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Révolution Française [ 1b ]
1786/1788
La première révolution industrielle
Machines et luddites
La manufacture Wetter
(rue de la fabrique à Orange)
Joseph Gabriel Maria Rossetti
(actif 1754-1765)
Huile sur toile, 1764
464 x 248 cm (avec cadre)
Musée d'Art et d'Histoire
Orange, France
La scène se passe dans l'atelier d'impression de la fabrique d'indiennes, où des ouvriers s'appliquent à l'impression de motifs avec des maillets. Beaucoup d'enfants autour d'eux, qui travaillent aussi : ce sont les "tireurs", qui gardent les pièces de tissus tendues et veillent au bon approvisionnement des baquets à pigments ("L'Atelier d'impression Wetter", Ministère de la Culture, Plateforme Ouverte du Patrimoine, POP)
A gauche, Johan Rudlof Wetter (Jean Rodolphe W., 1705-1777) et son épouse ; au centre, de g. à d., un imprimeur présentant une planche d'impression, le contremaître Pierre Pignet et un des frères Wetter.
Un avant-goût du capitalisme
« des machines ingénieuses,
mais très pernicieuses »
Lors de ce qu'on a appelé la (première) "révolution industrielle", les machines mécaniques remplaceront progressivement les machines traditionnelles, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité. En 1675, déjà, des tisserands de Spitafields, alors nouveau quartier de Londres, se révoltaient et brisaient des machines capables "« à un homme d’en faire autant […] que presque vingt hommes sans »" (Hobsbawm, 2006). Dans la France de 1789, et ce sera encore la même chose en 1810, l'industrie est très largement textile, représentant à elle seule autour de la moitié de la production industrielle du pays. Les fibres traditionnelles (lin, chanvre, laine) font de plus en plus de place aux cotonnades, dont la production explose, aux indiennes (tissus, toiles peintes ou imprimées), aussi. La situation est contrastée, mais dans différentes régions le nombre de métiers décroît. Dans le Nnord, on fabrique dix fois moins de laine peignée en 1811 qu'en 1791 ; dans le Saint-Quentinois les métiers travaillant le lin passent de 6000 en 1789 à 2500 en 1801 ; la production recule d'un tiers dans le Valenciennois à la Révolution ; le chanvre se maintient dans le Maine, mais la production de lin, comme dans d'autres régions, décroît fortement et les deux s'effondrent en Basse-Normandie (Woronoff, 1989). Les guerres et les blocus font perdre les marchés tant européens (l'Espagne, surtout) que coloniaux "qui absorbaient les toiles de Mortagne, celle de Mayenne ou celles de Valenciennes" (op. cité), mais il faut compter aussi sur la concurrence européenne des toiles de Silésie ou de Saxe, et le fait qu'on préfère les cotonnades aux toiles rustiques. Le chaos politique n'est pas bon pour le commerce, aussi : la crise monétaire, le manque de capitaux, le manque de débouchés, tout cela pèse fortement sur la bourgeoisie d'affaires. Bien retard sur l'Angleterre, la sidérurgie et les machines à vapeur ne profitent pas des nouvelles technologies, à l'inverse de la filature mécanique. Rares sont les sidérurgistes, comme Georges Dufaud, à pratiquer l'affinage de la fonte à la houille, grâce à la technique du four à réverbère :
"En 1789, il n'y a qu'une douzaine de machines à vapeur au service de l'activité industrielle. Le Creusot en a cinq, les mines d'Anzin sept et celles de Littry, une. Les premières sont entraînées dans le discrédit de l'usine. Il paraît coûteux et illusoire de vouloir se passer de l'énergie hydraulique pour actionner les machines soufflantes ou la forgerie des canons. Au contraire, une déjà longue pratique (la première Newcomen a été installée à Anzin en 1732) a montré tout l'intérêt d'une « pompe à feu » pour l'épuisement de l'eau — 1'« exhaure » — et la remontée du minerai qui sont les deux contraintes d'une mine profonde. Mais les années révolutionnaires ont vu le recul, sinon du « parc » des machines à vapeur, du moins, provisoirement, de leur emploi. Faute d'entretien, certaines ont été détériorées." (op. cité).
