Commission juive de Va’ad Ha-Tzirim ("Comité des délégués" sionistes) :
"J’ai réalisé à quel point la question de nos relations avec les Arabes est sérieuse lorsque j’ai acheté pour la première fois des terres aux Arabes (en Galilée)... J’ai réalisé à quel point les Bédouins sont proches de leur terre... Au cours de mes 25 années de travail colonial, j’ai dépossédé (« nishlti ») de nombreux Arabes de leurs terres, et vous comprenez que ce travail - déposséder les gens de la terre sur laquelle eux-mêmes et peut-être leurs pères sont nés - n’est pas du tout une chose facile, surtout quand on regarde ces gens comme des êtres humains... Je devais le faire, parce que c’est ce que le Yishouv demandait, mais j’ai toujours essayé de le faire de la meilleure façon possible... Je me suis familiarisé très tôt avec les Arabes et la question arabe."
Haim Kalvaryski, présentation intitulée : « Relation avec les voisins arabes », Archives sionistes centrales (CZA) J1/8777, citée par Jacobson, 2004 :
"Quand j’ai lu cette citation pour la première fois, ce qui m’est venu à l’esprit était l’expression courante « Yorim ve-Bochim » (en hébreu, « tirer et pleurer »). Kalvaryski avoue avoir dépossédé les Arabes de leurs terres, mais cette prise de conscience l’a-t-elle poussé à agir différemment ? Il ne quitte pas son emploi dans le mouvement sioniste. Pourtant, les mots de Kalvaryski expriment une sorte de dissonance à l’égard de son travail et de ses devoirs. C’est peut-être cette dissonance qui l’a rendu actif dans diverses tentatives pour parvenir à un accord entre Juifs et Arabes." (Jacobson, 2004).
question arabe : "Dans les premiers temps de la colonisation, les dirigeants sionistes ont été confrontés à ce qu'ils appelaient la «question arabe» (hashelahha'arvait), celle de la création d'un État de colons juifs en Palestine, alors que les Arabes palestiniens constituaient l'écrasante majorité de la population et possédaient la majeure partie des terres. La plupart d'entre eux ont opté pour le «transfert», un euphémisme désignant le nettoyage ethnique et le déplacement organisé de la population palestinienne vers les pays arabes voisins. Du père fondateur du sionisme politique, Theodor Herzl, au père fondateur de l'État d'Israël et son premier Premier ministre, David Ben-Gourion, tous les grands dirigeants sionistes ont adhéré à la notion de «transfert» sous une forme ou une autre ; les différences portaient sur ses modalités et ses aspects pratiques." (Masalha, 2024).
Le XIXe siècle n'est pas terminé que certains militants sionistes utilisent tour à tour les termes de Palestine ou d'Eretz-Israël, d'autres combinent les deux, mais déjà, le chef des sionistes anglais, le colonel Goldschmidt, refuse d'utiliser le terme Palestine, et l'écrivain Moïse Lilienblum (1843-1910), pense que son vrai nom est celui de la patrie historique des Juifs, Erets Israel : "Tout d’abord nous devons savoir et croire que ce n’est pas en Palestine que nous colonisons le pays, mais en Terre d’Israël" (M. Lilienblum, article de la revue HaMelits, 1890, no 126).
En Palestine, un certain nombre de projets se tournent vers des zones peu peuplées, à défricher et à valoriser, de marécages en particulier (qu'il faut drainer et assécher), mais aussi désertiques ou de montagnes pierreuses, comme la première ferme-école de Mikveh-Israël, fondée au sud de Jaffa en 1870 par l'homme d'affaires et mécène Charles Netter et "construite sur un marécage infesté de malaria" (Mortier, 2019). Les zones de marais sont principalement situés au nord du pays, dans la vallée de Jezréel (Jizréel, Yzrael, plaine d’Esdraelon, vallée de Megiddo ; Marj ibn Amir pour les Arabes), en Galilée, à Kabarah ou encore dans le bassin du lac Ḥula (Houla, Huleh).
