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           RUSSIE

                   ·

      Le moment         révolutionnaire

      (1825 - 1922)

 10.    Anarchistes en révolution     

 

« Les vagues aspirations politiques de l’intelligentsia russe en 1825 s’érigèrent, un demi-siècle plus tard, en un système socialiste achevé et cette "intelligentsia" elle-même [se constitua] en un groupement social et économique précis : la démocratie socialiste. Les relations entre le peuple et elle se fixèrent définitivement : le peuple marchant vers l’auto-direction économique et civile ; la démocratie cherchant à exercer le pouvoir sur le peuple. La liaison entre eux et nous ne peut tenir qu’à l’aide de ruses, de tromperies et de violences, mais en aucun cas d’une façon naturelle et par la force d’une communauté d’intérêts. Ces deux éléments sont hostiles l’un à l’autre. »


Piotr Andreïevitch Archinov,  Histoire du mouvement makhnoviste, 1921
 

  

 

 

Il n'est que de relire les textes de Lénine, qui ont déjà été amplement introduits ici, pour se rendre compte que l'homme de la Lena a véhiculé des conceptions sociales libertaires très proches des anarchistes,  très vite contredites par les faits après la révolution d'octobre, quand les bolcheviks auront le pouvoir et l'exerceront avec autorité, intolérance et violence aussi bien sur les ennemis que sur les amis de la liberté et du bien commun, ce que nous avons commencé d'entrevoir ici. Un célèbre anarchiste, Voline,   de son vrai nom Vsevolod Mikhailovich Eichenbaum (1882/1945, mort d'une tuberculose incurable),  confirme tout ceci par des propos d'une grande justesse  : 

« le bolchevisme au pouvoir combattit l’idée et le mouvement anarchistes et anarcho-syndicalistes, non pas sur le terrain des expériences idéologiques ou concrètes, non pas au moyen d’une lutte franche et loyale, mais avec les mêmes méthodes de répression qu’il employa contre la réaction : méthodes de pure violence. Il commença par fermer brutalement les sièges des organisations libertaires, par interdire aux anarchistes toute propagande ou activité. Il condamna les masses à ne pas entendre la voix anarchiste, à la méconnaître. Et puisque, en dépit de cette contrainte l’idée gagnait du terrain, les bolcheviks passèrent rapidement à des mesures plus violentes : la prison, la mise hors la loi, la mise à mort. Alors, la lutte inégale entre les deux tendances – l’une au pouvoir, l’autre face au pouvoir – s’aggrava, s’amplifia et aboutit, dans certaines régions, à une véritable guerre civile. En Ukraine, notamment, cet état de guerre dura plus de deux ans, obligeant les bolcheviks à mobiliser toutes leurs forces pour étouffer l’idée anarchiste et pour écraser les mouvements populaires inspirés par elle. Ainsi, la lutte entre les deux conceptions de la Révolution Sociale et, du même coup, entre le Pouvoir bolcheviste et certains mouvements des masses laborieuses tint une place très importante dans les événements de la période 1919-1921.

(...)

Il convient de rappeler ici que l’idéologie de Lénine et la position du parti bolcheviste avaient beaucoup évolué depuis 1900. Se rendant compte que les masses laborieuses russes, une fois lancées dans la Révolution, iraient très loin et ne s’arrêteraient pas à une solution bourgeoise - surtout dans un pays où la bourgeoisie existait à peine comme classe - Lénine et son parti, dans leur désir de devancer et de dominer les masses pour les mener, finirent par établir un programme révolutionnaire extrêmement avancé. Ils envisageaient maintenant une révolution nettement socialiste. Ils arrivèrent à une conception presque libertaire de la révolution, à des mots d’ordre d’un esprit presque anarchiste - sauf, bien entendu, les points de démarcation fondamentaux : la prise du pouvoir et le problème de l’Etat. 

Lorsque je lisais les écrits de Lénine, surtout ceux postérieurs à 1914, je constatais le parallélisme parfait de ses idées avec celles des anarchistes, exception faite de l’idée de l’Etat et du Pouvoir. Cette identité d’appréciation, de compréhension et de prédication me paraissait, déjà, très dangereuse pour la vraie cause de la Révolution. Car - je ne m’y trompais pas - sous la plume, dans la bouche et dans l’action des bolcheviks, toutes ces belles idées étaient sans vie réelle, sans lendemain. Ces écrits et ces paroles, fascinantes, entraînantes, devaient rester sans conséquences sérieuses puisque les actes ultérieurs n’allaient certainement pas correspondre aux théories. Or, j’avais la certitude que, d’une part, les masses, vu la faiblesse de l’anarchisme, allaient suivre aveuglément les bolcheviks, et que, d’autre part, ces derniers allaient, fatalement, tromper les masses, les égarer sur une voie néfaste. Car, inévitablement, la voie étatiste allait fausser et dénaturer les principes proclamés. C’est ce qui se produisit, en effet.

(...)

" Tout le pouvoir aux Soviets ! " n’était donc au fond, selon les anarchistes, qu’une formule creuse, pouvant recouvrir plus tard n’importe quel contenu. Elle était même une formule fausse, hypocrite, trompeuse, " car, disaient les anarchistes, si le " pouvoir " doit appartenir réellement aux Soviets, il ne peut pas être au parti ; et s’il doit être au parti, comme les bolcheviks l’envisagent, il ne peut appartenir aux Soviets ". C’est pourquoi les anarchistes, tout en admettant que les Soviets pouvaient remplir certaines fonctions dans l’édification de la nouvelle société, n’admettaient pas la formule sans réserve.

(...)

L’interprétation de l’appel à la paix immédiate était aussi très différente. Les anarchistes entendaient par là une action directe des masses armées elles-mêmes, par-dessus la tête des gouvernants, des politiciens et des généraux. D’après les anarchistes, ces masses devaient quitter le front et rentrer dans le pays, proclamant ainsi hautement, à travers le monde, leur refus de se battre stupidement pour les intérêts des capitalistes, leur dégoût de l’ignoble boucherie. Les anarchistes étaient d’avis que, précisément, un tel geste — franc, intègre, décisif — aurait produit un effet foudroyant sur les soldats des autres pays et aurait pu amener, en fin de compte, la fin de la guerre, peut-être même sa transformation en une révolution mondiale. Ils pensaient qu’il fallait au besoin, profitant de l’immensité du pays, y entraîner l’ennemi, le couper de ses bases, le décomposer et le mettre hors d’état de combattre. Les bolcheviks avaient peur d’une telle action directe. Politiciens et étatistes, ils songeaient, eux, à une paix par la voie diplomatique et politique, fruit de pourparlers avec les généraux et les " plénipotentiaires " allemands. »

Voline, La Révolution inconnue, 1917-1921, 1947, écrit en français et publié de manière posthume par Les Amis de Voline, en 1947.

