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ISRAËL
La colonisation juive de la Palestine
(XII)
La politique sioniste britannique ( 1 )
Tourism In Palestine
Come and See Erez Israel
Zeev Raban
Affiche touristique de propagande illustrant la complicité du conquérant sioniste et du colonisateur britannique
1929
45.7 x 66 cm
Jérusalem :
Bezalel Academy of Arts
Introduction
Les terribles évènements d'al-Buraq marquent un tournant dans l'histoire de la région. En effet, il était de plus en plus évident pour tous que le développement de l'immigration juive, soutenu puissamment par la puissance britannique, était devenu intolérable à l'ensemble de la communauté arabe de Palestine. Avec la coopération d'avocats palestiniens, le Comité exécutif arabe a affirmé que la violence du pays est "un produit direct de la politique sioniste-britannique qui vise à l’extinction de la nation arabe dans son foyer naturel afin de la remplacer par une nation juive inexistante" ( Protest of Arab lawyers in Palestine against the written statement of the High Commissioner : "Protestation des avocats arabes de Palestine contre la déclaration écrite du Haut-Commissaire", 2 septembre 1929, dans Watha'iq al-muqawama al-Filastiniyya didd al-ihtilal al-Baritani wa-l-Sahyuniyya 1918–1939, compilé par 'Abd al-Wahhab al-Kayyali (Beyrouth / Beirut Mu'assasat al-dirasat al-Filastiniyya, 1988, dans Anderson, 2018).
La nature nationaliste et antisioniste de la violence des dernières grandes révoltes a été confirmée par le Haut-Commissaire John Chancellor (1928-1931) et, dans une note de janvier 1930, il égrènera le chapelet de causes ayant abouti aux violentes émeutes, en particulier la pénurie de terres cultivables, le doublement de la base territoriale du Yishouv au cours des années 1920, la manque de protection des paysans arabes, un risque de plus en plus accru de créer une "classe sans terre" (land-less class, expression reprise, nous le verrons, par le rapport Shaw), une politique intenable du Royaume-Uni ayant interprété à sens unique la Déclaration Balfour au détriment des Arabes, inscrivant ce favoritisme dans les articles 2, 4, 6 et 11 de la charte du mandat délégataire et en violation de l'article 22 du pacte de la SDN (HC [High Commissioner] to CSS, [Colonial Secretary], 17 janvier 1930, pp.46–52, 54–6, 58, 72, BNA [British National Archives] – CO [Colonial Office] 733/182/9 ; K.W. Stein, The Land Question in Palestine, 1917–1939 : "La question de la terre en Palestine...", Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1984, p.226. dans Anderson, 2018).
Chancellor appela donc à modifier cette charte "pour supprimer le statut privilégié accordé aux Juifs et au projet sioniste" (Anderson, 2018) et à opérer un certain nombre de restrictions pour la communauté juive : gel de l'extension territoriale, limitation de la croissance démographique, immigration vers les colonies agricoles pour répondre seulement aux besoins des colonies existantes, suppression de l'aliénation des terres aux non-juifs, contrôle des transferts de terre, etc. Le rapport Shaw*, rendu en mars 1930, minimisera tous les points soulevés par Chancellor à propos du mandat et, en dépit de ses nombreuses critiques, que nous allons exposer, ne remettra nullement en cause la politique sioniste du Royaume-Uni.
* "Report of the Commission on the Palestine Disturbances of August, 1929", mars 1930, Londres, Majesty's Stationnery Office, appelé couramment Shaw Report : "Rapport Shaw", du nom du président de la commission qui enquêta sur les émeutes tragiques d'août 1929.
Le Haut Commissaire britannique
John Chancellor (1928-1931)
à gauche, aux côtés de la princesse Illeana de Roumanie et d'autres
invités dans son jardin.
vers 1930
FREUD, EINSTEIN et le sionisme
Au mois de janvier 1930, débutait une brève correspondance entre le grand physicien Albert Einstein et le journal Falastin, qui avait publié le 19 octobre 1929 un article intitulé Relativity and Propaganda. Le savant avait vanté l'idéal sioniste auprès d'un journal arabe emblématique du nationalisme arabe, et pensant qu'un comité composé de huit Arabes et Juifs pouvait aplanir les graves difficultés du pays. Concours de circonstances peu étonnant en regard des actualités du moment, il recevait le mois suivant une lettre de Sigmund Freud d'une toute autre tonalité, mais ambiguë elle aussi. Le père de la psychanalyse, qui a souvent témoigné un grand attachement à sa judéité (cf. Lakhdari, 2004), manifestait de l'empathie pour la cause sioniste, tout en trouvant son entreprise irréaliste, demeurant fermement opposé par ailleurs à la création d'un Etat juif sur des bases religieuses, puisqu'il était athée et profondément épris de lumières intellectuelles et de science :
"J’ai assurément les meilleurs sentiments de sympathie pour des efforts librement consentis, je suis fier de notre université de Jérusalem et je me réjouis de la prospérité des établissements de nos colons. Mais, d’un autre côté, je ne crois pas que la Palestine puisse jamais devenir un État juif ni que le monde chrétien, comme le monde islamique, puissent un jour être prêts à confier leurs lieux saints à la garde des Juifs. Il m’aurait semblé plus avisé de fonder une patrie juive sur un sol historiquement non chargé ; certes, je sais que, pour un dessein aussi rationnel, jamais on n’aurait pu susciter l’exaltation des masses ni la coopération des riches. Je concède aussi, avec regret, que le fanatisme peu réaliste de nos compatriotes porte sa part de responsabilité dans l’éveil de la méfiance des Arabes. Je ne peux éprouver la moindre sympathie pour une piété mal interprétée qui fait d’un morceau de mur d’Hérode une relique nationale et, à cause d’elle, défie les sentiments des habitants du pays*.
Jugez vous-même si, avec un point de vue aussi critique, je suis la personne qu’il faut pour jouer le rôle de consolateur d’un peuple ébranlé par un espoir injustifié."
