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 نكبة 

détruire  

“ לחסל

להרוג

tuer

לגרש

expulser 

   Le drame palestinien 

           LE  LIVRE  NOIR 

                          DU 

             SIONISME   (IV)

 al-Nakba, 1

novembre 1947 - mai 1948

intro

“ Seuls quelques-uns ont reconnu que l’histoire du retour, de la rédemption et de la libération de leurs pères avait été aussi une histoire de conquête, de déplacement, d’oppression et de mort.  

Yaron Ezrachi, Rubber Bullets (Balles en caoutchouc), New York, Farrar, Straus and Giroux, 1998. 

 

 

 

Etat d'Israël, carte détaillée en cinq parties, de A à E, des localités palestiniennes touchées par la Nakba de 1947-1948 (voir détail de ce mot dans le texte) et des colonies juives fondées par les sionistes depuis le début de la colonisation.  

cartes  basées sur  Nakba Map, de Zochrot 

      

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CARTE  A

CARTE  B

 

CARTE  C

CARTE  D

CARTE  E

   

 

Pour une recherche très détaillée sur la géographie de la Palestine mandataire, cf. la carte exceptionnelle au 1/20.000 de Survey of Palestine, le service cartographique de la Palestine pendant l'occupation britannique :  

 

 Palestine Open Maps

         

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Carte des mouvements de population pendant la Nakba, entre 1948 et 1951.

Catalogue de l'exposition "La Nakba — Exode et expulsion des Palestiniens de 1948,  MISHA (Maison Interuniversitaire des Sciences de l'Homme  - Alsace), Strasbourg, mai 2012. 

 

Introduction 

 

 

 

 

En novembre 1947, les Etats-Unis imposèrent un embargo sur les armes en Palestine et dans les pays limitrophes, ce qui conduisit les responsables du Yichouv à se tourner vers l'Europe de l'Est. Considérant à juste titre (dans la logique de conquête, s'entend), que l'acquisition d'armes était alors de la plus haute priorité, David Ben Gourion, "chef incontestable du mouvement sioniste"  (Pappé, 2006), dépêcha dans le monde des forces paramilitaires juives et des agents de la Hagana pour acheter du matériel militaire. Et, là encore, le pouvoir (ici, les réseaux d'influence, en particulier), la richesse d'hommes d'affaires juifs va être un atout précieux au dirigeant du Yishouv pour le succès du projet sioniste, cette fois en la personne "d'un homme d'affaires juif, d'origine tchèque, le Docteur Otto Felix dont l'usine située à Jérusalem nécessitait de fréquents voyages d'affaires en Tchécoslovaquie. Plusieurs de ses anciens camarades d'école, qui occupaient des positions élevées dans le gouvernement tchèque, lui avaient suggéré à plus d'une reprise que le Ministère de la défense pourrait envisager de vendre des armes à la Haganah si la transaction était organisée de façon à ce que les achats soient effectués par un gouvernement légitime." (Krammer, 1974).

 

Après une valse hésitation de la part de la Tchécoslovaquie, qui s'était déjà engagée dans des négociations de ventes d'armes à la Syrie et à l'Egypte, celle-ci accepta finalement de fournir avec largesse les Juifs en matériel militaire pour "400 tonnes de mortiers et autres matériels lourds, bombes aériennes, fusils, munitions, mitrailleuses, lance-flammes, explosifs, chars et véhicules blindés"   (Jerusalem Post, "The Czech arms that saved Israel...", 30 novembre 2020), ceci en violation d'une résolution du Conseil de Sécurité de l'ONU   (Laurent Rucker, "Moscow's Surprise: The Soviet-Israeli Alliance of 1947-1949", Working paper # 46, Cold War International History Project [CWIHP], Woodrow Wilson International Center for Scholars, 15 juillet 2005). Ce fut là un soutien capital pour la conquête de la Palestine, comme le racontera le dirigeant sioniste vingt ans après   : "Ils ont sauvé le pays, je n'en doute pas. L'accord sur les armes avec la République tchèque a été le la plus grande aide que nous ayons eue alors, elle nous a sauvés et sans elle je doute fort que nous aurions pu survécu au premier mois"  (B. Gourion, cité par Uri Bialer, Between East and West: Israel's Foreign Policy Orientation, 1948-1956, Cambridge University Press, 1990).  En effet, au total,  ce  sont près de 22 millions de dollars (dont un prêt de 12 millions auprès de la Tchécoslovaquie) que le Yichouv, Agence juive en tête,  dépensera pour acquérir de l'armement lourd (artillerie, avions) et léger, ou encore pour payer la formation des pilotes et des parachutistes, collaboration suivie jusqu'en 1951   (Rucker, op. cité)

Ce que l'on sait moins, c'est que la Tchécoslovaquie avait aussi passé un accord avec les Syriens,  un peu avant de le faire avec les Juifs, "portant sur 11 millions de dollars et impliquant plus de 8 000 fusils, 10 millions de cartouches de 7.92 mm ainsi qu'une grande quantité de grenades à main et d'explosifs."  (Krammer, 1974). Malheureusement pour eux, les services de renseignements sionistes ont eu vent de la transaction et ont pu intercepter la cargaison d'armes, par une opération commando sur le navire qui la transportait, le Lino, filé par des avions de la Haganah, puis coulé par leurs  hommes grenouilles, dont Munya Mardor, qui avait travaillé en amont de cette opération avec Ehud Avriel, "considéré comme le « principal agent de Ben Gourion pour l'achat d'armes en Europe »" (Krammer, 1974, citation de Jon Kimche, "The People vs. Ben-Gurion's Governement : The Present Crisis in Israel" », article de Commentary, édité par le Comité juif américain, septembre 1952, p. 243. ).

A cela, il faut ajouter, autre exemple,  le don de la France d'une volumineuse cargaison d'armes, d'une valeur de 153 millions de francs par un accord secret entre les chefs du Yishouv et le ministre des Affaires Etrangères français Georges Bidault, qui craignait beaucoup que la Jordanie ne s'empare de Jérusalem. Ce sont des agents étrangers de l'Irgoun qui achetèrent le bateau chargé du transport des armes par bateau, rebaptisé Altalena (un pseudonyme de Jabotinsky), qui leva l'ancre à Port-de-Bouc le 11 juin 1948 avec à son bord non seulement les armes mais 1000 volontaires Juifs (Judith Rice, The Altalena Affair,  Jewish Magazine, juin 2010). 

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"Globalement, à la veille de la guerre de 1948, les effectifs des forces militaires juives étaient d’environ 50 000 soldats, dont 30 000 étaient des combattants et les autres des auxiliaires qui vivaient dans les diverses implantations. En mai 1948, ces troupes pouvaient compter sur l’assistance d’une petite aviation et d’une petite marine, et sur les unités de chars, véhicules blindés et artillerie lourde qui les accompagnaient. En face, il y avait des unités paramilitaires d’irréguliers palestiniens qui ne comptaient pas plus de 7 000 hommes : une force de combat sans structure ni hiérarchie, dont l’équipement était loin d’égaler celui de ses adversaires . En février 1948, un millier de volontaires du monde arabe étaient venus les rejoindre, et leurs effectifs atteindraient 3 000 au cours des mois suivants.

(...)

En public, les dirigeants de la communauté juive développaient des scénarios apocalyptiques et prévenaient leurs auditoires de l’imminence d’un « second Holocauste ». En privé, ils ne parlaient jamais ce langage. Ils se rendaient parfaitement compte que la rhétorique guerrière des Arabes n’était soutenue par aucun préparatif sérieux. Ils savaient très bien, nous l’avons vu, que les armées arabes étaient mal équipées, qu’elles manquaient d’expérience du combat – et d’ailleurs d’entraînement –, et qu’elles n’avaient donc qu’une faible capacité de faire la guerre. Les dirigeants sionistes étaient sûrs de pouvoir l’emporter militairement et de mettre à exécution la plupart de leurs ambitieux projets. Et ils avaient raison.   (Pappé, 2006).

paramilitaires   :  " Le service de renseignement de la Haganah savait parfaitement, par les télégrammes qu’il interceptait, que l’ALA ne coopérait pas avec les groupes paramilitaires d’Abdelkader al-Husseini à Jérusalem et de Hassan Salameh à Jaffa. C’est à cause de ce manque de coopération que l’ALA décida, en janvier 1948, de ne pas opérer dans les villes mais d’essayer plutôt d’attaquer des implantations juives isolées"  (Pappé, 2006)

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 Ben Gourion avec deux pilotes juifs à l'entraînement en Tchécoslovaquie, le Colonel Daniel Shapiro, à gauche, et le général Ezer Weizman, commandant en chef de l'Armée de l'air, 1948. 

