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                   ISRAËL
          La colonisation juive
                de la Palestine

                             (V)
     Sionisme et Ségrégation

           Livret du « Centenaire de Tel Aviv  »

                          1909 - 2008

 

                                                   Avodah Ivrit

              Sionisme et ségrégation

Le sociologue israélo-américain Gershon Shafir, encore,  opère un distinguo entre la première et la seconde aliya, qui voit l'entreprise sioniste passer "d'une colonie de plantation ethnique fondée sur l’expansion territoriale et la rentabilité économique" à une "colonie de peuplement pur reposant sur la « conquête du travail » (kibboush ha-avoda) et l’édification d’une société juive homogène...  suivant le modèle de colonisation interne du gouvernement prussien sur le territoire polonais, à la fin du XIXe siècle."  (Séguin, 2018).  Cette deuxième vague de peuplement  opérée entre 1904 et 1915 environ, verra  35.000 à 40.000 colons débarquer d'Europe orientale et de Russie  (Weinstock, 2011 ; Al-Labadi, 2015).

Il faut distinguer le colonialisme européen, qui tire sa puissance d'une métropole  et s'est  fondé sur l'exploitation des indigènes,  du colonialisme sioniste,  qui, sans avoir de métropole propre, a bénéficié de manière essentielle et capitale, nous le verrons en détail, de la puissance d'Etats coloniaux, principalement l'Etat britannique (et donc d'une métropole étrangère), mais aussi de l'appui non négligeable de sa diaspora. Le sionisme a tout de suite organisé son projet, non pas autour de l'exploitation du colonisé, mais de sa domination (économique et technique en particulier), de son éviction, et de son remplacement par des communautés juives allogènes.  C'est ce qu'un certain nombre de chercheurs ont appelé "colonisation de peuplement" (settler colonialism), dont la dynamique n'a cessé de s'amplifier dans le temps depuis les toutes premières colonies sionistes, au détriment des populations autochtones.   

"Israël, l’Australie, le Canada et les États-Unis ont en commun d’être des États reposant sur le colonialisme de peuplement, c’est-à-dire des communautés politiques fondées sur l’appropriation de territoires appartenant jadis à d’autres populations et sur la marginalisation graduelle, voire la destruction, de ces mêmes populations (Abdo et Yuval-Davis, 1995  ; Abu-Saad, 2008  ; Mann, 2005  ; Masalha, 2012  ; Stasiulis et Jhappan, 1995). Ce phénomène relève du type le plus radical de rapport de domination entre peuples justement parce qu’il amène à faire disparaître l’autre, que ce soit culturellement en faisant tout pour le transformer, le « civiliser », ou encore physiquement en tentant par tous les moyens de l’exclure du territoire convoité, la voie extrême étant le génocide (Shaw, 2010, 2013)."   (Séguin, 2018). 

"Des universitaires palestinien·nes et arabes ont adopté le colonialisme de peuplement comme catégorie comparative dès le milieu du 20e siècle pour certains (Sayegh, 1965 ; Jabbour, 1970 ; Abu-Laghod et Abu-Laban, 1974 ; Said, 1979 ; Hilal, 1976). Ils et elles ont comparé les pratiques des colons sionistes principalement européens à celles d’autres colons européens, comme ceux qui sont venus dominer l’Afrique du Sud ou la Rhodésie, et ont souligné la violence de la dépossession et du remplacement." (Sabbagh-Khoury, 2023). Malheureusement, nous entendons rarement la voix de ces chercheurs dont les travaux sont peu connus, peu relayés, car leur origine  "est indissociable de modèles racialisés de légitimité dans lesquels les chercheur·euses des groupes marginalisés se voient souvent accorder moins de crédit et d’attention pour leurs contributions théoriques et empiriques."  (op. cité).  

