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ISRAËL,LE SIONISME
La colonisation juive de la Palestine
(XIII)
La Haavara
Introduction
En 1933, le Viennois Kurt Tuchler, représentant de la Zionistische Vereinigung für Deutschland (ZVfD) : "Association sioniste allemande", fait avec son épouse un voyage en Palestine, accompagné de son ami le journaliste et officier SS Leopold Itz von Mildenstein et de sa propre femme, pour évaluer le développement de la colonisation juive. Mildenstein entre au parti nazi en 1929, et il est un des premiers Autrichiens à rejoindre la SS en 1932. A l'opposé des stéréotypes antisémites véhiculés par les nazis, l'officier du Reich est positivement impressionné par la modernité de Tel-Aviv, le dynamisme et même les exploits des pionniers juifs, dans des kibboutz de la vallée de Jezreel, alors qu'il attribue aux Palestiniens arabes les mêmes tares que les antisémites prêtent aux Juifs, par exemple "la cupidité des porteurs de Haïfa, les mendiants sales de la vieille ville de Jérusalem, et l'arriération des gens qui vivaient dans des maisons faites de bidons d’essence remplis de sable – des représentations qui ressemblaient à des idées antisémites sur la vie des Juifs dans les shtetls [villages et quartiers juifs d'avant-guerre] d’Europe de l’Est." (Alex Meier, Die Artikelserie "Ein Nazi fährt nach Palästina : "La série d’articles « Un nazi part en Palestine »", article du Bundeszentrale für politische Bildung : "Agence fédérale pour l'éducation civique", 18 novembre 2014).
Au retour, von Mildenstein écrit une série de douze articles, en forme de carnet de voyage illustré, parus entre le 26 septembre et le 9 octobre 1934, dans le quotidien berlinois Der Angriff ("L'Attaque", en allemand), journal lancé par Joseph Goebbels, ministre de l’Information publique et de la Propagande nazies (Segev, 1991 ; A. Meier, op. cité). Le premier article du 26 septembre se terminait par trois questions : " Quel avenir ce pays a-t-il ? Quelles chances le sionisme a-t-il dans l’Orient troublé ? La solution à la question juive a-t-elle été trouvée ici ?" L’organe du parti nazi, le Völkische Beobachter ("L'observateur du Peuple") en publiera des extraits et Der Angriff fera frapper une médaille pour ses abonnés (image en exergue), où sont gravés la croix gammée et l'étoile de David. Intéressé par le sionisme depuis longtemps, il y voit une solution de "guérison d'un peuple dégénéré par le réenracinement dans son ancienne terre" et, pour l'Allemagne, une manière à la fois de devenir "judenfrei", litt. "libre de juifs", "sans juifs" (Mildenstein, "La série d'articles", op. cité, épisode 12).
La série d'articles attire l'attention du tout nouveau SS-Obergruppenführer Reinhard Heydrich, qui avait créé en 1931 le service de renseignement civil de la SS, devenu le SD (Sicherheitsdienst). L'année suivante, en 1935, il confie à Mildenstein, qu'il fait SS-Untersturmführer, la création du "Département juif" au sein du SD. "Le cœur de cette politique était de soutenir la diffusion de l’influence sioniste parmi les Juifs allemands dans l’intention de convaincre ceux qui refusaient d’émigrer en Palestine." (A. Meier, op. cité).
Mildenstein et Tuchler et leurs épouses
pendant leur voyage en Palestine, 1933
Mildenstein en Palestine, 1933
La Ha'Avara
En 1929, l'auteur belge Emile Vandervelde faisait paraître Le Pays d’Israël, un marxiste en Palestine. Ce socialiste à la recherche d'une alternative au communisme converti au sionisme, taisant les conquêtes territoriales du Yichouv, défendra 'l'accord de transfert' (Heskem Haavara, H. Ha'Avarah), appelé couramment la Haavara, ("transfert"), signé le 7 août 1933 entre le ministre de l'économie du Reich, Kurt Schmitt, et l'Association sioniste pour l'Allemagne (Zionistische Vereinigung für Deutschland, ZVfD), dont les plus hauts dirigeants sionistes ont travaillé les dispositions : Ben Gourion, Moshe Shertok (Chertok, 1894-1965, né russe, il adoptera le nom hébreu de Sharett, après la création de l'Etat d'Israël), secrétaire du département politique et arabe de l'Agence juive en 1931, Golda Meyerson (en 1917, née G. Mabovitch, en Ukraine, la future G. Meïr [1957], 1898-1978), membre du Mapai, dirigeante d'Histadrout, mais surtout, Arlozoroff, figure de proue du Mapaï, alors directeur de l'Agence juive, et Levi Eshkol, qui appartenait au Haut-Commandement de l'Hagana, et succèdera plus tard à Ben Gourion comme premier ministre et ministre de la Défense (cf. Segev, 1993). Organisée par une société créée à cet effet à Tel Aviv, la Trust and Transfer Office Haavara Ltd., la Haavara permettait à des Juifs allemands aisés de conclure un contrat avec un exportateur allemand et de transférer une partie de leur capital (l'accord les nomme "capitalistes") à partir d'un compte d'une société fiduciaire juive en Allemagne, la PALTREU (Palästina Treuhandstelle zur Beratung deutscher Juden G.m.b.H : "Bureau palestinien chargé de conseil pour les Juifs allemands SARL). Les contreparties en livres palestiniennes, issues de la vente des marchandises dudit exportateur étaient ensuite transférées en Palestine via une autre institution, la Allgemeine Treuhandstelle : "Bureau fiduciaire général", Alltreu (Safrian, 2007).
