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                     Le drame palestinien 

 LE LIVRE NOIR DU SIONISME (II)

   Al-Thawra Al-Arabiya Al-Kubra,

         La Grande Révolte arabe

                       1936-1939

   

 

 

                                                                        Illustration : Hélène Aldeguer, 2021

déloger

 

 

“ Nous ne pouvons pas les déloger d'ici ”

De tout ce qui précède dans cet  exposé, on peut aisément en déduire que, depuis la Déclaration Balfour (mais aussi avant elle), ni les actions pacifiques ni les actions violentes employées par les Palestiniens n'ont permis de répondre à leurs demandes légitimes de devenir maîtres de leur destin. De manière diamétralement opposée à  cette ambition, devenue nationale, la puissance coloniale britannique a donné au contraire aux sionistes des moyens prépondérants, décisifs,  pour qu'émerge  et se développe une nouvelle puissance juive en Palestine, capable, de l'intérieur même du pays, d'anéantir cette fragile entreprise arabe d'indépendance, et de prendre progressivement le contrôle économique et politique de la région.  

"En avril 1936 l’excitation des esprits est portée à son comble au sein de la jeunesse nationaliste arabe. Agitation qui découle de l’agacement prodigieux suscité par le refus de l’autorité mandataire de faire droit à toutes les revendications palestiniennes formulées en vain depuis une quinzaine d’années : constitution d’un gouvernement représentatif de la population, arrêt de l’immigration juive et interdiction des transferts fonciers aux Juifs. Et l’obstination anglaise heurte d’autant plus que les nationalistes des pays voisins ont obtenu des avancées majeures." (Weinstock, 2011)  En effet, les grandes manifestations estudiantines égyptiennes de novembre 1935 ont forcé le Royaume-Uni à signer un traité de négociation, et la France avait dû céder à son tour en Syrie, l'année suivante, après un peu moins de deux mois de grève générale, en signant un traité d'indépendance en septembre 1936, puis en novembre de la même année, avec le Liban.  

Le 15 avril, deux Juifs sont abattus à Anabta, entre Naplouse et Tulkarem, probablement par un groupe armé des "Frères d'al-Qassam" (Iwan al-Qassam, Ikhwan, Ikwan al-Q.)  dirigé par le cheikh Farhan al Saadi (Taggar, 1973)., qui avait dressé un barrage pour rançonner les automobilistes, Après avoir séparé trois Juifs des autres automobilistes, il en avait assassiné deux et blessé grièvement le troisième (Kelly, 2017 ; Morris, 1991). Du reste, ils n'auraient pas caché leurs buts aux autres automobilistes : récolter le plus d'argent possible pour acheter des armes et "tuer le plus de Juifs et de Britanniques en Palestine"   (New-York Times, 18 avril 1936),   En représailles, la nuit suivante, deux ouvriers arabes sont assassinés près de la colonie de Petah Tikva le jour suivant par la Haganah Beth, dite Haganah B. Cette dernière est issue d'un courant qui s'est officiellement séparé de l'organisation mère en 1931, passant alors sous la coupe de l'Agence juive et prônant des représailles contre les populations soutenant les actions terroristes arabes, l'autre courant mettant en avant la havlagah, cette "retenue" jugée bien trop timorée par les sionistes placés dans le sillage de la pensée radicale de Jabotinsky. On l'appellera assez rapidement  Irgoun Zvaï Leoumi (Irgun Tzvaï Leumi), IZL,  ארגון צבאי לאומי, "Organisation militaire nationale", nom qu'elle prendra officiellement en 1937, appelée  souvent simplement Irgoun ("Organisation"), qui, entre 1937 et 1939,  mènera beaucoup d'actions terroristes contre les Arabes et la puissance occupante  (cf. plus bas).

Lors des funérailles d'un des Juifs tués, Yisrael Hazan, le 17 avril, à Tel Aviv, des manifestants marchent contre  l'occupant britannique, caillassant la police,  abattant froidement un passant arabe, et le lendemain, des cireurs de chaussure et des colporteurs arabes seront agressés, certains frappés à coups de bâtons ou à coups de pied, comme un vendeur de limonade maintenu à terre jusqu'à l'intervention de la police (Weinstock 2011 ;  Palestine Royal Commission ReportRapport de la Commission royale pour la Palestine, dite Commission Peel, du nom de son chef, Lord William Robert Wellesley Peel, 1867-1937, rendu public en juillet 1937)

 

Les sources britanniques et juives ont très souvent fait de la violence un fait exclusivement palestinien, mais les Juifs aussi ont pris pour cible des Arabes, moins souvent, c'est un fait, du moins jusqu'aux attaques de l'Irgoun de 1938/39, et la havlagah n'explique pas tout. En effet, dans cette histoire de long envahissement humain, politique et économique, ce sont les Palestiniens, comme cela a été montré en détail dans la 1e partie, qui se sont vus petit à petit dépossédés, humiliés, dominés, tout au long de plusieurs décennies qui ont rendu lisible et explicable l'élaboration des violences qui ont été produites et dont nous avons essayé jusque-là de donner le plus possible d'éléments constitutifs.  

 

Le lendemain, 19 avril, encouragées par ces agressions, mais aussi par de fausses rumeurs laissant croire que des Arabes se faisaient assassiner dans le quartier juif de Mea Shearim, des foules arabes provoquèrent de grandes émeutes à Tel Aviv.  Des sources bien informées rapportent que le mufti, bien qu'intéressé par  ce qui se passait à Tel-Aviv,  n’a ni demandé ni laissé entendre quoique ce soit à propos d'éventuelles représailles contre les Juifs  (Taggar, 1973) Des émeutes se déclenchèrent ensuite à Jaffa, attribuées dans une large mesure à l'opposant du mufti, Hussein Fakhri Nashashibi  (H. Fahri N., 1899-1941), le neveu de Ragheb N., cofondateur du Parti National de Palestine en novembre 1923, Al-Hizb Al-Watani.  Celles-ci auraient éclaté dans le port, parmi les dockers Hauranis (du Hauran syrien),  et se seraient poursuivies dans les rues dans un déchaînement de violence contre les personnes, les maisons et les entreprises juives (Avneri, 1982),  au point où les quartiers touchant Manshiya et Saknat Abu Kabir, ainsi que les quartiers juifs adjacents ont du être évacués. Neuf  Juifs trouvèrent la mort, deux Arabes ont été abattus par la police, tandis qu'une soixantaine d'autres Juifs ont été blessés, à la suite de quoi un couvre-feu a été instauré à Tel Aviv et à Jaffa   (Rapport de la Commission Peel, op; cité, chapitre IV, p. 96 ; Mattar, 1988).  Signalons qu'après les émeutes, les Juifs demandèrent l'annexion des quartiers juifs de Jaffa à la cité de Tel Aviv  (Goren, 2016).         

Le même jour, un Comité National fut impulsé par Zuaiter. Il réussira, alors, à unir plusieurs forces nationalistes pour proclamer une grève générale de quatre jours  (Morris, 1999) et figurera parmi les tout premiers prisonniers envoyés  dans les prisons d’Auja Al-Hafir et de Sarafand après la Grande Révolte (1900-1948, "Literature under British Occupation, dans Country of Words", بلـــــــــــد من كــــــــــلام,  dans  A Transnational Atlas for Palestinian Literature, par Refqa Abu-Remaileh, Stanford University Press).   Le lendemain 20 avril,  à Jérusalem, la grève générale  qui commence,  n'a pas été une décision des leaders politiques mais d'un rassemblement, tenu la veille, de la jeunesse  (shabab, chabab :"jeunesse""jeune homme" : cf Bono, 2013 ;  Anderson, 2013 ; Peatrik, 2020), par extension, dans le monde arabe, le chabab désignera dans les années 1930 le jeune révolutionnaire, qui ne se satisfaisait plus des discours et des vaines négociations, mais qui veut faire entendre ses revendications coûte que coûte. Les chabab  vont alors exercer de fortes pressions sur ceux qui, comme certains commerçants et dockers de Haïfa, par exemple, veulent continuer leur activité. Ici ou là, des commerçants ou des briseurs de grèves sont molestés par les chabab, parfois très durement battus,  comme à Jéricho (Anderson, 2013 : 644).  Pendant les grèves, les forces militaires étrangères étaient omniprésentes, passant de deux à vingt-deux bataillons, dont les casernes ont occupé beaucoup d'établissements scolaires, provoquant beaucoup d'indignation et de colère dans la population.  

 

Le Parti Arabe suivra le mouvement, proposant de maintenir la grève générale jusqu'à ce que les demandes arabes soient agréées  (Taggar, 1973). Quant au mufti, il n'avait pas sur le sujet une position arrêtée.  Quand des leaders de différents clans et d'autres représentants d'un grand rassemblement tenu à Beer-Sheba le 20 avril lui téléphonèrent  à propos des actions immédiates à conduire, il resta dans le flou en demandant à chacun de faire ce qu'il lui semblait bon à ses yeux  (Taggar, 1973). Du  côté de l'Istiqlal, au contraire, une ligne dure s'était dessinée entre deux meetings, s'accordant sur le fait de continuer la grève en usant de tous les moyens, y compris violents, de protester auprès du Haut Commissaire des attaques juives contre les Arabes et d'inviter le clan Husseini à s'unir à ces actions. Encore une fois, le mufti se déroba lors d'une rencontre avec Awni Abd al-Hadi et Ahmad Hilmi (Ahmed H. Abd al-Baqi, 1883-1963), ancien général dans l'armée ottomane, ministre de Transjordanie entre 1922 et 1924, directeur général des Awqaf de Palestine en 1925, fondateur de l'Arab Bank en 1930. Husseini adressera alors les deux hommes à son cousin,  Jamal Husseini (Taggar, 1973). 

Le 21 avril,  Wauchope reçoit l'assurance des  principaux chefs de partis, comme du mufti, de leurs efforts pour pacifier leurs communautés. Le lendemain une réunion entre Husseinis et Istiqlalistes aboutit à une décision "d'unir leurs forces pour une action commune, de reporter le départ de la délégation pour Londres et de former plusieurs comités de collecte de fonds et de contributions, pour l'assistance médicale, la propagande à l'étranger, pour le boycott des Juifs, etc."  (Taggar, 1973 : 372).   Le même jour, les chefs de la coalition des cinq partis se réunissent et, malgré quelques réticences de Nashashibi,  parviennent à s'unir pour décider de reporter la visite de la délégation londonienne, demander à la population la poursuite indéfinie de la grève (à l'exclusion des minoteries, des boulangeries, des cliniques, des  pharmacies ou encore des transports), tout en l'enjoignant de "faire preuve de patience, de calme et détermination"   (Taggar, 1973 : 372 ).  

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         Rassemblement arabe

à

Abou Ghosh

 

District de Jérusalem

1936

                                   

Alors que beaucoup craignaient des débordements le 24 avril, après les appels à la prière de midi, la journée a été paisible, les responsables politiques et religieux n'ayant cessé de relayer des messages de paix, malgré les différentes pressions de groupes en colère, demandant vainement  au mufti à plusieurs reprises de prononcer un discours. "Le  lendemain, le quotidien Falastin déversa sa colère et son mépris envers les leaders arabes de Jérusalem, et loua les villes combattives de Jaffa, Naplouse ou Haifa."  (Taggar, 1973 : 373-374).  Ce sentiment était partagé par les leaders provinciaux, qui voyaient dans l'attitude des chefs hyérosolomitains une confirmation de leur tiédeur dans la lutte, de leur réticence à poursuivre un mouvement de grèves et de révoltes. 

Le 25  avril, une rencontre entre représentants arabes de Jaffa et de Jérusalem finit au cours de la journée par se transformer en débat public autour d'environ 300 jeunes, pour partie étudiants, qui poussèrent à la formation d'un Comité suprême arabe (al-Lajna al-Arabiya al-Ulya), dit Haut Comité arabe, HCA,  "Arab Higher Committee", AHC), "composé de Haj Amin Eff [Effendi, NDA] El Husseini (président), Awni Bey Abdelhadi (secrétaire), Ahmad Hilmi Pasha (trésorier), Raghib Bey Nashashibi, Jamaal Bey El Husseini, Abdul Latif Bey Salah, Dr Hussein Eff.. El Khalidi (Maire de Jérusalem), Yaqub Eff. Ghussein, Yaqub Eff. Farraj et Alfred Eff. Rock".    (Rapport de la Commission Peel, op; cité : 96 ).   

Yaqub Eff. Farraj   :    (Yacoub, Jacub Faraj), comme Rock, Farraj était chrétien, membre de la communauté orthodoxe, comme son cousin le réformateur Khalil Sakakini.  Y. Farraj sera fait président par intérim de l'Exécutif arabe après la mort tragique de Mussa Kazim al-Husseini en 1934.