Parmi ces universitaires, faisons entendre la voix de Fayez Abdullah Sayegh (1922-1980), diplômé de l'Université  américaine de Beyrouth, de Georgetown (Washington DC), et qui a enseigné à Beyrouth, Yale , Stanford, etc. Il fonde en 1965 le Centre de recherche de l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP). En tant que délégué du Koweït, il a co-rédigé et présenté le 10 novembre 1975 la résolution 3379, adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies, qui finira par être annulée le 16 décembre 1991. Cette résolution avait  "déterminé que le sionisme était une forme de racisme et de discrimination raciale. Cette résolution sera révoquée en 1991 par la résolution 46/86 de l’Assemblée générale des Nations unies, condition préalable posée par Israël à sa participation à la Conférence de Madrid."  ("Fayez Sayegh (2012) Zionist Colonialism in Palestine (1965)", dans Settler Colonial Studies, Volume 2 n° 1, 206-225,).   

"Les deux dernières décennies écoulées, qui ont été témoins de l'effondrement de l'Impérialisme européen et de l'élimination progressive  du colonialisme occidental en Afrique et en Asie, ont aussi été témoins de l'apparition d'une nouvelle forme de Colonialisme au carrefour de ces deux continents. Ainsi, la disparition d'une cruelle et honteuse période de l'histoire du monde a coïncidé avec l'émergence, au croisement de l'Asie et de l'Afrique, d'un nouveau rejeton de l'Impérialisme européen et d'une nouvelle forme de Colonialisme raciste."

 

Fayez A. Sayegh, "Zionist Colonialism in Palestine", Research Center Palestine Liberation Organization, Beirut (Beyrouth),  septembre 1965).  

                    2e  aliya

      principales colonies sionistes

1905  :  Tel-Haï,  Ben Shemen

1906  :  Bethléhem de Galilée

1907  :  Be'er Ya'akov,  Houlda

1909  :  Degania (1er kibboutz*)

1910  :  Migdal

1911  :  Merhavia-moshav, Kfar Malaï

1912  :  Poriya, Kfar Ouria

1913  :  Gan-Shmuel

1914  :  Kfar Guiladi

1915  :  Ayelet-Hashahar

*  kibbutz, (plur. kibboutzim, kibbutzim), de kvoutza  (kvutza, kvoutsah, plur. kvousoth, kvousot, kvotzot, "groupe", en hébreu), communauté démocratique basée, en principe, sur une économie collective et égalitaire. 

David Ben Gourion, qui deviendra le premier chef d'Etat israélien,  a été un des leaders de la seconde aliya (1904-1914), provoquée comme la première par de nouveaux pogroms en Russie tsariste. Dans ses Mémoires, il critique les Juifs de la première aliya "vivant maintenant comme des effendis", nom donné par les Turcs aux membres de l'élite, qui n'avaient rien construit de leurs mains mais avait délégué le travail aux Arabes. Le nouveau sionisme travailliste, précurseur du Mapaï, des partis apparentés à l’Achdut Ha’Avodah (Akhdut A., Ahdut A., "Unité travailliste", 1919), va pousser les nouveaux immigrants à militer pour le travail hébreu (avoda ivrit) et contre le travail arabe (avoda aravit) thème cher à Aharon David Gordon, de telle sorte qu'aucun arabe "ne fut employé dans les nouvelles colonies qui s’établissent au cours de la décennie 1904-1914. Dans les villes, où le syndicalisme juif se développe, des pressions sont exercées sur les entreprises pour que les emplois soient réservés à des Juifs. La formation d’un prolétariat juif est jugé nécessaire au développement futur du pays."   (Perrin, 2000)  

Quand à l'automne 1908, l'administrateur du domaine Hulda, Moshe Berman, introduisit de la main-d'œuvre arabe au prétexte que la récolte pourrait pâtir de la pénurie de travailleurs juifs, ces derniers "se sont mis en grève contre la politique de Berman, pour protester contre ce qu'ils considéraient comme une violation des principes du sionisme"  (Montoya Restrepo et  Dávila  Dávila, 2005).  Vérité ou faux-prétexte, ce n'est guère la première fois que des patrons juifs licencient en masse leurs travailleurs juifs pour les remplacer par une main d'œuvre arabe longtemps bien meilleur marché :

