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 JAPON,  Les Aïnous :
        Un peuple autochtone

                            Samouraï et Aïnous 

                アイヌ風俗絵馬   (Ainu fūzoku ema),

                "tablette votive des coutumes aïnoues"

            provenance probable d'un temple d'Hokkaido

                                         papier, peinture

                                             127 x 80 cm

                                                       1775

            Musée de la ville de Hakodate, Hokkaido, Japon

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civilisation

carte basée sur MAPPI.NET

Il faut des barbares aux civilisés, disait en substance Thucydide, pour démontrer leur degré de civilisation. Concernant le Japon, s'ajoute une dimension spatiale "qui hiérarchise leur degré de barbarie en fonction de leur éloignement par rapport à l'Empereur et à la civilisation"  (Godefroy, 2013).  D'où l'expression ka.i chitsujo, 華夷秩序, en chinois hua-yi zhixu, "centre civilisé face aux franges barbares" ou encore chûka shisô , 中華思想,  (zhonghua sixiang, littéralement "l’idéologie de l’efflorescence centrale" ou idéologie de l'empire du milieu (op. cité). Mais la frontière est aussi culturelle. La fin de la période Yayoi, voit se développer la culture du riz, les techniques du bronze et du fer, au travers des vagues de populations immigrées à partir du IIIe siècle, venues de Corée du Sud de l'époque Mumun, et, par une série d'hybridations et d'acculturations avec la culture très ancienne de Jōmon (Mizoguchi, 2013). Dans celle dite du Jōmon prolongé, au nord de l'île de Honshu et à Hokkaido (l'ancienne Watarishima), la chasse, la pêche et la cueillette continue pour les populations de la culture d'Esan ou d'Ebetsu (Ebisu,  Emishi, Ebishi, ou encore Ezo, selon une terminologie japonaise calquée sur celle de la Chine, cataloguant les populations extérieures en barbares du Nord, de l'Est, etc., Beaucoup de spécialistes d'aujourd'hui, contre un certain nombre de vues "ethnicistes" au Japon,  pensent au contraire que cette culture autochtone Emishi est issue d'une population mixte aborigène d'ancêtres japonais de culture Yayoi et d'ancêtres Aïnous sans pouvoir central, qui pratique parfois la riziculture et l'élevage de chevaux des Japonais du Yamato (Godefroy, 2013)

Vers le VIe siècle, l'époque d'Asuka voit l'assimilation de la culture chinoise dans ses aspects essentiels : écriture, littérature, organisation, législation, religion etc. Le civilisé cultive. Le civilisé lit, écrit, codifie. Le barbare vit un peu comme les animaux, d'une économie de subsistance.

Dès 647 des forts et des places fortes sont construites pour étendre l'Etat au nord, on y installe des soldats-paysans pour défricher et sécuriser des territoires et, pendant le règne de l'impératrice Saimei, il y a même des combats en 659 sur une île appelée Herobe  ainsi qu'un avant-poste de surveillance sur l'île Hokkaido.  

"Parmi ces barbares de l’Est, les Emishi sont les plus puissants. Ils ne font aucune distinction entre hommes et femmes, parents et enfants. L’hiver, ils dorment dans des trous, l’été ils vivent dans des nids. Ils portent des peaux, boivent du sang [15] . Ils se soupçonnent entre frères. Ils gravissent les montagnes tels des oiseaux qui volent, et courent la lande, tels des bêtes sauvages. Ils oublient les bontés qu’on leur fait, mais punissent toujours les méfaits. Pour cela, ils cachent des flèches dans leurs chignons et leur sabre dans leurs vêtements. Il arrive qu’ils se réunissent en connaissance et violent les frontières. Visant le moment où les plantes sont mûres, ils s’emparent des récoltes et attaquent la population. Quand ils attaquent, ils se cachent dans les herbes, quand on les poursuit, ils disparaissent dans les montagnes. Depuis les temps anciens, ils n’ont jamais été soumis à l’autorité d’un souverain."