Après la révolution de  février, et jusqu'à l'arrivée des bolcheviks au pouvoir en à octobre 1917,  les anarchistes avaient connu une période faste pour leur mouvement tant d'un point de vue humain que politique, affirmera en substance Grigori Maksimov. Les émigrés qui avaient fui la Russie tsariste purent rentrer dans leur pays, reformer avec d'autres des groupes, publier de nombreuses publications de toutes sortes (magazines, tracts, livres,  journaux, brochures, etc.) pour faire connaître leurs idées.  Les grands journaux comme Goloss Trouda ("Voix du Travail", dont Maksimov participe à la création en 1911), Bourevestnik, Anarchia (environ 25.000 tirages chacun), étaient non seulement diffusés dans les grandes cités, "mais aussi dans les villes de province, comme Kronstadt, Iaroslavl, Nijni-Novgorod, Saratov, Samara, Krasnoïarsk, Vladivostok, Rostov sur le Don, Odessa et Kiev. (En 1918, des journaux anarchistes sortaient à Ivanovo-Vosnesensk, Chembar, Ekaterinbourg, Koursk, Ekatérinoslav, Viatka.)(Grigori P. Maksimov, Syndicalists in the russian revolution, Chicago, 1940).  Tout le monde n'a pas perçu cette parenthèse enchantée de la même façon. Le brillant rédacteur qu'était Voline racontera après son retour des Etats-Unis, pendant l'été 1917,  que "« les anarchistes n’étaient qu’une poignée d’individus sans influence » et se rappelle qu’à sa grande surprise, « au cinquième mois d’une grande révolution aucun journal anarchiste, aucune voix anarchiste ne se faisait entendre dans la capitale [face à] l’activisme sans limite des bolchéviques ». En novembre, un périodique libertaire de Pétrograd affirmait : « Jusqu’à présent, l’anarchisme n’a eu qu’une influence extrêmement limitée sur les masses, ses forces sont faibles et insignifiantes, et l’idée elle-même en est corrompue et déformée »" (Stephen Anthony Smith,  Red Petrograd, Revolution in the Factories, 1917–1918, Cambridge University Press, 1983 / Pétrograd Rouge. La Révolution dans les usines (1917-1918), Editions les Nuits Rouges, 2017)

A Moscou, les anarchistes organisent des groupes de milice armée appelée "Garde Noire" et siègent au conseil de la "Maison de l'Anarchie" nouveau nom de baptême de  l'ancienne chambre de commerce, le Club des commerçants, sur Malaya/Malaïa Dmitrovka, réquisitionnée par la fédération  anarchiste communiste de Moscou entre mars 1917 et avril 1918 et fondée par  une grande figure de l'anarchisme individualiste, farouchement antibolchevique, le poète Lev Tcherny (Cherny, Černyj, Chornyi : Pavel Dmitrievitch Tourtchaninov / Turchaninov, 1875-1921), qui en sera aussi le secrétaire (Paul Avrich, The Russians Anarchists : "Les Anarchistes russes", Princeton University Press, 1967). 

 

La Maison de l'Anarchie est organisée avec l'aide de Piotr Andrelevitch Archinov (Arshinov, 1887-1937, mort fusillé), ouvrier-serrurier qui avait abattu d'un coup de revolver Vassilenko, le patron des ateliers ferroviaires d'Alexandrovska le 7 mars 1907. Fait prisonnier en 1911, il se liera au révolutionnaire ukrainien Nestor Makhno, venu au communisme libertaire pendant la révolution de 1905 (dont nous parlerons plus amplement dans la prochaine partie),  et qui avait créé le 29 mars 1917 un groupe d'autogestion appelé Union des paysans, au moment où de tels mouvements se développaient un peu partout dans le pays.  Dans les années 1920-1930 Makhno et Archinov, avec d'autres anarchistes, penseront l'anarchisme autour d'idées réunies sous le nom de "plateformisme",  dont le texte paraîtra dans le journal anarchiste Dielo Trouda (Cause Ouvrière) de juin et juillet 1926, N¨13 et 14, intitulé Plate-forme organisationnelle de l’Union Générale des Anarchistes, surnommée plateforme d'Archinov. Il a été écrit à cinq mains : Makhno, Archinov, Ida Mett, Jean Valevsky et J. Linsky et sera critiqué en détail, avec une certaine dose de mauvaise foi,  par Voline l'année suivante (avril 1927) dans une "Réponse de quelques anarchistes russes à la Plateforme", (cf. Alexandre Skirda, Autonomie individuelle et force collective : les anarchistes et l'organisation de Proudhon à nos jours, Spartacus, 1987.).  

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        Maksimov           :   Grigori Petrovitch Maksimov (Maximov, Maximofff, dit Lapote, 1893-1950). Agronome, élu député des soviets de Petrograd il s'enrôlera en 1918 dans l'Armée rouge mais refusera l'année d'après d'exécuter un ordre relatif à la répression brutale de paysans à Kharkov : "L’Armée rouge est organisée pour lutter contre les ennemis du peuple russe, et non contre les paysans et les ouvriers, je ne pacifierai pas les paysans" déclare-t-il avec force (M. Gudel, Delo Truda – Awakening. 1950. N° 33)  Condamné à mort, il ne devra sa grâce qu'aux efforts tenaces du Syndicat panrusse des métallurgistes pour défendre sa cause.  Il assiste aux funérailles de Kropotkine, luttant pour que l'appareil d''Etat bolchevique ne récupère à son profit le legs intellectuel de l'anarchiste, empêchant en particulier de l'enterrer aux frais de l'Etat  (Alexandre Berkman [1870-1936], Le mythe bolchevik, 1922 ; G. Maksimov, Pourquoi et comment les bolcheviks ont expulsé les anarchistes de Russie ?,  Stettin, 1922).  Maksimov sera arrêté pour propagande anarchosyndicaliste en 1921 et finalement libéré en septembre et expulsé avec d'autres du pays, en Tchécoslovaquie et aidé par les anarcho-syndicalistes allemands derrière R. Rocker, ce qui permet à Maximov de se déplacer à Berlin (Rudolf Rocker,  Aus den Memoiren eines deutschen Anarchisten ("Mémoires d'un anarchiste allemand"), Francfort-sur-le-Main, 1974). Il œuvrera beaucoup pour les anarchistes emprisonnés au sein d'une organisation appelée la Croix Noire et avec l'AIT il participe à créer un groupe du même type en Russie.  Exilé aux Etats-Unis, (Chicago, Philadelphie, etc.) il produira une œuvre théorique conséquente, dont un très remarqué The guillotine at work  ("La guillotine à l'oeuvre", Chicago, 1940), qui détaille la machine répressive des bolcheviks

       Goloss Trouda     :  Golos Truda (Голос Труда, "La Voix du Travail"), journal mensuel, de tendance anarchiste, fondé à New-York en 1911 par l'Union des travailleurs russes aux Etats-Unis et au Canada, en langue russe et transféré à Petrograd  pendant la révolution de 1917, et animé en particulier par Grigori Maximov ou Voline. 

       Bourevestnik, Anarchia      :  L'Anarchie (анархия, anarkhiya, anarhija, anarchia) était dirigé par des juifs polonais, les frères Gordin (Gordine, Abba L' vovič  et Vol'f L' vovič ), qui avaient aussi dirigé le Burevestnik (Bourevestnik, "L'oiseau de Tempête"), dont un des fondateurs était Apollon Kareline (1863-1926).  Alexandre Gué (Ghé, Gé, Gay, 1879-1919), probablement d'origine française, y a aussi participé après son exil en Suisse, avant de se tourner vers les bolcheviks, en entrant au VTsIK et en organisant la terreur rouge autour de Terek, dans la région du Caucase, où les Blancs auront sa peau alors qu'il était alité à cause du typhus.

      Ida Mett       de son vrai nom, Ida (Ayda) Lazarévitch-Gilman (1901-1973), d'une famille juive où le père est marchand de tissus, à Smorgon (Smarhon, district de Vilna, en Biélorussie). Elle fait des études de médecine tout en étant révolutionnaire, syndicaliste et libertaire, mais, recherchée par la police pour ses actions militantes, elle est obligée de fuir la Russie dès 1924.  Pologne, France, où elle rencontre à Paris celui qui deviendra son mari, Nicolas Lazarévitch (1895-1975), ouvrier, électricien, militant libertaire lui aussi, né en Belgique. Il sera expulsé de France avec elle pour avoir soutenu sa campagne de dénonciation des conditions de travail ouvrier en Russie et se réfugieront en Belgique, jusqu'en 1936 (où naîtra leur fils Marc en 1832), année de leur retour en France, où ils font des démarches de citoyenneté grâce à leur ami Boris Souvarine, qui avait publié l'année précédente un livre retentissant sur Staline,  (Staline, Aperçu historique du bolchevisme, Plon, 1935).  Emprisonnés tous deux au début de la seconde guerre mondiale dans deux camps d'internement différents (lui au camp du Vernet, en Ariège) elle et Marc dans celui de Rieucros (près de Mende, en Lozère) avant d'être assignés à résidence surveillée. Elle écrira  en particulier Souvenirs sur Nestor Makhno en 1948 (en français) et La Commune de Cronstadt, crépuscule sanglant des soviets, la même année.