"Au cours des années 1882-1900 le salaire quotidien de la main-d’œuvre arabe dans les mochavoth fluctue entre 5 et 6,5 piastres (la piastre correspond à 1/100 de livre égyptienne) par jour, tandis que les ouvriers agricoles juifs (ashkénazes) gagnent de 7 à 12,4 piastres. Et cet écart persistera pendant la période 1900-1914 : de 5 à 8 piastres pour les premiers et de 7 à 10, voire 12,4, pour les seconds. Pour d’évidentes considérations de rentabilité, les exploitants juifs préféreront donc engager des travailleurs arabes chaque fois que la chose s’avère possible. Aussi les pionniers de la deuxième alyah font-ils pression sur les propriétaires des exploitations juives pour engager des ouvriers juifs, tout comme le feront ceux des vagues d’immigrations suivantes"    (Weinstock, 2011).  

 

Publicité pour la société coopérative vigneronne sioniste  Carmel WIne Co, près de Rishon LeZion, financée par le baron Rothschild, et son distributeur Palestine House, aux Etats-Unis, vers 1905. 

"Contrairement à la première, cette deuxième vague d’immigration juive a été marquée par un racisme anti-arabe et un ostracisme des paysans et ouvriers palestiniens, expulsés des colonies juives par les organisations sionistes, qui pratiquaient un boycott des produits agricoles locaux, avec des slogans tels que « occupons les terres », « occupons le travail »"  (Maher Al-Charif, auteur de L'histoire de la Palestine vue par les Arabes, interview pour Orient XXI, 14 octobre 2016). 

"En fait, le malaise de la conscience date de l’époque de la découverte surprenante que, dans le domaine même intérieur, dans l’édification de la Palestine, il y avait des facteurs présents de la politique étrangère – par l’existence d’un « peuple étranger ». Depuis lors, le travail juif s’est battu contre le travail arabe sous le prétexte de la lutte des classes contre les planteurs juifs, qui employaient certainement des Arabes pour des raisons capitalistes. Au cours de cette lutte – qui, plus que toute autre chose, jusqu’en 1936, empoisonna l’atmosphère palestinienne – aucune attention n’a été accordée aux conditions économiques des Arabes qui, par l’introduction du capital et de la main-d’œuvre juifs et l’industrialisation du pays, se sont retrouvés du jour au lendemain transformés en prolétaires potentiels, sans grande chance de trouver les postes de travail correspondants. Au lieu de cela, le Parti travailliste sioniste a répété les arguments vrais, mais totalement inadéquats, concernant le caractère féodal de la société arabe, le caractère progressiste du capitalisme et l’élévation générale du niveau de vie de la Palestine partagé par les Arabes. Le slogan absurde qu’ils utilisaient montrait à quel point les gens peuvent devenir aveugles si leurs intérêts réels ou supposés étaient en jeu : bien que le travail juif se battait autant pour sa position économique que pour son but national, le cri était toujours pour « Avodah Ivrith » (« travail juif ») ; et il fallait jeter un coup d’œil dans les coulisses pour découvrir que leur principale menace n’était pas simplement le travail arabe, mais plus en fait, « avodah zolah » (main-d’œuvre bon marché), représentée, il est vrai, par l’ouvrier arabe arriéré non organisé."  

Hannah Arendt,  Zionism Reconsidered ("Réexamen du sionisme"), article d'abord refusé par la revue américaine Commentary en 1944, au prétexte que des lecteurs pourrait y voir un texte antisémite, et finalement publié dans la revue juive new-yorkaise The Menorah Journal, The Intercollegiate Menorah Association, Vol. XXXIII, No. 2, Automne 1945). 

C'est ainsi que les sionistes entamèrent la Kibush Ha’Avodah (כיבוש העבודה : "Conquête du travail"), un des trois volets des Kibushim ("Conquêtes"), le Kibush Ha’Adama (‫ כיבוש האדמה‬: "Conquête de la terre / du territoire"qui institue des espaces physiques, économiques et spirituels presqu'exclusivement ou exclusivement Juifs et le Kibush HaShmira : "Conquête de la garde" qui confiera, au fur et à mesure, la garde des colonies uniquement aux colons eux-mêmes, et non plus aux Palestiniens arabes. 

