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ISRAËL
La colonisation juive
de la Palestine
(III)
Le sionisme de Theodor Herzl
Carte générale
de la Palestine mandataire*
avec
les premières colonies sionistes
basé sur la carte de Survey of Palestine : service d'arpentage et de cartographie de la Palestine mandataire*
1940
1/500.000
Palestine mandataire*
frontières de 1922
carte de répartition démographique : localités palestiniennes
colonies juives et mixtes
Basée sur "Before Their Diaspora", Institute for Palestine Studies, Washington DC, 1984
Pour une recherche toponymique très détaillée, cf. la carte exceptionnelle au 1/20.000 de Survey of Palestine : Palestine Open Maps
* cf. définition plus bas
Introduction
"D'après terredisrael.com, ce livre « brise les clichés reçus et souvent bien tenaces sur le fondateur du sionisme politique. Au fil des pages, l’auteur nous fait découvrir un personnage plein d’humanité, prophète et profondément marqué par son identité juive. Passionné et en même temps pragmatique, Herzl n’a jamais envisagé une autre destination que la terre d’Israël pour le peuple juif." Voilà ce qu'on peut lire le 30 mai 2026 sur un article de Wikipedia intitulé "Theodor Herzl, une nouvelle lecture", titre de l'ouvrage paru en France en 2006 d'un certain Georges Isaac Weisz, Français rescapé de la Shoah qui a émigré en Israël en 1972, nous précise ledit article. Si on ne le sait pas encore, on va découvrir ici que ce compte rendu hagiographique du "Nouveau Moïse", comme l'ensemble du discours sioniste de ses débuts à ce jour, se moque de la vérité historique, fabriqué par la croyance et l'idéologie, et non par une étude attentive et rigoureuse des faits.
Si Theodor Herzl (1860-1904) a joué un rôle décisif dans la naissance et le développement du sionisme, nous le verrons, son aura quasi-messianique de "père fondateur" doit être confrontée à la réalité brutale, très contradictoire de ses convictions. D'origine hongroise, sa famille fait partie des "rares juifs hongrois qui résistèrent à la magyarisation et restèrent fidèles à la langue et à la culture allemandes. Herzl lui-même était un des nombreux libéraux dans l’Empire habsbourgeois qui désiraient revendiquer leur identité allemande et établir une hégémonie allemande sur les autres nations de l’Empire." Pur produit de la culture élitiste allemande, donc, il admire, vénère même l'aristocratie : "Si je pouvais être ce que j’aimerais être, je serais un aristocrate prussien de lignée ancienne." (T. Herzl, "Briefe und Tagebücher" : "Lettres et journaux intimes", édition Alex Bein, Hermann Greive, Moshe Schaerf et Julius H. Schoeps, 7 volumes, Berlin, Francfort, Vienne, 1983-96 ; vol. 2, dirigé par Johannes Wachten et Chaya Harel, avec la collaboration de Daisy Ticho, Sofia Gelman, Ines Rubin et Manfred Winkler, Berlin-Vienne-Francfort, Propyläen Verlag, 1983, p. 210). A l'instar de beaucoup de libéraux européens, il se méfie d'une prétendue "irrationalité" du peuple, qu'il veut écarter du pouvoir pour réserver celui-ci à une "petite élite éclairée." (Bilis, 1993), ce qu'il mettra en pratique, plus tard, dans la direction du mouvement sioniste.
Pendant longtemps, le journaliste Herzl se considère comme un "juif moyen moderne" qui n'a "aucune objection à adopter le christianisme d'une manière formelle", confie-t-il en décembre 1892 à Moriz Benedikt, rédacteur en chef et propriétaire de la Neue Freie Presse, alors qu'il affirme à un Viennois antisémite qu' « à l'âge de la discrétion on ne peut pas abandonner la foi de ses ancêtres même si on ne l'a plus » (Herzl, "Briefe...", op. cité, vol. 1, p. 506 et ss). Comme d'autres intellectuels juifs, il pense que la longue humiliation historique des Juifs a inculqué à beaucoup d'entre eux une culture honteuse de ghetto, doté d'une "langue dégénérée", le yiddish, en comparaison avec la belle et pure langue germanique (Bilis, 1993), ce qui les oblige à réaliser une nouvelle régénération, thème qu'il explorera dans son célèbre ouvrage, cf. plus bas. Conformément à sa mentalité aristocratique, il exprimera ainsi à plusieurs reprises beaucoup de critiques teintées de mépris pour la communauté juive dans son ensemble, comme d'autres penseurs juifs après lui : "Et si l’on veut les aider, il vaut mieux qu’ils ne le sachent pas. Car c’est un peuple humilié par l’oppression, émasculé, confus par l’argent, domestiqué par toutes sortes d’obstacles." (Herzl, Lettre à Benedikt citée au-dessus). En 1897, l'industriel, et plus tard ministre, Walther Rathenau (1867-1922), qui partage avec Herzl l'idéal de virilité prussienne et militaire, traitait les juifs viennois de rustres et d'inadaptés, vivant "dans un ghetto invisible semi-volontaire, pas en tant que membres vivants de la nation, mais comme un organe étranger dans son corps." (W. Rathenau, "Höre, Israel", article de Die Zukunft, 6 mars 1897, pp. 454-462). En 1899, l'écrivain Karl Kraus (1874-1936), qui défendait lui aussi la culture germanique et l'assimilation des Juifs à leur milieu d'origine, attaquait dans les colonnes du journal qu'il venait de fonder la bourgeoisie juive de Vienne avec virulence, accusée de maintenir sa communauté dans un nouveau ghetto, emmuré par sa richesse et son pouvoir sur la presse : : "Les lingots d’or et le papier journal qui enferment toujours le ghetto doivent s’écrouler. La rédemption par la dissolution !" (K. Kraus, "Die Fackel" [1899-1936], n° 23, novembre 1899, p. 7). Un autre exemple, en 1902, quand le philosophe juif Martin Buber (1878-1965) incite les juifs à surmonter "leur vie étroite et leur esprit étroit, leur ghetto externe et interne" (M. Buber, "Die jüdische Bewegung : Gesammelte Aufsätze und Ansprachen" / "Le mouvement juif : recueil d'essais et de discours", 2 volumes, Berlin, 1920, vol. 1, p. 91).
Arthur Ruppin constituera même une vaste base de données statistiques sur les juifs du monde entier, dans le but précis d'"établir un inventaire de la situation des juifs en Europe, s’en servir ensuite pour – selon lui – « corriger » leurs « faiblesses » biologiques et mentales ; et enfin, régénérer de manière quasi-eugénique en Palestine une nouvelle race juive, fière et forte." (Mancassola, 2018). Cette voie ne s'est pas tarie et sera explorée plus tard par l'Irgoun de Menahem Begin ou le groupe Stern (Zawadski, 1996). Nombreux sont les intellectuels sionistes qui, comme les nazis mais pour une raison diamétralement inverse (la glorification de la race), se sont intéressés au sujet de la "race juive", convaincus comme Félix Aaron Theilhaber, (1884-1956), pionnier allemand de la sexologie, Franz Oppenheimer (1864-1943), principalement économiste, ou encore Ruppin, des différences qui caractérisent les Juifs en tant que race, qui, pleine de santé dans le passé, est tombée comme un corps malade dans l'apathie et doit être guérie, régénérée en redevenant une nation à part entière, avec un territoire, une langue, des traditions communes, etc. (cf. A. Ruppin, Die Juden der Gegenwart : "Les Juifs d'aujourd'hui", 1904 ; F. A Theilhaber, Der Untergang der deutschen Juden. Eine volkswirtschaftliche Studie : "La chute des Juifs allemands. Une étude économique", 1911).
Il est clair que pour cette élite juive, il y avait d'un côté une masse de juifs à la culture abâtardie, dégénérée par des siècles d'oppression, et de l'autre, une aristocratie de l'esprit qui avait conservé une culture juive supérieure qu'il fallait rendre désirable par l'ensemble de la communauté.
Avant même l'ouvrage qui le rendra célèbre, il avait commencé de rédiger un journal consacré exclusivement à la cause sioniste et très éclairant sur sa vision colonisatrice. Comme d'autres, il réfléchit au devenir des Juifs pour leur trouver une solution satisfaisante d'avenir à l'antisémitisme, pour faire cesser des siècles d'avanies et de douleurs. Il pense que le temps des palabres, des réunions, des comités pacifiques ont largement assez duré : "La noble Bertha von Suttner se trompe – une erreur, bien sûr, qui est tout à son honneur — quand elle croit qu'un tel comité peut être utile. Tout comme le serait les organisations pour la paix. Un homme qui invente un terrible explosif fait plus pour la paix que mille doux apôtres. (...) Après tout, nous étions autrefois des hommes qui savaient comment défendre l’État en temps de guerre, et nous avons dû être un peuple très doué pour avoir enduré deux mille ans de carnage sans être détruit",
T. Herzl, Journal, "Sur la cause des Juifs... Commencé à Paris autour de la Pentecôte, 1895", Central Zionist Archiv [ CZA ], H ii B i) ; The Complete Diaries of Theodor Herzl, trans. Harry Zohn, New York, 1960, 5 volumes, vol.1, p. 6 et 10).