      Valevsky       ou Walecki, de son vrai nom Issak (Isaac) Gurfinkiel (1905- ?), né à Varsovie (Pologne), ouvrier typographe, anarchiste-communiste. Il arrive à Paris en 1923 et collabore avec différentes revues : "La Revue Anarchiste" de Sébastien Faure, La Revue Internationale Anarchiste, le Libertaire, le journal polonais Walka ("La Lutte"), ou encore le Dielo Trouda, et ce dès le premier numéro : 

"Le seul principe organisationnel des travailleurs avant et après la Révolution Sociale repose sur le fédéralisme, c’est-à-dire sur l’union des diverses organisations sur la base d’un libre accord. Ce sera la seule façon possible d’éviter le danger de la création d’un appareil bureaucratique, inévitable lors d’une édification centralisée, qui monopolise les conquêtes de la Révolution et se présente ainsi comme sa plus grande menace.(Valevsky, La voie de la révolution sociale, Dielo Trouda, N°1, 1925).  

En 1927, il traduira pour Makhno les débats autour de la Plateforme, présentée au cinéma Les Roses de l'Haÿ-les-Roses, dans le Val-de -Marne, qui réunit des anarchistes de différents pays.  

      Linsky      "Dans les numéros 20-21 du Dielo Trouda de janvier-février 1927, de nombreux articles rendent hommage au dixième anniversaire de la Révolution de février 1917 en Russie. L’article de Linsky note l’impossibilité de créer des organisations ouvrières indépendantes dans l’URSS de l’époque en raison de la toute-puissance de la GPU. Linsky compare la situation des travailleurs russes à celle des travailleurs allemands en 1916-1917 et ne voit que les comités d’usine comme une force capable d'y faire face."   (Alexandre Skirda, Autonomie individuelle et pouvoir collectif, Examen des idées et des pratiques libertaires, de Proudhon à 1939).  

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Dans plusieurs articles (" Que faire ? ", " Avertissement ", etc.), le journal Goloss Trouda "soumet à l’attention des travailleurs tout un programme concret et détaillé des mesures urgentes, immédiates, telles que : réquisition par les organismes ouvriers des produits de première nécessité et organisation des stocks et dépôts de distribution (pour parer à la famine) ; création de restaurants populaires ; organisation méthodique des comités de maisons, (de locataires), de rues, de quartiers et ainsi de suite (pour parer à l’insuffisance des logis et commencer, en même temps, à remplacer les propriétaires par des collectivités d’usagers) : autrement dit, socialisation immédiate et progressive des lieux d’habitation ; réquisition immédiate et progressive (toujours par les organismes ouvriers) des entreprises abandonnées par leurs propriétaires ; organisation immédiate des travaux publics (pour entreprendre tout de suite les réparations urgentes dans les villes, sur les voies ferrées, etc.), confiscation immédiate d’une partie des fonds en banques afin de permettre le développement de la nouvelle production collective ; reprise des relations régulières entre les villes et la campagne : échange de produits entre les organisations ouvrières et les cultivateurs socialisation des chemins de fer et de tous les moyens de communication ; réquisition et socialisation des mines aussi rapidement que possible aux fins d’approvisionnement immédiat (par les soins des organisations ouvrières, des usines, chemins de fer, habitations, etc., et en matières premières. Le gouvernement bolcheviste était loin d envisager de telles mesures, car elles tendaient, nécessairement, à diminuer son rôle, à le reléguer au second plan, à démontrer rapidement son inutilité et, finalement, à s’en passer. Il ne pouvait l’admettre." (Voline, La Révolution inconnue, 1917-1921, écrit en français et publié de manière posthume par Les Amis de Voline, en 1947).

Le  13 octobre 1917, "Goloss Trouda réclame un « contrôle ouvrier total sur toutes les activités de l’usine, un contrôle réel et non fictif, contrôle de la réglementation du travail, de l’embauche et du licenciement, des horaires, des salaires et des méthodes de fabrication ». Soviets et Comités d’usine surgissent partout, à une vitesse incroyable. Ce développement tient au caractère absolument radical des problèmes auxquels devait faire face la classe ouvrière. Les Soviets et les Comités, infiniment plus près des réalités de la vie quotidienne que les syndicats, sauront être des porte-parole beaucoup plus efficaces des aspirations fondamentales des masses"   (Pallis et Morel, 1973).  

De la même manière que ceux qui gouvernaient au nom des révolutionnaires français, les bolcheviks n'ont tenu aucun compte de ceux qui imaginaient la société nouvelle plus libre, plus coopérative aussi, non pas organisée du haut vers le bas de manière verticale, de manière autoritaire et coercitive,  comme tous les gouvernements avant eux. Non seulement les bolcheviks ont méprisé les conceptions libertaires, mais il les ont combattues, et parfois très violemment.

 

Déjà, à la fin de l'année 1917, on pouvait constater ici ou là, de vives frictions entre les représentants du gouvernement et tous les "communards" divers et variés qui  poursuivaient le travail de la révolution pour une existence plus libre et plus heureuse. Voline raconte à ce sujet une de ses propres expériences du moment  :

 

Deux ou trois ouvriers de l'usine pétrolière Nobel, qui comptait alors environ 4000 employés, se présentèrent au siège de l'Union pour la propagande anarcho-syndicaliste de Petrograd. Leur usine ayant été abandonnée des propriétaires, les ouvriers avaient décidé, après de nombreuses discussions, de la reprendre en main collectivement. Ils s'en ouvrirent au gouvernement bolchevik pour obtenir de l'aide, mais le Commissariat du Peuple au Travail déclara qu'il ne pouvait rien faire pour le moment  "et  que le gouvernement prendrait sous peu des mesures générales en vue de leur remise en marche." Les ouvriers n'ont pas pour autant baisser les bras et ont commencé de planifier la remise en marche de l'usine.  "Or, le Comité ouvrier de l’usine fut avisé par le Commissariat du Travail que, le cas de celle-ci n’étant pas isolé et un grand nombre d’entreprises se trouvant dans une situation analogue, le gouvernement avait pris la décision de fermer tous ces établissements, d’en licencier les ouvriers en leur versant le montant de deux ou trois mois de salaire et d’attendre des temps meilleurs." Une assemblé générales confirma que les travailleurs  étaient en total désaccord avec le gouvernement et le firent savoir, mais celui-ci leur réitéra son "refus catégorique".  Le gouvernement proposa une nouvelle réunion, à laquelle les ouvriers convièrent un orateur anarchiste, Voline lui-même, pour évaluer le problème de manière contradictoire.  

C'est le commissaire lui-même, Chliapnikov, qui vint représenter le gouvernement : "C’est lui qui parla le premier. D’un ton sec, officiel, il répéta les termes de la décision prise par le gouvernement et développa les motifs qui l’avaient amené à la prendre. Il conclut en déclarant que cette décision était ferme, irrévocable, sans appel, et qu’en s’y opposant les ouvriers commettraient un acte d’indiscipline dont les conséquences pourraient être graves pour eux et pour le pays." C'est alors que Voline se leva pour s'adresser aux ouvriers  :

 

" Camarades, vous travaillez depuis des années dans cette usine. Vous voulez continuer ici votre travail libre. C’est parfaitement votre droit. C’est, peut-être, même votre devoir. En tout cas, le devoir évident du gouvernement - qui se dit vôtre - est de vous faciliter la tâche, de vous soutenir dans votre résolution. Mais le gouvernement vient de vous répéter qu’il se voit impuissant à le faire et que pour cette raison, il va fermer l’usine et vous licencier, ceci au mépris de votre décision et de vos intérêts. Je tiens, avant tout, à vous dire qu’à notre sens - je parle au nom de "l'Union anarcho-syndicaliste" - l’impuissance du gouvernement (qui se dit vôtre) n’est pas une raison pour vous priver de votre morceau de pain honnêtement gagné. (...) Au contraire, repris-je, ces hommes-là (je désignai les  "membres du gouvernement"), qu’ils s’appellent " gouvernement " ou autrement, auraient dû vous féliciter de votre initiative, vous encourager et vous dire comme nous vous disons, nous : Vu l’impuissance des autorités, il ne vous reste qu’une seule issue, c’est de vous débrouiller vous-mêmes et d’en sortir par vos propres forces et moyens. Votre gouvernement devrait y ajouter que, comme tel, il fera tout de même son possible pour vous venir en aide aussitôt qu’il le pourra. Moi, je ne suis pas membre du gouvernement ni ne veux l’être ; car aucun gouvernement, vous le voyez, n’est capable de faire le nécessaire pour vous ni organiser la vie humaine en général. J’ajouterai donc autre chose. Je vous pose une question : Avez-vous les forces et les moyens pour tâcher de continuer le travail ? Croyez-vous pouvoir réussir ?"   Voline, La Révolution inconnue..., op. cité. 