Chroniques du Japon, Nihonshoki 日本書紀, septième lune de la quarantième année du règne de l'empereur Keikô, vers le Ve siècle.

[15]  Accusation que l'on trouve dans d'autres cultures, pour discréditer, criminaliser une population, une communauté : cf. celui des Romains envers les Juifs ou le témoignage de Salvien sur les Bagaudes.

Civilisation et barbarie

 

 

 

Jusqu'aujourd'hui, le sentiment de supériorité des civilisations écrites, sédentaires et centralisées sur les civilisations orales, de chasseurs-cueilleurs est toujours prégnant, au travers, par exemple, de l'enseignement de l'histoire, où la connaissance de ces dernières est quasiment réduite à néant. Il en va de même pour cette aire culturelle très vaste des cultures Okhostk et Satsumon des ancêtres Aïnous (ou proto-aïnoues) : le culte de l'ours, si prégnant dans la culture aïnoue se retrouve jusque dans les régions circumpolaires et aux sociétés paléolithiques, chez les Sami ou des communautés de Sibérie occidentales des fleuves Ob ou Ienissei (Jahunen, 2003). La première s'étendant de l'extrême nord d'Hokkaido aux Kouriles, au Kamchatka [16], à Sakhaline et, sur le continent, l'embouchure du fleuve Amour, influencée par la culture toungouse et nivkhe (ghiliak).  La seconde englobe la quasi-totalité de l'île d'Hokkaido et la région de Tsugaru, au nord de Honshû et connaît avec la première et avec la Chine (les Aïnous mangent avec des baguettes) des relations commerciales et d'échanges très intenses, mais aussi avec le sud de l'archipel, jusqu'aux Ryû-Kyû. Sans cette proximité, on ne pourrait pas avoir toutes ces parentés linguistiques entre le nord et le sud de ce territoire : les dieux kami se disent kamui en aïnou, les os  hone et pone, les esprits et les perles et les bandes de papier votives sont respectivement le même mot :  tama  et nusa, etc.  C'est ainsi que les travaux scientifiques permettent de démontrer une fois pour toutes, pour le Japon ou pour la plupart des cultures humaines, l'ineptie du concept de race (et partant de la prétendue supériorité ou infériorité des unes par rapport aux autres) appliqué à des populations humaines distinctes, qui n'ont eu de cesse d'établir des relations, de se mélanger, de se métisser tout au long de l'histoire. 

[16]  Peut-être d'origine aïnou, de kam (« viande ») et satk (« séchée »), tout comme les Kouriles, de  kur  ("brouillard "), cf  Godefroy, 2013.

 

Sigmund Freud avait remarqué que la véhémence du rejet d'un peuple par un autre était d'autant plus vive que ceux-ci étaient proches géographiquement et culturellement et parlait de "narcissisme des différences mineures" (Malaise de la Civilisation, 1929).  A ceci, il faut associer la construction d'une monarchie japonaise fondée sur la notion de pureté qui permettra de dénoncer la souillure sous diverses formes étrangères : nudité ou au contraire pilosité (l'Aïnou est poilu), cheveux hirsutes, barbe fournie,  tatouage, nourriture carnée, crue, vêtements de peaux de bêtes, etc., sont autant de marqueurs de cette impureté qui justifie leur soumission.

culture patriarcale

Une culture patriarcale et ploutocrate
 

 

Comme on pourrait s'y attendre, Les Aïnous sont un peuple patriarcal, mais aussi polygame, avec de nombreux tabous, en particulier féminins : les femmes ne peuvent  s'adresser directement ni aux dieux ni aux hommes qui ne sont pas de leur famille et elles n'ont même pas le droit de prononcer le nom de leur mari. Tous ces tabous autour de la parole sont symbolisés par un tatouage autour de la bouche, incisé dès la promesse de mariage puis complété régulièrement jusqu'à la cérémonie elle-même. Les tatouages sur les membres s'expliquent  "par la vulnérabilité de ces derniers à être des voies  d'entrée pour les esprits mauvais." Et ce d'autant plus que la femme utilise beaucoup ces mains  dans des tâches domestiques ou les salutations (en se frottant les mains). On enroule alors les motifs pour que les esprits s'égarent. 