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                        Affiche sioniste en yiddish,

"Votez pour la liste sioniste n°6, tous ceux qui croient

en la renaissance de notre terre par le travail hébreu"

            M. Pivovarski (Pivovarsky),   Petrograd         

 

                                  59 x 46 cm            1917

"Ouvriers juifs, commerçants, vendeurs, tous ceux qui

souffrent de l'exil et de la misère, vos amis sont les

sionistes, qui réclament un foyer qui leur soit propre

pour le peuple juif.

 

              Au Congrès juif panrusse ! "

          basé sur   The Palestine Project Archives      

                                                                                       

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Jaffa, ouvriers agricoles juifs et arabes récoltant des oranges

 photographie colorisée,   1910/1915

"Dès 1886, le consul américain à Jérusalem, Henry Gillman, chantait les louanges de « l’excellente qualité de l’orange de Jaffa » et des « techniques de greffage supérieures des agriculteurs palestiniens »" (Jerusalem Story, Institute for Palestine Studies Archives)

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Migdal, colonie sioniste de 1910, ferme agricole du Hovevei Zion russe, dirigé par Moshe Glikin, sur les rives du lac de Tibériade  (cf. carte).  Cette photographie a  été prise en 1912, très probablement par le photographe Yaakov (Yaacov, Jacob) Ben-Dov  (Ben Dov, Bendow, 1882-1968), cinéaste et cinéphile : "Le cinéma israélien prend racine durant la période pré-étatique au sein de la communauté juive de Palestine des années 1920. Le père fondateur de ce cinéma, s’il ne faut en retenir qu’un, est Yaacov Ben Dov." 

Ouvrières juives dans un champ de citrouilles, avec au milieu leur contremaître masculin : « Bat Zion Planzbaum, Yehudit Mendelsohn-Adler, Kozlovsky, Leah Losban-Rosenblit, Sara Ben Tzur-Grinshpan, Gershon Ben-Tzur (contremaître), Leah Katz, Tehya Lieberson, Sarah Fixman, Deborah Madorsky, Fixman. »

 

Collection nationale de photographie de la famille Pritzker, Bibliothèque nationale d’Israël)

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Petah Tikva, travailleurs juifs après  une récolte, années 1920

 

En 1909, s'élève Ahuzat-Bayit, un ensemble urbain destiné à être une ville nouvelle intégralement juive, Tel Aviv ("La Colline du printemps") qui empiètera et phagocytera au fur et à mesure la ville palestinienne de Jaffa (Yaffo), avec la bénédiction du pouvoir mandataire britannique, qui accorde à la nouvelle colonie un statut de quartier indépendant, dirigé par un conseil local, puis autorisera l'union de plusieurs quartiers qui l'entourent, le 11 mai 1921. 

 

Tel-Aviv mérite une mention spéciale. C'est une cité purement juive, œuvre propre et chef-d'œuvre du sionisme, qui a poussé avec la rapidité des villes-champignons américaines. En 1913, elle était un quartier de Jaffa allongé sur la rade au Nord de la ville, comptant 900 hab. ; elle a commencé à croître partir de 1920, et, l'année d'après, elle était érigée en commune indépendante Le recensement de 1922 lui attribuait déjà 15 065 hab. contre 5087 seulement à Jaffa, que les Juifs avaient abandonnée pour elle ; en 1924 elle en comptait 25 000, en 1925, 35 000 (...)  elle s'est accrue de 700 maisons et l'activité constructrice est telle que l'on y achève actuellement trois édifices par jour. Cité-jardin avec ses vastes avenues rectilignes et ses bâtiments égaillés au milieu de la verdure, elle est en même temps le principal centre industriel de la Palestine ; elle compte plus de 130 établissements, filatures de coton, fabriques de tissus de soie (crêpe de Chine), tanneries, fabriques de chocolat et confiseries, celles-ci donnant lieu déjà à l'exportation, fabriques de produits pour la construction (briques, pavés, ciment armé). Toutes les usines tirent la lumière et la force motrice de l'électricité que leur a fourni la puissante station installée non loin de la ville sur la rivière Audja par la Palestine Electric Corporation, la première organisation industrielle sioniste autorisée par le gouvernement anglais.

