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ISRAËL,LE SIONISME
La colonisation juive de la Palestine
(VI)
Nationalisme et réactions arabes
llustration d'Hélène Aldeguer, 2021, pour la revue XXI, "Qu’est-ce que la Nahda ?", article de Sophie Pommier, revue OrientXXI, 30 novembre 2021
“ils ont commencé à mettre en oeuvre leurs desseins”
La fin du XIXe siècle et le début du siècle suivant voit une crispation profonde du pouvoir ottoman, attaqué de toutes parts, à l'extérieur comme à l'intérieur. La répression turque du sultan Abdul Hamid II (Abdel Hamid, Abdulhamid, Abdulhamit) II devient féroce et sanguinaire, en particulier envers les Arméniens (massacrant des dizaines ou des centaines de milliers de personnes entre 1894 et 1896) ou encore les nationalistes arabes, en quête d'émancipation pour leurs peuples.
En 1904, Negib (Nejib, Nagib) Azoury (N. Azouri, 1873-1916), intellectuel syrien chrétien, haut-fonctionnaire de l'Empire ottoman à Jérusalem, est contraint de s'exiler à Paris, où il écrit Le Réveil de la Nation Arabe dans l'Asie turque en présence des intérêts et des rivalités des puissances étrangères, de la curie romaine et du patriarcat œcuménique, partie asiatique de la Question d'Orient et programme de la Ligue de la Patrie Arabe, plus connu sous son titre raccourci : Le réveil de la nation arabe (Plon-Nourrit et Cie, Paris, 1905), qui emboîte le pas à Abd al-Rahmân ibn Ahmad al-Kawâkibî (1855-1902), scientifique, humaniste, dans la volonté d'établir une nation pour tous les Arabes sous le joug ottoman, qu'ils soient chrétiens, musulmans...ou juifs. Ainsi, Kawâkibî "a la certitude que l'édification d'une conscience nationale dans une région où les religions se disputent l'histoire et l'espace ne peut pas être conçue sans une séparation entre religion et pouvoir, ainsi que l'abolition de la dénomination "musulman" et "non musulman", de façon à créer un sentiment commun dépassant les races et les confessions" (Kawakibi, 2003).
De son côté, face au "réveil de la nation arabe et l’effort latent des Juifs pour reconstruire sur une très large échelle l’ancienne monarchie d’Israël" Azoury finit par penser que les "deux mouvements sont destinés à se combattre continuellement jusqu’à ce que l’un d’eux l’emporte sur l’autre. Du résultat final de cette lutte entre ces deux peuples, représentant deux principes contraires, dépendra le sort du monde entier (...)
La Palestine, telle que veulent la reconstituer les Juifs d’aujourd’hui, serait beaucoup plus grande que celle qu’ils ont possédée dans les différentes phases de leur existence historique. Ni du temps de Josué, ni sous la monarchie de David et de Salomon, les Juifs n’ont pu occuper les frontières du pays naturel pour barrer le passage aux conquérants et aux envahisseurs. Même à l’époque de ces deux rois, la Palestine n’a jamais abrité dans son sein un seul et même peuple, parlant la même langue, ayant les mêmes origines historiques, professant le même culte et pratiquer les mêmes coutumes ; car les Juifs ne purent ni exterminer ni asservir les nations diverses qui habitaient la vallée du Jourdain et la terre de Chanaan. […] Les Israélites ne sont parvenus ni à s’assimiler des peuples ni à vivre en paix avec eux, mais ils étaient toujours en alerte tantôt contre les uns tantôt contre les autres (...)
Ainsi, à part la question religieuse, les Juifs ne sont pas plus intéressants pour un historien qu’une tribu nomade quelconque : celle des Amalécides ou des Moabites par exemple. Au fond, les Juifs n’ont possédé de la Palestine que la rive occidentale du Jourdain et la chaîne de montagne qui s’étend à l’ouest de ce fleuve, depuis Hébron jusqu’au lac Houleh. Cependant la Bible nous montre que, même dans cette partie du pays, les Juifs étaient mêlés aux Chananéens dans des proportions considérables. (N. Azoury, op. cité).
Azoury n'est pas le seul intellectuel à évoquer très tôt le grave danger que représente le projet sioniste pour les Arabes. Saïd al-Husseini, représentant la Palestine au parlement ottoman, l'avait aussi perçu, quoique de manière exagérée : "Les Juifs ont l’intention de créer dans la région un État qui inclura la Palestine, la Syrie et l’Irak" (Propos du 6 mai 1911, rapportés le même jour par le quotidien égyptien Al- Ahram, "Les Pyramides", fondé en 1876).
Ces premiers élans du nationalisme arabe, que l'on retrouve dans d'autre pays du Moyen-Orient, sont un des signes qui commencent par inquiéter la Grande-Bretagne impérialiste, et différents chercheurs affirment qu'un comité de différents experts internationaux auraient élaboré un rapport soumis secrètement en 1907 au premier ministre de la Grande-Bretagne, Sir Henry Campbell-Bannerman, un rapport qui aurait cherché à montrer que les peuples arabo-musulmans de l'Empire Ottoman représentaient un danger important pour les pays européens. Pour cette raison, il aurait préconisé différentes actions pour prévenir de cette menace :
"1. en promouvant la désintégration, la division et la séparation dans la région.
2. En établissant des entités politiques artificielles qui seraient sous l’autorité des pays impérialistes. 3. En luttant contre toute forme d’unité — qu’elle soit intellectuelle, religieuse ou historique—et en prenant des mesures concrètes pour diviser les habitants de la région.
4. Pour y réussir, , il est proposé d’établir en Palestine un « État tampon », peuplé d’une forte présence étrangère hostile à ses voisins et favorable aux pays européens et à leurs intérêts.
"Il ne fait aucun doute que les recommandations du comité supérieur de Campbell-Bannerman ont ouvert la voie aux Juifs vers la Palestine. Elles ont nourri l'approbation britannique de la politique du mouvement sioniste visant à séparer la Palestine des terres arabes afin d’établir un noyau impérialiste qui assurerait une influence étrangère dans la région." (Bar-On et Adwan, 2006).
Les deux chercheurs cités, comme tous les autres qui traitent de la question ne citent cependant aucune source de première main relative à ce rapport, car à ce jour, personne n'en a trouvé, et c'est ce qui fait douter plusieurs historiens de sa véracité, dont l'éminent professeur Anis (Anes) Abdullah Sayegh (1931-2009), lui qui a passé beaucoup de temps à chercher une archive la concernant (cf : Professeur Dr Mohsen Mohammad Saleh, "Political Analysis: Is the “Campbell-Bannerman Document”: Real or Fake?", Al-Zaytouna Centre for Studies & Consultations, 28 septembre 2017).
L'arrivée des Jeunes-Turcs au pouvoir, en 1908, conduit à la création d'un Comité Union et Progrès (CUP) qui, au contraire, veut développer une nation turque, au détriment des aspirations arabes : "Le Comité met ainsi en place un programme de turquification dans l’ensemble de l’Empire. L’élément turc est toujours plus favorisé au détriment des autres nationalités. Ce nationalisme turc est très mal perçu par les notables arabes et réformistes musulmans. Ces mesures accentuent le nationalisme arabe et la volonté d’autonomie des nationalistes arabes et les poussent à se tourner vers les puissances européennes afin de se libérer du joug turc et de réaffirmer leur identité" (Jeunes-Turcs et révolution de 1908 dans l'Empire ottoman, article de Lisa Romeo, Les clés du Moyen-Orient, 13 octobre 2010).