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                               Femme aïnoue en costume traditionnel 

                        photo coloriée à la main, vers 1885-1890

Le collier est composé d’un anneau de boules appelé tamasai et d’une plaque métallique circulaire appelée shitoki. Les colliers en pierre et les boules de verre sont réputés posséder des pouvoirs spirituels particuliers, et sont aussi des trésors transmis de mère en fille, de génération en génération. 

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     シヌイェ

     

     sinuye, shinuye

     " Se graver soi-même "

 

                    Jeune femme aïnoue en costume traditionnel

 

photo du début du XXe siècle

                                                              colorisée par louisshamurel

                            Tohoku University of Arts and Design

                    

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          Yoshio Tosabayashi (1887-1957), ethnologue japonais aïnou

                                    Université d'Hokkaido

                        page tirée de l'ouvrage : "Voyage vers le Nord", 

                        recherche de motifs aïnous à Hidaka.

                  (sous-préfecture dans l'Est d'Hokkaido, Japon) 

 

                           Ikuo Yoshioka,  いれずみ(文身)の人類学

                      "Anthropologie des Irezumi (tatouages)", 1996

                                                                              

                                          motifs aïnous d'Iburi

                      (sous-préfecture du sud d'Hokkaido, Japon) 

 

 Les kamui récompensent ceux qui ont la plus haute valeur morale, et c'est le dieu protecteur du village, la Chouette, qui accorde richesse et pouvoir d'une famille sur les autres. C'est le même mot qui désigne un homme mauvais et un homme pauvre, traduisant la vision discriminatoire qu'ont les Aïnous de la pauvreté. Bénis des dieux, les hommes riches sont très respectés et c'est parmi eux qu'on choisit les chefs du village. Il protège les biens communs, résout les conflits et les problèmes de justice, préside aux cérémonies,  parmi les plus remarquables : la migration de l'âme d'un ours (iomante) vers le pays des dieux et  l'accueil des saumons remontant les rivières.) On reconnaît là le rôle tripartite du chef dans un certain nombre de sociétés traditionnelles : le faiseur de paix, le bon orateur (charanke) et un homme généreux de ses biens, qui ne prend pas seul,  mais avec les autres chefs de famille à voix égales, les décisions importantes de la communauté. Ce qui n'empêche pas  la société aïnoue d'être très inégale.

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                                   Cérémonie iomante

 

 

蝦夷島 期間  (Ezoshima Kikan :  "Relation de l'île d'Ezo") ou 

蝦夷島奇観 (Ezotōkikan : "Les vues merveilleuses de l'île d'Ezo")

Rouleau écrit et illustré qui décrit les coutumes du peuple aïnou de son époque, par Murakami Shimanojo (Hata Bokumaru, 1760-1808), un fonctionnaire du shogunat d’Edo. Murakami faisait partie de l’équipe d’exploration d’Ezochi du shogunat, qui visita l'île d'Ezo (Hokkaido), et deux îles de l'archipel des Kouriles : Kunashiri (Kounachir, Kunashir) et Etorofu (Iturup, Itouroup), à plusieurs reprises à partir de 1798.  

                                         papier, peinture

                                                       1807

​ 

                           Musée National de Tokyo, Japon

 

 

Un rapport de 1857 de Matsuura Takeshirô pointe du doigt de grandes différences de richesse  entre les chefs eux-mêmes. Le chef du kotan de Hobetsu reçoit une année trente-cinq hyô (environ 210 kilos) de millet, un chiffre à comparer avec celui d'une récolte d'une famille ordinaire, "entre dix et vint hyo seulement" (Godefroy, 2013).  Par ailleurs, les chefs qui ont le contrôle du commerce côtier sont "infiniment plus riches que les autres." (op. cité).  Un chef du kotan d'Iwanai, Sebenke, peut pêcher ainsi 14.000 saumons en une seule saison sur un lieu de pêche privé.  

