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    Les sociétés utopiques,

  de  More   à   Girard  

 

            [ 1 ] 

 

   Thomas  More

  « L'homme de toutes les saisons »

Utopia, de Thomas More, première édition de 1516, à Louvain, confiée par son ami  Erasme au graveur Thierry Martin. 

New York, NYPL, The Henry W. and Albert A. Berg Coll. of English and American Literature, f. 1recto et 2 verso

17,8 X 13,3 cm

                                                                           

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   INTRODUCTION

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"Quel est l'homme qui désire plus vivement une révolution ? N'est-ce pas celui dont l'existence actuelle est misérable ? Quel est l'homme qui aura le plus d'audace à bouleverser l'État ? N'est-ce pas celui qui ne peut qu'y gagner, parce qu'il n'a rien à perdre ?"

Thomas More, Utopia, 1516

"Nous appartenons tous à l’espèce de l’homo utopicus. Dès que l’homme a ressenti le besoin de changer sa situation politique et sociale, il a commencé à concevoir des modèles communautaires alternatifs (Quarta, 2015). L’utopie serait donc une catégorie anthropologique, un phénomène humain : nous avons tous une conscience utopique, pour utiliser la terminologie de Melchiorre (1970), qui nous pousse à imaginer des changements afin d’améliorer notre réalité et le monde dans lequel nous vivons."

(Greco, 2018). 

Si on trouve des évocations de cité idéale depuis l'antiquité, nous l'avons vu, chez Homère, Hésiode ou Platon (cf. critique et utopie sociale : Les Grecs), il faut attendre l'Anglais Thomas More (1478 - 1535) pour trouver une oeuvre littéraire dédiée à ce sujet :  ce sera Utopia (première édition, en latin, en 1516), un mot qu'il invente du grec ou topos, "le lieu qui n'existe pas",  pour désigner l'île où se trouve son état imaginaire (et non pas le titre, du livre, voir plus bas).  Rabelais en 1532, introduira en français le mot "Utopie", dans son Pantagruel, ainsi que son contraire : "Dipsodie". Cependant, l'Utopie de Maître François, mais aussi d'un certain nombre d'auteurs chrétiens par la suite, nous le verrons au prochain article, n'a pas grand chose à voir avec celle de More, puis de ses "dignes" successeurs. Elle est conservatrice d'un point de vue social, dans la mesure où elle conforte la domination des riches, quand l'Utopie de More établit une utopie révolutionnaire sur un modèle politique et économique qui se veut de progrès et de justice sociale. De plus, l'Utopie de More concerne l'ensemble de la société, et pas seulement une communauté particulière, comme c'est le cas pour les Thélémites de Rabelais.  Bien entendu, il serait naïf de peindre Thomas More ou ses émules en révolutionnaires socialistes ou communistes. A leurs propositions sociales se mêlent des conceptions morales, politiques, religieuses, philosophiques, qui posent question sur leurs véritables intentions. Mais le fait même que des points de vue hétérodoxes, opposés aux normes établies, soient affichés et défendus dans toute la littérature utopique montre bien que des conceptions de société partageuse, égalitaire (en terme de richesse, principalement) avaient commencé de fleurir dans le petit monde de l'élite intellectuelle européenne. Ce que reconnaîtront les premiers socialistes, au XIXe siècle :

"Ce n’est donc pas pour nous donner le triste plaisir de mettre en suspicion la bonne foi des réformistes contemporains, que nous publions la traduction de La Cité du Soleil [de Campanella, NDA]. Notre unique but a été de continuer l’œuvre que nous avons commencée en publiant Le Code de la Nature, de Morelly ; c’est-à-dire de prouver que l’esprit humain, dont la nature est toujours la même, n’a cessé d’opposer aux souffrances d’une société vicieuse le type idéal d’une société plus parfaite ; de montrer ensuite aux différentes écoles socialistes les racines qu’elles ont dans le passé, et de les rappeler ainsi à des sentiments moins dédaigneux et moins exclusifs. (Villegardelle, 1840 : 14)

 

"L'homme de toutes les saisons"

Thomas More, juriste, diplomate, fait partie des plus privilégiés de son temps : En 1529, sous le règne d'Henri VIII, lui même philosophe, il sera nommé Grand Chancelier du royaume d'Angleterre. Ami de Didier  Érasme  de Rotterdam (Desiderius Erasmus Roterodamus), dit Érasme,  il fait partie de toute une génération d'humanistes qui prend conscience de l'importance de l'éducation des  filles. Il invitera  même sa fille  à étudier la médecine  (Lettre à Margaret, de 1521 ? Selected Letters, éd. Elizabeth Frances Rogers, New Haven and London, 1961, p. 148-149) :

"Il n'était pour ainsi dire personne sur terre qui ne tînt pour un axiome que, pour le sexe féminin, la littérature était inutile aussi bien à la chasteté qu'à la bonne réputation. Et moi-même, autrefois, je n'étais guère opposé à cette manière de voir ; mais vraiment More me l'a entièrement chassée de l'esprit. […] Ce que tu as eu l'audace d'entreprendre auprès de tes fils seulement et de tes frères, More n'hésite pas, lui, à le faire aussi auprès de ses épouses et de ses filles, en dédaignant avec intrépidité le mécontentement créé par cet exemple extraordinaire. À ce titre, il te dépasse."