 

Le Haut Comité arabe décida alors, la cessation des activités de tous les partis.  Il entérina aussi "la poursuite de la grève jusqu'à ce que le gouvernement britannique opère des changements profonds de sa politique palestinienne, de manière à stopper  de manière manifeste l'immigration juive." (Taggar, 1973 : 374) L'immigration est en effet la principale revendication depuis longtemps, nous l'avons vu, qui inquiète et pousse les Arabes à la colère, faute de ne pas être écoutés : entre 1931 et 1936, la population juive passe de 17.8% à 29.5% de la population de Palestine  (Khalidi 1984 : 86).

 

Traversé par des courants antagonistes, ce sont plutôt les groupes les plus radicaux qui y dominent, d'autant que les réponses de l'occupant tardent à venir, dont les leaders sont Hussein F. Nashashibi,   Fahri abd al-Hadi et l'avocat et journaliste Hassan Sidqi al-Dajani (Dajany, 1899-1938), issu d'une des familles les plus influentes de Jérusalem, conseiller  influent du Syndicat palestinien des transporteurs routiers, alors secrétaire général du Parti de la Défense Nationale, qui demandent la poursuite de la grève et prônent la désobéissance civile en enjoignant les Palestiniens de ne pas payer leurs impôts, et aux transporteurs routiers en particulier, de ne pas payer leurs taxes.  Ils réclament aussi que les fonctionnaires arabes rejoignent le mouvement de grève (le personnel du SMC ne s'est pas mis en grève, bien sûr), ce que dénonce le Mufti au Haut Commissaire, qui les fait arrêter. Etre privé des fonctions, mais surtout du pouvoir et des hautes rémunérations de l'administration mandataire était probablement la dernière chose que le mufti pouvait accepter. Cette grève se retourna en quelque sorte contre les travailleurs  arabes, puisque des Juifs seront embauchés immédiatement à la place des grévistes, que le port de Jaffa sera paralysé : "Les Juifs quittèrent toutes les maisons et les magasins qu’ils louaient à Jaffa et se retirèrent vers Tel-Aviv, ce qui conduisit à la perte de grandes sommes d’argent. Quand la grève se prolongea, ils construisirent un port à Tel-Aviv pour se passer du port de Haïfa, ce qui porta un grand coup au commerce et aux porteurs qui se comptaient par milliers."  (Noha Tadros Khalaf, Les Mémoires d’Issa al-Issa journaliste et intellectuel palestinien, 1878-1950,   Karthala-Institut Maghreb-Europe, Paris, 2009). 

 

Quelques mois plus tard, en décembre 1936, M. Shertok prendra ce moment en exemple devant la Commission Peel pour exprimer son mépris des travailleurs Arabes et vanter les vertus des travailleurs juifs, en un raccourci idéologique mensonger auquel les sionistes nous ont habitué, et qui s'ajoute aux multiples témoignages du racisme et de la volonté ségrégationniste des   sionistes :  

"Nous sommes dans un pays habité par deux races et il est très important de protéger les services publics des conflits raciaux. [Interjection d'un membre de la commission : « Immunisé contre le bacille, dirions-nous ? »] Oui, contre la dislocation en cas de troubles raciaux et à cet égard l'expérience des dernières perturbations, qui reposaient sur une grève raciale, nous a donné une bonne leçon. Nous avons constaté que là où le service était exclusivement aux mains des Arabes, comme dans le port de Jaffa, celui-ci était complètement paralysé, ce qui contribuait à la propagation de la grève et des désordres, mais les deux restaient organiquement liés et le  renforcement de l'un a conduit à la propagation de l’autre. Là où les Juifs étaient présents, le service est resté efficace et nous estimons qu'il est donc essentiel, sur le plan politique, que la composition raciale de la population se reflète dans le personnel des services publics de ce pays. (...)  “Les travailleurs juifs sont intervenus et la grève a été étouffée dans l’œuf, parce que les travailleurs juifs ont pu maintenir les services de débardage et de débardage. Ils étaient là et pouvaient le faire. A Jaffa, ils n’étaient pas là et ne pouvaient pas le faire.” (Shertok, Minutes of the Public Evidence, op. cité, p. 215, 220).

 

Quittons ces vues simplificatrices et réductrices, et rappelons que beaucoup de travailleurs arabes avaient des préoccupations matérielles immédiates, et peu leur importait les discours sur le nationalisme arabe ou encore de savoir qui, d'un Arabe ou d'un Juif, allait les embaucher. Ainsi à Haïfa, où le mouvement nationaliste n'était pas bien implanté, la Ligue des travailleurs palestiniens, Palestine Labor League   (PLL,  اتحاد عمال فلسطين  / Ittihad ‘Ummal Filastin ; Brit Po‘alei Eretz Yisra’el / בְּרִית פּוֹעֳלֵי אֶרֶץ יִשְׂרָאֵל).  La PLL a été initiée en 1932 par un bagdadi, Eliyahu Haim Agassi (1909-1991), dixième et dernier enfant du célèbre rabbin Shimon Ben Aharon Agassi. Il avait émigré d'Irak vers la Palestine en 1928, où il avait été Actif au Mapai, avant d'être nommé chef du département arabe au sein de la Histadrout : c'est dire si cet organe servait d'abord les intérêts sionistes avant ceux des travailleurs arabes. Et, en effet, la création du PLL avait pour but d’empêcher les travailleurs arabes d'exercer une pression négative sur les salaires des travailleurs juifs, en acceptant des rémunérations inférieures à ces derniers. Avec la création du PLL, il devenait par ailleurs impossible pour les travailleurs arabes d'être membres à part entière de la Histadrout  (Lockman, 1996 ; Vescovi, 2021).  Mais  pour un certain nombre de travailleurs arabes frappés par le chômage pendant les années de révolte, le PLL pouvait s'avérer une bonne agence de l'emploi, "fournissant des travailleurs arabes jugés fiables d’un point de vue sécuritaire et politique au bureau de passation des marchés de la Histadrout (et plus tard à Solel Boneh) pour divers projets de travaux publics à Haïfa et à la carrière et au four à chaux d’Even Vesid, toujours détenus conjointement par la Histadrout et l’homme d’affaires de Haïfa Tahir Qaraman. qui n’a connu que quelques jours de grève au cours de l’année 1936."  (Lockman, 1996).  D'autre part, les organes sionistes avaient, comme l'Agence juive, payé secrètement les travailleurs et entrepreneurs portuaires du port de Haïfa pour le maintenir ouvert, comme Schmuel Alafiya, responsable du PLL, avait fait la même chose avec des chauffeurs de taxi arabes "pour  les empêcher de se joindre à la grève générale."  (Lockman, 1996).   Et c'est encore avec les réseaux de contacts de la PLL que le port juif de Tel Aviv a pu obtenir ses premiers bateaux, achetés à des Arabes : on le voit, les riches propriétaires ne se contentaient pas de vendre d'immenses propriétés foncières aux Juifs. Précisons qu'Agassi ou Alafiya se servaient de leur proximité avec les travailleurs arabes, et de la connaissance de leur langue (on l'a vu, peu répandue dans le Yichouv), pour remplir un certain nombre de tâches de renseignement et de sécurité sur les agissements d'individus ou d'organisations  (Lockman, 1996),  mais aussi, pour organiser une propagande antinationaliste (par des tracts, des pamphlets, etc.),  engageant des Arabes pro-sionistes pour diverses missions, allant même jusqu'à louer un bureau et dépenser des frais pour un agent devenu important à leurs yeux, Abd al-Rahman 'Uthman al-Husseini (Husayni), un Syrien de Damas, fonctionnaire retraité, qui finira aussi par travailler pour la Sécurité britannique, auteur anonyme d'un pamphlet en 1937, contre la grève et la révolte arabes, Kashf al-Qina' : "Enlever le masque"  (Lockman, 1996),  Enfin, après avoir harcelé un bon bout de temps le MAPAI au sujet de la création d'un journal de propagande juive en langue arabe, les dirigeants de l'Hashomer Hatzair  ("La Jeune Garde") ont fini par obtenir gain de cause. Précisons que ce mouvement  sioniste mâtiné de socialisme, né en 1913 à Lvov, en Galicie (Pologne), qui fusionnera avec la Ligue socialiste en 1946, ne veut pas d'un Etat juif, en partie ou en totalité, mais promeut la création d'une  "Palestine indivisible en’un État binational, dans lequel les Arabes et les Juifs auraient la parité politique, quel que soit leur nombre. Dans le même temps, l’Hashomer Hatza’ir insistait sur le fait que l’immigration juive devait être sans restriction, ou du moins pas au point d’empêcher l’obtention éventuelle d’une majorité juive." (Lockman, 1996)Neuf ans après la disparition de l'éphémère Ittihad al-'Ummal  ("L'Union des Travailleurs", 1925-1928), le mouvement faisait paraître, en mars 1937, Haqiqat al-Amr ("La vérité de la matière", The Truth of the Matter, 1937-1949), organe pourtant officiel de la PLL,  dont l'objectif avoué était de lutter contre la propagande antisioniste de manière positive, en cherchant à montrer comment l'entreprise sioniste a profité plutôt que nui aux Arabes de Palestine, de manière simpliste et superficielle, comme d'habitude, en évitant soigneusement tous les nombreux faits qui pourraient écorner ses histoires enchantées : 

 

    "Toute personne perspicace et impartiale doit reconnaître le dévouement du peuple juif à sa patrie éternelle et unique dont les vertus ont été éteintes par les siècles. Alors, les Juifs ont établi de grands projets civilisationnels ('umraniyya) en Palestine qui ont amélioré le sort du pays et la situation de tous ses habitants. Le mouvement ouvrier juif organisé dans la Histadrout – l’épine dorsale du mouvement sioniste – a été et sera toujours à l’avant-garde de ceux qui appellent et poussent au développement, à la paix et au progrès du pays, pour le bénéfice du peuple juif et pour le bénéfice des Arabes qui l’habitent.  C’est « la Vérité de la matière »".    

 

Haqiqat al-Amr,    حقيقة الأمر ⁨    ,   24 mars 1937         

                                        

                       

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Il n'est pas possible de détailler ici les multiples actes de résistance pratiqués par les nationalistes palestiniens, qui culmineront au mois d'août 1936, contre les forces d'occupation, sous des formes aussi différentes que des attentats, des fusillades, des bombes, des sabotages de voies ferrées, de l'oléoduc de Kirkuk-Haïfa (1935-1948), des lignes téléphoniques ou télégraphiques des attaques contre des objectifs britanniques avant tout (bureaux d'administration, de police, camps militaires, en particulier), mais aussi, parfois, contre les Juifs, la plus connue étant celle contre le cinéma Edison, à Jérusalem, ayant causé trois morts et deux blessé(Weinstock, 2011, Hoffman, 2016). Et là encore, plusieurs exemples de comportement irrationnel d'Arabes tuant des Juifs qui leur viennent pourtant en aide (cf. Weinstock, 2011), nous semble bien être le fruit d'une violence aveugle, incontrôlée, construite à petit feu par les violences répétées du sionisme, et qui finit par submerger l'individu,  lui voilant la conscience, ne laissant la place qu'à une colère d'impuissance.  Pendant un temps, les groupes armés arabes sont plutôt liés aux anciennes milices d'Al-Qassam, tels les commandants Abu Ibrahim al-Kabir, de son vrai nom Khalil Muhammad Issa, mort en 1977, ou encore Farhan al-Sadi (vers 1862-1937). Mais, à la fin du mois d'août, les combattants palestiniens reçoivent aussi des appuis extérieurs, comme celui de Fawzi al-Qawuqji (Kaukji, 1890-1977), qui avait servi dans les armées ottomanes, avait combattu le mandat français pendant la révolution syrienne de 1925-1927, et qui était devenu conseiller militaire du roi Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud, dit Ibn Saoud (I. Séoud, 1880-1953), fondateur du troisième Etat saoudien, dans la péninsule arabique. 

 

 

Le 30 mars 1936, au Comité politique du Mapai, puis le 19 et 20 mai, au sein de l'exécutif de l'Agence juive,  la question du transfert des arabes est de nouveau débattue dans les réunions sionistes. Le 30 mars, intervient Moshe Beilinson (1889-1936), d'origine russe, médecin, journaliste et écrivain, un des porte-paroles du mouvement travailliste. Il suggère d'exiger de la part de la Grande-Bretagne "une aide importante pour un vaste plan de développement, qui permettrait l’évacuation de vastes étendues de terres arabes pour notre colonisation, grâce à un accord avec les fellahs" (M. Beilison, citation de Yosef Heller, Bama'vak Lemedinah Hamediniyut Hatozionit Bashanim 1936-1948  : "La lutte pour la création d'un Etat, La politique  sioniste, 1936-1948", Jérusalem, 1984, p. 117)Une figure éminente d'Histadrout et de la Haganah,  qu'il a cofondée, Dov Hoz (D. Hos, 1894-1940), d'origine russe, souligne que la question posée par Beilinson est étroitement liée à la Transjordanie et, qu'au vu de sa grande importance, elle doit être reportée à plus tard.  A cette occasion, Ben Gourion exprime ses doutes sur leurs chances de négociation à un moment où la contestation arabe était au plus haut, ce qui ne l'empêcha pas d'envisager, lors de sa prochaine rencontre avec Wauchope, de demander une aide financière sous la forme possible d'une taxe sur la population juive de Palestine (op. cité : 118).  