Les utopies sionistes
Plusieurs écrivains sionistes ont imaginé un Israël futuriste ou utopique, genre qui se poursuivra bien après la création de l'Etat d'Israël, en 1948 (Eliav-Feldon, 1983 ; Encylopaedia Judaica, 1971-1994, vol. 16, pp. 1151-52). En 1882, le romancier slovaque Edmund Menachem Eisler (1850-1942), qui avait correspondu avec Herzl et d'autres dirigeants sionistes, écrit Ein Zukunftsbild ("Une image du futur"), qui sera publié anonymement en 1885 à Vienne. Le récit prend sa source dans l'affaire de Tiszaeszlár, en Autriche-Hongrie, autour d'une énième accusation antisémite de meurtre rituel imputé aux Juifs, entre 1882 et 1883. Rapidement, un parlementaire, Gyözo Istoczy en profitera pour réitérer une demande faite en 1878 déjà de transférer les Juifs en Palestine où ils pourront s'établir au milieu de leurs "compatriotes sémites" (Eliav-Feldon, 1983). Le récit d'Eisler commence donc par les pogroms, suivis de mouvements de révoltes juives qui se sont réellement déroulées, avant de bifurquer dans l'imaginaire par l'intervention de son jeune héros, Avner, qui poussera à l'action la communauté juive, sous forme d'une campagne de pétitions, de discours, qui finiront par persuader les gouvernements européens d'obtenir du sultan ottoman une concession juive en Palestine, où sera créé "un Etat de Judée prospère, juste et hardi défenseur de paix" (op. cité)., dont Avner deviendra le roi. Signalons qu'un exemplaire de son livre figurait dans la bibliothèque personnelle de Theodor Herzl, qui a pu s'en inspirer pour sa propre utopie : cf. partie III.
Le lithuanien Elchanan Liib Levinski (Elḥanan Leib Lewinsky, 1857-1910), ami proche d'Ahad Haam, marchand de céréales rêvant d'être un écrivain de langue hébraïque, est un des premiers dirigeant sionistes de Russie, membre du mouvement Hovevei Zion. Il a été élevé dans l'esprit du mouvement Haskala, fut un des fondateurs d'Ivryya (Ivriyya, Ivriya, עִבְרִיָּה :"femme hébraïque" ), un mouvement pour la renaissance de la langue hébraïque, et deviendra le représentant en Russie de Carmel, une des grandes sociétés viticoles de Palestine. En 1892, paraît son roman Voyage en Terre d’Israël en l’an 5800 du VIe millénaire (selon le comput juif, soit 2400 de l'ère chrétienne), dans le premier numéro de la revue annuelle Pardes (1892-1896), à Odessa. L'histoire raconte le voyage de noces d'un couple juif dans un pays d'Israël magnifié, comme dans beaucoup d'utopies sionistes, montrant à quel point la nation juive est redevenue un centre culturel et spirituel puissant, embellissant physiquement et spirituellement un pays "qui ne ressemblait à rien" avec des "champs incultes". Ne parlons pas des anciens habitants, lLes Arabes ne sont pas mentionnés une seule fois, et leur mince souvenir ne se rapporte pas aux gens mais à des productions, celle du café (kava, kavah), forcément moins bon que celui que cultivent désormais les Juifs dans la vallée du Jourdain, et celle du style architectural de certains bâtiments publics.