 

 

Devant l'Exécutif de l'Agence juive, le 2 novembre 1947, Ben Gourion déclarait que "Les Palestiniens pourraient devenir une cinquième colonne, et dans ce cas, ils pourraient être soit arrêtés, soit expulsés ; il vaut mieux les expulser" (CZA [Central Zionist Archives], compte rendu 45/1, 2 novembre 1947, cité par Ilan Pappé, 2006).  Cette volonté d'être seul maître en Palestine, de bouter les Arabes hors du pays où ils sont nés, thèmes du "transfert de populations" que nous avons vu les sionistes rabâcher, ressasser à longueur d'années, depuis qu'ils avaient compris que les Arabes ne se laisseraient pas dominer en silence, après le début des grandes révoltes, en 1936,  cette fois ces idées prenaient corps et les colons juifs n'allaient pas manquer de saisir cette opportunité historique. 

Point très important dans le déséquilibre des forces armées, Golda Meyerson, déguisée en bédouine, réussira à passer un accord secret le 17 novembre avec Abdallah de Transjordanie,  à Naharayim ("Deux rivières"), au confluent du fleuve Jourdain et de la rivière Yarmouk. Pour l'historien Avi Shlaïm, cet accord "constitue une garantie stratégique majeure pour Israël : la Légion arabe, seule armée arabe digne ce nom, s’engageait à ne pas franchir les frontières du territoire alloué à l’État juif en échange de la possibilité d’annexer celui prévu pour l’État arabe. Assuré, dès février 1948, du feu vert explicite du secrétaire au Foreign Office, Ernest Bevin, ce plan sera effectivement mis en œuvre : si la Légion arabe participe à la guerre à partir du 15 mai 1948, elle ne pénètre jamais en territoire israélien et ne prend jamais l’initiative d’une bataille d’envergure contre Tsahal - sauf à Jérusalem, exclue de l’accord" (Dominique Vidal, "Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949)", Conférence donnée à Genève le 23 mars 2018 ; Shlaïm, 1988). 

Le 29 novembre, l'assemblée générale des Nations-Unies adopte la résolution 181, qui procède au Partage la Palestine (Partition of Palestine) en un Etat juif et un Etat arabe, donnant aux Lieux saints un statut temporaire « sous régime international particulier ».

"Ont voté pour : Australie, Belgique, Bolivie, Brésil, Canada, Costa Rica, Danemark, Équateur, États-Unis d’Amérique, France, Guatemala, Haïti, Libéria, Islande, Luxembourg, Nicaragua, Norvège, Nouvelle-Zélande, Panama, Paraguay, Pays-Bas, Pérou, Philippines, Pologne, République socialiste soviétique d’Ukraine, République socialiste soviétique, République dominicaine, Suède, Union des Républiques socialistes soviétiques d’Ukraine, Uruguay, Venezuela.

Ont voté contre : Afghanistan, Cuba, Égypte, Grèce, Inde, Iran, Irak, Liban, Pakistan, Arabie saoudite, Syrie, Turquie, Yémen.

Se sont abstenus : Argentine, Chili, Chine, Colombie, El Salvador, Éthiopie, Honduras, Mexique, Royaume-Uni, Yougoslavie."   (United Nations, The Question of Palestine,    part II  

 

Dans le même temps, l'assemblée crée la Commission des Nations-Unies pour la Palestine (United Nations Palestine Commission, UNPC), chargée de la mise en place du plan de partage et agissant comme gouvernement provisoire de Palestine.  

 

Ralph Bunche tente de rapprocher les instances de l'UNPC d'une trentaine de personnalités juives modérées, issues en particulier d'Hashomer Hatzaïr ou de l'Ihoud, tels Judah Magnes ou Ernst Simon, qui avaient cofondé Brit-Shalom, rappelons-le., et réunit tout le monde le dernier week-end de décembre à New-York  (Ben-Dror, 2008).

Le Plan de partage suscite aussitôt des manifestations de liesse de la part des colons Juifs :

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           The Spirit of Israel  

             

                    Affiche de

   John Shayne et Robert Hopstein 

                  Vers 1948

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                  Fly to Israel

Affiche pour la compagnie aérienne ELAL (créée la même année), du graphiste israélien Franz Kraus  (1905-1998). 

       

                     

                     1948

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       Premier Jour de Serment 

               Affiche  pour L"IDF  

        Moshe Raviv-Vorobeichic,

                    dit Moï Ver  

                     (1904-1995)

                   1948

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                    Our land...

       Affiche politique à l'effigie de              Vladimir Zeev Jabotinsky 

         

"Notre terre va de Dan à Beersheba...de Gilad à la mer" 

                 

                       1948

 IDF       Israel Defense Forces, "Forces de Défense Israélienne" (FDI),  "Tsva ha-Haganah le-Israël : entité connue sous  l'acronyme créé avec ses initiales : TSAHAL.  

                                                  

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Chez les Palestiniens, naturellement, le Plan de partage suscite des réactions de révolte  : 

"La recommandation de partition de l’ONU de 1947 annonçait le cataclysme. Cette décision a donné aux sionistes, qui détenaient moins de sept pour cent de la Palestine, environ cinquante-cinq pour cent du pays. Officiellement, la posture sioniste affichait que tel était le « minimum irréductible » qu'ils pouvaient accepter. Mais les opportunités qui s'offraient à eux désormais éblouissaient au-delà des mots"   (Khalidi, 1988).

Sans surprise, dès le lendemain, 30 novembre, les Palestiniens expriment leur colère par des saccages  d'autobus et de commerces, en particulier (Pappé, 2006). Le Haut Comité arabe décréta une grève de trois jours,  et certaines manifestations débordèrent dans les quartiers commerçants juifs, où des magasins et un marché ont été attaqués, surtout à Jérusalem. La bande d'Abou Kichk (Abu K., Abu Qishq), du nom de son chef, Seif al-Din Abu Kishk, tint une embuscade contre un autobus juif, près de Kfar Sirkin (K. Syrkin), mais en général, les correspondants de presse étrangers soulignent  la lassitude des Palestiniens et un ardent désir de retour au calme, ce que confirmeront aussi avec ennui les dirigeants sionistes. Faire de cette attaque le début d'une guerre, comme le fait Benny Morris (Morris, 2008) n'est pas très sérieux. Les attentats des milices juives étaient depuis quelques années bien plus fréquents et  plus meurtriers en général que les attaques du côté arabe, et cette dernière action aurait pu se passer comme bien d'autres avant ou après la fameuse déclaration du partage.  D'autre part, comme l'historien israélien le dit lui-même, cette attaque n'avait pas été commanditée par l'AHC, et enfin, les renseignements israéliens avaient de bonnes raisons de penser qu'elle était, comme d'autres avant elle, une opération de représailles à celle du Lehi, qui avait visé une maison de la famille Shubaki, appartenant à la tribu bédouine d'Abu Kishk, dont sont issus les membres du "gang".  Les miliciens juifs avaient choisi cinq hommes de la famille et les avaient assassinés dans une orangeraie voisine (Morris, op. cité). 


