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Révolution Française [6e]
Camille Desmoulins
Première Scène de la Révolution Française à Paris.
12 juillet 1789
Jean-Baptiste Lesueur
peintre, dessinateur
(1749-1826)
Dessin, Gouache Ensemble de 83 gouaches
ré volutionnaires
1789-1790 36 x 53,5 cm
Musée Carnavalet
D. 9055
Paris, France
« Premiere SCENE de la RÉVOLUTION Française A PARIS. Le 12 Juillet 1789. on apprit à PARIS que le Roi renvoyoit Mr. NècKre : Les Factieux qui n'attendoient qu'une occasion pour éclater saisir celle là, et firent agir leurs agents, lesquels suivis d'une foule de peuple qu'ils avoient ameuté parcoururent les divers quartiers de la Ville, éxcitant les citoyens à la révolte ; L'un d'eux montant sur une borne haranguoit le peuple tenant les discours les plus séditieux ; On portoit les Bustes du Duc d'Orléans et de Mr. NècKre ; l'après midi ils furent à tous les théatres faire cesser les Spectacles."
Le roi Louis XVI continuera malgré tout à faire la sourde oreille. Il évoque le transfert de "l'Assemblée des Etats généraux" à Noyon ou à Soissons si "la présence nécessaire des troupes dans les environs de Paris causait encore de l'ombrage" On comprend aisément pourquoi cette réponse fait lever plusieurs membres "pour l'attaquer et la critiquer" ("Archives Parlementaires de 1787 à 1860 - Première série (1787-1799) Tome VIII - Du 5 mai 1789 au 15 septembre 1789. Paris : Librairie Administrative P. Dupont, 1875, p. 219). Necker est renvoyé le lendemain, remplacé par le baron Louis Auguste Le Tonnelier de Breteuil (1730-1807), très opposé aux réformes, et le 12 juillet, l'agitation populaire commence à se former en fin de matinée. Un moment s'en détache, appelé bientôt à entrer dans la légende révolutionnaire, attaché à la personne de Camille Desmoulins (1760-1794), à chacun son récit :
"Le Palais-Royal se remplit de monde entre quatre et cinq heures après-midi : on y accourait de toutes parts. Deux bustes en cire, que l'on venait de prendre chez Curtius, y furent promenés ; et le peuple, à la vue de ces espèces de fantômes, se livrait à des conjectures extravagantes. Un jeune homme, monté sur une table, y cria : Aux armes ! tira l'épée, montra un pistolet et une cocarde verte. La foule qui l'écoutait, le regardait, passait, à son exemple, d'un silence profond à d'horribles clameurs. On s'anime, on s'excite ; et les feuilles des arbres, arrachées en un instant, servirent de cocardes à plusieurs milliers d'hommes ; ce fut une véritable explosion, et dont le bruit dura trois jours."
Jean Dusaulx, "L'oeuvre des sept jours", in Simon-Nicolas-Henri Linguet, Mémoires de Linguet, sur la Bastille et de Dusaulx, sur le 14 juillet, page 273, Paris, Baudouin fils, 1821.
Curtius : Philipp Wilhelm Matthias Kurtz ou Mathé-Curtz, dit Curtius, 1737-1794, médecin anatomiste et sculpteur.
"Le 12 juillet, il [Curtius] aurait prêté les deux bustes en cire de Necker et du duc d'Orléans que la foule promena dans tout Paris. Aussi, dit-il « je puis me glorifier que le premier acte de la Révolution a commencé chez moi »" Louis-Guillaume Pitra, La journée du 14 juillet... : cf. Révolution Française, 13 et 14 juillet 1789
"Un jeune homme, Camille Desmoulins, sort du café de Foy, saute sur une table, tire l'épée, montre un pistolet : Aux armes ! les Allemands du Champ de Mars entreront ce soir dans Paris pour égorger les habitants ! Arborons une cocarde ! Il arrache une feuille d'arbre et la met à son chapeau tout le monde en fait autant ; les arbres sont dépouillés.