Le 18 mai, les autorités britanniques, passant outre une énième fois les demandes de cessation de l'immigration juive, par la population palestinienne, fixèrent un quota de 4500 immigrants pour les six prochains mois (Rapport de la Commission Peel, op; cité : 97).  

 

Le 19 mai, Menahem Ussiskhin se prononce positivement sur le transfert des Palestiniens, comme Weizmann l'avait déjà  proposée en  1930 :  

"J'aimerais beaucoup que les Arabes aillent en Irak. Et j'espère qu'ils iront là-bas un jour.... les conditions agricoles en Irak sont meilleures qu'en Terre d'Israël en raison de la qualité du sol. Deuxièmement, ils seront dans un État arabe et non un État juif. Nous ne pouvons pas les déloger d'ici. Non seulement parce que nous ne pouvons pas, même si un échange a été effectué entre les Grecs d'Asie Mineure et les Turcs, et entre la Turquie et la Grèce, mais aussi, parce qu'aujourd’hui, ils ne l'accepteraient pas.

Ce que nous pouvons exiger aujourd'hui, c'est que toute la Transjordanie soit incluse dans le territoire d'Israël... à condition que La Transjordanie soit mise à disposition de la colonisation juive ou permette la réinstallation de ces Arabes dont nous achèterions les terres en Palestine. La personne la plus raisonnable qui soit ne pourrait s'opposer à ça.... Pour les Arabes de Galilée, la Transjordanie est une province ...qui sera là pour la réinstallation des Arabes de Palestine... Désormais, les Arabes ne veulent pas de nous parce que nous voulons être leurs dirigeants. Je me battrai pour cela. Je veillerai à ce que nous soyons les propriétaires de cette terre... parce que ce pays nous appartient et pas l'inverse."

M. Ussiskhin,  "Protocol of the Jewish Agency Executive's meeting on 19 May 1936, confidential", Number 57, Central Zionist Archives, 25/3; pp. 28-29.

Le lendemain, 20 mai, Arthur Ruppin rebondissait sur l'intervention d'Ussiskhin : 

"J'ai aussi fait des rêves comme les vôtres. J'ai dit un jour :  l'Irak absorbera les Arabes de la Terre d’Israël et tous les les peuples du monde reconnaîtront nos justes revendications....Mais...comment pouvez-vous imaginer que les Arabes abandonnent  la Terre d'Israël pour aller à Bagdad ? qu'est-ce que ça leur rapporte ?....A Bagdad le fellah reçoit 3 ou 4 piastres pour un salaire journalier. Ici, il en reçoit 12 à 15 piastres. Là-bas, il vivrait dans une  abjecte pauvreté, ce qui n'est pas le cas ici, alors, pourquoi devrait-il aller en Irak ? Est-ce seulement parce que c'est un pays arabe ? A ses yeux, la Palestine est toujours un pays arabe à ce jour, et il se battra toujours au nom de son arabité… sans compter que la condition de l’agriculture en Irak ne peut pas être décrite comme un jardin d’Éden." 

A. Ruppin, citation du "Plan de mai", dans Sefer Toldot Hahaganah [L'histoire de la Haganah], Vol. Ill, Part 3, pp. 1939-43, Tel Aviv, Zionist Library, 1972.  

n'ayez pas peur

 

“ N'ayez pas peur, je vous avalerai sans bruit ”

 

Ne sous-estimant pas le danger de déstabilisation politique, la puissance mandataire joue comme en 1931 (décret de défense) et 1933 la carte de la coercition, en appliquant à nouveau "une loi passe-partout qui accordait des pouvoirs largement dictatoriaux à l’administration palestinienne et habilitait le haut-commissaire à prendre des règlements par décret au nom de « la sécurité publique et de la défense de la Palestine »" (Anderson, 2019 ; citation du Palestine (Defense) Order in Council, 1931, TNA, CO 733/239/5.).  Mais en réalité, les lois sécuritaires existaient avant même la promulgation du mandat. En octobre 1920, l'ordonnance sur la prévention de la criminalité   (Prevention of Crime Ordinance) donnait au gouvernement le pouvoir de détenir des personnes suspectées de pouvoir troubler l'ordre public. Celle de 1921 organisa la police palestinienne pour la durée du mandat et lui donna le pouvoir de déclarer telle ou telle région du pays "perturbée ou dangereuse", et de déployer des forces policières supplémentaires dont le coût était alors supporté  par les habitants des régions concernées. Des amendes pouvaient y être ajoutées pour indemniser des personnes ayant subi des blessures corporelles ou des dégâts matériels. Les réunions publiques, les manifestations pouvaient aussi être contrôlées, dispersées, ce que la loi ottomane autorisait déjà. Plusieurs ordonnances ont complété ce dispositif, en 1921, avec une ordonnance de prévention de la criminalité dans les zones tribales et villageoises, en 1926 puis en 1928 dans les zones municipales, autorisant des punitions collectives (collective punishments),  déléguant des pouvoirs à des chefs de village tout en les menaçant de détention, d'amendes ou de confiscations de bétail en cas d'actes de rébellion des populations sous leur autorité. En 1935, l'ordonnance sur les peines collectives fut  modifiée, pour supprimer l'obligation de prouver qu'un crime a été commis dans une zone donnée pour donner plus de latitude encore aux forces de police, pouvant conduire à une répression aveugle, indiscriminée. Enfin, en 1936, la loi martiale est déclarée et donne en particulier au Haut-Commissaire le pouvoir de faire juger des civils par des tribunaux militaire et un pouvoir discrétionnaire absolu (Alex Winder, Criminal Law in Mandate Palestine - A Repressive System with a Long-Lasting Impactarticle de l'Encyclopédie Interactive sur la question palestinienne (Interactive Encyclopedia of the Palestine Question : IEPQ ).  

 

Ainsi, en cumulant l'ensemble des ordonnances ottomanes et mandataires, le gouvernement britannique a eu  pendant tout le mandat un arsenal coercitif très bien fourni contre les populations. Fortes de ce dispositif répressif,  les autorités se mettent  donc à lancer une vague d'arrestations en mai 1936, touchant aux organisateurs et militants actifs des mouvements nationalistes.  L'AHC met alors en garde le Haut Commissaire que la volonté récalcitrante  de la Grande-Bretagne sur la question de l'immigration juive  pourrait engendrer de vives réactions de la population,  ajoutant qu'il "sera difficile pour le Comité de continuer, en de telles circonstances,  à s'acquitter de sa tâche, qui a atteint une étape très difficile et très critique."  (AHC to HC, 19 mai 1936, Israel State Archives / ISA, (2) 5076-4m).  Le 23 mai, ce sont 61 activistes qui sont arrêtés (puis 37 début juin), dont la plupart sont exilés. D'autres, comme Akram Zuaiter, sont envoyés dans des camps d'internement, créés pour des détenus politiques à Awja al-Hafir, à la frontière égyptienne, épargnant largement l'AHC, son secrétaire Awni  Abd al Hadi  étant le seul à avoir été interné, traitement compréhensible du point de vue de l'occupant, puisque le Mufti, en particulier, avait souvent fait preuve de modération dans son opposition envers les Britanniques. Le pouvoir mandataire s'est beaucoup appuyé sur cette stratégie pour couper rapidement l'herbe sous le pied des Palestiniens dans leur lutte contre les occupants  anglais et les colons sionistes, ouvrant un autre camp d'internement à Sarafand, officiellement Sarafand al-Amar  (Khalidi 1992 ; Anderson, 2013),  qui comptera jusqu'à 400 détenus en raison des révoltes d'avril. D'autres lieux de détention ont été utilisés à cette occasion, comme la prison d'Acre/Akka, ou encore le camp de Nur al-Shams, près de Tulkarem. 

Le décret de défense cité plus haut "permettait non seulement au gouvernement de contourner le système judiciaire ordinaire (par le biais de tribunaux militaires et d’autres mesures), mais il autorisait également la saisie ou la destruction par l’État de biens immobiliers et la confiscation de biens tels que le carburant, la nourriture, les céréales ou d’autres articles, sans compensation ni contestation" (Anderson, 2013), une manière bien connue depuis des lustres, pour un pouvoir luttant contre des adversaires difficilement saisissables,  de rendre responsable une large frange de la  population des exactions de quelques uns, pour pouvoir violenter de manière indiscriminée une population qui lui résiste.  Il était plus simple, ainsi, de frapper les communautés proches du lieu d'un incident, que de rechercher des auteurs qui se cachaient aisément dans un paysage qu'ils connaissaient bien mieux que les patrouilles britanniques : 

 

"Les perquisitions s’apparentaient souvent à des raids punitifs : des maisons et des commerces étaient détruits, des biens et des denrées alimentaires détruits, du bétail tué et des villageois humiliés, battus et tués à l’occasion. Le commandant de l’armée a expliqué plus tard que le caractère destructeur des fouilles était une compensation pour les instructions de maintenir des amendes collectives modestes. De plus, comme l’armée était incapable de porter un coup écrasant à l’insurrection, les forces coloniales visaient plutôt à la couper de ses bases de soutien rural en intimidant et en brutalisant les villageois dans les zones de force rebelle."  (Anderson, 2013),

 

Là encore, ce sont les communautés rurales, plutôt pauvres, qui vont payer le prix de cette violence d'Etat, et pas les riches familles qui peuvent pour un temps trouver refuge dans d'autres pays arabes, comme le Liban ou l'Egypte  (Porath, 1977).  Et ce prix était parfois très élevé, puisque des villageois ont trouvé la mort un peu partout dans le pays, à Naplouse, Ramla, Safed, Tulkarem, Ramallah.  "Lorsqu’elles n’étaient pas mortelles, les fouilles demeuraient destructrices et terrifiantes. À al-Tira, dans le sous-district de Ramla, la police et l’armée ont gâté de la nourriture, détruit les portes des maisons, des magasins et des entrepôts, et battu ou agressé quelque soixante-dix habitants. À Kuwaykat, en Galilée, les unités d'investigation ont rassemblé les hommes et les jeunes du village, les ont emmenés à l’extérieur du village, les ont forcés à courir et à sauter sur commande, puis les ont battus et frappés à coups de pied après les avoir fait dormir dehors.  À la fin du mois de juin 1936, le premier mois officiel de l’action du régime, 148 villages avaient été fouillés, et à la fin du mois de juillet, le nombre était passé à 215 opérations.  Des plaintes ont été déposées dans tout le pays. Bien qu’elle n’ait trouvé que peu d’armes ou d’hommes, la Royal Air Force (RAF) a jugé que les recherches en question étaient « très fructueuses », et ces opérations se sont poursuivies tout au long et après la frappe." (Anderson, 2013),

La liste des instruments de répression ne s'arrête pas là. Il faut y ajouter les couvre-feux, qui ont fini par confiner la population vingt-deux heures par jour, les punitions collectives pour tout un village en réparation de dommages matériels divers, le coût supporté par les habitants des "postes de police punitifs",  un déluge d'amendes aux motifs les plus divers, souvent arbitraires, d'un montant modeste mais payable sur le champ (en nature, le plus souvent : bétail, denrées, etc.) car Wauchope s'était souvenu d'amendes trop élevées réclamées après les émeutes de 1929 et jamais acquittées.  En juin, le gouvernement britannique rajoutera à cet impressionnant système coercitif des mesures humiliantes, forçant l'ouverture des magasins en grève, infligeant des travaux de corvée, ordonnant des détentions d'un an sans jugement, des démolitions indiscriminées de maisons, parfois de bétail,  là où l'armée essuyait des tirs, en particulier à Gaza, à Khan Younis, Majd al-Kurum, ou dans les communautés bédouines de Wadi al-Hawarith, Tarabayn (Beersheba) ou encore Tayaha (Naqab). Les pires destructions ont eu lieu à Jaffa, toujours en juin, où les autorités britanniques ont rasé une grande partie de la vieille ville pour y passer des routes militaires. Un chercheur de l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP) dénombrera 650 familles liées à des maisons entièrement détruites et 1150 autres qui ont dû quitter leurs habitations temporairement ou définitivement (Kamil Mahmud Khilla, Filastin wa al-intidab al-Britani, 1922-1939  : "La Palestine et le mandat britannique, 1922-1939", Beyrouth, Centre de recherche de l’OLP, 1974, p. 407-8, dans Anderson, 2013).