(...)

Le sionisme ne s'est pas moins intéressé aux œuvres sanitaires et intellectuelles : dix-sept hôpitaux et dispensaires ont été ouverts, la plupart dans les villes ;  un groupe de médecins soutenu par le Keren Hayesod [cf. plus bas, NDR] a entrepris la lutte contre les maladies endémiques provoquées par les moustiques et le trachoma, des visites médicales et des désinfections ont lieu régulièrement dans les écoles, dans les colonies et parmi les immigrants à leur entrée dans les ports. Pour l'éducation l'effort a été encore plus considérable ; l'enseignement est donné en langue hébraïque, bien entendu, par 6000 maîtres à 16 000 élèves répartis entre 168 établissements dont 69 jardins d'enfants, 86 écoles primaires, 3 écoles secondaires, 3 écoles normales, 7 écoles  techniques ou professionnelles ; l'Université juive du Mont Scopus a été ouverte à Jérusalem en avril 1925. (Arnaud, 1927).

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                        עיר חוף   

                   « Ville côtière »

           Nachum / Nahum Gutman

                           (1898 - 1980)

 Artiste d'origine russe, dont la famille émigrera en Palestine en 1905, et fera partie des premiers habitants d'Ahuzat Bayit, le noyau de Tel Aviv.  

    

       lithographie numérotée

                 35 x 33 cm 

               

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 Ville de tradition laïque, Tel Aviv a connu depuis ses débuts des querelles religieuses de la part des Juifs traditionnels orthodoxes, en particulier pour le strict respect des valeurs autour du Shabbat. En 1959, Nahum Gutman fait paraître un récit illustré dans lequel il retrace ses souvenirs de la Tel Aviv naissante d'Ahuzat-Bayit, עיר קטנה ואנשים בה מעט : "Une petite ville peu peuplée"(Dvir Publishing)  :   images 2 et 3​. On remarquera, à l'entrée de la rue Herzl, la chaîne empêchant les voitures à cheval de perturber le jour sacré du Shabbat, et tout au fond, l'imposant Gymnase (Gymnasium) Herzliya, premier lycée de langue hébraïque au monde, fondé à Jaffa en 1905. Notez aussi, toujours à l'entrée, la loge et la chaise du gardien (lui-même présent sur une lithographie de l'artiste : image 1), complétant le dispositif, dont l'ensemble, comme beaucoup d'autres aspects des colonies sionistes, nous le verrons, traduit une volonté de séparation, de ségrégation entre la communauté juive et le reste de la population arabe. 

« Il n’y a rien dans les illustrations ci-dessus au-delà de Tel Aviv. Il n’y a pas de villages ou de quartiers arabes. Il n’y a pas de vergers. Juste du sable et du sable. [...] Gutman qualifie l’enveloppe de la ville de « désert ». Mais nous savons que ce n’était pas le cas. [...]    Voici ce que Gutman écrit​ : [...] Derrière le gymnase, à droite, se trouvent de petites maisons – voici le quartier arabe, qui était juste à côté, dont je vous parlerai plus tard. [p. 16] 

[...]

 L’œil compta rapidement combien de baigneurs restaient sur la plage, le cœur s’enfonça au fond du ventre. Nous n’étions que six et un adulte. Le regard errait entre les maisons arabes que nous devions traverser pour atteindre notre quartier, jusqu’à Tel Aviv. [p. 45] 

En d’autres termes, il y a des Arabes. Et en plus : ils sont à côté. Le jeune Gutman a peur. Et en droit. Le petit Tel Aviv est en construction par les Arabes. Le Tel Aviv renouvelé, ainsi que d’autres endroits de notre pays, est construit par des Arabes. »

Moshe Harpaz,  "Lecture du livre de N. Gutman - Une petite ville avec peu de gens"

« Tel Aviv n’a jamais été une ville religieuse. Mais depuis sa création, elle honore le sabbat. Nahum Gutman, le plus grand peintre de Little Tel Aviv, était doué pour peindre la réalité à ses débuts. [c'est nous qui soulignons]. Sans loi et sans règlement spécial, sur la rue Herzl, près des voies ferrées, à la frontière d’Ahuzat Beit à l’époque, une chaîne a été tendue pour empêcher les véhicules d’entrer dans le quartier le Shabbat. » 