"En décembre 1914, Cemal Pacha [Mustafa Kemal Pacha, puis M.. K. Atatürk en 1934, NDA] arrive à Damas en qualité de commandant en chef de la 4ème armée turque afin de préparer une offensive contre le canal de Suez. Il doit aussi assurer l'ordre en Syrie. Suite à son échec dans la campagne de Suez en février 1915, Cemal décide d'éliminer un bon nombre de leaders arabes, les condamnant à mort pour trahison, accusés d'avoir voulu, à travers la décentralisation, démembrer l'empire et le vendre à des Puissances étrangères. Le 21 aout 1915, il fait pendre 11 notables (10 musulmans et un chrétien) à Beyrouth ; le 6 mai 1916, 14 notables sont pendus à Beyrouth et 7 à Damas (17 musulmans et 4 chrétiens)" (Legrain, 2016).
« Proclamation de la Constitution le 24 juillet 1908 »
Carte postale, Imprimerie Française E. Souma & Cie
Contrastant fortement avec cette violence d'Etat, la Constitution ottomane de 1908 abrogea la censure de la presse et accorda la liberté de l'activité politique. Cette bouffée d'air profita au réveil nationaliste arabe (النهضة / nahda : "renaissance"), et, de la Syrie à l'Egypte, on vit apparaître tout une floraison de journaux d'expression arabe : Dès 1908, vit le jour à Jérusalem le tout premier journal palestinien (1908-1914), al-Quds (Al-Qods, Al-Kouds, "ville sainte", nom arabe de Jérusalem), fondé par Jurji Habib Hanania (1864-1920). Estimant avec d'autres qu'on ne pouvait pas progresser en termes d'éducation et de culture dans l'Empire ottoman, et qu'il fallait s'en libérer, Hanania et ses amis créèrent une société secrète appelée "Palestine la jeune fille" (Falastinal-fatāt),"avec l'intention de travailler pour une Palestine « jeune », éclairée et libre." (Agsous-Bienstein, 2022).
La même année paraît An-Nafais, journal littéraire à Haïfa créé par Khalil Ibrahim Khalif (1886-1982, connu sous le nom de Khalil Baydas) et qui deviendra an-Nafais al-Assriah ("Les Trésors modernes") en 1911, à Jérusalem. K. Baydas "a beaucoup contribué à la construction de l’identité nationale palestinienne", il "incarnait cette jeune intelligentsia urbaine palestinienne qui cherchait à construire « une conscience arabe » en opposition aux Ottomans et aux Britanniques. Condamné à mort sous les Ottomans, il fut sauvé par l’intervention du patriarcat orthodoxe de Jérusalem. Libéré à l’arrivée des Anglais, il fut ensuite emprisonné, publiant ses mémoires de prison sous le titre Ḥadīṯ al-suǧūn (Récits de prison)."(Agsous-Bienstein, 2022).
al-Karmil (al-Karmal, el-Carmel, Le Carmel [quartier de Haïfa], 1908-1942) est un quotidien lancé par le journaliste et romancier libanais Najib al-Khuri Nassar (1865-1948), qui paraît à Haïfa à compter de décembre 1908, avec un objectif annoncé clairement qui est de "s'opposer à la colonisation sioniste". Nassar fondera par ailleurs, en 1913, un mouvement nationaliste, le Club littéraire (al Muntada al Adabi), titre repris en janvier 1918 par un journal financé par Paris, pour masquer sa propagande antibritannique et antisioniste.
Journal El-Carmel, publicité pour la Chevrolet "Roadster", vendue au prix de 189 livres palestiniennes à la concession Tannous Brothers, qui avait des succursales dans les villes de Haïfa, Jérusalem, Jaffa ou encore Nazareth.
Journal El-Carmel,
Jérusalem,
12 août 1925
Toujours en 1908, est fondé le journal an-Nafir ("Le Clairon"), à Jérusalem (mais depuis 1904 à Alexandrie), qui se démarque des autres par sa position pro-sioniste, son propriétaire, Iliya (Elijah) Zakka étant un homme d'affaires proche de l'Agence et des colonies juives, et très soucieux de ses propres affaires commerciales (Agsous-Bienstein, 2022). Le journal Al-Akhbar (الأخبار, "Les Nouvelles"), qui paraîtra à partir du 26 juin 1909, s'intéresse à la littérature, à la politique et aux sujets agricole. Connu pour ses prises de positions prosionistes, il connaîtra des campagnes d'opposition de la part d'autres journaux arabes et sera dirigé jusqu'au 50ᵉ numéro par le journaliste juif Nissim Malul, que nous présenterons plus loin (Notice "Al-Akhbar", Archives des journaux arabes de Palestine ottomane et mandataire, The National Library of Israel").
Supplément en hébreu intitulé « HaShofar » du journal arabe palestinien Al-Nafir.
Journal Al-Akhbar, Jaffa,
2 octobre 1919
Suite à une campagne de journaux éclatent des incidents entre Juifs et Arabes en Galilée, le quotidien al-Karmil, en particulier, et surtout, Falastin (Filastin, Filistin : "Palestine" en arabe), quotidien créé en 1911 par Issa Dahoud El-Issa (Issa al-‘Issa) et son cousin Yousef Abdallah El-Issa. Falastin, comme al-Karmil (al-Karmal) ont été créés par des chrétiens arabes, qui initièrent par ailleurs les premiers mouvements séparatistes au Levant (Weinstock, 2011), exemple parmi d'autres qui montre que le nationalisme arabe (al-qawmiyya al-’arabiyya ; Al-Jamai'a al-Arabiya : "la communauté arabe"), dépassant les nombreux différends claniques, s'est formé autour d'une identité arabe non confessionnelle, puisque musulmans, chrétiens, et même juifs, parfois, y ont apporté leur soutien, et alors que la population "diversifiée à l'extrême... se compose de groupuscules plus ou moins rivaux entr'eux : des Druzes peuplent le Hauran [les Hauranis, Hawranis, NDA], des musulmans sunnites vivent dans la région d'Acre [Akka, en hébreu, NDA], des Algériens campent sur les bords du Jourdain, des clans chrétiens habitent en Transjordanie. L'opposition traditionnelle entre sédentaires et nomades vient encore compliquer la situation. Les fellahs sont misérables et exploités par les grands propriétaires absentéistes, ils subissent avec résignation leur sort." (Tebeka, 1970).