Lettre d'Érasme à Guillaume Budé, 1521. in Correspondance d’Erasme, trad. sous la dir. d’Aloïs Gerlo, t. 4, Bruxelles, Presses Académiques Européennes, 1974, p. 676, 678.

      Érasme     :  "Mais les éloges concordants des humanistes sont-ils en tous points dignes de foi ?  Les travaux récents sur l'humanisme et notamment sur Erasme ont relevé dans ces éloges la part de rhétorique, d'abord, en raison de laquelle réalité et fiction peuvent difficilement être dissociées. Il faut tenir compte aussi de l'encensement réciproque entre humanistes. Erasme est en outre intéressé à flatter son ami Thomas, grâce auquel il peut jouir en Angleterre de hautes protections (il touchera une pension de Henri VIII).

(Godding, 2002).  

Ce qui permet de rappeler un des multiples leviers du pouvoir, qui tient de nombreuses personnes sous sa coupe grâce à des subsides, qui peut obliger celui qui en bénéficie à toutes sortes de compromis intellectuels, cette "pension" pouvant lui être retirée à tout moment.  

 

Pour son époque, More accorde à sa famille, à sa femme, ses enfants, une attention, une écoute très peu communes : 

"je passe presque toute la journée dehors, occupé des autres. Je donne aux miens le reste de mon temps. Ce que j'en garde pour moi, c'est-à-dire pour les lettres, n'est rien. Rentré chez moi, en effet, j'ai à causer avec ma femme, à bavarder avec les enfants, à m'entendre avec les domestiques."  (Thomas More, Utopia, préface à Pierre Gilles)

 

Avant même de coucher de manière littéraire le projet de société d'Utopia, il organise sa maisonnée, sa famille, comme un monde à part, sage, savant et religieux. En plus d'un solide enseignement à toute sa famille, il y interdit les cartes et les dés (nous retrouvons l'influence de la morale chrétienne qui réprouve le plaisir, qu'il reproduira dans son Utopie), il réserve aux serviteurs une maison séparée, où est proscrit le désœuvrement, dispositions, aussi,  que l'on retrouvera dans son texte utopique.

 
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Sir Thomas More, son père, son ménage et ses descendants Rowland Lockey (actif entre 1593-1616) , d'après  Hans Holbein Le Jeune (1497-1543),  huile sur toile, 1593

 

227,4 cm x 330,2 cm,  NPG 2765,  National Portrait Gallery, Londres

En 1507, le jeune Thomas More s'oppose avec succès de manière publique, en tant que député, aux taxations qu'Henri VII envisage d'imposer au peuple pour organiser somptueusement le mariage de Jacques IV d’Écosse et de Lady Margaret, fille d’Henri VII.  Comment ne pas imaginer que ce roi anonyme qui vole son peuple, dans Utopia, n'est pas Henri lui-même ? On dit, sans aucune preuve pour autant, que More aurait songé alors à s'exiler. Tout cela n'empêche pas d'être comme un grand nombre d'hommes de son temps,  très intolérant religieusement. En 1530, il inspire un édit royal contre la diffusion des écrits hérétiques. Il envoya six personnes au bûcher, qui ont été pour lui "well and worthely burned" :  bien et splendidement brûlés" (Louis Martz, Complete Works of St Thomas More, Yale University Press, 1977).  Il n'est pas impossible, par ailleurs, qu'il en fit fouetter et torturer d'autres à cause de leur foi en la Réforme,  une hérésie, ("un poison") qu'il détestait plus que tout, qui conduisait selon lui les âmes à la damnation éternelle. Il doit d'ailleurs sa condamnation à mort pour son intransigeance religieuse, refusant l'annulation voulue d'Henri VIII avec Catherine d'Aragon pour pouvoir épouser la veuve de son frère Arthur, Anne Boleyn, une telle union étant interdite par le Lévitique : tel est l'argument de More. D'autre part, il était très opposé à ce qui allait devenir bientôt l'anglicanisme, qui reconnaissait l'autorité royale en 1532, mais de moins en moins celle du pape, et le Chancelier défendait farouchement l'autorité du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel.

 

Introduction à l'Utopie

Utopia paraît en latin en 1516 à Louvain, dans le Brabant (Flandres, auj. en Belgique). Comme le veut la tradition à l'époque, le premier titre de l'ouvrage portera un titre à rallonges, qui sera traduit en français par  :  "Du meilleur état de la République et de l’île nouvelle d’Utopie, un précieux petit livre non moins salutaire que plaisant, dont l’auteur est le très illustre Thomas More, citoyen et vice-shérif de la célèbre cité de Londres, édité par maître Pierre Gilles d’Anvers, sur les presses de Thierry Martens d’Alost, imprimeur de l’Université de Louvain, première édition très soigneusement préparée."  