Plusieurs ouvriers s'exprimèrent sur le sujet pour dire qu'ils avaient pensé à l'ensemble des problèmes qui se posaient à eux et les avaient dans l'ensemble résolus, en particulier les plus cruciaux : le manque de combustible, qu'ils iraient chercher dans une autre région et le transport, pour lequel ils étaient en pourparlers avec des camarades du chemin de fer, mais aussi la clientèle de l'usine, qu'ils connaissaient bien.  En dépit de tous ces arguments, Chliapnikov resta inflexible et menaçant :  " La situation présente ne dépend pas de notre volonté. Elle n’a pas été créée par nous. Nous en subissons, tous, les conséquences pénibles et fatales. Elles le sont pour tout le monde, et pour quelque temps encore. Les ouvriers n’ont qu’à s’y faire comme tout le monde, au lieu de chercher à créer des situations privilégiées pour tel ou tel groupe de travailleurs. Une pareille attitude serait essentiellement bourgeoise, égoïste et désorganisatrice. Si certains ouvriers, poussés par des anarchistes, ces petits-bourgeois et désorganisateurs par excellence, ne veulent pas le comprendre, tant pis pour eux ! Nous n’avons pas de temps à perdre avec les éléments arriérés et leurs meneurs. (...)  De toutes façons, je tiens à prévenir les ouvriers de cette usine et aussi messieurs les anarchistes, ces ratés et désorganisateurs professionnels, que le gouvernement ne peut rien changer dans ses décisions prises à bon escient et qu’il les fera respecter, d’une manière ou d’une autre. Si les ouvriers résistent, tant pis pour eux ! Ils seront tout simplement licenciés de force et sans indemnité. Les plus récalcitrants, les meneurs, ennemis de la cause générale prolétarienne, s’exposeront, de plus, à des conséquences infiniment plus graves. Et quant à messieurs les anarchistes, qu’ils prennent bien garde ! Le gouvernement ne pourra tolérer qu’ils se mêlent des affaires qui ne les regardent pas et qu’ils excitent les honnêtes ouvriers à la désobéissance... Le gouvernement saura sévir contre eux, et il n’hésitera pas. Qu’ils se le tiennent pour dit ! "  Quelques semaines après, "l’usine fut fermée et les ouvriers licenciés, toute résistance étant impossible devant les mesures prises par le gouvernement " ouvrier "contre les ouvriers."  Voline, La Révolution inconnue..., op. cité. 

"Partout et en toutes choses, le même phénomène apparaissait : production, transports, échanges, commerce, etc., tombaient dans un chaos inconcevable. Les masses n’avaient aucun droit d’agir de leur propre initiative. Et les " administrations " (Soviets ou autres) se trouvaient constamment en faillite. Les villes manquaient de pain, de viande, de lait, de légumes. La campagne manquait de sel, de sucre, de produits industriels. Des vêtements pourrissaient dans les stocks des grandes villes. Et la province n’avait pas de quoi s’habiller. Désordre, incurie, impuissance régnaient partout et en tout. Mais quand les intéressés eux-mêmes voulaient intervenir pour résoudre énergiquement tous ces problèmes, on ne voulait rien savoir. Le gouvernement entendait " gouverner ". I1 ne tolérait aucune " concurrence ". La moindre manifestation d’un esprit d’indépendance et d’initiative était taxée d’" indiscipline " et menacée de sévères sanctions. Les plus belles conquêtes, les plus beaux espoirs de la Révolution étaient en train de s’évanouir. Et le plus tragique était que le peuple, dans son ensemble, ne s’en rendait pas compte. Il " laissait faire ", confiant dans son " gouvernement " et dans l’avenir. Le gouvernement prenait son temps pour mettre sur pied une force coercitive imposante, aveuglément obéissante. Et quand le peuple comprit, il était trop tard."  

Voline, La Révolution inconnue..., op. cité. 

 

Du 7 au 14 janvier 1918 se tient le Ier Congrès panrusse des syndicats,  où s'oppose avec acuité les deux visions principales et antagonistes du devenir de la révolution,  étatisation et centralisation du côté bolchevique socialisation et autogestion du côté des anarchistes, qui avaient plusieurs représentants anarcho-syndicalistes, dont Justin Petrovitch Jouk (1887-1919), du comité d'usine de la poudrerie de Schlüsselbourg, qui a défendu son autogestion, mais aussi Bleikhman, Chatov, Maximov, et un certain Laptev. Nous l'avons déjà vu, le pouvoir, l'autonomie des soviets, des comités d'usine avaient été sapés au fur à mesure par les communistes  bolcheviks ou mencheviks, qui avaient préféré les contrôler via les syndicats, répondant à leur conception hiérarchique  du pouvoir : Sans surprise,  le Congrès confirmera cette main mise du gouvernement bolchevique sur la centralisation des décisions, au détriment de l'autonomie des soviets, et des initiatives citoyennes en général.  

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L'anarchiste allemand Rudolf Rocker (1873-1958), a recueilli à l'époque le témoignage de "douzaines d'hommes et de femmes qui avaient pris part aux congrès de la IIe Internationale et de l'Internationale des syndicats rouges à Moscou et qui nous ont rapporté ce qu'ils avaient vécu et appris. Parmi eux se trouvaient des partisans des tendances socialistes les plus diverses et des citoyens de huit nations différentes, mais quel changement d'hier à aujourd'hui !" (R. Rocker,  Der Bankrott des russischen StaatKommunimus  /  La faillite de l'Etat communiste russe, 1921, traduction française de Pierre Galissaire, sur Libertaire.net).  Pour l'époque qui nous concerne ici, à savoir le printemps 1918, il écrit : "

 

"Après l'armistice avec l'Allemagne, la misère se fit sentir de manière très dure dans les masses. Les «commissaires du peuple» ne trouvèrent d'autre remède à ce mal que d'édicter décret sur décret, ce qui ne pouvait évidemment avoir aucun effet. Les anarchistes, comme tous les autres révolutionnaires sérieux, voyant maintenant où menaient les agissements des bolcheviks, ne purent naturellement rester indifférents à la ruine générale qui menaçait le pays et la population tout entière. Ils commencèrent donc à réagir avec les socialistes-révolutionnaires de gauche. Leur première œuvre fut de créer des cuisines populaires et des asiles pour la population affamée et sans logis. Mais ils essayèrent avant tout de rassembler les travailleurs des villes et des campagnes dans des syndicats et de créer des communautés communistes villageoises."  (Rocker, op. cité).   Signalons au passage que la compagne de Rocker, Millie Wittkop-Rocker (1877-1955)  était une militante féministe et anarchiste, qui émigrera en 1894.  

