top of page

    ISRAËL,LE SIONISME
La colonisation juive  de la Palestine
                                   (X)
 
ברית שלום   Brit Shalom

 

                         ברית שלום

                        Brit Shalom

                            Netta Lieber Sheffer

                Artiste israélienne née en 1972

                  

                                            2022

                     fusain sur papier 

        image colorisée, cf. original  : 

                     272 x 573  cm 

               

netta lieber sheffer-brit shalom-2022-identification.jpg

n° 1 :  Arthur Ruppin

n° 2 :  Hugo Bergmann

n° 3 :  Martin Buber

n° 4 :  Hannah/Helena Thon

​n° 5 :  Henrietta Szold

n° 6 :  Rabbi Benyamin

n° 7 :  Akibah Ernst Simon

n° 8 :  Hans Kohn

n° 9 :  Judah Leon Magnes

n° 10 : Gershom Scholem

n° 11 : "Ahad Ha'am's spirit"*

Cartel de l'exposition " Netta Lieber Sheffer :  Shattered Hopes and Roads not taken",  29 mars - 28 décembre 2024, 

                        Tel Aviv Museum of Art,  Israel

 

En avril 1926, un petit groupe de cinq hommes signaient un petit texte en forme d'appel à la paix civile, paru dans Doar Hayom, un quotidien de Jérusalem, puis dans Jüdische Rundschau ("Revue Juive'), une revue sioniste allemande. Le propos dénonçait et réclamait l'annulation d'une directive du gouvernement mandataire visant à créer une milice publique juive, pratique discriminatoire excluant les Arabes et source inévitable de tensions entre les communautés   (Zadoff, 2017) :

"Nous constatons avec une grande tristesse que les gouvernements et les nations continuent de choisir la protection armée plutôt que  celle qui découle de relations justes et amicales, et qu'ils privilégient  les armes plutôt que l’élévation du niveau culturel et économique des masses. Selon nous, les armes et les sentiments de méfiance et de peur ne protègent pas des guerres, mais au contraire, les créent. Notre vision, en accord avec les aspirations spirituelles des prophètes d'Israël, c'est que tous nos efforts doivent viser à déraciner en nous-mêmes l'esprit militaire et les illusions proclamées au nom des principes d’héroïsme et de fierté nationale."  

Parmi les signataires, se trouvaient Rabbi Binyamin, Hugo Bergmann et Gershom Scholem, qui avaient fondé le mois précédent un mouvement appelé Brit Shalom (Berit S., Brith Chalom, en hébreu ; Tahalluf as-Salam, en arabe) : "Pacte / Alliance  pour la paix", 1925 à 1933), qui existait déjà depuis 1925 de manière plus informelle, en une sorte de club  (Zadoff, 2017) Dans ce  groupe d'intellectuels juifs, pour un certain nombre de tendance  socialiste, à l'origine, figurent des hommes bien différents comme Arthur Ruppin, et Martin Buber, mais aussi, Gershom Scholem (1897-1982), Hugo Bergmann (1883-1975),  philosophe juif pragois, ami en particulier de Frantz Kafka, influencé par l'anthroposophie de Steiner et, très tôt, par le sionisme culturel d'Ahad Ha-Am et de Buber. Membre fondateur de l'Association Maccabi et de l'Organisation des étudiants juifs de Prague, professeur de philosophie à l'Université hébraïque de Jérusalem à partir de 1928 ; Hans Kohn (1891-1971), ami et disciple de Buber ; Yitzhaq Epstein (cf. Haskala, partie IV) ; Yaakov (Yacov, Yaacov, Jacob) Yohanan Thon (1880-1950), né en Pologne, arrivé en 1907 en Palestine, responsable au Département de colonisation de l'Agence juive entre 1916 et 1920, un des fondateurs du Vaad Leumi en 1920, puis directeur du PLDC à partir de 1921 ; Hannah Helena Cohn (1886-1954), puis Thon, mariée au précédent, journaliste, travailleuse sociale et éditrice, qui a participé, en 1920,  à la fondation en Angleterre de la WIZO (Women's International Zionist Organization (en hébreu : ויצו : "Vitzo") ; le philosophe et éducateur Akiva (Akiba, Akibah) Ernst Simon (1899-1948),  Norman de Mattos Bentwich (1883-1971), fils d'Herbert B., Robert Welsch ; l'agronome Haim Margaliot Kalvarisky (H. Margaliyot Kalvaryski, 1868-1947), dont nous avons parlé du travail de bon petit soldat sioniste,  ou encore Henrietta Szold (1860-1945), une des premières femmes à entrer au Jewish Theological Seminary de New-York,  et Schmuel (Samuel) Haïm.  Yehuda Magnes (Yehua, Judah Lei (Leib, Leon) M., 1877-1948), premier recteur de l'Université hébraïque de Jérusalem, a été très proche du mouvement mais ne l'aurait jamais rejoint (Laqueur, 1972). Quant au galicien Yehoshua Radler-Feldman, dit Rabbi Binyamin (Benyamin, 1880-1957), premier rédacteur en chef du mensuel de Brit Shalom, Sheifotenu (She’ifoteinu : "Nos aspirations"), qui exigeait un accord avec les Arabes sur la base d’une immigration juive illimitée, il fut remplacé lorsqu’une majorité de membres se déclara prêt à accepter une limitation temporaire de l’immigration pour faciliter un accord avec les Arabes. (Sheifotenu 1930–33 ; Susan Lee Hattis, The Bi-National Idea in Palestine in Mandatory Times, Haifa, Shikmona Publishing Co., 1970).