(Lettre de S. Freud à A. Einstein, Vienne, IX, Berggrasse 19, 26 février 1930, traduction Jacques Le Rider, dans Elisabeth Roudinesco, À propos d'une lettre inédite de Freud sur le sionisme et la question des lieux saints, Cliniques Méditerranéennes, 2004 |2, n° 70, pp. 5-17.
* allusion très claire aux provocations juives qui ont alimenté les révoltes arabes l'année précédente, qui se rapporte à son refus "de signer la pétition condamnant les émeutes arabes de 1929 qui avaient causé la mort d’une centaine de Juifs. Il se déclare inapte à donner sa caution en raison de la neutralité de ses positions qui ne peuvent enflammer les foules, ni attirer les dons des riches, ce qui était un des buts principaux de l’organisme sioniste chargé de financer les implantations en Terre sainte." (Lakhdari, 2004),
Dans sa lettre, Freud fait allusion à la création de l'Université hébraïque de Jérusalem, à l'inauguration de laquelle Einstein a participé en 1923, et pour la création de laquelle ce dernier avait fait un voyage avec Weizmann aux Etats-Unis, en 1921, en vue de réunir les fonds nécessaires au projet. Le "nouvel historien" israélien Benny Morris rappelle que le grand physicien avait été un fier nationaliste juif, qui avait fait un éloge appuyé des jeunes pionniers "cassant des pierres et construisant des routes sous les rayons brûlants du soleil palestinien", et de leurs "colonies agricoles florissantes qui surgissent du sol déserté depuis longtemps" (Einstein, lettre au Manchester Guardian, 1929, cité par B. Morris, article de The Guardian, 16 février 2005), reprenant à sa manière, la vieille antienne raciste que nous avons déjà évoquée à plusieurs reprises. En 1938, Einstein craignait que l'entreprise sioniste fût menacée par des "Arabes fanatiques hors-la-loi" (Einstein, "Our debt to Zionism", discours de célébration du 3e Séder, organisé par le National Labor Committee for Palestine, Commodore Hotel, New York City, 28 avril 1938). Au cours du même discours, il déclarait : "Il serait, à mon avis, plus raisonnable d'arriver à un accord avec les Arabes sur la base d'une vie commune pacifique que de créer un Etat juif… La conscience que j'ai de la nature essentielle du judaïsme se heurte à l'idée d'un Etat juif doté de frontières, d'une armée, et d'un projet de pouvoir temporel, aussi modeste soit-il. Je crains les dommages internes que le judaïsme subira en raison du développement, dans nos rangs, d'un nationalisme étroit… Nous ne sommes plus les juifs de la période des Macchabées. Redevenir une nation, au sens politique du mot, équivaudrait à se détourner de la spiritualisation de notre communauté que nous devons au génie de nos prophètes." (A. Einstein, Our debt... op. cité). Force est de constater que, malgré les prises de position modérées de Freud ou d'Einstein sur le colonialisme juif en Palestine, il n'est jamais question pour eux de le critiquer au nom des pratiques discriminatoires, raciales, ségrégationnistes, qui ont cours dans la Palestine mandataire au nom du sionisme, sous la protection du pouvoir britannique.
« Défense - Sécurité - Construction »
Ernst Mechner (1910-1992) et
Otto Wallisch (1903-1977)
Affiche sioniste
Prague, 1930
"Le pionnier tient un fusil dans une main et une faucille dans l'autre, pour travailler et défendre la colonie juive. Le résumé d'un verset de l'Ancien Testament, tiré du Livre de Néhémie, lie la nouvelle conquête de la Palestine aux premières conquêtes des Juifs dans le pays :
"Ceux qui bâtissaient la muraille, et ceux qui portaient ou chargeaient les fardeaux, travaillaient d'une main et tenaient une arme de l'autre" Néhémie 4 : 17.
basé sur : The Palestine Project Archives
help him build
PALESTINE
Modest Stein, né Modest Aronstam
(1871-1958)
Juif américain d'origine lituanienne
Illustrateur
Affiche pour le Keren Hayesod
1930
“ Un combat entre un Juif et une chèvre ”
Le rapport Shaw fera un point détaillé sur la question de l'immigration juive en Palestine. Il rappellera alors que "Sir John Campbell avait raison quand il rapporta que les crises de 1927 et 1928 étaient dues « au fait que les immigrants sont arrivés en trop grand nombre, en regard de la capacité économique du pays à les intégrer»", qu'entre "1921 et 1929, il y eut beaucoup de ventes de terres qui entraînèrent une expulsion de nombre d'Arabes sans compensation de nouvelles terres à cultiver.", en conséquence de quoi "une classe d'hommes mécontents et sans terre est en train de se créer" qui est "un danger potentiel pour le pays." (Rapport Shaw, op. cité). Cette inquiétude se mêle à des sentiments de précarité économique, plusieurs domaines s'étant passablement dégradés depuis 1926, avec une sévère crise du chômage, de l'endettement paysan, ou encore une grande épidémie de peste bovine. Se surajouteront le grave tremblement de terre de juillet 1927 et une sécheresse aggravée par une invasion de criquets en 1928 (op. cité, p. 25). Le rapport Shaw réitère par ailleurs l'inégalité économique entre communautés arabe et juive : "Les injections régulières et considérables d’argent étranger dont dépendait le yishouv et sa direction compétente et énergique avaient créé l’impression que non seulement les Arabes étaient contraints à une lutte inégale pour déterminer l’avenir et l'identité de la Palestine, mais que le mouvement des colons n'était guère porté aux compromis : « Pour les Arabes, il doit sembler improbable que de tels concurrents se contentent dans les années à venir de partager le pays avec eux. »" (Anderson, 2018).