 

L'ouvrage sera traduit du latin  un peu partout en Europe à partir de 1524 : à Metz en allemand en 1524, à Milan en 1548, en France en 1550, traduite par Jean Le Blond et seulement en 1551 à..Londres. Utopia n'était pas un titre défini par l'auteur au départ, mais il le choisira après la première édition de 1516.  Erasme, More, Gilles, Busleyden ou d'autres humanistes, en discutant de l'oeuvre avant sa parution, parlaient entre eux de "Nusquama" (du latin nusquam, "nulle part"). Puis, More lui donnera un titre plus politique, la République, et Jean Bodin n'en parlera qu'ainsi, "République", ou "République d'Utopie" (Jean Bodin, Les Six Livres de la République, Paris, Jacques du Puys, 1576).  Ajoutons en passant que Jean Bodin fait partie plutôt des ancêtres du libéralisme que du communisme :

"Mais, d'autre part, on peut dire que l'égalité de biens est très pernicieuse aux Républiques, lesquelles n'ont appui ni fondement plus assuré que la foi, sans laquelle ni la justice, ni société quelconque ne peut être durable ; or, la foi gît aux promesses des conventions légitimes. Si donc les obligations sont cassées, les contrats annulés, les dettes abolies, que doit-on attendre autre chose que l'entière éversion d'un état Car il n'y aura confiance quelconque de l'un à l'autre. Davantage, [de] telles abolitions générales nuisent bien souvent aux pauvres, et en ruinent beaucoup, car les pauvres, veuves, orphelins, et menu peuple, n’ayant autre bien qu'un peu de rentes, sont perdus advenant l'abolition des dettes. Et au contraire, les usuriers préviennent, et quelquefois y gagnent, comme il advint quand Solon et Agis firent publier l'abolition des dettes, car auparavant les usuriers en ayant senti la fumée, empruntèrent argent, de tous côtés, pour frauder les créanciers. [J'ajoute] aussi que l'espérance qu'on a de telles abolitions donne occasion aux prodigues d'emprunter à quelque prix que ce soit, et puis se joindre aux pauvres désespérés et mal contents, pour émouvoir une sédition ; ou, si l'attente de telles abolitions n'y était point, chacun penserait à ménager sagement, et vivre en paix."  (Jean Bodin, op. cité,  Livre V, chapitre II). 

Il n'est pas simple de savoir à quel point la société établie sur l'île d'Utopia correspondait réellement aux attentes de l'auteur. En dehors de ce récit particulier, les dix-sept volumes de l'oeuvre de l'auteur, qu'elle soit humaniste, littéraire ou religieuse n'est pas connue pour avoir  témoigné aussi radicalement de cette préoccupation. Par ailleurs, More ne s'est pas distingué des riches privilégiés par son train de vie. Il avait fait construire un manoir très cossu à Chelsea, de 1517 à 1523, qui "abritait une famille élargie de 21 personnes ainsi que de nombreux autres occupants", More  ayant aussi fait construire un pavillon séparé avec chapelle et bibliothèque pour son usage personnel. Par ailleurs, on sait qu'il portait beaucoup d'attention à son confort et a ses intérêts économiques. Il n'est pas interdit alors, de penser qu'il ait écrit Utopia en partie comme un délassement et avec humour, que bien de ses contemporains lui ont reconnu, jusqu'à la dernière heure de sa vie. Ses dernières paroles au bourreau auraient été : " Merci de m’aider à monter. Pour la descente, je me débrouillerai tout seul." Mais More est connu aussi pour peser sans cesse gravité et enjouement. Richard Whittington, grammairien, écrivait en 1520 : "More est un homme d’une finesse angélique et d'une rare érudition...Et selon l'exigence du moment, c'est un homme merveilleusement enjoué et gai, ou, parfois, empreint d'une triste gravité : comme on dit, c'est un homme de toutes les saisons" (Collier, Encyclopedia, New York, McMillan et Collier, 1976, vol. 16, p. 542). 

 

Mais la réponse est loin d'être simple. La conclusion du livre peut être le reflet de la sincérité de l'auteur sur le sujet : 

"Car si, d'un côté, je ne puis consentir à tout ce qui a été dit par cet homme, du reste fort savant sans contredit et très habile en affaires humaines, d'un autre côté, je confesse aisément qu'il y a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir établies dans nos cités.

Je le souhaite plus que je ne l'espère."

Mieux encore, cette préoccupation est plutôt partagée par les amis humanistes eux-mêmes de l'auteur, si on en juge d'après les paratextes de l'oeuvre, en l'occurrence des correspondances sur le sujet entre ces mêmes hommes (Pierre Gilles, Érasme, Jérôme Busleyden, Guillaume Budé, Thomas Lupset). Ces lettres figureront dans les éditions latines mais disparaîtront la plupart du temps dans les traductions (Moulinier,  2018).