Gershom Scholem  :  « Tout commence dès l’adolescence, quand ce lycéen brillant et très irascible scandalise sa famille berlinoise, aisée et assimilée, en se mettant à l’étude de l’hébreu et du Talmud. Pire, en Aout 1914, il refuse le grand élan national dans lequel les Juifs, dit-il, n’ont rien à voir. Renvoyé du lycée et de la maison familiale, il simule la démence pour éviter d’être enrôlé, mais il entre à l’Université, en mathématique et en philosophie, puis il fait une thèse d’histoire médiévale juive, brillamment soutenue en 1923, juste avant de quitter l’Allemagne.

Très éloigné des positions socialistes et séculières de la génération de Ben-Gourion, opposé à la construction d’un Etat juif, le jeune Scholem voit d’abord dans le sionisme un projet culturel : la transmission et de régénération d’un passé qui, de fait, est d’abord religieux et inscrit dans les livres. Pour autant, cette refondation ne saurait reposer sur la seule tradition des rabbins, centrée sur la loi et les commentaires savants, qui fondent leur pouvoir dans les communautés de la diaspora. Tout aussi important est pour Scholem le versant irrationnel et mystique de l’histoire juive, en particulier l’appel messianique, dont la puissance et la radicalité populaire ont été trop longtemps ignorées.

Depuis le dix-huitième siècle et les Lumières juives, qu’ils aient pris le parti de l’assimilation ou du sionisme, qu’ils aient été libéraux ou socialistes, les intellectuels juifs ont toujours parlé, nous dit-il, au nom de la raison critique, de l’émancipation individuelle et en fait de la sécularisation. Ils ont donc proposé une vision atrophiée du judaïsme, bien trop soucieuse du regard porté sur eux par les Gentils. » (Sgard, 2019)

Dans ses statuts le mouvement affirme  : "Le but de cette Association est de parvenir à une entente entre Juifs et Arabes sur la forme que revêtiront leurs relations sociales en Palestine, sur la base d'une absolue égalité politique entre deux peuples culturellement autonomes,  et de définir les grandes lignes de leur coopération au développement du pays." (A land of Two Peoples : Martin Buber on Jews and Arabs, préface et commentaires de Paul Mendes-Flohr des textes réunis de Martin Buber, New-York, Oxford University Press, 1983, p. 74). 

Le Manifeste de Brit Shalom  "réclame comme base d’accord l’égalité des droits des deux peuples et leur reconnaissance mutuelle" (Gershom Scholem, Sur les trois crimes du Brit Shalom, Réponse à Yehuda Bourla, article du quotidien juif de gauche de Tel Aviv, Davar : "parole",  n°1379, du 12 décembre 1929).  Scholem répondait ainsi à l'article du romancier Y. Bourla du 27 novembre 1929, paru lui aussi en Palestine dans Davar, sous le titre Brit Kishalon : "L'Alliance de l'échec". Inutile de préciser à quel point le mouvement a été décrié par la plupart des partis sionistes. 