Avant le plan qu'il avait commencé de mûrir depuis peu, il lui était venu des idées farfelues pour "résoudre la question juive, au moins en Autriche, avec l'aide de l'Église catholique. Je souhaitais avoir accès au Pape (non sans m'assurer au préalable du soutien des dignitaires de l'Église autrichienne) pour lui dire : Aidez-nous contre les antisémites et je lancerai un grand mouvement pour la conversion libre et honorable des Juifs au christianisme." (Herzl, op. cité, p. 7). Ensuite, c'est au travers de l'idée d'une sorte d'ouvrage historique (Herzl parle de "man's book") que le journaliste-écrivain a l'idée de traiter la situation des Juifs. Il en parle même longuement à Alphonse Daudet, antisémite notoire (tout comme son fils célèbre, Léon), qui entretenait exceptionnellement des relations avec des Juifs. Ce dernier trouve très beau le récit de Herzl, mais lui conseille d'en faire un roman plutôt qu'un essai, dans le sillage de La Case de l'Oncle Tom (Herzl, op. cité, p. 12). Finalement, Herzl ne saura même pas comment cette idée littéraire se transformera dans son esprit en un véritable programme de sauvetage pour sa communauté : "Comment je suis passé de l'idée d'écrire un roman à un programme pratique, c'est déjà un mystère pour moi, même s'il ne s'est produit qu'au cours de ces dernières semaines. C'est une chose qui est du domaine de l'Inconscient." (Herzl, op. cité, p. 13). Nous sommes loin de l'idée répandue de l'origine décisive de l'affaire Dreyfus dans l'élaboration du projet sioniste. Précisons à ce propos que ce projet est entamé quand est connue publiquement la célèbre affaire, mais aussi que cette dernière "n’est mentionnée ni dans les lettres ni dans le journal intime que Herzl écrivit à cette époque. Lors du procès, il semble bien plus inquiet à propos du destin de sa propre pièce sur l’antisémitisme, Das neue Ghetto, qu’il prétendit plus tard être inspirée par le procès." (Robertson et Hartford, 2003).
"Beaucoup a déjà été dit sur la troublante convergence de points de vue entre le nationalisme antisémite européen et le sionisme. Pawel [cf. bibliographie] souligne combien Herzl a incarné et formulé cette ambiguïté. En effet, la sensibilité de Herzl à l'antisémitisme se double d'une espèce de fascination pour les antisémites qui le pousse à dialoguer longuement avec certains d'entre eux : Drumont, Alphonse Daudet et, plus tard, Plehvé, le «ministre des pogroms » russe. Herzl convient avec les antisémites que les juifs constituent effectivement un corps étranger au sein des nations sur lesquelles ils ont une influence malsaine soit en tant que financiers, soit en tant que ferment révolutionnaire." (Bilis, 1993).
"Lors du scandale de Panama, il pensait même que l’antisémitisme avait ses avantages, car il se pourrait qu’il « brise l’insolence des juifs fiers de leur fortune et le caractère impitoyable et cynique des financiers juifs »" (Robertson et Hartford, 2003 ; citation Herzl, "Briefe...", op. cité, vol. 1, p. 507).
Dès le départ, Herzl élabore des stratégies qui doivent rester secrètes le plus possible, et peu regardantes sur le plan moral, où la population indigène n'est vue que comme une sorte de matériel humain qu'il faut déplacer d'une manière ou d'une autre pour faire place nette aux colons juifs :
"Lorsque nous occuperons la terre, nous apporterons des bénéfices immédiats à l'État qui nous reçoit. Il faut exproprier en douceur, sur la propriété privée des domaines qui nous a été confié. (....) Nous essaierons de faire traverser la frontière à la population sans le sou en lui procurant un emploi dans les pays de transit tout en lui refusant tout emploi dans notre propre pays. pays. (...) Les propriétaires viendront à nos côtés. Tant le processus d’expropriation que l’expulsion des pauvres doivent être menés avec discrétion et circonspection. Laissons les propriétaires de biens immobiliers croire qu'ils nous trompent, en nous vendant des choses plus chères qu'elles ne valent. Mais en retour, nous ne leur vendrons rien du tout. (...) L'expropriation volontaire sera accomplie par nos agents secrets. La Compagnie paierait des prix excessifs. (...) Nous vendrons alors uniquement aux Juifs, et tous les biens immobiliers seront échangés uniquement entre Juifs." (...) "Si le propriétaire souhaite vendre la propriété, nous aurons le droit de la racheter à notre prix initialement fixé."
T. Herzl, 12 juin 1895, Central Zionist Archiv [ CZA ], H ii B i) ; The Complete Diaries..., op. cité, vol.1, p.88).
Le caractère très clairement dissimulé des intentions, dans le projet de Herzl (comme ceux qui l'ont précédé, nous l'avons vu), a bien été compris par ceux qui l'appliqueront, nous le verrons à de nombreuses reprises, et cela n'a pas échappé au nouvel historien israélien Benny Morris (lui-même sioniste) qui souligne que les Sionistes "cherchaient à cacher publiquement leurs intentions réelles" (Morris, 1999). alors que leur vrai but était de se rendre maîtres de la Palestine. Mais tout cela échappe à la plupart des premiers pionniers sionistes qui "s’apprêtaient à prendre possession des lopins de terre achetés alors qu’ils étaient encore en Europe et dont ils ignoraient qu’ils avaient appartenu depuis plusieurs générations à des fellahs, qui y travaillaient toujours après en avoir été légalement dépossédés pour cause d’endettement par des effendis sans scrupule quand ce n’était pas par des représentants du pouvoir turc lui-même. N’habitant pas sur place mais à Jaffa, Jérusalem, Beyrouth, Damas ou au Caire, ceux-ci étaient bien contents de l’occasion qui s’offrait à eux de revendre leurs terres, souvent mal acquises, à des organismes juifs peu regardants sur les prix ou sur l’état exact des terrains achetés." (Abitbol, 2018).
pionniers : haluzim, chaluzim, ḥalutzim, chalutzim, haloutsim, sing. haloutz, halutz, chalutz, en hébreu ; un groupe de pionniers sionistes émigré en Palestine s'appelle gar'in, garin ("graine", "noyau"), plur. garinim.
fellahs : ou fellahin, sing. fellah, fallah: dérivé de l'arabe, "paysan"
Herzl pose donc d'emblée les buts en partie cachés de l'expropriation d'habitants, de communautarisation juive, de ségrégation entre autochtones et immigrants juifs, ce qui sera effectivement réalisé et qui inquiétera rapidement, et à juste titre, les Arabes palestiniens. Cependant, à ce stade du journal, Herzl ne parle encore ni d'Arabes, ni de Palestine, le pays concerné par ses projets n'ayant pas encore été fixé, et, quand il expose enfin publiquement son projet, en 1896, à Vienne, dans un ouvrage intitulé Der Judenstaat | Versuch einer modernen Lösung der Judenfrage ("L’État juif : une tentative de solution moderne à la question juive", Leipzig and Vienna : M. Breitenstein Verlag-Buchhandlung), il pèse encore le pour et le contre, entre Argentine et Palestine, vers laquelle, bien évidemment son cœur se porte : "La Palestine est notre inoubliable patrie historique. Ce nom seul serait un cri de ralliement puissamment empoignant pour notre peuple." (Herzl, "L'État des Juifs", traduction française de Baruch Hagani, Lipschutz, 1926, p. 95). L'Argentine a ceci de particulier que le baron bavarois Maurice de Hirsch (1831-1896), un des premiers philanthropes juifs avec qui Herzl échangera beaucoup sur son projet (cf. The Complete... op. cité), avait installé des milliers de Juifs sur des terres qu'il avait achetées, pour les sauver des persécutions. Herzl place son projet sous le signe d'une négociation avec les souverains qui seraient concernés par son projet, mais aussi sous l'égide européenne (op.cité), se doutant bien qu'en l'état, la communauté juive n'avait guère les capacités de réaliser seule une telle entreprise. Il s'agit, en même temps, d'une mission civilisatrice comme celles défendues par les nations coloniales depuis la colonisation de l'Amérique, que nous avons vu chez Laharanne ou Palmerston, idées qui appartient aussi à la mentalité de nombre de dirigeants sionistes, dès le début de la colonisation : "Pour l’Europe, nous constituerions là-bas un morceau du rempart contre l’Asie, nous serions la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie.", disait déjà Herzl ("L'État des Juifs", op. cité, p. 95).