A cette époque a lieu une transaction de grande valeur, 240.000 dounams de terres très fertiles, appartenant à des propriétaires absentéistes libanais, dans la vallée de Jezréel, que les Arabes appellent Marj Ibn Amir. Cette vente avait permis l'évacuation de 22 villages arabes et leur remplacement par 23 villages juifs (Anderson, 2018). Comme dans d'autres affaires similaires, à la fois la puissance britannique et les organisations sionistes trouvent la situation équitable puisqu'ils procèdent à des dédommagements financiers, tandis que les Palestiniens ont à plusieurs reprises dénoncé le sort réservé à ces paysans privés de terre, qui pouvaient encore, quelques années auparavant, trouver des terres de substitution mais qui dorénavant, n'en trouvaient guère. Arthur Ruppin, dans son journal intime, évoquera ce problème avec acuité en 1928 :
"Est-il impossible de fournir un champ d’activité au nombre toujours croissant de Juifs en Palestine sans opprimer les Arabes ? Je vois une difficulté particulière dans la quantité limitée de terres. D’ici peu, le temps viendra probablement où il n’y aura plus de terrain vacant disponible, et chaque Juif qui s’installera provoquera l’expulsion d’un fellah (sauf dans la région côtière, où il reste une bonne quantité de terres propices aux plantations)." (A. Ruppin, "Memoirs, Diaries, Letters", A. Bein, éd., K. Gershon, trad., Londres et Jérusalem : Weidenfeld et Nicolson, 1971, p. 236).
Autre exemple, cette fois à Wadi al-Hawarith (Wadi el-Hawareth), en bord de mer au sud d'Haïfa. Après avoir acquis aux enchères 30.826 dounams de terres en 1928 pour 41.000 livres, encore une fois à des propriétaires absentéistes, le Fonds National Juif avait entamé une procédure judiciaire pour expulser une grande partie des locataires récalcitrants, des Bédouins appauvris qui s'opposaient à leur éviction :
"La commission s’attendait à ce que les résidents perdent non seulement leurs terres, mais aussi leur identité sociale, l’expulsion risquant de faire d’eux « une communauté dispersée ». Elle craignait également que la police ne soit régulièrement amenée à procéder à des expulsions massives. L’impression laissée par ces transferts était décourageante : un « état d’extrême appréhension » s’est emparé de l’opinion publique palestinienne dans son ensemble, dont les membres craignaient qu’ils ne subissent eux aussi le même sort de déplacement aux mains des colons juifs." (Anderson, 2018, citations du Rapport Shaw, op. cité, pp. 118-119).
Le rapport Shaw fit naître un soupçon d'optimisme chez les Arabes et une délégation de l'Exécutif arabe, au mois de mai 1930, portera au gouvernement britannique des revendications qui témoignent d'une volonté de justice et de paix : arrêt de l'immigration juive, interdiction de toute acquisition foncière juive, réparation des dommages causés aux paysans, restitution des terres prises aux Arabes par l'administration coloniale sans accord écrit, et formation d'un gouvernement représentatif proportionnel au nombre de personnes des communautés, indépendamment de la race et de la religion. Cependant, face à l'interdiction demandée des transactions foncières aux Juifs, les représentants du pouvoir britannique, rejetant la demande de la délégation, rappelleront à juste titre qu'à part Jamal (Jamaal) al-Husseini, tous les autres membres "ont vendu des terres aux organisations juives" et "sont donc peu crédibles" (Bensoussan, 2023), à savoir : Moussa al-Husseini et son neveu Amin al-Husseini (cousin de Jamal al-H.), Raghib Nashashibi, le chrétien Alfred Rock (Rok, Roch ou Roque), qui a été maire de Jaffa et vient d'une grande famille de planteurs, et enfin, Awni Abd al-Hadi (Aouni, Auni Bey Abdelhadi, Abdul Hadi, 1889-1970), un des membres fondateurs de l'association nationaliste Al-Fatat, créée en 1911. Il fut l'époux d'une célèbre militante des droits des femmes palestiniennes, Tarab Abdul Hadi (1910-1976), qui fut au premier plan dans la fondation de la première organisation féminine en Palestine mandataire, en 1929, au travers du Congrès des femmes arabes palestiniennes (Palestine Arab Women's Congress, PAWC).
Certes, l'hypocrisie déjà évoquée des riches arabes de la délégation, complices, pour certains, des expropriations des paysans par la vente de grandes surfaces de terre aux organisations juives, nous ramène ici à la part ploutocratique de la majorité des sociétés du monde, mais le sujet était un prétexte bien léger, de la part des Britanniques, pour ne pas prendre sérieusement en compte des propositions qui auraient pu mettre fin au conflit : on sait hélas, qu'elles n'auront quasiment aucun écho dans les décisions futures du gouvernement britannique, tout comme les rapports que ce dernier commandait lui-même et qui témoignaient largement, on a commencé de le voir, des injustices faites aux pauvres paysans palestiniens.
Assemblée de dignitaires palestiniens réunis à l'école Rawdat al-Maarif de Jérusalem, en mars 1930, en vue d'envoyer une délégation de protestation arabe, à Londres, en mai. Au premier rang, au centre, le leader de l'Exécutif arabe, Musa Kazim, avec Amin al-Husseini à sa droite et Raghib al-Nashashibi, à sa gauche.