Le mouvement nationaliste arabe est très actif au Caire, où existe en particulier une Société de Résistance antisioniste (Society for Resisting the Zionists) à l'Université al-Azhar. Le journal al-Iqdam ("L'audace"), lui aussi, est très actif dans cette lutte, où un de ses leaders, le chrétien Khalil Sakakini, écrira ces mots en 1914 :
"Les sionistes veulent mettre la main sur la Palestine, cœur des contrées arabes et maillon central entre la péninsule arabique et l’Afrique. Ils entendent briser ce maillon et diviser la nation arabe afin d’empêcher son unité et sa cohésion. Il faut que le peuple palestinien soit lucide sur leurs intentions et qu’il n’oublie pas qu’il possède une terre et une langue. Si vous voulez mettre un peuple à mort, coupez-lui la langue, saisissez ses terres — c’est précisément ce que veulent faire les sionistes avec nous." (K. Sakakini, Le mouvement sioniste, article d'al-Iqdam, 23 février 1914, citation du Monde Diplomatique, "Voix de faits, La Palestine en cartes, citations, faits et chiffres", dans "Palestine. un peuple, une colonisation", « Manière de voir », #157, février-mars 2018).
Quelques mois plus tard, le 7 juillet 1914, le quotidien Al-Karmil faisait entendre un avertissement à ses lecteurs : "Voulez-vous devenir des esclaves des Sionistes qui sont venus pour vous mettre à la porte de votre pays, en proclamant que c'est le leur ?... Musulmans, Palestiniens, Syriens, Arabes, êtes-vous heureux de cela ?" (Abdulwahab Kayyali, Palestine, a modern history, Londres, Croom Helm, 1978).
Le 14 juillet, al-Iqlam publiait un très long Manifeste issu du mouvement d'al-Azhar, à la fin duquel était résumé ses objectifs principaux : S'opposer avec tous les moyens possibles au sionisme en sensibilisant l'opinion publique et diffuser le programme dans toutes les couches des sociétés arabes, particulièrement en Syrie et en Palestine ; fonder des branches du mouvement dans toutes les villes de Palestine et de Syrie ; S'efforcer de propager l'esprit d'unité parmi toutes les différentes communautés ; Créer et encourager tout projet économique, commercial ou agricole et fournir des idées aux fermiers et aux paysans qui les rendent capables de se protéger eux-mêmes des dangers du sionisme ; et enfin, faire des démarches auprès de tous ceux qui sont intéressés, pour stopper le flux de l’immigration sioniste (Kayyali, op. cité).
Au cours du même mois, "les femmes palestiniennes arabes émergent sur la scène politique quand elles créent la Jamiat (jamyat) al-lhsan al-iam (Société de Bienfaisance) et la Jamia Yaqzat al-Fatat al-Arabiyya ("Societé pour l'éveil de la jeune fille arabe"). Les deux mouvements sont nationalistes et défendent le soutien aux industries locales." (Kayyali, op. cité).
Vendeur de rue du journal Falastin
Palestine, Jaffa, 1921-1923
Photo Franck Scholten (1881-1942)
The Netherlands Institute for the Near East (NINO)
Grâce à la presse nationaliste arabe naissante, les années 1908-1911 semblent être une charnière dans l'opinion publique arabe vis-à-vis de la critique antisioniste, qui doit beaucoup à l'activité militante de Najib Nassar. Il semblerait que le journaliste soit devenu antisioniste en observant les ventes de terres aux immigrants juifs dans la qaḍā de Tibériade (Khayriya Qasimiya, Najīb Naṣṣār fī jarīdatihi al-Karmal (1909– 1914): Aḥad ruwwād munāhaḍat aṣ-Ṣahyūnīya ["Najīb Naṣṣār et son journal al-Karmal... : Un des pionniers de la résistance antisioniste", dans Shuʼūn filasṭīnīya, 1973, No. 23, pp. 101–123). Mais surtout, c'est en étudiant le sionisme qu'il est arrivé à la conclusion que si la situation ne changeait pas et continuait le même développement, "les sionistes finiraient par prendre possession de la Palestine." (Beška, 2018). En 1910 et 1911, il s'intéresse de près à la vente de grandes propriétés appartenant au sultan Abdulhamid II au chrétien libanais Najib Ibrahim al-Asfar, suspectant ce dernier de n'être qu'un homme de paille pour le compte des sionistes et lance alors une grande campagne contre cette transaction pour convaincre divers éditeurs levantins de se joindre à lui (op. cité). Par ailleurs, il participe activement à l'affaire qui aiguisera le plus le sentiment antisioniste dans l'opinion arabe d'avant la première guerre mondiale, celle de la vente du village d'al-Foula (al-Fula) aux organisations sionistes. Dans un article, il reproche le manque d'intérêt des Arabes de leur propre histoire, et le manque de fierté au sujet des évènements et des personnages importants, au contraire des Juifs, quant à eux fortement attachés à leur passé : "Par Dieu, si nous avions ne serait-ce que la moitié de la passion, du sens de l'honneur, du patriotisme et de la fierté envers la communauté ottomane de nos ancêtres, les sionistes ne rêveraient pas de se réapproprier à coup d'argent la terre de nos pères et de restaurer l'ancien royaume israélien en Syrie et en Palestine." (N. Nassar, Nusb Salāhaddīn bayna an-Nāsira wa Tabarīyā : "Le monument de Saladin entre Nazareth et Tibériade", dans la revue littéraire mensuelle al-Muqtabas ["Le savoir bien compris", 1906-1917], 574, 15 janvier 1911, p. 1).
qaḍā (caza, cadalik, qadaa, qazaa, gaza) : juridiction, circonscription, division administrative des sandjaks ottomans.
Pour commencer de parer aux critiques, le bureau sioniste de Jaffa avait en particulier confié à un très jeune journaliste juif, d'origine tunisienne, Nissim Jacob Malul (1892-1959), qui parlait couramment arabe, la tâche de traduire les articles de journaux arabes relatifs au sionisme et de répondre aux articles antisionistes dans les journaux arabo-chrétiens les plus influents, comme Filastin ou al-Karmil. Malul ne manqua alors pas de répondre aux articles de Nassar, affirmant en substance, comme d'autres avant lui et après lui, le caractère apolitique du mouvement sioniste ainsi que sa contribution positive à la population locale (Beška, 2018). Expulsé à Damas par les Turcs, qui le soupçonnent d'activités anti-ottomanes pendant la première guerre mondiale, il s'exile en Egypte et revient après la guerre en Palestine, où il crée deux journaux arabes, financés par le mouvement sioniste, Al-Akhbar et plus tard Al-Salam, dans lesquels il "a prêché pour une compréhension judéo-arabe" (Jacobson, 2004). Dans un essai paru en hébreu dans le quotidien de Jérusalem Ha-Herut ("Liberté', 17-19 juin 1913), intitulé "Notre situation dans le pays", il enjoint les futurs immigrants juifs en Palestine d'apprendre l'arabe, et préconise son apprentissage dans les écoles juives, comme langue secondaire. Comme son ami médecin Shimon Moyal (1866-1915), né dans une famille marocaine de Jaffa, leur langue, leur vécu de Juif séfarade les rendaient naturellement proches de la culture arabe, qu'ils partageaient en grande partie. Avec d'autres Juifs séfarades, les deux hommes créèrent un mouvement appelé Ha-Magen ("Le Bouclier", en hébreu) pour promouvoir l'entente des deux communautés. Malul et Moyal défendaient un point de vue assez peu représentatif du sionisme, que l'on peut rapprocher des tentatives humanistes de Brit Shalom (cf. plus bas) sur l'aspect du partage culturel avec les Arabes, mais leur mentalité se complexifiait par ce sentiment de loyauté envers la patrie ottomane, qui était bien singulier chez les sionistes. Cependant, de la même manière que pour Brit Shalom, il est difficile de connaître chez ces sionistes modérés la part de naïveté et de dissimulation, car, derrière leurs intentions sincères de paix et de fraternité, comment pouvaient-ils ignorer tous les signes de volonté de conquête du territoire palestinien de la part des dirigeants sionistes ?