Herzl avait donc bien compris que, parmi les différentes conditions de succès, les deux grandes forces nécessaires pour la reconstruction d'un Etat juif étaient la puissance économique et des soutiens politiques au plus haut niveau des Etats :
"J’ai déjà fait […] tout le plan. Je sais tout ce qu’il faut. De l’argent, de l’argent, de l’argent, et encore de l’argent ; des moyens de transport, des provisions pour une vaste multitude, le maintien de la discipline, l’organisation […] des traités avec des chefs d’Etat […] la construction de nouvelles et splendides demeures. Et au préalable, une prodigieuse propagande […] des images, des chants […] un drapeau." (Lettre de T. Herzl à Maurice de Hirsch du 3 juin 1895, op. cité, The Complete..., op. cité, tome I, p. 27).
« Weissagung des Jesaja »
[Prophétie d'Ésaïe]
Ésaïe (Isaïe) 6 : 1 - 7 : 6 ; 9 :5-6
Ephraïm Moses Lilien (1874-1925)
Photographe, illustrateur et graveur juif
d'origine austro-hongroise
(Galicie autrichienne, auj. en Ukraine)
Carte postale, illustration du poème Also sprach Isaiah, de Börries von Münchhausen, qui évoque les prophéties d'Esaïe sur la chute de Jérusalem, dans le style art nouveau allemand ("Jugendstil") appliqué à la renaissance culturelle juive.
Börries Albrecht Conon August Heinrich, baron von Münchhausen (1874-1945).
Recueil de poèmes intitulé « Juda »
(sous-titré : Gesänge : "Chants")
A gauche, le prophète Esaïe devant un autel sacrificiel,
9.1 x 14.1 cm
1900
Berlin, Egon Fleischel & Co
Jüdisches Museum
Berlin, Allemagne
"Bien que Lilien ait continué à faire de l’art jusqu’à la fin de sa vie, à la fin de la décennie, il avait cessé son engagement dans le mouvement sioniste et commencé à s’éloigner de l’utilisation du style à l’encre graphique qui caractérisait ses dessins de Juda. L’implication de Münchhausen dans les cercles sionistes prit également fin, et dans les décennies suivantes, il devint un défenseur du parti nazi et une figure culturelle célébrée du Troisième Reich. Juda offre donc une fenêtre sur une époque où une telle collaboration était non seulement possible mais largement louée ; éclairant un moment du sionisme primitif où la réunion de ces individus radicalement différents fut saluée comme ouvrant un nouveau chapitre dans la visibilité et la viabilité du sionisme." (Stair, 2022)
Ami de Lilien depuis un semestre d'études à l'université de Berlin en 1902, Stefan Zweig rédige l'année suivante la préface de l'album E. M Lilien, Sein Werk ("E. M Lilien, Son Œuvre") : "je n’ai fait ce travail – qui m’a valu personnellement le titre de sioniste que je n’apprécie guère et à part cela cinquante marks seulement – que pour lui être agréable, alors que je n’allais pas bien." (S. Zweig, Briefe [Correspondance]1897-1914, Knut Beck, Jeffrey B. Berlin et Natascha Weschenbach-Feggeler (éd.), Francfort, Fischer, 1995, p. 68).
"Ce sont les épisodes de l’histoire d’un retour au pays natal, Heimat – il vaut mieux dire, en l’occurrence, au pays des origines –, que Stefan Zweig déchiffre dans les œuvres de Lilien reproduites dans le volume. Cette Heimat, on le comprend bientôt, ce n’est pas la Galicie – évoquée par Zweig comme une contrée lointaine et misérable d’où l’on ne peut que chercher à émigrer – ce n’est pas Drohobytch où Lilien, issu d’une famille juive de milieu modeste (son père est artisan tourneur sur bois), a commencé comme peintre d’enseignes. La Heimat de Lilien dont parlera Zweig, c’est le « pays ancien, pays nouveau », Altneuland, évoqué par Theodor Herzl dans son roman utopique de 1902 [cf. chapitre plus bas, NDR]. Les sentiers du pays natal sur lesquels marche Lilien sont ceux du sionisme." (Le Rider, 2020)
"C’est le sionisme qui féconde la créativité de l’artiste Lilien. […] Le sionisme qui a pris la forme d’un programme grâce à la puissante personnalité de son propagandiste, le Dr Herzl, n’est que la bannière sous laquelle viennent se blottir les souhaits anciens, l’appel qui rassemble des milliers de personnes. […] Depuis le socialisme, aucune pensée n’a réuni autour d’un but commun autant de gens éloignés et égarés ; avec une force gigantesque, il a transformé la dispersion d’individus de plus en plus étrangers les uns aux autres – étant donné que l’unité du rite religieux se fragmentait peu à peu pour faire place à l’idée moderne de Dieu – en une vigoureuse unité et libéré l’élément national enserré dans la marqueterie des nationalités. Son charme a sans doute déjà faibli, car plus le sionisme commence à se réaliser dans sa dimension nationale et économique, plus il éloigne de lui les natures artistiques qui ne peuvent s’éprendre que d’un rêve lointain et chatoyant aux contours mouvants, mais non d’un projet bardé de statistiques" (E. M Lilien, Sein Werk, op. cité, pp. 39 et ss., cité par Le Rider, 2020)
Ephraïm Moses Lilien, gravure, carte postale officielle pour le Ve Congrès du sionisme mondial à Bâle, Suisse, 1901.
« Et vous verrez par vos propres yeux le retour du Seigneur à Sion » (Esaïe 52 : 8)
Face aux tribulations sans fin de ses coreligionnaires, dans le but de trouver pour eux un havre de paix solide, il n'est pas le premier à réclamer la création d'un Etat juif (avec une langue officielle, a priori... l'allemand, précise-t-il), mais à la différence de ses prédécesseurs, dont les textes n'ont pas connu une grande diffusion, le texte de Herzl sera beaucoup plus lu, de par le fait que, pour la première fois, c'est un projet élaboré, détaillé, qu'il présente pour installer les Juifs en sûreté quelque part dans le monde. Son livre n'aurait peut-être pas vu le jour sans l'encouragement d'un énième protestant sioniste avant l'heure, William Hechler (1845-1931), ce qui fait dire au penseur juif André Chouraqui (1917-2007), célèbre pour sa traduction biblique très novatrice, que le programme de Herzl semblait être largement d'inspiration protestante (A. Chouraqui, Préface du livre de Claude Duvernoy, Le prince et le prophète, Jérusalem, 1967). Cette opinion doit être tempérée par la conception du projet de Herzl qui, en reléguant le religieux à l'arrière-plan, s'est attiré les foudres de beaucoup de Juifs pour qui, au contraire, le judaïsme devait se placer au centre de tout.
"La question juive n’est ni une question économique, ni une question religieuse, quoiqu’elle prenne tour à tour les couleurs de l’une et de l’autre. C’est une question nationale et pour la résoudre il nous faut, avant tout, en faire une question mondiale, et la poser ainsi devant les grandes puissances.
L’oppression a fait de nous un groupe historique reconnaissable à son homogénéité. Que nous le voulions ou non, nous sommes devenus un peuple, « un peuple un ». Que l’on donne à ce peuple la souveraineté d’un territoire déterminé, en rapport avec ses légitimes besoins, et la question juive sera résolue."
"Nous sommes un peuple — c’est l’ennemi qui, sans que notre volonté y participe, nous rend tels, ainsi que cela a toujours eu lieu au cours de l’histoire."
Herzl, L'Etat des Juifs, op.cité, pp. 17 et 87.
La raison politique n'est cependant pas la seule à préoccuper Herzl, en vérité. Demeure aussi chez lui un sentiment partagé par une partie de sa communauté, une dimension morale de l'idée sioniste, qui est de mettre fin à la diaspora, à l'Exil, à cause de tout ce que les pogroms et autres persécutions avaient causé comme ravages, comme déséquilibres dans l'esprit des Juifs. Ces conséquences sont souvent comprises comme des tares, des perversions de la diaspora qui évoquent paradoxalement l'arsenal idéologique utilisé pendant des siècles par l'antisémitisme. Il ne faut pas non plus minimiser l'importance du développement des nationalismes européens à l'œuvre, par exemple, dans les futures nations italiennes et allemandes, qui ne sont pas exempts d'intolérance, de batailles pour soumettre les particularismes au joug de la norme unificatrice :
"Les jargons rabougris et corrompus dont nous nous servons présentement, ces langues de ghetto, nous nous en déshabituerons." affirmera Herzl (op.cité, p. 212).
"Un jeune juif débarqué sur la Terre promise en 1926 pouvait écrire : « Je peux être fier car depuis un an que je suis en Palestine, je me suis débarrassé de la gangue d’impureté de la diaspora et je me suis purifié du mieux possible. Je voulais une patrie. Être un homme comme les autres, égal aux autres, fier comme eux d’être en Palestine. Dès l’instant où mes pieds ont foulé la terre de mes ancêtres, j’ai rompu tout lien avec l’Europe et l’Amérique. » Il changea de nom, se fit appeler Chaïm Shalom et déclara : « Je suis hébreu et mon nom est hébreu car je suis issu du pays des Hébreux. »" (Alain Gresh, "Israël, Palestine | Vérités sur un conflit", Collection Pluriel, Editions Fayard, 2017)
Les premiers historiens sionistes* ajouteront à cette mystique de pureté des bases religieuses, et c'est essentiellement sur la religion judaïque qu'ils défendront l'immigration des Juifs en Palestine : Primo, la négation de l'exil (shelilat ha-galout) qui leur fait justifier le retour à une situation vieille de 2000 ans ; secundo, le retour vers la Terre promise aux Juifs en tant que patrie dans leurs livres révérés ; et tertio, le retour des Juifs dans l'Histoire : ha-shiva la-historia (Séguin, 2018)
* "Yitzhak F. Baer (1888-1980), Ben Zion Dinour (1884- 1973), Gershon Scholem (1897-1982) et Yehezkel Kaufmann (1889-1963)" (op. cité).