 

Ilan Schori, "La guerre du sabbat à Tel-Aviv", Mytelaviv

 

Il y a eu très clairement une très grande inégalité d'accès aux moyens financiers entre Arabes palestiniens et Juifs sionistes, pour acquérir des terres, des biens d'équipements, construire des écoles, des hôpitaux, des habitations, créer des industries, etc etc. La colonisation sioniste a toujours été très soutenue financièrement par la diaspora à coups de millions, et tout spécialement par les plus riches d'entre eux. Le banquier néerlandais Jacobus Henricus Kann (1872-1944), ne cessera de rappeler que les débuts de la colonisation auraient été impossibles sans la fortune d'Edmond Rothschild, "qui avait dépensé plus de quarante millions de francs dans l'espace d'une vingtaine d'années pour les colonies."  (J. H. Kann, "Erets Israel |  Het Joodsche Land", Leiden [Leyde], Brill, 1908 /  "Erets Israël", le pays juif, édition en langue française de 1910, Librairie Falk fils, Bruxelles, p. 20).  Quelques lignes plus haut il précisait qu'on avait "trop aplani les difficultés premières pour les colons. Ils trouvèrent en arrivant des maisons meublées et même des outils. Les alouettes rôties leur tombaient du ciel. On leur dit exactement ce qu'ils avaient à faire. Ils l'apprirent pas à se suffire à eux-mêmes et bien peu devinrent des cultivateurs habiles et indépendants" (op. cité). On voit ainsi de différentes façons que le projet sioniste n'a aucun rapport avec le retour en Palestine qu'ont pu faire les Juifs auparavant dans l'histoire.  Celui prôné et acté par le sionisme est méthodique,  stratégique, et fait partie d'un plan muri depuis le début pour transformer un pays presque entièrement de culture arabe, en un pays entièrement dominé économiquement et politiquement par les Juifs, ce que nous allons continuer de montrer, faits à l'appui, toujours.    

Les Arabes n'étaient pas les seuls exploités de l'affaire. Il a déjà été évoqué plus haut le mépris aristocratique des sionistes européens envers les Juifs orientaux, la domination des premiers sur les seconds dans la théorisation et l'organisation de la colonisation sioniste. C'est ainsi que les exploitants israéliens, les planteurs en particulier encouragèrent des Juifs yéménites de venir en Palestine, voyant en eux des Juifs prémunis du socialisme, au contraire de ceux venus d'Europe, et un bon prolétariat pas trop revendicatif.  Ces patrons avaient vu juste, et "cette main-d’œuvre misérable et surexploitée – qui inclut les femmes et les enfants – ne pourra compter que rarement sur la solidarité de ses compagnons de travail ashkénazes. En règle générale, ces derniers l’auront traitée avec un mépris sidérant alors même que les employeurs usaient envers eux de mauvais traitements, de coups et de violences"  (op. cité).  

 

Dès le départ, donc, la racialisation et la ségrégation font partie de l'outillage conceptuel du sionisme, qui s'appliquera tout logiquement à donner corps à des institutions qui les traduisent en actes. A celles déjà citées on peut ajouter certains traits des organisations communautaires qui ont été instituées. Les immigrés sionistes (olim) de la seconde vague étaient influencés par des idées socialistes, de partage et d'égalité, ce qui suscitera la création de petites exploitations agricoles fondées sur un mode coopératif d'autogestion, moshavot mais aussi kvousoth (cf. plus haut), de petite taille, puis de plus grandes structures (les deux conceptions s'étaient opposées), les kibboutzim, dont le premier d'entre eux était implanté à Degania (Dganya) Alef en 1912. Les kibboutzim vont ensuite se multiplier, représentant  un cinquième de la population du Yichouv en 1914, pour 43 implantations (Weinstock, 2011), tandis qu'à  "la veille de l'indépendance en 1947, on comptait déjà 145 kibboutzim dans lesquels vivent 7.5% de la population juive, soit 54 000 personnes" (Achouch et Morvan,  2012).  