Ash-Sham
Burhan Karkutli (1932-2003)
artiste syrien
1975
huile sur toile
49,5 x 100 cm
Ash-Shams (الشمس, "le soleil" en arabe), nom donné à la 91ᵉ sourate du Coran, qui aurait été écrite pendant une période de persécution du prophète.
On manifestait encore, ici et là, dans le camp arabe des réserves sur le discours alarmiste contre l'immigration juive. Ainsi, le journaliste Sulaymān Bey Yalīn avança comme preuve l'absence d'ambitions politiques des Juifs depuis 2000 ans, leur attachement à l'Empire ottoman, leur citoyenneté ottomane ou encore la contribution des colons à la population locale, pour démontrer que la critique antisioniste était dénuée de pertinence. Nassar répondit alors qu'ils étaient Ottomans quand ça les arrangeait, car au moment du recrutement de conscription ou d'une convocation au tribunal, par exemple, ils s'empressaient de brandir leurs passeports étrangers pour ne pas avoir à subir la loi ottomane. Autre exemple, celui du quotidien égyptien Al-Mokattam / Al-Muqattam : "La Citadelle" (de Saladin), 1888-1952, dans lequel a commencé d'écrire Malul, par ailleurs, qui a été cofondé en 1912 au Caire par les journalistes chrétiens Faris Nimr (1856-1951) et Yaqub / Yacoub Sarruf (1852-1927), tous deux élèves du collège protestant syrien de Beyrouth, devenu American University en 1920. Le journal publiait souvent des articles prônant l'immigration juive en Palestine. Ce qui ne l'empêcha pas de se montrer choqué de l'arrivée en Syrie d'une centaine de réfugiés fuyant les souffrances de la guerre, s'étonna Al-Karmil, alors qu'au même moment, il s'ouvrait aux auteurs sionistes appelant à la colonisation par les Juifs des terres syriennes, en raison de leur sous-peuplement (Beška, 2018). Ce n'était pas la première fois que Nimr et Sarruf, nous le verrons un peu plus loin, regardaient le phénomène sioniste avec passivité ou empathie.
Les débats au parlement tenus en mars 1911 ont confirmé le fait relevé par Nassar que les politiciens en savaient très peu sur le sionisme, alors il eut l'idée de traduire des textes issus des articles de la Jewish Encyclopaedia (1901-1906), relatifs au sionisme. Pendant l'été, il fonda et dirigea un comité pour surveiller l'immigration juive dans le port d'Haïfa et proposa à peu près au même moment des mesures réciproques au boycott sioniste contre les Arabes. A la fin de l'année, il adjoignit des commentaires à sa traduction, qui prirent la forme d'un ouvrage. Cette année-là, ce fut plus de soixante-dix articles qui parurent sur le sujet du sionisme dans al-Karmil (Beška, 2018).
Revenons un moment sur Nimr et Sarruf, qui ont cofondé une revue littéraire mensuelle et de vulgarisation scientifique appelée Al-Muktataf (A. Muqtataf, 1876-1952), qui connut un franc succès.
En 1898, l'intellectuel Muhammad Rashid Rida (1865-1935), fonde sa revue Al-Manar ("Le phare") et se montre, dès son premier article, très critique envers les deux éditorialistes d'Al-Muqtataf, en s'appuyant sur leurs prises de position au sujet du sionisme, exprimées en forme de réponse à une lettre d'un de leurs lecteurs (Al-Muqtataf, Vol. XXII, 1898, n°4). En substance, écrit Rida, ils affirmaient sans plus d'émotion que les Juifs étaient parvenus à prendre virtuellement le contrôle du commerce et de l'artisanat en Palestine et il était possible qu'ils puissent parvenir, petit à petit, à les monopoliser entièrement. Ils rappellent aussi qu'en Egypte, où ils s'étaient exilés, les Juifs ne se consacraient pas à l’agriculture et ils n’attendaient pas à ce qu'ils le fissent en Palestine. Les achats de terres et l'immigration juive, sous la domination ottomane, y étaient encore compliqués, et il était beaucoup plus facile, à leur avis, de mettre en œuvre leur projet sioniste en Argentine. En outre, ils supposaient que la situation des Juifs dans les pays d'Europe de l'Est allait bientôt s’améliorer. Les auteurs estimaient donc très peu probable le succès du projet sioniste en Palestine, mais ils n'écartaient pas complètement cette possibilité, rappelant à leurs lecteurs que "pour les riches, rien n’est impossible". Cette année-là, puis en 1902, Rida rédigea deux articles substantiels "pour alerter les Arabes du danger représenté par l'intérêt des Sionistes pour la Palestine et pour les inciter à réagir." (Beška, 2007). Malheureusement, Rashid Rida, théologien qui avait entamé sa vie intellectuelle éclairé par un réformisme progressiste de l'islam, à la suite de Kawakibi, de Jamal (Djemal) ad-Dîn al-Afghani (1838-1897) ou encore de Mohamed Abduh (Muhammad A., 1849-1905), basculera progressivement du côté des idéologies islamiques très conservatrices à partir des années 1920, flirtant avec le wahhabisme (cf. Rashid Rida, article de Les clés du Moyen-Orient, 5 novembre 2013).
Rashid Rida est loin d'être le seul à examiner de près la dynamique sioniste et à comprendre très tôt le danger posé par l'immigration juive en Palestine, en particulier ceux pour qui les immigrants représentaient une menace directe : paysans, puis artisans et marchands. Citons le frère du mufti Amin al-Husseini, Mohamed (Muhammad) Tahir al-H. (1842-1908), lui-même mufti de Jérusalem de 1865 à sa mort, qui avait suivi, dès les années 1880, l'évolution de l'immigration juive dans Jérusalem et ses environs et adopté une attitude active en opposition au sionisme. Le 15 mars 1893, une lettre adressée par J. Frutiger & Co au consul allemand de Jérusalem, von Tischendorf, se plaint aussi bien du gouverneur de Jérusalem Ibrahim Hakki Pacha, que de la "Commission des ventes" dirigée par al-Husseini. Utilisant toutes les méthodes à sa disposition, le mufti entravait au maximum la vente de terres, non seulement aux Juifs étrangers, mais aussi aux Juifs ottomans (Beška, 2007). En 1897, il réussit même à créer un comité local, autorisé par les autorités ottomanes à la suite d'enquêtes qu'il avait appelé à réaliser sur les transferts de terres dans la mutasarrifiya de Jérusalem. Les mesures diverses prises par le comité permettront ainsi de suspendre les ventes pendant plusieurs années (op. cité).
