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Kerma/Doukki Gel
Une civilisation nubienne au Soudan
Le Royaume de Kerma
Nubie / Soudan
( - 2500 - 1500 )
Introduction
dessin d'Alain Honegger, dans son passionnant et beau dossier "KERMA, Mission archéologique suisse au Soudan"
Kerma, vue sur les vestiges de la ville et de la puissante deffufa (forteresse), vers
- 2050
Reconstitution de la ville avec sa deffufa, qui donne une idée de la puissance naissante du royaume de Kerma., On notera la grande hutte d'apparat du roi (Ø 14 m), près de la forteresse, sur sa droite, mais aussi divers entrepôts royaux protégés par de puissantes enceintes fortifiées, de terre et de poteaux de bois, dont sont aussi pourvues des habitations de privilégiés.
Aquarelle de Jean-Pierre Golvin, Université Bordeaux III
Dès le Kerma moyen (2050-1750), la distinction des classes sociales s'opère nettement d'autant plus que se multiplient alors dans les tumulus de l'élite, les morts d'accompagnement, Au Kerma classique (- 1750 - 1480), c'est par plusieurs centaines (322 squelettes dans la tombe K x) que se comptent ces morts d'accompagnement, dans les grands tumuli explorés par l'archéologue américain George Andrew Reisner (1867-1942), qui a mené le premier de grandes fouilles dans la nécropole royale, entre 1913 et 1916 (Honegger 2004 ; Rilly, 2017a ; mission Kerma), travaux poursuivis par l'équipe dirigée par Charles Maystre (Université de Genève) dès 1965, avec Jean Jaquet, puis Charles Bonnet. Le développement de Kerma se traduit aussi par un artisanat prolifique, de belle facture, et ce sont de plus en plus les inégalités sociales qui permettent aux riches de s'octroyer des objets de qualité : vêtements, poterie, armes, bijoux, etc., dont on retrouve les spécimens les plus ouvragés dans les tombes des élites.
Vase caliciforme
El-Kadada, Soudan
Art nubien du Royaume de Kerma,
Kerma classique, v. -1800 - 1600
Musée national de Khartoum,
Soudan
Bol en terre cuite incisée
Art de Nubie, Naga/Nag el-Erian,
Nécropole115, tombe n°98
Ø 8 cm
- 2400 - 1550
Museum of Fine Arts (MFA), Boston
Etats-Unis
Modèle de maison
Kerma, Soudan,
cimetière est, tumulus KIII, K 315
terre cuite
Kerma classique, v. -1800 - 1600
Musée national de Khartoum,
Soudan, SNM 119
Nécropole de Kerma, tombe KN 24
avec 241 bucranes,
- 2050 - 1750
Histoire et civilisations du Soudan... : cf. Rilly, 2017)
Nécropole de Kerma, tumulus
vers -2050 - 1750
Histoire et civilisations du Soudan... : cf. Rilly, 2017)
Si de petits tumulus funéraires abritent les tombes des plus humbles, ce sont des superstructures possédant des appartements intérieurs et pouvant atteindre 100 m de diamètre que s'offre l'aristocratie ou les souverains eux-mêmes, dont la course au prestige multiplie les bucranes en demi-cercle autour des tombeaux, pas moins de
4 351 devant la tombe n° 253 ! (Rilly, 2017c),
Nécropole de Kerma, bucranes,
Kerma moyen, vers 2050
L'étude anthropologique des squelettes de l'époque classique a montré des violences fréquentes dont les effets se sont gravés dans les os des disparus (Judd et Irish, 2009). Plus près de nous, un néolithique un peu spécial, adapté à l'Afrique australe, dans des régions longtemps réputées pour avoir perduré longtemps au stade préhistorique de la pierre ("Late stone age", tels les ancêtres des San, plus connus sous le nom anglophone de Bushmen), s'est mise en place ou s'est renforcée une organisation sociale plus inégalitaire que par le passé. Ainsi, à Kasteelberg et peut-être aussi à Jakkalsberg, en Afrique du Sud, au long du premier millénaire de notre ère, l'élevage se développe, peut-être celui, autochtone, des San/Bushmen, à moins qu'il n'ait été transmis par les immigrants Khoekhoe (Hottentots), ce qui aurait donné la culture mixte khoisan. Dans tous les cas, "il semble que les moutons et la céramique ont été considérés comme des biens prestigieux, peut-être utilisés comme un capital politique dépensé à l’occasion de grands festins" (Sadr, 2005).