En réalité, il  fallait trouver un prétexte pour justifier la violence extrême que les sionistes s'apprêtaient à leur infliger, bien "décidés à réduire considérablement, voire à zéro, le nombre d’Arabes au sein de leur futur État juif."  (Pappé, 2006),  un objectif bien présent dans l'idéologie sioniste, nous l'avons vu, depuis le début de la colonisation,  dont les contours et les dispositions n'avaient cessé d'être débattues par les différents leaders sionistes depuis la grande révolte arabe. Et alors que les colons juifs se préparaient à la guerre, posant des mines, renforçant des murs de défense, les paysans palestiniens "continuaient à vivre comme d'habitude". rapporte Palti Sela, membre des unités de renseignement juif.  Les rapports des services secrets sionistes ne manquent pas de souligner l'apathie, le manque de volonté ou même le refus de combattre des Palestiniens. Le Haut Commissaire Cunningham, en mars, protestera d'ailleurs auprès de Ben Gourion sur le tournant offensif de la Haganah, diamétralement opposé à l'attitude des Palestiniens, qui  cherchaient à maintenir le calme dans le pays, tandis que la Haganah faisait tout son possible pour faire dégénérer la situation  (Morris,  1987).   Et le dirigeant sioniste d'abonder dans le sens du député britannique : "Je crois que la majorité des masses palestiniennes accepte le partage comme un fait accompli et ne croit pas qu'il soit possible de le dépasser ou de le rejeter... La majorité écrasante d'entre eux ne veut pas se battre."  (B. Gourion, Political and Diplomatic Documents (PDD), "Documents Politiques et Diplomatiques" des CZA et ISA [Israel State Archives], Document 274, p. 460).  Par ailleurs, en décembre, les irréguliers arabes, s'ils avaient attaqué des convois juifs, ne s'étaient pas pris à des colonies juives   (Pappé, 2006).   

 

Tandis que les attentats s'intensifient de la part des milices sionistes, la violence se déploie contre les populations civiles arabes dès le matin du 30 novembre à Haïfa, devenant de plus en plus intense, organisée et planifiée. Si bien qu'on aurait beaucoup de peine à affirmer, comme le fait encore une fois l'historien israélien Benny Morris, que les "véritables hostilités furent lancées à la fin de novembre et au début de décembre par des groupes d’Arabes palestiniens armés"  (Morris,  2004b). 

Dans la ville d'Haïfa, nous explique Ilan Pappé, les colons s'étaient installés à flanc de montagne, au-dessus des populations autochtones, et cette position leur permettait de pilonner et de tirer facilement sur les quartiers arabes, ce qu'ils ont fait régulièrement à partir du mois de décembre (Pappé, 2006).  Ils utilisaient aussi d'autres méthodes terroristes, comme celle qui consistait à faire "rouler vers le bas, sur les maisons arabes, des barils plein d'explosifs et d'énormes boules d'acier, versaient ensuite dans les rues un mélange d'huile et de fioul avant d'y mettre le feu. Pris de panique, les habitants se précipitaient à l'extérieur pour éteindre ces rivières de feu et étaient fauchés par des mitrailleuses" (op. cité). Ce type d'attaques était la spécialité d'une unité spéciale de la Haganah appelée Hashahar (השחר, "Dawn", en anglais, "Aube", en français), composée de Juifs déguisés en Palestiniens, appelés mistarvim (en hébreu, litt. "devenus arabes") et dirigés par un certain Dany (Dani) Agmon, du kibboutz Ein Herod (E. Harod), dans la vallée de Jezreel, travaillant sous les ordres de Yigal Allon  (né Païcovitch, 1918-1980), commandant du Palmah entre 1945 et 1948, qui deviendra colonel dans les Forces de défense israélienne et sera plusieurs fois ministre d'Israël par la suite  (cf. Ze'ev Schiff, "On the Origins of Targeted Assassination", article du quotidien israélien Haaretz, 5 juin 2006)

Le Comité national palestinien d'Haïfa crut un moment pouvoir être protégé par les Anglais, puisqu'officiellement,  la ville devait être la dernière étape du départ des troupes britanniques. Quand il vit que ses appels auprès de la Couronne restaient vains,  il adressa des appels au secours vibrants au Haut Comité arabe. Un petit groupe de volontaires s'est présenté en janvier, mais devant la déclaration onusienne sur la partition du pays, les membres comprirent que ceux qui voulaient prendre le pouvoir sur la Palestine étaient ces "gens qu'ils avaient eux-mêmes invités pour la première fois à venir séjourner avec eux à la fin de la période ottomane, qui étaient arrivés d'Europe misérables et sans le sou, et avec lesquels ils avait partagé une ville cosmopolite prospère – jusqu'à cette décision fatidique des Nations Unies. ."  (Pappé, 2006).

Le 12 décembre, la Ligue arabe se réunit et déclare "mener jusqu’à la victoire la lutte dans laquelle les Arabes ont été engagés, afin de réaliser l’indépendance et l’unité de la Palestine".   Elle décide alors de lever une armée de volontaires, جيش الإنقاذ العربي  (Jaysh al-Inqadh al-Arabi), litt. "Armée de sauvetage" ou "A. de secours  (Arab Rescue Army, ARA),  que nous appelons en général Armée de Libération arabe (ALA), ou parfois, Armée Arabe du Salut (Arab Salvation Army). Très hétéroclite, commandée par  Fawzi-Al-Qawuqji (Kaukji), elle entre en Palestine en janvier 1948, sans être inquiétée par les soldats britanniques  (Perrin, 2000).   Le 6 mars, elle franchit le pont Allenby, unique sur le Jourdain, gardé pourtant par des tanks britanniques. La Grande-Bretagne, officiellement neutre, ferme les yeux, en effet, sur les infiltrations d'armes et de combattants arabes, et, tout  en refusant de remettre un pouvoir à des autorités juives ou arabes, annonce qu'elle retirera ses forces le 15 mai 1948.     

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Nous distinguerons ici les attentats isolés des milices juives, répertoriés pour l'essentiel dans un tableau chronologique annexe, et les violences systématisées par les dirigeants sionistes, dans le but d'expulser en masse, par la force ou la terreur, les Palestiniens de leurs terres, et qui seront le principal objet de cet exposé. Le terme de guerre civile, souvent employé pour désigner ce conflit judéo-arabe, est très contestable. Il désigne en général un conflit né de division(s) d'une population partageant à la base la même histoire et la même culture. Ce n'est pas le cas ici, puisqu'on parle d'une lutte de libération, anticoloniale, entre une population de colonisateurs Juifs européens contre une autre, autochtone, sur laquelle les premiers veulent asseoir une domination la plus absolue.

C'est donc le début annoncé de cette terrible et longue période de l'histoire palestinienne appelée bientôt Nakba (Naqba, Al-Nakba, "catastrophe", "calamité", "désastre", en arabe).  C'est un terme choisi par Constantin Zureiq (Constantin Zuraiq, Zurayk) un professeur syrien de l'Université américaine de Beyrouth qui, dans un petit essai intitulé Ma’an Al Nakba ("La signification de la catastrophe"), écrit pendant l'été 1948 dans un hôtel du village de Broumana, à 20 km à l'est de Beyrouth, et qualifie ainsi l'ensemble des violences opérées par les forces sionistes pendant leur prise de pouvoir en Palestine.  

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Manuscrit de la 

Ma’an Al Nakba

 

Constantin Zureik

 

 été 1948

 

page de garde

   

                   

 

 

Manuscrit de la 

Ma’an Al Nakba

 

Constantin Zureik

 

 été 1948

 

Début du 1er chapitre

"Magnitude de la Nakba"

                     

Archives de l'American University of Beirut (AUB)

Pour Zureiq, ce n'est  "ni une calamité passagère ni une simple crise, mais une catastrophe (Nakba) dans tous les sens du terme, la pire qui soit arrivée aux Arabes dans leur longue histoire pourtant riche en drames." Soulignons qu'il n'est pas le premier à utiliser ce terme pour désigner un cataclysme d'ordre politique. C'est par exemple ainsi que les Arabes ont désigné l'année 1920 ("âm an-nakba" : "l'année de la catastrophe"), représentée par "l'écroulement du rêve  du grand royaume syrien." (Weinstock : 2011).  Pour le sociologue israélien Baruch Kimmerling (1939-2007), ce qui s'est alors produit est un "« politicide » du peuple palestinien comme la tentative progressive mais systématique de provoquer leur annihilation : « la dissolution de l’existence du peuple palestinien en tant qu'entité légitime,  sociale, politique et économique. » (KImmerling, 2003). 