Evoquons aussi Youssouf (Yusuf, Yusef, Yousef) Diya' (Dia, Zia) addin (ad din, uddin) Pasha (Pacha, Basha) al-Khalidi (Al-Khalidy, 1842-1906), membre de la famille hyérosolomitaine renommée des al-Khalidi. Trois fois maire de Jérusalem, député au Parlement ottoman en 1877-1878, opposant à l'autocratie du sultan ottoman Abdulhamid. Le premier congrès sioniste de 1897 a représenté un formidable déclencheur pour l'ensemble des intellectuels et des journalistes arabes d'une prise de conscience des problèmes posés par l'idéologie sioniste. Deux ans après, le 1er mars 1899, il adressait une lettre au Grand Rabbin de France, Zadok Kahn, où il exprimait en français son opinion sur le sionisme de manière courtoise mais directe :
Constantinople, le 1er mars 1899,
Péra, Khédivial Hotel,
Monsieur,
Sachant combien le sort de vos corélégionnaires en Orient vous touche le coeur, je prends la liberté de vous adresser les lignes suivantes :
Je me flatte de penser que je n’ai pas besoin de parler de mes sentiments envers Votre peuple. Tous ceux qui me connaissent savent bien que je ne fais aucune distinction entre juifs, chrétiens et musulmans. Je m’inspire toujours de la sublime parole de votre prophète Moléachi [Malachie, NDA], n’est-ce pas que nous avons un père commun à nous tous ? N’est-ce pas le même Dieu qui nous a créés tous ? En ce qui concerne les Israélites, je prends cette parole au sens de la lettre, car, en dehors de ce que je les estime pour leurs hautes qualités morales et intellectuelles, je les considère vraiment comme parents de nous autres, Arabes ; pour nous ils sont des cousins ; nous avons vraiment le même père, Abraham, dont nous descendons également. Il existe beaucoup d’affinités entre les deux races, nous avons presque la même langue. Politiquement, d’ailleurs, je suis convaincu que juifs et arabes feront bien de se soutenir pour pouvoir résister aux envahissements des autres races.
Ce sont ces sentiments qui me mettent à l’aise pour Vous parler franchement de la grande question qui agite actuellement le peuple Juif.
Vous Vous doutez bien que je veuille parler du Zionisme.
L’idée en elle-même n’est que toute naturelle, belle et juste. Qui peut contester les droits des Juifs sur la Palestine ? Mon Dieu, historiquement, c’est bien Votre pays ! Et quel spectacle merveilleux ça serait si les Juifs, si doués, seraient de nouveau reconstitués en une nation indépendante, respectée, heureuse, pouvant rendre à la pauvre humanité des services dans le domaine moral comme autrefois !
Malheureusement, les destinées des nations ne sont point gouvernées seulement par ces conceptions abstraites, si pures, si nobles qu’elles puissent être. 11 faut compter avec la réalité, avec les faits acquis, avec la force, oui, avec la force brutale des circonstances. Or, la réalité est que la Palestine fait maintenant partie intégrale de l’empire ottoman, et, ce qui est plus grave, elle est habitée par d’autres que d'israélites. Cette réalité, ces faits acquis, cette force brutale des circonstances ne laissent au Zionisme, géographiquement, aucun espoir de réalisation, et ce qui est surtout important, menace d’un vrai danger la situation des juifs en Turquie.
J'ai été pendant dix ans maire de Jérusalem, et après député de cette ville au Parlement impérial, et je le suis encore ; je travaille maintenant pour le bien de cette ville, pour y amener de l'eau salubre. Je suis en état de Vous parler en connaissance de cause. Nous nous considérons nous Arabes et Turques, comme gardiens des lieux également sacrés pour les trois religions, le Judaïsme, la Chrétienté et l'Islam. Eh bien, comment les meneurs du Zionisme peuvent-ils s'imaginer qu'ils parviendraient à arracher ces lieux sacrés aux deux autres religions qui sont l'immense majorité ? Quelles forces matérielles les juifs possèdent-ils pour imposer leur volonté eux qui sont 10 millions au plus, aux 350 millions des chrétiens et 300 millions des musulmans. Les Juifs possèdent certainement des capitaux et de l'intelligence. Mais si grande que soit la force de l'argent dans ce monde, on ne peut acheter tout à coups [sic] des millions. Pour arriver à un but comme celui que le Zionisme doit se proposer, il faut d'autres coups, plus formidables, ceux des canons et des cuirassés. Or, quelle est la Puissance qui pourrait bien mettre ces choses-là à la disposition du Dr Herzl ? Est-ce la Russie ? Ou peut-être son alliée la France ? Croyez-vous que l'empereur Guillaume trouvera que cela vaut quelques os des soldats poméraniens ? Et même les nations les mieux disposées envers les Juifs, comme les anglais et les américains, je ne crois pas qu'elles consentent jamais de partir en guerre contre les autres nations pour aider les Juifs de s'installer en Palestine. Il est vrai que les Américains ont fait dernièrement la guerre aux espagnols pour la liberté des cubains et philippins. Mais le peuple juif se trouve, comme peuple, dans un état beaucoup plus malheureux que ceux-ci, qui sont dans leurs pays, tandis que les Juifs sont dispersés, ne sont pas concentrés dans un endroit.
C'est donc une pure folie de la part de Dr. Herzl, que j'estime d'ailleurs comme homme et comme écrivain de talent, et comme vrai patriote juif, et de ses amis, de s'imaginer que, même s'il était possible d'obtenir le consentement de S.M. le Sultan, ils arriveraient un jour de s'emparer de la Palestine. Mais je ne me croirais pas en droit d'intervenir si je ne prévoyais pas un grand danger de ce mouvement pour les israélites en Turquie et surtout en Palestine.
Certes, les Turques et les Arabes sont généralement bien disposés envers vos coreligionnaires. Cependant, il y a parmi eux aussi des fanatiques, eux aussi, comme toutes les autres nations même les plus civilisées, ne sont pas exemptes des sentiments de haine de race. En outre, il y a en Palestine des Chrétiens fanatiques, surtout parmi les orthodoxes et les catholiques qui, considérant la Palestine comme devant appartenir à eux seulement, sont très jaloux des progrès des juifs dans le pays de leurs ancêtres et ne laissent passer aucune occasion pour exciter la haine des musulmans contre les juifs. Il y a lieu de craindre un mouvement populaire contre Vos coreligionnaires, malheureux depuis tant de siècles, qui leur serait fatale et que le gouvernement turc, avec les meilleures dispositions du monde ne pourra étouffer facilement. C'est cette éventualité très possible qui me met la plume dans la main pour vous écrire.
Il faut donc pour la tranquillité des juifs en Turquie que le mouvement zioniste, dans le sens géographique du mot, cesse. Que l’on cherche un endroit quelque part pour la malheureuse nation juive, rien de plus juste et équitable. Mon Dieu, la terre est assez vaste, il y a encore des pays inhabités ou l'on pourrait placer les millions d'israélites pauvres, qui y deviendraient peut-être heureux et un jour constitueraient une nation. Ce serait peut-être la meilleure, la plus rationnelle solution de la question juive. Mais, au nom de Dieu, qu'on laisse tranquille la Palestine.