« Point de théâtres, point de danse ! c'est un jour de deuil ! » On va prendre au cabinet des figures de cire le buste de Necker ; d'autres, toujours là pour profiter des circonstances, y joignent celui d'Orléans. On les porte couverts de crêpes à travers Paris ; le cortège, armé de bâtons, d'épées, de pistolets, de haches, suit d'abord la rue Richelieu, puis, en tournant le boulevard, les rues Saint-Martin, Saint-Denis, Saint-Honoré, et vient à la place Vendôme. Là devant les hôtels des fermiers généraux, un détachement de dragons attendait le peuplé ; il fondit sur lui, le dispersa, lui brisa son Necker ; un Garde-française sans armes resta ferme et fut tué." (Michelet, op. cité, p 223).
"Camille Desmoulins, irrité et résolu, fougueux au milieu d'un groupe, exaltant ses voisins, exalté par eux, saisissant dans la foule des symptômes de colère, poussé par ceux qui l'entourent, et se faisant comme le portevoix de tous, monte sur une table, et, dans ce moment d'enthousiasme, domptant son léger bégayement d'habitude : « Citoyens, s'écrie-t-il, vous savez que la nation entière avait demandé que Necker lui fût conservé?. J'arrive de Versailles. Necker est renvoyé! Ce renvoi est le tocsin d'une Saint-Barthélémy de patriotes. Ce soir, tous les bataillons suisses et allemands sortiront du Champ de Mars pour nous égorger. Il n'y a pas un moment à perdre Nous n'avons qu'une ressource, c'est de courir aux armes et de prendre des cocardes pour nous reconnaître ! (...) Quelles couleurs voulez-vous pour nous rallier? continuait Desmoulins. Voulez-vous le vert, couleur de l'espérance, ou le bleu de Cincinnatus, couleur de la liberté d'Amérique et de la démocratie? La foute répond Le vert! le vert! Des cocardes vertes! Et cette révolution commence comme débute le printemps. Camille attache, le premier, un ruban vert a son chapeau. Les arbres du jardin, dépouillés de leurs feuilles, fournissent des cocardes aux citoyens électrisés. C'est une pluie de verdure sous les branches des tilleuls ;"
Jules Claretie (1840-1913), "Camille Desmoulins, Lucile Desmoulins : étude sur les Dantonistes : d'après des documents nouveaux et inédits", Paris, Plon et Cie, 1875.
une table : Dans une lettre, le citoyen Beaubourg rappellera au bouillant révolutionnaire qu'il "fut le premier qui aida M. Desmoulins à monter sur la table magique du Palais-Royal qu'entouroient des milliers de citoyens."
Correspondance inédite de Camille Desmoulins, député à la Convention nationale: publiée par M. Matton aîné, P. Ebrard , 1836, "Porte-Feuille de Camille Desmoulins", p 31.
Camille Desmoulins au Palais Royal, dessin à la craie, 55. 5 x 44.7 cm,
Honoré Daumier (1810-1879)
Musée Pouchkine, Moscou, Russie.
Camille Desmoulins
devant le café de Foy,
anonyme, 1789,
Musée Carnavalet
Camille Desmoulins a beau être fils d'un lieutenant de bailliage, c'est grâce à M. de Viefville des Essarts, ancien avocat au Parlement parisien, s'il obtient une bourse au collège Louis-le-Grand, car le "malheur était que l'éducation complète à cette époque coûtait cher." (Clarétie, op. cité) Il y connut Robespierre, de deux ans son aîné et boursier comme lui, "entretenu à paris par le collège d'Arras" (op. cité). En 1785, il prête serment comme avocat au Parlement de Paris mais plaide rarement à cause d'un bégaiement, pas "le bégayement ordinaire, l'infirmité désagréable; c'était plutôt le balbutiement de l'homme troublé qui cherche à se remettre de son émotion; au début de la phrase et comme mise en train, si je puis dire, il laissait échapper des hon, hon multipliés (Monsieur Hon, c'était le nom que Lucile [sa femme, NDA] donnait à Camille)" (op. cité). Le 5 mars 1789, a lieu la première assemblée électorale à Guise, en Picardie, patrie de Desmoulins, présidé par le père de Camille, lieutenant général au bailliage de Vermandois, élu mais qui renonce pour raison de santé, tandis que sera élu dans la seconde assemblée Lucie Simplice Camille Benoît Desmoulins. Bientôt, il signera son Ode aux Etats-Généraux par Camille Desmoulins, avocat, député du bailliage de Guise (op. cité).