"Comme le souligne Chrsitopher Bayly, les grands chefs et grands rois « étaient avides de ce genre d’objets et de mets exotiques dotés de pouvoirs surnaturels et qui étaient à même de symboliser et de matérialiser leur propre grandeur*».  Mais cette richesse est également symbolisée par le nombre de personnes vivant avec le chef et qui sont ses subordonnés, et par extension, sa main d’œuvre, pour se procurer de nouvelles richesses, et ainsi perpétuer le cycle de production et d’accumulation de richesses et de subordonnés. Ceux-ci forment l’utare d’un chef, son entourage, ceux qui dépendent de lui. Ce sont ses femmes et ses concubines (cipanke mat), ses esclaves (ennemis capturés lors des conflits), ses serviteurs (ussiu) ses descendants, etc.**. Les richesses prennent la forme d’objets utilisés lors de rituels ou de quantité de nourriture récoltée, particulièrement le millet des oiseaux (awa 粟) et le millet japonais (hie 稗)." 

*  "BAYLY Christopher, La Naissance du Monde moderne (1780-1914), Paris, Editions de l’Atelier avec le concours du Monde Diplomatique et du Centre National du Livre, collection « L’Atelier en Poche », 2007...p 78 "   

** "SEGAWA Takurô, Ainu no rekishi – Umi to takara no nomado (L’histoire des Aïnous – Les nomades de la mer et des échanges), Tôkyô, Kôdansha, collection « Kôdansha sensho Métier » 401, 2007 (1ère édition), 2009 (4ème édition) ... p 56"  

(Godefroy, 2013)

Entre 1192 et 1167, le pouvoir japonais envoie donc des  chefs de guerre soumettre les Emishi et ceux qui y parviennent sont appelés  "généralissime chargé de la soumission des barbares" (sei.i taishôgun). 

Le temps a passé et, malgré les relations entre les communautés, le jugement des  élites japonaises sur les Aïnous n'a guère évolué :  

"Ils ont l’apparence de démons et comme eux en changent perpétuellement. Ils mangent de la viande d’animaux et de poissons et ne connaissent pas les cinq céréales. On ne peut pas comprendre leur langue, même si on essaie de la traduire. Les Wataritô ressemblent aux Japonais, mais ils portent cependant une barbe fournie et leur corps est couvert de poils. Leur langue n’est pas raffinée, mais traduisible. Ils se transmettent des techniques pour disparaître comme le brouillard, et emprunter les chemins cachés."

Rouleau peint de la divinité de Suwa, (Suwa Daimyôjin ekotoba 諏訪大明神絵詞), 1356, de Kosaka Enchû 小坂円忠.

 

 

Entre 1450 et 1550 les Aïnous parviennent à empêcher les Japonais de limiter leur liberté commerciale, mais après plusieurs guerres (de Kosham’ain, 1457-1458,  de e Shoya et Kôji, 1512-1515, de Tanasakashi, 1528-1529 et Tarikona, en 1536) se voient imposer des comptoirs marchands locaux. A compter de 1590, le shogun Hideyochi Toyotomi confie au clan Kakizaki, installé auparavant dans la péninsule de Shimokita, à l'extrême nord de l'île d'Honshu, le fief qui portera son nom sur l'île d'Hokkaido (cf. carte), pour défendre le sud de l'île des Aïnous. Fort de ses privilèges, le clan change son nom de famille en Matsumae (1599), et l'année suivante, fait bâtir le château de Fukuyama pour établir son fief (cf. carte). 