Notre Prophète imposa aux israélites de Khaïbar comme condition de paix de reconnaître sa mission divine. Aucun musulman cependant n'exige cela des Juifs qui viennent en Palestine. Ils sont les bienvenus, mais à la condition de n'avoir aucune autre pensée que d'être, comme nous-mêmes, des fidèles sujets ottomans.
Je dois accomplir un devoir sacré de conscience en adressant cet avertissement à ceux qui sont à la tête du judaïsme. Je m'imagine que cela peut être affligeant pour un cœur juif. Mais, croyez-moi, monsieur, que c'est un vrai ami d'Israël qui Vous parle et comme l'a dit si bien Votre grand et sage roi, les plaies causées par un ami valent mieux que les baisers d'un ennemi.
Agréez monsieur l'assurance de mes sentiments fraternels,
Youssuf Zia alkhalidy,
Député de Jérusalem"
Sionisme
affiche de 1896
Portrait de Yusuf Al-Khalidi
Zadok transmit la lettre à Theodor Herzl et la réponse qu'il fera (en français, elle aussi), confirme bien, au vu de ce que nous savons déjà, sa volonté de cacher ses intentions réelles aux adversaires du sionisme, en brossant un tableau avantageux et très édulcoré de la situation :
"Wien-Wahring
Carl Ludwigstrasse 50
19 mars 1899
Excellence,
Je dois à la gentillesse de M. Zadok Kahn le plaisir d'avoir lu la lettre que vous lui avez adressée. Permettez-moi tout d'abord de vous dire que les sentiments d'amitié que vous exprimez pour le peuple juif m'inspirent la plus profonde appréciation. Les Juifs ont été, sont et seront les meilleurs amis de la Turquie depuis le jour où le sultan Selim a ouvert son Empire aux Juifs persécutés d'Espagne.
Et cette amitié ne consiste pas seulement en paroles, elle est prête à se traduire en actes et à aider les musulmans.
L'idée sioniste, dont je suis l'humble serviteur, n'a aucune tendance hostile envers le gouvernement ottoman, mais bien au contraire, ce mouvement se préoccupe d'ouvrir de nouvelles ressources pour l'Empire ottoman. En permettant l'immigration à un certain nombre de Juifs qui apportent leur intelligence, leur perspicacité financière et leurs moyens d'entreprise dans le pays, nul ne peut douter que le bien-être du pays tout entier en serait le résultat heureux. Il est nécessaire de le comprendre et de le faire connaître à tous.
Comme Votre Excellence l'a très bien dit dans votre lettre au Grand Rabbin, les Juifs n'ont aucune puissance belligérante derrière eux, et ils ne sont pas eux-mêmes de nature guerrière. C'est un élément tout à fait paisible, et très satisfaisant s'ils sont laissés en paix. Il n'y a donc absolument rien à craindre de leur immigration.
La question des Lieux Saints ?
Mais personne ne pense à y toucher. Comme je l'ai dit et écrit plusieurs fois : Ces lieux ont perdu à jamais la faculté d'appartenir exclusivement à une seule foi, à une seule race ou à un seul peuple. Les Lieux Saints sont et resteront saints pour le monde entier, pour les musulmans comme pour les chrétiens comme pour les juifs. La paix universelle que tous les hommes de bien espèrent ardemment aura son symbole dans une union fraternelle dans les Lieux Saints.
Vous voyez une autre difficulté, Excellence, dans l'existence de la population non-juive en Palestine. Mais qui penserait à les renvoyer ? C'est leur bien-être, leur richesse individuelle que nous augmenterons en y apportant la nôtre. Pensez-vous qu'un Arabe qui possède un terrain ou une maison en Palestine d'une valeur de trois ou quatre mille francs sera très fâché de voir le prix de sa terre augmenter en peu de temps, de la voir augmenter de cinq à dix fois en valeur peut-être en quelques mois ? D'ailleurs, cela se produira nécessairement avec l'arrivée des Juifs. C'est ce que la population indigène doit réaliser, qu'elle gagnera d'excellents frères comme le Sultan gagnera des sujets fidèles et bons qui feront prospérer cette province, cette province qui est leur patrie historique.
Quand on regarde la situation sous cet angle, qui est le vrai, il faut être l'ami du sionisme quand on est l'ami de la Turquie.
J'espère, Excellence, que ces quelques explications suffiront à vous donner un peu plus de sympathie pour notre mouvement.
Vous dites à M. Zadok Kahn que les Juifs feraient mieux d'aller ailleurs. Cela pourrait bien se produire le jour où nous réaliserons que la Turquie ne comprend pas les énormes avantages que notre mouvement lui offre. Nous avons expliqué notre objectif publiquement, sincèrement et loyalement. J'ai soumis à Sa Majesté le Sultan quelques propositions générales, et je suis heureux de croire que l'extrême lucidité de son esprit lui fera accepter en principe l'idée dont on pourra ensuite discuter des détails de l'exécution. S'il ne l'accepte pas, nous chercherons et, croyez-moi, nous trouverons ailleurs ce dont nous avons besoin.
Mais la Turquie aura alors perdu sa dernière chance de réguler ses finances et de retrouver sa vigueur économique.
C'est un ami sincère des Turcs qui vous dit ces choses aujourd'hui. Souvenez-vous de ça !
Et je vous prie d'agréer, Excellence, l'assurance de ma très haute considération.
Dr. Theodore HERZL"
A la même époque, Naplouse se dotera d'une Société de la jeunesse de Naplouse, tandis qu'à Jaffa, le journal Al-Asma'ï, s'opposera lui aussi à l'immigration juive pour des raisons d'injustice sociale, les immigrants juifs (et avant eux les Juifs achkénazes installés depuis longtemps en Palestine) bénéficiant de privilèges issus du régime des Capitulations :
"Ils nuisent à la population locale et lui font du tort, en s’appuyant sur les droits spéciaux accordés aux pouvoirs étrangers dans l’Empire ottoman et sur la corruption et les tricheries de l’administration locale. De plus, ils se dégagent de la plupart des taxes et des exigences imposées aux sujets ottomans. Leur main-d’œuvre est en compétition avec la population locale et crée leurs propres moyens de subsistance. La population locale ne peut affronter leur concurrence." (Neville J. Mandel, The Arabs and Zionism before World War I, Berkeley, Los Angeles, London : University of California Press, 1977).
Capitulations : "privilèges accordés, à partir du 15e siècle, par les souverains ottomans aux Etats chrétiens dont les ressortissants pouvaient commercer librement dans l'Empire, tout en bénéficiant d'exemptions fiscales et de la protection de la mission diplomatique dont ils dépendaient. Les Capitulations seront définitivement abolies par le traité de Lausanne, signé le 24 juillet 1923." (Benbassa, 1989).