Jean-Baptiste Lallemand (1716-1803), La Charge du prince de Lambesc (1751-1825) dans le jardin des Tuileries, le 12 juillet 1789
Paris, musée Carnavalet.
Dans la journée du 12 juillet 1789 toujours, Charles-Eugène de Lorraine, prince de Lambesc (1751-1825), propriétaire du régiment de cavalerie du Royal-allemand, qu'il a acheté au prince de Nassau-Siegen en 1785, avait chargé la foule aux Tuileries et "un vieillard appelé Chauvet avait été renversé par le cheval du prince de Lambesc et dangereusement blessé." (Journées mémorables de la Révolution Française racontée par un Père à ses Fils, ou Récit Complet des événements qui se sont passés en France depuis 1787 jusqu'en 1804, par M. le Vicomte [Joseph-Alexis] Walsh, Paris, librairie de Poussielgue-Rusand, rue Hautefeuille, 1837, tome I, p 263). Les gardes françaises avait "déserté la cause royale" pour "prendre sous leur protection la populace dispersée" avant d'attaquer le Royal Allemand, blessant et tuant quelques soldats. Mais ce dernier ayant eu "des ordres formels, ne riposta pas" (op. cité, ). En début de soirée Besenval (Pierre Victor, baron de Besenvalde Brünstatt, 1721-1791) donne l'ordre aux troupes suisses cantonnées au Champ de Mars d'intervenir. Il occupe un moment la place Louis XV (future place de la Concorde), mais il craint "d'engager ses troupes dans les rues étroites de Paris, au milieu des fureurs et de la multitude" (Jean-Charles-Dominique de Lacretelle, 1766-1855, Histoire de l'Assemblée constituante, Paris, Treuttel et Würtz, 1821, p. 74).
"Vue du Champ de Mars le 12 juillet 1789 :
Camp des Regiments de Diesbach Chateauvieux
Salis Samath Suisses Berchini et Chamborand Hussard.
Les citoyens de Paris allant voir ce camp."
Estampe, eau-forte,
19.5 x 28 cm,
BNF, département Estampes et photographies.
La cocarde tricolore
«...une alliance auguste
et
éternelle...»
cocarde tricolore en lin,
1789-1815,
régiment en Italie,
Paris, Musée Militaire
On connaît depuis longtemps en France "de nombreuses combinaisons du rouge et du blanc, du bleu et du blanc. L'arrivée au pouvoir des Bourbons va populariser la combinaison des trois couleurs, la livrée royale les utilisant jusqu'à Louis XVI et même Charles X. On avait d'ailleurs vu ces trois couleurs mêlées dès les Valois et même avant." (Pinoteau, 1992).
"Le galon de la Livrée Royale qui étoit de mode lors du mariage de Louis XIV étoit en Echiquier à carreaux blancs, rouges & bleus, opposés les uns aux autres, comme cela paroît par des Tapisseries de la Couronne
Beneton de Morange de Peyrins, "Traité des marques nationales, Paris," 1739,
Audience accordée par Louis XIV au comte de Fuenté, ambassadeur du roi d’Espagne, au Louvre le 24 mars 1662,
détail
Atelier de Jean de la Croix, d'après Pierre Ballin, frère de l'orfèvre du roi Claude Ballin (1615-1678).
tapisserie 3,76 x 5,73 mètres
vers 1732-1735
Château de Versailles et de Trianon,
La tenture de l'Histoire du Roy est conçue à partir de 1664 par Charles Le Brun (1619-1690) et Adam Frans van der Meulen (1632-1690). Elle est composée de quatorze tapisseries réalisées à la Manufacture des Gobelins, quatorze thèmes relatifs aux grands événements politiques ou militaires du début du règne de Louis XIV, depuis son sacre (7 juin 1654) jusqu'à la prise de Dôle (14 février 1668).
