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       DAVID HUME  (1711-1776)        
  Exploiter les pauvres au maximum 

David Hume, illustration de Petra Eriksson pour l'agence de design   Handsome Frank, à Londres

Nous pourrions ici développer le fait que le philosophe écossais David Hume (1711-1776), issu d'une famille de petite noblesse, ait été opposé aux constructivistes, tels Bacon, Hobbes, Descartes ou Leibnitz, qui posent la raison comme toute puissance de la volonté humaine, contre quoi il affirme que celle-ci "est limitée, soumise à des biais cognitifs et à des informations incomplètes. C’est de ses lectures humiennes qu'Hayek s’appuie sur l’idée de rationalité limitée, dans le sens où celle-ci ne peut pas anticiper et prévoir tous les développements d’une décision." (Stéveny, 2022, texte corrigé orth. et gramm.).  Nous pourrions ajouter qu'il prône un utilitarisme qui "reconnait les limites de la raison humaine, impliquant qu’il est impossible de connaître TOUTES les conséquences d’une action"(op. cité), opposé à un utilitarisme particulariste de tradition cartésienne (Helvétius, Beccaria,  Bentham, Austin, Moore, etc.), qui "postule la possibilité de prévoir l’ensemble des enchaînements de causes-conséquences et ainsi de choisir la meilleure option possible, i.e. [abréviation latine de id est : "c'est-à-dire", NDR] l’option qui apporte le plus de bien-être à la société. Dans ce dernier contexte, l’utilitarisme va maximiser le bien-être et donc tendre vers une fin particulière." (op. cité).  

Comprendrions-nous plus clairement la vision humienne de la redistribution des richesses ou de la justice sociale ?  Certainement pas. Nous  préférerons comme d'habitude au jargon philosophique une langue plus directe et plus limpide, évoquant en premier lieu le mépris social que le philosophe partage avec l'ensemble de ses  pairs : 

"C’est une maxime qui prévaut chez certains théoriciens que toute taxe nouvelle crée chez le sujet imposé une capacité nouvelle à la supporter, et que toute augmentation des charges accroît proportionnellement l’activité industrieuse du peuple. (…)  Du moment que les taxes sont maintenues dans certaines limites, ils peuvent avoir l’effet positif de pousser les pauvres au travail : « Les pauvres intensifient leur activité, accomplissent davantage de travail, et vivent aussi bien qu’auparavant, sans demander davantage pour leur labeur ."

David Hume, "Of Taxes", Essay VII,  dans "Political Discourses" ("Discours Politiques"),  1777, édition enrichie de l'originale de 1752. 

 Ce à quoi Turgot,  lui répond :

"Il n’est pas dans la nature que les hommes travaillent autant qu’ils pourraient travailler ; comme il ne l’est pas qu’une corde soit tendue autant qu’elle peut l’être. Il y a un degré de relâchement nécessaire dans toute machine, sans lequel elle pourrait risquer de se briser à tout moment."

Anne-Jacques-Robert Turgot [1768], Lettre à Hume, 25 mars 1768, p. 228.

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         David Hume, encre sur papier, 

                          Lautir  2025,

                          Milan, Italie

​​

 

"Qu’il y ait eu des Fanatiques religieux de ce genre en Angleterre, pendant les Guerres civiles, l’histoire nous l'apprend ; bien qu’il soit probable que l'Inclination évidente de ces Principes ait suscité tant d'Horreur pour tout le Monde, qu'elle obligea rapidement les dangereux Fervents à abandonner, ou du moins, à dissimuler leurs Principes. Peut-être les Niveleurs ["Levellers", NDR], qui revendiquaient une Répartition égale de Biens, étaient une Espèce de Fanatiques politiques, issus de ces Mouvements religieux, qui affichaient plus ouvertement leurs Aspirations, faussement crédibles en apparence, que réellement réalisables  et  utiles à la Société humaine.