 

 

Il est difficile de rendre compte de la situation chaotique et dramatique du pays à ce moment-là, et particulièrement celle de Petrograd, où la Commission extraordinaire d'évacuation, créée le 21 février, reçoit "l'ordre d'établir un cordon autour de la capitale afin d'empêcher, d'une part, l'arrivée de réfugiés et de déserteurs et, de l'autre, le départ de la population (...)  « Les rues de Petrograd sont couvertes de charognes de chevaux. On ne les mange pas encore. ». Mais la presse réclamait déjà la création d'une commission des inhumations car « la révolution et les fusillades se prolongeant, les cadavres restent sur les chaussées plusieurs jours, voire plusieurs semaines ». Une vague de lynchages déferla sur la ville ; on tuait sans scrupules, sans preuves, sans raison. Avec le départ des commissaires, « deux tendances se partagent la rue : les anarchistes extrémistes de Blejhman et les Cents-noirs ». Ainsi 90 % des attaques de rue se terminaient par un assassinat, précisait le responsable de la sécurité de la ville, et 99 % des vols et des assassinats étaient commis par des individus en uniforme « qui ont à leur disposition des voitures, des armes et jusqu'à des formulaires de mandats de perquisition et de saisie d'armes »  (Bérard, 1993).  Une atmosphère de suspicion, de danger permanent est constamment  entretenue par les journaux officiels comme la Pravda,  qui appelle à  "renforcer la vigilance révolutionnaire à l'égard du « foyer de la contre-révolution », et à établir la terreur contre « les bandits, les spéculateurs, les maraudeurs, les gardes blancs, les hooligans, bref, tout ce louche Petrograd ! » (...) Parallèlement, la Commission pour la lutte contre les pogroms et le sabotage fut chargée « d'organiser des rafles massives afin de démasquer et d'arrêter les éléments criminels. En cas d'évacuation de Petrograd, cette catégorie de personnes ne devrait quitter la ville qu'en dernier lieu. »  (Bérard, op. cité).   

Les bolcheviks portent une part de responsabilité non négligeable  dans cette confusion  entre anarchisme et brigandage sans foi ni loi. Même s'il est clair qu'une frange minoritaire d'anarchistes a pratiqué la violence et le crime, il est sûr que les mot d'ordre violents entendus ici ou là a entraîné un nombre important de délits ou de crimes qui dépassent de loin le cadre anarchiste. Il n'empêche, une large propagande fut lancée contre les milieux libertaires, et la presse SR et menchevik a ainsi régulièrement dénoncé un problème devenu récurrent dans les milieux anarchistes, celui de se démarquer difficilement des "anarcho-bandits" et de leurs expropriations sauvages (Peter Gooderham, The anarchist movement in Russia, 1905-1917 , Bristol University, 1981).  On lit un peu partout que Lénine (quand ce n'est pas attribué à Trotsky), aurait lancé le mot d'ordre : "Pillez les pillards, volez les voleurs", à commencer par l'historien Stéphane Courtois (Communisme et totalitarisme, collection Tempus, Editions Perrin, 2009) mais ni lui ni personne, à ma connaissance,  n'indique la moindre source de ce slogan, copié et recopié à partir des ouvrages d'historiens reconnus comme lui, et pourtant, nous l'avons vu, si prompts à la manipulation sur le sujet. Dans un discours, Lénine évoque en tout cas  une rencontre faite au congrès des Cosaques entre "le vieux bolchevique" et "un Cosaque". "Le Cosaque lui ayant demandé : C'est vrai que vous êtes des pillards, vous autres bolchéviks ? le vieux répondit : Oui, nous pillons ce qui a été pillé."    (Lénine, Discours devant les propagandistes, 23 janvier / 5 février 1918, paru dans la Pravda N° 18, du 24 janvier / 6 février 1918 ).  Juste après, Lénine parle de faire  "adopter par le Comité exécutif central un nouvel impôt sur les possédants, mais vous devez vous-mêmes l'appliquer sur place, afin que la main du travailleur se referme sur chaque billet de 100 roubles amassé au cours de la guerre. Ce n'est pas l'arme à la main que vous aurez à vous battre : la guerre armée est terminée, cette guerre-là commence."  (op. cité).   Le passage est intéressant à double titre : primo il rappelle un certain nombre de textes que nous avons cités et qui, tout en déclarant la guerre aux riches, rappelle que cette lutte se fera de manière organisée par les agents de l'Etat et secundo, il dit clairement qu'il ne veut pas être celui qui met le feu aux poudres,  dans le combat mené contre ceux qui s'opposent à la politique bolchevique. Les discours comme les actes de Lénine sont donc contradictoires, car un certain nombre d'énoncés et de mesures se fondent sur une idée de justice, tandis que certains textes incitent à la violence et parfois au crime, et que sa politique autoritaire est particulièrement révoltante envers les anarchistes pacifiques. 

Il ne s'agit pas ici, comme nous l'avons bien fait comprendre tout au long de cet exposé des révolutions russes, ni d'élever Lénine, ni de le conspuer sans raison valable,  mais seulement de réunir le plus de faits historiques pour que chacun et chacune puisse en dresser un portrait le plus éloigné possible de toute idéologie.  Sur le sujet, on peut conclure, à ce stade, que la politique menée par le leader bolchevik, en particulier avec la démultiplication des organes discrétionnaires de l'Etat, dotés d'un pouvoir autoritaire et coercitif, s'est très vite éloignée du projet humaniste dessiné par l'homme de la Lena depuis des années dans son œuvre.   Un certain nombre de propositions politiques, en particulier des anarchistes, auraient pu lutter plus efficacement contre les injustices sans créer ni attiser une situation de tension déjà extrême et de guerre permanente entre les classes sociales. Nous y reviendrons plus loin. 

 

 
 
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Un autre témoignage intéressant est celui d'un anarchiste de premier plan, comme le tailleur Efim Yarchuk (Yefim Iartchouk, Yartchouk), de son vrai nom Chaim Zakhariev/ Zakharyev Y.,  1882/1886-1937, exécuté sous Staline pendant les procès de Moscou.  Il participe activement à la révolution de 1905, pour laquelle il est condamné à vingt ans de travaux forcés, auxquels il échappera par la fuite.

 