Library of Congress (Bibliothèque du Congrès), Washington,
Etats-Unis
L'ancien député libéral de Taunton, dans le Somerset, John Hope Simpson (1868-1961) se verra bientôt confier après différentes missions celle d'enquêter à nouveau, après les polémiques causées par le rapport Shaw, sur la question de la terre et de l'immigration en Palestine, travail qui conduira au Rapport Hope Simpson, rendu public en octobre 1930 (Sir John Hope Simpson, Palestine: Report on Immigration, Land Settlement and Development, Londres, octobre 1930). Le fait qu'Hope-Simpson n'échappe pas, comme beaucoup d'autres avant lui, de jeter sur l'agriculture palestinienne un regard européen nourri des nouvelles visions capitalistes, productivistes du monde ("l'agriculture arabe est éminemment arriérée" : 'agricultural practice is eminently backward", op. cité), ne l'a pas empêché d'enquêter sur toutes les injustices qui étaient faites aux paysans palestiniens. Comme les rapports similaires précédents (King-Crane, Palin, Shaw), celui-ci met aussi en lumière les multiples problèmes que cause la colonisation juive et qui continuent d'exacerber les mécontentements arabes :
"Hope Simpson attribuait en grande partie la responsabilité de la crise qui affligeait la sphère rurale arabe à l’État colonial et à la politique impériale. Le principal impôt agraire, la dîme ('ushr), saignait les paysans producteurs, réclamant plus de 20 % de leur revenu net. Comme Hope Simpson l’a appris, les paysans étaient tellement endettés que la collecte de l’impôt leur causait d’autres pertes. Pour payer la dîme, les paysans contractaient parfois des emprunts, généralement auprès de marchands prêteurs qui pratiquaient des taux exorbitants allant jusqu’à 50 % d’intérêt pour une seule saison (le taux annuel maximum officiel de 9 % demeurant « lettre morte »). Les paysans pauvres avaient des nantissements relatifs à leurs produits, les privant de la capacité de les commercialiser de manière optimale (interférant avec le moment de leurs ventes et jouant sur les prix qu’ils en obtenaient) tout en les obligeant à payer des gardes postés pour sécuriser les récoltes. Par conséquent, la taxe contribuait à la diminution des exploitations moyennes, car les cultivateurs vendaient des portions de leurs terres afin de s’acquitter de leurs obligations. La refonte de la dîme à la fin des années 1920 avait involontairement aggravé les choses. En fixant les « prix de rachat » des récoltes à des taux nettement supérieurs aux valeurs réelles du marché, la réforme a en fait augmenté la fiscalité. L’effet de tenaille pour les agriculteurs, pris entre la taxe et l’effondrement des prix des produits de base à la fin des années 1920 (à la suite de la dépression mondiale), s’estompait. Alors qu’auparavant le revenu net annuel moyen des propriétaires-cultivateurs et des métayers était respectivement estimé à 35,2 et 20 livres palestiniennes (£P) et, avec des valeurs actuelles en 1930, ces sommes ont été réduites à seulement 11,8 £ et 3,6 £P, ramenant le produit agraire à ce que Hope Simpson a appelé à juste titre le « point de fuite ». Étant donné que la dette moyenne d’une famille était estimée à 27 £, le résultat pour les petits exploitants a été la pénurie et le désastre.
(...)
Son rapport partageait l'opinion selon laquelle il n'y avait plus de terres vacantes disponibles pour les colonies juives et révélait en outre que la colonisation provoquait une foule d'autres effets secondaires négatifs, allant de la prolifération de mulots dévoreurs de récoltes (sur des terres détenues comme réserves incultes) à une montée en flèche des loyers dans les zones adjacentes à la colonisation juive et une inflation des prix de l'immobilier. De même, il fait écho aux remarques de Chancellor et de la Commission Shaw sur l'absence de protections adéquates pour les locataires, soulignant que sans « droit d'occupation » légal pour les fermiers, il n'y aurait aucune chance d'enrayer leur expulsion." (Anderson, 2018).
Le rapport Hope Simpson indique que 16 % de la superficie cultivable est désormais entre les mains des Juifs, ce qui montre un avancement important de la colonisation des terres depuis la première guerre mondiale. Hope Simpsson s''appuiera aussi sur les travaux du rapport de la Commission Johnson-Crosbie (J-C Committee Report, 1930), qui avait étudié un échantillon représentatif de 104 villages de population agricole. Celle-ci avait conclu "que 29,4 % de familles ne possédaient pas de terre et vivaient comme ouvriers. Cela n’incluait pas ceux dont le revenu principal provenait du métayage, qui avaient également tendance à être légalement sans terre." (Anderson, 2018). S'agissant de l'achat de terres par le Fonds National Juif, le rapport précise qu'il "ne s'agit plus d'une terre dont l'Arabe peut tirer quelque avantage que ce soit, maintenant ou à tout moment dans l'avenir. Non seulement ne peut-il jamais espérer la louer ou la cultiver, mais, en vertu des dispositions rigoureuses du bail du Fonds national juif, il est privé pour toujours d'un emploi sur ces terres. Personne ne peut non plus l'aider en achetant la terre et en la restituant à l'usage commun. La terre est de main-morte et inaliénable. C'est pour cette raison que les Arabes ne tiennent pas compte des professions d'amitié et de bonne volonté des sionistes au vu de la politique que l'Organisation sioniste a délibérément adoptée."
Rapport Hope Simpson, op. cité
Au cours de sa visite en Palestine, le chef de la PLDC de l'époque avait confirmé les dires de Ruppin, deux ans plus tôt, sur le sujet (cf. plus haut) en lui confiant que, désormais, les Juifs ne pouvaient acquérir guère plus de 100 000 dunums, seuil au-delà duquel déplacer davantage les Arabes risquait fort de les empêcher de se réinstaller ailleurs sur des parcelles productives (op. cité). Avec le rapport Hope, les enquêteurs allaient encore plus loin dans l'analyse de la responsabilité des gouvernements de sa Majesté, soulignant que "les Britanniques avaient ignoré leurs engagements envers les Palestiniens, qu’ils n’avaient pas moins juré de respecter que ceux envers les sionistes" (Anderson, 2018). Rien de bien étonnant quand on sait que c'est Passfield (Sydney Webb, 1er baron P., 1859-1947), secrétaire d'Etat aux Colonies, qui avait été chargé par son premier ministre, Ramsay Mac Donald, de réorganiser la politique britannique en Palestine, les deux hommes faisant partie de ce cercle de dirigeants adeptes de théories raciales et antisémites. Comme beaucoup d'autres, Passfield, néanmoins antisioniste, nous le verrons, pensait que les Arabes n'étaient pas une race parvenue à maturité, incapables comme d'autres populations colonisées de se gouverner eux-mêmes (Kelemen, 2012 ; Rose, 1973). Le texte de Hope-Simpson avait beaucoup ennuyé Ramsay MacDonald, qui "estimait que les commissaires avaient outrepassé leur mandat en touchant à des éléments de haute politique (c’est-à-dire l’immigration et la colonisation) et suggéra lors d’une réunion avec Chaim Weizmann et les partisans sionistes que son gouvernement cherchait un moyen de « laver » le rapport. Lors de la même réunion, Weizmann, le principal homme d’État du sionisme, s’est insurgé en disant que la lutte pour la terre était « un combat entre un Juif et une chèvre » : il suffisait de se demander si les plantations d’agrumes juives ou de simples bergers arabes devaient délimiter l’avenir de la Palestine." (Anderson, 2018).
