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  Le programme du Conseil national de la Résistance

 

                                 15 mai 1944  

      

   

     document annexe  

      

     

 

« La guerre ne change pas substantiellement les problèmes de vie et de mort qu'il nous faut résoudre. Mais elle précipite, elle accélère furieusement leur évolution, elle transforme en un processus paroxystique ce qui normalement se serait étalé sur un grand espace de temps, et elle change avec une extraordinaire rapidité les conditions de réalisation historique. » 

Jacques Maritain,  L'Europe et l'idée fédérale, Edition Mame, 1993 : 51, texte écrit aux Etats-Unis pour une série de conférences en 1940. 

Pendant la seconde guerre mondiale, 1939-1945, il n'est pas étonnant de voir les socialistes à l'initiative d'un programme pour l'après-guerre. De la prison de Bourrassol, Léon Blum, d'abord,  propose en août 1942 un "vaste programme commun d'action immédiate",  dans le sillage  de celui du Rassemblement Populaire, signé le 10 janvier 1936 par l'ensemble des forces de gauche (partis radical, socialiste et communiste).  Un peu avant la création du CNR (27 mai 1943), en janvier 1943, Le Populaire,  le journal du  Comité d'action socialiste (CAS, créé en mars 1941 par les militants socialistes Daniel Mayer et Suzanne Buisson),  publie Notre Programme, destiné à trouver des "solutions nationales ou internationales qu'impose la banqueroute sanglante du régime capitaliste, fauteur de crises, de guerre et de fascisme." (op. cité). Parmi les plus radicales, on trouve un certain nombre de mesures de mesures de justice sociale et, comme dans les autres programmes du même type, des dispositions pour créer une Europe unie, politiquement et économiquement   :  

- "Conseil National économique,  chargé de traduire dans les faits le caractère social et non plus privé de la production des échanges et de la consommation. Le gouvernement devra poursuivre l'élimination totale des trusts du champ de la vie nationale, l'abolition progressive de la concurrence et du profit."

- "La nationalisation du crédit et des banques, des compagnies d'assurances, des industries clefs, et du commerce extérieur ;"

"la remise à l'Etat français de toutes les participations sous quelques formes que ce soit....acquises depuis l'armistice par le gouvernement allemand... avec constitution de ces participations en patrimoine national inaliénable."

- "le maintien et l'amélioration des lois sociales acquises par les travailleurs avant 1939 ; la mise à jour de tous les contrats collectifs et leur extension à toutes les corporations, l'arbitrage obligatoire dans les conflits de travail, l'institution des délégués à l'hygiène et  à la sécurité du personnel dans toutes les industries."

"Réforme fiscale, par un aménagement nouveau des impôts de manière  à les répartir avec le maximum de justice" 

- "Institution d'un impôt spécial sur les superdividendes"

- " Affirmation solennelle de la volonté d'établir la paix du monde au moyen d'une solide organisation internationale. Celle-ci, tenant compte des échecs de la SDN, dus à l'insuffisance de ses moyens et des concours qui lui ont été donnés, créera un super-Etat auquel les nations remettront une partie de leur souveraineté et qui, entre autres choses, devra, en vue de parer aux nécessités économiques les plus pressantes, réglementer promptement la répartition des matières premières, les émigrations, les transports, les conditions de la main-d'œuvre, l'hygiène, les travaux publics, la législation douanière combinée avec la législation du travail, les changes et la monnaie. Il devra, en outre, substituer ses propres agences aux grands monopoles de fait internationaux et créer des services internationaux d'information. Une telle confédération politique devra avoir un gouvernement propre, indépendant des gouvernements affiliés, un budget, des ressources d'impôts, une capacité d'emprunt, etc."

 

La Résistance est alors le creuset d'une ébullition partageuse, non seulement en France, mais en Hollande, en Belgique ou en Italie, mais aussi en Pologne ou en Norvège, etc. 

 

. "Les programmes de la presse clandestine sont en eux-mêmes une synthèse de tous les espoirs formulés afin de renouveler une République "dégradée", et qui mettent en avant des principes tels que la redistribution, la planification ou le droit au travail. Il ne s'agit pas seulement de politique, mais d'un changement de vie qui passe par mille aspects économiques, sociaux et culturels. Ce vertige autorise les projets les plus fous, à une époque où les bouleversements de tous ordres semblent avoir effacé les repères politiques classiques." (Vayssière, 2002)

  

      presse clandestine          :    "La Résistance unifiée telle qu’elle se manifeste par la création du CNR en 1943 est le fruit d’un long travail d’unification par en bas, qui a commencé sur le terrain dès 1941. C’est ainsi par exemple qu’en zone sud, les journaux clandestins créés en 1940, – Liberté, de François de Menthon et de Pierre-Henri Teitgen, et Vérités, d’Henri Frenay –, fusionnent à la fin de 1941 pour donner Combat, et qu’ensuite, en janvier 1943, les mouvements Combat, Franc-Tireur et Libération (sud) se fédèrent, cette fois sur l’impulsion de la France libre, pour former les Mouvements unis de Résistance (MUR). En août 1943, les MUR accueillent encore quatre autres mouvements, de zone nord ceux-là : Défense de la France, Résistance, Lorraine et Voix du Nord. L’ensemble de ces mouvements et journaux constituent le Mouvement de libération nationale"    (Andrieu, 2014) 