 

 "La conséquence ultime du programme du Brit Shalom, déclarait Bourla, était la “profanation du saint des saints de la nation : son espoir de rédemption intégrale. Notre espérance messianique historique est aujourd’hui présente dans le cœur de l’homme nouveau d’Israël, sous la forme du sionisme politique, d’une façon bien plus achevée qu’elle ne l’était autrefois dans le cœur du Juif religieux” (Scholem, op. cité).  Scholem récuse le fait que Brit Shalom, selon les mots de Bourla, se soit rendu coupable "de ne pas oser dire ouvertement que les Arabes doivent reconnaître avant toute chose que notre arrivée et notre existence sur cette terre sont pour nous un droit et non pas un acte de charité ou de générosité." (Scholem, op. cité),  alors que Brit Shalom  "réclame comme base d’accord l’égalité des droits des deux peuples et leur reconnaissance mutuelle" (op. cité).   C'est sur la raison et le pragmatisme que  Brit Shalom base sa réflexion, affirmant avec Scholem que le "mouvement sioniste doit définir dans quelle mesure et sur quelle base il est disposé à collaborer avec les populations arabes pour le bien du pays tout entier. Que celui qui a des propositions à faire sur la question se fasse entendre. Les propositions de Hugo Bergmann allaient dans ce sens. Il y en aura peut-être d’autres, mais l’argument de Bourla selon lequel les propositions sur le contenu de la coopération bi-nationale devraient inclure aussi des garanties qui empêcheraient qu’échoue l’alliance pour la coopération (qui n’a aucun rapport avec l’essence même de leur contenu) ne tient pas debout."

(...)

Ici, dans ce pays, où domine l’idée (du moins dans de larges cercles) que tout ce qui émanera de l’autre partie nous causera du tort, on assiste à une sorte de rétrécissement de l’image du sionisme. D’après cette vision, toutes les déclarations des Congrès sionistes, et particulièrement la résolution célèbre de Karlsbad sur nos rapports avec les Arabes, pierre angulaire du Brit Shalom (et quand le mouvement sioniste la réalisera effectivement, le Brit Shalom sera inutile, car il aura alors atteint son objectif principal), ne sont rien d’autre qu’hypocrisie politique et escamotage.

(...)

Nous reconnaissons le droit de propriété des deux peuples sur Eretz-Israël et nous avons encore assez de lucidité pour faire la distinction entre bi-nationalisme et négation de soi. 

(...)

Mais voici que nous arrivons à la troisième critique de Bourla (la seconde pour lui) : nous sommes étrangers à notre rédemption politique. En vérité, cet argument est très flou et demande des éclaircissements: comment parvient-on à la rédemption politique? Bourla pense-t-il à l’idée messianique évoquée dans sa forme politique au début de son article ? Si c’est le cas, je le dis ouvertement, ce n’est pas une question à poser au Brit Shalom, mais à tout le mouvement sioniste. En tant que membre du Brit Shalom je m’oppose, comme des milliers de sionistes qui n’en font pas partie et étaient radicalement éloignés de ses opinions, à l’idée de brouiller et de mélanger les notions religieuses et politiques. Je réfute absolument que le sionisme soit un mouvement messianique et qu’il s’arroge le droit (et il ne s’agit pas seulement ici de rhétorique vide) d’utiliser une terminologie religieuse à des fins politiques (...) Le mouvement sioniste, dans ses racines profondes, n’a rien à voir avec le mouvement sabbatéen et les tentatives d’y intégrer cet esprit-là ont causé déjà de nombreux dégâts. " (op. cité).

 

Le philosophe Martin Buber est une des grandes figures du mouvement et se consacrera beaucoup au dialogue entre Juifs et Arabes.  Il dénoncera comme perversion tout nationalisme qui débouche sur un "égoïsme collectif"  (Morabia, 1987),  repoussera l'idée de rechercher une majorité numérique dans la période mandataire et se prononcera pour un programme commun de gouvernement respectant les appartenances ethniques et religieuses. 

"Nous avons besoin pour ce pays d’autant de Juifs qu’il est possible économiquement d’en absorber, mais pas dans le but d’installer une majorité contre une minorité."

" L’immigration juive ne doit pas conduire à la détérioration du statut politique des habitants actuels."

(Martin Buber, The meaning of Zionism,  dans A Land of Two Peoples, op. cité, p. 183.)