Plus intéressant encore est le propos du rapporteur sur la modernisation économique de la Palestine, peu souvent liée aux problèmes de la colonisation, et qui était au contraire un des arguments positifs brandis par les sionistes ou leurs partisans britanniques :
"Peut-être que la ligne de critique la plus surprenante de son rapport concernait l’industrie juive, qui avait longtemps été considérée comme le meilleur espoir pour la modernisation économique de la Palestine. Elle a conclu que la dépendance du noyau industriel naissant à l’égard des protections tarifaires du gouvernement était préjudiciable aux intérêts du pays, puisque « le reste de la population est taxé afin que les propriétaires de ces entreprises industrielles puissent être en mesure de payer les salaires de leurs ouvriers et de réaliser un profit pour eux-mêmes ». Loin d’être une panacée pour le développement, l’emprise des industries juives en Palestine nécessitait des soutiens gouvernementaux qui nuisaient directement aux producteurs ruraux." (Anderson, 2018, citation du rapport Rapport Hope Simpson).
Le rapporteur affirme ainsi : « Il est clair que la "Nesher" Cement Factory [cimenterie, NDR] dépend de la protection non seulement pour ses profits, mais aussi pour son existence. Sans tarif protecteur, elle n'aurait pas pu concurrencer le ciment importé. La suppression des droits sur les importations les graines oléagineuses apparaissaient comme une nécessité pour le succès de l'usine oléagineuse "Shemen". Quant aux Caves Richon Le Zion et Zichron Jacob, elles doivent leur existence, non pas à l'action économique, mais à la libéralité et à l'intérêt du baron Edmond de Rothschild. L'industrie continue de prospérer grâce aux droits de protection imposés sur les importations de vins et de spiritueux. Le commerce du textile profite, lui, de l'importation de ses matières premières en franchise de droits et d'une taxe ad valorem de 12 pour cent sur les marchandises similaires importées dans le pays. En fait, la grande industrie en Palestine semble dépendre du tripotage tarifaire. Le reste de la population est imposé de telle manière que les propriétaires de ces entreprises industrielles soient en mesure de payer les salaires de leurs ouvriers et de réaliser un profit pour eux-mêmes."
Alors, certes, un certain nombre de ces privilèges ont été supprimés les années suivantes, et ces compagnies ont continué de vivre, mais il est indéniable qu'ils avaient été assez importants pour faire naître et prospérer les industries juives de manière inéquitable. Ainsi, plus cette enquête avance, plus nous voyons les liens que l'entreprise sioniste a avec les pratiques ploutocratiques, toutes ces entourloupes (plus ou moins) légales mais injustes qui fabriquent la puissance et la domination, presque entièrement absentes (comme le sujet crucial de la nakba, cf. parties suivantes) des débats qui entourent la question de la colonisation juive de la Palestine et pourtant très significatives. Le député de Somerset avait ainsi bien compris que la population arabe était "économiquement impuissante face à un mouvement aussi fort" et qu'elle devait être protégée (Anderson, 2018, citation de Ruppin, Memoirs op. cité, p. 251).
Au final, il apparaît avec une grande évidence qu'un grand fossé n'a cessé de se creuser entre le travail rigoureux des rapports successifs, commandés par le gouvernement de sa Majesté (His Majesty's Government's, HMG) , qui pointent chaque fois du doigt les conséquences néfastes de la politique prosioniste en Palestine mandataire, et les mesures nécessaires au rétablissement de la paix civile, jetées dans l'ensemble aux orties. C'est aussi, nous l'avons évoqué, que beaucoup de grands dirigeants britanniques, Churchill en tête, soutenaient personnellement le projet sioniste. On a vu ainsi refaire surface, autre exemple de plus, la vieille idée de transfert des Palestiniens, pour faire place nette aux Juifs en Palestine, partagée par le Dr Drummond Shiels (1881-1953), sous-secrétaire pour les Colonies, Lord Snell (Henry S., 1er baron Snell, 1865-1944), députés travaillistes, et d'autres, incitant les sionistes à faire des propositions. Pinhas Rutenberg ne se fit pas prier et proposa un million de livres sterling en contrepartie d'une colonisation juive et d'une réinstallation des Palestiniens en Transjordanie.
Graphiques de l'accroissement de la population et des terres juives en Palestine
de 1922 à 1947
(terres en dounams)
sources : Perrin, 2000
Hope-Simpson avait relevé quant à lui un autre fossé, qui existait entre "les sentiments les plus nobles ...exprimés dans les réunions publiques et dans la propagande sioniste" (Anderson, 2018) et l'activité réelle des organisations sionistes elles-mêmes, Fonds National juif en tête, ce qui allait à l'encontre de toute coopération ou de recherche d'intérêts communs avec les Arabes. En avril 1930, par exemple, Weizmann publia une lettre dans le Times de Londres, niant le fait qu'il existât une "classe sans terre" en arguant du fait que 90 % des paysans déplacés avaient été "réinstallés sur une terre" grâce au soutien sioniste. Ce chiffre était bien entendu mensonger, à la fois par les faits et par les intentions du dirigeant sioniste que nous connaissons déjà : Lors d'une discussion avec le secrétaire des Colonies, en juillet , "Weizmann fustigea sans ménagement la politique de double engagement, annonçant que le sionisme n’était « pas intéressé par la construction d’un pays pour les Arabes ». Le but du Foyer national juif était d’ériger « une grande colonie juive » et donc de « rassembler autant de Juifs en Palestine que possible »" (Anderson, 2018, citations de Rose, 1973, p. 14 ). Rappelons-nous les propos mielleux de Herzl, affirmant à al-Khalidi, en 1899, lui avoir exposé l'objectif sioniste "sincèrement et loyalement" quand quatre ans auparavant, dans son journal intime, il parlait déjà, nous l'avons vu, d'exproprier les Arabes à l'aide d'agents secrets. Souvenons-nous, aussi, des manigances de Kalvarisky et des autres dirigeants sionistes, à la fin des années 1900, pour agglomérer petit à petit des territoires juifs, et tout le reste dont il a été fait état de la sorte, et nous ne pourrons qu'abonder dans le sens de Tom Segev, racontant que les chefs sionistes "ne devaient en aucun cas parler comme si le programme sioniste exigeait l’expulsion des Arabes, car cela ferait perdre aux Juifs la sympathie du monde." (Segev, 1999).