 

Guillaume Budé :   Ami de Thomas More, il avait imaginé une imprégnation chrétienne plus forte autour de son Utopie, qu'il rebaptisera Udepotie, avec sa capitale Hagnapolis, où il imagine l'unification "dans une communauté de saints, une société-monastère : Hagnapolis la Cité de l’innocence, la Cité des purs, un véritable Ciel nouveau et Terre nouvelle, une Jérusalem promise" (Braga, 2014, cf. "Lettre de Guillaume Budé, in André Prévost, L’utopie de Thomas More,  Paris, Mame, 1978" )

Les paratextes  sont instructifs et font apparaître que, pour les humanistes, cette République idéale leur avait procuré de la jouissance intellectuelle et poétique, certes, mais elle n'était en aucun cas qu'une simple blague de potache ; elle était, dans le fond, un objet sérieux qui posait de réelles questions : 

"Il ne tiendrait qu’à nos Républiques […] de prévenir ces pertes, ces désolations, ces ruines, et toutes les horreurs de la guerre : elles n’ont qu’à embrasser le gouvernement des Utopiens, et qu’à s’y attacher avec l’exactitude la plus scrupuleuse. Si nos contemporains sont capables de prendre ce parti-là, ils éprouveront combien ils vous ont d’obligation, puisque vous leur ouvrez un moyen infaillible pour conserver leur République saine, entière, et triomphante. Ils vous seront aussi redevables qu’on pourrait l’être à un libérateur qui survient dans la nécessité la plus pressante ; et qui sauve, non un seul citoyen, mais toute la République"

Jérôme Busleyden, lettre à Thomas More datée de 1516. Traduction de Nicolas Gueudeville.

"Tandis que j’étais aux champs et que j’avais ce livre en main, tout en allant et venant, prenant garde à tout, donnant des ordres aux ouvriers […], j’ai été tellement affecté à la lecture de ce livre, quand j’eus connu et pesé les mœurs et institutions des Utopiens, que j’ai quasi interrompu et même délaissé le soin de mes affaires domestiques, voyant que tout l’art et toute l’industrie économiques, qui ne tendent qu’à augmenter le revenu, sont chose vaine." 

Lettre de Guillaume Budé à Thomas Lupset, datée du 31 juillet 1517, paratexte joint à  la deuxième édition de l’Utopie (Paris, 1517).

Jean Desmarais, rhéteur, puis secrétaire général de l'académie de Louvain va dans le même sens dans sa lettre à Pierre Gilles en 1516, qui figurera dans les paratextes joints à la première édition de Louvain  (Moulinier,  2018)  : 

"D’une manière plus pressante, très érudit Pierre Gilles, je vous prie d’assurer dès que possible la publication de l’Utopie car on peut voir en elle, comme dans un miroir, tout ce qu’il faut pour qu’une communauté politique soit bien ordonnée."

(Jean Desmarais in Thomas More, Utopie, éd. et trad. André Prévost, Paris, Mame, 1978, p. 146)

D'ailleurs, le polygraphe Francesco Sansovino (1521-1586), comme Gabriel Chapuys après lui (L’Estat, Description et Gouvernement des Royaumes et Republiques de Monde, tant anciennes que modernes, 1585), intégrera l’Utopie de More à un projet de gouvernement, bien réel cette fois,  dans son traité Del governo de’ regni e delle repubbliche così antiche come moderne (1561). 

Dans tous les cas, le texte est là, qui fait partie de tous ceux qui titilleront jusqu'aujourd'hui les consciences, pour imaginer, évoquer, affirmer le désir, la possibilité, et même la volonté d'un monde meilleur pour tous les faibles, tous les opprimés.

 

 

Utopie : Première partie

L'ouvrage se compose de deux parties. La première est dialoguée, entre Thomas More (Morus), son ami Pierre Gilles et Raphaël Hythloday (Hythlodée, du grec : "balivernes", "charlatan"), un marin portugais censé rapporté ce qu'il a vu sur l'île d'Utopie.  L'auteur y critique le pouvoir en Angleterre (des rois sont nommément cités : Henry VIII, le futur Charles Quint) et, non sans humour, dévoile une partie de son jeu, bien connu de tous ceux qui ont écrit pendant des siècles sous la censure des pouvoirs despotiques, et tout particulièrement ceux qui avaient des positions privilégiées et avaient, pour leur époque, des idées dangereuses ou subversives  : 

 "Si l'on ne peut pas déraciner de suite les maximes perverses, ni abolir les coutumes immorales, ce n'est pas une raison pour abandonner la chose publique. Le pilote ne quitte pas son navire, devant la tempête, parce qu'il ne peut maîtriser le vent. Vous parlez à des hommes imbus de principes contraires aux vôtres ; quel cas feront-ils de vos paroles, si vous leur jetez brusquement à la tête la contradiction et le démenti ? Suivez la route oblique, elle vous conduira plus sûrement au but. Sachez dire la vérité avec adresse et à propos". 