Montre de poche, argent et émail, décor : portrait de Herzl, Allemagne, 1903
Au premier congrès sioniste mondial, tenu à Bâle entre le 29 et le 31 août 1897, où Herzl est nommé à la tête du mouvement, le choix des participants se portera largement, et sans surprise, sur la Palestine. Les résolutions officielles, empreintes de bonnes intentions qui n'auront rien à voir avec la réalité, parlent de la création d'un "foyer pour le peuple juif", d'une "colonisation de la Palestine" qui doit être garantie "par le droit public" et obtenir "le consentement des gouvernements nécessaire à la réalisation des objectifs du sionisme" (Programme du Congrès sioniste de Bâle). Leurs applications sont confiées à un organisme faisant office de proto-gouvernement, la Society of Jews, qui parlera et traitera "au nom de tous les Juifs" (Herzl, L'Etat des Juifs, op. cité, ch. Le projet). Certains responsables arabes de Palestine s'en inquièteront, comme un député palestinien de Jérusalem, qui adressera une lettre au grand rabbin de France Zadok Kahn, en 1899. Herzl en aura connaissance et la réponse qu'il fera au député confirme sa volonté de cacher ses intentions réelles à tous les adversaires du sionisme, Juifs y compris, en brossant un tableau avantageux et très édulcoré de la situation :
"Comme Votre Excellence l'a très bien dit dans votre lettre au Grand Rabbin, les Juifs n'ont aucune puissance belligérante derrière eux, et ils ne sont pas eux-mêmes de nature guerrière. C'est un élément tout à fait paisible, et très satisfaisant s'ils sont laissés en paix. Il n'y a donc absolument rien à craindre de leur immigration. (...) Vous voyez une autre difficulté, Excellence, dans l'existence de la population non-juive en Palestine. Mais qui penserait à les renvoyer ? C'est leur bien-être, leur richesse individuelle que nous augmenterons en y apportant la nôtre." (Lettre de Theodor Herzl à M. Youssouf Zia Al-Khalidi, 19 mars 1899).
L'ouvrage de Herzl donne bien sûr du grain à moudre aux intellectuels juifs. Le théoricien Nachman / Nahman Syrkin (1868-1924), dans son pamphlet de 1898 ("Die Judenfrage und der socialistische Judenstaat" / "La question juive et l'État juif socialiste"), mélange quant à lui idées fraternelles et communautaires au service d'un sionisme prétendument socialiste. Sous un chapitre au titre révélateur de la mentalité sioniste, "Die Landerwerbung " : "Une terre à acquérir", il écrit : "Le premier et principal territoire à considérer pour l’État juif est la Palestine, l'ancien berceau des Juifs, où ils ont historiquement joui de leur indépendance." (op. cité, pp. 59-60). Après avoir énuméré divers moyens d'obtenir des Turcs le territoire de la Palestine, il conclut que la meilleure façon de se libérer de leur pouvoir est que tous les peuples placés sous leur domination s'unissent dans une rébellion commune. Ceci étant accompli, il propose un transfert de population comme solution aux problèmes régionaux, là où le peuplement est mixte (Simons, op. cité). L'expropriation "douce" de Herzl se transforme chez Syrkin en "transfert amical de population" et, selon lui, une "division du territoire devrait s’ensuivre. Les Juifs devraient recevoir la Palestine, qui est très peu peuplée et où les Juifs ne représentent encore aujourd'hui que dix pour cent de la population. Les Juifs devraient former une alliance avec les peuples opprimés par la Turquie et lutter pour une juste division de l’empire soumis" (Syrkin, op. cité).
Une zone de relégation privilégiée par les sionistes est naturellement une région contiguë à la Palestine, la Transjordanie (au-delà du Jourdain), où les Britanniques créeront un émirat en 1926, devenu le royaume hachémite de Jordanie en avril 1946. "Pourquoi, alors, beaucoup d'Arabes ne pourraient-ils pas migrer vers la Transjordanie et s'installer là-bas, sous les auspices et un gouvernement arabes ?" demande Abraham Goldberg, membre de la Zionist Organisation of America (ZOA), aux représentants sionistes du 4e Congrès (Londres, 1900), qui émettent ce vœu, comme Israël Zangwill. Et de leur opposer alors le fait injuste, pour les Juifs, que représenterait une Palestine divisée en deux, dont une réservée exclusivement aux Arabes. Il ne faudrait donc pas, poursuit-il, "encourager les Arabes de Palestine à migrer vers la Transjordanie, afin que des territoires supplémentaires puissent être disponibles pour permettre une colonisation et un développement d'une partie juive sans entrave." (A. Goldberg, The London Conference, The New Palestine, New York, vol. XX, n°.7, 1931, p.10).
Face aux difficultés d'émigrer en Palestine ottomane, cependant, Herzl et ses coreligionnaires se lancent alors dans diverses spéculations, et recherchent un pays susceptible d'accueillir les Juifs. Le 25 juillet 1902, Herzl effectuait sa cinquième et dernière visite à Constantinople et rédigeait un mémorandum pour obtenir du sultan Abdul Hamid, en échange de nouvelles obligations d'une valeur de trente millions de livres, "« une charte ou une concession pour une colonie juive en Mésopotamie, comme Votre Majesté Impériale me l'a offert en février dernier, et le territoire de Haïfa et ses environs en Palestine ». Le mémorandum montre clairement à quel point Herzl s’est éloigné de sa position initiale de 1896. Il ne parlait plus d’un État indépendant en Palestine, ni d’un État vassal, ni de la colonisation sans restriction en Palestine. Il était désormais prêt à accepter une concession pour s’installer dans une petite partie du pays, aussi loin que possible de Jérusalem, en plus des droits de colonisation dans d’autres parties de l’Empire. Le mémorandum déclencha de longues négociations confuses, Herzl naviguant entre Beshiktash et Therapia et, au final, n'aboutirent à rien." (Mayorek, 1999).
En 1902, toujours, il propose au chef incontesté des juifs anglais, Lord Rothschild, d'organiser un programme ambitieux de colonisation dans le Sinaï, en Palestine et à Chypre. A Joseph Chamberlain, secrétaire aux colonies, il expose un projet pour la création de colonies à Chypre et au Sinaï (Al-Arish), financé par "une société juive orientale au capital de 5 millions de livres sterling" (Stevens, 1975 ; Buheiri, 1984).
Mais Herzl avait vu plus grand encore, en imaginant un Etat juif s'étendant sur plusieurs pays arabes, sans le moindre souci, encore une fois, des populations qui vivent dans ces régions. Voici ce qu'il écrit dans son journal, à la date du 15 octobre 1898 :
"Discuté avec Bodenheimer* des exigences que nous ferons. Superficie : du ruisseau d’Égypte à l’Euphrate. Prévoir une période de transition avec nos propres institutions. Un gouverneur Juif serait nommé pour cette période. Ensuite, une relation similaire à celle qui existait entre l'Égypte et le Sultan serait instaurée. Dès que la population juive d'un district atteindrait ⅔ de la population, une administration Juive serait mise en place politiquement, tandis que le gouvernement local (autonomie communale) dépendrait toujours du nombre d'électeurs au sein de la communauté.
Ce sont là les idées de Bodenheimer, en partie excellentes.
Une phase de transition est une bonne idée."
Herzl, "The complete...", op. cité, vol. II, p. 711
* Max Isidor Bodenheimer (1865-1940), avocat, un des fondateurs du Jewish National Fund, qui a tenu une correspondance avec Herzl.
"From the Nile to Euphrates", publication de
"the facts about the Palestine problem"
bulletin mensuel de
"The Arab Women's information Committee" supplément de mai 1968
Ebauches de drapeau national juif avec étoile de David (Magen David), lion de Juda et bandes inspirées par le tallit, le châle de prière juif traditionnel.
De haut en bas : Bodenheimer, Herzl,
Congrès sioniste de 1897
Jacob Askowith et son fils Charles ont conçu ce « drapeau de Juda », qui a été exposé le 20 juillet 1891 dans la salle de
la B'nai Zion Educational Society à Boston, dans le Massachusetts (image de gauche, version de 1892 à droite)
Au printemps 1903, Chamberlain propose à Herzl son projet Ouganda ("British Uganda Program"), que Herzl présentera au sixième congrès sioniste le 26 août 1903. Les terres concernées étaient situées dans le Protectorat de l'Ouganda (établi par l'Empire britannique en 1894, à cheval sur l'Ouganda et le Kenya actuels), sur le plateau de Guas Ngishu, près de Nairobi, dans l'actuel Kenya. Le congrès vota largement pour envoyer en Afrique une commission exploratoire.
