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           EDMUND BURKE  (1729-1797)         
  « Quelques adoucissements à la misère » 

 

 

 

Sublime and beautiful reflections on the French revolution, or the man in the moon at large

« Des réflexions sublimes et magnifiques sur la Révolution française,

Ou l’Homme généralement dans la lune »

     

       Gravure anonyme, caricature

                             Londres,

           William Dent  (actif  1783-1793)

 Caricaturiste, graveur britannique

            

             14 décembre mai 1790

       eau-forte coloriée à la main

             67.2  x  87.8  cm 

               

        Library of Congress,

      (Bibliothèque du Congrès)

      Washington, Etats-Unis

                

 

Beaucoup de textes qui ont été cités jusque-là montrent cette tension perpétuelle des auteurs de la pensée aristocratique entre la réalité matérielle de la pauvreté et l'ensemble des préjugés attachés à la condition des plus faibles, mais aussi, entre la connaissance des inégalités et leur attachement viscéral à leur classe sociale, qui finit par les noyer dans un océan de contradictions et les enferme pour de bon dans leur microcosme de privilégiés. Un des auteurs les plus emblématiques sur le sujet est sans doute le philosophe et politicien irlandais Edmund Burke (1729-1797). Ainsi, dès 1757, il dénonce les inégalités sociales entre les riches et les pauvres :

 

"Dans un État de la nature, il est vrai qu’un homme de Force supérieure peut me battre ou me voler ; mais alors il est vrai, que j'ai la pleine Liberté pour me défendre, d'employer la Surprise ou la Ruse, ou encore toute autre manière par laquelle je peux être supérieur à lui. Mais dans la société politique, un homme riche peut me voler d’une autre manière. Je ne peux pas me défendre ; car l’argent est la seule arme avec laquelle nous sommes autorisés à nous battre. Et si j’essaie de me venger, toute la Force de cette Société est prête à terminer ma ruine." 

"Je suppose qu’il y a en Grande-Bretagne plus de cent mille Personnes employées dans les Mines de Plomb, d’Étain, de Fer, de Cuivre et de Charbon ; ces malheureux ne voient  presque jamais la Lumière du Soleil ; ils sont enterrés dans les Entrailles de la Terre ; là, ils travaillent à une lugubre et pénible Tâche, sans la moindre Perspective d’en être délivrés,  Ils survivent avec une Nourriture des plus grossières et des plus malsaines ; ils ont leur Santé gravement altérée, et leur espérance de Vie en est abrégée, car ils sont perpétuellement confinés dans les Vapeurs étouffantes de ces Minéraux délétères. Cent mille autres au moins sont torturés sans Rémission par la Fumée suffocante, les puissants Incendies, et la Pénibilité constante nécessaire au raffinage et à la gestion des Produits de ces Mines. Si Quelqu'un nous apprenait que deux cent mille Personnes innocentes avaient été condamnées à un Esclavage si intolérable, comment ne pourrions-nous pas avoir pitié de tous ces Malheureux et quelle juste Indignation n'éprouverions-nous pas  envers ceux qui leur ont infligé une Punition si cruelle et si ignominieuse ?"

Edmund Burke,  "A Vindication of Natural Society : or, a View of the Miseries and Evils arising to Mankind from every Species of Artificial Society."  ("Une Justification de la Société Naturelle : ou un aperçu des Misères et des Maux qui résultent pour l’Humanité de chaque Espèce de Société Artificielle". Publié anonymement à Londres en 1756 sous forme de lettre attribuée à un "noble écrivain décédé" à un Lord, anonyme lui aussi. 

burke edmund-cincinnatus-caricature gillray-1782.jpg

 

Cincinnatus in retirement falsely supposed to represent Jesuit-Pad driven back to his native Potatoes.  see Romish Common-Wealth.

« Cincinnatus à la retraite,  censé représenter erronément un père Jésuite renvoyé dans son pays natal de Pommes de terre : voir le Commonwealth romain. »

     

            Gravure , caricature

        James Gillray (1756-1815)

 Caricaturiste, graveur britannique

            

                    23 août 1782

      publié par  Elizabeth d’Achery   

              (E. Dacheray, v. 1739-1819)    

                       St James Street  

        éditrice, marchande d'estampes

         gravure colorée à la main

         25.1  x  34.6  cm 

               

     National Portrait Gallery

      Londres, Royaume-Uni

       

                

« Cette satire utilise plusieurs détails pleins d’esprit pour ridiculiser Edmund Burke, le politicien et écrivain né à Dublin. Il est dépeint comme un jésuite irlandais en raison de son soutien à l'impopulaire Relief Act de 1778, qui assouplissait les restrictions de longue date sur les droits politiques et civiques des catholiques. Burke venait de prendre sa retraite du gouvernement après la mort de son protecteur politique, le tory Lord Rockingham, et le titre de l’estampe fait une référence ironique à l’honneur du dictateur romain qui retourna à sa charrue après avoir sauvé son pays. Le catholicisme et la pauvreté des Irlandais sont parodiés par l’inclusion d’un crucifix mutilé, d’une image d’un moine prêchant aux poissons et des pommes de terre fumantes que Burke mange dans un pot de chambre, étiquetées comme une relique de saint Pierre. Les démons dansant sous la table – une référence à une superstition perçue catholique – apparaissent ici pour la première fois mais allaient devenir un incontournable des Gillray." (Notice de la  National Portrait Gallery). 