S'inspirant des travaux d'Hope-Simpson, un nouveau Livre Blanc sur la Palestine voit le jour sous la plume de Lord Passfield (Passfield white paper, 20 octobre 1930), un des rares dirigeants britanniques de l'époque ouvertement antisioniste. Cet énième état sur la situation de la Palestine reprend la plupart des faits qui ont déjà été exposés par les précédents rapporteurs, insistant sur le déséquilibre des forces entre Arabes et Juifs, nécessitant un réaménagement du territoire et un développement agricole, de la culture intensive, en particulier, pour permettre à la colonisation juive d'obtenir plus de terres sans léser les paysans arabes. Dans cette idée d'équité, le Livre Blanc de Passfield recommandait, par exemple, la règlementation des loyers fonciers, la création de coopératives rurales (afin de fournir un crédit abordable), le partage des droits de propriété, la protection de l'emploi arabe ou encore, la limitation d'une "immigration excessive" :
"Toute décision hâtive concernant une immigration juive plus libre doit être fortement déconseillée, non seulement du point de vue des intérêts de la population palestinienne dans son ensemble, mais même du point de vue particulier de la communauté juive. Tant qu’il y aura un soupçon généralisé, et il existe effectivement, parmi la population arabe, que la dépression économique, dont elle souffre indubitablement à l’heure actuelle, est due en grande partie à une immigration juive excessive, et tant qu’il existera des motifs sur lesquels ce soupçon peut être plausiblement représenté comme étant fondé, il peut y avoir peu d’espoir d’une amélioration dans les relations mutuelles des deux races. Mais c’est de cette amélioration que doivent dépendre en grande partie la paix et la prospérité futures de la Palestine."
Passfield White Paper, op. cité.
La publication du Livre Blanc provoqua une telle avalanche de protestations et de dénonciations injurieuses aussi bien des sionistes que de leurs partisans, "qu’en moins de quinze jours, le Premier ministre MacDonald avait entamé le processus de son sabordage." (Anderson, 2018 ; Rose, 1973). Après avoir protesté vigoureusement de différentes manières (Weizmann avait démissionné de ses fonctions à l'Agence Juive, par exemple), les dirigeants sionistes ont rapidement obtenu du premier ministre MacDonald beaucoup d'assouplissements en matière d'immigration qui ont permis au peuplement sioniste de retrouver très rapidement de la vigueur :
"C’est grâce à la lettre que MacDonald m’a adressée qu’un changement s’est produit dans l’attitude du gouvernement et dans l’attitude de l’administration palestinienne, ce qui nous a permis de réaliser les gains magnifiques des années qui ont suivi. C’est la lettre de MacDonald qui permit à l’immigration juive en Palestine d'atteindre des chiffres de 40,000 pour 1934 et de 62,000 pour 1935, des chiffres inimaginables en 1930." (Chaïm Weizmann, Trial and Error, 1950. Rapporté par Charles L. GEEDES (dir.), A Documentary History of the Arab-Israeli Conflict, New York : Praeger, 1991, p. 152).
Les craintes des Palestiniens se sont à nouveau réveillées, et l'Exécutif arabe a réagi au Livre Blanc par son Memorandum on the White Paper, rédigé par Awni Abd al-Hadi. A juste titre, l'Exécutif arabe soulignait que les mêmes principes animaient les Livres blancs de 1922 et de 1930, favorisant le développement du Yishouv, alors que les Palestiniens voulaient voir reconnus et promus leurs "droits nationaux et leurs intérêts économiques." Fort du soutien indéfectible de son puissant allié britannique, le mouvement sioniste choisit donc, encore et toujours, la poursuite de son action, invitant implicitement à de nouvelles révoltes et violences futures de la part des Arabes. L'immigration des Juifs en Palestine a alors, non seulement repris une courbe ascendante, mais a été significativement dopée, comme le rappelait triomphalement Weizmann :
1931 : 4.075
1932 : 9553
1933 : 30.327
1934 : 42.359
1935 : 61.854
(Mattar, 1988)
« 60 000 livres palestiniennes ont été distribués par nous sous forme de prêts de construction
40 000 ont reçu un crédit intérimaire
200 familles ont acquis des maisons »
« Zel (Tzel) Korati.... La première société de sauvetage et de construction palestinienne ltd. »
« Sous l'égide de la Banque Mizeahi, sous garantie limitée »
Otto Wallish
Affiche de propagande sioniste, 63.5 x 92 cm
années 1930
"MW" : Atelier /Studio Machner (Dr Ernst M., son associé commercial) - Wallish
Land of Promise
Otto Wallish
Affiche du documentaire de propagande sioniste du réalisateur Yehuda Lehman, produit pour le Keren HaYesod, par la société Urim, dirigée par Leo Herman. Paroles de Nathan Alterman, musique de Daniel Sambursky. Il remportera le premier prix du documentaire au festival international du film de Venise en août 1935 : signe manifeste de la complicité d'une partie des élites culturelles européennes avec la colonisation sioniste.
1935
194 x 64 cm
Jérusalem :
Monsohn Lithographic Press,
Cinema and Zionism
The Development of a Nation through film
Couverture de l'ouvrage
d'Ariel L. Feldestein (Feldstein)
Vallentine Mitchell, 2012
Illustration : Affiche de Baruch Agadati pour son film en allemand : "Das ist das Land" /"Voici le pays", le premier film en hébreu, sous-titré "50 Jahre Palästina" : "50 ans de Palestine" (1935).