Carte imaginaire du Projet Ouganda, reddit, imaginarymaps
L'Empire Britannique venait à peine de vaincre les Boers en Afrique du Sud et avaient de grandes ambitions coloniales pour le continent. Herzl lui-même était fasciné par les grands projets de colonisation de son époque en Afrique du Sud, mêlant exploitation minière, technologie moderne et investissements lourds, et il s'inspirera vraisemblablement de ce modèle pour ses propres projets (Buheiri, 1984). Très admiratif du nouvel homme fort de l'Afrique du Sud, Cecil Rhodes, modèle du colon qui a réussi, il lui écrira un mémorandum le 11 janvier 1902, qui ne fut jamais envoyé et qui resta consigné dans son journal personnel :
"« Comment se fait-il que je me tourne vers vous pour une affaire qui vous est si étrangère ? C‘est parce qu'il s'agit d'une question coloniale, et parce qu'elle exige la connaissance d'un processus qui s'étend sur vingt ou trente ans. » Le sionisme était en effet, pour son père fondateur, un mouvement colonial nécessitant la caution de l’impérialisme britannique. Comme le montre George Jabbour dans son étude le Colonialisme de peuplement en Afrique du Sud et au Moyen Orient*, le projet sioniste fut perçu et mis à exécution dès le début en termes de colonisation de peuplement" (Buheiri, 1984 ; citation de Herzl : "The Complete Diaries", op. cité. vol. III, p. 1193-1194) : cf. partie V
* "Settler-colonialism in Southern Africa and the Middie-East", Université de Khartoum, Beirut (Beyrouth), Liban, Palestine Liberation Organization Research Center (Centre de recherches de l’Organisation de Libération de la Palestine : OLP), août 1970, pp. 28-29.
Les sionistes sud-africains s'étaient réjoui du projet Ouganda, eux qui comptaient déjà de nombreux entrepreneurs dans le territoire du Rand, célèbre pour ses richesses naturelles. Israël Zangwill avait même qualifié le projet de "colonie anglo-juive de la Couronne" (I. Zangwill, The Voice of Jerusalem, New York, Macmillan, 1921, p. 254).
מפת האלטרנטיבות הטריטוריאליות
Carte des alternatives territoriales
Netta Lieber Sheffer
Artiste israélienne née en 1972
2021
fusain sur papier
272 x 450 cm
D'autres contrées ont été évoquées au cours du temps comme terres d'accueil des Juifs : la Nouvelle-Calédonie, Madagascar, les îles Kimberleys, l'Australie occidentale, par exemple (Benbassa, 2001 ; Vidal, 2001 ; Segev, 2018), ou encore l'Irak, dont l'agronome Akiva Jacob Ettinger (1872-1945) disait que si le pays (qu'il a visité en 1909-1910) ne se prêtait pas à une colonisation juive, il y avait de la place pour "plusieurs millions d'habitants supplémentaires." (Chaïm Simons, A Historical Survey of Proposals to Transfer Arabs from Palestine 1895 - 1947, Gengis Khan Publishers, 1998). L'Irak est un objet d'intérêt qui suscitera aussi des discussions en 1919 entre David Ben Gourion (B. Gurion, "fils du lion", né David Gryn, D. Grün, 1886-1973), leader sioniste de la première heure, et le multimillionnaire américain et philanthrope Edward Norman, dont le nom est une américanisation du nom familial juif, Nusbaum (op. cité). Le journal intime de Ben Gourion rapportera plus tard les idées et propos de Norman à cette époque, recueillis dans une réunion commune : "« Si l'Aliyah se développe, alors les Arabes se rebelleront. Ils comprendront que si cela dure dix ans, Eretz Israël sera transformé en un État juif, et il ne faut pas présumer qu'ils [les Arabes] accepteront ce fait sans broncher.»" Cela a conduit Norman à proposer une solution au problème : « N'est-il pas possible d'installer les Arabes d'Eretz Israël dans un autre pays ?" Norman a écarté la plupart des pays de la région pour une raison ou une autre ; L'Egypte était déjà surpeuplée, l'Arabie Saoudite était un désert et donc impropre à la vie des paysans, la Syrie était française. L'Irak avait le plus grand potentiel." (David Ben Gourion, Handwritten Diary, 3 février 1939, Archives Ben Gourion / BGA). Norman remettra le couvert entre 1934 et 1938, en proposant, sur la base d'une grosse documentation, un plan de transfert ("transportation", dans le texte anglais) des Arabes en Irak (Masalha, 1992 : 141), auquel de grands dirigeants sionistes apporteront leur concours, nous le verrons, tels Ben Gourion, Chaim Weizmann ou Moshé Shertok, qui seront présentés plus tard. Comme l'historien palestinien Walid Khalidi (1925-2026) le remarquera justement, ce terme de "transfert" de populations palestiniennes, qui obsèdera les sionistes, nous le verrons, n'est en fait qu'un "euphémisme" qui désigne en réalité une expropriation, une "expulsion" des Palestiniens de leur pays d'origine (Khalidi, 1988).
Bien entendu, Norman ne sera pas le seul à rappeler des réalités incontournables et très problématiques pour le projet sioniste. Le recensement de la population de Palestine, nous l'avons vu, est très éloquent sur la très faible représentation des Juifs avant leur colonisation du pays permise par les Britanniques, nouveaux maîtres du territoire, que nous allons étudier pas à pas. Quelle population, hier comme aujourd'hui, accepterait, sans sourciller, de se laisser progressivement envahir par des vagues d'immigrations successives d'hommes et de femmes susceptibles de menacer sa culture, sa langue, et jusqu'à sa propre existence ? Cette évidence rend compte de la dissimulation des intentions déjà évoquée, qui s'avère d'autant plus nécessaire que le projet d'envahissement et de domination en Palestine, deviendra rapidement très ambitieux, très conquérant, et dans une totale indifférence des conséquences produites sur les Arabes palestiniens, comme nous le verrons.
"Il ne fait aucun doute que l'une de nos tâches les plus difficiles sera d'habituer les Arabes à l'idée que la Palestine est une terre juive - Eretz Israël. Le fait est qu'autour de la Palestine, il existe de vastes zones. Il sera facile pour les Arabes de s'installer là avec l'argent qu'ils recevront des Juifs." (Léo Motzkin [cf. ci-dessous], Unsere Palastinapolitik (Notre politique palestinienne), discours prononcé à la 13e Conférence de la Zionistische Vereinigung für Deutschland, ZVfD / "Organisation / Fédération sioniste allemande", Poznań / Posen, ouverte le 27 mai 1912).
Cinq ans plus tard, Arye Yehuda Leib (Leo, Léon) Motzkin (Mozkin, 1867-1933), d'origine ukrainienne, diplômé de l'Université Humboldt de Berlin, qui avait été envoyé en Palestine par Herzl pour étudier le Yishouv, donnait d'autres détails sur sa vision des choses :
"Nous pensons que la colonisation de la Palestine doit aller dans deux directions : installation des Juifs en Eretz Israël et réinstallation des Arabes d’Eretz Israël en dehors du pays. Le transfert de tant d’Arabes peut paraître, à première vue, économiquement inacceptable. Mais c’est faisable. Réinstaller un village palestinien sur d’autres terres n’est pas si coûteux."
Leo Motzkin, ספר מוצקין : כתבים ונאומים נבחרים, ביוגרפיה ודברי הערכה/ : "Le livre de Motzkin : écrits et discours sélectionnés, biographie et notes", dit Sefer Motzkin ("The Mozkin Book"), édité par Alexander Bein, 1939.
On peut aussi citer Abraham Sharon (né Schwadron, 1878-1927), qui, dès 1916, avait exprimé ses vues sur le transfert des populations palestiniennes dans une série d'articles intitulée "Une révision du pacifisme", publiés dans la revue internationale Dokumente des Forschritts : "Documents de Progrès", dans le numéro de juillet-octobre 1916. Sharon expliquera, par exemple, que l'idée sioniste pourrait servir à d'autres peuples que les Juifs, en résolvant leurs problèmes nationaux par le "transfert convenu et organisé d'une nation ou de parties de celle-ci vers le territoire d'un autre Etat" (A. Schwadron, Imperialism, Pacifism and Zionism", Opinion, New York, juillet 1936, pp.14-15). Commentant ce texte, le diplomate israélien Moshe Yegar (né en 1930) conclura : "En d'autres termes, le transfert des Arabes palestiniens vers les pays voisins, associé à celui de la diaspora juive en Palestine, est l'unique solution au problème palestinien." (Moshe Yegar, Integral Zionism - A Study in the Teaching of Abraham Sharon, Tel Aviv, 1983, pp.86-87).