Dès l'époque de la Révolution française, apparaissent en France de nouvelles machines à filer, tout droit sorties de la révolution industrielle britannique, qui font progressivement péricliter les métiers traditionnels du tissage engendrent du chômage, cause une exaspération de la part des ouvrières et des ouvriers concernés, qui passent parfois par la destruction des machines. Les Cahiers de Doléances dans de nombreuses paroisses de la généralité de Rouen font apparaître les préoccupations ouvrières à ce sujet, qui critiquent et demandent l'interdiction des "mécaniques" ou des "machines ingénieuses mais très pernicieuses" (Cahier de doléances du Tiers État de Guitry, dans l'Eure).
Ceux qu'on appellera plus tard des luddites ne sont généralement pas contre la mécanisation, ni contre le progrès technique dans l'absolu, tant qu'ils bénéficient à l'ouvrier. Ainsi, l'imprimeur acceptera sans trop de problèmes la presse mécanique après 1815, mais se révoltera quand la révolution dans la composition portera "en germes une dégradation générale pour les travailleurs" (op. cité). Dans les houilles, l'introduction du shot-firing (abattage aux explosifs) accroit significativement la production du mineur et malgré le grand conservatisme et l'esprit très revendicatif des mineurs de fond, ces changements techniques ne furent pas à l'origine de mouvements sociaux car ils ne portaient pas atteinte au métier de haveur, affirme encore le grand historien britannique Éric John Hobsbawm (1917-2012, op. cité).
machines mécaniques : Quelques dates d'inventions :
1733 : John Kay (1704-1780), invente la fly-shuttle (flying-s., navette volante), en partenariat trouvé à Colchester (Essex). Son invention permet aux tisserands de travailler des tissus plus larges que le bras du tisserand, avec deux fois moins d''ouvriers qu'avec les métiers traditionnels. Né à Walmersley, près de Bury (Lancashire), fils d'un yeoman, fabricant de laine, qui mourut avant sa naissance et dont il hérita le domaine en tant que fils aîné.
1765 : James Hargreaves (v. 1720-1778) invente la spinning-jenny, grâce à une roue pouvant enfiler huit broches, donc huit fils à la fois au lieu d'un. Du Lancashire lui aussi, il est resté analphabète toute sa vie. En 1770, il ne put obtenir le brevet espéré, ayant auparavant vendu plusieurs exemplaires de sa machine.
1768 : Richard Arkwright (1732-1792) réinitie un projet de métier mécanique établi par John Kay (horloger de Warrington, Chershire) et Thomas Highs (1718-1803), rotier (fabricant de rots, peignes de tisserand), qui l'avaient abandonné faute d'argent (Arkwright recruta aussi des artisans pour ses expériences : comme Peter Atherton). Le trio met au point la spinning frame (métier à filer) à Nottingham (Nottinghamshire), un métier avec un ensemble de rouleaux qui remplaçaient l'usage des doigts du tisserand, ce qui réduira drastiquement le besoin de main-d'œuvre et permettra d'obtenir un fil grossier permettant la production d'un calicot bon marché : cette invention, qui associe plusieurs qualités capitalistes fondamentales (économie de main-d'œuvre, rendement, produit à bas coût, etc.) entraînera l'essor rapide de l'industrie du coton.
Arkwright est issu d'une famille très pauvre de 13 enfants (deux mariages du père, seuls sept ont survécu). N'ayant pu aller à l'école faute de moyens, c'est une cousine, Ellen, qui lui apprend à lire. Il devient apprenti barbier, exerce plusieurs années avant de devenir un perruquier aisé grâce à une recette secrète de teinture, et une qualité de chevelure obtenue par la collecte de cheveux humains dans tout le pays.