Il faut bien admettre que la Nature est si généreuse envers l'Humanité que, si tous ses Dons étaient équitablement répartis  et mis en valeur par l'Art et le Travail, chaque Individu jouirait de tout le Nécessaire, et même de la plupart des Commodités de la Vie ; il ne serait jamais sujet à d'autres Maux que ceux qui résulteraient accidentellement d'une Constitution fragile. Il faut également admettre que, partout où l'on s'écarte de cette Egalité, on prive les Pauvres d'une Satisfaction plus grande qu'on n'en apporte aux Riches, et que la légère Satisfaction d'une frivole vanité, chez un seul Individu, coûte souvent plus cher que le Pain destiné à de nombreuses familles, voire à des Provinces entières. Il apparaît par ailleurs que le Principe d'Egalité, tel qu'il serait hautement utile, n'est pas totalement impraticable ; il a d'ailleurs eu une Place, du  moins à une  Echelle imparfaite, dans certaines Républiques, notamment celle de Sparte ; il y aurait, dit-on, eu les Conséquences les plus bénéfiques. Sans compter que les Lois Agraires, si souvent invoquées à Rome et mises en Application dans de nombreuses Cités Grecques, découlaient, dans chacune d'elles, d'une Idée générale de l'Utilité de ce Principe.

Mais les Historiens, et même le Sens commun, peuvent nous apprendre que, si séduisantes que puissent paraître ces Idées d'Egalité parfaite, elles sont en réalité, au Fond, impraticables ; et si elles ne l'étaient pas, elles seraient extrêmement pernicieuses pour la Société humaine. Rendez les Possessions Humaines parfaitement égales, les différents degrés d'Art, de Soin et d'Industrie briseront immédiatement cette Egalité. Ou bien, si vous réfrénez ces Vertus, vous réduisez la Société à la plus extrême Indigence ; et au lieu d'empêcher le Besoin et la Mendicité chez quelques-uns, vous les rendez inévitables pour l'ensemble de la Communauté. Une Enquête est également nécessaire pour surveiller toute Inégalité dès sa première Apparition ; et une Justice sévère, pour la punir et la corriger. Mais en outre, une telle Autorité dégénérerait vite en tyrannie et s'exercerait avec de grandes Inégalités ; qui pourrait donc la posséder [l'égalité, NDR] dans une telle situation ? L'Egalité Parfaite des Possessions, détruisant toute Subordination, affaiblit considérablement l'Autorité de la Magistrature et doit réduire tout Pouvoir, ainsi que toute Propriété, à un Niveau presque identique." 

​Hume, An enquiry concerning the principles of morals : "Enquête sur les principes de la morale", Londres, A. Millar, 1751, pp. 49-51

Hume est loin d'être le premier, nous l'avons vu, à évoquer le truisme des multiples inégalités naturelles entre individus, et au-delà, à employer un argumentaire simpliste pour défendre la propriété :

"Cette avidité d’acquérir des biens et des possessions, pour nous-mêmes et nos proches, est insatiable, permanente, universelle et automatiquement destructive de la société. Rares sont ceux qui ne sont pas mus par elle et nul n’est sans raison de la craindre quand elle agit sans retenue et cède à ses premiers élans naturels. De sorte que, dans l’ensemble, nous devons estimer que les difficultés à établir la société sont plus ou moins importantes selon les problèmes que nous rencontrons à régler et contenir cette passion."

D. Hume, A TREATISE OF Human Nature : BEING An Attempt to introduce the experimental Method of Reasoning into MORAL SUBJECTS (1739)  :  "Traité de la Nature Humaine : Essai pour introduire la méthode expérimentale de raisonnement dans les sujets moraux", trois volumes, Livre III, Partie II, Section II, Of the origin of justice and property p. 62. / pour une lecture en français, cf. traduction de Philippe Folliot, classiques Uqam. 

 

L'avidité de richesses universellement répandue chez l'humain avec une telle prégnance est une ineptie et démontre surtout l'enfermement idéologique de l'auteur. Tout d'abord, si ce trait est une composante importante des sociétés issues de la révolution industrielle, il ne l'est pas dans de nombreuses communautés de chasseurs-cueilleurs sans pouvoir coercitif, sans chefs tout-puissants, économiquement bien plus égalitaires que dans les sociétés étatiques, même si, nous le verrons ailleurs, cette plus grande égalité dans le partage des biens s'accompagne, comme ailleurs, de toutes sortes d'inégalités (entre les sexes, les classes d'âges, etc.).  Par ailleurs, au sein des sociétés, tout régime et toute époque confondues, une large partie de la population n'est pas mue avant tout par l'avidité. L'histoire des hommes de tout pays en témoignent, et chacun, autour de soi, trouvera bien des exemples qui le confirment. Tout montre donc, nous l'avons déjà examiné à plusieurs reprises, que l'appétit de richesses est le produit d'une forme de société humaine fondée sur la domination des uns sur les autres, par la capacité d'un petit nombre à imposer, longtemps par la force, un système ploutocratique de société, de forme très variable dans l'espace et dans le temps, basé sur l'exploitation du travail d'autrui (esclaves, serfs, débiteurs, etc.),  sur la captation des richesses et un partage très inégal de celles-ci entre faibles et puissants. 