On a souvent parlé du néolithique comme d'une période révolutionnaire, sans voir souvent comment elle a accéléré la construction des inégalités sociales en domestiquant tour à tour les plantes, les animaux, et les hommes eux-mêmes, par la servitude, l'esclavage, la guerre, la division entre des riches et des pauvres, en particulier par le retranchement des puissants derrière des palais, des châteaux-forts, s'arrogeant la maîtrise du verbe et de l'écriture pour définir la culture dominante (Scott, 2017).
Dague
Kerma classique
vers - 1500 L 55 cm bronze, pommeau en ivoire, Musée national de Khartoum
Soudan
n° 1062
Couteau
Kerma moyen
vers - 1800
L 30.4 cm bronze, garde et rivets en or, pommeau en ivoire, manche en corne ou écailles de tortue.
Musée national
de Kerma
n° 36332
Gravure rupestre, chasse à la girafe
Iwelen, Massif de l'Aïr, Niger
Art Peul, Équidiens, époque des chars
Ier millénaire avant notre ère
"A considérer la mobilité restreinte nécessaire au succès de l’élevage équin en milieu sahélo-soudanien, on devrait retrouver parmi les peuples évoluant non loin des massifs de l’Adrar des Iforas et de l’Air, les descendants des éleveurs de bovins qui avaient introduit le cheval dans le sud du Sahara au cours du premier millénaire avant notre ère. Il se trouve précisément dans les bassins des fleuves Niger et Sénégal et plus à l’est autour du lac Tchad, des pasteurs peuls sédentaires, éleveurs de bovins, organisés en des sociétés hiérarchisées." (Camps et Dupuy, 1996)
Le chasseur (mais aussi sans doute pasteur de bovins), armé d'une lance à pointe de cuivre, a une coiffure trilobée et porte des pendentifs à l'oreille. A sa droite, un char à timon unique et deux roues rayonnées, tiré par deux chevaux attelés, caractéristiques de l'aristocratie locale. Les gravures correspondent en tout point avec le matériel (lances et chars) retrouvé sur le site.
Kerma, miroir en cuivre
porté par 2 faucons
v. -1750 - 1550,
Fine Arts Museum of Boston, Etats-Unis
« L’étude de la topographie urbaine a permis de comprendre la hiérarchisation de certaines habitations qui, plus grandes que d’autres maisons, étaient placées le long des principaux accès, de manière à surveiller le trafic des marchandises. Des bâtiments plus simples donnent une première idée de la densité de la population. On doit pourtant ajouter que des milliers de trous de poteaux restituent la présence de centaines de huttes de plus de 4 m de diamètre. Il est vraisemblable qu’elles étaient occupées par des populations différentes au service des habitants des grandes demeures. Les systèmes de défense le long des fossés qui entouraient la ville sont particulièrement développés. On découvre ainsi des éléments de murs à redans en pierre ou des enceintes bastionnées en briques crues. La troupe disposait de casernements dispersés. » (Bonnet et al., 2020).
Doukki Gel :
une cité cérémonielle
Kerma, Doukki Gel
Palais A et temples cérémoniels,
aux 1400 colonnes
recouvert des vestiges
de la période égyptienne.
Mission Kerma-Doukki Gel,
Bernard-Noël Chagny
Kerma, Doukki Gel
Kerma classique, vers - 1500
Dessin de Mattia Berti,
Inès Matter-Horisberger, Alain Peillex,
(Bonnet, 2017 ; Bonnet et al., 2020)
La capitale antique de Kerma est une ville double, formée d'une cité principale et, à 700 mètres de là, "de la ville cérémonielle nubienne de Doukki Gel" (Bonnet, 2017). Kerma-Doukki Gel s'est développée entre 2000 et 1500 avant notre ère, jusqu'à ce que le pharaon Thoutmosis Ier fasse la conquête de la région, dans le but de "prendre le contrôle des routes vers le sud pour obtenir l’or, l’ivoire, le bois d’ébène, les peaux d’animaux sauvages et favoriser le déplacement des esclaves" (op. cité ; cf. article suivant : La Nubie et l'Egypte des Pharaons). L'originalité architecturale de Doukki Gel ("la colline rouge"), Pnoubs ou Panébès ("jujubier"), pour les Egyptiens, aux bâtiments presque tous ovales ou circulaires, contraste fortement avec la tradition quadrangulaire de Kerma, de briques crues, influencée par l'Egypte. Bonnet s'est alors demandé si cette spécificité ne doit pas à un "apport des populations noires d’Afrique centrale venues à Kerma pour soutenir des actions contre les armées pharaoniques. Une telle hypothèse est étayée par plusieurs textes qui font état de coalitions contre l’Égypte. Il paraît donc possible de penser que Doukki Gel est en premier lieu une ville africaine qui se distingue de la capitale nubienne voisine [...] On reconnaît dans les énormes bâtiments de 45 à 70 m, souvent saillants par rapport aux murs fortifiés, une caractéristique bien attestée dans les concessions d’Afrique où certaines huttes sont réservées aux visiteurs, elles sont quelquefois précédées par des autels ou un arbre sacré. Certes ces exemples ont des dimensions plus modestes, mais la tradition semble être respectée" (op. cité).