Agadati : "Légendaire" en hébreu, s'appelait Kaushansky (1895-1976). Né dans une famille juive en Bessarabie qui émigre en Palestine au début des années 1900, il sera danseur de ballet, chorégraphe, peintre, cinéaste, fréquentera l'Académie Bezalel des Arts et du Design de Jérusalem entre 1910 et 1914.
première du film
22 février 1935
Mograbi Theatre, Tel-Aviv
AGA-Film
Affiche publiée par AGA Newsreel (Journal cinématographique lancé par A. Agadati et son frère Yitzhak).
« la manière dont cette idéologie a en fait façonné les ancêtres du cinéma israélien de manière aussi profonde, comme Feldstein l’a démontré dans son étude détaillée, montre à quel point les premiers sionistes ont réussi à créer une culture nationale qui, dans le cas du cinéma, est venue à les dominer d’une manière qui n’a pas nécessité de censure d’État ni de ministères de propagande — le réalisateur, l’artiste, était imprégné d’idéologie. L’idée collective et nationale dominait la vie publique de telle sorte que toute œuvre tentant de capturer l’essence de la vie de cette communauté — et c’est sur cela que se concentraient les premiers films, cherchant à offrir une représentation réaliste de ce qu’était la vie des Juifs en Palestine mandataire — étaient massivement façonnées par l’idéologie collective dominante. »
Eran Kaplan, "Projecting the Nation : History and Ideology on the Israeli Screen" ("Projeter la nation : histoire et idéologie dans le film israélien", Rutgers University Press, New Brunswick, Camden, and Newark, New Jersey, and London, 2020.
ANGLO-PALESTINE
EXHIBITION
Otto Wallish
Catalogue d'une exposition organisée par le Jewish National Fund d'Angleterre et la Foire du Levant et tenue au Royal Agriculture Hall de Londres du 7 au 17 juin 1933. Les drapeaux montrent clairement que l'évènement se place sous l'égide du pouvoir britannique et des représentants patentés du futur Etat juif, dans un grand mépris des revendications palestiniennes d'un Etat arabe.
« Il est évident que les jardins bien entretenus et arrosés des cultivateurs Juifs offrent un milieu de vie plus favorable à la faune sauvage que les villages Arabes arides ; de plus, le massacre indiscriminé est étranger à la nature juive, tandis que leurs champs clôturés éliminent une cause d'inimitié avec les plus grosses bêtes. »
Extrait du catalogue précité.
« Les stands d’exposition représentaient les entreprises et organisations actives en Palestine, ainsi que des expositions représentant ses habitants, sa géographie et l’entreprise de colonisation. » (notice de la vente aux enchères du catalogue, le 5 juin 2018, par la maison Kedem קדם, World Class Judaica and Israeliana Auction House, Lot 28).
1933
13.5 x 19 cm
Jérusalem :
Monsohn Lithographic Press,
« Pendant le mandat britannique (1917–1948), des expositions en Palestine se sont développées parallèlement aux efforts coloniaux pour contrôler et classifier la culture locale. L’administration britannique a soutenu des expositions promouvant la colonisation sioniste, comme la présence de la Palestine à l’Exposition de l’Empire britannique de 1924 et l’Exposition coloniale de Paris de 1931. Ces expositions cadraient la Palestine dans le récit impérialiste britannique, présentant souvent la colonisation sioniste comme une mission civilisatrice tout en marginalisant la diversité des cultures et identités palestiniennes indigènes. La broderie, la céramique et l’artisanat palestiniens étaient présents lors de telles expositions mais étaient fréquemment encadrés dans un récit colonial qui effaçait leur identité nationale. »
Ali T. As'ad, "Exhibition-Making Practices, 1917-1993 | Curating the National Identity", article de l'Interactive Encyclopedia of the Palestine Question.
Pendant plusieurs années, la colonisation de la cinquième aliya (1929-1939) comptera beaucoup de nouveaux arrivants faisant partie de milieux sociaux plus ou moins aisés, beaucoup de réfugiés allemands ayant un capital à fructifier, et cet apport conséquent de talents et de richesses dopera en particulier l'équipement industriel et le développement agricole des colonies du Yishouv, notamment en faisant bondir la surface des acquisitions foncières "de manière considérable", au détriment des paysans palestiniens, entre 1928 et 1936 (Weinstock, 2011). Le développement culturel est à l'image du reste : ouverture de la Bibliothèque nationale et universitaire juive en 1930, de la Grande Synagogue de Tel Aviv l'année d'après, organisations des premières "Maccabiades" (Maccabiah Games, Olympiades juives) en 1932 (cf. partie XIII), etc.
Cinquième aliya
(1929-1939)
principales colonies sionistes
1929
Pardes Hanna
Netanya
Tel Mond
Beit Hanan
1930
Ein Vered
Na'an
1931
Ein HaHoresh
Gan Yavné
1932
Kfar Masaryk
Aviyahil
Kfar Yona
Kfar Ya'abez
Neta'im
Ayanot
Kfar Bilu
1933
Kiryat-Haïm
Eilon
Mishmarot
Hibat Tsiyon
Hogla
Kfar HaRoeh
Beit Yanaï
Herut America Bet (puis, Beit Herut)
Kfar Vitkin
Kadima (Kadima-Zoran en 1992)
Tsofit
Ramot HaShavim
1934
Kfar-Bialik
Kiryat-Bialik
UshaOr
Aqiva
Even Yehouda
Gat
1935
Shaar-Haamakim
Kfar Menahem
Bitzaron
1936
Kfar HaNoar
HaDati
Hazorea
The Krayot (puis, Sdot Yam, 1940)
Rishpon
Holon
1937
Ginosar
Shaar-Hagolan
Moledet
Beit Yosef
Sde Nahum
Maoz Haïm
Tirat-Zvi
Tsur Moshe
Kfar Shemaryahu
1938
Ge'ulim (Geulim)
Masada
Hanita
Shavei Tsion
Ein HaMifrats
Sharona
Alonim
Ma'ayan Zvi (M. Tzvi)
Neve Eitan
Mesilot
Kfar Ruppin
Pardesiya
Yakum
Sde Warburg
Ramat Hadar
1939
Dan
Dafna
Dalia
Amir
Beit Oren
Neve Yam
Kfar Glikson
Hamadia
Sde Eliahou
Beit Yitzhak-Sha'ar Hefer
Kfar Netter
Kfar Warburg
Negba
Eretz Hatzvi ארץ הצבי
[Le pays des cerfs : un des divers noms qui désignent Eretz Israel (La Terre d'Israël), et titre du livre]
Aaron / Aharon / Ahron Halevi (Halevy)
(1887-1957)
texte (citations bibliques) et illustration
de 12 estampes.
artiste juif né à Czernowitz, duché de Bucovine dans l'empire austro-hongrois, en Roumanie depuis 1918, émigré en Palestine en 1906.