Comme nous l'avons vu à plusieurs reprises, beaucoup de propos de nombreux auteurs libéraux induisent très souvent en erreur sur leurs intentions réelles, leurs convictions profondes relatives aux sujets qu'ils traitent, tout particulièrement ceux de la pauvreté et de la richesse. Comment ne pas entendre ici la parole d'un homme qui a parfaitement conscience des inégalités sociale de la société où il vit et qui est fermement décidé à les combattre ? Mais, encore une fois, nous sommes devant une œuvre où la rhétorique, les intérêts personnels cachés, les buts politiques, vont ternir considérablement le propos originel. La suite du texte lui-même nous met la puce à l'oreille. Au lieu d'un plan de bataille contre la misère, l'auteur renverse artificiellement la perspective en présentant des riches aussi malheureux que les pauvres, avec les moyens éculés de la morale :

"En prétendant quelques adoucissemens à la misère universelle, on ne pourrait les supposer que dans les avantages que le petit nombre des riches pourroit retirer des travaux de cette multitude, qui ne vit aussi durement que pour les entretenir dans le faste & la licence. Examinons si ces avantages sont aussi réels qu'on se le figure ; & pour résoudre la question, divisons le riche de toute société en deux classes, dont l'une comprendra ceux qui joignant l'opulence à l'autorité, sont chargés de conduire les opérations de la machine politique ; & l'autre ceux dont la fortune est employée à acheter l'aisance et le plaisir, & qui sacrifient tout leur tems à la mollesse & à l'oisiveté.

   A l'égard des riches de la première classe, l'assiduité, les veilles, les soins continuels attachés à leur état, l'anxiété qui les tourmente jour & nuit, les passions inquiétantes  & tumultueuses, telles que l'ambition, l'avarice, la crainte & la jalousie, qui déchirent leur cœur & agitent leur esprit, sans qu'ils puissent jouir d'un moment de repos, ne les mettent-ils pas dans une condition aussi triste & aussi basse que celle de la plupart des malheureux dont j'ai décrit la misère ? 

(...) Il seroit aussi inutile de chercher le bonheur parmi les riches de la seconde classe... l'ardeur avec laquelle ils recherchent le bonheur ne servant ordinairement qu'à l'éloigner ou le convertir en une occupation des plus fatiguantes. (...)  Perspective affreuse de tous les Etats policés ! Lorsqu'on considere d'un côté la partie subalterne foulée aux pieds par la plus cruelle oppression & de l'autre celle placée au premier rang, attirer sur elle des malheurs peut-être plus graves encore par une manière de vivre tout à fait opposée aux vues de la nature "  

A Vindication of Natural Society, op. cité (Apologie de la société naturelle ou Lettre Politique du Comte de  *** au jeune Lord ***, traduction française de 1776), pp 92-93

Une fois de plus, voyez comme le verbe est en permanence au service de l'idéologie. Malgré un résumé aussi concis qu'intraitable sur la condition des plus faibles dans la société, l'auteur voudrait nous faire croire ensuite que le riche est encore bien plus malheureux que le pauvre, tout cela sous le prisme de la morale chrétienne, où figure encore, pour ne pas dire ad nauseam,  la condamnation du luxe, absent des sociétés sous "la loi naturelle" : "Le luxe n'a aucune voie pour s'y introduire" ou encore "la culture des arts qui ne pourraient y acquérir aucun progrès, si une partie des hommes n'étoit pas condamnée à des travaux extraordinaires" (op. cité).

"Si on parle des intérêts du commerce, tout le monde sait, sauf les idiots,  qu’il faut maintenir les classes inférieures dans la pauvreté, sans quoi elles ne s'appliqueraient jamais à travailler : Je ne veux pas dire que les pauvres d'Angleterre doivent être traités comme les pauvres de France ; mais l'état du pays étant assuré, ils doivent être (comme toute l'humanité) dans la pauvreté, sinon ils ne travailleront pas."  