Cette situation cauchemardesque pour la population palestinienne, déjà traumatisée par les lourdes conséquence de la colonisation juive,  fera dire à l'historien britannique Matthew Hughes : "Le pays entier devint une sorte de prison"  (Hughes, 2019),

En dépit de la colonisation, de la répression féroce contre les populations palestiniennes, les sionistes ne dévient pas d'un pouce dans leur conviction qu'ils sont dans leur bon droit. Pour eux, ce sont les colonisés qui sont des monstres, et leur mouvement nationaliste est qualifié de "nazi" dans un discours, en  mai 1936, de Yitzhak Tabenkin (1888-1971), fondateur du kibboutz Ein Harod, important leader travailliste du Yishouv  (Y. Tabenkin, Devarim "Discours", Vol. 2, Tel Aviv, 1972, p. 264). Même chose, quelques mois plus tard pour son cousin Berl Katznelson (1887-1944), qui a cofondé la coopérative Hamashbir en 1916, a participé à la fondation d'Histadrout, en 1920, qui deviendra directeur du journal Davar et fondera plus tard la maison d'édition Am Oved en 1942.  Dans un discours aux membres du Mapai, il parlera de "nazisme" et "d'une soif de sang typiquement arabe" (B. Katznelson, “Self-control et défense,” discours du 28 août 1936, dans Ketauim [Ecrits], Vol. 8, Tel Aviv, 1948, pp. 209-26. 49).  Il remettra le couvert en janvier 1937, en parlant de" fascisme, impérialisme et hitlérisme arabe" (B. Katznelson, discours au Conseil du Mapai, Haifa, 23 janvier 1937, cité dans Yosef Gorny, Zionism and the Arabs, 1882-1948, p. 253).  

 

A la fin du mois de juin, un mémorandum a été soumis au Haut Commissaire, signé par 137 représentants arabes et juges affirmant en particulier que :

«  (i) les troubles étaient dus au sentiment de désespoir de la population, causé par "la perte de confiance dans la valeur des promesses et des assurances officielles sur leur avenir"  "des craintes de la communauté arabes sur le sujet largement justifiées". 

 (ii) Le gouvernement n'a visiblement pas réalisé que les troubles ne peuvent pas être arrêtés par la force, mais seulement en éliminant leurs causes.

  (iii) "Nous n'hésitons pas à recommander l'arrêt de l'immigration comme la seule solution juste, humaine et honorable à cette impasse".

 (iv) "Nous nous devons de protester vigoureusement contre la politique répressive actuelle"

Rapport de la Commission Peel, op. cité : 99.

 

La Commission Peel soulignera  que "ce mémorandum, bien que formulé en des termes déférents, ayant clairement affirmé que la méfiance à l’égard de la bonne foi du Gouvernement était justifiée et condamné définitivement sa politique, a été signé ou approuvé postérieurement  par tous les fonctionnaires arabes, aussi bien ceux qui occupent un rang politique élevé que ceux qui appartiennent aux  départements techniques de l'Administration*, et, plus remarquable encore, par tous les juges arabes." (op. cité)

"*  à l'exception des Officiers de Police."      (op. cité)

Amin al-Husseini lui-même semble avoir trouvé dans cette situation révolutionnaire un peu de courage pour mettre un tant soit peu ses intérêts de côté et commencer de prendre des risques, comme beaucoup de ses compatriotes, pour défendre son pays.  A moins que ce fût par peur de devenir, un jour ou l'autre, une cible pour les chefs de la révolte. En tout cas, à la fin juin, il "transforme son sanctuaire au Haram al-Chérif en état-major de l’insurrection et en cache d’armes. Et, de manière générale, on assiste fin août à une intensification du mouvement : les embuscades reprennent dans les campagnes, plus vigoureuses et mieux organisées."   (Weinstock, 2011)

Au milieu du mois de juillet,  les Cadis (juges musulmans) de la Cour de la Charia, dépendant du SMC, présenteront  un autre mémorandum,  dont le ton sera autrement plus direct, et même, vindicatif. Il qualifiera la politique du gouvernement de "détestable", accusant l'armée et la police "d'actes inimaginables", et préviendra "les autorités britanniques d'une vengeance du Dieu Tout-Puissant", avant de réclamer "l'octroi de toutes les revendications arabes et la réalisation des promesses qui leur ont été faites."   (Rapport de la Commission Peel, op. cité : 100).

Une nouvelle fois encore, on peut constater non seulement les fondements rationnels des doléances palestiniennes, mais aussi, contrairement à ce qu'on a beaucoup prétendu, la constante unité des différents mouvements nationalistes palestiniens, et au delà, de la population elle-même, sur les causes et les solutions essentielles du conflit, à savoir  le rejet absolu de l'immigration sioniste,  de l'emprise de plus en plus grandissante des  Juifs sur les Arabes, et du puissant et constant soutien apporté par la Grande Bretagne à ce projet illégitime.  De l'aveu même des rapporteurs, l'annonce de la tenue d'une Commission Royale, à la fin du mois de juillet, n'a eu guère d'effet sur l'opinion arabe, qui fit valoir (à très juste titre, là encore), que "premièrement, les enquêtes antérieures  avaient montré qu'aucune des recommandations favorables à la cause arabe n'avait été mis en œuvre, et deuxièmement, que les fondements du mandat empêchaient les Arabes de lutter contre la puissance mandataire sur cette base, au motif qu'elle avait rompu une promesse antérieure."  (op. cité). 

Des médiations ont été proposées par l'Emir Abdallah de Transjordanie, les 6 juin et 7 août, qu'il avait entamées après s'être rapproché du camp sioniste, auprès de Shertok, pour connaître la position des Juifs sur son vieux projet d'intégrer un jour la Palestine à son royaume.  Comme Weizmann dans les années 1920, Shertok était prêt à favoriser les ambitions de l'Emir, à partir du moment où il était prêt à soutenir celles du mouvement sioniste. Après Abdallah, c'est le  ministre des Affaires Etrangères irakien, Nuri Pacha, qui proposa sa médiation, le 20 août (op. cité), mais les unes et les autres ne virent pas le jour et les actions de protestation n'ont en rien cessé.  Le 27 septembre, Hadj Khalil Taha, président du Comité de grève de Haïfa est assassiné, par deux arabes, selon The Palestine Post, le 4 octobre 1936),  très probablement d'un groupe opposé à la poursuite de la grève. 

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             Manifestation arabe

                               à

                     Jérusalem

 

     juin 1936

                                   

 

 

 

La donne changea en octobre grâce à une nouvelle médiation sollicitée par le HCA lui-même auprès de différents souverains arabes : Abdallah de Jordanie,  encore une fois, mais aussi Ibn Saoud et Ghazi ben Fayçal al-Hachimi, le roi d'Irak (1933-1939).  Cette fois, le HCA enjoint la population, par une déclaration publique,  de mettre fin à la grève et aux désordres, tout en prenant soin de rassurer secrètement leurs milices sur le fait qu'ils n'ont en réalité accordé qu'une trêve : "Chers frères ! Héros !... Nos pauvres langues ne peuvent exprimer la force de notre amour et de notre admiration et l'exaltation cachée dans nos cœurs pour votre abnégation et votre guerre dévouée pour la religion, la patrie et tout ce qui est arabe. Soyez assuré que votre lutte est gravée en lettres de flammes dans les chroniques de la nation. Et maintenant... nous... vous invitons à arrêter toute activité jusqu'à ce qu'elle redevienne nécessaire. Economisez les balles et prenez-en soin. Nous nous trouvons actuellement dans une période d’espoir et d’attente. Si la Commission royale vient juger équitablement et nous accorde tous nos droits, tant mieux. Dans le cas contraire, le champ de bataille est devant nous... Nous demandons... de la retenue et un l'armistice jusqu'à nouvel ordre." (Morris, 1999).

Au mois d'octobre, toujours, ont lieu plusieurs réunions de l'exécutif de l'Agence juive. Sur la question de la proposition britannique d'établir un seuil minimum de surface de terres détenues par les paysans et d'un plafond pour l'achat de terres par le Yichouv dans certaines localités, un consensus s'est établi  parmi les dirigeants sionistes pour s'opposer à toute législation offrant une protection aux fermiers arabes  (Flapan, 1979 : 260).  Ben Zvi a plaidé pour le déplacement des paysans arabes dépossédés de terre dans des pays voisins, Transjordanie comprise, Shertok appuyant la proposition au motif que la Jordanie possédait un grand territoire capable aussi bien d'accueillir  la colonisation juive que les transferts de populations arabes (op. cité).  

"S'il est permis de déplacer un Arabe de Galilée en Judée, pourquoi serait-il impossible de le déplacer d'Hébron en Transjordanie, laquelle est beaucoup plus proche ? Là, il y a là de vastes étendues de terre et nous sommes surpeuplés... Même le Haut-Commissaire accepte un transfert en Transjordanie si nous équipons les paysans en terre et en argent. Si la Commission Peel et le gouvernement de Londres acceptent la proposition, nous retirerons le problème de la terre du calendrier."   (Ben Gourion, cité par Flapan, op. cité : 261).

Dans la population, cela a été dit, beaucoup, surtout parmi les jeunes, ne croyaient plus du tout en la bonne volonté du pouvoir britannique et encore moins de celle des sionistes, et avaient plusieurs fois fustigé un certain nombre de dirigeants arabes pour leur attentisme.  Malgré une situation relativement calme, les violences se sont  poursuivies sporadiquement au cours de l'année 1937, avec en toile de fond "un si grand nombre d'Arabes sans terre au bord de la famine"* prévient Wauchope, qu'il craint que cette situation ne déstabilise davantage le pays. 

 * Haut Commissaire au secrétaire des Colonies, 27 avril 1937, dans CP [Cabinet Papers] 127 (37), TNA CO  733/332/11.

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      Caricature

de la

                déclaration  Balfour 

  Journal Falastin   

17 juin 1936

                                   

 

 

      Caricature du sionisme

                

 

    "N'ayez pas peur, je vais vous                   avaler sans bruit"

  Journal Falastin   

18  juin 1936

                                   

commission Peel

 

 

 

 

La Commission Peel  :  “ refoulés vers le désert ”

 

 

 

 

La Commission Peel fut officiellement requise le 7 août 1936 par la Couronne, dans le but d'enquêter sur ce que les Juifs appelaient Meora’ot, ("évènements") et les Arabes, "Grande Révolte arabe", et d'établir, comme dans les missions qui l'ont précédé, un rapport sur la situation palestinienne. Le 5 novembre 1936, les six membres de la Commission prenaient le bateau à Marseille pour Port-Saïd en Egypte, avant de prendre le train en direction de Jérusalem, pour leur leur enquête qui allait durer jusqu'en janvier 1937, confortablement installés dans le plus luxueux des hôtels de Jérusalem, le palace de King David (1931).  Le  jour même de ce départ,  William Ormsby-Gore, alors secrétaire d'Etat aux Colonies (1936-1938), et ami proche de Weizmann, rappelons-le, autorisait un nouveau quota d'immigration juive en Palestine pour six mois, certes modeste (1800), mais symboliquement négatif pour la communauté arabe qui, avec Amin al-Husseini, avait demandé un  arrêt complet de cette immigration. Furieux, il déclara que les Arabes de Palestine boycotteraient les débats de la Commission, au grand dam de l'émir Abdallah, du roi irakien Ghazi  (neveu d'Abdallah) ou d'Ibn Saoud, qui ont vu là une "folie" (Oren Kessler, Mandate100 | ‘A Clean Cut’ for Palestine: The Peel Commission Reexamined, dans Fathom, mars 2020 ; 

 

De nombreux contacts ont été établis de manière officielle par la Commission royale, pour entendre différents responsables politiques sur la situation palestinienne, mais d'importantes discussions ont eu lieu de manière officieuse, entre les dirigeants sionistes et de nombreux dirigeants britanniques : directeurs de cabinet, ministres, parlementaires, hauts fonctionnaires, du ministères des Affaires étrangère ou des Colonies, mais aussi des membres de la Commission Peel, leur transmettant oralement leurs propositions et influençant leurs décisions  (Flapan, 1979 : 246-247).  L'évocation  de multiples discussions privées, secrètes, entre  dirigeants sionistes et membres de la Commission Peel ou de gouvernement, nous permet d'aborder le sujet général des témoignages recueillis par ladite Commission. Une soixantaine d'entre eux étaient de nature publique et ont été retranscrits dans un volume séparé du rapport de la Commission, intitulé "Minutes of the Public Evidence" ("Procès-Verbal des témoignages publics"),  mais il existe à peu près le même nombre de témoignages in camera (litt. "en chambre", privés, donc), qui ont été couverts par le sceau du secret, à tel point que le nom de leurs auteurs, tout comme leurs déclarations ont été soigneusement cachés :  L'ensemble des transcriptions secrètes n'a été publié discrètement par Whitehall  (par antonomase, le siège traditionnel du gouvernement anglais) qu'en mars 2017, aux Archives nationales (TNA, FO 492/19) situées dans le quartier londonien de Kew, près des fameux jardins royaux  (Kew Gardens). 