Longtemps vanté comme un modèle d'économie socialiste, le kibboutz était une communauté de partage, relativement égalitaire, certes, mais dont les Arabes étaient exclus (de nos jours encore, les exceptions sont très rares pour les Arabes israéliens)  ainsi que  les Juifs orientaux 

"l'écart culturel existant entre la population du kibboutz, originaire de l'Europe de l'est d'avant-guerre, et la grande majorité des nouveaux immigrants originaires d'Afrique du nord et du Moyen-Orient ; écart culturel traduit souvent par un ethnocentrisme et des attitudes méprisantes vis-à-vis des nouveaux arrivés (Segev, 1984) (...) Dans ce clivage, le kibboutz n'est plus perçu comme un mouvement révolutionnaire, avant garde du socialisme, une utopie assoiffée de justice sociale, mais plutôt comme un des compartiments privilégiés de la société, utilisant à ses fins productivistes un prolétariat "fruste" d'origine orientale. En effet, bien qu'opposé idéologiquement au travail salarié, du fait de l'exploitation qui l'accompagne, le kibboutz devient en périphérie de l'espace (social) israélien un des principaux, sinon le principal employeur."   (Achouch et Morvan,  2012).

Chaim Weizmann (cf. partie VIII), par exemple, qui "avait adopté l’élitisme de la classe supérieure anglaise", éprouvait "un sentiment de mépris à l’égard des Juifs des villages et des villes d’Europe de l’Est, un mépris de leurs vêtements, de leur mode de vie et de leurs croyances religieuses. Il n’était pas prêt à vivre avec eux – mais il était prêt à mourir pour eux".  (Jehuda Reinhartz et Motti Golani, "Chaim Weizmann | A Biography", Waltham, Brandeis University Press, 2024). Les deux historiens précisent par ailleurs que Vera Weizmann, sa femme, a détruit plus de vingt ans de correspondance pour que les historiens n'aient pas accès à certains faits touchant à la vie de son mari : on imagine facilement qu'ils ont à voir avec tous ces dossiers révélant tous les actes criminels de la Nakba, et dont Benny Morris, en particulier, a pu avoir en partie accès. 

Revenons à l'organisation du kibboutz. Pour devenir haver (fém. havera, plur. haverim, haveroth), camarade, membre du mouvement, appelé aussi kibboutznik (kibbutznik), il fallait être dûment sélectionné par un vote d'assemblée générale, après une  période d'essai du candidat, pour s'assurer qu'il partageait bien l'idéologie et la mentalité sionistes, d'autant plus que le kibboutz est rapidement devenu un avant-poste combattant, défensif, de la colonisation, duquel sortira un certain nombre de dirigeants israéliens. Il était impensable que l'Arabe ou le Juif oriental puissent bénéficier de la même ascension vers le "juif nouveau" que le sabra (Juif issu du Nouveau Yichouv (env. 1860 à 1948), appelé par Gordon à "une union mystique entre le corps de l'agriculteur et le cosmos (...)  Le haloutz, dévoué corps et âme à sa kvoutsa ou à son kibboutz, unité économique et communauté de vie préfigurant à petite échelle la société idéale à créer en Palestine, tel est donc le visage du « nouveau Juif » pour le sionisme-socialiste, le courant qui domine le judaïsme palestinien, et donc le sionisme mondial dans l’entre-deux-guerres."   (Nicault, 2001).

"Le réapprentissage corporel était accompagné d’un discours sur la santé du corps hébraïsé : l’enfant de la terre juive, le Sabra, devait être sain et propre, ce qui le distinguait de la saleté « levantine ». Le corps du Sabra, masculinisé et nationalisé, s’inscrivait ainsi dans la lignée de l’« homme nouveau » européen, inspiré notamment par la statuaire grecque."  (Farges, 2014).  

 

"En fait, le kibboutz est depuis son origine partagé entre un ethos égalitariste témoignant de son engagement socialiste et un ethos productiviste, inscrit dans le projet sioniste de rédemption du juif diasporique par le travail productif et exprimé par sa volonté d'optimiser l'usage des moyens de production à sa disposition (Ben Rafael, 1992). Jusqu'à la création de l'Etat, il est parvenu à maintenir un équilibre entre ces deux polarités, mais dès les années 1950 cet équilibre est rompu." (op. cité). 