Cette entrée en matière ne se contente pas de pointer du doigt les causes des problèmes sociaux, elle ébauche déjà des solutions. Le problème principal de la société, dit en substance l'auteur, c'est qu'une poignée d'individus oisifs recueillent le fruit du travail de nombreux autres et s'enrichissent au détriment de ces derniers, qui ne sortent pas de la misère. Pour résoudre ce problème, ce que nous appelons aujourd'hui parfois des "réformettes" sont autant de mesures qui soulagent ici les gens de la pauvreté mais ne fait absolument pas disparaître ses causes profondes. Il faut s'attaquer à sa racine, qui cause l'inégalité entre les hommes :

"Je sais qu'il y a des remèdes qui peuvent soulager le mal ; mais ces remèdes sont impuissants pour le guérir. Par exemple : Décréter un maximum de possession individuelle en terre et en argent. Se prémunir par des lois fortes contre le despotisme et l'anarchie. Flétrir et châtier l'ambition et l'intrigue. Ne pas vendre les magistratures…"

C'est la propriété privée et l'institution de l'argent qui permettent toutes les injustices : il faut les supprimer et distribuer équitablement les richesses :

"Maintenant, cher Morus, je vais vous ouvrir le fond de mon âme, et vous dire mes pensées  les  plus  intimes.  Partout  où  la  propriété  est  un  droit  individuel,  où  toutes choses  se  mesurent  par  l'argent,  là  on  ne  pourra  jamais  organiser  la  justice  et  la prospérité  sociale,  à  moins  que  vous  n'appeliez  juste  la  société  où  ce  qu'il  y  a  de meilleur est le partage des plus méchants, et que vous n'estimiez parfaitement heureux  l'État  où  la  fortune  publique  se  trouve  la  proie  d'une  poignée  d'individus insatiables de jouissances, tandis que la masse est dévorée par la misère."

"Partout où la propriété est un droit individuel, où toutes choses se mesurent par l'argent, là on ne pourra jamais organiser la justice et la prospérité sociale, à moins que vous n'appeliez juste la société où ce qu'il y a de meilleur est le partage des plus méchants, et que vous n'estimiez parfaitement heureux l'État où la fortune publique se trouve la proie d'une poignée d'individus insatiables de jouissances, tandis que la masse est dévorée par la misère."

 Mais  avant tout, il faut désigner l'origine de la misère sociale et dénoncer les coupables, tous ceux, oisifs, qui profitent du travail des autres pour vivre et s'enrichir :

"La principale cause de la misère publique, c'est le nombre excessif des nobles, frelons oisifs qui se nourrissent de la sueur et du travail d'autrui, et qui font cultiver leurs terres, en rasant leurs fermiers jusqu'au vif, pour augmenter leurs revenus"

"avouez donc, ô vous qui ne savez gouverner qu'en enlevant aux citoyens la subsistance et les commodités de la vie, avouez que vous êtes indignes et incapables de commander à des hommes libres."

Par ailleurs, il faut remplacer un système "complexe  et vicieux" par un système plus simple, avec peu de lois : 

"La principale cause de la misère publique, c'est le nombre excessif des nobles, frelons oisifs qui se nourrissent de la sueur et du travail d'autrui, et qui font cultiver leurs terres, en rasant leurs fermiers jusqu'au vif, pour augmenter leurs revenus"

"avouez donc, ô vous qui ne savez gouverner qu'en enlevant aux citoyens la subsistance et les commodités de la vie, avouez que vous êtes indignes et incapables de commander à des hommes libres."

"En Utopie, les lois sont en petit nombre ; l'administration répand ses bienfaits sur toutes les classes de citoyens. Le mérite y reçoit sa récompense ; et, en même temps, la richesse nationale est si également répartie que chacun y jouit en abondance de toutes lès commodités de la vie."

      lois       Dans la deuxième partie, il s'en expliquera : 

 

"injustice suprême d'enchaîner les hommes par des lois trop nombreuses, pour qu'ils aient le temps de les lire toutes, ou bien trop obscures, pour qu'ils puissent les comprendre."

"Ce n'est pas tout. Les riches diminuent, chaque jour, de quelque chose le salaire des pauvres, non seulement par des menées frauduleuses, mais encore en publiant des lois à cet effet. Récompenser si mal ceux qui méritent le mieux de la république semble d'abord une injustice évidente ; mais les riches ont fait une justice de cette monstruosité en la sanctionnant par des lois. C'est pourquoi, lorsque j'envisage et j'observe les républiques aujourd'hui les plus florissantes, je n'y vois, Dieu me pardonne! qu'une certaine conspiration des riches faisant au mieux leurs affaires sous le nom et le titre fastueux de république. Les conjurés cherchent par toutes les ruses et par tous les moyens possibles à atteindre ce double but : Premièrement, s'assurer la possession certaine et indéfinie d'une fortune plus ou moins mal acquise ; secondement, abuser de la misère des pauvres, abuser de leurs personnes, et acheter au plus bas prix possible leur industrie et leurs labeurs. Et ces machinations décrétées par les riches au nom de l'État, et par conséquent au nom même des pauvres, sont devenues des lois."

"Ailleurs, le principe du tien et du mien est consacré par une organisation dont le mécanisme est aussi compliqué que vicieux."

"Voilà ce qui me persuade invinciblement que l'unique moyen de distribuer les biens avec égalité, avec justice, et de constituer le bonheur du genre humain, c'est l'abolition de la propriété. Tant que le droit de propriété sera le fondement de l'édifice social, la classe la plus nombreuse et la plus estimable n'aura en partage que disette, tourments et désespoir."

 

"

 

La deuxième partie révèle, par le truchement littéraire, l'organisation de la vie sur Utopia. Et on se rend compte très vite d'une chose. L'auteur, comme tous ses épigones pendant très longtemps, s'il établit une stricte égalité économique dans la société utopique, qui élimine la pauvreté, s'il supprime le plus possible la pénibilité du travail, instaure aussi de très nombreuses mesures autoritaires, plus ou moins liberticides, à propos desquelles il n'y a jamais de discussion dans la population, comme si l'ensemble de ces mesures provenait d'une même justice que celle qui a éliminé la pauvreté et faisait une pareille unanimité. 