​​

Cette même année 1929, les kaymakam  (kaimakanqaiqamam : "gouverneur") de Tibériade,  Emin (Amin) Aslan (1868-1943) mais aussi de Nazareth,  Choukri al-Asali  (Shukri al-Asali, 1868-1916), issu d'une riche famille de propriétaires terriens, s'indignent et s'opposent à la vente au Fonds National Juif par Elias Sursock (Sursuk, Surquq) d'une surface considérable de terres villageoises au pied des montagnes de Nazareth, autour d'al-Fula. 

sursock palais musee- beyrouth liban 1912.jpg

Palais construit en 1912 pour Nicolas Ibrahim Sursock à Beyrouth (Liban), devenu le Musée Sursock en 1952.

"M. Ossovetsky, qui agissait en tant qu'agent, et les propriétaires ne prêtèrent aucune attention au sort de ces locataires, et a insisté pour leur expulsion, car le terrain avait déjà été acheté et payé. Cela a conduit à un conflit entre les locataires et Ossovetsky. Le Wali (gouverneur) a soutenu Ossovetsky, tandis que le Kaimakam (officier de district) de Tibériade, l'émir Amin Arslan s'est rangé du côté des locataires. On a tiré sur Ossovetsky ; on fit venir des troupes et de nombreux locataires furent arrêtés et emmenés en prison.... C'est alors que, pour la première fois, je suis entré en contact avec le nationalisme arabe. Rashid Bey, le Wali, qui était un Turc, ne se souciait guère de savoir si le district de Tibériade était habité par des Arabes ou des Juifs, il était donc, prêt à ordonner l'expulsion des locataires. Mais l'émir Amin (Arslan), le Kaimakam de Tibériade, qui était un Arabe Druze, insista non seulement pour que l'indemnisation soit payée aux Arabes expulsés, mais aussi, comme je l'ai su plus tard, a résisté à la désarabisation du quartier. [...] Sous le sultan Abdul Hamid la population était tellement terrorisée que personne n'osait proclamer son nationalisme arabe. Après la chute d'Abdul Hamid et la proclamation de la Constitution, les questions constitutionnelles prirent une nouvelle tournure. [...] et les Arabes commencèrent à se battre au sein du Parlement turc pour leurs aspirations nationalistes. Ils considéraient le Sionisme comme un ennemi qui tentait d'envahir des districts qu'ils considéraient comme purement arabes"  

Chaim Margalit Kalvarisky, :  ha-Yahasim ben ha-yehudim veha-caravim lifrie ha-milhama, dans : Sheifotenu, vol. II, n° 11, 1931, pp. 50 - 55.

 

Notons qu'en 1924, Shlomo Kaplansky (1884-1950), chef de l'Union mondiale de Poale Zion, à Vienne, qui sera partisan d'un état binational, avait accepté alors l'idée d'un parlement commun, même s'il devait y avoir une majorité arabe, mais Ben Gourion veillera à ce que ce projet reste bien au fond d'un carton, promouvant au contraire une solution à deux Etats, sous supervision britannique, précédé d'un développement accéléré des colonies juives (Teveth, 1985). Buber mettra en garde les Juifs sur le fait de ne pas succomber au racisme et à l'ostracisme dont ils ont été eux-mêmes victimes, et demande aux Arabes de refuser les allégations simplistes sur les Juifs. Dans l'activité politique, il considère que la seule injustice tolérable est celle qu'on est contraint de pratiquer pour sa propre survie (Morabia, 1987).  C'est mal interpréter les leçons de l'histoire, dira-t-il, que "d'enseigner que la renaissance d'un peuple puisse être accomplie au moyen de la violence."  (A land of two peoples... op. cité, p. 191).   

 

C'est donc le binationalisme que privilégiaient les membres de Brit Shalom, qui ont dénoncé à différentes reprises les formes de ségrégation  entre Juifs et Arabes instaurées par les sionistes, demandant à ce que toutes les institutions juives soient ouvertes aux Arabes, que les fonctionnaires de l'Etat soient trilingues (anglais, arabe, hébreu), ou encore que la langue arabe soit enseignée avec l'hébreu dans les écoles juives  (Abitbol, 2013).  Brit Shalom tenta de se rapprocher des organisations arabes et de ses chefs,  comme Musa Kazim al-Husseini,  Raghib al-Nashashibi, maire de Jérusalem et chef de la grande famille hyérosolomitaine, rivale du clan Husseini, qui étaient tous prêts à négocier sur l'immigration juive.  Mais la plupart des dirigeants arabes ne s'intéressaient pas à Brit Shalom, en regard de son très faible poids politique. Quand Kalvarisky fonda la Ligue pour le rapprochement et la coopération judéo-arabe, en 1939, il interpella Awni Abdul-Hadi, membre du Comité exécutif arabe (ou  Exécutif arabe), qui lui fit une réponse en forme de douche froide : 