 

 

A l'été 1943, le CNR discute d'un texte encore inspiré par les socialistes, en l'occurrence, André Philip (commissaire à l'Intérieur du CFLN, le Comité Français de Libération Nationale présidé par Charles de Gaulle), prévoyant une Charte économique et sociale. Celui du Front national (créé en mai 1941), issu du PCF (Parti communiste français) est aussi âprement discuté, pendant que celui de la CGT, Programme d'action d'après-guerre, que Louis Saillant (1910-1974) propose au  CNR, est ignoré par ce dernier  (Andrieu, 2014),  au contraire de celui d'Emile Laffon, du Front National communiste, le 15 juillet 1943, qui prévoit comme d'autres une autorité supranationale européenne : "les abandons nécessaires de souveraineté interviennent volontairement et simultanément au profit d'une communauté d'États supérieure."  Par ailleurs, il réclame de la nation une stricte discipline économique, avec une Assemblée Nationale Économique  et des représentants des salariés à tous les échelons d'une Organisation Économique et Sociale

"Cette première base de négociations fut rejetée par le CNR pour plusieurs raisons. Les « socialisations » annoncées dans le « projet de charte économique et sociale » constituèrent l’une des pierres d’achoppement. « Seront socialisées, disait le texte, les monopoles et les entreprises dont la gestion ne peut être laissée sans danger aux grands intérêts privés : électricité, assurances, houillères, production pour la défense nationale, transports, etc. ». Cette disposition rencontra l’opposition convergente des droites, qui lui reprochaient de porter atteinte au libéralisme économique, et des communistes, qui n’y voyaient qu’une « clause de style » puisque le préalable de la révolution marxiste était écarté. Le Parti communiste ajoutait que le projet risquait de créer « des ferments de division dans les rangs de la Résistance, qui doit être plus unie que jamais ». Devant l’impossibilité d’aboutir à un accord unanime, Laffon renonça au projet."  (Andrieu, 1997),  

  

      Louis Saillant          :   Apprenti sculpteur sur bois, syndicaliste CGT, signataire du Manifeste des douze, le 15 novembre 1940,  qui organise le syndicalisme français, en particulier avec le dirigeant de la CGT, Léon Jouaux. Il sera le dernier président du CNR, le 11 septembre 1944. 

 

 

 

 

Se rapprochant davantage du texte final du CNR, un "projet de charte  de la Résistance" sera  présenté au CNR  en novembre 1943 avec l'aval de Jacques Duclos , ouvrier-pâtissier devenu grand leader communiste au côté, en particulier de Benoît Frachon (cf. aussi L'après-guerre 39/45 : Le visage de la gauche). Ce sera le projet du dirigeant communiste du Front National, Pierre Villon qui rejettera les propositions trop dogmatiques de Laffon pour plus de consensus. De son vrai nom Roger Ginsburger, il représente les organisations communistes au sein du bureau du CNR, dirigé par Georges Bidault après l'arrestation et la mort de Jean Moulin, le 8 juillet 1943, suite aux tortures du SS Klaus Barbie. Le projet Villon sera lui aussi rejeté, car le représentant des socialistes, siégeant à l'assemblée plénière du CNR, Daniel Mayer, y était opposé.  Finalement, le texte du projet sera proposé aux Mouvements unis de résistance (MUR), qui réunissaient les mouvements Combat, Franc-Tireur et Libération-Sud, parties prenantes du CNR. Le texte remanié n'obtint pas l'unanimité mais après quelques retouches, le représentant des MUR, Pascal Copeau, aux affinités alors communistes, emporta l'adhésion de Daniel Mayer.  

"Le simple fait que l'occupant et le gouvernement de Vichy fussent, chacun à sa façon, des régimes d'extrême-droite repoussait à gauche l'ensemble des forces d'opposition. Les résistants d'extrême-droite abandonnèrent certaines de leurs doctrines, comme l'antisémitisme, par exemple. Dans le domaine économique, une curieuse alliance s'est formée entre la propagande anti-trust du gouvernement de Vichy et l'effet produit sur l'opinion par le spectacle de la collaboration économique. Volontairement ou non, les élites économiques se trouvèrent compromises dans l'exploitation par l'occupant de la main-d'œuvre et des richesses nationales. L'image du patronat à la Libération, qui figure parmi les plus sombres de son histoire, légitimait des nationalisations-sanctions confondues avec la confiscation des biens des traîtres. C'est ainsi que les événements survenus de 1940 à 1944 transformèrent la société, qui se retrouva plus à gauche en 1944 qu'elle ne l'avait été en 1936."  (Andrieu, 1997)