Comme la plupart des sociétés de cette époque, c'est de l'agriculture que l'île d'Utopie tire l'essentiel de ses richesses. Ce qui est "nécessaire à la consommation de chaque ville et de son territoire est déterminée de la manière la plus précise" et "L'excédent est mis en réserve pour les pays voisins."  Les meubles, ustensiles, objets que les agriculteurs ne trouvent pas à la campagne, ils iront les chercher en ville auprès de magistrats urbains. Chaque habitant s'y familiarise à l'école "en théorie dans les écoles, en pratique dans les campagnes voisines de la ville, où ils sont conduits en promenades récréatives." Pendant de longues années de l'enfance et de l'adolescence, c'est la religion qui modèle fortement les cerveaux et non l'école : "L'éducation de l'enfance et de la jeunesse est confiée au sacerdoce, qui donne ses premiers soins à l'enseignement de la morale et de la vertu, plutôt qu'à celui de la science et des lettres. L'instituteur en Utopie emploie tout ce qu'il a d'expérience et de talent à graver dans l'âme encore tendre et impressionnable de l'enfant les bons principes qui sont la sauvegarde de la république."

Jeunes adultes,  ils effectuent un service agricole obligatoire de deux ans, afin de "ne pas user trop longtemps la vie des citoyens dans des travaux matériels et pénibles",  avant de retourner à la ville, sauf s'ils "prennent naturellement goût à l'agriculture, et obtiennent l'autorisation de passer plusieurs années à la campagne."  De plus, les activités agricoles "a de plus l'avantage de développer leurs forces physiques." L'avenir professionnel des jeunes est le plus souvent orienté par la société, selon une vieille tradition : "En général, chacun est élevé dans la profession de ses parents, car la nature inspire d'habitude le goût de cette profession." Dans le cas contraire, "il est admis par adoption dans l'une des familles qui l'exercent ; et son père, ainsi que le magistrat, ont soin de le faire entrer au service d'un père de famille honnête et respectable." Ce qui n'empêche pas l'ensemble des habitants de se cultiver, au moins littérairement, dans des cours délivrés "avant le lever du soleil",  ce qui laisse dubitatif sur ce peuple qui y "accourt en foule". Si la législation d'Utopia  règle le problème de  la pauvreté, elle ne règle pas du tout la domination sociale par la culture. Il encourage la reproduction sociale en amont par le métier, arguant du fait que la catégorie des hommes concernés ont un esprit qui "n'aime pas s'élever à des spéculations abstraites. Loin de les en empêcher, on les approuve, au contraire, de se rendre ainsi constamment utiles à leurs concitoyens."  Mieux encore, l'élite littéraire et  scientifique, "à peine y a-t-il cinq cents individus", sont exemptés de travailler, dont les  syphograntes, les chefs, donc. "Ce privilège s'étend aussi aux jeunes gens que le peuple destine aux sciences et aux lettres sur la recommandation des prêtres et d'après les suffrages secrets des syphograntes.".  On retrouve la domination d'une infime minorité élitiste qui, à défaut de dominer économiquement (mais est-ce bien sûr ?), contrôle, sanctionne et impose à la population une nouvelle oligarchie culturelle. Les récompenses accordées à l'Etat aux "hommes de génie", on les trouve aussi dans les vraies "républiques" :  récompenses;, honneurs, statues publique.

Ce qui est "nécessaire à la consommation de chaque ville et de son territoire est déterminée de la manière la plus précise" et "L'excédent est mis en réserve pour les pays voisins."  Les meubles, ustensiles, objets que les agriculteurs ne trouvent pas à la campagne, ils iront les chercher en ville auprès de magistrats urbains.

 

     sciences     :    "Les Utopiens apprennent les sciences dans leur propre langue. Cette langue est riche, harmonieuse, fidèle interprète de la pensée." L'auteur prend là  position contre le latin comme langue principale de la culture, une idée qui fait son chemin depuis la fin du moyen-âge et qui est très vivace à l'époque de Thomas More. En 1539, l'ordonnance de Villers-Cotterêts, signée par François Ier,  stipule que les actes juridiques devront être "délivrez aux parties en langaige maternel françoys et non aultrement". C'est aussi l'année ou apparaît le premier dictionnaire français-latin de Robert Estienne. De grands littérateurs défendront alors le français : Du Bellay, Ronsard, Rabelais ou encore Montaigne.

L'organisation sociale est verticale, hiérarchique, patriarcale :  Un prince élu à vie, "à moins que le prince ne soit soupçonné d'aspirer à la tyrannie.", citoyen "le plus moral et le plus capable", choisi par douze cents philarques (ou anciennement syphograntes) parmi quatre citoyens choisis par le peuple. C'est lui qui accorde ou non le droit aux personnes de partir ou non voyager à l'extérieur du pays et qui "fixe le jour du retour" (Il y a là un petit parfum d'Union soviétique). Ces philarques répondent à des protophilarques (anciennement appelés tranibores).  Le pouvoir se répartit entre ce sénat et l'assemblée du peuple, qui examine toujours "les questions de haute importance... déférées aux comices des syphograntes, qui en donnent communication à leurs familles."