soumission

Un équilibre s'installe jusqu'au début du XVIIe siècle, quand les activités japonaises du sud de l'île (sylvicoles, aurifères, fauconnières), toujours occupée par le fief des Matsumae,  font diminuer les populations animales (Godefroy, 2013) et détériorent l'environnement, en particulier les poissons, que les Japonais vont pêcher avec des filets géants et revendent sur Honshû, réduisant à peau de chagrin le volume de poissons disponible pour l'alimentation aïnoue. C'est la conséquence du système des basho ("emplacement") introduits par Matsumae, qui avait distribué à ses vassaux des territoires agricoles, de pêche ou de chasse, correspondant à des aires d'autorité de chefs aïnous, selon la méthode Ezo-chi no koto wa Ezo shidai : en terre barbare,  laisser les choses en l'état." (Berque, 1980) Ainsi, les vainqueurs développent tout un processus de domination qui permet à la fois d'entretenir la persistance des différences culturelles marquantes, d'empêcher les Aïnous d'accéder à la culture japonaise et à l'inverse, de protéger les Japonais des impuretés prétendues des vaincus. Ainsi, les Aïnous n'auront pas le droit d'apprendre la langue japonaise ou de fouler la terre nippone sans autorisation, à moins d'une convocation (1682). Ils ne  pourront pas non plus utiliser les techniques agricoles japonaises, ce qui les aurait détournés de la chasse et de la pêche. Le système basho accroit donc la dépendance des populations aïnoues, dépeuple leurs villages (kotan) en les acculant à accepter un emploi à très bas salaire dans les basho pour obtenir la contrepartie de produits japonais.

En 1669, des clans du Sud entrent en conflit avant de s'unir derrière Shakush’ain contre l'envahisseur, alors que les clans du Nord concernés seulement par le commerce ne s'y impliquent pas. Les seigneurs de Matsumae inviteront les chefs Aïnous  à un banquet, prétendument pour établir un traité de paix et les assassineront pour éviter un conflit interminable. Peu à peu, les Aïnous perdent leur indépendance, y compris les groupes tournés vers des régions nordiques comme les îles Sakhaline, îles Kouriles. 

En 1670, le pouvoir du fief de Matsumae soumet aux chefs aïnous un serment d'allégeance en sept points. A noter que la plus grande partie de ce document représente des obligations propres à enrichir le commerce japonais de manière inéquitable, en interdisant de vendre des marchandises à des régions voisines,  en fixant les "prix" autoritairement ("A partir de maintenant, un sac de riz vaut cinq peaux ou cinq tas de saumon séché." ou encore "Les années durant lesquels les produits sont nombreux, un sac de riz s’échangera contre plus de peaux, ou de saumon séché."), en obtenant des services gratuits : "Même s’il n’est fourni aucune compensation financière pour la consommation de chiens domestiqués par les faucons, je les fournirai gratuitement." (cf Godefroy, 2013).  De leur côté, seuls les commerçants japonais pourront s'installer sur Ezo et en 1792, il est rappelé qu'il est interdit aux voyageurs japonais de se rendre sur l'île. Par ailleurs, les Aïnous se voient bientôt confisquer leurs armes, y compris celles de prestige, considérées comme des trésors (ikor). Le pouvoir japonais créera tout un protocole d'intimidation  pour "mettre en scène  la soumission des Ainous lors des visites des inspecteurs shôgunaux, "au moyen de

l’exhibition de ce que Fredrik Barth

appelle des « statuts ethniques

dichotomisés "  (op . cité).

La soumission des barbares
 

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     Matsumae-jō e Ezo-jin nenshi onrei no zu oyobi Ezo fūzoku                                                           [détail].

 

           "Aïnous se rendant à l’audience de la nouvelle année

                               au château de Matsumae"

                       

Le château était situé à Fukuyama, fief du clan qui, à l'époque d'Edo "occupe une place à part. En effet, son système économique ne reposait pas sur la production de riz, comme pour tous les autres fiefs, mais dépendait entièrement des échanges commerciaux avec les Ainu. Ces derniers échangeaient avec les marchands de la métropole des produits de la pêche et de la chasse tels que les saumons séchés, des vésicules biliaires d'ours, des fourrures de cerf, ou encore des otaries, contre diverses marchandises (riz, alcool, tabac, objets en métal, récipients laqués, etc.). En outre, ils alimentaient le fief en faucons, dont le produit de la revente aux seigneurs féodaux, qui appréciaient tout particulièrement ces oiseaux, assurait le tiers des revenus de Matsumae. Le shôgunat traitait Matsumae comme un fief de dix mille koku avec obligation de résidence alternée à Edo tous les six ans" (Kaori,2004). 

