[respecter la casse : accents et majuscules]
nouveau !

Afrique noire PRÉCOLONIALE
domination sociale et esclavage
[ VIIIb ]
Bassin
du
Lac Tchad
LesSAO
- VIe + XVIe s.
ruines de Djado,
oasis du Kawar
(cf. texte)
VIIIe -- XVIe s.
Royaumes de
KANEM--BORNOU
A
Carte du bassin du Lac Tchad, aire Sao (basée sur Lebeuf, 1962 et Klee et al., 2004)
C
Carte politique du bassin du lac Tchad, 1570-1600
Source : Gargari (@Gargaristan) / Twitter
B
Carte de la région du lac Tchad, au croisement des cultures sahariennes et subsahariennes (basée sur Dewière, 2017).
D
Carte de la pénétration de l'Islam dans le Bilad-al-Sudan (Gast, 2000).
L'islam devient la religion officielle de la cour royale du Kanem au XIe siècle, dirigé alors par les Zaghawa (probablement ibadites), bientôt renversés par les Sefuwa (Sayfuwa, Seyfuya, Sayfawas), d'obédience sunnite malékite (Dewière, 2017), dont la dynastie Teda des Sef (ou Sayfiya) aurait fondé le royaume du Kanem au VIIIe siècle, avec Njimi comme capitale (carte C, site archéologique probable de Tié), mentionné par Al-Yaqubi dès 889, dans son Kitâb al-Buldân. Comme les autres puissances musulmanes, le Kanem prend part au commerce transsaharien, traite esclavagiste comprise, bien entendu, de Njimi vers les pays arabes, au travers des voies classiques des oasis du Kawar* (Niger) et du Fezzan (Lybie). Le royaume de Kanem poursuivra son expansion par la conquête au XIe siècle en établissant des colonies** dans les oasis du Kawar (Djado, Dabassa/Dabasa/Chirfa, Séguédine/Siguidine, Dirku/Dirkou, Bilma (carte B), et du Fezzan et de sa capitale régionale Zawila, tout au long du XIIIe siècle.
* Selon le récit d'Abu Muhammad al-Hasan al-Muhallabi (vers 903-963), homme d'Etat, vizir de l'émir bouyide Mu'izz al-Dawla en Irak.
** Selon la chronique du Diwan, le souverain Kānem Mai Arku (règne de 1023-1067), né d’une mère Tomgara originaire de Kawar, aurait établi des colonies dans les oasis de Kawar, de Dirkou à Siguidine (cf. Lange et Berthoud, 1977)
Ce n'est pas sur l'or, mais, en plus du commerce du natron (kilbu), c'est bien l'esclavage qui fonde la prospérité du Maï du Kanem et son "emprise sur ses sujets est absolue. Il réduit qui il veut en esclavage" dira Ibn Furtû (I. Fourtou) dans ses chroniques du Bornou (cf. plus bas).
Cette prospérité est rapidement mise à mal par des conflits inter-dynastiques et des conflits avec des Teda-Tubu (Toubou, carte B), une population de pasteurs au Tibesti, qui affaiblissent grandement les Sefuwa et poussent à l'émigration une partie de la population, qui s'installe au Bornou, dont les souverains se succèdent depuis le VIIIe siècle (cf. Urvoy, 1941). Une nouvelle dynastie, celle des Bulālah (Bulala, Boulala), établis d'abord près du lac Fitri (carte C), achève de pousser dehors les Sefuwa qui se réfugient au Bornou sous le règne du Maï 'Umar b. Idrīs (1382-1387), où sont déjà présents leurs vassaux, et qui construiront un Etat solide jusqu'au XVIIIe siècle (Dewière, 2017). De plus, dès le règne d'Idris b. Ali (1497-1519), les Sefuwa reconquièrent le Kanem, créant un double état Kanem-Bornou, sans pour autant que cessent les conflits dynastiques intermittents. La majorité de la population est paysanne et largement exploitée par les différents pouvoirs, comme dans la plupart des pays du monde pendant des millénaires, payant un loyer à des propriétaires fonciers, comme autant de seigneurs féodaux (Makrada Maïna, 2017). Et encore une fois, les élites se servent des femmes et de leur ventre pour permettre au pouvoir des uns et des autres de se maintenir, par des mariages inter-familiaux ou avec des femmes esclaves. En entrant dans l'orbite islamique, sans parler des pèlerinages de souverains à la Mecque ( حَجّ : ḥadj, ḥağğ), ce sont de multiples réseaux intellectuels, religieux, commerciaux, diplomatiques, etc. qui se mettent en place ou se renforcent avec nombre de centres importants de l'Afrique musulmane et au-delà, augmentant significativement l'influence du Bornou :
"Le Borno devint également un grand centre intellectuel fréquenté par des lettrés du Bilād al-Sūdān et d’autres parties du monde musulman. La reconnaissance par de nombreux ˓ulamā˒ [uléma, ouléma, NDR] des prétentions des mai du Borno contribua grandement à asseoir l’influence culturelle du Borno dans une grande partie de ces États. En pays Hawsa [Haoussa, NDR, carte A et D], cette évolution fut sans doute pour beaucoup dans l’instauration d’un tribut (gaisuwa ou tsare en hawsa) versé régulièrement par les dirigeants musulmans de cette région au calife du Borno" (Barkindo, 1999).