En 1901, le Lithuanien Tzvi Herman Shapira, propose au mouvement sioniste de créer un fonds d’achat de terres en Palestine, connu à l'étranger sous le nom de Fonds national juif (FNJ, JNF : Jewish National Fund, mais qui se nomme en réalité קֶרֶן קַיֶּימֶת לְיִשְׂרָאֵל, Keren Kayemet LeYisrael, litt. "Fonds Perpétuel pour Israël". Au sein du JNF, des bureaux sont dédiés au développement agricole, pour lequel sera créé une institution spécifique, quelques années plus tard, la Palestine Land Development Company (PLDC, en hébreu Ḥevrat Hakhsharat ha-yishuv), en 1908, initié en particulier par O. Warburg, qui n'avait, soi-dit en passant, jamais reçu d'éducation spécialement juive (Baisez, 2019), ce qui ne l'empêchera pas d'être élu président de l'Organisation sioniste mondiale en 1911. Au sein de l'Organisation sioniste, Warburg participa aux commissions chargées d'examiner les propositions britanniques de colonisation du nord Sinaï (1903), où il se rendit en compagnie de l'agronome Selig Soskin (1873-1959) et d'Oppenheimer, mais aussi de l'Ouganda (1904), projet pour lequel avait été créée officiellement en 1905 la Jewish Territorialist Organisation (ITO), "l'Organisation juive territorialiste" (OJT), dirigée par Israël Zangwill. Son beau-père, le sioniste Gustav Gabriel Cohen (1830-1906), banquier de Hambourg, avait quant à lui proposé une colonisation juive de l'île de Chypre (Die Judenfrage und die Zukunft : "La question juive et l'avenir", écrit à partir de 1881, et qui sera édité en 1891).
Tout en examinant divers projets d'installation des Juifs hors de la Palestine, les dirigeants sionistes continuaient en parallèle de poursuivre sa stratégie coloniale de peuplement :
"L'arrivée d'Arthur Ruppin marque une date capitale puisque, après avoir ouvert en 1908 l'Office palestinien de Jaffa [Palästina-Amt, NDA], il systématisera la stratégie territoriale que Haïm Margalit-Kalvarisky avait commencé à mettre en œuvre à partir de 1900 en basse Galilée (Mesha, Yavneel...). En sa qualité d'ingénieur agronome de l'Association de colonisation juive (ICA), à laquelle le baron de Rothschild avait confié, en 1899, l'administration des colonies des Hovevei Zion, il avait eu l'idée de concentrer les achats de terres dans un même district de telle sorte que, par une maîtrise ordonnée de l'espace, les Juifs puissent être, même sur une aire réduite, la majorité de la population. Cette « stratégie de l'insertion », par laquelle il s'agit, dans des régions faiblement peuplées d'Arabes, d'édifier des noyaux d'implantations, proches géographiquement les unes des autres, fut reprise et amplifiée par Arthur Ruppin au cours de son long séjour palestinien entre 1908 et 1943." (Dieckhoff, 1989).
On le voit bien, ces considérations de type colonial, sans état d'âme et sans empathie aucune pour les sentiments des habitants concernés, sont légion dans la littérature sioniste, dès le début de son histoire. Les Juifs ont besoin d'un espace pour s'installer, alors hop ! les sionistes imaginent déplacer les habitants comme du bétail, pour leur faire de la place, projet que malheureusement, nous le verrons, ils finiront par réaliser de manière criminelle, s'étonnant hypocritement à chaque fois des violences que leur prédation engendrera en réaction.
L'utopie de Herzl : Altneuland
En 1902, il partageait sa vision de cette civilisation technique dans son roman utopique, Altneuland ("le pays ancien-nouveau", Berlin : B. Harz s.d), qui donne une définition à la fois succincte et limpide du sionisme :
"Le docteur Weiss, un simple rabbin d’une ville de province de Moravie, ne savait pas exactement en quelle compagnie il se trouvait, et hasarda quelques remarques timides. « Un nouveau mouvement est apparu au cours des dernières années, qui s’appelle le sionisme. Son but est de résoudre le problème juif par la colonisation à grande échelle. Tous ceux qui ne peuvent plus supporter leur sort actuel retourneront dans notre ancienne patrie, en Palestine. »" (Altneuland, op. cité, Livre I, ch. 2).
Le héros, le Dr Friedrich Loewenberg, Juif viennois non pratiquant, débarque une première fois en Palestine, au port "abandonné" de Jaffa, dont l'auteur nous dresse le portrait repoussant : "Les ruelles étaient sales, négligées, pleines d’odeurs nauséabondes. Partout la misère dans des haillons orientaux éclatants. De pauvres Turcs, de sales Arabes, des Juifs timides se prélassaient, indolents, mendiants, désespérés." (op. cité, Livre I, ch. 6). Dans les campagnes, entre le port de Jaffa et Jérusalem, par chemin de fer "misérable", le spectacle est tout aussi dégoûtant, les Arabes sont aussi repoussants que les précédents, et rien ne rappelle un pays civilisé : "Les habitants des villages arabes noirâtres ressemblaient à des brigands. Des enfants nus jouaient dans les ruelles sales. Au-delà de l’horizon lointain se profilaient les collines déboisées de Judée. Les pentes dénudées et les vallées mornes et rocheuses ne présentaient que peu de traces de cultures actuelles ou anciennes." (op. cité).
Ou encore : "Rien n’aurait pu être plus misérable qu’un village arabe à la fin du XIXe siècle. Les taudis en terre battue des paysans étaient impropres à la construction d’écuries. Les enfants gisaient nus et négligés dans les rues, et grandissaient comme des bêtes muettes." (op. cité, Livre III, ch. 1).
"Quand nous sommes arrivés ici, il n’y avait rien, rien du tout. Aujourd’hui, la Palestine est un pays modèle. Nous y avons plongé notre sang, notre sueur et notre labeur !" (op. cité, Livre III, ch. 2).
La description des colonies, ensuite, est l'occasion encore une fois pour l'auteur de souligner le contraste deux mondes opposés, celui des Arabes, inhospitalier, inculte, stérile et misérable, et celui encore embryonnaire, d'un Israël renaissant, formé alors de merveilleuses oasis , avec "des champs bien cultivés, des vignobles majestueux et des orangeraies luxuriantes." (op. cité). Vingt ans après, le héros revient en Palestine et la métamorphose a eu lieu, dans le pays entier cette fois. Par la voix de ses personnages, l'auteur dévoile par petites touches les étapes de la colonisation, non sans rappeler ses causes, à savoir les multiples humiliations subies par les Juifs en Europe. Puis, la "Nouvelle société" hébraïque se forme progressivement grâce à une association "organisée sous le nom de « Nouvelle Société pour la colonisation de la Palestine »" qui réussit à conclure un "traité de colonisation avec le gouvernement turc" (op. cité, Livre IV, ch. 2), dûment monnayé par d"'importants paiements annuel au Trésor turc" (op. cité). Les Européens juifs ont fini par investir la Palestine toute entière, ayant emporté l'adhésion de tous qu'eux seuls étaient en droit et en mesure de conduire le pays vers sa glorieuse destinée. C'est sans doute tant de concorde qui fait qu'il " n’y a pas d’armée dans la Nouvelle Société." (op. cité, Livre II, ch. 3). C'est ainsi que naquit une perle européenne transportée en Orient, avec ses autos silencieuses sur pneus de caoutchouc, ses bâtiments modernes, ses téléphones, ses phonographes, ou encore, ses lampadaires et son train aérien électriques, une énergie encore peu utilisée à l'époque. C'est donc un conte à l'eau de rose, qu'écrit Herzl, effaçant par avance des montagnes de difficultés et de douleurs par des pirouettes littéraires :
"Il est devenu évident que, dans les circonstances, ils devaient soit devenir les ennemis mortels d’une société qui était si injuste envers eux, soit chercher un refuge pour eux-mêmes. C’est cette dernière ligne de conduite qui a été prise, et nous y voilà. Nous nous sommes sauvés nous-mêmes." (op. cité, Livre II, ch. 2).
"Ce que Juda a eu autrefois, il peut l’avoir à nouveau ! Notre vieux Dieu vit encore ! Et le rêve s’était réalisé." (op. cité, Livre II, ch. 3).
"Seuls, nous, les Juifs, pouvions le faire », répondit calmement David. « Seulement nous... Nous étions seuls en mesure de créer cette Nouvelle Société, ce nouveau centre de civilisation.. (...) Cela n’aurait pu advenir que par nous, au travers de notre destinée. Nos souffrances morales étaient un élément aussi nécessaire que notre expérience commerciale et notre cosmopolitisme." (op. cité).
Et bien loin de copier le comportement de leurs bourreaux, les Juifs, magnanimes, auraient alors accueilli tous les hommes de la même façon : "Laissez-moi donc vous dire que mes associés et moi ne faisons aucune distinction entre un homme et un autre. Nous ne demandons pas à quelle race ou religion un homme appartient. Si c’est un homme, cela nous suffit" (op. cité, Livre II, ch. 2).