L'énergie nécessaire au fonctionnement de la machine développée par le trio d'inventeurs provenait alors de la traction des chevaux, dans une première fabrique montée grâce à l'appui financier de différents investisseurs : John Smalley et David Thornley., respectivement patron de pub à Preston (Lancashire) et marchand à Liverpool (alors Lancashire), en 1769. Les trois associés inventeurs eurent alors l'argent nécessaire pour convertir leurs locaux de Nottingham moulin à cheval (horse-powered mill), par un certain Samuel Stretton. Mais très rapidement, le besoin de puissance commanda aux inventeurs de se tourner vers la force hydraulique des moulins à eau : La spinning-frame devint alors la water-frame et le nouveau projet nécessita de nouveaux investisseurs, à savoir Jedediah Strutt (1726-1797), de Derby, un riche bonnetier inventeur d'un accessoire permettant au métier à bas (stocking frame) de fabriquer des bas côtelés et Samuel Need (1718-1781), un autre bonnetier prospère, d'une famille d'agriculteurs aisés. C'est ainsi que les trois associés purent faire construire une immense usine à Cromford (Derbyshire) : ce serait le tout premier exemple d'usine moderne avec une organisation rationnelle du temps et de méthodes de travail, suivi d'autres moulins dans le Derbyshire et le Lancashire. L'usine de Cromford était une des toutes premières usines de production de masse (après la Soho Manufactory de Mattew Boulton, à Birmingham, 1762, de moindre taille).
Dans les filatures, qui produisaient le fil lui-même, étaient exploités très durement femmes et enfants. Ces derniers représentaient, dès l'âge de six ans, deux-tiers des travailleurs, pour des salaires de misère (4/5 pences). Debout toute la journée, marchant énormément, ils avaient régulièrement des accidents, leurs mains, leurs bras, pris dans les machines alors qu'ils réparaient les fils cassés, la machine toujours en marche. Les hommes, quant à eux, produisaient à domicile le tissu à partir du fil obtenu et étaient un peu mieux payés : encore une fois, on aura remarqué la grande inégalité entre hommes et femmes.
1779 : Samuel Crompton (1753-1827) invente la mule-jenny ("mule-anesse", figurant une machine hybride) qui cumule les avantages de la spinning jenny et de la water frame, produisant un fil fin et résistant. Fils de tisserand ayant perdu la ferme familiale pour cause de dettes, Samuel aurait commencé de filer à l'âge de 5 ans pour aider sa mère après le décès de son père.
sources : Encyclopedia Brittanica ; Encyclopedia. com (Oxford University Press; Columbia University Press, etc.) ; Richard Arkwright (spartacus-educational.com)
luddites : Le 11 mars 1811, un groupe de tricoteurs sur métier, dans le comté de Nottingham, mené un certain commandant Ned Ludd, enlève des câbles de métier à tricoter dans le but de les rendre inutilisables, sans molester personne. De là vient l'appellation de luddite, désignant ceux qui s'en prennent aux premières machines mécaniques et luddisme, cette activité. La colère des ouvriers n'est pas une colère aveugle contre les machines, mais elle prend sa source à la fois dans les problèmes sociaux que les ouvriers traversent, ou encore que le fait que soient employés sur les machines des colts, ouvriers qui n'avaient pas achevé leur sept années d'apprentissage, que cette pratique fait baisser les salaires et augmenter la location des métiers. En réalité, le bris des machines , avait commencé, nous l'avons vu, depuis plus d'un siècle, sur les nouvelles machines. Réduction des salaires, émeutes contre la faim, prix alimentaires élevés (Binfield, 2006), sont autant de maux que de déclencheurs de rébellions, où la machine finissait de cristalliser tous les problèmes.