Il y avait deux cents villages [sur le front] et ils n’y sont plus. Nous devions les détruire, sinon nous aurions eu des Arabes là-bas [dans le sud de la Palestine], comme nous en avons en Galilée. Nous aurions eu un million de Palestiniens de plus 

Général Yitzhak Pundak (1913-2017, commandant du 53e bataillon de la Brigade Givati), interview du quotidien Ha’aretz, 21 mai 2004. 

 

 

 

                “ 384* 

    localités dépeuplées...

                     et

laissées à l'état de ruines 

    *   L'historien israélien Ilan Pappé parle, lui, de "531  villages" et de "11 quartiers de grandes et petites villes qui ont été détruits et dont les habitants ont été expulsés sous l’effet direct des ordres donnés par le Conseil consultatif en mars 1948." mais aussi de "800,000 personnes qui ont été déracinées"  (Pappé, 2006)

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                                                                                Palestine mandataire

                                                                                  carte de population

                                                                                                 et 

                                                                                  dépopulation par

                                                                                         la Nakba

                                                                       

                                                                                    source : 

                                                            https://today.visualizingpalestine.org

On remarquera sans étonnement que les régions palestiniennes dépeuplées, dont les localités étaient détruites, laissées à l'état de ruines ou réoccupées par Israël, épousent largement celles de l'implantation des communautés juives depuis le début de la colonisation sioniste.  Précisons que beaucoup de villages préservés en 1948 ont été "progressivement et méthodiquement rasés dans les années 1950 et 1960."  (Masalha, 2012 : 107)

   

L’État israélien, comme beaucoup d’autres sociétés d’immigration, est né dans le péché, sur les ruines d'une autre culture, qui a subi un politicide et un nettoyage ethnique partiel, même si le nouvel État n'a pas réussir à anéantir la culture autochtone rivale comme bien d'autres les sociétés d’immigration et de colonisation l’ont fait.

(Kimmerling, 2003 : 214-15)

 

 

 

 

Par ailleurs, les historiens palestiniens, puis les "nouveaux historiens" israéliens ont démontré que les prétendues exhortations à l'exode diffusées par les radios arabes n'étaient que propagande de la part des sionistes.  En 1959, Walid Khalidi publiait ainsi une étude sur cette question et démontrait sans appel que les allégations israéliennes étaient complètement mensongères. En examinant soigneusement les archives de la BBC, au British Museum de Londres, l'historien fait une découverte :  "Non seulement il n’y avait aucune trace d'ordre d’évacuation arabe, mais les radios arabes avaient exhorté les Palestiniens à tenir bon et à rester solides, alors que les radios juives de la Haganah, de l'Irgun et du Gang Stem s'étaient engagées dans une guerre psychologique incessante et violente contre la population civile arabe"  (Khalidi, 1988).  L'écrivain et nationaliste irlandais Robert Erskine Childers (1870-1922) fera de son côté la même recherche et parviendra aux mêmes conclusions que Khalidi  (Childers, "The Other Exodus",  The Spectator 21 mai 1961), de même que Benny Morris : 

"Il n’existe pas de preuve attestant le souhait des Etats arabes et du Haut Comité arabe d'un exode de masse, ni d'une publication de leur part d'une directive générale ou d'appels invitant les Palestiniens à quitter leurs foyers même si, dans certaines régions, les habitants de villages particuliers ont reçu de la part de commandants arabes ou du HCA l’ordre de partir, principalement pour des raisons stratégiques"   (Morris, 1987). 

Il faut préciser ici que la recherche de la vérité historique  a été et est toujours particulièrement difficile dans le cas de la Nakba, car, si les "nouveaux historiens" israéliens ont fini par accéder, à la fin des années 1990, à des dossiers secrets déclassifiés de l'IDF, leur travail, l'approche de la fin de la période de confidentialité des documents du Shin Beth et du Mossad, mais aussi la révision progressive de l'histoire officielle, auraient poussé le MALMAB  à faire machine arrière et, de manière illégale, à supprimer à nouveau "l’accès à une grande partie du matériel explosif. Des documents israéliens archivés qui faisaient état de l’expulsion de Palestiniens, de massacres ou de viols perpétrés par des soldats israéliens, ainsi que d’autres événements considérés comme embarrassants par l’establishment, ont été reclassés « top secret ». Les chercheurs qui cherchaient à retrouver les dossiers cités dans les livres de Benny Morris, Avi Shlaim ou Tom Segev se heurtaient souvent à une impasse. D’où la surprise que le dossier GL-18/17028, intitulé « Le vol en 1948 » soit encore disponible aujourd’hui."   (Shay Hazkani, "Pensée catastrophique : Ben Gourion a-t-il essayé de réécrire l’histoire ?", article  du grand quotidien israélien Haaretz, 16 mai 2003). 

En 2021, le quotidien israélien Haaretz, encore, s'appuyant en particulier sur ce fameux dossier secret GL-18/17028, qui a par miracle échappé à la censure israélienne, affirmait : "Les témoignages continuent de s’accumuler, les documents sont révélés, et peu à peu une image plus large se dessine des actes de meurtre commis par les troupes israéliennes pendant la guerre d’indépendance. Les procès-verbaux enregistrés lors des réunions du cabinet en 1948 ne laissent aucune place au doute : les dirigeants israéliens étaient au courant en temps réel des événements sanglants qui ont accompagné la conquête des villages arabes"  (Adam Raz, Classified Docs Reveal Massacres of Palestinians in '48 – and What Israeli Leaders Knew  :  "Des documents classifiés révèlent les massacres de Palestiniens en 1948 – et ce que les dirigeants israéliens savaient") article  du quotidien israélien Haaretz, 9 décembre 2021).

Les plus curieux de cette affaire liront avec profit une interview savoureuse accordée par Yehiel  Horev, qui a dirigé  le département de la sécurité du ministère de la Défense de 1986 à 2007, qui, en défendant la censure, ne ménage pas la langue de bois, l'hypocrisie et la malhonnêteté idéologique que les sionistes, nous l'avons vu, n'ont cessé de pratiquer pour parvenir à leurs fins (cf. Burying the Nakba: How Israel Systematically Hides Evidence of 1948 Expulsion of Arabs : "Enterrer la Nakba : comment Israël occulte systématiquement les preuves de l’expulsion des Arabes en 1948" article d'Hagar Shezaf, du 5 juillet 2019, dans le quotidien Haaretz, version française sur le site de l'Association France Palestine Solidarité).

Nous allons donc maintenant examiner pas à pas, mois après mois, comment les forces armées sionistes, toutes milices confondues, ont intensifié, développé, leurs pratiques terroristes érigées en système, pour permettre d'expulser, par la force ou la terreur, les populations palestiniennes,  de vider, de raser des villages pour faire place nette aux Juifs, qui bâtiront leur nouveau pays en grande partie sur les ruines de l'ancien, installant  de nouvelles colonies à la place des anciens villages ou sur leurs terres, développant aussi toutes sortes de parcs à thèmes invisibilisant une géographie physique, historique et sociale palestinienne au profit d'espaces investis pour le tourisme écologique, historique, archéologique, tous à la glorification du (très lointain) passé et du présent d'Israël, qui sont des objets de contentement et de plaisir pour leurs visiteurs , comme autant de pieds-de-nez cynique à tout un pan de l'histoire. A tout ceci, il faudra ajouter les très nombreux actes terroristes particuliers des sionistes qui ajouteront la terreur à la terreur de la vaste entreprise de dépopulation forcée : ils seront répertoriés à la fin dans un tableau annexe. 

 

 

  étude        W. Khalidi, "Why Did the Palestinians Leave ?", article du Middle East Forum, juillet 1959

  MALMAB       Acronyme pour  : Ha-Memune al ha-bitahon be-Ma'arechet Ha-Bitahon : Agence de l'Autorité de la Défense et de la Sécurité, ces deux derniers termes étant désignés par le même terme, bitahon (bitachon)  :  Bitachon était alors, et reste encore aujourd'hui, un méta-terme utilisé par les dirigeants sionistes, et plus tard, israéliens, pour couvrir une large gamme de questions et justifier de nombreuses politiques essentielles : depuis les achats d’armes à l’étranger et la lutte intérieure contre d’autres partis, aux préparatifs pour le futur État et à la stratégie à adopter contre la population palestinienne locale."  (Pappé, 2006). 