Les souverains du Bornou cherchent aussi à renforcer leur contrôle sur les Etats satellites, périphériques du royaume, et obtient du Mandara un approvisionnement régulier en fer et en esclaves, quand le Kotoko et le Baguirmi (carte B) fournit les peaux de bêtes, l'ivoire et, lui aussi, des esclaves.
Perles de Tié (Njimi), XIIe-XIVe siècles
"L'ensemble de perles comprend lui-même 199 artefacts. Environ 94 % (n = 187) sont en verre, tandis que le reste est constitué de coquille d'œuf d'autruche (huit perles) et plus rarement d'alliage de cuivre (deux), de cornaline (deux), de corail (une) et d'une pierre rouge-brun, possiblement de l'hématite ou de la bauxite. Globalement, la domination du verre par rapport aux autres matériaux est remarquable, surtout étant donné que les objets d'origine probablement locale, comme les perles en coquille d'œuf d'autruche, sont rares comparés à ceux venant de loin (comme le verre et le corail). À côté des perles, d'autres objets de parure personnelle incluent des pendentifs en os et des coquillages de cauris." (Magnavita et al., 2023)
Tout en prenant leur revanche sur les Sao, qui, selon la tradition orale, leur aurait causé plusieurs défaites, les Sefuwa s'implantent au Bornou pour profiter aussi dans de terres très fertiles. Au XIVe siècle, ils se seraient alliés aux Arabes, aux Touaregs et autres Toubou pendant une période de sécheresse, pour leur infliger une lourde défaite (Gustav Nachtigal, 1834-1885, "Sahara und Sudan. Ergbnisse sechjähriger Reisen in Afrika" : "Sahara et Soudan. Compte rendu de six ans de voyages en Afrique", paru en deux volumes, de 1879 à 1881 et un troisième volume posthume en 1889).
Les conquêtes qui s'ensuivent, avec razzias, batailles, dominations, réductions vont de pair avec les traditionnelles stratégies de pouvoir des élites, anoblissant en particulier des chefs ennemis vaincus, sous des prétextes religieux, pour pouvoir agréger de nouveaux territoires, augmenter leur puissance armée en mobilisant différents peuples contre les Sao (Makrada Maïna, 2017). Ces derniers avaient eu très tôt des conflits avec le Royaume de Bornou (Borno) nous rapportent Ahmad (Ahmat) Ibn Furtû (I. Fartuwa), dont l'explorateur allemand Heinrich Barth (1821-1865) trouve au Bornou deux ouvrages vers 1850, le Kitāb ġazawāt Barnū et le Kitāb ġazawāt Kānim, respectivement "Les Conquêtes du Borno", daté de 1576, et "Les Conquêtes du Kanem", de 1578 (Dewière, 2017). Par ailleurs, Barth découvre en 1851 le Diwan (écrit en arabe ou Girgam, en langue kanuri), chronique royale des sultans (maguni) de la dynastie des Sefuwa, qui s'échelonne du Xe au XIXe siècle et qui nous délivre de précieux renseignements sur une très longue période. On ne sera pas étonné d'apprendre que le Diwan n'est pas parole d'Evangile, mais que sa lecture, comme bon nombre de textes historiques, doit tenir compte du prisme de l'idéologie. En plus du fait qu'il ne précise pas que les rois, jusqu'à l'islamisation du royaume, étaient païens, le Diwan "occulte les problèmes de succession et les conflits en général. Ce que le diwan cherche à prouver est la continuité dynastique et religieuse du Kanem‑Borno. L’enchainement des noms de rois au fil des siècles aplatit l’histoire de la région en lui conférant une unité artificielle. En cela, ce document est entièrement à la gloire de la dynastie des Sayfawas et ne saurait suffire à une compréhension totale de l’histoire politique du Kanem‑Borno" (Hiribarren, 2020).