 

Si les dirigeants sionistes n'ont pas hésité à recourir à cette entremise secrète, les leaders palestiniens, eux, ont tous refusé le procédé  (Oren Kessler, Mandate100... , op. cité).  Weizmann, parmi les personnalités juives les plus auditionnées,  fut entendu quatre fois en privé et une seule fois en public. En privé, il était interdit de prendre des notes, mais, par chance, le Palace Hôtel, où avait lieu les auditions, avait été un projet  judéo-arabe, payé par le Conseil suprême musulman mais construit par des architectes juifs. L'un d'eux était le beau-frère de Weizmann, et l'autre, commandant de la Haganah. C'est ce dernier qui demanda à l'électricien de l'hôtel de cacher un micro dans le lustre de la salle où se passaient les auditions, mais qui   avait aussi précédemment creusé secrètement des caches d'armes dans les murs (O. Kessler, Mandate100...  , op. cité).   C'est sans doute par des transcriptions que Weizmann et d'autres ont pu noter certain nombre de ces propos secrets, qui confirment beaucoup mieux que les postures et discours publics les sentiments réels qui animaient les dirigeants sionistes aussi bien que les dirigeants britanniques, qui pouvaient alors exprimer sans témoin de leur antipathie, voire aversion arabe, affirmant comme Weizmann que "l'Arabe est un totalitaire" que les Arabes sont cupides et ne voulaient pas laisser aux Juifs une petite Palestine alors qu'ils avaient déjà obtenu trois royaumes (Irak, Arabie Saoudite et Transjordanie), ou encore, que leur nationalisme était une "imitation grossière" du modèle européen  (Oren Kessler, Mandate100...  , op. cité ; Palestine 1936: The Great Revolt and the Roots of the Middle East Conflict, éditions Rowman & Littlefield, Lanham, Maryland, 2023).

Unique chercheuse à avoir dépouillé en détail la publication discrète de Whitehall de ces témoignages secrets (nommés ci-après TS ), Laila Parsons, professeure d’histoire moderne du Moyen-Orient à l’Université McGill de Montréal (Québec, Canada) a  pu alors montrer que "le témoignage secret approfondit notre compréhension de thèmes clés de l’histoire du mandat, notamment : l’exclusion structurelle des Palestiniens de l’État mandataire, la place des projets de développement dans cette exclusion structurelle, les différents rôles joués par l’antisémitisme britannique et le racisme anti-arabe, et l’importance des aspects procéduraux du travail des comités pour comprendre les mécanismes de la gouvernance britannique."  (Parsons, 2019). 

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Le 23 décembre 1936, moins de deux mois après le début de l'enquête menée par la Commission royale, Weizmann entame une série de sessions de discussions privées avec ses membres, à propos d'idées qui lui avait été soumises en juin 1936, par Sir Lionel George Archer Cust (1896-1962), haut-fonctionnaire du gouvernement mandataire entre 1920 et 1936, et secrétaire  du Haut Commissaire depuis 1928  (Chaim Weizmann,  "The letters and papers of Chaim Weizmann : Series A, Letters, Vol. XVII, August 1935 - December 1936", textes réunis par Barnet Litvinoffédition Yemima Rosenthal, Jérusalem, Israel Universities Press, 1979, p. 261-262 et 293-295).    Ces idées concernaient un plan de cantonisation de la Palestine, dont les bases avaient été discutées  dès 1929, en particulier entre Cust et Douglas G. Harris, haut-fonctionnaire en Palestine, lui aussi, conseiller sur les questions d'irrigation, et qui avait été détaché auprès de la commission comme conseiller, tout comme Lewis Andrews, qui conseillait sur le développement   (Sinanoglou, 2009).   

 

Le projet de cantonisation a été abandonné petit à petit, au cours des sessions secrètes, au profit de la partition, qui, étonnamment, n'a pas été abordée en séance publique, probablement pense Parsons, par crainte des commissaires d'aller au-delà de leur mandat, qui ne comportait pas a priori le sujet du partage (Parsons, 2020).  Les deux options ont donc été présentées dans le rapport de la commission royale, la cantonisation, ayant été  présentée au chapitre XXII dudit rapport    :   

"La division politique de la Palestine pourrait s’effectuer d’une manière moins complète que par la partition. Il pourrait être divisé, comme les États fédérés, en provinces et en cantons, qui seraient autonomes dans des domaines tels que l’immigration et la vente de terres ainsi que les services sociaux. Le gouvernement mandataire resterait un gouvernement central ou fédéral contrôlant des questions telles que les relations étrangères, la défense, les douanes, etc. 

La cantonisation est attrayante à première vue parce qu’elle semble résoudre les trois problèmes majeurs que sont la terre, l’immigration et l’autonomie, mais elle présente des faiblesses évidentes. Premièrement, le fonctionnement des systèmes fédéraux dépend d’une communauté d’intérêts ou d’une tradition suffisante pour maintenir l’harmonie entre le gouvernement central et les cantons. En Palestine, les Arabes et les Juifs considéreraient le gouvernement central comme un organisme étranger et interférent. Deuxièmement, les relations financières entre le gouvernement central et les cantons raviveraient la querelle existante entre Arabes et Juifs quant à la répartition d’un excédent de recettes fédérales ou quant à la contribution des cantons à un déficit fédéral. L’immigration juive sans restriction dans le canton juif pourrait conduire à une demande d’expansion des services fédéraux aux dépens du canton arabe. Troisièmement, la tâche coûteuse du maintien de l’ordre public reposerait toujours principalement sur le gouvernement central. Quatrièmement, la cantonisation comme la partition ne peut éviter de laisser une minorité de chaque race dans la zone contrôlée par l’autre. La solution de ce problème exige des mesures audacieuses qui ne peuvent être envisagées que s’il existe une perspective de paix définitive. La partition ouvre une telle perspective. Enfin, la cantonisation ne règle pas la question de l’autonomie nationale. Ni les Arabes ni les Juifs n’auraient le sentiment que leurs aspirations politiques seraient satisfaites par une autonomie purement cantonale.

La cantonisation, en somme, présente la plupart, sinon la totalité, des difficultés présentées par la partition sans le seul avantage suprême de cette dernière – les possibilités d’une paix durable."

 

Près des cercles de pouvoir britanniques, Weizmann, comme d'autres leaders sionistes, étaient au courant de ces discussions bien avant la tenue de la Commission Peel  (op. cité)Si l'historien israélien Motti Golani "s'est appuyé sur des documents issus principalement des archives Weizmann, pour affirmer que ce dernier avait été le principal instigateur du plan de partition soumis à la Commission Peel et qu'il a travaillé en étroite collaboration  avec Reginald Coupland pour atteindre ses objectifs" (Parsons, 2020), Parsons, quant à elle, ayant eu accès, cela a été dit,  aux témoignages secrets de Kew, soutient "qu’en dépit du rôle incontestable de Weizmann dans la recommandation finale de la commission en faveur de la partition, son rôle a été contrebalancé par l’énorme bureaucratie coloniale britannique et sa pratique de concevoir des solutions élaborées aux conflits ethniques."  (Parsons, 2020).  

Reginald Coupland (1884-1952), africaniste, historien  de l'histoire coloniale à Oxford, est une des six personnalités composant la Commission Peel, et principal rédacteur du rapport de la commission. Le 8 janvier 1937, au cours d'une réunion privée, il interrogea  Weizmann sur son opinion relative à la proposition de partition de la Palestine. 

 

Ce qui est sûr, c'est que Weizmann s'opposa avec véhémence au projet de cantonisation, dès la première session privée, "affirmant qu’elle forcerait les Juifs à vivre dans un ghetto. Weizmann a également fait valoir qu’une telle solution n’était pas nécessaire parce que les Juifs n’avaient aucun désir de dominer les Arabes, mais seulement de coexister avec eux, dans un esprit de non-domination mutuelle, sous la domination britannique dans un avenir prévisible."  Nous savons bien évidemment, au vu de l'histoire de la colonisation sioniste ou de ses différents propos personnels, que Weizmann ment sciemment  sur les véritables intentions hégémoniques des sionistes, avouées à de nombreuses reprises. Il insista beaucoup, aussi, sur le principe de parité, que les sionistes voulaient  à égalité avec les Arabes (Parsons, 2020 - TS, pp. 214-216), point qu'ils n'avaient pas encore obtenu du pouvoir mandataire et qui était bien évidemment rejeté, nous l'avons vu, par les Arabes, puisqu'il était parfaitement injuste en regard de la représentation respective des Juifs et des non-Juifs au sein de la population palestinienne : de nouveau, l'argument arabe était parfaitement rationnel.  Finalement, Coupland poussa Weizmann à s'exprimer sur le sujet de la partition. Weizmann ne cacha pas qu'il avait travaillé la question depuis longtemps, en particulier avec Cust, et  lui présenta sa propre carte, qu'un des commissaires commenta en ces termes : "Votre carte revient à dire qu’il faut créer une sorte de réserve pour les Arabes dans les collines et que vous, les Juifs, vous vous tiendrez à l’écart de celles-ci."  (op. cité : TS pp. 380-381) Si le projet sioniste de partition ne semblait pas très abouti aux yeux des commissaires, celui de Douglas Harris, qui avait abandonné ses projets initiaux de cantonisation, semblent avoir convaincu par ses plans détaillés, sa maîtrise technique et son expertise, mais aussi sa force de conviction. 

"Coupland et Harris ont également discuté des objections à la partition qui surgiraient inévitablement, à la fois de la part des Juifs et des Arabes, et de la meilleure façon d’y répondre. Au cours du témoignage de Harris, Peel suggéra que les Britanniques pourraient répondre à de telles objections à la partition en présentant l’idée de manière opposée à chaque partie ; sa solution est exprimée d’une manière qui n’est pas seulement antisémite, mais qui méprise l’intelligence des dirigeants arabes : « Je suppose que [la] question de l’arrière-pays est la pire parce que l’on peut voir si clairement les Juifs, avec leurs manières menaçantes et poussantes, dire : « Oui, maintenant nous avons rempli cet endroit et vous nous attachez. » [Ainsi] aux rois arabes, vous diriez : « C’est un plan splendide, nous sommes en train de mettre des Juifs sur les dunes de sable » ; aux Juifs, vous diriez : « Nous vous donnons la meilleure terre de Palestine. » [En d’autres termes] vous devriez faire deux discours ?"  (Parsons, 2020 : TS pp. 443-444).

De son côté, le commissaire du district de Galilée Lewis Andrews semblait avoir eu pour mission de "présenter des preuves que, contrairement aux attentes, les dirigeants arabes étaient en fait en faveur de la partition – des preuves qu’Andrews avait (soi-disant) tirées de conversations informelles.  (...)  Comme d’habitude, c’est Coupland qui a poussé le plus fort. Il demanda à Andrews : « Pensez-vous que les Arabes modérés considéreraient cette proposition avec un quelconque acquiescement ? » Andrews a répondu : « Les Arabes modérés le feraient. En fait, plusieurs Arabes en ont discuté avec moi. Même le maire de Jérusalem en a discuté avec moi. Andrews a poursuivi en disant que si les « jeunes radicaux » s’y opposaient, il existait bien sûr un grand nombre de « gens modérés qui, je pense, seraient d’accord avec une sorte de plan de cette nature. (...) Le fait qu’Andrews ait joué le rôle de porte-parole palestinien est ironique. Ses notes privées tout au long des procédures de la Commission Peel ont montré un niveau de mépris pour les Palestiniens et leurs aspirations à un État qui était exceptionnel, même dans le contexte actuel. De leur côté, de nombreux Palestiniens détestaient Andrews en raison de sa réputation d’injustice et de pro-sionisme. Le même maire de Jérusalem – Husayn Fakhri al-Khalidi – qu’Andrews a cité comme un partisan de la partition, considérait en fait Andrews comme totalement indigne de confiance, le décrivant dans ses mémoires comme un responsable britannique pro-sioniste intelligent qui jouait un double jeu en s’attirant les bonnes grâces des dirigeants arabes. Il est extrêmement improbable qu’al-Khalidi se soit confié à Andrews de la manière dont Andrews l’a prétendu. Les rebelles palestiniens ont assassiné Andrews le 26 septembre 1937, quelques mois seulement après qu’il ait donné ce témoignage." (op. cité).