"Nous nous en tenons au principe que quiconque a donné deux ans de service à la Nouvelle Société, comme le prescrivent nos règles, et s’est conduit correctement, est éligible à l’adhésion, quelle que soit sa race ou sa croyance." (op. cité, Livre III, ch. 2)
Belles paroles, certes, mais qu'il faut mettre à l'épreuve de beaucoup d'autres, nous l'avons vu, qui placent les Juifs tout en haut de l'échelle sociale, détenteurs et dispensateurs du progrès et de la civilisation dans un pays arabe censé n'avoir avant cela connu que ténèbres, désolation, vide de toute trace de civilisation. Puis, après la glorieuse restauration juive du pays, le seul musulman digne d'être présenté au lecteur est un musulman qui a étudié à Berlin, qui est habillé d'un costume européen et qui répond en allemand quand on lui parle arabe. Pour faire couleur locale, Herzl lui a tout de même rajouté un fez rouge sur la tête (op. cité, Livre III, ch. 1). Libre d'exercer son culte ou ses affaires, il est plein de reconnaissance envers ses bienfaiteurs : "Tout ici a pris de la valeur depuis votre immigration." affirme Reschid Bey avec admiration. Dans un autre dialogue, avec le baron chrétien Kingscourt, compagnon de voyage de Loewenberg, le musulman développe son panégyrique :
"− Mais je voulais vous demander, mon cher Bey, ce qu’il est advenu des anciens habitants du pays qui ne possédaient rien, c’est-à-dire la majorité des Arabes musulmans ?
− M. Kingscourt, votre question est une réponse en soi, répondit Reschid. Ceux qui ne possédaient rien, n’avaient rien à perdre, donc, forcément, ils ne pouvaient qu'y gagner. Et ils y ont gagné : Des opportunités de travail, de moyens de subsistance et de prospérité. Il n’y avait rien de plus misérable et de plus désolant qu’un village arabe de Palestine, à la fin du XIXe siècle. Les paysans habitaient des masures en argile, dont les animaux n’auraient même pas voulu. Les enfants gisaient tout nus dans les rues, négligés et grandissaient comme de stupides animaux. Aujourd’hui, tout a changé. Ils ont profité, bon gré, mal gré, des mesures progressistes de la Nouvelle Société. Lorsque les marais furent asséchés, les canaux construits et les eucalyptus plantés pour drainer et « assainir » le sol marécageux, les indigènes (qui, naturellement, étaient bien acclimatés) furent les premiers à être employés et bien payés pour leur travail !"
Par ailleurs, la volonté affichée de Herzl de maintenir le religieux à distance peine à convaincre, tant son récit est parsemé de sentiments religieux et d'accents messianiques (Dayan-Herzburn, 2012 : 97)
"Pourtant, aussi splendide qu'il ait pu être, les Juifs n'auraient pas pu s'en plaindre pendant dix-huit siècles. Ils n’auraient pas pu pleurer simplement une maçonnerie en ruine ; ça aurait été trop bête. Non, ils soupiraient après quelque chose d'invisible dont les pierres avaient été le symbole. Il était revenu se reposer dans le Temple reconstruit, où se trouvaient les fils d'Israël rentrés chez eux qui élevaient leur âme vers le Dieu invisible comme leurs pères l'avaient fait sur le mont Moriah. Les paroles de Salomon rayonnaient d’une nouvelle vitalité... (Herzl, Altneuland, op. cité, Livre V, ch. 1)
Mentionnons tout de même au passage le discours moderne de Herzl sur l'égalité des hommes et des femmes (tempéré largement, cependant, par divers comportements et propos patriarcaux), la sécurité sociale, ou encore la critique de la professionnalisation de la politique, que l'auteur développe par le truchement de ses héros, ou encore le regard critique sur la richesse et le capitalisme :
"Ici, le pain des pauvres est aussi bon marché que le pain des riches. Il n’y a pas de spéculateurs sur les choses nécessaires à la vie. Vous savez comment la méthode coopérative est devenue, en effet, l’un des ressorts les plus puissants de la nouvelle colonisation palestinienne, due principalement aux efforts du mouvement ouvrier organisé. Elle est cependant beaucoup plus développée dans l’agriculture que dans l’industrie ou le commerce, où, autrefois on ruinait des centaines de milliers de personnes par leurs pratiques. Nous n’avons pas non plus permis l’existence de l’ancien type de petit commerce, mais nous avons créé des coopératives de consommateurs dès le début de notre entreprise. Vous avez là un autre exemple des avantages de nous être libérés des fardeaux dont nous avions hérités. Nous n’avions pas besoin de ruiner qui que ce soit pour alléger le sort de nos masses." (op. cité, Livre II, ch. 4).
"Ici, l’individu n’est ni broyé entre les meules du capitalisme, ni décapité par le nivellement socialiste. Nous reconnaissons et respectons l’importance de l’individu, tout comme nous respectons et protégeons la propriété privée, qui est son fondement économique." (op. cité).
“ La Palestine n'est pas notre terre natale ”
Le projet de Theodor Herzl fera un flop dans la communauté juive de France. La formation d'un Etat juif en Palestine n'est pas du tout un projet populaire dans les pays où ces derniers sont très minoritaires, comme la France, où depuis la Révolution Française il s'agit, pour certains représentants, de "tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus" (Stanislas de Clermont-Tonnerre, député de l'Assemblée Nationale, discours du 23 décembre 1789), et du côté de certaines organisations hébraïques, de "travailler partout à l’émancipation et aux progrès moraux des Israélites" (statuts de l'Association Israélite universelle, in Weill, 2010). Le dépit de Herzl est donc à la hauteur de la résistance du bastion antisioniste français, au sein duquel on trouvait en particulier l'Alliance israélite universelle, les Consistoires ou encore le Rabbinat (Benbassa, 1989). Aux Etats-Unis, par exemple, les convictions du rabbin réformé américain Isaac Mayer Wise (1819-1900) sont on ne peut plus claires : "Nous dénonçons toute cette affaire d’un Etat juif comme étrangère à l’esprit du Juif moderne de ce pays, qui considère l’Amérique comme sa Palestine, où se placent tous ses intérêts" (Laqueur, 1972).
Beaucoup de juifs séfarades étaient sur la même longueur d'onde : "Dans l’ensemble...les Juifs séfarades palestiniens étaient soit opposés, soit indifférents au sionisme et étaient souvent accusés par les dirigeants sionistes d’être des « assimilationnistes », indiquant leur désir de faire partie de la société arabe et affirmant leur citoyenneté ottomane." (Salim Tamari, Issa al Issa's Unorthodox Orthodoxy : Banned in Jerusalem, Permitted in Jaffa / "L'orthodoxie peu orthodoxe d'Issa : interdite à Jérusalem, autorisée à Jaffa", article paru dans Institute for Palestine Studies, N°59, été 2014).
En Allemagne aussi, les Juifs veulent croire à l'intégration : "À partir de 1880, et malgré l’antisémitisme, le nombre de mariages mixtes chez les juifs allemands ne cesse d’augmenter : entre 1901 et 1929, la proportion passe de 16,9 à 59 %" (Alain Gresh, op. cité). Ceux qu'on appellera assimilationnistes sont la grande majorité en Allemagne et s'opposeront vigoureusement aux sionistes, conflits qu'a bien explorés l'historien Avraham Barkai (1921-2020) :
"En général.. les relations entre les membres du CV et le mouvement sioniste sont faites d'affrontements : les sionistes s'opposent à la collusion entre le CV et le Hilfsverein der deutschen Juden [Association d'Entraide des Juifs allemands, NDA] (issu de l'AIU) au moment de la «guerre des langues «(1912-1913), et les partisans de Herzl semblent «trahir «l'Allemagne en favorisant une solution britannique pour l'accomplissement de leurs visées à partir de 1917. Au-delà d'options stratégiques opposées, c'est sur le fond que s'opposent les deux camps ; car pour le CV rien ne peut détacher les Juifs allemands de leur patrie (comme l'écrit l'un des fondateurs, Eugen Fuchs: «Nous ne parlons pas l'hébreu, la Palestine n'est pas notre terre natale... ce n'est même pas le pays de nostalgie, la patrie à laquelle j'aspire... je parle l'allemand, ressens en tant qu'Allemand; la culture allemande et l'esprit allemand me remplissent plus que la poésie hébraïque et la culture juive. Lorsque je suis à l'étranger, c'est vers l'Allemagne, la nature allemande et mes compatriotes allemands que se tourne ma nostalgie»" (Trimbur, 2002, citations d'A. Barkai : voir bibliographie).
CV : Centralverein deutscher Staatsbürger jüdischen Glaubens : Association centrale des citoyens allemands de confession juive, créée en 1893.
Ni colonialiste, ni assimilationniste, le mouvement sioniste socialiste du Bund est quant à lui "partisan d’une autonomie juive au sein des États d’Europe centrale et orientale" (Vidal, 2001).