Ainsi, le contrôle des citoyens sur les décisions importantes est explicite. Mais de nouvelles restrictions liberticides interrogent sur le climat social qu'elles susciteraient :   

"Se réunir hors le sénat et les assemblées du peuple pour délibérer sur les affaires publiques est un crime puni de mort."  

"Les Utopiens ont la guerre en abomination", mais en cas d'émigration (par exemple à cause de la surpopulation), ils peuvent coloniser d'autres pays à qui ils imposent les lois d'Utopie. En cas de refus, ils les chassent et "s'il le faut, ils emploient la force des armes." (les Utopiens s'exercent "à la discipline militaire ; les femmes elles-mêmes y sont obligées, aussi bien que les hommes." 

L'esclavage est une institution solide auquel peuvent être réduits des grands criminels, mais aussi des condamnés à mort étrangers  : " Cette dernière espèce d'esclaves est très nombreuse en Utopie ; les Utopiens vont eux-mêmes les chercher à l'extérieur, où ils les achètent à vil prix, et quelquefois ils les obtiennent pour rien." Mieux encore : "Il est encore une autre espèce d'esclaves, ce sont les journaliers pauvres de contrées voisines, qui viennent offrir volontairement leurs services. Ces derniers sont traités en tout comme les citoyens, excepté qu'on les fait travailler un peu plus, attendu qu'ils ont une plus grande habitude de la fatigue."

"Tous ces esclaves sont assujettis à un travail continu, et portent la chaîne." Et les révoltes se paient très cher : "Quand les condamnés esclaves se révoltent, on les tue comme des bêtes féroces et indomptables que la chaîne et la prison ne peuvent contenir."

Pour illustrer le mépris des Utopiens pour les richesses matérielles, More s'amusera à les faire couvrir d'or leurs esclaves, ou fabriquer des pots de chambre de la même matière.

"on en fait même des vases de nuit. L'on en forge aussi des chaînes et des entraves pour les esclaves, et des marques d'opprobre pour les condamnés qui ont commis des crimes infâmes. Ces derniers ont des anneaux d'or aux doigts et aux oreilles, un collier d'or au cou, un frein d'or à la tête."

Dans les familles, la préséance est masculine et par classe d'âge : "Le plus ancien membre d'une famille en est le chef" ; " Les femmes servent leurs maris ; les enfants, leurs pères et mères ; les plus jeunes servent les plus anciens." ; "Dès qu'une fille est nubile, on lui donne un mari, et elle va demeurer avec lui." ; "Les maris châtient leurs femmes ; les pères et mères leurs enfants ;" Il y a non seulement un solide patriarcat, mais une division sexuelle des tâches, un contrôle, une ségrégation, des discriminations sociales : 

" Les femmes font cuire les aliments, assaisonnent les mets, servent et desservent la table."

" Les hommes sont assis du côté de la muraille ; les femmes sont placées vis-à-vis, afin que s'il prenait à celles-ci une indisposition subite, ce qui arrive quelquefois aux femmes grosses, elles puissent sortir sans déranger personne"

"Des deux côtés de la salle sont rangés alternativement deux jeunes gens et deux individus plus âgés. Cette disposition rapproche les égaux et confond à la fois tous les âges ; en outre elle remplit un but moral. Comme rien ne peut se dire ou se faire qui ne soit aperçu des voisins, alors la gravité de la vieillesse, le respect qu'elle inspire retiennent la pétulance des jeunes gens et les empêchent de s'émanciper outre mesure en paroles et en gestes."

" La table du syphogrante est servie la première ; ensuite les autres, suivant leur position. Les meilleurs morceaux sont portés aux anciens des familles, qui occupent des places fixes et remarquables "

' Les dîners et les soupers commencent par la lecture d'un livre de morale ;"

"Dans le temple, les hommes sont à droite, les femmes à gauche et à part. Les places sont distribuées de manière que les individus de chacun des deux sexes soient respectivement assis devant le père et la mère de leur famille. Cela est ordonné ainsi, afin que les chefs de famille puissent observer la conduite, au-dehors, de ceux qu'ils instruisent et gouvernent au-dedans"

Conformément à sa morale chrétienne, More condamne les relations sexuelles avant le mariage, qui sont "passibles d'une censure sévère ; et le mariage leur est absolument interdit, à moins que le prince ne leur fasse remise de la faute. Le père et la mère de famille chez lesquels le délit a été commis sont déshonorés pour n'avoir pas veillé avec assez de soin sur la conduite de leurs enfants."  Tout comme l'adultère, à propos duquel il est extrêmement sévère  et ne retient que la responsabilité des femmes : "le sénat donne à l'époux offensé le droit de se remarier ; l'autre est condamné à vivre perpétuellement dans l'infamie et le célibat." Dans d'autres circonstances, pendant les "finifêtes" ("Les Utopiens célèbrent une fête les premiers ["primifêtes"] et derniers jours du mois et de l'année"), c'est encore les femmes qui "se jettent aux pieds de leur mari, les enfants aux pieds de leurs parents. Ainsi prosternés, ils avouent leurs péchés d'action et ceux de négligence dans l'accomplissement de leurs devoirs, puis ils demandent le pardon de leurs erreurs."