Arlozoroff : Le meurtre d'Arlozoroff, le 16 juin 1933, par deux inconnus sur une plage en compagnie de sa femme, n'a jamais été vraiment élucidé. L'hypothèse la plus romanesque et tout à fait vraisemblable, est celle d'un meurtre commandité par Goebbels lui-même, dont la femme, Magda Friedlander, avait été avant lui la maîtresse de la victime, qu'elle avait connu par sa sœur, Lisa Arlosoroff-Steinberg, qui était une amie d'enfance de Magda à Berlin. Un jour, Teresa Flesch découvre une cassette où figurait un enregistrement de son mari, Max Flesch, copain d'école d'Arlozoroff, étiqueté 'Témoignage Goebbels-Max Flesch". Médecin, Flesch avait été cité comme témoin le 29 mai 1983 dans le cadre d'une commission d'investigation israélienne sur le meurtre d'Arlozoroff, et y avait affirmé qu'il détenait des preuves de l'implication du régime nazi dans ce crime. Pendant son séjour en Allemagne, au printemps 1933, Arlozoroff avait découvert avec stupéfaction dans la rue, par une photo de magazine, que la femme qu'il avait aimée et qui s'était un temps entichée du sionisme, était devenue la femme de Goebbels. Il lui vint vite à l'idée qu'elle pouvait l'aider à rencontrer une personnalité hautement placée pour l'affaire qui le conduisait à Berlin, à savoir les Accords de transfert, la Haavara, mais malgré ses diverses tentatives pour lui parler, il ne parvint pas à ses fins. Selon une lettre envoyée de à Lisa par Arlosoroff, plusieurs jours avant sa mort, ce dernier lui avait confié toute l'histoire et craignait désormais pour sa vie. Une dizaine de jours après, il revenait en Palestine et y était froidement assassiné. Lisa avait ensuite confié à Max Flesch ce qu'elle savait.
Ronen Bergman, article de Ha'Aretz, Tel aviv, traduit pour l'hebdomadaire catalan El temps, sous le titre : La increïble historia de la dona de Goebbels, 19-25 décembre 2000 ; Jerry Klinger, The Murder of Chaim (Victor) Arlosoroff Conspiracy and History)
La Haavara était donc tout un mini-système économique qui a permis à l'Allemagne nazie d'engranger 140 millions de Reichmarks, soit 8 millions de livres palestiniennes (Barkai, 1990) forcément utiles à ses sinistres entreprises, car l'accord a été maintenu jusqu'en 1939, et même bien au-delà, si l'on suit Segev, après même la Shoah par balles en 1942 (Segev, 1993). L'accord ne pouvait concerner que des Juifs émigrant avec un capital conséquent. En effet, si les prétendants au départ étaient autorisés à "emporter un millier de livres sterling en devises étrangères et à envoyer par bateau un volume de marchandises d’une valeur de 20000 marks et même au-delà", une "somme minimale de mille livres sterling était réclamée par la Grande-Bretagne pour être autorisé à s’installer en Palestine comme Capitaliste – selon la dénomination de ce type d’immigrants. C’était une somme importante, sachant qu'une famille de quatre personnes pouvait vivre dans un confort bourgeois avec moins de 300 livres sterling par an.“ (Segev, 1993).
Profondément inégal, donc, cet accord faisait de facto un tri entre riches et pauvres Juifs dans la capacité à se dégager de l'étau hitlérien, et l'argument qui consiste à dire que les dirigeants juifs étaient tenus par les conditions imposées par la Grande-Bretagne peut paraître assez indigent. Tout d'abord, d'autres pays pouvaient accueillir les émigrés juifs. Ensuite, quelques mois à peine après l'arrivée d'Hitler au pouvoir, personne ne pouvait encore imaginer les horreurs à venir de la "solution finale". Enfin, la Haavara a aussi permis à l'Allemagne de contourner le boycott imposé par les Etats-Unis en ne sortant pas de devises de leurs comptes lors de cette opération tout en exportant des biens allemands. Nul ne doute que certains ont pu voir dans la création de la Haavara une dimension humaniste du projet, celle de sauver des familles juives des persécutions de l'Allemagne nazie. Mais on a vu à plusieurs reprises, dans l'histoire du sionisme (et dans le cas qui nous occupe Ben Gourion est le premier concerné), que pour certains dirigeants, la colonisation de la Palestine était l'objectif majeur auquel certains étaient même prêts à sacrifier des Juifs, surtout les assimilationnistes purs et durs qu'ils méprisaient et qu'ils ne considéraient parfois plus comme des Juifs authentiques. On comprend donc pourquoi la Haavara a beaucoup choqué certains Juifs dès son existence. Jabotinsky et Hannah Arendt, par exemple, y ont vu un pacte avec le diable (cf. Lettre 19 du 28 janvier 1946, dans Hannah Arendt, The Jewish Writings, Jerome Kahn et Ron H. Feldman (éds.), New York, Schocken Books).