"Quant à moi, je vous dirai franchement que j’aime mieux traiter avec Jabotinsky ou Ussischkin qu’avec vous. Je sais que ces hommes sont des ennemis jurés qui veulent nous écraser, prendre notre terre et nous forcer à quitter le pays, et que nous devons les combattre. Mais toi, Kalvarisky, tu as l’air d’être notre ami, mais, dans le fond je ne vois aucune différence entre ton but et celui de Jabotinsky. Vous aussi, vous vous en tenez fermement à la Déclaration Balfour, au Foyer national, à l’immigration sans restriction et à l’acquisition ininterrompue des terres occupées par les Arabes."   (Schweigmann, 2015).

      binationalisme       "en 1944 encore, les binationalistes ont recueilli 42 % dans les dernières élections syndicales du Yishouv. Bref, on ne peut pas parler du sionisme comme d’un mouvement monolithique"  (Vidal, 2001)"      

            rivale                :   Les partisans de la famille Husseini sont appelés majlisiyyun (majlesiyoun, sing. majlisin)   du nom du Conseil (majli) suprême musulman (al-majlis al-islami al-a’la), que le clan monopolise, tandis que leurs adversaires Nashashibis sont les mu'aridin (mu'aridun, muaridin, muaridun) : "opposants" (de mu'arada (muarada, mouarada) : "opposition".                                           

Vingt ans auparavant, Kalvarisky avait proposé au Comité Provisoire de la communauté juive en Palestine, un plan pour la création d'un état binational.  Yehuda Magnes, avait même travaillé avec Brit Shalom pour lancer une campagne pour la création d'un état binational,  mais Ben Gourion y opposa un refus farouche (Weinstock, 2011)., car contrairement à certains binationalistes, les sionistes radicaux n'avaient aucunement l'intention de reconnaître la dimension majoritaire de la population arabe, qui aurait eu dans un tel cadre une position politique beaucoup trop avantageuse  :   "Il  nous  incombe  de  renoncer  une  fois  pour  toutes  à  l'idée d'une « Palestine juive », au sens d'un pays juif qui supplantera la Palestine arabe [...]. Le sionisme n'existait pas au début du judaïsme et, s'il ne s'accorde pas avec le judaïsme du point de vue moral, malheur au sionisme !"  (Leon Magnes, lettre à Felix Warburg, 13 septembre 1929, cité par Shlomo Sand : cf. Sand, 2024).

"Le droit historique [des Juifs sur le pays] relève de la catégorie métaphysique et non politique, ainsi [...]. il n'oblige pas les Arabes, mais nous-mêmes. C'est une catégorie interne au judaïsme."  (Ernst Simon, Contre les sadducéens, 1931, cf. Sand, op. cité).

Les positions binationales étaient partagées aussi par des groupes marxistes comme la fédération socialiste Kibboutz Artzi (Hakibboutz Hahartzi, Kibboutzim H.), l'union des kibboutzim de l'Hashomer Hatzaïr, créée en 1927 et représentant le tiers de l'ensemble des kibbouzim.  Elle prônait une "société socialiste binationale en Eretz Israël et dans les   alentours"   la Palestine, avec ses deux communautés culturelles distinctes ayant la "vocation à être la partie du peuple qui y fait son retour, mais également du peuple qui y réside"  (Sand, 2024). 