Il s'exilera aux Etats-Unis puis, revenu en Russie comme d'autres au moment de la révolution de février, il participe à Golos Truda, entre au CMR en octobre et est élu au soviet de Kronstadt en janvier 1918, avant d'être arrêté comme beaucoup d'autres anarchistes, nous le verrons, en avril 1918 par la Tcheka. Dans son ouvrage L'autogestion à Kronstadt (1917), il rapporte son expérience communautaire développée dans l'île, où les membres de l'Union des Agriculteurs de Kronstadt fabriquait pendant leurs loisirs des objets utiles (faux, socs de charrue, clous, fers à cheval, etc) donnés aux paysans via les soviets locaux. On y créa aussi des soviets ruraux appelés "communes de culture", où la répartition des produits cultivés était le plus souvent proportionnelle aux journées de travail fourni : "Les communes s’avérèrent vivaces : elles existaient toujours sous la même forme en 1921. Ce fut la seule organisation que les bolchéviks n’avaient pas supprimée. On peut expliquer cela peut-être par le fait que Kronstadt s’opposa fortement aux décrets des bolcheviks et défendit longtemps son indépendance." (Yartchouk, op. cité, in Kronstadt 1921, d'Alexandre Skirda, Edition de la Tête dont de la Feuilles, 1971).  A l'automne 1917, un projet de socialisation des habitations fut formé par un groupe d'anarchistes, renforcé par les doléances d'un certain nombre d'habitants se plaignant de l'insalubrité de leurs logements, due en particulier par le manque d'entretien des propriétaires, et responsable d'une "forte mortalité infantile"  (Yartchouk, op. cité).  Les bolcheviks ayant mis leur nez dans cette affaire revinrent avec des instructions du gouvernement central et "exigèrent à la séance suivante du soviet l’élimination de l’ordre du jour de ce projet, du fait que, déclaraient-ils, une question aussi sérieuse ne pouvait être résolue qu’à l’échelle de toute la Russie, et Lénine préparait déjà un décret dans ce sens ; pour cette raison, dans l’intérêt de la chose, le soviet de Kronstadt devait attendre des instructions du centre. (...) Les anarchistes, les S.R. de gauche et les maximalistes insistèrent pour que le projet soit abordé tout de suite. Il apparut dans le débat que l’aile gauche du soviet bolcheviks était et pour la réalisation immédiate du projet. Les bolcheviks et les S.R. mencheviks constituèrent alors un « front commun » et quittèrent la salle de l’Assemblée. Ils furent accompagnés par des applaudissements bruyants et des quolibets : « Enfin, ils ont fini par s’entendre ! » (...) Les bolcheviks, ayant pris conscience de leur fauxpas, revinrent à la séance et le premier point — la propriété privée sur les habitations et la terre est supprimée — fut adopté à l’unanimité pour le principe. Toutefois, lorsque les autres points du projet vinrent à être examinés où il était envisagé en particulier de le réaliser immédiatement, alors les bolcheviks quittèrent à nouveau la salle de séance. Quelques bolcheviks, trouvant impossible cette fois de se soumettre à la discipline du parti, d’autant plus, comme ils l’expliquèrent en¬ suite, qu’ils avaient reçu de leurs électeurs le mandat de voter pour la réalisation immédiate du projet, restèrent à la séance du soviet ; ils reçurent une « punition sévère » : exclusion du parti pour « déviation anarcho-syndicaliste ».   (Yartchouk, op. cité).    On découvre ici très concrètement la contradiction profonde entre les slogans déclinés à l'envi par Lénine et les bolcheviks sur "tout le pouvoir aux soviets", sur la libération du peuple de leurs exploiteurs, etc., et la réalité jacobine, autoritaire, centralisatrice, de la forme de pouvoir exercé par Lénine et les commissaires du peuple dès la prise de pouvoir bolchevique.  Nous voyons déjà ici que, contradiction là encore, le pouvoir bolchevique ne va pas s'opposer seulement à ceux qui veulent écraser la révolution, mais aussi à tous ceux qui veulent la réaliser eux-mêmes, selon les conditions particulières de leurs modes d'existence. 

En février 1918, le Goloss Trouda s'inquiète de nouvelles mesures autoritaires sur la liberté de la presse, touchant non seulement la presse bourgeoise (ce qui a le total soutien des anarchistes), mais hélas, aussi, la presse libertaire : 

"Nous venons de recevoir un exemplaire des " Dispositions provisoires concernant le mode d’édition de tous imprimés, périodiques ou non, à Pétrograd ". Nous avons toujours considéré la lutte implacable contre la presse bourgeoise comme la tâche immédiate des travailleurs à l’époque de la Révolution Sociale. 

Supposez donc un instant, cher lecteur, que cette Révolution suive, dès ses débuts, notre voie anarchiste : des organismes ouvriers et paysans se créent et se fédéralisent en une organisation de classe ; ils prennent en mains la vie économique du pays, ils combattent eux-mêmes, et à leur manière, les forces adverses. Vous comprendrez facilement que la presse, en tant qu’instrument d’action de la bourgeoisie, serait combattue par ces organismes d’une manière essentiellement différente de celle employée par notre gouvernement " socialiste " pour combattre la presse " bourgeoise ". En effet, est-ce que ces " Dispositions provisoires " visent la presse bourgeoise ? Lisez attentivement les articles 2 à 8 de ces " Dispositions ". Lisez surtout avec attention le paragraphe intitulé : " Interdiction et confiscation. " Vous aurez la preuve palpable que, du premier de ces articles au dernier, ces " Dispositions " suppriment, non pas la presse bourgeoise, mais toute ombre de liberté de la presse en général. Vous verrez que c’est un acte typique, établissant la plus rigoureuse censure pour toutes les publications qui auraient le malheur de déplaire au gouvernement, d’où qu’elles viennent. Vous constaterez que cet acte établit une multitude de formalités et d’entraves absolument inutiles."   (Article de Goloss Trouda, n◦ 18, du 13 février 1918,  in Voline,  La Révolution..., op. cité).    

Durant les premiers mois de 1918, face à la montée en puissance de la Tcheka, la fédération anarchiste de Moscou  se constitua une cinquantaine de groupes armés appelée "gardes noires" capables, avec un armement léger, de défendre des locaux ou de participer à des actions, et qui portait chacune un  nom : Ouragan, Avant-garde, Autonomie, Tempête, Fraternité, etc.). Rejetant avec force le traité de Brest-Litovsk si avantageux pour l'Allemagne, ils se préparèrent  à attaquer les troupes d'occupation austro-allemandes, ce qui aurait constitué  une violation du traité que ne pouvait tolérer le pouvoir bolchevik. Ce dernier commença alors par lancer une vaste opération  de propagande contre l'ensemble des anarchistes, quels qu'ils soient : "Tout d'abord la presse communiste, sous l'ordre du gouvernement, entreprit contre les anarchistes une campagne de calomnies et de fausses accusations, de jour en jour plus violentes. En même temps, on préparait activement le terrain dans les usines, à l'armée et dans le public, par des meetings et des conférences. On tâtait partout l'esprit des masses. Bientôt le gouvernement acquit la certitude qu'il pouvait compter sur ses troupes et que les masses resteraient plus ou moins indifférentes ou impuissantes."   (Voline, La Révolution..., op. cité).    

Finalement,  les bolcheviks décidèrent une action d'ampleur contre les anarchistes après leur confiscation de la voiture de l'ambassadeur américain. Dans la nuit du 12 au 13 avril, la Tcheka investit massivement  à la fois la Maison de l'Anarchie et une vingtaine d'hôtels particuliers réquisitionnés par le mouvement pour loger des sans-abris ou des mal-logés.  L'attaque se soldera par une trentaine de victimes et une douzaine de blessés côté anarchiste  (Alexandre Skirda, Les Anarchistes russes, les soviets et la révolution de 1917, Editions de Paris, 2000).  Le 30 avril, le pouvoir lance de nouvelles attaques contre des foyers anarchistes, pour les empêcher de troubler la cérémonie traditionnelle du 1er mai. C'est une maison de la rue Volkovaïa qui sera la cible des gardes rouges, où une centaine de fusils sont saisis, avec des caisses de cartouches, des grenades, des mitrailleuses, etc.  Bleikhman est arrêté.  

Rapidement, devant  les difficultés et peu de succès rencontrés, certains anarchistes, comme Kropotkine,  firent leur autocritique :

 

« Discutant des activités et du rôle des anarchistes dans la révolution, Kropotkine déclara : “Nous anarchistes avons beaucoup parlé de révolutions, mais peu d’entre nous ont été préparés au travail réel à faire pendant le processus. J’ai indiqué certaines choses sur cette question dans ma Conquête du pain. Pouget et Pataud ont également esquissé une ligne d’action dans leur travail sur le syndicalisme et l’organisation coopérative.” Kropotkine pensait que les anarchistes n’avaient pas donné suffisamment d’éléments concernant les fondamentaux de la révolution sociale. Les faits réels dans un processus révolutionnaire ne se situent pas tant dans la lutte réelle – qui est, simplement la phase destructrice nécessaire pour dégager la voie pour un effort constructif. Le facteur de base dans une révolution, c’est l’organisation de la vie économique du pays. La révolution russe a prouvé de façon concluante que nous devons nous préparer à fond pour cela. Tout le reste est d’une importance mineure. Il était venu à penser que le syndicalisme révolutionnaire était susceptible de fournir ce dont la Russie a le plus manqué : la voie par laquelle la reconstruction industrielle et économique du pays pouvait découler. Il s’est référé à l’anarcho-syndicalisme. Cela et les coopératives permettraient d’éviter à d’autres pays certaines des erreurs et des souffrances que la Russie traverse. »  

 

Emma Goldman (1869-1940),   Mes deux années en Russie, publié d'abord sous le titre Ma désillusion en Russie et amputé des treize derniers chapitres,  1923. 