 

Il est clair que les principales personnalités britanniques ayant élaboré l'idée de partition, Andrews et Coupland, ont présenté certains faits de manière malhonnête, tout particulièrement les différentes opinions arabes sur la partition du pays. La chose a été évoquée pour Andrews et Harris. S'agissant de Coupland, il tenta en particulier de manipuler un acteur important de la procédure, le Haut Commissaire Wauchope, en lui faisant croire que de nombreux Arabes modérés "étaient d’accord avec l’idée, y compris « un membre du Collège arabe », ainsi que « le maire de Jérusalem » et un « officier de district arabe ». Coupland est même allé jusqu’à affirmer que « les Juifs n’ont pas suggéré la partition, elle est venue des Arabes »"   (Parsons, 2020 - citations de Coupland : TS, pp. 455-456).  Malgré les efforts vigoureux pour le convaincre, Wauchope ne s'en est pas laissé conter et ne s'est pas prononcé clairement sur la question, arguant du fait qu'il y manquait encore beaucoup de détails.  Ajoutons par ailleurs les divergences sur la partition entre le Foreign Office et Colonial Office, étudiées en particulier par Aaron Kleman ( The Divisiveness of Palestine : Foreign Office versus Colonial Office on the Issue of Partition, 1937 », Historical Journal 22, n° 2 (juin 1979) : pp. 423-41.) ou celles entre commissaires, spécialement Coupland et Sir Egbert Laurie Lucas Hammond (1873-1939), ancien gouverneur de l'Etat indien de l'Assam entre 1927 et 1932  (Sinanoglou, 2010

"L'ancien gouverneur de l'Inde, Hammond, a ajouté : " Les Juifs doivent prendre « les produits de la haute civilisation » et les « superposer à cette population ignorante et pleine de préjugés qu’est la population arabe. C’est une chose très, très difficile à faire. » Weizmann était d’accord : l’impact d’une « civilisation supérieure » sur une civilisation inférieure produit toujours des frictions"   (The Letters and Papers of Chaim Weizmann: Series B,  Papers, Volume II,  1931- 1952,  textes réunis par Barnet Litvinoff , Jérusalem, 1983) 

 

De nombreux membres du gouvernement mandataire étaient fortement opposés à la partition. Sir John Hathorn Hall (1894-1979), qui administrait le gouvernement mandataire en l'absence du Haut Commissaire, jugera l'idée "totalement artificielle" (TS, p. 432)., et pour M.E Mills, chargé des migrations et des statistiques, elle était "tout  à fait impraticable"  (TS, p. 385).  Quelques sionistes publiquement modérés ont fait part de leurs objections, tel Moshe Smelansky, (M. Smilanski, 1874-1953), originaire de Kiev,  président de la Hitahdut HaIkarim (Hitahdout H.) "Fédération des agriculteurs", qui pensait qu'il ne fallait pas élargir davantage le fossé entre Juifs et Arabes  (TS, p. 316), lui avait affirmé en 1908 que "Soit la terre d’Israël appartient, au sens national du terme, aux Arabes qui sont installés là depuis un certain temps, et  nous n'y avons pas notre place et nous devons dire explicitement : La terre de nos pères est perdue pour nous. Ou bien la Terre d'Israël nous appartient, à nous peuple juif, et nos intérêts nationaux priment sur nous tous… Il n’est pas possible qu’un seul pays serve de patrie à deux peuples." (M. Smilansky, cité par Morris, 1999),  Sur ce thème de double discours citons aussi Norman Bentwich, alors professeur à l'Université hébraïque de Jérusalem (1932-1951), plaidant à cette période une coopération entre Arabes et Juifs en insistant sur la nécessité pour eux de partager un seul Etat (TS, pp. 348-352), sentiments qu'il n'avait certainement pas jusque-là démontré par ses actes, nous l'avons vu  : cf. Le Livre noir du sionisme, Ie partie).   

En mars 1937,  se fait la transmission d'un plan confidentiel  par l'Agence juive à la Commission royale, par l'intermédiaire de Maurice Beck Hexter (1891-1990), diplômé de Harvard, membre exécutif de l'Agence juive et chef de son département colonisation depuis 1935. Ce plan concernait la question de la colonisation foncière, et selon Hexter, le but était "de rassembler les villages arabes et les concentrer, en vue d'évacuer leurs territoires pour la colonisation juive."  (Moshe Sharett, Yoman Medini,  11 février 1937,  Vol 2,  A statement at a meeting of the Zionist Actions, Tel Aviv, Editions Am Oved, 1971).  Si les Arabes refusaient et opposaient une résistance politique organisée pour vendre et évacuer leurs terres, le gouvernement interviendrait et "obligerait  les gens à échanger des terres et à quitter le pays pour un autre." (op. cité).  Répondant à une question d'un commissaire sur l'occupation des terres rendues disponibles, Hexter répondit : "Notre intention est qu’elles soient uniquement destinées aux Juifs."  (op. cité).  Au mois de mars, toujours, le 14 du mois, une conversation privée entre Weizmann et Wauchope nous donne de précieuses informations sur ses dispositions, loin de sa parole publique hypocrite, qui confirment encore une fois sa volonté hégémonique de pouvoir juif sur la Palestine : 

"Même si nous subissons des revers de temps en temps, nous sommes destinés à hériter à la fin du pays entier ; à moins que le pays ne soit coupé en deux, qu’une frontière ne soit tracée et limite notre expansion [...]. Même si le plan de partage est approuvé, nous nous devons de nous étendre finalement sur l’ensemble du pays  [...]. Ce n’est rien d’autre qu’un arrangement pour les 25-30 prochaines années."

 

(Weizmann, cité par Shertok/Sharett, Yoman Medini, op. cité, p. 67

  Yoman Medini,  :   "Journal Politique" en hébreu, journal intime de l'auteur qui se distingue de son  Yoman Ishi :  "Journal personnel".

Il en va de même pour Shertok, évoquant la partition du pays : 

Les Arabes  "perdraient la partie la plus riche de la Palestine ; ils perdraient d'importants atouts arabes :  les plantations d'orangers, les centres commerciaux et industriels et les les sources de revenus les plus importantes pour leur gouvernement s’appauvriraient ; ils en viendraient à perdre la majeure partie de la zone côtière, ce qui constituerait également un perte pour les États arabes de l’arrière-pays … ce qui signifierait qu’ils seraient refoulés vers le désert..."  (M. Shertok, protocole de réunion du Comité d'actions sionistes, le 22 avril 1937, CZA, 25/277).  

 

Sur la question du secret, encore, comme celui de la complicité entre hauts représentants britanniques et dirigeants sionistes,  notons que Sir Lewis Namier transmit des informations à Weizmann touchant aux discussions secrètes qu'il avait eues avec Coupland  (Masalha, 1992).  Namier, de son vrai nom Bernstein-Namierowski (1888-1960), Juif d'origine polonaise, est un historien du Royaume-Uni qui était dans la délégation britannique à la Conférence de paix de Versailles, en 1919.  Côté juif, il  fut secrétaire de l'exécutif sioniste, adjoint de Weinzmann au Comité anglo-juif pour les réfugiés d'Allemagne, ce qui le place, comme d'autres dirigeants sionistes dont nous avons déjà parlé, à la charnière de l'intelligentsia britannique et juive sioniste. 

Dernier exemple, pour évoquer Shertok, encore, recevant un télégramme concernant le contenu du rapport Peel, et qui rend compte de son avis sur la situation lors d'une réunion du Mapai à Tel Aviv, le 5 juin 1937.  Celui qui passe pour un diplomate, un homme de compromis, qui avait mis en garde au printemps le Comité d'actions sionistes contre de potentielles "rivières de sang"  (Masalha, 1992), se sentait pousser des ailes et déclarait alors :

"Non seulement la Commission ne voit rien de fondamentalement mauvais dans le fait d'expulser des gens qui vivent ici depuis de nombreuses années ou de nombreuses générations, mais elle dit aux Arabes que, s'il y a nécessité de déménager, ils devraient déménager. Cela rappelle qu'après le transfert de population entre la Grèce et Turquie, de bonnes relations ont été rétablies une fois de plus entre les deux pays."

Puis, le 12 juin, c'est le consul général américain George Wadsworth qui lui confirme le choix privilégié du gouvernement britannique de la partition de la Palestine, que lui ont confié les dirigeants de la Couronne   (Masalha, 1992)Forts de tout ce réseau d'informations privées et secrètes bien fourni, les dirigeants sionistes peuvent ainsi, pendant le temps de l'enquête de la Commission royale, défendre beaucoup mieux leurs chances et leurs stratégies de succès, que ne l'auraient pu faire les Arabes.  Tout cela nous montre encore une fois à quel point, pendant toute la période du mandat,  les dirigeants sionistes avaient un accès extrêmement privilégié auprès du pouvoir colonial britannique, un atout capital pour imposer leur propre colonisation et peser lourdement sur le devenir politique de la Palestine. Il devient donc de plus en plus évident, à la lecture des faits, que les dés que les Arabes avaient en main étaient pipés dès le début  et que la lutte pour leurs droits fondamentaux était extrêmement inégale à tout point de vue, entre eux et les Juifs sionistes. 

Après avoir longtemps refusé de participer à l'audition publique de la Commission Peel, Amin al-Husseini  annula le boycott juste avant le départ de ses membres et Peel accepta de prolonger d'une semaine leur séjour. Premier témoin arabe entendu, le roi Abdallah de Jordanie affirma que la Déclaration Balfour avait été  "un certificat de naissance délivré avant la naissance de l’enfant", armant les Juifs avec 'les lances de l’Angleterre... pour poignarder les Arabes et établir ainsi leur prétendu royaume. Au cours des quatorze années du mandat, les Juifs ont menacé d’atteindre un nombre qui a pris quatorze siècles aux Arabes. Quel droit l’Angleterre avait-elle de disposer de la patrie d’une nation pour la concéder une autre ?" (cité dans la lettre d'Hathorn Hall à Ormsby-Gore, le 4 mars 1937, TNA, CO 733/344/11).   

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Amin al-Husseini, quant à lui, n'est pas allé par quatre chemins. Il affirma l'illégitimité du mandat et de son acte fondateur, la Déclaration Balfour, qui contredisaient les garanties d'autodétermination évoquées par le pacte de la SDN. Il évoqua le péril encouru par les lieux saints musulmans, menacés par le nationalisme juif et le combat perdu d'avance contre le sionisme, puisque défendu mordicus par la puissance britannique : "Mon expérience jusqu’à présent montre que les Juifs peuvent tout faire en ce qui concerne la Palestine... les gens qui ont persuadé un grand gouvernement comme la Grande-Bretagne de détruire l’intégrité d’un peuple arabe afin de la remplacer par la leur peuvent facilement le faire, surtout lorsqu’ils deviennent majoritaires dans le pays. (...) Il est impossible de placer dans un seul et même pays deux peuples distincts, qui diffèrent l’un de l’autre dans tous les domaines de leur vie.  (Amin al-Husseini, Mémoire de l’AHC à la Commission royale, 10 janvier 1937, Archives de l'Etat d'Israël  [ Israel State Archives :  ISA ], P-3060/6).  

Son neveu, Jamal, chef de l'Istiqlal, déclara que les Arabes ne cèderaient pas un pouce de terrain, qu'ils ne s'assiéraient pas à la même table que les sionistes ni ne toucheraient aux timbres du mandat, où figurent les lettres hébraïques aleph et yod pour Eretz Israel   (CO, 134, pp 296-298, 305-323).   Le dernier témoin arabe entendu fut George Antonius,  à la parole avisée, une fois de plus. Il rappelle que l'esprit arabe "tout au long de son histoire, a a été singulièrement exempt de tout antisémitisme qui, comme nous le savons tous, est une invention européenne et non arabe (...) les plus grands jours d’efflorescence juive ont eu lieu lorsque les Juifs étaient sous domination musulmane, que ce soit à Bagdad, à Cordoue ou au Caire. (...) Aucune personne décente ne peut voir le traitement des Juifs d’Europe sans horreur et sans mépris. Une telle personne voudrait faire tout ce qui est possible pour soulager sa détresse. Mais ce que les Arabes disent, et je dis-le avec eux, c’est ceci. Si ce soulagement ne doit être obtenu qu’au prix d’infliger une détresse correspondante à un autre peuple, le peuple de ce pays, alors non, cela ne peut pas être fait.  (CO, 134, pp. 358-367, ISA P-3059/16).  Pour Antonius,  une profonde injustice avait été commise à l'encontre des personnes dont "le seul crime a été d’être des patriotes qui veulent voir leur pays se développer et progresser, qui veulent voir leurs traditions s’installer et s’épanouir et qui veulent pouvoir se gouverner eux-mêmes et vivre une vie basée sur le respect de soi et la dignité dans leur propre pays."   (op. cité). Antonius rencontra Peel une autre fois au Caire, de manière moins protocolaire, et ce dernier ne cacha pas que la situation internationale (l'arrivée d'Hitler au pouvoir, la crise économique, etc.) avait changé les vues du gouvernement britannique à propos du foyer national juif et que les revendications arabes pour un gouvernement représentatif étaient "très fortes", ce qui donnait de plus en plus de poids  à la  mesure drastique de la séparation des deux peuples, que les Britanniques appelaient la "coupe nette"   : "clean cut (Notes de discussion à Helouan, 21 janvier, 1937. TNA CO 733/346/19)

 

Cette fois, on le voit, même les plus modérés, comme le mufti  ne cachaient plus leur colère. Leurs demandes continuaient de respecter la bienséance formelle, mais d'évidence, le propos était ferme et traduisait l'impatience de la communauté arabe d'être enfin traitée avec justice.                                        

 

La Commission rendit public son rapport le 7 juillet 1937. Après avoir fait état de la situation que nous connaissons, la Commission déclare que le partage ou partition de la Palestine "semble offrir au moins une dernière chance de paix."   (Rapport de la Commission Peel, op. cité : 376) ou encore qu'elle est "la seule méthode que nous sommes capables de proposer pour traiter le problème à la racine"  (Op. cité : 380).   Le projet prévoit la création de deux Etats indépendants, l'un, arabe, lié à la Transjordanie, et l'autre juif, respectant la géographie coloniale dessinée par les établissements sionistes, depuis le début de leurs vagues d'immigration :    

 

    

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 Plan de partage de la Palestine

D'après  le texte et  la carte n° 8,  

en annexe,  du rapport

de la Commission Peel.