"[...] le but final du sionisme politique ‑ la création d'un territoire pour le peuple juif ‑, pour autant que ce territoire n'en pourrait accueillir qu'un segment réduit, est une question de portée limitée et ne peut pas résoudre la “question juive”. Dans la mesure où le sionisme prétend concentrer en [Palestine] le peuple juif tout entier ou du moins sa majorité, ce congrès le considère comme une utopie irréalisable."
Extrait de la résolution adoptée par le 4 e congrès du Bund, tenu en 1901.
Bund Désigne l'Union générale des ouvriers juifs de Lituanie, Pologne et Russie. L'organisation nationaliste et socialiste "prône le yiddish comme langue nationale et une autonomie politico-culturelle conforme aux thèses de ceux que l’on appelle les « austro-marxistes" (Alain Gresh,, op. cité).
Réagissant aux ratiocinations des intellectuels du Bund sur la question sioniste, Lénine émettra plus tard un avis beaucoup plus tranché, à l'encontre de la pensée sioniste, contrairement à l'austro-marxiste Otto Bauer, par exemple, qui pensait le peuple juif comme une nation :
"Notre tâche n'est pas de prêcher ou de tolérer le mot d'ordre de la culture nationale, mais de lutter au nom de l'internationalisme contre nos propriétaires fonciers et nos grands bourgeois russes, contre leur « culture », en « s'adaptant » aux particularités des Pourichkévitch et des Strouvé. On doit en dire autant de la nation la plus opprimée et la plus traquée, la nation juive. La culture nationale juive, c'est le mot d'ordre des rabbins et des bourgeois, le mot d'ordre de nos ennemis. Mais il est d'autres éléments dans la culture juive et dans toute l'histoire juive. Sur les 10 millions et demi de Juifs existant dans le monde entier, un peu plus de la moitié habitent la Galicie et la Russie, pays arriérés, à demi sauvages, qui maintiennent les Juifs par la contrainte dans la situation d'une caste. L'autre moitié vit dans un monde civilisé, où il n'y a pas de particularisme de caste pour les Juifs et où se sont clairement manifestés les nobles traits universellement progressistes de la culture juive : son internationalisme, son adhésion aux mouvements progressifs de l'époque (la proportion des Juifs dans les mouvements démocratiques et prolétariens est partout supérieure à celle des Juifs dans la population en général). Quiconque proclame directement ou indirectement le mot d'ordre de la « culture nationale » juive est (si excellentes que puissent être ses intentions) un ennemi du prolétariat, un partisan des éléments anciens et frappés d'un caractère de caste de la société juive, un complice des rabbins et des bourgeois. Au contraire, les Juifs marxistes qui se fondent dans des organisations marxistes internationales avec les ouvriers russes, lituaniens, ukrainiens, etc., en apportant leur obole (en russe et en juif) à la création de la culture internationale du mouvement ouvrier, ces Juifs-là, qui prennent le contre-pied du séparatisme du Bund, perpétuent les meilleures traditions juives en combattant le mot d'ordre de la « culture nationale »."
(Lénine, Notes critiques sur la question nationale, ch. 2, La «culture nationale », 1913)
Sionisme et lutte des classes
Côté marxiste, si le principe de la colonisation est accepté, il est associé à celui de la lutte des classes et produit un concept original, dont Dov Ber-Borochov (Borokhov, 1881-1917) est sans doute l'exemple le plus significatif. Fondateur d'une Union socialiste des travailleurs en 1901, à Yekaterinoslav, il est l'auteur de La Question nationale et la lutte des classes en 1905, membre actif du mouvement sioniste travailliste fondé principalement par N. Syrkin en 1906, et participe à la fondation, la même année, du mouvement marxiste sioniste Poale Zion (Poalé Tsiyone, Poalei Tziyon, Poaley Syjon, Poaley Zion : "Travailleurs de Sion" en hébreu), appelé aussi parti communiste juif (YKP : Yiddisher Kommunisticher Partii), dirigé par Ben Gourion, Yitzhak Ben-Zvi (Yitz’hak, Isaac Ben-Tsvi, 1884-1963) qui sera le deuxième président d'Israël) et Israël Shochat (juif d'origine polonaise, 1886-1962), tous trois initiateurs des premiers groupes d'autodéfense sioniste. Difficile d'imaginer un véritable mouvement communiste international avec un Ben Gourion à sa tête et le Komintern (Comintern) russe ne s'y était pas trompé, le considérant comme un mouvement communiste déguisé, cachant en réalité une organisation anti-communiste (Kessler, 2014). Pour cette raison, un nombre conséquent de membres décideront de s'en séparer pendant le Congrès de la Fédération mondiale des partis Poale Zion, à Vienne, en 1920, et fonderont Poalei Tsiyon Semol (Poalei Zion de gauche), pour rejoindre l'Internationale en tant que section juive. Malheureusement, Le Komintern n'accepta pas la proposition en l'état mais accepta seulement d'accepter individuellement des membres dans les partis communistes de leurs pays respectifs (Kessler, 2014), ce qui lança une dynamique pour la formation de partis communistes là où ils n'existaient pas encore, comme en Palestine.
Revenons maintenant à Borochov, qui était convaincu "que la réalisation de l'autonomie nationale territoriale en Palestine se ferait par la lutte des classes et que le prolétariat juif conduirait le mouvement de libération. L'émigration spontanée des Juifs en Palestine s'accompagnerait d'une lutte violente entre classe ouvrière et capital juifs à tous les niveaux et dans tous les domaines. L'avant -garde émanerait du prolétariat juif qui ne compterait jamais sur le sionisme politique. Le prolétariat devrait combattre seul pour son mouvement national, sans alliance avec la bourgeoisie. Ceci posé, la conférence des Travailleurs de Sion en Russie décida de se retirer du Congrès sioniste." (Gurevitz, 1974). De manière plus explicite, le journal de Poale Zion avait inscrit sa devise en manchette : "La condition nécessaire de la réalisation du sionisme est la conquête de tous les emplois du pays par la main-d’œuvre juive".
On a là un marxisme hors-sol, délirant, qui imagine une lutte des classes opposant un prolétariat contre un capital exclusivement juif dans le cadre d'un pays alors habité très majoritairement par des non-Juifs. Nous allons voir à maintes reprises que cette perpétuelle et stupéfiante invisibilité des Arabes palestiniens par les sionistes, sera le trait principal et le plus dramatique de leur idéologie. Trahissant des dispositions mentales particulières, conduisant à une cécité sociale et politique, il se présente différemment du racisme ordinaire fondé sur la haine de l'étranger, mais sa parenté saute aux yeux au fur et à mesure que l'on découvre les faits et gestes des acteurs du sionisme, qui iront même jusqu'à nier l'existence des habitants arabes de Palestine, de manière directe ou implicite, ce qui témoigne à la fois d'une cécité intellectuelle, d'une indifférence totale et d'un mépris profond que les sionistes leur portent.
On n'est pas plus rassuré du côté droit de leur camp politique, où on trouve, sur un autre registre, un nationalisme décomplexé, violent, appréhendé comme "pure domination", par Vladimir Zeev Jabotinsky (Ze'ev J., né russe, V. Yevgenyevich Zhabotinsky, 1880-1940), qui intègrera, lui aussi, dans la notion d'identité juive, des critères biologiques. Face au communisme, Jabotinsky est clair. En 1933, quand un étudiant lui écrira pour lui demander pourquoi le sionisme ne pouvait pas être compatible avec le communisme, il répondit :
"Pour la construction sioniste, deux choses sont nécessaires – outre les gens. D'abord la terre... et ensuite le capital... plus de 90 % de l’argent de la construction provient de la poche de notre classe moyenne. Et l’essence pure du communisme se déclare pour la lutte des classes contre la classe moyenne. Partout où il vaincra, il doit détruire la bourgeoisie, confisquer ses grandes fortunes. Cela signifie couper la seule racine à partir de laquelle le capital pour la construction en Eretz Israël peut être assuré.
(...)
... l’essence du communisme consiste en ce qu’il agite et doit exciter les nations orientales contre la domination européenne. Cette domination, à ses yeux, est « impérialiste » et exploiteuse. Je pense le contraire et je pense que la domination européenne les rend civilisés. Une chose est claire : le communisme incite et doit inciter les nations orientales et il ne peut le faire qu’au nom de la liberté nationale. Il leur dit et doit leur dire : votre terre vous appartient et non à des étrangers. C’est ainsi qu’il doit parler aux Arabes... de Palestine . . . Pour nos poumons sionistes, le communisme est un gaz étouffant et c’est ainsi qu’il faut y faire face."
Jabotinsky, Zionism and Communism, article de Hadar ("Dignité"), février 1941, p. 3, cité par Lenni Brenner, Zionism in the Age of the Dictators. Léni Brenner, de famille juive, est un écrivain marxiste américain, né en 1937).
Affiche du mouvement sioniste Poale Zion en langue Yiddish, Ukraine, 1900.
Canadian Institute of Ukrainian Studies.
Affiche sioniste du périodique The Sphere, intitulée "BACK TO JERUSALEM, The dream of the Zionists" : "Retour à Jérusalem, Le rêve des sionistes", signée Home Percy, Royaume-Uni, 1900
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