Conscient comme beaucoup d'autres de l'inégalité technologique entre Juifs sionistes et Palestiniens, al-Asma'ï reconnaissait l'infériorité de la situation des fellahs et suggéraient d'apprendre les techniques juives pour améliorer leur sort (Khalaf, 2009), constat qui ne légitimait aucunement la colonisation. De son côté, Falastin, était alors porté par deux combats principaux : L'arabisation de l'Eglise orthodoxe, sa libération du contrôle hiérarchique, hellénique, du patriarcat orthodoxe sur l'Eglise (ses biens en particulier), conforté par la loi ottomane de 1875, mais aussi, l'opposition au sionisme, en montrant concrètement les injustices qu'il représentait pour les fellahs palestiniens.
l'Eglise orthodoxe : Le 6e Congrès arabe palestinien de 1923 soutiendra la lutte des laïcs orthodoxes arabes contre le Patriarcat orthodoxe de Jérusalem, dominé par les Grecs.
Ainsi, le journal diffusait des informations factuelles concernant les spoliations permises par la complicité de différents notables avec les colons sionistes. Conscient des attentes de son lectorat rural, qui recevait souvent le journal avec retard, le jeune journaliste et directeur du journal ‘Issa al-‘Issa décida d'envoyer des exemplaires gratuits aux mukhtars de chaque village du district de Jaffa, dans le but, précisera-t-il dans un éditorial, "de faire connaître au fellah ce qui se passe dans le pays et de lui apprendre ses droits, en vue d’empêcher ceux qui ne craignent pas Dieu et ses prophètes de le subjuguer et de lui voler ses biens ." (Khalaf, 2009). Car c'est bien au moyen de vols, d'accaparements illégitimes que différents notables, par appât du gain, revendaient à des organisations juives des terres confiées naguère aux paysans locaux par le sultan :
"En juin 1913, Falastin reproduisit deux télégrammes signés par les leaders des villages de la région de Beisan, ses tribus et ses notables, adressés au sultan et au wali de Beyrouth. Les signataires protestaient contre la volonté des autorités ottomanes de vendre les terres étatiques de Beisan, sur lesquelles ils s’étaient installés définitivement avec l’autorisation du sultan. Par ailleurs, ils rappelaient au sultan que son administration était chargée de la protection de ses sujets qui payaient les impôts et servaient leur patrie, ainsi que de la sauvegarde de leurs intérêts.
À la fin du même mois Falastin écrivait :
« Ce dont a besoin notre peuple bien-aimé, c’est de la grâce de l’indépendance, mais nous ne pouvons la souhaiter tout haut. Les mots seuls ne peuvent faire face au financement, à la science et à la solidarité, éléments entièrement acquis aux sionistes. »" (Khalaf, 2009).
Soucieux d'un journalisme de qualité, Falastin publia même une chronique sioniste écrite par l'agronome juif d'origine russe Menashe Meirovitch (1860-1949), sous le pseudonyme d'Abou Ibrahim. Pour lui, comme pour beaucoup de réformateurs du système agraire en Palestine, il fallait mettre fin au système de propriété mushâ' (masha’a, "communale"), « un système consistant en "la répartition égalitaire des terres" parmi les paysans » (Mundy, 1996).
Ce système était considéré comme archaïque par Meirovitch, ce que le chercheur israélien Gabriel Baer, d'origine allemande, affirmera en substance, en traitant l'introduction de la propriété privée dans le Moyen-Orient arabe comme "l'apport civilisateur de l'Occident (1966) dans une région où l'administration ottomane n'avait pas assuré l'enregistrement de la terre comme propriété privée de ces possesseurs (1975, 495). Le mushâ', en tant que propriété communale sur 70 % des terres de Palestine, représentait aux yeux de Baer l'indice le plus frappant de la stagnation et de la nature traditionnelle de l'économie de la région (1975, 495)." Pour le chercheur Ya'akov Firestone, le mushâ n'est pas un système de propriété commune ou collective, mais d'association ("sharikat milk"), selon les catégories du fiqh, le droit islamique. Il rappelle que, depuis le XVIe siècle, une lourde imposition fiscale ottomane frappait collectivement un village, par l'Etat ou un propriétaire terrien, ce qui rendait très compliqué le traditionnel système de mushâ, déjà complexe, basé sur des quote-parts de terres dont la surface était déterminée par la force de travail et les lots redistribués périodiquement par tirage au sort, pour limiter les inégalités. Le code foncier (Land Code) de 1858 annonça la fin du système mushâ en un système de privatisation des terres qui, comme un peu partout dans le monde, et tout au long de l'histoire, a permis aux plus forts d'accaparer encore plus la terre, et partant, la richesse. Jusque-là, la quasi-totalité des terres, environ 90%, étaient miri ("de l'émir" : erasi-i-amierié), terres sous l'autorité du sultan, qui ne pouvaient être vendues : La nouvelle législation ne pouvait alors qu'attiser les appétits et les convoitises de l'aristocratie, nous allons le voir. Les paysans, ignorant les effets pervers du nouveau code, n'ont pas inscrit en leur nom les terres qu’ils cultivaient, d'une part par crainte d'être frappés par de nouveaux impôts préjudiciable à leur situation déjà précaire, et d’autre part, pour éviter la conscription. Par ailleurs, nombre d'entre eux étant endettés auprès du fermier des impôts, le multazim, ils échangèrent leurs terres contre le droit d'inscription de propriété, ce qui permit à leurs créanciers de devenir les propriétaires officiels de ces terres (Sanbar, 2004). C'est ainsi que la réforme profita aux cheiks locaux ou aux notables des villes (a'yan), qui concentrèrent la propriété terrienne dans les mains de quelques grandes familles. A la fin de l’empire ottoman, ce sont 100.000 dunums que les Shawa, de Gaza, auraient possédés, pendant que dans la région de Naplouse, les Abd Al Hadi en auraient détenu 60.000, les Husseini de Jérusalem (dont sont issus plusieurs maires de la ville) et les Taji de Ramallah, 50.000, les Tayan de Jaffa, 40.000 (Picaudou, 1989 : 31) et les Sursuq de Beyrouth, plus de ...250.000 ! (Khalidi, 1997), etc. Ceux qui pâtiront des réformes ne sont pas les occupants des terres au même moment, mais leurs descendants, cinquante ans plus tard, quand ces grands propriétaires vendront des villages entiers aux gestionnaires de fonds juifs.
Ajoutez à cela la méconnaissance profonde de la législation ottomane par les associations juives, les charlatans et les intermédiaires véreux de tout poil qui "se font de l'argent sur le dos des immigrants" (Cohen-Muller, 2005), en jouant en particulier sur les notions de propriété privée et de propriété d'usufruit (tasarruf), et plus encore, en utilisant la technique du prête-nom, d'homme de paille, déjà bien rodée par toutes les puissances étrangères installées dans le pachalik (division administrative gouvernée par un pacha) de Jérusalem : "Cette pratique se généralise et devient l'une des méthodes d'acquisitions de terres par des organisations sionistes, pour contourner l'interdiction d'achat faite aux personnes morales." (Cohen-Muller, op. cité). On touche là à une énième pratique dissimulée du sionisme dans l'exécution de son entreprise de colonisation.