L'idée de Ben Gourion, après les émeutes de 1929, était plutôt un genre de solution à deux Etats, en créant un Etat fédéral : "En échange d'un accord sioniste en vue d'une Constitution palestinienne, d'une fédération et d'un  parlement au sein d'un gouvernement fédéral, les Arabes autoriseraient la liberté d’immigration et d’établissement dans les districts juifs, qui auraient eux aussi leur propre constitution, leurs propres gouvernement et parlement ."  (Teveth,1985).  C'est une solution de cet ordre que proposera Mussolini à Weizmann, lors de sa rencontre avec le Duce, en février 1934, ou encore George Khabib Antonius (1891-1942), brillant intellectuel arabe chrétien, diplômé du King's College de Cambridge, auteur de The Arab awakening ("Le Réveil arabe") en 1938, dans une de ses quatre entrevues avec Ben Gourion, organisée par Magnes, le 17 avril 1936.  Mais Antonius ne risquait pas de trouver un terrain d'entente avec Ben Gourion, car le penseur arabe posait toujours les problématiques de manière très rationnelle, lui qui occupa, par ailleurs, les vingt ans de sa vie passés en Palestine mandataire à rendre le peuple palestinien plus instruit, plus autonome (Susan Silsby Boyle, "Betrayal of Palestine : The Story of George Antonius", Boulder, Westview Press, 2001).  Son supérieur britannique, au ministère de l'Education conspirait sans cesse pour le remplacer  par un Anglais, tant ses collègues ne supportaient pas que ce wog (gentleman oriental, occidentalisé) soit plus instruit et plus intelligent qu'eux  (Boyle, op. cité).  Antonius conclura un de ses entretiens avec le leader travailliste sur l'avis, qu'il n'y avait guère de place, selon lui,  pour "une seconde nation dans un pays déjà habité (...) par un peuple dont la conscience nationale est pleinement éveillée, et dont l’affection pour son pays... demeure naturellement inaltérable (Oren Kessler, Palestine 1936 : The Great Revolt and the Roots of the Middle East Conflict, Rowman & Littlefield, 2023)et que les Juifs devraient se résigner à un statut de minorité, à la manière sans doute d'une cantonalisation inspirée du modèle suisse, qui était depuis un moment en débat. Ben Gourion, comme les autres dirigeants sionistes, n'en voulait pas, bien sûr,  obsédé maintenant par l'idée de mettre la main d'une manière ou d'une autre sur l'ensemble de la Palestine. 

antonius-the arab awakening-1939.jpg

 

Bien que sympathisants ou militants socialistes, les membres de Brit Shalom se sont heurtés aux organisations politiques qui voulaient se servir de la lutte des classes pour favoriser le projet sioniste.  Schmuel Hugo Bergman, par exemple, était membre d'Ahavat Poalim ("Fraternité ouvrière"), dissous par le gouvernement mandataire en 1930. La première assemblée du mouvement reconnut dans sa résolution le droit plein et entier de la classe ouvrière arabe au libre développement social et national  en même temps qu'il acceptait de la part des Juifs une immigration illimitée, deux résolutions parfaitement contradictoires. En 1930 toujours, Bergman, face à cette position exprimée par Moshe Erem, un membre du mouvement, avait répondu :

"Utiliser l'organisation commune afin de réaliser les aspirations politiques d'un peuple particulier signifie la destruction de toute possibilité d'organisation commune. [...] L'immigration juive, malgré tout ce  qu'elle a apporté de bien à l'ouvrier arabe, affaiblit le pouvoir politique de l'un des peuples [en Palestine] et renforce le pouvoir politique de l'autre camp, au moment où se déroule une lutte acharnée entre les deux peuples, que toute l'idéologie de classe du camarade Erem ne saurait combattre, du moins pas pour l'instant, aussi longtemps qu'aucun accord judéo-arabe n'ait été trouvé. Utiliser  l'organisation commune à l'heure actuelle afin d'éliminer les barrières opposées à l'immigration juive ‑ aucun patriote arabe, aucun ouvrier arabe ayant des sentiments nationalistes, ne serait d'accord avec cela." (Lockman, 1996),

Certains membres de Brit Shalom, tel Ruppin, nous l'avons vu, qui a dirigé le mouvement jusqu'en 1928, ou Norman Bentwich, n'ont guère, au cours du temps, suivi l'orthodoxie du mouvement et ont pratiqué un sionisme politique qui cherchait avant tout à avantager les Juifs. Procureur général de la Palestine jusqu'en 1931, nommé par les Britanniques, le fort engagement sioniste de Bentwich lui valut une grande animosité de la part des Palestiniens,  qui manifestèrent à plusieurs reprises contre sa présence dans l'administration coloniale, de laquelle il fut finalement écarté, après notamment avoir été pris pour cible par un jeune employé de la police palestinienne en novembre 1929,  qui le blessa à la jambe, et finit par être condamné à quinze ans de travaux forcés.  (Norman and Helen Bentwich, Mandate Memories, 1965, Londres, The Hogarth Press. pp. 136–139 ; Bernard Wasserstein, The British in Palestine, 1978, Londres, Royal Historical Society. pp. 209–215.).  Hans Kohn a été le seul, à l'inverse, à vouloir rompre avec le sionisme lui-même à la suite des émeutes arabes de 1929  (Rose, 2005 ; Salah, 2010, Shumsky, 2011) : 

"Nous prétendons être d’innocentes victimes. Bien sûr, les Arabes nous ont attaqués en août. Comme ils n’ont pas d’armée, ils n’ont pas pu respecter les règles de la guerre .  (...)  Nous sommes forcés de rechercher les causes plus profondes de cette révolte (...) nous n’avons sérieusement tenté d’obtenir par des négociations le consentement des peuples indigènes."  (Zionism is not Judaism, Lettre de résignation de Hans Kohn, envoyée de Keren HaYesod, 1929, dans "A Land of Two Peoples...", op. cité, p. 97-100).