Arthur Young (1741-1820),  "The Farmer's Tour through the East of England : being the  Register of a Journey through various Counties of this Kingdom, to enquire into the State of Agriculture, &c, containing, I. The Particular Methods of Cultivating the Soil. II. The Conduct of Live Stock, and the Modern System of Breeding. III. The State of the Population, the Poor, Labour, Provisions, &c. IV. The Rental and Value of the Soil, and Its Division Into Farms, with Various Circumstances Attending Their Size and State.  V. The Minutes of Above Five Hundred Original Experiments, Communicated by Several of the Nobility, Gentry, &c, with Other Subjects that Tend to Explain the Present State of English Husbandry."     4  volumes,  Londres 1771,  Vol. IV, Lettre LIV, "Ditto with Rates and Rife of Labour",   p. 361

Les pauvres ne sont donc ni la préoccupation majeure de Burke, ni celle des autres auteurs dits libéraux. Ils entrent dans le discours des littérateurs pour servir leurs causes idéologiques, fondées sur leur exploitation économique. Certains observateurs ne seront pas dupes de toutes ces manigances intellectuelles, deux femmes tout particulièrement : Catarine Macaulay et Mary Wollstonecraft, qui contrent Burke sur différents sujets comme la Révolution Française, les conventions sociales, et bien sûr, l'exploitation des pauvres par les riches .

"vous auriez eu un ordre des communes, pour donner de l’émulation à votre noblesse et la renforcer ; vous auriez eu un peuple protégé, content, laborieux, obéissant, et en état de distinguer le bonheur que la vertu fait trouver dans toutes les conditions dans lesquelles consiste la véritable égalité morale parmi les hommes, et non pas dans ces fictions monstrueuses qui, inspirant des idées fausses et des espérances vaines à des hommes destinés à parcourir les sentiers obscurs d’une vie laborieuse, ne servent qu’à aggraver et à rendre plus amère cette inégalité réelle que l’on ne peut jamais détruire, inégalité que l’ordre de la vie civile établit autant pour l’avantage de ceux qui sont destinés à rester dans un état humble, que pour celui de ceux qui sont appelés à une condition plus brillante, sans que plus de bonheur leur soit offert. Une carrière de bonheur et de gloire plus facile et plus unie qu’aucune de celle dont l’histoire du monde nous offre le souvenir, était ouverte devant vous ; mais vous nous avez montré que la difficulté flatte l’homme."

 

E. Burke, "Reflections on the Revolution in France and on the proceeding in certain societies in London, Relative to that Event. In a Letter Intended to Have Been Sent to a Gentleman in Paris" (1790) :  "Réflexions sur la Révolution Française et sur les procédés de certaines sociétés à Londres, relatifs à cet événement. En forme d'une lettre, qui avoit dû être envoyée d'abord à un jeune homme à Paris.",  édition de 1819,   p. 60  .

 

Burke a au moins le mérite d'être clair : L'inégalité entre les hommes est inéluctable, indestructible, mais avec un peu de poudre de perlimpinpin on donnera aux hommes dociles l'illusion d'être égaux.  

burke edmund-The knight of the woeful countenance-caricature 1790.jpg

 

The knight of the woeful countenance going to extirpate the National Assembly

« Le chevalier à la triste figure s'en allant extirper l'Assemblée nationale »

     

                 Gravure , caricature

                    15 novembre 1790

                 Londres, Wm. Holland   

                       50 Oxford Street   

             

          gravure colorée à la main

        Library of Congress,

      (Bibliothèque du Congrès)

      Washington, Etats-Unis

       

                

« Cette estampe représente Edmund Burke en Don Quichotte, vêtu d'une armure, portant une lance et un bouclier portant l'inscription « Bouclier de l'aristocratie et du despotisme », monté sur un âne. Il apparaît sur le seuil de la librairie « Dodsley », éditeur de ses « Réflexions sur la Révolution française », dont le nom est accroché à la corne de la selle. La tête de l'âne, à visage humain, est coiffée de la couronne papale à trois niveaux. Le bouclier représente des scènes de torture et de mort, ainsi qu'une vue de la Bastille." (Notice de la Library of Congress). 

burke-don dismallo running the literary gantlet-gravure caricature1790.jpg

 

Don Dismallo* running the literary gantlet

« Don Dismallo fuyant le châtiment littéraire »

     

                  Gravure , caricature

                  1er décembre 1790

                 Londres, Wm. Holland   

                       50 Oxford Street   

             

          gravure colorée à la main

        Library of Congress,

      (Bibliothèque du Congrès)

      Washington, Etats-Unis

       

                

 

Don Dismallo  ("déception"), D. Dismal ("lugubre"), sont des surnoms anglais qui ont été attribués à différents personnages hautains et froids, tels Daniel Finch, 2e Comte de Nottingham (1647-1730), George William Frederick Howard, 7e comte de Carlisle (1802-1864), ou encore Henry Esmond, l'aristocrate mélancolique et misanthrope du roman éponyme de William Makepeace Thackeray (1811-1863), surnommé aussi Killjoy ("Rabat-joie"). 

 

« Cette gravure représente Edmund Burke, déguisé en fou, recevant des coups de fouet sur son dos nu alors qu'il traverse une haie d'honneur formée par ses pairs, parmi lesquels la Justice, brandissant une épée, et la Liberté, tenant un bâton surmonté d'un bonnet phrygien, qui a tourné le dos à Burke et se tient aux côtés de J.F.X. Whyte, un ancien prisonnier de la Bastille qui porte un drapeau orné de scènes de la Révolution française." (Notice de la Library of Congress). 

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