"La voie de pénétration nord-sud qui suit le Nil doit être comprise avec un axe est-ouest allant de la mer Rouge vers l’ouest en passant par Kassala, le Kordofan et le Darfour." (Bonnet et al., 2020).
BIBLIOGRAPHIE
BONNET Charles, 2017, ". Doukki Gel, une ville africaine aux frontières de l’Égypte", article de l'Académie des inscriptions et belles-lettres | Comptes-rendus des séances de l'année - 161e année, N° 4, pp. 1347-1366.
BONNET Charles, MARCHI Séverine et VALBELLE Dominique, 2020, "Les sites de Kerma et de Doukki Gel", article de l'ouvrage collectif "50 ans d'archéologie française au Soudan", dirigé par Marc Maillot, pp. 71-95, Editions Soleb et Bleu autour.
CAMPS Gabriel et DUPUY Christian, 1996, article "Équidiens", Encyclopédie berbère (Gabriel Camps, dir.),, vol. XVII, Douiret - Aropaei, 17 [ 1996.
https://journals.openedition.org/encyclopedieberbere/2164gathStatIcon=true&lang=fr#quotation
HONEGGER, Matthieu. 2004. "Settlement and cemeteries of the Mesolithic and Early Neolithic at el-Barga (Kerma region)", article du Sudan and Nubia "journal', 8 : 27-32
JUDD Margaret et IRISH Joel, 2009. "Dying to serve: the mass burials at Kerma", Antiquity, Vol. 83, N° 321, p. 709-22.
RILLY, Claude, 2017a à 2017e, in "Histoire et civilisation du Soudan : De la préhistoire à nos jours", dir. Olivier Cabon (CABON Olivier, FRANCIGNY Vincent, FRANÇOIS Bernard, MAILLOT Marc, MUSA IBRAHIM Mohamed, NICOLOSO Odile, ROLIN Olivier), Paris, Khartoum, Editions Africae Studies, Soleb, Bleu autour, études d'égyptologie, 15.
Histoire et civilisation du Soudan - Africae (openedition.org) :
2017 a : "4. Les fils royaux de Koush : Colonisation égyptienne. 1 450-850 av. J.-C",
Histoire et civilisation du Soudan - 4. Les fils royaux de Koush - Africae (openedition.org)
2017b : "5. « C'est Amon qui m'a fait ! »".
Histoire et civilisation du Soudan - 5. « C’est Amon qui m’a fait ! » - Africae (openedition.org)
2017c : "3. La Terre de l'Arc".
Histoire et civilisation du Soudan - 3. La Terre de l’Arc - Africae (openedition.org)
2017d : "6. L'autre Terre des pharaons"
Histoire et civilisation du Soudan - 6. L’autre Terre des pharaons - Africae (openedition.org)
2017e : "7. Des temples dans la savane".
Histoire et civilisation du Soudan - 7. Des temples dans la savane - Africae (openedition.org)
SADR Karim, 2005, "Un néolithique pour l'Afrique australe, Arguments contre une ancienne migration d'éleveurs", Dans Afrique & histoire 2005/2 (vol. 4), pages 135 à 147.
Un néolithique pour l'Afrique australe | Cairn.info
SCOTT James C., 2017, "Against the Grain : A Deep History of the Earliest States", Editions First, traduit en français en 2019 : "Homo domesticus, Une histoire profonde des premiers États", aux Editions de la Découverte.