Dans sa chronique du Bornou, Ibn Furtû distingue bien les Kotoko des deux groupes Sao (Sao-Tatala et Sao-Ngafata) contemporains et nous apprend que des Kotoko avaient été enrôlés par Idris Alauma, qui chargea la tribu de Kotoko de les combattre :
"Quand il (Idriss Alauma) vint au pouvoir par la grâce de Dieu, sa miséricorde, sa grâce et sa volonté, il analysa et planifia comment les réprimer et les extirper de leur iniquité. Il fut à l’origine de nombreux stratagèmes grâce à son excellente clairvoyance et son esprit astucieux. Ainsi, il établit (manazil) près d'eux des colonies musulmanes, de sorte que les campagnes des musulmans contre eux soient faciles. Ainsi, il accentua les raids dans leur région en été (Sayf) et en hiver (shitar), de sorte qu'ils n’eurent aucun repos chez eux ; troisièmement, il détruisit leurs cultures en automne (Kharif) ; quatrièmement, il chargea la tribu de Kotoko d’assaillir leurs bateaux (pirogues) par surprise pendant qu’ils étaient désarmés ; suite à cela, certains furent massacrés et d’autres capturés. Ces stratagèmes ont été appliqués jusqu'à ce que [les Tatala] soient totalement affaiblis" (op. cité, in Makrada Maïna, 2017).
Au début de son ouvrage, l'auteur avait précisé que, traqués par l'armée du Bornou, les Sao-Ngafata chercheront asile chez les Sao-Tatala, car ils étaient de la même espèce (jins). Nous avons là de bons indices qui nous permettent de douter que les Sao soient les ancêtres des Kokotos, mais leur installation sur d'anciennes buttes sao, le rattachement à leur culture depuis des siècles autorisent à penser qu'ils ont une réelle légitimité à se revendiquer de la culture qui les a précédés.
Carte de distribution géographique des
populations Sao-Gafata et Sao-Tatāla,
(Lange 1989)
Les Sao n'étaient pas les seuls païens à subir les razzias des chasseurs d'esclaves du Fezzan, tout à la fois acheteurs, revendeurs et producteurs d'esclaves : "Chaque année, des expéditions sont menées au Kanem, au Borku [Borkou, carte B], au Bahr al Ghazâl [région à l'extrême sud du Soudan actuel] Les Toubous [carte B] du Borku (Anakaza), du Bahr (Kreda et Kesherda), du Kanem et du Manga (Groupes Daza) sont encore païens. Nombre de populations sédentaires du Kanem, en particulier sur les rives du lac, le sont aussi. De toute façon, les Fezzanais ne font pas scrupule de razzier des musulmans. Chaque campagne rapporte 1 500 esclaves, au moins autant de chameaux" (Zeltner, 1953). Furtû parle même de massacres des Sao-Ngafata et Sao-Tatala organisés par les campagnes militaires du Maï (roi) Idriss Alauma (Alaoma, règne de 1564 à 1576), pendants lesquelles on tuait systématiquement les hommes et on épargnait femmes et enfants pour les conduire en captivité. Ajouté à la migration de groupes Sao vers le sud, poussés par les Kanembu, tout cela aura eu pour conséquence d'essaimer en petits groupes ou d'assimiler les rescapés à d'autres populations, au premier chef les Kotoko, dont il est question à partir du XVIe siècle dans la littérature historique, mais aussi les Kanuri, les Kanembu et sans doute les Massa et les Baguirmi, après ce qui a peut-être ressemblé à un génocide (et plus exactement un ethnocide). Ainsi, les mythes sao se sont répandus bien loin du lac Tchad, dans des régions occupées par les Toubou, les Touaregs et les Arabes, comme au Kawar (carte B), dans la région d'Agadez, au centre du Niger, ou encore à Bilma (carte D), au nord du pays, très certainement par des groupes sao déportés collectivement ou individuellement comme esclaves (Makrada Maïna, 2017).
Terre cuite sao, fouilles de Jean-Paul Lebeuf : A gauche tête provenant de Fort-Lamy, rives du Chari ; à droite, représentation de nouveau-né ayant peut-être servi à un bouchon de poterie.