Introduction
Yitzhak ben Avraham Katz (1901-1991)
fonctionnaire et critique d'art
Edition Alaya / Dvir, Jérusalem
1929
La ségrégation entre communautés recherchée par les sionistes se renforce, puisque beaucoup de Juifs vont fuir des zones de mixité pour se réfugier dans des colonies juives, une partition exacerbée ensuite par un mouvement de boycott arabe touchant les Juifs à différents niveaux : refus de location d'appartement dans les villes mixtes, boycott de biens ou de commerces juifs entre 1929 et 1930 (idée déjà émise en 1922 par Issa al-Issa), qui pousse des Juifs à quitter des quartiers arabes pour des quartiers juifs, ou rejoindre des villes juives comme Tel Aviv. Ces mesures cessent ensuite par opposition des cheiks, qui accusent les commerçants de s'en servir pour acculer les villageois à un endettement usuraire (Weinstock, 2011). On notera aussi l'activité insurrectionnelle en Galilée, autour de Safed, d'un groupe antisioniste et anti-britannique appelé le Gang de Safad, puis le Gang de La Main Verte (al-Kaff al-khadra : أخضر الكف, litt. "Paume verte"), mené par Ahmad Tafesh (Ahmed Tafish), auquel se joignirent des combattants chrétiens druzes, dont Fuad (Fouad) el-Libnani, qui avait participé à la grande révolte syrienne de 1925 contre les Français (Duff, 1934 ; Taggar, 1973 ; Kayyali, 1978). Ces évènements n'ont pas empêché le Mufti al-Husseini, juste après les tragiques révoltes du mois d'août, de chercher à négocier des solutions de compromis avec les Britanniques, comme celles entreprises en septembre et octobre 1929 de manière indirecte avec Harry Saint John Bridger Philby (1885-1960), chef du service secret britannique en Palestine. Philby, qui allait se convertir à l'islam en 1930 et « considérait la Déclaration Balfour comme "un acte de trahison qui trouvait son pendant dans les shekels, le baiser et tout le reste qui nous ramènent en arrière, dans le jardin de Gethsémané", pensant que la France et la Grande-Bretagne se devaient de respecter leur engagement du 9 novembre 1918 garantissant l'indépendance d'une Grande Syrie, tout en défendant le "droit le plus entier" aux Juifs de s'installer en Palestine "sur la base de l'égalité avec la population autochtone" (Jeremy Salt, professeur d'histoire à l'université de Melbourne et à la Bilkent University d'Ankara , "Palestine and the Other Philby", article de The Palestine Chronicle, 15 octobre 2020).
Des échanges entre le Mufti et Philby émergea une ébauche d'accord sur la création d'un parlement, au sein duquel Juifs et Arabes seraient proportionnellement représentés, et par lequel la Palestine continuerait de rester sous l'autorité d'un haut- commissaire britannique, qui s'appliquerait à sauvegarder aussi les intérêts sionistes, immigration comprise (Mattar, 1988). Hadj Amin Effendi al-Husseini, accepta cet accord, mais à l'exception de Yehuda Magnes, les autres dirigeants sionistes le refusèrent, que ce soit Weizmann, Ben Gourion ou Rutenberg, tout simplement, encore une fois, parce qu'il reflétait la réalité sociale de la Palestine, où les Juifs, malgré l'immigration, étaient largement minoritaires dans la population (Mattar, 1988). Le Mufti ne désarma pas et dépêcha à Londres très rapidement après, en décembre 1929, le secrétaire du Conseil suprême musulman, son cousin Jamal al-Husseini, pour rencontrer le secrétaire d'Etat aux colonies sur la base des mêmes demandes, en particulier la représentation proportionnelle des deux peuples et un droit de veto du haut-commissaire sur les décisions législatives. Une nouvelle fois, cette demande a été refusée par Londres (Mattar, 1988). et montre plus que jamais à quel point les Britanniques n'avaient aucune intention de rendre justice, un tant soit peu, aux droits pour les Palestiniens de former une nation libre et indépendante. Et ne parlons pas de toutes les autres formes de protestations du Mufti ou de ses partenaires, qui n'ont jamais abouti.
Et les problèmes ne firent que s'ajouter, comme la captation parfois violente des ressources (la terre et l'eau, en particulier), la détérioration des conditions de vie d'une partie de la population, la menace sur leurs salaires, leurs emplois, sur leurs logements, les humiliations et les inégalités diverses liées à cette tutelle, le tout appuyé par la puissance de l'argent et encore plus, par une puissance politique, économique et militaire mettant sa force, ses ressources à disposition de son injuste entreprise. Sans parler du mépris éprouvé pour les habitants, dont les souhaits, les sentiments n'intéresseront presque jamais les sionistes. Cet aveuglement sera confirmé en substance par Chaïm Weizmann lui-même, qui confesse dans un discours de 1931 : "Si vous étudiez les publications sionistes d'avant la guerre, vous n'y trouverez quasiment pas un mot concernant les Arabes." (Laqueur, 1972). Cet impensé, cette oblitération d'une altérité pourtant incontournable, et toujours cruellement d'actualité nous le verrons, est incompréhensible sans un aveuglement idéologique et une volonté farouche de domination et d'effacement, et il marque le début d'une entreprise qui, nous allons le voir, va emprunter des voies de plus en plus éloignées de la justice et de l'équité.
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