"Jérusalem est le centre de l'univers tout entier, le nombril du monde... Et particulièrement celui des Juifs. ... , les écoles d'enseignement supérieur de Jérusalem sont des centres de la Torah, de connaissance et de sagesse pour tous nos frères dans la diaspora. Des milliers d'étudiants se précipiteront vers eux des quatre coins du monde pour entendre des leçons dans toutes les branches de la Torah et de la connaissance, et, à partir de Jérusalem la Torah et la littérature se répandra sur tous les habitants de la terre." (E. Lewinsky, opus cité)
Faire partie du sionisme culturel, d'esprit pacifique, comme Haam ou Lewinsky, n'empêche pas, on l'a vu, de poursuivre un but colonisateur dans le but d'une prééminence juive sur l'ensemble de la société investie. Ainsi, dans l'Etat juif futuriste de Lewinsky "la loi prédominante sera la loi des Hébreux (...), en particulier les lois civiles ou celles du travail, basées sur "la Torah de Moïse, conformément aux gloses des sages.... s'opposant à toutes Les nouvelles lois européennes en matière de travail. Selon ces lois, il n'est question ni de propriété, ni de travail, en Terre d'Israël, car il n'y a pas d'un côté les ouvriers et de l'autre les maîtres, tous sont à la fois ouvriers et maîtres." (opus cité). Il ne fallait pas être grand clerc pour comprendre que de telles dispositions, d'inspiration proprement coloniale, n'auraient jamais été applaudies par une population régie depuis des siècles par des lois inspirées par la charia islamique et l'örf ("coutume", cf. Inalcik, 2011 ) turque ottomane, ce sur quoi, nous l'avons vu, Haam avait bien mis en garde les sionistes moins regardants que lui sur la question. C'est ce que décide d'oblitérer l'ensemble de la production utopiste sioniste, préférant croire que, face à la grandeur et à la supériorité supposées de la civilisation juive renaissante, ce sont les autochtones eux-mêmes qui finiront par désirer d'être conquis. Au-delà du problème nationaliste, on sait déjà que le préalable du travail et de la terre pour tous demeurera non seulement, comme dans les idéaux socialistes, un vœu pieux, mais qu'on aura là deux grandes causes de mécontentement arabe.
En 1893, paraîtra le roman utopiste du journaliste allemand Max Osterberg-Verakoff (1865-?), auteur de livres pour enfants et de guides touristiques, ouvrage intitulé Das Reich Judäa im Jahre 6000 (2241 Christlicher Zeitrechnung) : "Le Royaume de Judée en l'an 6000, 2241 de l'ère chrétienne"). Après l'expulsion des Juifs de Moscou, en 1891, un évangéliste américain, William Blackstone, présente un mémorandum à Benjamin Harrison, président des Etats-Unis de 1889 à 1893, afin de sauver en urgence les Juifs de la persécution tsariste et de créer un Royaume de Juda pour les accueillir, qui s'avèrera très conservateur et très patriarcal. Herzl le félicitera et promit de le citer dans son propre travail (Eliav-Feldon, 1983). Deux ans après, Isaac Fernhof, instituteur originaire de Galice, publie dans le deuxième numéro de sa propre revue de littérature hébraïque (Sifrei Shashuim, Sefer Sh'ashuim : "Les Livres des Délices") son propre récit utopique Shnei Dimyonot' ("Deux Visions"), fruit de l'imagination d'un voyageur juif transportée dans un Israël idyllique qui aurait retrouvé sa stature étatique et sa fierté (Eliav-Feldon, 1983). On citera enfin les romans utopiques de Jacques Bahar (1858-1923), journaliste, avocat, délégué algérien au premier congrès sioniste de Bâle, ami de Bernard Lazare, qui écrit en pleine affaire Dreyfus son livre L’Antigoyisme à Sion, publié pour la première fois dans le journal Le Siècle, du 20 au 25 mars 1898, puis par T. Herzl, la même année, en allemand, dans son journal Die Welt. L'action se déroule en 1997 et parodie le procès de Dreyfus où les rôles sont inversés, un juif accusant un goy injustement. Bahar nous dépeint un Etat Juif exemplaire, où, comme dans d'autres utopies sionistes, les étrangers chrétiens ou musulmans sont parfaitement assimilés aux Juifs et vivent en parfaite harmonie avec eux. Le pays est à ce point paisible que les prisons n'existent pas, si bien que la peine qui sera infligée à Isaac Nathaniel Viermond, coupable d'avoir écrit un infâme pamphlet, La Judée engoyisée, sera condamné à une peine originale et savoureuse... de bibliothèque forcée :
"Dans l’esprit du législateur, la diffamation est imputable à l’ignorance du délinquant, dont le châtiment doit être le retour forcé à la science. On le condamne donc à s’instruire et à créer un chef d’œuvre dont le produit est à partager entre lui et le diffamé pendant dix ans. La bibliothèque forcée est en province. C’est un vaste bâtiment dans un parc immense, entouré de murs. Le régime, tout de liberté, est subordonné, quant à la nourriture et aux aises à la gravité du travail effectué. Tous les délinquants en sortent guéris et repentis. Certains en sortent très savants. Quant à la signature, c’est une aggravation de la peine. À la sortie, le libéré ne peut que publier sans ajouter sa signature: “Diffamateur de M. Un Tel” (J. Bahar, op. cité, dans Moraly, 2008).