Dessin paru dans le Bulletin du Museum national d'histoire naturelle, 2e s., tome X, n° 6, 1938
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5528771q/f13.item.zoom
BIBLIOGRAPHIE
BARKINDO Bawuro Mubi, 1999, "chapitre 17, Le Kānem-Borno : ses relations avec la Méditerranée, le Baguirmi et les autres États du bassin du lac Tchad" Histoire générale de l’Afrique, tome V, L’Afrique du XVIe au XVIIIe siècle, dirigé par Bethwell Allan Ogot, Paris, Éditions UNESCO, pp. 541-565, EN LIGNE (comme les autres volumes sur le site de l'UNESCO : https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000184292
DEWIÈRE, Rémi, 2017, "Du lac Tchad à la Mecque : Le sultanat du Borno et son monde (xvie - xviie siècle)", Paris, Éditions de la Sorbonne.
http://books.openedition.org/psorbonne/30160
GAST Marceau, 2000, "Huwwâra, Houuara, Houara, Hawwâra", article de l'Encyclopédie Berbère, 23 | 2000, Hiempsal - Icosium.
https://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/1612
HIRIBARREN, Vincent, 2020, "Diwan (généalogie) des rois du Kanem‑Borno" In : "Encyclopédie des historiographies : Afriques, Amériques, Asies", Volume 1 : sources et genres historiques (Tome 1 et Tome 2), KOUAMÉ, Nathalie (dir.) ; MEYER, Éric P. (dir.) ; et VIGUIER, Anne (dir.), Paris, Presses de l’INALCO (Institut National des Langues et Cvilisations Orientales).
http://books.openedition.org/pressesinalco/23775
KLEE Marlies, ZACH Barbara, STIKA Hans-Peter, 2004, "Four thousand years of plant exploitation in the Lake Chad Basin (Nigeria), part III: Plant impressions in potsherds from the Final Stone Age Gajiganna Culture", Vegetation History and Archaeobotany (The Journal of Quaternary Plant Ecology, Palaeoclimate and Ancient Agriculture - Official Organ of the International Work Group for Palaeoethnobotany), juin 2004.
LANGE Dierk et BERTHOUD Silvio, 1977, "al-Qasaba et d'autres villes de la route centrale du Sahara", article de la revue Paideuma, volume 23, pp. 19-40.
LANGE Dierk, 1989, "Préliminaires pour une histoire des Sao", The Journal of African History 30/2 : 189-210.
LEBEUF Jean-Paul, 1962, "Archéologie tchadienne : les Sao du Cameroun et du Tchad, Paris, Editions Hermann.
MAGNAVITA Sonja, MACDONALD Brandi L., MAGNAVITA Carlos, OGA April, 2023 : "LA-ICP-MS analysis of glass beads from Tié (12th-14thcenturies), Kanem, Chad : Evidence of trans-Sudanic exchanges", article de la revue Archaeometry, vol. 66 (1), pp. 100-118.
MAKRADA MAÏNA Manga, 2017, "La problématique sao : Entre civilisation, mythologie et construction de l’histoire", Thèse de doctorat d'Histoire soutenue à l'Université Paris-I Panthéon-Sorbonne le 13 novembre 2017.
MASSON-DETOURBET, 1951, "Essai d'étude démographique des Kotoko (région du Tchad)", Revue Population, pp. 445-458.
https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1951_num_6_3_2558
REOUNODJI Frédéric, SYLVESTRE Florence, SAIBOU Issa, RANGÉ Charline, AMADOU Boureïma, 2014, “Histoire du peuplement et logiques de mobilité”, In Lemoalle J., Magrin G. (dir.) : "Le développement du lac Tchad. Situation actuelle et futurs possibles", Marseille, IRD (Institut de Recherche pour le Développement), Editions, coll. Expertise collégiale : 139-177.
https://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/divers16-01/010063410.pdf
URVOY Yves, 1941, "Chronologie du Bornou". In : Journal de la Société des Africanistes, tome 11. pp. 21-32
https://www.persee.fr/doc/jafr_0037-9166_1941_num_11_1_2500
ZELTNER, Jean Claude, 1953, "Notes relatives à l’histoire du Nord-Cameroun", Etudes Camerounaises, Douala, IV, 35-36, pp. 5-18.