 

 

Le Programme du Conseil national de la Résistance,  signé le 15 mars 1944, comportait deux parties. Une première partie concernait "un plan d'action immédiate" et une seconde, seulement un quart du texte final : c'est le fameux programme du CNR, appelé Les jours heureux par le CNR

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On sourit a posteriori par cette proclamation solennelle de "rester unis après la libération", de libérer la presse "des puissances d'argent et des influences étrangères", de "l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie", d'instaurer "une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général", du "retour à la nation des grands moyens de production monopolisés, fruits du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques", d'opérer "un rajustement important des salaires",  "d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine",  de "l'égalité absolue  de tous les citoyens devant la loi", de "la participation des travailleurs à la direction de l'économie", de "l'élévation et la sécurité du niveau de vie des travailleurs de la terre", de faire accéder tous les enfants "à la culture la plus développée, quelle que soit la situation de fortune de leurs parents, afin que les fonctions les plus hautes soient réellement accessibles à tous ceux qui auront les capacités requises pour les exercer et que soit ainsi promue une élite véritable, non de naissance mais de mérite, et constamment renouvelée par les apports populaires.", etc.  

Nous verrons ailleurs (cf. L'après-guerre 39/45 : Le visage de la gauche)  qu'il ne restera pas grand-chose, après la guerre, de ce programme de progrès social sur fond d'anti-capitalisme, d'anti-libéralisme. Ajoutons que, dans sa mouture finale, c'est-à-dire la plus consensuelle, on ne compte pas une seule ligne sur l'Europe, contrairement à d'autres programmes proposés, et parle de "défendre l’indépendance politique et économique de la nation, rétablir la France dans sa puissance, dans sa grandeur et dans sa mission universelle". Notons aussi que, sur le sujet de  la colonisation, le programme du CNR n'est pas vraiment révolutionnaire en proposant une "extension des droits politiques, sociaux et économiques des populations indigènes et coloniales." Il est aussi conservateur sur la question des femmes. Paul Bastide, représentant du Parti Radical s'opposa au vote des femmes dans le programme du CNR, en menaçant de quitter le CNR si la mesure était retenue.  Pourtant, le vote des femmes avait pourtant été accepté par la Chambre des députés à six reprises, entre 1919 et 1936, rejeté héla pas le Sénat à chaque fois, et le général de Gaulle l'avait annoncé en juin 1942 (Andrieu, 2014). 

 

Il est intéressant de savoir que l'écrasante majorité des représentants des mouvements de résistance qui y ont siégé (onze sur quatorze) ne feront pas de carrière politique  (op. cité)

"On voit que ce n’est pas une question de couleur politique, mais de rapport au politique. Engagement résistant et engagement partisan en temps de liberté ne procèdent pas des mêmes ressorts. C’est pourquoi les hommes du CNR étaient pour beaucoup des hommes nouveaux, peu expérimentés en politique."  (op. cité).  Ceci explique cela. On comprend mieux que cet engagement résistant concernait davantage  Le politique que La politique politicienne, qui se construit sur les convictions profondes et non la stratégie, le compromis, l'appétit de pouvoir, etc., des politiciens professionnels. Dans le même ordre d'idée, le programme du CNR "sera diffusé dans la clandestinité, surtout par les journaux des mouvements de résistance. Libération (sud) qui le diffuse en mai 1944 est le seul journal à l’avoir reproduit intégralement (voir annexes) . Paradoxalement, L’Humanité et Le Populaire ne le font pas connaître à leurs lecteurs tant que dure l’Occupation. Les mouvements de résistance se sont approprié le programme plus que les partis politiques résistants. Cette dissociation relative, révélatrice d’un autre rapport au politique, prendra fin dès le retour aux libertés."  (op. cité).  

                   

                     

 

 

 

 

                          BIBLIOGRAPHIE 

 

 

 

 

 

ANDRIEU Claire, 1997, Du programme du Conseil national de la Résistance à la nationalisation du gaz et de l'électricité 1943-1946. In : Bulletin d'histoire de l'électricité, n°29, juin 1997. L’électricien à la recherche d’un statut (1907-1946) pp. 139-147;

https://www.persee.fr/doc/helec_0758-7171_1997_num_29_1_1531

    

ANDRIEU Claire, 2014, Le programme du CNR dans la dynamique de la construction de la nation résistanteHISTOIRE @POLITIQUE 2014/3 (n°24), pages 5 à 23. 

https://www.cairn.info/revue-histoire-politique-2014-3-page-5.htm

VAYSSIÈRE Bertrand, 2002, "L’évolution et la diffusion de la doctrine fédéraliste dans l’après-guerre : L’exemple de l’Union européenne des fédéralistes", European Review of History / Revue européenne d’histoire, Taylor & Francis (Routledge), 2002, 9 (2), pp.199-220.
https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01935172/file/article%20%C3%A9volution%20et%20diffusion.pdf