 

                                        papier, peinture

                                             fin XVIIIe siècle

​ 

                   Bibliothèque de Hakodate, Hokkaido, Japon

Dès 1792, les Russes réclameront, d'abord diplomatiquement, puis militairement (en attaquant en 1806 les îles Kouriles et Sakhaline) l'ouverture du Japon au commerce international, et les Américains leur embraieront le pas en 1853/54, avec encore plus d'arguments militaires et d'alliés, français, britanniques, néerlandais et russes, avec à leur tête l'amiral américain Matthew Perry. Entre 1854 et 1858 (ère Ansei) le pouvoir finit donc par signer avec les puissances occidentales ce qu'on a appelé les "traités inégaux" (fubyôdô jôyaku, abolis  entre 1894 et 1897), à cause des   "démonstrations de force" des Occidentaux mais aussi "en raison du caractère attentatoire à la souveraineté nippone..."  (Seizelet,  1991).  Ainsi "les Japonais observèrent bien vite les effets néfastes de ces traités, en Chine même, où s'amorçait un processus de colonisation, et au Japon, où les étrangers n'avaient de cesse d'arracher au gouvernement nippon l'ouverture de nouveaux ports, des tarifs douaniers préférentiels, de nouvelles facilités de commerce et de résidence et d'interpréter de façon extensive le privilège de juridiction consulaire. (...° En bref, les étrangers jouirent d'une exterritorialité de fait, dépassant de loin les stipulations des traités." (op. cité).  Le gouvernement Meiji (1868-1912), voudra les réviser car il se rendit vite compte "que les enjeux de la révision dépassaient, de loin, le contenu même des traités qui étaient principalement de nature commerciale, mais embrassaient l'ensemble de l'appareil d'État."   

 

Tributaire désormais de son voisin, le peuple Aïnou aura pour obligation d'officialiser régulièrement sa soumission lors d'une cérémonie officielle appelée uimam (uimamam kusu : "échange d'objets en langue aïnoue) au travers de gages de fidélité et de tributs, dont le missionnaire jésuite Italien Girolamo (Jérôme) de Angelis signale déjà l'existence pour des tribus aïnoues du nord-est d'Hokkaido, en 1621, deux ans avant d'être exécuté lui-même par les Japonais, pour évangélisation interdite (depuis 1614). Devenus prestigieux en terre aïnoue, les uimams sont souvent cités dans les poèmes épiques des Aïnous, les yukar (et selon les aires aïnoues : yayerap, sakorpe, haw, hawki, oyna, etc.) On voit ainsi tout au long des processus de domination la fascination des vaincus pour la richesse des vainqueurs, ou à d'autres titres selon les cultures, en particulier, la puissance supposée d'un dieu sur un autre, comme nous l'avons vu pour l'antiquité. Ainsi, malgré tout le decorum affiché, les riches Aïnous sauront mieux que les autres tirer avantageusement leur épingle du jeu alors  même que leur civilisation commence à s'effondrer. Dans le yukar d'Uepeker le jeune Aïnou reçu par un seigneur japonais est un ottena, un chasseur émérite et très riche (ikor kor kur), à qui on lave les pieds à la mode chrétienne, qu'on traite avec respect par les paroles : 

"Il n’est nul besoin de ramper, viens vite t’asseoir à mes côtés." et les libations que son hôte lui propose. Mais tous les Aïnous ne partagent pas cet enthousiasme  : "Moi [l’oiseau blanc] aussi j’étais parti Dans l’intention de faire du commerce, Mais le méchant interprète japonais M’a fait boire du vin empoisonné, Et c’est ainsi que j’ai péri. Ceci est mon âme défunte Qui s’en retourne au pays. N’allez pas là-bas ! Rentrez vite ! Rentrez vite !" 