Contrairement à de nombreux reproches des élites jusqu'à une période récente, les ouvriers face aux nouvelles machines ne pratiquaient ni un "débordement d’excitation et d’esprits échauffés " (Ashton, 1948 : cf. Hobsbawm, 2006) ni "une jacquerie industrielle, inutile et frénétique" (Plumb, 1950 : cf. Hobsbawm, 2006). On remarquera en passant, le refrain habituel des bourgeois, qui a été relevé de nombreuses fois ici, dans les pages sur le libéralisme, à propos du caractère viscéralement désordonné, excité, que les élites prêtent au "peuple". Les griefs retenus par les ouvriers et ouvrières anglaises, tout à fait rationnels et justifiés au contraire, concernaient essentiellement le danger accru du chômage, de par l'économie de main d'œuvre que permet de réaliser la nouvelle invention, et la détérioration de leur niveau de vie : dépréciation du salaire, mais aussi atteintes à la liberté ou à la dignité des ouvriers (Hobsbawm, op. cité). C'est sans doute ce qui explique en grande partie "la sympathie pour les briseurs de machines qui dominait très largement dans la majeure partie de la population" (op. cité), non seulement chez les employés mais aussi chez de petits maîtres, les marchands ou les manufacturiers, pas encore convertis au capitalisme comme les grands entrepreneurs et qui conservaient d'anciennes mentalités (op. cité).
Sur les mentalités, justement, arrêtons-nous un moment. Car la pauvreté est un état si permanent depuis l'aube de l'histoire, compris la plupart du temps comme inéluctable, jusqu'en bas de l'échelle sociale, que les pauvres, dans leur ensemble, nous l'avons vu, par exemple avec les Cahiers de Doléances, ne réclamaient pas de profiter d'autant de bien-être que les riches, mais plutôt de diminuer la part effroyable de leur condition, pour qu'elle puisse être soutenable. Autre exemple, pris chez les mineurs de houille, qui développent et entretiennent une culture de "combativité professionnelle fondée sur une virilité exagérée, ce qui leur est nécessaire pour poursuivre ce labeur éreintant, (...) et diriger leur foyer, femme et enfants" (Mercier et Gier, 2007 : cf. Turner, 2014). On ne compte plus le nombre de récits, tous pays confondus, où l'image du mineur courageux, viril, a été entretenue, par les élites ou par les mineurs eux-mêmes, les premiers par l'intérêt évident de transformer à bon compte un objet de mécontentement social en sujet de fierté populaire, les seconds par réflexe de dignité, lui-même imposé par une situation sociale sans issue. Rappelons que la houille, type de charbon au fort pouvoir calorifique, est l'élément primordial de cette première révolution industrielle (cf : La mythologie du mineur), et que, pour extraire le charbon, des femmes et des hommes ont payé un prix très lourd. Quand ce n'était pas leur vie, c'était surtout de nombreux et importants dommages à leur corps, et par extension, à leur existence tout court. Chez les mineurs des bassins houillers écossais, par exemple, "l’incidence d’accidents invalidants parmi les mineurs écossais est si élevée qu’elle a donné naissance à la coutume consistant à ne pas se laver le dos dans l’espoir de ne pas affaiblir sa colonne vertébrale et conserver ses forces" (Turner, 2014). Atteints non seulement de nombreuses maladies respiratoires (asthme des mineurs, anthracose, silicose, tuberculose pulmonaire, etc.), le "travail dans les mines de charbon au XIXe siècle a de profondes répercussions sur le corps de ceux qui y travaillent. Ces derniers sont sujets à de fréquents accidents industriels et à des taux excessifs de maladies professionnelles conduisant à des affections chroniques invalidantes. Les blessures, fréquentes, entraînent souvent la perte de membres, des lésions de la colonne vertébrale et des traumatismes oculaires" (op. cité). Par ailleurs, comme dans de très nombreux autres métiers, les femmes subissent bien plus d'inégalités que leurs collègues masculins. Les études sur les mineurs écossais, toujours, montrent que les porteuses portent des charges très lourdes pour de maigres salaires, et de plus grandes conséquences physiques encore que les hommes, puisque si la société leur renvoie une image positive de virilité et de courage, c'est tout le contraire du côté des femmes (et des enfants), affectés aux travaux et aux corvées les plus pénibles. Par ailleurs, le physique des femmes est très endommagé par le travail et elles souffrent mentalement et physiquement de ces atteintes extérieures à leur féminité, qui les fait passer comme masculines, mais aussi dures et sans morale. D'autre part, leurs maris ne les choisissent pas souvent pour l'affection qu'ils leur portent mais sur des critères de "robustesse" et leur "attitude envers les tâches ménagères". Elles servent enfin à produire de nombreux enfants qui descendront à la mine, pour assurer le revenu familial, et travaillent pendant leur grossesse, au point d'accoucher parfois à même la mine, ce qui cause de nombreuses fausses couches, et altère encore plus leur santé physique et mentale (Turner, 2014).