La scène se tient dans le grand cabinet du Roi au Louvre, entre la chambre de parade et le salon du Dôme. Le roi et l’ambassadeur se tiennent derrière la balustrade. A l'extrême droite se tient l'homme de service, "vêtu d’un justaucorps orné des anciens galons de la livrée du roi : des carreaux bleus, blancs et rouges." (Lafabrié, 2011).
Le 15 juillet 1789 (et peut-être même le 14), les Français, toutes conditions sociales confondues, portent la cocarde tricolore, distribuée aux députés venant de Versailles à Paris, mais aussi au roi, officiellement par La Fayette, commandant la nouvelle Garde nationale créée le même jour, et Jean-Sylvain Bailly, le maire de Paris, le 17 juillet, à l'Hôtel de Ville, qui prononce un discours de réception : "Quel jour mémorable que celui où Votre majesté est venue siéger en père au milieu de cette famille réunie. […] c’est l’époque d’une alliance auguste et éternelle entre le monarque et le peuple »
J-S Bailly, cité par le député du Tiers-Etat du Berry, Etienne-François Sallé de Choux, dans son rapport sur la visite du Roi à Paris, lors de la séance de l'Assemblée Nationale du 17 juillet 1789,
Archives parlementaires, op. cité, p. 246.
La cocarde tricolore se propage vite dans toute le pays, "comprise comme représentant les trois ordres, pourtant déjà unis dans l'assemblée nationale constituante dès la fin de juin, ou comme représentant le seul tiers état" (Pinoteau, op. cité). Le 4e bureau du comité militaire provisoire, supervisant la garde nationale, adopte à son tour la symbolique tricolore dans son costume. Il existe des indices désignant le duc d'Orléans comme initiateur de cette cocarde : Elle fut fabriquée à la fois en très peu de temps, alors même que le duc était en train de fabriquer du matériel de propagande héraldique. La Fayette a pu aussi rajouter du blanc dans cette cocarde bleue et rouge aux couleurs de "la livrée du duc d'Orléans qu'il détestait et il considéra qu'il fallait la nationaliser" (op. cité). Rappelons que La Fayette, en Amérique, avait été frappé par l'utilisation du bonnet de liberté, de type phrygien ou non, d'origine antique, porté par des indépendantistes qui luttaient entre 1776 et 1783 contre la domination des Anglais . Cette nouvelle symbolique fut appliquée aux drapeaux, mais les premières bandes de couleurs étaient souvent horizontales. Mais la crainte de la confusion, avec les marines de guerre et marchande des Provinces Unies (Pays-Bas), arborant des pavillons à bandes horizontales fera, entre 1789 et 1794, adopter progressivement les bandes verticales (op. cité). Ce drapeau prendra officiellement naissance par un décret de la Convention nationale le 15 février 1794 (27 pluviôse an II). Adoptée par des petits ou des Grands, des faibles ou des Puissants, la cocarde, comme le bonnet réunissent les Français plus sur des valeurs libérales d'émancipation, de liberté, qu'égalitaires.
BIBLIOGRAPHIE
LAFABRIÉ François, 2011, « L’habit de livrée dans la Maison civile du roi : entre prestige et servitude », Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles [En ligne], Articles et études,
http://journals.openedition.org/crcv/11373
PINOTEAU Hervé, 1992, "Les trois couleurs en 1789". In : Bulletin de la Société Nationale des Antiquaires de France, 1990, 1992. pp. 42- 44.
https://www.persee.fr/doc/bsnaf_0081-1181_1992_num_1990_1_9536