Par ailleurs, Hume confond l'égalité devant la redistribution des richesses avec une sorte d'égalité parfaite entre les hommes, tant au niveau de leurs capacités que de leurs gains. Comme l'ensemble de l'élite, il n'a aucune intention de trouver la meilleure organisation possible ayant pour but le bonheur commun et, pour cette raison, utilise ici à peu près les mêmes arguments simplificateurs  que nous avons examinés depuis le début de l'histoire du libéralisme  (cf.  Libéralisme ou la naissance du capitalisme moderne Naissance du libéralisme : La France, 1).  L'essentiel pour lui, comme pour l'ensemble de la bourgeoisie capitaliste, c'est la conservation des "devoirs civils ou de l'obéissance au magistrat, sans lesquelles  aucun gouvernement ne pourrait subsister, ni aucune paix ou ordre ne seraient maintenus dans les sociétés importantes, où se trouvent tant de possessions d’un côté, et de l’autre tant de besoins, réels ou imagi­naires.

 

D. Hume, A Treatise... op. cité,  Livre III, Partie II, Section VIII, Of the source of allegiance p. 151

Hume suit encore tous les penseurs libéraux sur la manière de sanctuariser la propriété au travers du contrat social, par une "convention conclue par tous ses membres" quand bien même il n'a aucune intention d'établir une démocratie qui permette un tel consentement, mais surtout, ladite convention est censée conserver la jouissance de chacun des biens acquis par le hasard ("fortune") ou le travail ("industry" : op. cité, p. 58). On sait bien sûr que les grandes richesses, à cette époque notamment, ne sont  guère le fruit du travail mais de siècles d'appropriation, de vols et de rapines. Reste le problème crucial, bien entendu, et classique là encore, du premier détenteur de la possession d'un bien. Chez Hume, comme chez d'autres auteurs, la question sera vite réglée : "Dans beaucoup de cas, il est impossible de déterminer quand la possession commence ou s'achève."(op. cité, p. 86). Le cas échéant, une "possession pendant une longue période de temps confère un titre sur l’objet(op. cité, p. 90). Ce qui avantage les captations anciennes de très nombreuses familles guerrières aristocratiques, en particulier, qui ont obtenu leurs terres par la force et le vol pur et simple. Pour les biens issus de ces propriétés, la chose coule de source, c'est le principe d'accession ("accession") : "Ainsi on estime que les fruits de notre jardin, les petits de notre troupeau et le travail de nos esclaves sont tous notre propriété, même avant que nous les possédions."  (op. cité, p. 91). C

 

Cette acceptation d'un ordre social conservateur est lisible dans les convictions politiques de notre philosophe écossais, qui naviguent entre Whigs et Torys, pareillement conservateurs, nous l'avons vu, dans le domaine social. C'est ainsi qu'il confie à son ami médecin John Clephane : "en ce qui concerne la politique et le caractère des princes ou des grands hommes, je pense être très modéré. Mes vues des choses sont davantage conformes aux principes whigs ; mes représentations des personnes aux préjugés torys. Rien ne prouve mieux que les hommes s’intéressent généralement plus aux personnes qu’aux choses que le fait que je sois souvent rangé parmi les tories.​ (D. Hume, Lettre à John Clephane, datée seulement de l'année : 1756,  dans Life and Correspondence of David Hume, John Hill Burton, Volume II, Edinburgh [Edimbourg], 1846.

         David Hume, aquarelle et encre  

                  Lautir (né en 1971) 

                  2021, Milan, Italie

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                David Hume   

          Allan Ramsay (1713-1784)

                     Peintre écossais

                                1754

                Huile sur toile

             76.2  x 63.5  cm 

               

 National Galleries of Scotland

       Edinburgh (Edimbourg)

        Écosse, Royaume-Uni

                

                   

                      BIBLIOGRAPHIE   

 

 

STÉVENY Laurent, 2022, "Liberté, Justice et Décence en Economie | Regards croisés de Hayek et Margalit", thèse de doctorat en sciences économiques soutenue le 12 décembre 2022 à l'Université de Lille.

 

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