Yukar,  Histoire de la fille de l'Aïnou  (Rukaninka huô, rukaninka)

 

Dans les négociations; les Japonais profitent du comptage en base 20 des Aïnous, pour les duper, mais aussi en leur offrant de l'alcool pour les saouler et les tromper. Ils utilisaient des tonneaux à fond truqué, du riz avarié, délayaient l'alcool, contrefaisaient les mesures (Berque, 1980)C'est que la recherche du profit à tout prix et à moindre coût est un objectif premier, que ce soit pour les pêcheries pré-industrielles ou les concessions sylvicoles (cf. Godefroy, 2013). Les Japonais pouvaient aussi brutaliser femmes et enfants, empêcher ou briser des mariages en envoyant les maris loin de leurs femmes qui entraient au service des maîtres : : "la tendance à l'ethnocide est ici évidente (op. cité). On ne parle même pas de différentes maladies contre lesquelles les Aïnous n'étaient pas immunisés  Au fur et à mesure, c'est "toute la structure sociale et sociétale, ainsi que l’univers paradigmatique aïnou qui est affecté." (Godefroy, 2013). Une des manifestations les plus visibles de ce changement est le comportement d'un certain nombre de chefs de village, qui n'attendent plus des dieux des richesses en contrepartie de leurs bonnes actions, mais des Japonais eux-mêmes, qui leur fourniront des trésors contre des marchandises : sabres, laques, tabac, saké, etc.  "Le but de la chasse et de la pêche n’est plus le maintien d’un rapport avec les dieux, ni la subsistance, mais l’obtention de pouvoir par l’accumulation de ce que Richard White appelle « les animaux d’entreprise » recherchés par le marché japonais." (op. cité). La chasse et la pêche évoluant vers des buts commerciaux perdent leur aspect sacré. La domination des Japonais transforme une économie tournée vers la subsistance en une économie de marché, avec de très nombreux produits. Les navires d'Ôsaka se chargent de riz, de saké, de coton, de laque, d'objets (boucles d'oreille, miroirs, sabres, etc.) et les commerçants japonais les échange contre saumon et haddock séché, hareng, ailerons de requin pour  l'exportation vers la Chine, ormeaux, huiles ou laitances de poisson, abalone (awabi), holothurie (namako) plumes d'aigle du Kamchatka, peaux d'ours, de cervidés, d'otarie (mais aussi pénis séchés), de phoque ou encore de loutre (rakko) ou de renard, baleine, grue, vésicules biliaires d'ours, eburiko (lichen médicinal de Sakhaline), algue kombu rouge, perles bleues et brocart du continent, etc., dont les diverses origines géographiques montrent l'importance de la médiation commerciale aïnoue  avec les Aléoutes, les Nivkhes, Orocks, Oultches, Kouriles etc., dont les Japonais profitent à bon compte.

 

Avec la fermeture du pays, le Japon cesse d'importer des cervidés pour la fabrication d'armure, de pinceaux, etc. et c'est l'île d'Hokkaidô qui les fournira. Au milieu du XVIIIe siècle les populations de cervidés auront quasiment disparu et avec elles une partie de la nourriture d'hiver  des Aïnous, qui consomment leur viande séchée : En 1784,  entre 300 et 400 Aïnous mourront ainsi de faim.  En 1789, une suspicion d'empoisonnement (au saké) de la part des Japonais mettra une nouvelle fois le feu aux poudres et les Aïnous réclament en vain des compensations pour leurs décès tragiques. Ils se soulèveront, causeront le massacre de 82 Japonais, mais la médiation de douze chefs alliés Aïnous permettra de juguler le conflit. Après enquête, trente-sept Aïnous, dont huit chefs sont condamnés à mort, décapités et leurs têtes envoyées à Fukuyama, le fief des Matsumae. Quant aux douze chefs médiateurs aïnous, ils seront au contraire récompensés de dizaines de sacs de riz, de centaines de poignées de tabac, mais aussi de magnifiques portraits d'eux-mêmes, peints par Kakizaki Hakyo  (Godefroy, 2013). 