Le sionisme modéré extrêmement minoritaire de Brit Shalom a très vite échoué : "le sionisme meurt d'avoir gagné", confiera  Gershom Scholem à son ami, le grand philosophe Walter Benjamin (Correspondance, vol. II, lettre 206, du 3 octobre 1931, trad. fr. G. Petitdemange, Aubier, Paris, 1979).

sionisme-buber-rabbi binyamin-1920-1930.jpg

Rabbi Binyamin (à gauche) et

Martin Buber en Palestine,

           v. 1920-1930,

 

Centre des Archives Sionistes

 

 

                              BIBLIOGRAPHIE 

 

 

 

ABITBOL Michel, 2013, "Histoire des Juifs",  Editions Perrin.

LAQUEUR Walter, 1972, "A history of zionism", Holt, Rinehart and Winston, New York.

LOCKMAN Zachary, 1996, "Comrades and enemies ‑ Arab and Jewish Workers in Palestine, 1906‑1948", Berkeley, CA, University of California Press. 

MORABIA Alfred, 1987, "A Land of Two Peoples : Martin Buber on Jews and Arabs, edited with commentary by Paul R. Mendes-Flohr", article de la Revue de l'histoire des religions, tome 204, n°1, pp. 81-83. https://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1987_num_204_1_2209

ROSE Jacqueline, 2005, "Pour une autre analyse du sionisme", article de la revue Tumultes, 2005/1, n° 24, pp. 147-161. 

https://www.cairn.info/revue-tumultes-2005-1-page-147.htm#no32

 

SAND Shlomo, 2024, "Deux Peuples pour un État ? Relire l’histoire du sionisme", Paris, Seuil.

SALAH Asher, 2010, "La philosophie israélienne face à la guerre", article de la revue Yod, 15 | 2010.

http://journals.openedition.org/yod/681

SCHWEIGMANN-GREVE Kay, 2015, "Zwischen libertärsozialistischem Königtum Gottes und nahöstlicher Realität. Martin Bubers Verständnis von Gesellschaft und Staat und sein Verhältnis zum Staat Israel"  : "Entre la royauté socialiste libertaire de Dieu et la réalité moyen-orientale. La compréhension de Martin Buber de la société et de l'État et sa relation avec l'État d'Israël",  chapitre de l'ouvrage collectif : Zionismus – Theorien des jüdischen Staates : "Sionisme – Théories de l’État juif", dirigé par Samuel Salzborn, dans la collection Staatsverständnisse : "Compréhension de l'Etat",  volume 76. Nomos, Baden-Baden, pp. 155-185. 

TEVETH Shabtai, 1985, "Ben-Gurion and the Palestinian Arabs: From Peace to War", Oxford University Press.

SGARD Jérôme, 2019, "Sur Gershom Scholem". article de la Revue Esprit, juin 2019, pp. 160- 164.

 

SHUMSKY Dimitry, 2011, "Brith Shalom's uniqueness reconsidered : Hans Kohn and autonomist Zionism",  article de la revue Jewish History,  Vol. 25,  No. 3/4, pp. 339-353. 

VIDAL Dominique, 2001, "Sionisme et diaspora. Les Juifs de France et Israël",  Table ronde avec Dominique Vidal, Théo Klein, Patrick Klugman et Esther Benbassa, entretiens menés par Dimitri Nicolaïdis, Patrick Simon et Gilbert Wasserman,  Mouvements 2001/3-4, n° 33-34, pp. 108-124. 

WEINSTOCK Nathan, 2011,  "Terre Promise, trop promise | Genèse du conflit israélo-palestinien 1882-1948)", Editions Odile Jacob. 

ZADOFF Noam, 2017,  "Gershom Scholem : From Berlin to Jerusalem and Back", Brandeis University Press. 

bottom of page