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"Dans tout l’Israël moderne, plus de quatre cents villages palestiniens ont été dépeuplés pendant la guerre de 1947-1949. Avec des maisons pour la plupart détruites, des mosquées et des églises utilisées à d’autres fins, et des cimetières défoncés, les communautés palestiniennes ont été géographiquement dépossédées. Les Palestiniens ont depuis emporté leurs noms de villages, leurs souvenirs et leurs possessions avec eux dans la diaspora, transformant leur passé perdu en histoires locales sous la forme de « livres commémoratifs de village ». Comptant plus de 100 volumes imprimés, ces livres racontent des histoires familiales, des traditions culturelles et les détails de la vie du village, révélant l’histoire palestinienne à travers les yeux des Palestiniens."

Présentation du livre de Rochelle Davis, "Palestinian Village Histories", Stanford University Press, Editions De Gruyter, 2010   

l'heure

 

                “ L'heure n'est-elle pas venue

                  de nous débarrasser d'eux ?  

                                               décembre 1947 -  mars 1948

 

 

 

 

Le mercredi 10 décembre 1947,  dans la Maison Rouge, a lieu une réunion importante du Comité de conseil (Haveadah Hamyeazet), sorte de cabinet dirigé par Ben Gourion, que Pappé appelle "« Conseil consultatif », un organisme « de fait », réuni à seule fin de tramer et d’organiser la spoliation des Palestiniens."  (Pappé, 2006).  Ce jour-là, deux orateurs dirigent les débats, Ezra Danin  et Yehoshua Palmon, son second, qui ont déjà été présentés dans la partie III.  En 1948, Danin hérite d'une nouvelle mission, qui s'intéresse à l'action des forces juives après la conquête d'une localité ou quand la bataille pour celle-ci est bien engagée :  "Ses subordonnés étaient responsables des procédures suivies dès qu’un village ou un quartier palestinien avait été occupé. Ce qui veut dire qu’avec l’aide des informateurs ils repéraient et identifiaient des hommes soupçonnés d’avoir agressé des Juifs dans le passé ou d’appartenir au mouvement national palestinien – à moins qu’ils n’aient été, tout simplement, détestés par les informateurs locaux, qui exploitaient la situation pour régler de vieux comptes. Les hommes ainsi distingués étaient en général exécutés sur place. Assez souvent, Danin venait en personne inspecter ces opérations. Son unité avait aussi pour mission, aussitôt après l’occupation d’une ville ou d’un village, de séparer tous les hommes d’« âge militaire », c’est-à-dire de dix à cinquante ans, du reste de la population : ils étaient alors « seulement » expulsés, ou emprisonnés pour de longues périodes dans des camps de prisonniers de guerre."  (Pappé, 2006).

 

 On parla d'abord de l'élite urbaine palestinienne, qui quittait leur maison pour des résidences en Syrie, Liban ou Egypte. En dehors  des périodes de villégiature, c'est ce qu'ils faisaient aussi en période de troubles, par sécurité, attendant une période plus apaisée pour revenir chez eux. Des historiens comme Benny Morris ont parlé à ce sujet de "fuite volontaire" (Pappé, 2006),  mais la réalité, c'est que l'Etat d'Israël, après l'indépendance du nouveau pays, les ont empêchés de rentrer dans un pays qui n'était plus officiellement le leur : ainsi, cette petite partie du dépeuplement était réglée de manière bien commode, au détriment de toute justice historique et sociale. Il fut remarqué qu'un certain nombre de tribus bédouines, craignant des attaques juives, s'étaient déplacées pour se rapprocher de villages arabes. Mais il restait l'immense majorité des Palestiniens qui seraient encore là au moment de la naissance du nouvel Etat juif. Danin expliqua alors, sur la base du travail de ses informateurs, que des actions violentes, un peu partout, contre les Palestiniens, allaient les terroriser et rendre "l'aide du monde arabe inutile". Le lendemain, 11 décembre,  Ben Gourion revient dans son Journal de guerre sur la réunion de la veille :

"Tous nos « amis » nous ont dit que toute réponse qui portait un coup sévère aux Arabes avec de nombreuses victimes était une bénédiction. Alors la peur des Arabes grandira, et l’aide extérieure qu'ils recevront ne leur sera pas efficace. Ne peut-il pas y avoir de soupçon de provocation ?  Puisque cela vient de plusieurs endroits différents, on ne peut pas supposer qu’il s’agisse d’une conspiration. Ezra accepte « l’opinion des amis ». Dans quelle mesure l'arrêt des transports nuira-t-il aux Arabes ? Dans certaines zones, non, mais chez les citadins, la mesure frappera durement. Les paysans ne veulent pas se joindre aux émeutes à moins d’y être entraînés de force. Une réponse très ferme renforcera le refus des villageois de participer à la bataille. Josh [Palmon, NDA] pense qu'Haïfa et Jaffa seront évacuées par manque de nourriture. Il y avait presque la famine, à Jaffa, pendant les émeutes" [révoltes arabes de 1936-39, NDA]. 

 

D. Ben Gourion,  Yoman ha-milhama, op. cité , entrée du 11 décembre 1947.  

Eliahu Sasson, égal à lui-même était le seul à continuer de privilégier des méthodes propres à diviser les Arabes pour mieux régner, alors que le reste du collège de direction sioniste était passé à une autre étape, celle qui consistait enfin, à leurs yeux, d'être à la porte du succès recherché depuis près de 70 ans par les sionistes, celui d'établir à nouveau une souveraineté juive sur une Palestine débarrassée au maximum de ses éléments non-juifs. Trois jours plus tard, Ben Gourion écrivait une lettre à Moshe Sharett sur le sujet, lui précisant que "la différence importante avec 1937 [pic des révoltes arabes de 1936-39, NDA] c'est la vulnérabilité accrue de l’économie urbaine arabe. Haïfa et Jaffa sont à notre merci. Nous pouvons les affamer. Le transport motorisé, qui est également devenu un facteur important dans leur vie, est dans une large mesure à notre merci."

Lettre du 14 décembre 1947 de D. Ben Gourion à M. Sharett, PDD (cf. plus haut), Décembre 1947- Mai1948,  doc. 45, p. 60., Jérusalem, 1979.

 

La campagne d'intimidations et de menaces avait donc été lancée, commandée au plus haut niveau de l'Etat en devenir, nous l'avons vu. Ces opérations de "reconnaissance violente" (hasiyur ha-alim) ont déjà des aspects criminels assurés, qui font partie des pratiques éprouvées d'Orde Wingate :  "c’était lui qui avait appris à la Haganah à se servir de cette méthode terroriste contre les villageois palestiniens dans les années 1930. Dans son principe, l’idée était d’entrer dans un village sans défense vers minuit, d’y rester quelques heures, de tirer sur quiconque osait sortir de chez lui, ou de chez elle, puis de s’en aller. Même du temps de Wingate, tout cela relevait déjà davantage de la démonstration de force que  d'une action punitive ou d'une attaque de représailles." (Pappé, 2006).  Mais en fait, dès le début, les opérations de la Haganah n'auront rien à voir avec ces coups de semonce. 

 Quatre jours après, dans  la nuit du 18 au 19 décembre 1947,  un raid est programmé par le Palmah sur des villages de Haute-Galilée, dans le district de Safed : Al-Khisas, Al-Na'ima et Jahula (Doigt de Galilée, voir carte A), par une unité dirigée par Moshe Kalman (Kelman, 1923-1980), dit Le Loup (The Wolf), un des chefs les plus sanguinaires de la Haganah, nous le verrons. L'attaque aurait été en partie annulée, mais Yigal Allon avait tenu au raid sur Al-Khisas (Morris, 2004), où habitaient environ 400 musulmans et une centaine de chrétiens. Ben Gourion publia de vibrantes excuses publiques, soulignant qu'il n'avait pas  autorisé cette attaque, avant d'intégrer cette dernière, quelques mois plus tard, à la liste des opérations à succès, ce qu'il fera toujours, d'ailleurs, en pareil cas (Pappé, 2006).  Les ordres étaient en particulier de "frapper les adultes... tuer les hommes adultes dans le palais de l'Emir Faour", mais aussi de brûler  quelques maisons (Benvenisti, 2000). Le raid aurait fait 12 à 15 victimes, dont une femme et cinq enfants (Morris, 2004 ; Pappé, 2006).  Des tracts avaient été distribués dans les villages pour décourager la volonté de résistance, mais les villageois n'avaient pas d'arme à feu ou ne les ont pas utilisées (Levenberg, 1992).  Le kibboutz HaGoshrim sera fondé en 1948 (cf. carte A), en partie sur les terres d'Al-Khisas.