Au final, c'est le fellah qui paie le coût le plus élevé de toutes les entourloupes juives et arabes, le pire étant de se faire expulser brutalement par des colons sionistes nouvellement acquéreurs (Sanbar, 2004). Et ne parlons pas des awqaf (sing. waqf) fondations pieuses octroyées aussi aux communautés non islamiques, qui, selon le droit musulman, ne pouvaient être ni vendues, ni données, mais qui, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, ont fait l'objet comme le patrimoine foncier de multiples convoitises, tout particulièrement à Jérusalem, où, entre 1858 et 1917, la propriété des biens awqaf s'est muée progressivement en propriété privée, légalement ou illégalement (Sror, 2008). C'est ainsi que, alors que la surface totale de terres occupées par les sionistes était encore modeste, les tensions étaient déjà très vives, en partie à cause de nombreuses expropriations de paysans, que l'endettement généralisé rendait captifs, et qui, même indemnisés, refusaient qu'on les force à quitter leurs terres. On a vu, par exemple, avec indignation, des Juifs danser la hora (danse populaire) près de fellahin contraints de quitter leur village d'Al-Foula, ou encore des habitants de Wadi al-Hawarith, dont les familles étaient présentes depuis plus de 300 ans, expulsés de leurs terres, où ils avaient des droits de pâture, vendues par une riche famille absentéiste au FNJ. Le 6 septembre 1930, malgré l'ordre du tribunal aux locataires de quitter les terres, ces derniers tentèrent pendant trois ans d'utiliser les voies légales pour se défendre, jusqu'en décembre 1932. Entre-temps, les colons avaient planté 43.000 arbres, et ont été décrits par le FNJ comme "soldats défendant leur patrie" (Adler, 1988 : 205).
Ce qui se joue ici est une forme de domination où, cela a été dit, on trouve du côté des forts les élites ottomanes, les grands propriétaires arabes, les associations juives de colonisation financées par les nombreux mécènes fortunés de la diaspora, bien mieux dotées pour affronter les réformes modernes, de l'agriculture intensive, en particulier, que les paysans palestiniens pauvres et endettés et, enfin, toute la puissance coloniale britannique après la chute de la domination ottomane. Ces forces de domination s'estiment parfois équitables parce qu'elles indemnisent, donnent parfois des terres (ailleurs, loin de chez soi), alors qu' en plus de leurs pratiques douteuses, elles modifient profondément la structure traditionnelle paysanne en violentant leur mode de vie, leurs personnes, leur culture.
C'est ainsi tout un contexte délétère pour les familles de paysans qui permet d'expliquer les sensibilités exacerbées des fellahin, en rapport avec la nature de la colonisation sioniste, au début du XXe siècle : "Lorsque la guerre de 1914 éclata en dépit du gouvernement turc qui était loin de faciliter les ventes de terrain et qui restreignait considérablement le chiffre des immigrants la colonisation de la Palestine était prospère ; quarante-trois colonies comptant 11500 personnes occupaient l'Ouest du Jourdain plus de 400 000 dunams de terre (soit 36 000 ha.)" (Arnaud, 1927). Des économistes comme Abdo-Zu’bi (1984, 1992), Khalaf (1997) ou encore Yazbak (2000) ont aussi montré que la pénétration du capitalisme, entre la fin de l'empire ottoman et celui du mandat britannique a appauvri les paysans et provoqué l'essor d'un prolétariat palestinien, ce qui a constitué "un paramètre essentiel dans les révoltes palestiniennes de la première moitié du 20ème siècle", (Al-Labadi, 2015).
D'autre part, pour mieux comprendre les craintes et les oppositions des Arabes (mais aussi des chrétiens) palestiniens, il faut avoir à l'esprit toutes les actions entreprises par les colons juifs dès avant la fin du XIXe siècle, dont il a été donné un aperçu plus haut, qui, cumulées, conduisaient naturellement beaucoup d'autochtones à prendre la mesure du danger représenté par le projet sioniste, bien résumé par un des premiers nationalistes arabes palestiniens, le Syrien Choukri al-Asali (Shukri al-Asali, 1868-1916) :
"Ils ne se mêlent pas aux Ottomans et ne leur achètent rien. Ils détiennent une banque, l’Anglo- Palestine Bank, qui leur consent des prêts à un taux inférieur à 1 %. Dans chaque village et chaque colonie, ils ont fondé un bureau administratif et une école, dans chaque kaza [petite circonscription administrative, N. W.] une administration centrale et chaque district a son administrateur général. Ils ont aussi un drapeau bleu au milieu duquel figure une étoile de David et, en dessous, un mot hébreu qui signifie “Sion” parce que dans la Torah Jérusalem est appelée “fille de Sion”. Ils hissent ce drapeau au lieu du drapeau ottoman au cours de leurs rassemblements. Et ils chantent l’hymne sioniste. Ils ont trompé le Gouvernement par des mensonges et des faussetés lorsqu’ils se font inscrire dans les registres comme ressortissants ottomans car ils continuent à détenir des passeports étrangers qui les protègent ; et chaque fois qu’ils comparaissent devant un tribunal ottoman, ils sortent leurs passeports et en appellent à la protection étrangère ; ils règlent leurs litiges et leurs différends entre eux, au su de l’administrateur, et ne s’adressent pas à cette fin au Gouvernement. Ils enseignent à leurs enfants l’éducation physique et l’emploi des armes ; on voit leurs maisons bourrées d’armes, dont de nombreux fusils Martini. Ils ont leur propre service postal, leurs propres timbres, etc., ce qui prouve qu’ils ont commencé à mettre en œuvre leurs desseins politiques et à installer leur gouvernement chimérique (C. al-Asali, article du journal al-Karmil / El-Carmel, daté du 8 décembre 1910).
timbres : "Dans certaines colonies, il y a une poste privée qui vend des timbres au profit d'œuvres charitables : on colle à l'intérieur de la lettre une sorte de timbre à cette fin. (...) Celui qui souhaite pratiquer la charité par des moyens économiques achète une quantité de ces timbres et les distribue aux pauvres ; les Juifs les acceptent entre eux comme des pièces"
Gurgi Zaydan, dans Anne-Laure Dupont, "ĞURĞĪ ZAYDĀN 1861-1914, Écrivain réformiste et témoin de la Renaissance arabe", Annexe III. Les craintes d'un journaliste arabe devant la colonisation juive en Palestine à la fin de l'époque ottomane, Beyrouth, Institut Français du Proche-orient (ifpo), 2006.
"Nous voyons les Juifs s’exclure totalement des Arabes, qu’il s’agisse de leur langue, de leurs écoles, de leur commerce, de leurs coutumes ou de leur vie économique. De la même manière, ils se coupent du gouvernement indigène qui leur offre sa protection, de sorte que la population les tient pour une race étrangère, […] ils [les Arabes de Syrie et de Palestine, N. W.] voient leur existence même menacée par les Juifs. Nombre d’entre eux redoutent également du point de vue politique que les Juifs conservent leur nationalité étrangère et procèdent ainsi à la conquête du pays pour le compte d’États étrangers."
Refik (Rafiq) Bey ibn Mahmud al-Azm (1865-1925), cité par Yaacov Ro'i, "The Zionist attitude to the Arabs 1908–1914", dans Elie Kedourie et Sylvia G. Haim, "Palestine and Israel in the 19th and 20th Centuries", Frank Cass, Londres, 1982, p. 35.
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