Ne disait-on pas en pays picard : Au carbonnier la paille, au marchand la ripaille ?
Les débuts du capitalisme moderne, issue de cette première révolution industrielle, nous le voyons, continue de perpétuer, avec des moyens inédits dans l'histoire humaine, le caractère foncièrement injuste des sociétés produites par les états centralisés depuis des millénaires. Dans ces sociétés, l'organisation sociale n'est pas fondée, développée en commun pour la satisfaction des besoins de l'ensemble de la communauté, au contraire des sociétés traditionnelles sans état, caractérisées par un rejet viscéral du pouvoir coercitif, des idées de bonheur général produit par un équilibre harmonieux entre activité, plaisir et repos. Au contraire, dans les sociétés étatiques, c'est la puissance et le pouvoir de quelques-uns qui sont exercés contre de nombreux autres. S'ils sont obtenus par différents moyens selon les époques (allant de la force pure aux lois prétendument justes des démocraties libérales), pouvoir et puissance sont toujours et invariablement au service des intérêts financiers des plus aisés et au mépris des plus faibles.
D'emblée, les problèmes sociaux induits par l'invention des machines mécaniques (souffrance au travail, bas salaires, chômage, etc.) sont au départ très généralement ignorés de la part de ceux qui en tirent profit, alors que les ouvriers en perçoivent très rapidement les dangers sociaux : la plupart des inventeurs anglais subirent des destructions de machines ou des intimidations, qui poussèrent certains d'entre eux à déménager leur activité dans une autre ville. Les tisserands de Colchester, où John Kay a inventé la navette volante (flying shuttle), par exemple, demandent au roi de stopper les inventions et manquent de lyncher le pauvre inventeur (Mann et Wadsworth, 1931).
Un aperçu des premières inventions qui furent nécessaires à ce bouleversement sociétal permet de saisir cette dynamique séculaire faite d'égoïsme et d'individualisme, générés en partie et entretenus par le système lui-même, qui conditionne l'ensemble de la vie sociale. L'exemple d'Arkwright, nous l'avons vu, est une bonne illustration. Pauvre, il invente une machine qui ne peut améliorer sa vie (il deviendra riche et anobli) qu'en en détruisant d'autres. Quand bien même il aurait été un être très altruiste, il n'aurait eu guère d'alternative soutenable : partager généreusement son invention dans une telle société, c'est la pauvreté assurée ! Il tente donc, de breveter sa machine, mais il en sera empêché, en particulier parce son assistant, John Kay (cf. plus haut), affirmera lors d'un procès, en 1785, avoir fourni à Arkwright les plans de la Spinning Jenny de Thomas Highs (sa fille s'appelait Jenny). Il n'empêche, Highs finit dans la misère, Arkwright, avec des talents d'entrepreneur, et beaucoup de ruse, réussit à amasser une fortune : "Selon quelques auteurs, nous serions redevables de la découverte des premières machines à filer, à un pauvre ouvrier nommé Highs qui ne put recueillir la gloire que méritait son génie, faute d’avances et de protection pour profiter lui-même de son invention. Tout l’honneur a été rapporté à Richard Arkwright qui a fait une fortune immense, et qui est mort laissant un nom populaire. Celui-ci en s’arrogeant un mérite qu’il n’avait pas, n’aurait donné aucun secours à l’homme de génie mort dans la misère soit par vanité, soit par indifférence." (Adolphe-Jérôme Blanqui, Cours d'économie industrielle, 1836-1837, "Quinzième leçon. Coton", p. 312, Paris, J. Angé et Comp., Éditeur, 1837.)