1937

"Nous pensons que cela serait conforme au sentiment chrétien et du monde dans son ensemble si Nazareth et la mer de Galilée (lac Tibériade) étaient également couverts par ce mandat. Nous recommandons que le mandataire soit chargé de l'administration de Nazareth et avec pleins pouvoirs pour sauvegarder la sainteté des eaux et des rives du lac de Tibériade."

Rapport  de la Commission Peel, chapitre XXII, n°14, The Holy Places,  p. 382

                                 

 

Parler ne marche plus avec ces bourreaux ”

 

 

 

Les autorités britanniques n'ont pas attendu les déclarations officielles du comité exécutif arabe, dont ils connaissaient parfaitement la teneur très hostile au plan Peel, pour envisager des mesures radicales qui leur auraient permis de renverser la situation. Au ministère des Colonies, on envisageait "d'acheter" un certain nombre de dirigeants palestiniens.  Le général John Dill (1881-1944), à la tête des forces britanniques en territoire mandataire (Palestine Command British Forces in Palestine and Trans-jordan) proposera par exemple de soudoyer le chef influent du NDP, Raghib Nashashibi, pour qu'il revienne sur ses positions hostiles à la partition, point sur lequel "Wauchope acquiesçait avec prudence, soulignant que le doute que Ragheb puisse être acheté n'était pas nul" (CP. 193 (37), 19 juillet 1937, FO 371/20811). Dans la même réunion, il fut même question de corrompre l'ensemble du NDP.  Il sera aussi proposé  de faire publier dans Filastin des articles pro-partition. Pire, "on commençait à considérer plus sérieusement la possibilité de se débarrasser une fois pour toutes des critiques les plus éminents du plan de partition, le mufti et l'AHC." (Kelly, 2013 ; Palestine: Royal Commission Report, 19  juillet 1937, FO 371/20811).   

 

En février, John Dill, fraîchement nommé en Palestine, avait été pris pour tête de turc par le poète et chanteur Nuh (Noh, Nouh, Noah, Noé) Ibrahim (1913-1938), auteur de poèmes et de chants  de résistance sur la Palestine, qui était revenu de Bahreïn en Palestine pour participer à la révolution de 1936, dans les mouvements placés dans le sillage d'al-Qassam, alors que sa vie de typographe y était bien remplie et confortable. Ibrahim avait d'ailleurs composé à sa mort un poème intitulé "Oh, quelle grande perte, Izz Edin!" De son retour, il s'en était expliqué avec  à son ami Rashid Al-Jalahma, à qui il avait confié : "Parler ne marche plus avec ces bourreaux."  Emprisonné dans la prison d'Akka (Acre) durant cinq mois après une diffusion très remarquée  d'un poème intitulé "Planifie-le, Dill !", évoquant par là la liberté d'indépendance de la Palestine.  En 1938, il publie à Damas  Recueil de poèmes de combat pour la Palestine (Majmūʿat Qaṣaʾid Filasṭīn al-Mujāhida), avant d'être assassiné par des forces britanniques de la région de Haïfa, le 18 octobre 1938 avec trois compagnons révolutionnaires :   Muhammad Khader Qiblawi, Izz al-Din Khalayleh et Abu Raad. Les Britanniques leur avaient tendu une embuscade autour du village de Tamra, et, après les avoir abattu, ils  avaient jeté leurs corps dans un puits  (Khaled Awad, "Noah Ibrahim, poète et martyr", Venus Press, Nazareth, 1990   ;   نمر حجاب، الشاعر الشعبي الشهيد نوح إبراهيم، عمان: دار اليازوري، 2006  :  Nimr Hijab, "Le poète martyr populaire Nouh Ibrahim", Amman, Dar Al-Yazouri, 2006 ;  Noah Ibrahim, All4Palestine.com)

 

En juin, de nombreuses et graves attaques avaient été lancées contre des membres du NDP qui poussaient trop au compromis en faveur de la partition ou contestaient trop fortement le leadership du Hadj Amin al-Husseini  :  il n'est cependant pas prouvé que ces intimidations ou tentatives d'assassinat soient toutes le fait des partisans d'al-Husseini  (Hillel Cohen, L'armée des Ombres..., op. cité : cf. partie I).  Les dirigeants britanniques  pesèrent aussi le choix de déclarer illégal l'Exécutif arabe de l'AHC, idée que Wauchope, en particulier, repoussa. 

Le 14 juillet, Norman Bentwich rencontre Jamal al-Husseini à Londres et lui propose un plan de cantonisation de la Palestine augmentée de la Transjordanie, avec des droits égaux pour les Juifs et les Arabes   (Mahdi Abdul Hadi [éditeur], Documents on Palestine, Vol. 1, PASSIA  [Palestinian Academic Society for the Study of International Affairs], Jérusalem, Israël).  Le 19 juillet, le ministre des colonies (Secretary of State for the Colonies) Ormsby-Gore partageait avec le Cabinet  (de guerre) deux lettres envoyées par Wauchope au sous-secrétaire d'Etat aux Colonies, Cosmo Parkinson (Sir Arthur Charles C. P. 1884-1967),  dans la première desquelles il informait de sa rencontre avec l'Emir Abdullah à Amman, favorable au plan de partition où Palestine et Transjordanie formeraient un grand Etat arabe,  alors que la seconde faisait au contraire connaître l'opposition d'Ibn Saoud en Irak.  

Dès le 23 juillet,  la partition du pays proposée par la Commission Peel est rejetée publiquement dans son ensemble par L'AHC, en un mémorandum soumis à la Commission des mandats permanents (Permanent Mandates Commission, PMC), organe créé fin 1920 pour superviser les territoires sous mandat. Dès le début de ce document,  l'AHC déclare "l'extrême déception du peuple arabe de Palestine"  (Memorandum submitted by the Arab Higher Committee to the Permanent Mandates Commission and the Secretary of State for the Colonies, dated, July 23rd 1937, FO 371/20810).  Ce mémorandum appelle à la reconnaissance du droit des Arabes à l'indépendance complète dans leur pays, où les Juifs sionistes sont "une minorité d'envahisseurs, qui n'avaient pas avant la guerre de stature élevée dans ce pays, et dont les relations politiques avec celui-ci était rompues  depuis quasiment 2000 ans." (Memorandum,  op. cité).  Il rappelle que les Arabes n'ont cessé, depuis le premier jour, de rejeter la Déclaration Balfour, dont "ils ont toujours souligné l'invalidité,  ses contradictions internes, l'injustice sur laquelle elle se fonde, et son inhérente partialité" (op. cité).  Il réclame la fin de la mise en œuvre d'un foyer juif en Palestine mais aussi du mandat britannique, remplacé par un traité similaire à celui qui existe entre le Royaume-Uni et l'Irak ou l'Egypte, entre la France et la Syrie, dans le but de créer un Etat souverain en Palestine, et enfin, l'arrêt immédiat de l'immigration juive et de la vente de terres aux Juifs durant la négociation et jusqu'à la conclusion du traité. (Memorandum,  op. cité, cf. aussi   Palestine Partition Commission, dite Woodhead Commission, n°25 p. 17, Londres, octobre 1938).  Il rappelle l'inégalité profonde du dispositif de transfert de population, qui verra seulement 1250 Juifs perdre une quantité négligeable de propriété pour rejoindre le nouvel Etat juif, quand près de 225.000 Arabes quitteront seront déplacés dans un nouvel Etat, à quoi il faut ajouter 100.000 habitant des villes de Haifa, Acre, Tibériade et Safed. Ce procédé revient "plus ou moins à l'expulsion forcée des habitants arabes de l'Etat juif et la dépossession de leurs propriétés."  (Memorandum,  op. cité).  

 

Bien entendu, les gouvernants britanniques ou les dirigeants sionistes ne cachent pas en privé que le plan proposé est un marché de dupes. Le directeur de l'Agence Juive, lui-même, A. Ruppin, reconnaissait dans son journal que les "difficultés de mise en œuvre semblent – au vu du grand nombre d’Arabes dans l’État juif – presque insurmontable."  (Ruppin, Memoirs... op. cité, p. 285,  partie I).  Wauchope et Dill étaient quant à eux d'accord sur le fait que "les sacrifices induits par les termes du rapport, en particulier pour  la Galilée et l'Acre, sont connus de tous les Arabes, au détriment du principe de Partition."  (Wauchope à Dill, 20 juillet 1937, WO 191/86).  

 

Au-delà du refus de principe de céder une partie (1/5e) de la Palestine aux Juifs étrangers, les Palestiniens avaient de solides griefs reflétant encore une fois la partialité qui n'est plus à démontrer de la part de la puissance mandataire envers les sionistes. Accepter les recommandations du rapport Peel, c'était accepter que le nouvel Etat juif, récupère une grande partie des plaines fertiles  : plaine maritime qui borde la Méditerranée, d'Acre à Jaffa, vallées de Jezréel ,  de Hula ou encore du Jourdain, tandis que les Palestiniens n'obtiendraient que des terres en partie ou totalement désertiques, comme le désert du Néguev (Negev), la vallée d'Arava (Araba), ou encore les montagnes à l'ouest du Jourdain ou la bande de Gaza  (Eugene Lawrence Rogan, The Arabs, A History, Allen Lane, 2009).  Malgré leurs désaccords, les très influentes familles Husseini et Nashashibi se sont finalement entendues pour rejeter la partition proposée. 

 

Réunis par un sommet panarabe à la Conférence nationaliste arabe de Bloudan (al-Mu'tamar al-'Arabi al-Qawmi fi Bludan), en Syrie, dans la région de Damas, organisé du 8 au 10 septembre 1937 avec l'aval de la France, les délégués de différents pays, principalement du Moyen-Orient (Egypte, Palestine, Syrie, Liban, Irak, Transjordanie, Tripolitaine), ont sans surprise entériné ce rejet massif des Arabes pour la partition du pays.  Pendant la Conférence, il a été distribué aux participants une brochure de 31 pages en forme de pamphlet antisémite intitulé "Islam et judaïsme" (Islam et Judaïsme), qui avait été publié plus d'un mois avant, le 18 août, au Caire.  Sorte de Mein Kampf arabe, l'opuscule, qui regorge d'expressions racistes, présente les Juifs comme des ennemis de l'Islam, responsable non seulement de la mort de Mahomet mais aussi de tous les problèmes qu'ont connu les musulmans dans l'histoire (Kedourie, 1981 ; Küntzel 2020).  L'éditeur de la première édition arabe du pamphlet, le journaliste égyptien Mohamad Ali al-Taher, en a rédigé sa préface mais n'est pas cet "Arabe distingué" qui "a écrit ce livre sur les Juifs et leur comportement". Ce serait selon un avis très partagé, le mufti Amin Al-Husseini, qui a semble-t-il beaucoup investi de temps et d'argent à organiser la Conférence de Bludan  (cf. Matthias Küntzel, Islamic Antisemitism : How It Originated and Spread, About the meaning of the booklet “Islam and Jewry” and the Bludan Congress of September 1937,  juillet 2018).  Cette propagande extrémisme ne reflète absolument pas la teneur des débats : le rapport confidentiel adressé par les services secrets britanniques au secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, Anthony Eden (1897-1977)  témoigne au contraire du "ton...modéré" de tous les discours publics à l'exception d'un seul. Ce qui n'empêcha pas une soixantaine de délégués de trouver les résolutions de la Conférence "insipides" et d'organiser une rencontre secrète dans une maison privée de Damas le matin du 12 septembre, pour combattre de manière plus efficace la volonté inflexible de la Grande Bretagne d'imposer la partition, sollicitant à cette intention des leaders syriens qui s'étaient déjà fait remarquer dans les combats menés en 1936 contre l'occupant britannique  (Blake Alcott, "The Rape of Palestine, A Mandate Chronology",  Vol. 2, "346. Bludan Pan Arab Congress" Tredition, 2023).  

Blake Alcott   :   Docteur en économie écologique britannique, militant pour la cause palestinienne depuis 2010, il est directeur de l'association anglaise One Democratic State in Palestine (ODS).  