Enfin, nous passerons rapidement sur Looking Ahead, le roman utopique d'Henry Pereira Mendes (1852-1937), qui fut rabbin de la congrégation séfarade de New-York et un des fondateurs de la Fédération américaine sioniste (Federation of American Zionists). Le titre de son livre est inspiré d'un autre récit utopique, Looking Backward, de l'écrivain américain Edward Bellamy, dont le contenu est cependant radicalement différent. Après avoir décrit et interprété de manière bien fastidieuse les plaies diverses de la civilisation aboutissant à une sorte d'apocalypse, Mendes met en scène un concile de pasteurs multiconfessionnel qui proclame sa Solution of Evils ("Solution des maux"), sorte de constitution destinée à restaurer la paix et l'harmonie sur Terre, extrêmement conservatrice et moralisatrice comme les premières utopies historiques (cf. sociétés utopiques). L'ensemble des Eglises s'accordent sur le fait du droit historique des Juifs à retourner en Terre Sainte et un Etat juif est créé en Palestine, où sa capitale, Jérusalem, devient l'arbitre international de tous les conflits planétaires : on retrouve là encore ce sentiment de supériorité de "race", voulu par Dieu, et revendiqué par les sionistes sur les autres peuples du monde. A noter cependant que les Juifs pouvaient continuer de vivre dans leur pays d'origine, ce qui permettait de contenter divers courants du sionisme. Finalement, l'utopie de Mendes est une sorte de "version des utopies eschatologiques chrétiennes, dans lesquelles la Palestine restaurée pour les Juifs est présentée comme une étape cruciale vers le millenium" (Eliav-Feldon, 1983), qui désigne le règne terrestre du Messie avant le jugement dernier, censé durer mille ans, selon le livre biblique de l'Apocalypse, dans le Nouveau Testament :
"04 Puis j’ai vu des trônes : à ceux qui vinrent y siéger fut donné le pouvoir de juger. Et j’ai vu les âmes de ceux qui ont été décapités à cause du témoignage pour Jésus, et à cause de la parole de Dieu, eux qui ne se sont pas prosternés devant la Bête et son image, et qui n’ont pas reçu sa marque sur le front ou sur la main. Ils revinrent à la vie, et ils régnèrent avec le Christ pendant mille ans.
05 Le reste des morts ne revint pas à la vie tant que les mille ans ne furent pas arrivés à leur terme. Telle est la première résurrection.
06 Heureux et saints, ceux qui ont part à la première résurrection ! Sur eux, la seconde mort n’a pas de pouvoir : ils seront prêtres de Dieu et du Christ, et régneront avec lui pendant les mille ans."