Si la guerre se déroule chez vous, elle provoquera des expulsions massives de  villageois, avec leurs femmes et leurs enfants. Ceux parmi vous qui ne souhaitez pas connaître un tel sort, je leur dirai : dans cette guerre, il y aura des tueries impitoyables, sans compassion. Si vous ne participez pas à cette guerre, vous n'aurez pas à quitter vos maisons et vos villages

 

(Archives  IDF, 51/957, file 16, cité par Pappé, 2006)

 

 

 

Un tract bien mensonger, en vérité, parfaitement conforme à la tromperie du plan Dalet, nous l'avons vu, puisque beaucoup de villageois étaient sans défense et ont été expulsés de la même manière que les autres qui se défendaient. Des archives vont dans le même sens, et même pire, à entendre l'écho que s'en fait le quotidien israélien Haaretz  (cf. plus haut : "Classified Docs...") pour révéler que "les Palestiniens qui ont choisi de rester, en raison de leur handicap, de leur âge ou de leur maladie, n’ont pas été épargnés et ont été massacrés de la manière la plus horrible qui soit." (Ramzy Baroud, "Comment Israël veut falsifier l’histoire de la Palestine", Palestine Chronicle, version française, 16 mai 2004).

Le 19 décembre, dans son journal de guerre, toujours, Ben Gourion résume les méthodes d'agression sauvage  à adopter envers les Palestiniens :  

 

"J'ai dit qu’il semblait nécessaire d’examiner l’ensemble du plan de sécurité, d’une part. Nous avons peut-être été trop optimistes et sous-estimé le plan arabe. Il y a des doutes sur l’efficacité d’une réponse après coup. Cela pourrait être interprété comme une agression pour éteindre le feu, une prolifération des émeutes. Une méthode défensive- agressive doit être employée dans chaque attaque, pour se préparer à porter un coup décisif,  à détruire les lieux ou expulser clandestinement les habitants, avant de prendre leur place."  (Ben Gourion, Journal de guerre, op. cité, 19 Décembre 1947). 

Le dirigeant sioniste prévoit alors de créer "un bureau de contrôle suprême qui ne s’engage pas dans des opérations, mais seulement dans l’évaluation de la situation et la publication d’instructions de planification de haut niveau : moitié civil (un responsable des finances et un responsable du personnel et de la logistique), moitié militaire – Ratner et Fritz"  (op. cité).

 

Ben Gourion, on le voit, a bien de la peine de se persuader lui-même qu'il mène une guerre juste, de défense, alors que la guerre menée contre les Palestiniens est une guerre de conquête coloniale, qui se fait en grande partie par des actes terroristes, contre des populations souvent sans défense, qui ne cherchent pas, dans l'ensemble à se battre, ce qui a surpris bien des fois les militaires juifs. Comme l'évoque Ben Gourion,  les dirigeants sionistes sont maintenant passés à une phase mentale décomplexée, prêts à abandonner les prétextes et les faux-semblants. La violence sera exercée de manière systématique, que les habitants aient manifesté un comportement belliqueux ou non. L'essentiel, nous le savons, est ailleurs. L'objectif primordial, comme le rappelle le patron des sionistes lui-même, le même depuis très longtemps, nous l'avons vu en détail, est de diminuer  au maximum le nombre d'habitants  arabes au sein du nouvel Etat  Juif : 

"Dans la zone attribuée à l'État juif, il n'y a pas plus de 520 000 Juifs et environ 350 000 non-Juifs, principalement des Arabes. Avec les Juifs de Jérusalem, la population totale de l'État juif, au moment de son établissement, sera d'environ un million, dont près de 40 pour cent de non-juifs. Une telle composition [de population] ne fournit pas une base stable pour un État juif. Ce  fait [démographique] doit être considéré dans toute sa clarté et toute son acuité. Avec une telle composition [de population], il n'existe pas de certitude absolue que le contrôle restera entre les mains de la majorité juive. Il n’y aura pas d’État juif stable et fort aussi longtemps qu’il n'y aura pas de majorité juive d'au moins 60 pour cent."  (Ben Gourion, discours devant le Comité central de l'Histadrout, 30 décembre 1947, cité par Masalha, 1992).  

 

  Ratner et Fritz    :  -  Yohanan Ratner (1891-1965), commandant de la Haganah et du Palmah, architecte. De 1930 à 1963, il sera directeur du Technion, université scientifique et technologique  d'Haïfa, fondée en 1912.

                                   - Shalom Eshet, né  Autrichien, Fritz Eisenstadt (1914-1967),                                             officier de la Haganah, conseiller militaire de Ben Gourion

 

Le 21 décembre, 25 hommes des forces sionistes entrent dans le village de Dayr Ayyub (Deir Ayub, D. Ayyub, Deir Aiyub, D. Ayoub, D. Ayyoub ; Ayoub = Job, en arabe), près de Latroun (al-Latrun). Ils se mettent  à tirer au hasard et dynamitent trois maisons. Six semaines après, le 7 février 1948, des troupes britanniques démoliront deux  autres maisons, au prétexte qu'elles servaient à tirer sur des convois qui passaient sur la route du village  (Filastin, 8 février 1948).  Les villageois seront pris pour cible avec acharnement trois fois de suite et finalement expulsés de force en avril, leur village étant alors détruit   (Pappé, 2006)

 

Dès le mois de décembre, et pendant un mois, la ville d'Haïfa subit des pilonnages intensifs et un certain nombre d'attaques qui terrorisent surtout les familles aisées, et ces privilégiés quittent la ville en masse (15.000 à 20.000 personnes selon les historiens) pour se réfugier  dans des résidences secondaires du Liban ou d'Egypte  (Pappé, 2006).  Il en sera de même à Jérusalem en mars-avril. 

 

Le 1er janvier 1948, au cours d'une longue série de réunions transformée en ce que Pappé appelle un "Long Séminaire", du 31 décembre au 2 janvier,  Yigal Allon tient des propos qui montrent que les chefs sionistes sont au même diapason, tout à fait conformes à l'esprit du moment dans la Maison Rouge, et que Ben Gourion restitue dans son journal de guerre   : "Une réaction forte et brutale s’impose désormais. Nous devons être précis sur le moment, le lieu et ceux que nous frappons. Si nous accusons une famille – nous devons leur faire du mal sans pitié, y compris les femmes et les enfants. Sinon, ce n’est pas une réaction efficace. Pendant l'opération là-bas il n'est pas nécessaire de faire la distinction entre coupable et non coupable." (Y. Allon, cité par Ben Gourion, Journal de guerre, op. cité, 1er janvier 1948, cité par Pappé, 2006).   Il y avait bien le libéral  Eliyahu Sasson  (Eliahou S. , 1902-1978), du département arabe de l'Agence juive de 1933 à 1948, pour mettre en garde ses compagnons du mauvais signe envoyé aux Arabes lors de l'attaque "barbare" sur Al-Khisas,  mais Moshe Dayan lui répondit : "Notre action contre Khisas a embrasé la Galilée, et c’est bien.", paroles avec lesquelles, semble-t-il,   tous les autres participants "étaient bien d'accord"  (Pappé, 2006). 