 

Nous constatons donc une énième fois que les propos de certains extrémistes arabes n'entachent ni l'ensemble des discours arabes nationalistes, antisionistes ou antibritanniques, ni les résolutions arabes adoptées contre la colonisation juive en Palestine, dont nous avons vu à maintes reprises que tous s'appuient sur des éléments factuels et rationnels, au contraire des principes qui fondent et structurent l'idéologie sioniste. Les faits sont là. Ce sont les Juifs sionistes qui ont élaboré et exécuté un plan pour dominer les Arabes et conquérir l'ensemble de la Palestine et pas le contraire. Ce sont les Juifs qui ont un objectif colonialiste, impérialiste sur les Arabes de Palestine, pas le contraire. Nous continuerons donc d'évoquer, pour être le plus objectif possible, les dérives idéologiques des uns et des autres, mais nous ne nous attarderons pas sur ce qui n'impacte pas de manière significative les sociétés concernées. A l'inverse, nous passons et nous continuerons de passer du temps sur l'idéologie sioniste qui, elle, a su grâce à l'appui indéfectible britannique, exercer d'année en année un pouvoir et une domination qui ne cesseront d'augmenter et continueront de ravager la société palestinienne  avec une intensité croissante. 

bourreaux
palestine-comite executif arabe 1936.jpg

 

 

 

                                                   Comité exécutif arabe   

                                                     de gauche à droite et de haut en bas  : 

 

             F. Saba, secrétaire, Y. al-Ghussein, H. F.al-Khalidi, J. al-Husseini

               

         R. Al-Nashashibi,  A. al-Husseini, A. Hilmi Abd al-Baki, A. Rock,  Y. Farraj 

                                        (on notera l'absence d'Awni Abd-el-Hadi)

 

                                                                               1936

                          

                                                               

 

Deux mois après la diffusion publique du rapport Peel, était assassiné le très contesté commissaire de Galilée, Lewis Andrews, dont l'action a été exposée plus haut. Beaucoup de manchettes de journaux présentaient ce crime de manière simpliste, comme les autres manifestations des luttes émancipatrices arabes. Comme en 1936,  les  révoltés étaient assimilés à des terroristes  : "Terrorisme en Palestine : trois meurtres à Nazareth" (The Times), ou à de simples "meurtriers" (8 octobre 1937, le conservateur Spectator, le plus vieil hebdomadaire britannique, 1828). The New Statesman,  un hebdomadaire britannique  toujours debout lui aussi, mais de gauche, cette fois,  fondé par Sidney et Béatrice Webb en 1913,  détonait quant  à lui fortement avec la publication d'une lettre de Thomas  Hodgkin, secrétaire privé de Wauchope un an auparavant, dans la rubrique du courrier des lecteurs, le 9 octobre  

"Même si l’on peut décrier le fait de tuer pour des raisons politiques, décrire une action comme celle de l'assassinat de M. Andrews comme un « meurtre ignoble » est d'évidence trompeur. (Le Times, dans un article en première page du 2 octobre, le décrit ainsi). Est-ce qu'une personne à l'esprit libéral s'exprimerait de la sorte à propos du meurtre d'un éminent responsable de la Gestapo assassiné par un opposant au régime nazi ? Pourtant, c'est exactement sous cet éclairage que l'assassinat de M. Andrews doit apparaître à la plupart des Arabes palestiniens. M. Andrews était un fonctionnaire très compétent qui, en raison de son bon connaissance de l'arabe et de nombreux contacts avec des membres influents des communautés arabe et juive, se trouvait dans la position d'un agent des services secrets de l'administration britannique. Du point de vue de  l'Administration, il était un officier précieux et loyal, mais aux yeux d'une grande partie des Arabes, c'était un espion, qui représentait l'autocratie britannique détestée sous sa forme la plus répréhensible.

Il ne faut pas oublier que les villageois arabes du district de Galilée ont gravement souffert sous le joug des Britanniques au cours des derniers dix-huit mois. Leurs jeunes hommes ont été tués ; leurs maisons détruites ; leurs récoltes et leurs animaux confisqués pour payer de lourdes  amendes collectives. Et ils ne sont toujours pas plus proches qu’ils ne l’étaient auparavant de  l'indépendance nationale qu'ils visent à atteindre. La partition signifierait pour eux, soit de quitter leurs maisons et leurs terres et d'être installés à Beer Sheba, dans la vallée du Jourdain, soit en Transjordanie, ou encore d'être intégrés à un État juif, à l'intérieur de ses frontières. Ce sont les conditions politiques qui donnent naissance au terrorisme. Il ne peut être guéri par la déposition du Président du Conseil suprême musulman et la déportation vers les Seychelles de certains des dirigeants arabes les plus respectés au motif qu'ils sont  « moralement responsables » de ces actes terroristes." (T. Hodgkin, in Kelly, 2013).

Thomas  Hodgkin    :    Le jeune Thomas Lionel Hodgkin (1910-1982) est en service civil en Palestine entre 1934 et 1936, et le 28 mai 1936, il fait savoir par lettre qu'il a pris la décision de démissionner de son poste à cause "des nouvelles mesures répressives de la part du gouvernement", qu'il évoque dans une deuxième lettre à son frère, courant juin : "C'est une guerre sanglante dans la mesure où les autorités civiles ne tentent plus de contrôler ou d'administrer quoi que ce soit, mais laissent au colonel en poste et à ses lieutenants le soin de battre les villageois, de piller et de détruire leurs maisons." (Thomas Hodgkin: Letters from Palestine 1932–36, 164–65, 171, édité par E.C. Hodgkin, Londres, 1986).  Il ne désirait pas quitter la Palestine, mais l'administration britannique lui ordonnera de le faire. Il adhère au parti communiste et épouse en 1937 Dorothy Mary Crowfoot (1910-1994), fille de deux archéologues, qui deviendra une scientifique de renom, autrice de beaucoup de découvertes, comme la structure de la pénicilline, de la vitamine B, pour laquelle elle reçoit le prix Nobel de chimie en 1964, et enfin, de l'insuline. Elle fit aussi faire des progrès à la technique de la cristallographie aux rayons X.  Hodgkin devient en 1939 tuteur au sein du plus grand organisme caritatif d'Angleterre pour l'éducation bénévole des adultes, la WEA (Workers Educational Associations), puis, en  1945,  secrétaire du département de l'Université d'Oxford pour l'éducation continue (OUDCE : Oxford University Department for Continuing Education). Un voyage dans la colonie anglaise de la Côte de l'Or (Gold Coast : Ghana actuel) le plonge dans une passion pour l'histoire africaine, dont il deviendra un des meilleurs historiens britanniques. Il quitte son poste à Oxford, voyage en Afrique et publie Nationalism in Colonial Africa, en 1956, avant de prendre en particulier la tête de l'Institute of African Studies à l'Université du Ghana, en 1962  (Thomas Lionel Hodgkin, article de Wikipedia)

Dans le département oriental du Foreign Office, un groupe d'officiers, y compris l'homme qui les dirigeait, George Rendel, partage avec Hodgkin la conviction que réduire les évènements de 1936 à des actes criminels était simpliste : "Toute politique fondée sur cette équation, pensaient-ils, rendrait la répression nécessaire et, par conséquent, attiserait, plutôt que réprimerait, les forces de rébellion."   (Kelly, 2013).  Rendel presse le gouvernement de prendre davantage en considération le point de vue arabe, et reconnaît la justesse du point de vue de Hodgkin, comme un autre officier du département qui affirmera qu'il y a "malheureusement beaucoup de vérités dans cette lettre"  (Palestine situation, 9 octobre 1937, FO 371/20818).  Les nationalistes arabes ont,  quant à eux, dénoncé les amalgames commodes.  Le 13 octobre 1936, Fawzi al-Qawuqji, se faisant le porte-parole de nombreux Palestiniens, avait déclaré dans al-Istiqlal  : "Les Arabes sont en quête de droit et de justice ; ils ne sont pas des meurtriers." Le mois suivant, un manifeste arabe affirmait que faire respecter "la loi et l'ordre", comme le prétendaient les Britanniques, n'était qu'un prétexte pour attaquer illégalement les nationalistes  (Kelly, 2013).  Un ancien sympathisant de la rébellion déclarera catégoriquement à la chercheuse Zeina Ghandour, que " … les Anglais savaient que c'était une rébellion. Ils savaient très bien que nous n’étions pas des criminels."   (Ghandour, 2010 : 105). 

 

On déplore une longue liste d'attentats commis sur des dirigeants arabes modérés entre 1936 et 1937, très probablement par des factions radicales arabes. Les Britanniques, de leur côté, arrêtent et déportent des dirigeants qui leur sont trop hostiles ou qui ont eu un rôle important pendant les révoltes de 1936. Le 1er octobre, le maire de Jérusalem Hussein Fakhri al-Khalidi, l'oncle de l'historien Rashid K. plusieurs fois cité ici, est déporté aux Seychelles, tout comme le banquier A. Hilmi al-Baqi,  le politicien Y. al-Ghussein,  Rashid al-Haj Ibrahim (1889-1953), banquier et dirigeant d'al-Istiqlal, activiste important des grandes révoltes de 1936 et 1937,  et enfin, le chrétien maronite Fouad (Fuad) Saba (1902-1984), fondateur avec son frère Aziz Saleh de la première entreprise comptable arabe agréée dans tout le Moyen-Orient et cofondateur de l'Arab Bank en 1930. Représentant de l'Exécutif Arabe, il participa à la rédaction du Mémorandum du 23 juillet rejetant le plan Peel, mais aussi à la Conférence de Bloudan (Fuad Saba, article de l'IEPQ). 

 

"Les hommes ont été détenus dans une enceinte fortement gardée pendant seize mois, privés de visiteurs et de contacts extérieurs. Parmi leurs codétenus aux Seychelles figuraient des dirigeants politiques d’Aden, au Yémen, et de Zanzibar. D’autres dirigeants palestiniens ont été exilés au Kenya ou en Afrique du Sud, tandis que quelques-uns, dont le mufti, ont réussi à s’échapper et à se rendre au Liban. D’autres encore ont été enfermés, généralement sans procès, dans plus d’une douzaine de ce que les Britanniques eux-mêmes appelaient des « camps de concentration », notamment celui de Sarafand."  (Khalidi, 2020).

 

Un certain nombre de dirigeants arabes s'exilent ou sont déjà à l'étranger, pour éviter leur arrestation et leur déportation, tels Amin al-Husseini,  Awni Abdul Hadi, Alfred Rock, Izzat Darwaza ou encore Abdul Latif Salah.  Tous les comités nationaux de Palestine sont dissous, ce qui porte un grand coup à la dynamique nationaliste arabe :  On voit là, pour la énième fois, que, sans le bras armé britannique, les colons juifs auraient eu très peu de moyens de s'opposer à la lutte des Arabes pour leur indépendance. 

A l'automne, une délégation arabe est envoyée à Londres par l'AHC, constituée de Jamal al-Husseini, Alfred Rock, Awni Abd al-Hadi, Musa Alami, et du médecin chrétien Izzat Tannous (1894-1993), généraliste puis pédiatre. Il participe aux manifestations de masse contre l'immigration juive à l'automne 1933 et  fait partie de différentes délégations arabes pour défendre les droits des Palestiniens. Vers la fin de sa vie il écrira  The Palestinians: Eyewitness History of Palestine under British Mandate : "Les Palestiniens : Histoire vécue de la Palestine sous mandat britannique", 1988.  La délégation de cette fin d'année 1937 réclame qu'Arabes et Juifs se considèrent ensemble comme dépositaires de la Terre Sainte, qu'un gouvernement national soit formé accordant les mêmes droits politiques, civils et religieux à tous,  indépendamment de la race ou des croyances, que la représentation gouvernementale soit proportionnelle à la population, que le droit des minorités soit respecté, et enfin, qu'un traité préserve les intérêts légitimes de la Grande-Bretagne. 

Le 2 novembre,  Ragheb Nashashibi adresse une lettre à Sir William Denis Battershill -1896-1959), administrateur colonial, secrétaire en chef du gouvernement palestinien à la suite de J. Hathorn.  Comme de très nombreux dirigeants politiques avant lui, il rappelle "la manière incohérente" ("inconsistant manner") dont le gouvernement mandataire traite depuis vingt ans "les aspirations nationales des Arabes, qui représentent la majorité écrasante du pays."   et que "cette situation défavorable"... "n'est conforme en aucune manière ni aux droits naturels dont ils ont l'entière prérogative, ni à la justice humaine..." Par conséquent, l'auteur, au nom de son parti, déclare "qu'il est grand temps maintenant... de changer cette politique en adoptant, dans un court délai, des méthodes propres à résoudre le problème de cette Terre Sainte d'une manière qui permettra aux habitants d'exercer leurs droits au nom d'un gouvernement national et d'une souveraineté  nationale, sur des bases représentatives et constitutionnelles,  comme on le voit partout dans le monde."  (R. Nashashibi, dans Blake Alcott, The Rape... op. cité, "348. Nashashibi to Battershill"). 

Le 27 novembre était arrêté Cheik Farhan as-Sadi (1862-1937), qui avait pris la tête des Brigades d'Al-Qassam après la mort de ce dernier et qui fut condamné à mort et pendu le lendemain matin à 8 h (The New-York Times). 

gentleman

 

 

         

 

        Un “ gentleman ” à  la Commission royale  :

                                 George Mansour

 

 

 

 

 

 

Le syndicaliste palestinien George Mansour (1905-1963) avait été  entendu par la Commission Peel, en janvier 1937. Boulanger, puis instituteur à Nazareth, il déménage avec sa famille à Jaffa en 1927 où il travaille dans le commerce, puis l'industrie manufacturière.  Secrétaire de la  PAWS (cf. partie I), il sera une figure centrale de la grève générale de 1936 et s