Apocalypse 20 : 4-6, version ALF (Association Épiscopale Liturgique pour les pays Francophones)
A l'appui du sionisme religieux, messianique, se développe aussi l'enseignement du rabbin Abraham Yitzhak Ha Cohen Kook, dit "Rav Kook" (1865-1935), originaire de Lituanie, qui émigre en Palestine en 1904 et deviendra le grand-rabbin des ashkénazes: "Il faut savoir qu’avant la Shoa, durant les années d’activité de Kook en Palestine, la grande majorité de l’orthodoxie juive était profondément hostile au mouvement sioniste, considéré comme apostasie. L’audace de Kook a été de présenter une vision permettant de reconnaître le messie dans l’apostasie sioniste en tant que telle. En ce sens, le projet de Kook constitue un exercice essentiellement hérétique. Il n’est donc pas étonnant que Kook ait été effectivement perçu et traité comme un hérétique par plusieurs rabbins orthodoxes de son époque, et qu’il le soit aujourd’hui encore dans le monde ’haredi." (Lapidot, 2022),
Rav : Rov, Rouv, chez les Ashkénazes, "rabbin", en hébreu moderne.
haredi : plur. haredim, litt. les "craignant-Dieu", qu'on appelle couramment "ultra-orthodoxes".
Fonds National Juif, gravure de Salomon Roukhomovsky.
Comme leur père, Israël R . (1860-1936) les frères
Jacob et Salomon seront artistes graveurs, orfèvres
ou ciseleurs, mais aussi fervents sionistes.
Tampon de L'Avant-Garde,
Comité pour la colonisation de la Palestine,
Rishon-le-Zion; 1882-1900
BIBLIOGRAPHIE
BAISEZ Olivier, 2016, "La Palestine des sionistes allemands à l’époque wilhelmienne est-elle l’espace d’une expérience coloniale allemande ?", dans "Les expériences coloniales allemandes : échanges, transferts, circulations", revue d'Allemagne et des pays de langue allemande, 48-1 | 2016.
https://journals.openedition.org/allemagne/367?lang=de
DELMAIRE, Jean-Marie, 1999, De Jaffa jusqu’en Galilée : Les premiers pionniers juifs (1882/1904). Villeneuve d'Ascq : Presses universitaires du Septentrion.
http://books.openedition.org/septentrion/51033
DOWTY Alan, 2000, "Much Ado about Little : Ahad Ha'am's "Truth from Eretz Yisrael," Zionism, and the Arabs", Zionism, and the Arabs,, Israel Studies Vol 5, No 2, octobre 2000, pp. 154-181,
ELIAV-FELDON Miriam, 1983, "lf you will it, it is no fairy tale ': The First Jewish Utopias", dans The Jewish Journal of Sociology, volume XXV, n°2, décembre 1983.
https://www.academia.edu/16388905/First_Zionist_Utopias
GOLDSTEIN Yossi, 2016, "The Beginnings of Ḥibbat Ẓion: A Different Perspective", article de l'Association for Jewish Studies (AJS) Review, n° 40-1, pp. 33-55.
GREILSAMMER Ilan, 2005, Qu'est-ce que le sionisme ? dans "Le sionisme", PUF, Collection Que sais-je ?
HALIMI Suzy, 2013, Sir Moses Montefiore (1784-1885), défenseur de la foi, Revue Française de Civilisation Britannique, XVIII-1 | 2013, "Orthodoxie et hérésie dans les îles Britanniques".
https://journals.openedition.org/rfcb/3638
JACOBSON Abigail, 2004, Alternative Voices in Late Ottoman Palestine: A Historical Note (" Voix alternatives dans la Palestine ottomane tardive : Note historique"), dans Jerusalem Quaterly, n° 21, Institute for Palestine Studies.
https://www.palestine-studies.org/en/node/77953
LAPIDOT Elad, 2022, "Dialectique de la lumière messianique — Rav Kook et l’intuition hérétique du sionisme", dans l'ouvrage collectif dirigé par Anoush Ganijpur : "Monothéismes et politique | Modernité, sécularisation, émancipation", CNRS Editions, collection "CNRS Alpha", pp. 253-274.
LE RIDER Jacques, 2020, "Stefan Zweig, promoteur d’Ephraim Moses Lilien, l’artiste Jugendstil de la renaissance culturelle juive", article de la revue Austriaca (Cahiers universitaires d'information sur l'Autriche), n° 91, pp. 22-43.