Les dirigeants Juifs sont encouragés dans leurs actions  par le peu de résistance qu'offrent les victimes arabes. Très tôt, en janvier 1948, Ben Gourion témoignait non seulement de l'abattement de la population palestinienne, mais aussi du refus de se battre :  "Je pense que, majoritairement, les masses palestiniennes acceptent la partition comme un fait accompli et ne croient pas possible de l’empêcher ou de la rejeter. [...] La grande majorité ne veut pas se battre contre nous"   (B. Gourion,  PDD, op. cité, doc. 274, p. 460).  Le mois suivant, Eliyahu Sasson fait savoir au Conseil consultatif que 3000 hommes seulement sont entrés en Palestine au nom de l'ALA  (Ben Gourion dans son journal en compte encore moins) et tous "mal entraînés". Au vu du grand déséquilibre des forces, certains leaders Juifs voulaient aller plus vite, taper plus fort, et si Ben Gourion était au départ prudent, il saluait avec joie toutes les bonnes opérations des brigades juives, autorisées ou non. 

Un des grands artisans du "transfert" des Arabes, nous l'avons vu dans la partie précédente, s'appelle Yosef Weitz. Dès le 10 janvier 1948, il débarque à Haïfa, se remet au travail, et "orchestre, ici et là, l’expulsion des Palestiniens. En avril, il exige et obtient la constitution d’ « un organisme qui dirige la guerre avec pour but l’éviction d’autant d’Arabes que possible ». Informel jusqu’à la fin août 1948, officiel ensuite, le « Comité du transfert » supervise la destruction des villages arabes abandonnés ou/et leur repeuplement par des nouveaux immigrants juifs pour interdire tout retour des réfugiés. Ces attributions s’élargissent, en juillet, avec une tâche supplémentaire : la multiplication d’implantations juives aux frontières."  (Dominique Vidal, "L’expulsion des  Palestiniens ..." op. cité).  

"L'heure n'est-elle pas venue de nous débarrasser d'eux ? Pourquoi devrions-nous avoir garder ces épines au milieu de nous, à un moment où elles représentent un danger ? Nos hommes réfléchissent... au problème." (Weitz Yomani [Journal de Weitz], A 246/12, 10 janvier 1948, p. 2288, CZA [Central Zionist Archives] ;  Vol.lll, 11 janvier 1948, p. 226, dans Masalha, 1992) .

Le jour suivant, Weitz s'entretient avec Yehuda Burstein,  un officier de la Haganah, pour discuter de «"la question de l'évacuation des fermiers de Yoqne'am et de Daliya [Daliyat al-Ruhah] avec les moyens acceptables aujourd'hui. L'affaire a été traitée par la défense [Haganah] et dans l'après-midi, j'ai discuté [de l'affaire] avec le  commandant adjoint du district [1]". Quatre semaines après, les métayers de Daliyat al Ruah, Qira wa Qamon et Yoqne'am ont été chassés [2].

                          Le 13 janvier 1948, Weitz parla à ses collègues du JNF sur les mesures à prendre pour évacuer les terres du Wadi Qubani : "J'ai donné des instructions pour ne pas manquer les opportunités offertes en ces heures troublées" [3] »  (Masalha, 1992)

    [1]  "Weitz Yomani...", op. cité,  A 246/12, 12 janvier 1948, p. 2290, CZA. 

   [2]     cité par Morris, 1986, p. 524.

   [3]   idem note [1]

}

Sur la base des notes de 

Masalha, 1992

 

 

   destruction      :  les démolitions des maisons se faisaient le plus souvent au bulldozer, accompagnées de destructions des puits, élément fondamental des villages palestiniens. 

   Daliyat al-Ruhah     :    D. al-Rawha, au sud-ouest du district d'Haïfa, cf. carte A

   Qira wa Qamon     /     Yoqneam      :   Qira, Qira et Qamun (Kamoun et Kira),  voisine de Yoqneam, à une dizaine de kilomètres au nord de Daliyat. cf. carte A

David Amsellem, Institut Français de Géopolitique (IFO), Working Atlas, 21 avril 2010.

 

"Aucun reproche n’a jamais été adressé à Weitz pour les expulsions dont il a pris l’initiative à Kamoun et Kira, Arab al-Ghawarina [nord d'Haïfa, à Kiryat Haïm, carte A] dans la vallée de Naman, Qumiya [nord-ouest de Beisan, carte A], Mansurat al-Kheit [Mansurat al-Khayt, près du Jourdain, à l'est de Safed, carte A],  Husseiniya [Husayniyya, Husnia, Hussniyya, village bédouin près de Karmiel, 30 km au sud-ouest de Safed, carte A)  Ulmaniya [al-Ulmaniyya, 15 km au nord-est de Safed, carte A] Kirad al-Ghannama [quelques kilomètres au sud du précédent] et Ubeidiya [al-Ubaydiyya, 3 km au sud du lac de Tibériade, carte A], villages qu’il avait choisis soit pour la qualité de leurs terres, soit parce que des colons juifs y résidaient ou vivaient à proximité"  (Pappé, 2006). 

De ce qui précède, on ne sera guère étonné d'assister à la mise en œuvre concrète de la stratégie sioniste de terreur, qui commence par une série de violences et de destruction bien planifiée dans des régions stratégiques pour les Juifs, autour d'Haïfa, de Safed, en Galilée, mais aussi dans les quartiers de la ville la plus symbolique de ce combat, Jérusalem, où sévit en particulier la 6e Brigade Etzioni, dirigée par David Shealtiel (Shaltiel, 1903-1969), du SHAI (cf. partie 3)  :

 

- Le 26 décembre à Silwan (carte C), alors un village à l'est de Jérusalem, et qui est aujourd'hui la "ville la plus menacée de démolition et d'expulsion à Jérusalem"  ("Que savez-vous de Silwan...", article de l'Association France Palestine Solidarité, 28 juin 2021) et le lendemain à Yalu (Yalo), un village à 13 km au sud-est de Ramla, aujourd'hui en Cisjordanie ("West Bank"  : "Rive Ouest", sous-entendu du Jourdain),  cf. carte C, territoire annexé par la Jordanie entre 1950 et 1966. 

-  Le 28 décembre, la Haganah prend pour cible un café de Lifta, au NO de Jérusalem, arrosé à la mitrailleuse et, près de là, des militants du groupe Stern arrêtaient un autobus et tiraient à l'intérieur à l'aveugle.  Selon Pappé, le quotidien du groupe, Mivrak ("Télégramme") a rapporté que le groupe a distribué des brochures à ses militants, annonçant un mot d'ordre très clair : "Détruire les quartiers arabes et punir les villages arabes"  (Pappé, 2006)

Dans la nuit du 31 décembre 1947 au 1er janvier 1948,  170 hommes du Palmah attaquent le village où repose un des cheikhs les plus révérés, déjà présenté ici, Izz-al-Din (Ezzedine) Al-Qassam, à Bilad al-Cheik (Balad al-Sheikh, B. al-Shaykh, "Pays du Sage"),  au sud-est de Haïfa (carte A), dans le but de détruire le plus de maisons possible (plusieurs dizaines), et de blesser le plus grand nombre de personnes. Le bilan est de  60 morts, sans compter tous les blessés  (Morris, 1987 ; Gilbert, 1993).   

- Le 1er janvier 1948, des maisons sont détruites par le Palmah à Hawassa (H. el Fuqa), un quartier  alors excentré de Haïfa (aujourd'hui quartier de Tel Amal, carte A), mais aussi à Bayt Dajan (Beit Dajan, Dajun (peut-être la Beth Dagon du livre biblique de Josué), village situé à six kilomètres environ à l'est de Jaffa (carte C). Le 19 février, ce sont les forces britanniques qui y tuent deux personnes et en blessent trois, puis une semaine plus tard, à nouveau le Palmah, qui tue trois villageois, en blessent quatre et font exploser une maison (Abu-Sitta, 2010), et finalement, le village sera détruit le 25 avril (cf. plus bas). A Sheikh Jarrah (Cheikh Jarrah), un quartier de Jérusalem-Est (carte C), la Haganah brûle 12 maisons, et, selon le principe de terreur, ce sont des combattants du Lehi qui y reviennent le 14 janvier et font exploser trois maisons Comme B. Dajan et d'autres, le village sera détruit en avril (cf. plus bas). 