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                         Tsukinoe, chef aïnou de Kunashiri

 

                               tableau de Kakizaki Hakyō

                                 (K. Hirotoshi, 1764-1826)

                      peintre samouraï du clan des Matsumae

 

                                     encre et peinture sur soie

   nom du personnage calligraphié à la détrempe d'or (kindei)

                   série de douze portraits de chefs aïnous,

                             dite Ishū retsuzō  | 夷酋列像

                               ("figures de chefs barbares")

                                 45.5  x  36  cm         1790 

​ 

                         Musée des Beaux-Arts et Archéologie

                                       Besançon, France

                                             D. 3799

"Les habitudes vestimentaires des Ezo sont vraiment pénibles à voir : leurs cheveux sont en bataille, leur visage est sale, leurs vêtements grossiers, ils sentent mauvais et ils ressemblent à ces corps couverts de paille que l’on voit à la capitale."

Kondô Jûzô, Proposition confidentielle de rapport relatif à la prise de pouvoir d’un territoire étranger (Ikokkyô torishimari ni tsuki naimitsu jôshinsho sôan 異国境取締ニ付内密上申書草案, 1799.

 

A noter toutefois un regard plus objectif avec Mogami Tokunai, en 1791, qui  défend pour la première fois l'idée que les moeurs soient différentes selon l'appartenance ethnique, rappelant que les Japonais eux-mêmes avaient "en des temps anciens des tatouages et des cheveux courts."

Rapport sur les mœurs et les coutumes du pays des Ezo (Ezo-koku fûzoku ninjô no sata 蝦夷国風俗人情之沙汰)

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          ルウンペ    Ruunpe (Luunpe)  traditionnel aïnou 

                                 "choses qui ont un chemin"

​                  de ru (chemin) un (être, avoir) et pe (chose)

                                     en langue aïnou.

Le ruunpe ou luunpe est un vêtement traditionnel et cérémoniel typique de la région côtière de la baie de Funka (Uchiura ou Iburi  (胆振湾, Iburi-wan, appelée aussi Baie du volcan). Il est confectionné en assemblant de la soie, du coton et d'autres tissus, puis en y appliquant des motifs uniques et éclatants. Au fil du temps, la quantité de soie utilisée dans les tissus décoratifs a diminué, tandis que la laine et divers cotons teints sont devenus plus courants. Les fils à broder ont également évolué : de la soie, de l'écorce d'arbre et de l'écorce d'herbe, ils sont passés au coton.

                                         XIXe / début XXe siècle

              Musée Aizu Yaichi* de l’Université de Waseda,

                                         Tokyo, Japon

      * Poète, historien et calligraphe japonais (1881–1956)

ainous-costume traditionnel-musee national tokyo.jpg

à suivre...

 

   

Ruunpe (cf. image précédente), Musée National de Tokyo, Japon

                     

 

                       BIBLIOGRAPHIE          

 

BERQUE Augustin, 1980, "La rizière et la banquise. Colonisation et changement culturel à Hokkaido". Paris, Publications orientalistes de France,

 

GODEFROY Noémi, 2013, Autour de l’île d’Ezo : évolution dans les rapports de domination septentrionale et des relations avec l’étranger au Japon, des origines au 19ème siècle; Thèse de doctorat présentée à l'INALCO  (Institut National des Langues et Civilisations Orientales).

https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01124206/document

JAHUNEN Juha, 2013, Tracing the Bear Myth in Northeast Asia, Acta Slavica Iaponica, n°20, 2003, p.318

MIZOGUCHI Koji, 2013, The archaeology of Japan : From the Earliest Rice Farming Villages to the Rise of the State, Cambridge University Press.

SEIZELET Eric, 1991, Les implications politiques de l'introduction du droit français au Japon. In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 43 N°2, Avril-juin 1991. pp. 367-388;  https://www.persee.fr/doc/ridc_0035-3337_1991_num_43_2_22   

 

TAHARA Kaori, 2004, "Réflexions sur une série de peintures sur soie de Kakizaki Hakyō représentant des chefs aïnous" article de l'ouvrage collectif "Japon Pluriel, 5", dirigé par Pascal Griolet et, Michael Lucken, Arles, Éditions Philippe Picquier, pp. 199-210. 

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