MACDONALD Robert L., 2012, "A Land without a People for a People without a Land": Civilizing Mission and American Support for Zionism, 1880s-1929", Thèse de doctorat de philosophie soutenue à la Bowling Green State University, Ohio, Etats-Unis.
MASALHA Nur, 2012, "The Palestine Nakba — Decolonising History, Narrating the Subaltern, Reclaiming Memory", Zed Books, London & New York.
MASALHA Nur, 2024, "Le concept de «Transfert» dans la pensée et la pratique sionistes : racines historiques et défis contemporains", article de la revue Points de vue politiques, n°007, 24 novembre 2024, Institut des études palestiniennes.
MORALY Yehuda, 2008, Deux utopies où nous vivons : Terre Ancienne, terre nouvelle de Théodore Herzl et l’Antigoyisme à Sion de Jacques Bahar, chapitre de l'ouvrage collectif "Utopies—Mémoire Et Imaginaire", édité par Ilana Zinguer et Ruth Amar, pp. 263-274, Essen : Verlag Die Blaue Eule.
MORRIS Benny, 1999, Righteous Victims /A History of the Zionist-Arab Conflict, 1881-1999, New-York, Random House USA inc.
MORTIER Élisabeth, 2019, "La figure héroïque du pionnier sioniste, L’appropriation des zones marécageuses de Palestine (fin xixe s.-années 1950)", dans la revue ÉTUDES RURALES | Terrains, culture & environnement, 203 | 2019, Zones humides.
https://journals.openedition.org/etudesrurales/16161?lang=en
NAIWELD Ron, Le Dieu de l’Histoire selon Rashi et Moses Hess, Revue Tsafon, 81 | 2021, "Des synagogues à travers les âges. Lieux de prières, lieux d'études et d'autres fonctions", pp. 125-132.
https://journals.openedition.org/tsafon/3913#bodyftn6
PERRIN Dominique, 2000, Palestine : Une terre, deux peuples,, chapitre troisième : Des temps bibliques à la dispersion du peuple juif, Villeneuve d'Ascq, Presses Universitaires du Septentrion.
https://books.openedition.org/septentrion/48698#book-more-content-presentationfull
PRESNER Todd Samuel, 2007, Muscular Judaism. The Jewish Body and the Politics of Regeneration : "Le judaïsme musclé. Le corps juif et la politique de régénération", Londres / New York, Edition Routledge.
RABKIN Yakov, 2017, La Déclaration Balfour, contexte et conséquences, article paru sur le site HistoireEngagée.ca ou encore sur celui de l'Union Juive Française pour la Paix (UJFP) :
https://ujfp.org/la-declaration-balfour-contexte-et-consequences/#easy-footnote-32-5458
SHAFIR Gershon, 1989, "Land, Labor and the Origins of the Israeli-Palestinian Conflict, 1882 - 1914", Cambridge University Press, Cambridge.
SHLAIM Avi, 1998, "Collusion Across the Jordan : King Abdullah, the Zionist Movement, and the Partition of Palestine", New York: Columbia University Press.
STAIR Rose, 2022, "The Son and the Stranger”: E.M. Lilien, Börries von Münchhausen, and Juda (1900)", chapitre de l'ouvrage collectif "Constructing and Experiencing Jewish Identity", dirigé par Rachel Blumenthal, Daniel M. Herskowitz et Kerstin Mayerhofer, Editions Brill | Schöningh.
TEBEKA Evelyne, 1970, Le Sionisme de 1881 à 1897 : origines et évolution, dans Cahiers de la Méditerranée, n°1, 1, 1970. pp. 93-103.
https://www.persee.fr/doc/camed_0395-9317_1970_num_1_1_1321
WEINSTOCK Nathan, 2011, "Terre Promise, trop promise, Genèse du conflit israélo-palestinien (1882-1948)", Editions Odile Jacob.