"Jusqu’en 1938, la situation des Juifs dans l’Ostmark n’eut rien à voir avec celle des Juifs du Vieux Reich. Ceux-ci ne vivaient pas constamment dans la peur d’être arrêtés ou assassinés ; en outre, il y avait des institutions officielles qui s’occupaient du transfert des richesses en direction de la Palestine, comme la Haavara. Il était encore possible de quitter l’Allemagne en emportant des meubles, des ustensiles de ménage, des tableaux ou des objets d’art sans être inquiété. Vues d’Autriche, les conditions d’émigration des Juifs allemands paraissaient incroyablement favorables"
Charles J. Kapralik, Erinnerungen eines Beamten der Wiener Israelitischen Kultusgemeinschaft : "Souvenirs d'un responsable de la Communauté culturelle israélite de Vienne", 1938-1939, dans Leo Baeck Institut Bulletin, 20 / 1981, n° 58, p. 58.
"Lorsque l’Organisation sioniste, contre les impulsions naturelles de l’ensemble du peuple juif, décida de faire des affaires avec Hitler, d’échanger des marchandises allemandes contre les richesses de la communauté juive allemande, d’inonder le marché palestinien de produits allemands et de se moquer ainsi du boycott des articles fabriqués en Allemagne, elle ne rencontra que peu d’opposition dans la patrie nationale juive, et encore moins parmi son aristocratie, les soi-disant kibboutzniks. Lorsqu’ils étaient accusés de traiter avec l’ennemi de la communauté juive et du Parti travailliste, ces Palestiniens avaient l’habitude d’affirmer que l’Union soviétique avait également prolongé ses accords commerciaux avec l’Allemagne. Ce faisant, une fois de plus, ces Palestiniens ont souligné le fait qu’ils ne s’intéressaient qu’au Yishouv existant et futur, la colonie juive, et qu’ils n’étaient pas du tout disposés à devenir les protagonistes d’un mouvement national mondial."
Hannah Arendt, Zionism..., op. cité.
Jusqu'en septembre 1939 c'est environ 60.000 Juifs allemands qui ont pu émigrer en Palestine grâce à ce dispositif, malgré la condamnation sans appel, dès 1933, du régime nazi par le Congrès juif mondial (Edwin Black, The Transfer Agreement : The Dramatic Story of the Pact between Nazi Germany and Jewish Palestine : "L’accord de transfert : l’histoire dramatique du pacte entre l’Allemagne nazie et la Palestine juive", Dialog Press, 1984). Un premier arrangement du même type avait précédé la Haavara, en mai 1933, sous couvert d'une société sioniste, là encore, appelée Hanotea ("Le planteur"), une plantation d'agrumes. Selon l'accord passé avec l'Allemagne nazie, Hanotea versait sur un compte séquestre le capital des Juifs allemands émigrés et l'utilisait ensuite pour acheter des biens allemands livrés alors en Palestine. Cette collaboration économique n'a cependant rien à voir avec celle, par exemple, des Etats-Unis ou de la France, où beaucoup de grands patrons ne défendait que leurs intérêts capitalistes. Dans ce cas, pour éviter des persécutions de leurs coreligionnaires, les Juifs avaient utilisé ce moyen pour parvenir à les faire quitter l'Allemagne nazie, dont la législation était alors très contraignante vis-à-vis de la sortie des capitaux, pour pouvoir saigner au maximum les prétendants au départ. Nous sommes donc loin de la négociation d'un père de famille pour que les membres de sa famille "puissent quitter Vienne juste à temps", comme invite Weinstock à le penser avec ce témoignage du sociologue Tosco Raphaël Fyvel, 1907-1985 (Weinstock, 2011).
Haavara,
document PALTREU de 1937
BIBLIOGRAPHIE
BARKAI Avraham, 1990, "German Interests in the Haavara-Transfer Agreement 1933–1939", dans "The Leo Baeck Institute Year Book", Volume 35, N° 1, pp. 245-266.
SAFRIAN Hans, 2007, "L’accélération de la spoliation et de l’émigration forcée — Le « modèle viennois » et son influence sur la politique antijuive du Troisième Reich en 1938", traduit de l'allemand par Vélérie Nguyen, dans Revue d'Histoire de la Shoah 2007 | 1, n° 186, pp. 131-163.
https://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-shoah-2007-1-page-131.htm#no32
SEGEV Tom, 1991, "המיליון השביעי: הישראלים והשואה" : "Le septième million : les Israéliens et l'Holocauste", Keter Publishing (traduction anglaise : 1993, The Seventh Million, The Israelis and the Holocaust, Hill & Wang).
WEINSTOCK Nathan, 2011, "Terre Promise, trop promise | Genèse du conflit israélo-palestinien 1882-1948)", Editions Odile Jacob.