-  Les 2/3 janvier, à Ein al-Zeitoun (E. Zeitun, Ayn al-Zaytun/ Zaytoun, Ain el-Z, carte A), à moins de 2 km au nord-est de Safed, en Haute-Galilée, la Haganah fait exploser plusieurs maisons, tuent 23 Arabes et volent leurs montres (Morris, 2004). Le Palmach y reviendra début mai et causera au village un malheur encore plus grand  (cf. plus bas). 

- Le 9 janvier entre en Palestine la première unité de l'Armée de Libération Arabe (ALA, Jaysh  al-Inqadh al-Arabi), menée par Qawuqji, qui attaque la colonie de Kfar Sold (K. Szold, Doigt de Galilée, carte A), en représailles à l'attaque de la Haganah sur Al-Khisas, mais des forces de l'armée britannique viennent en appui des soldats Juifs et tuent 25 assaillants (Levenberg, 1992).

 

- Le 11 janvier, à Sheikh Badr, à l'ouest de Jérusalem (carte C), toujours selon le même mode de terreur,  le Lehi fait exploser la maison du mukhtar du village, Haj Suleiman (Sulayman) Hamini et, deux jours plus tard, la Haganah endommage une vingtaine d'autres maisons  (Khalidi, 1992 ; Morris, 2004).  Entre les 14 et 19 janvier, les habitants ont fui de terreur, et des policiers britanniques sont venus garder les maisons désertées (Morris, 2004).

 

- Le 14 janvier,  l'ALA attaque Kfar Etzion (Ezion, Etziyon), dans le terrotoire qu'on appellera la Cisjordanie, au sud-ouest de Bethléhem (carte C), et tuent 35 soldats Juifs dans une embuscade : ce chiffre deviendra symbolique des représailles qui suivront, appelées opérations Lamed-Heh, de la valeur chiffrée des lettres hébraïques Lamed (L latin) : trente et  Heh (He, lettre E latin) : cinq. 

 

- Le 18 janvier,  les habitant du village de Mansurat al-Khayt (M. al-Kheit),  à 12 km à l'est de Safed, sont expulsés de force,  menacés de mort s'ils reviennent. Des tentes et des cabanes sont brûlées, des animaux de ferme tués  (Morris, 2004 ; Jawad, 2007).  Un nouveau raid se produit dans la nuit du 6 au 7 février :  "Au cours de la nuit, cinquante Juifs ont mené des attaques bien organisées sur le village arabe de Mansurat el Kheit... avec des bras automatiques. Ils ont fait exploser une maison sous le couvert de tirs nourris d’armes automatiques... Un villageois aurait été blessé"   (New York Times, 8 février 1948, dans "Mansurat al-Khayt — مَنْصُورَة الخَيْط)", notice de l'Interactive Encyclopedia of the Palestine Question). Le Kibboutz Habonim, renommé Kfar HaNassi, à une dizaine de kilomètres à l'ouest de Safed (carte A),  a été construit la même année en partie sur les terres de l'ancien village, où des habitants ont été régulièrement expulsés de 1949 à 1956, pour raisons "militaires, économiques et agricoles" (op. cité).

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Le 27 janvier, des miliciens sionistes tentent de miner des maisons à la périphérie du village de Bayt Affa, non loin d'Ashkelon, à l'est (carte C), mais ils sont surpris par des gardes, qui les affrontent pendant deux heures et les poussent à s'enfuir et se réfugier dans une colonie à proximité, Negba (Zochrot : Bayt Affa), un kibboutz fondé en 1939.  Le village sera occupé par les Israéliens à la mi-juillet  et détruit au mois d'octobre.  

- Le 29 janvier, c'est à Lifta, au nord-ouest de Jérusalem (carte C), que la Haganah fait exploser trois maisons, après avoir mitraillé un des cafés. Pour achever l'expulsion, le 11 janvier 1948, la "Haganah fit sauter la plupart des maisons et chassa tous ceux qui se trouvaient encore sur place" (Pappé, 2006).   Lifta fut parmi les premiers des 38 villages du district de Jérusalem à être dépeuplés de force en 1948"  (Middle East Eye,  "Lifta, village palestinien dépeuplé lors de la Nakba, à nouveau menacé par les projets israéliens", article du 17 juin 1921).

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    Ruines du village de Lifta, où  les habitants "ont été déplacés de force", 56 maisons sont quasiment intactes ...mais leurs propriétaires Palestiniens  n'ont pas le droit d'y retourner.  

 

Selon la loi israélienne sur "la propriété des absents",  même les Palestiniens expulsés de chez eux qui sont parvenus à rester à l’intérieur des lignes d’armistice, devenant de fait des déplacés internes, ont perdu leurs propriétés au profit de l’État.

Déclarée Réserve naturelle en 2017, c'est plutôt une nouvelle colonie de luxe que des entreprises privées cherchent à construire 

Plus de 70 ans plus tard, Yaqoub se remémore parfaitement les circonstances de son départ forcé de Lifta. Les milices sionistes s’étaient postées aux entrées principales reliant Lifta aux villages voisins et à Jérusalem – incitant les Palestiniens à chercher à transférer les femmes et les enfants du village vers les grottes voisines, puis vers la sécurité relative des villages alentour.

 ("Lifta, village palestinien..." op. cité)

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Nous avons quitté nos maisons sans rien d’autre que les vêtements que nous avions sur le dos, pensant que nous y retournerions le lendemain. Cela fait maintenant 73 ans

(Lifta, village palestinien..., op. cité)

 

 

 

- fin janvier - début février 1948, le Palmach attaque le grand village de Salama, de 7807 habitants, aux abords de Tel-Aviv (carte C) : "Plusieurs maisons ont explosé. Les instructions étaient d'attaquer la partie nord du village... pour provoquer des morts, faire sauter des maisons et brûler tout ce qui est possible."  (Abu-Sitta, 2010).  Occupée le 29 avril lors de l'opération Hametz (cf. plus bas), les habitants seront expulsés pour faire place, progressivement, à des Juifs Mizrahim (Mizra'him : "Orientaux", Edot HaMizra’h : "Communautés d'Orient"),  en particulier des Juifs Habbani du Yémen, qui transiteront d'abord par des maabarot (ma'abarot ; sing. maabarahma'abara), camp de transit pour réfugiés, immigrants juifs, avant d'habiter la nouvelle ville juive, Kfar Shalem, bâtie sur les ruines de la ville palestinienne. On ne s'étonnera pas que ces Juifs orientaux, comme bien d'autres avant eux, ont été traités nous l'avons vu, par les dirigeants Juifs ashkénazes successifs comme des citoyens de seconde zone :

Depuis les années 1960, les autorités israéliennes ont cherché à expulser les habitants mizrahi de Salama/Kfar Shalem, qui ont à leur tour mené une longue lutte, en grande partie infructueuse, pour rester dans leurs maisons. Un habitant, Shimon Yehoshua, a été abattu par la police en 1982 alors qu’il tentait d’empêcher la démolition de sa maison. Des vagues d’expulsion ultérieures ont déplacé des centaines d’anciens résidents, tout récemment pour faire place à la construction du métro léger de Tel-Aviv. Avec l’effacement des derniers vestiges de l’existence palestinienne à Salama, ces expulsions mettent en évidence les manœuvres ethnocapitalistes du sionisme. 

(...)

En 1949, il a été rapporté qu’il n’y avait pas de route et que le quartier n’avait pas d’égouts : "Il n’y a pas de route et le quartier est également négligé en termes d’assainissement. Il y a un réseau de canalisations d’eau, mais il n’y a pas d’eau ; il y a des puits, mais pas de pompes électriques. L’eau est apportée dans des bidons depuis Salama. En raison de la pénurie d’eau, le travail [agricole] des habitants du quartier est gaspillé... Il n’y a pas d’école ni de jardin d’enfants dans le quartier."

(...) 

Sur une carte établie en 1959 par le département d’étude du ministère du travail, la zone est considérée comme un camp de transit. 

"From Salama to Kfar Shalem: How Mizrahim fit into the ongoing Nakba", article de Doron Yacov et Adi Golan Bikhnafo, +972 Magazine, 15 mai 2023, traduction française : "De Salama à Kfar Shalem : Comment les Mizrahim sont partie intégrante de l’actuelle Nakba", Associatio