 

 Celle qui s'exprime ici  s'est exilée très tôt aux Etats-Unis (elle n'a pas dix-sept ans) après ses sœurs, rejointe par ses parents, en 1885. Couturière, autodidacte, elle devient théoricienne de l'anarchisme. Avec son compagnon Alexander Berkman (1870-1936), tous deux d'origine lithuanienne, ils ont déjà une longue histoire militante américaine quand ils sont expulsés vers la Russie au tout début de l'année 1920, en particulier au travers du magazine anarchiste Mother Earth, que Goldman fonde avec Max Baginski (1864-1943) en mars 1906. Condamné pour avoir tenté d'assassiner l'industriel Henry Clay Frick, le 23 juillet 1892, figure détestable du capitalisme dont nous reparlerons ailleurs, Berkman passera 14 ans en prison. Quand les Etats-Unis s'engagent dans la guerre de 1914-1918, Goldman et Berkman s'opposent fermement et publiquement à la conscription, ce pour quoi ils sont emprisonnés et expulsés comme beaucoup d'autres vers la Russie.   

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Le tour qu'avait pris la révolution sera l'objet pour eux d'un cruel désenchantement, comme pour nombre d'anarchistes, qui connaît son acmé lors de l'écrasement de la révolte des marins de Cronstadt, en 1921, et la persécution des anarchistes qui suivit, avec de très nombreuses arrestations.   Les prisons de Butyrka (Boutyrka) et de Taganskaya, à Moscou, deviennent un temps des prisons pour anarchistes, y compris des anarchistes ukrainiens de l'ancienne Nabat, groupe libertaire fondé à Koursk en 1917, auquel participera  

 

Avec Berkman, elle décide de quitter à nouveau la Russie. Son témoignage sur cette période est particulièrement intéressant car il n'est pas manichéen. A Arkhangelsk, au nord de la Russie (voir carte),  par exemple, elle reconnaît l'excellente gestion de l'approvisionnement ou des écoles,   l'investissement de tous les travailleurs qui ne comptent pas leurs heures de travail, "vivant de harengs et de thé",  témoigne de la reconnaissance des juifs envers une nouvelle Russie qui les protège des pogroms ou encore, reconnaît les qualités de certains responsables du gouvernement, comme Angelica Balabanova ou Anatoli Lounacharski, dont elle apprécie en partie le projet éducatif  (E. Goldman, op. cité). 

 

 En 1922, ils écriront ensemble une lettre à leurs amis américains qui paraîtra la même année dans le journal Freedom, pour faire connaître la situation en Russie : 

« Chers camarades, la persécution des factions révolutionnaires en Russie n’a pas diminué avec les changements politique et économique produits sous les bolcheviks. Au contraire, elle s'est intensifiée et elle est devenue  plus implacable.  Les prisons de Russie, d’Ukraine, de Sibérie, sont remplies d’hommes et de femmes – et même, dans certains cas, d'enfants – qui osent avoir des opinions différentes de celles du Parti communiste au pouvoir. Nous disons « avoir des opinions » à bon escient. Car dans la Russie d’aujourd’hui, il n’est pas du tout nécessaire d’exprimer vos divergences en paroles ou en actes pour faire l’objet d’une arrestation ; le simple fait d’avoir des opinions opposées fait de vous la victime officielle du pouvoir suprême du pays, la Tcheka, cette okhrana bolchevique toute-puissante, dont la volonté n'est soumise ni à la loi ni au devoir. 

Mais de tous les éléments révolutionnaires en Russie, ce sont les anarchistes qui subissent maintenant la persécution la plus impitoyable et la plus systématique. Leur répression par les bolcheviks a commencé dès 1918, lorsque, au mois d’avril de la même année, le gouvernement communiste a attaqué, sans provocation ni avertissement, le Club anarchiste de Moscou et, par l’utilisation de mitrailleuses et d’artillerie, a « liquidé » toute l’organisation. C’était le début de la traque anarchiste, mais elle avait un caractère sporadique, se déclenchant brusquement,  sans plan véritable et souvent, par des actions contradictoires.  Ainsi, les publications anarchistes sont ici autorisées, là supprimées, et les anarchistes eux-mêmes arrêtés un jour,  libérés un autre ; parfois abattus, ou au contraire, sollicités pour accepter la plupart des postes de responsabilité.  Mais cette situation chaotique a pris fin au Xe Congrès du Parti communiste russe, en avril 1921, au cours duquel Lénine a déclaré une guerre ouverte et impitoyable non seulement contre les anarchistes, mais contre « toutes les tendances anarchistes et anarcho-syndicalistes petites-bourgeoises où qu’elles se trouvent ». C’est alors que commença l’extermination systématique, organisée et la plus impitoyable des anarchistes dans la Russie dirigée par les bolcheviks. Le jour même du discours de Lénine, des dizaines d’anarchistes, d’anarcho-syndicalistes et de sympathisants ont été arrêtés à Moscou et à Petrograd, et le lendemain, des arrestations massives de nos camarades ont eu lieu dans tout le pays. Depuis lors, la persécution s’est poursuivie avec une violence croissante, et il est devenu tout à fait évident que plus les compromis du régime communiste avec le monde capitaliste étaient  grands, plus les persécutions de l’anarchisme étaient vives. 

C’est devenu la politique établie du gouvernement bolchevique que de déguiser sa procédure barbare contre nos camarades en accusation invariable de banditisme. Cette accusation est désormais portée contre pratiquement tous les anarchistes arrêtés, et souvent même contre de simples sympathisants de notre mouvement. Une méthode puissante et pratique, car, à travers elle, quiconque peut être secrètement exécuté par le Tcheka, sans audience, procès ou enquête.

La guerre de Lénine contre les tendances anarchistes a pris une forme des plus révoltantes et des plus barbares d'extermination.  En septembre dernier, de nombreux camarades ont été arrêtés à Moscou et, le 30 de ce mois, les Izvestia ont publié la déclaration officielle selon laquelle dix des anarchistes arrêtés avaient été abattus « comme des bandits ». Aucun d’entre eux n’avait bénéficié d’un procès ou même d’une audience, et ils n’étaient même pas autorisés à être représentés par un avocat ou à recevoir la visite d’amis ou de parents. Parmi ceux qui avaient été exécutés se trouvaient deux des anarchistes russes les plus connus, dont l’idéalisme et la dévotion de toute une vie à la cause de l’humanité avaient résisté à l’épreuve des cachots tsaristes et de l’exil, ainsi qu'à la persécution et à la souffrance dans divers autres pays. Il s’agissait de Fanny Baron, qui s’était évadée de prison de Riazan plusieurs mois auparavant, et de Lev Tchorny [Tcherny; NDR], le conférencier et écrivain populaire, qui avait passé de nombreuses années de sa vie dans une katorga [camp de travail, NDR] sibérienne pour ses activités révolutionnaires sous le tsarisme. Les bolcheviks n’ont pas eu le courage de dire qu’ils avaient tiré sur Lev Tchorny ; dans la liste des fusillés, il apparaissait sous le nom de « Turchaninoff », certes son nom véritable, mais inconnu de certains de ses amis, même les plus proches.

La politique d’extermination se poursuit. Il y a plusieurs semaines, d’autres arrestations d’anarchistes ont eu lieu à Moscou. Cette fois, ce sont les anarchistes universalistes qui en ont été les victimes – le groupe que même les bolcheviks avaient toujours considéré comme le plus amical avec eux-mêmes. Parmi les personnes arrêtées figuraient également Askaroff,  Shapiro  et Stitzenko, membres du Secrétariat de la section moscovite des Universalistes, et bien connus dans toute la Russie. Ces arrestations, aussi scandaleuses soient-elles, ont d’abord été considérées par les camarades comme dues à l’action non autorisée d’un agent Tchekist trop zélé. Mais des informations ont depuis été reçues selon lesquelles nos camarades universalistes sont officiellement accusés d’être des bandits, des faussaires, des Makhnovtsy et des membres du « groupe clandestin Lev Tchorny ». Ce que signifie une telle accusation n’est que trop bien connu de ceux qui connaissent les méthodes bolcheviques. Cela signifie razstrel, exécution par balle, sans entendre ni avertissement.