Samuel Crompton, lui, sera harcelé par des chercheurs de fortune sans foi ni loi, se faisant même cambrioler (par Arkwright-même, disent les mauvaises langues). Redevenu trop pauvre pour acquérir un brevet, il vend le plan de sa machine à des entreprises pour un abonnement de près de 70 livres par an, qu'elles résilieront une fois le plan en main ("Samuel Crompton", article d'encyclopedia.com).
« Aux dires de Kennedy, la pauvreté que connut Crompton plus tard dans sa vie fut le résultat tragique de problèmes familiaux et de son manque de volonté à poursuivre le développement de ses inventions afin d’en tirer un profit personnel. Ce ne fut que grâce aux efforts charitables de Kennedy, d’amis et autres voisins, que l’on put réunir des fonds afin de constituer une rente pour subvenir aux besoins de Crompton et de sa fille. » (Jacob et Reid, 2003).
S'agissant de John Kay, il sera constamment en butte aux contrefaçons de son brevet : Un syndicat de fabricants, Le Shuttle Club, se forma dans le seul but de mutualiser les frais de justice dus au titre des procès intentés par l'inventeur, qui frôla la faillite (Mann et Wadsworth, 1931). En corollaire, le développement des monopoles, des privilèges, puis des brevets, dans l'histoire, est un autre témoin du fonctionnement viscéralement individualiste et inéquitable d'une société, où le talent individuel, associé le plus souvent à la ruse, à l'envie, à l'égoïsme, à l'âpreté au gain, permet avec l'appui une nouvelle fois du capital financier, d'imposer aux plus faibles des pratiques, puis des lois, enfin, tout un environnement social qui profite aux plus privilégiés et sacrifie plus ou moins durement le bien-être, l'existence de beaucoup d'autres.
Procès tenu contre Richard Arkwright pour statuer sur la validation d'un brevet octroyé en 1775 "pour l'invention d'instruments et de machines particulières à préparer la soie, le coton, le lin, et la laine pour le filage.", Londres, Westminster Hall, 25 juin 1785.
BIBLIOGRAPHIE
BINFIELD Kevin, 2006, "Luddites et luddisme". Tumultes, 2006/2 n° 27, p.159-171
https://shs.cairn.info/revue-tumultes-2006-2-page-159?lang=fr.
HOBSBAWN Eric, 2006," Les briseurs de machines", Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2006/5 n° 53-4 bis, p.13-28.
https://shs.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2006-5-page-13?lang=fr.
citations : John Harold Plumb, England in the Eighteenth Century, Harmondsworth, Penguin Books, 1950, p. 150 ; Thomas Southcliffe Ashton, The Industrial Revolution,1760-1830, Londres, Oxford University Press, 1948, p. 154.
JACOB Margaret C. et REID David, 2003, "Culture et culture technique des premiers fabricants de coton de Manchester", article de la Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, 2003/2, pp. 131-153.
MANN Julia de Lacy et WADSWORTH Alfred P., 1931, "The cotton trade and industrial Lancashire, 1600–1780", Manchester University Press. p. 451.
TURNER Angela, 2014, "Corps meurtris. Genre et invalidité dans les mines de charbon d’Écosse au milieu du dix-neuvième siècle", Santé et travail à la mine, édité par Judith Rainhorn, traduit par Delphine Silberbauer, Presses universitaires du Septentrion.
https://books.openedition.org/septentrion/1824?lang=fr
citation : Laurie Mercier et Jaclyn Gier, « Reconsidering Women and Gender in Mining », article de la revue mensuelle History Compass, Vol 5, N° 3, 2007, p. 997.
WORONOFF Denis, 1989, "L'industrialisation de la France de 1789 à 1815. Un essai de bilan", article de la Revue Économique, 40-6, pp. 1047-1060