A noter que, malgré l'égalitarisme parfois radical qui était prôné (et réalisé sur différents domaines), une division sexuelle des tâches, sans être instituée, a été concrètement réalisée. "Cela commençait bien souvent dès avant l’émigration, au cours du processus de préparation-reconversion (hakhshara), qui s’adressait aux deux sexes : les jeunes femmes étaient formées à l’économie domestique, à la production laitière et volaillère, à l’horticulture, tandis que l’agriculture ou les métiers techniques et artisanaux étaient réservés aux hommes."   (Farges, 2014).   Ensuite, dans les colonies de Palestine,  les femmes étaient "affectées très tôt à des emplois - services généraux et domestiques - longtemps jugés improductifs, c’est-à-dire considérés comme subalternes."   (Broda, 2011).   

 

l'égalitarisme   :  "il fut ainsi décrété que chaque membre devait recevoir les mêmes produits - y compris les chauves un peigne, insistait-on. Les femmes ne devaient pas être distinguées des hommes - un pamphlet allant jusqu’à stigmatiser « la regrettable différence physique » existant entre eux  (op. cité)

                   

                     

 

                             BIBLIOGRAPHIE 

 

 

 

ACHOUCH Yuval et MORVAN Yoann, 2012, Kiboutz et villes de développement en Israël. Les utopies sionistes, des idéaux piégés par une histoire tourmentée,  Justice spatiale, N° 5, Utopies et justice spatiale,  décembre 2012/ décembre 2013.

http://www.jssj.org/article/les-utopies-sionistes-des-ideaux-pieges-par-une-histoire-tourmentee-kiboutz-et-villes-de-developpement-en-israel/

ARNAUD Georges (de son vrai nom : Henri Girard, 1917-1987, écrivain, journaliste), 1927, "La colonisation juive en Palestine", dans Annales de Géographie, t. 36, n°201, pp. 283-286. 

https://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1927_num_36_201_8786

BRODA Philippe, 2011, Un siècle de kibboutz : un regard institutionnaliste sur une institution atypique,  Economie & Institutions, 17 | 2011, Varia.

https://journals.openedition.org/ei/470?lang=en

FARGES Patrick, 2014,  « "Civiliser l’Orient et faire fleurir le désert" : vers une histoire critique du masculin à l’exemple des Juifs allemands (Yekkes) en Palestine/Israël après 1933 », dans "Approches critiques des masculinités : colonialité, néolibéralisme, globalisation",  contribution au séminaire de l'EHESS, janvier 2014. 

​​​

MONTOYA RESTREPO Ivan A. et DÁVILA DÁVILA Celia, 2005, Antecedentes y evolución del sistema de asentamiento y de los kibbutzim en Israel (1881-1944),  Grupo Interdisciplinario de Investigación Biogestión de la Universidad Nacional de Colombia, Innovar vol.15 no.25 Bogotá Jan./Jun. 2005. 

https://www.redalyc.org/articulo.oa?id=81802504

NICAULT Catherine, 2001, "L'utopie sioniste du « nouveau Juif » et la jeunesse juive dans la France de l'après-guerre | Contribution à l'histoire de l'Alyah française", article dans Les Cahiers de la Shoah, pp. 105-169, Editions les Belles Lettres. 

PERRIN Dominique, 2000, Palestine : Une terre, deux peuples,, chapitre troisième : Des temps bibliques  à la dispersion du peuple juif,   Villeneuve d'Ascq, Presses Universitaires du Septentrion.

https://books.openedition.org/septentrion/48698#book-more-content-presentationfull

SEGEV Tom. 1984,  "1949  הישראלים הראשונים",

"1949, Les premiers Israéliens", Keter Publishing, Jérusalem.

WEINSTOCK Nathan, 2011,  Terre Promise, trop promise, Genèse du conflit israélo-palestinien (1882-1948), Editions Odile Jacob.

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