Le caractère diabolique du but de ces arrestations et accusations est presque inimaginable. En accusant Askaroff, Shapiro, Stitzenko et d’autres d'« appartenance au groupe clandestin Lev Tchorny », les bolcheviks cherchent à justifier leur meurtre odieux de Lev Tchorny, Fanny Baron et des autres camarades exécutés en septembre ; et, d’autre part, à créer un prétexte commode pour fusiller encore plus d’anarchistes. Nous pouvons assurer aux lecteurs sans réserve et absolument qu’il n'existe pas de groupe clandestin Lev Tchorny. L’affirmation du contraire est un odieux mensonge, parmi les nombreux autres de la même espèce répandus par les bolcheviks contre les anarchistes en toute impunité.

Il est grand temps que le mouvement ouvrier révolutionnaire mondial prenne conscience de la politique sanglante et meurtrière que le régime bolchevique mène contre tous ceux qui ont des sensibilités politiques différentes. Et il est impératif pour les anarchistes et les anarcho-syndicalistes, en particulier, de prendre des mesures immédiates pour mettre un terme à une telle barbarie, et de sauver, si cela est encore possible, nos camarades de Moscou emprisonnés menacés de mort. Certains des anarchistes arrêtés sont sur le point de déclarer une grève de la faim à mort, comme leur seul moyen de protestation contre la tentative bolchevique d’outrager la mémoire du martyr Lev Tchorny après l'avoir assassiné de manière atroce. Ils exigent le soutien moral de leurs camarades, au sens large. Ils ont le droit d’exiger cela, et plus encore. Leur sublime abnégation, leur dévouement de toute une vie à la grande cause, leur fermeté inébranlable, tout cela leur donne ce droit. Camarades, amis, partout ! C’est à vous d’aider à défendre la mémoire de Lev Tchorny et en même temps de sauver les précieuses vies d’Askaroff, Shapiro, Stitzenko et d’autres. Ne tardez pas ou il sera peut-être trop tard. Exigez du gouvernement bolchevique les prétendus documents de Lev Tchorny qu’ils affirment détenir,  « impliquant Askaroff, etc., dans le groupe de bandits et de faussaires Lev Tchorny ». De tels documents n’existent pas, à moins qu’il ne s’agisse de faux. Défiez les bolcheviks de les produire, et laissez la voix de tout révolutionnaire honnête et de tout être humain décent soulever des  protestations dans le monde entier  contre la persistance, au sein du système bolchevique, d'odieux assassinats d'opposants politiques. Hâtez-vous, car le sang de nos camarades coule en Russie.

Emma Goldman et Alexander Berkman  

Stockholm, 7 janvier 1922  » 

Freedom,  vol. XXXVI, n°391 (Janvier 1922). 

        Askaroff          :   Herman  (German) Jakobson (Iakobson)  Askarov (1882-1946), pseudonymes : Karlovitch, H. Kleiner, Oskar Burritt, dont le frère, Nicolas, anarchiste lui aussi, fut fusillé en 1906, année où German est condamné pour actes terroristes. Il s'enfuit, est refait prisonnier puis libéré et émigre à Genève puis en Paris, où il fonde, dans une grande pauvreté, le groupe d'exilés Anarkhist, puis la revue du même nom  (P. Avrich, op. cité).  En 1917, il retourne en Russie et entre au comité de rédaction de Goloss Trouda. Après l'Union des communistes anarchistes de Moscou en 1919, il rejoint l'année d'après la section moscovite des Anarchistes Universalistes, le groupe d'anarchistes le plus conciliant avec le régime bolchevique, et devient rédacteur en chef de son journal, Universal.  Il sera régulièrement détenu jusqu'à sa mort, dans un camp de prisonniers d'Arkhangel, où il aurait été abattu.

       Shapiro          :   Alexandre Moissevitch (Moissejewitsch) Shapiro (Abram S.,  Sapiro, Schapiro, 1883-1946),  fils d'un révolutionnaire juif,  grandit à Constantinople. Polyglotte, il fait de brèves études à la Sorbonne à Paris, faute d'argent et rejoint son père à Londres, où il devient le secrétaire de Kropotkine. Fondateur du groupe communiste libertaire de Londres avec Varlan (Varlaam) Tcherkesov (Tcherkesof, Tcherkezov, 1846-1925) en 1905, organisateur comme Kropotkine ou Rocker de la Croix rouge anarchiste, qui soutient les militants anarchistes emprisonnés.  En 1907 il est nommé délégué de la Fédération anarchiste juive de Londres au Congrès anarchiste international d'Amsterdam. Il arrive en Russie à l'été 1917 et aide Voline à lancer Goloss Trouda dans le pays. Il se joindra plus tard à Emma Goldman et Alexander Berkman pour tenter d'obtenir de Lénine la libération d'anarchistes emprisonnés, mais il fut emprisonné lui-même et expulsé de Russie, après quoi il poursuivra son travail militant, participant activement à la constitution de l'Association Internationale des Travailleurs (AIT), œuvrant en Espagne et en Suède.

(source :    https://www.ephemanar.net/decembre05.html#shapiro)

        Stitzenko          :   Stepan Pavlovitch Stetzenko (Stytsenko, Stytsko et Stychenko, 1899-1937), anarcho-syndicaliste à partir de 1917, il entre au secrétariat de l'Union des anarchistes universalistes en 1920. Il se battra jusqu'au bout pour secourir les anarchistes emprisonnés, comme Vladimir Barmach (Barmash, 1879-après 1938), déporté à Kostroma (Répression de l'Anarchisme en Russie soviétique*, Groupe des anarchistes russes exilés en Allemagne, traduction de Voline, Paris, Librairie Sociale 1923), pour la libération duquel il s'est rendu à la Tcheka en compagnie d'autres membres du secrétariat universaliste, comme Shapiro et Askarov, ce qui les conduisit eux aussi en prison. Stetzenko passera le reste de sa courte vie entre camps et prisons, abattu le 28 décembre 1937 avec Alexander Aleksandrovitch Yascheritsyn (1899-1937) au camp de travail correctionnel du Nord-Est, dans le kraï  (division administrative de type oblast) de Khabarovsk, dans la Russie extrême-orientale, en face du Japon (voir carte).  Yascheritsyn avait dirigé les socialistes-révolutionnaires (S-R) de gauche dans le district de Jizdinski (province de Kalouga) et arrêté pour suspicion d'implication dans un soulèvement à Moscou. Il deviendra communiste anarchiste après sa libération et milita activement dans des centres ouvriers des provinces de Kalouga et Briansk, entre Moscou et la frontière ukrainienne,  voir carte      

( source :   https://libcom.org/article/stetzenko-stepan-pavlovich-1899-1937)$

 "L’énumération complète des saccages, bannissements et fusillades d’anarchistes dans les immenses provinces de Russie, ces dernières années, nous aurait pris plus d’un volume. Un fait caractéristique parmi tous est que même les tolstoïens, – comme on sait, les anarchistes les plus pacifiques, – ont subi d’atroces persécutions du gouvernement des soviets. Des centaines d’entre eux sont actuellement encore emprisonnés. Leurs communes furent maintes fois anéanties par la force armée (par exemple, dans le gouvernement de Smolensk). D’après des données précises, jusqu’à fin 1921, il y avait une liste exacte de 92 tolstoïens fusillés (principalement pour refus de servir militairement). Ces exemples pourraient être multipliés à l’infini, pour démontrer que comparativement aux faits qui se présenteront un jour à l’historien minutieux, ceux rassemblées dans cet ouvrage ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan."

                   

                      BIBLIOGRAPHIE 

 

 

 

 

 

    

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