Sauf "cas d'adultère et celui de mœurs absolument insupportables", "le mariage ne se dissout le plus souvent que par la mort."

Mais contrairement à la coutume, More a un point de vue original sur le choix des partenaires  : "Une dame honnête et grave fait voir au futur sa fiancée, fille ou veuve, à l'état de nudité complète ; et, réciproquement, un homme d'une probité éprouvée montre à la jeune fille son fiancé nu."

La multiplication des détails de planification de la société fait d'Utopia une espèce de dictature communiste où vous pouvez difficilement prendre un repas seul ou avec vos amis, où vous serez obligé d'écouter des discours moraux (fussent-ils courts), de la musique (plaisir des sens qui provient "d'une force intérieure et indéfinissable qui émeut, charme et attire"), et même de manger tous les soirs un "dessert copieux et friand", tout ça répondant à un principe légitime de "volupté qui n'engendre aucun mal", une volupté faite de "plaisirs honnêtes" dira-t-il plus loin, selon "la volonté de la nature." Parmi ces saines voluptés, citons "une santé exempte de malaise", un sujet si important pour Thomas More que, quand surviennent par malheur des maladies incurables, il a cette prise de position très révolutionnaire pour l'époque (à tel point qu'elle continue de faire polémique aujourd'hui) de l'euthanasie volontaire : "Ceux qui se laissent persuader mettent fin à leurs jours par l'abstinence volontaire, ou bien on les endort au moyen d'un narcotique mortel, et ils meurent sans s'en apercevoir. Ceux qui ne veulent pas de la mort n'en sont pas moins l'objet des attentions et des soins les plus délicats ; quand ils cessent de vivre, l'opinion publique honore leur mémoire." En dehors de ces raisons médicales exceptionnelles, l'auteur condamne le suicide : "L'homme qui se tue, sans cause avouée par le magistrat et le prêtre, est jugé indigne de la terre et du feu ; son corps est privé de sépulture, et jeté ignominieusement dans les marais." En corollaire à la santé, l'auteur encourage l'entretien et la culture de "la beauté, la vigueur, l'agilité du corps", ou encore "les sécrétions intestinales, le coït, et l'apaisement d'une démangeaison quelconque, en frottant ou grattant." A cet endroit-là, il vous est permis de vous esclaffer, chère lectrice, cher lecteur, mais loin du regard des syphograntes, attention  !   Car les voluptés charnelles sont bonnes tant qu'elles sont "nécessaires et utiles.", telle la musique (cf. plus haut). 

More a une idée moderne, humaniste du travail : "Il ne faut pas croire que les Utopiens s'attellent au travail comme des bêtes de somme depuis le grand matin jusque bien avant dans la nuit. Cette vie abrutissante pour l'esprit et pour le corps serait pire que la torture et l'esclavage. Et cependant tel est partout ailleurs le triste sort de l'ouvrier!" Concrètement, ce sont six heures qui y sont consacrées : "Trois heures de travail avant midi, puis dîner. Après midi, deux heures de repos, trois heures de travail, puis souper.

 

Là encore, malgré la douceur du labeur, il faut noter l'imposition aux citoyens d'un cadre rigide, aux horaires imposés, les mêmes pour tous. Même les temps de loisirs sont contrôlés par le législateur, car s'il commence à dire que  "chacun est libre de l'employer à sa guise", il tempère cette liberté par des injonctions morales : "Loin d'abuser de ces heures de loisir, en s'abandonnant au luxe et à la paresse, ils se reposent en variant leurs occupations et leurs travaux.". Exit la rêverie et la paresse. Comme la plupart des moralistes et pour bien longtemps encore, nous l'avons vu avec les philosophes libéraux, More ne se prive pas, à plusieurs reprises, de stigmatiser les pauvres à ce sujet : "et ce déluge de mendiants robustes et valides qui cachent leur paresse sous de feintes infirmités." Comme ses collègues, More réduit les stratégies de survie des pauvres, dans un monde hostile et terrible pour eux, à un trait de caractère commun naturel.

Et les activités de loisirs autorisées ou non sont encore des marques liberticides, dictés une fois de plus par la morale toujours inquisitrice, où tout se fait sous les regard des autres : "Ils ne connaissent ni dés, ni cartes, ni aucun de ces jeux de hasard également sots et dangereux."  Ils joueront plutôt à des jeux cérébraux "qui ont beaucoup de rapport avec nos échecs ; le premier est la bataille arithmétique, dans laquelle le nombre pille le nombre ; l'autre est le combat des vices et des vertus.

 

"On n'y voit ni tavernes, ni lieux de prostitution, ni occasions de débauche, ni repaires cachés, ni assemblées secrètes. Chacun, sans cesse exposé aux regards de tous, se trouve dans l'heureuse nécessité de travailler et de se reposer, suivant les lois et les coutumes du pays."

Il n'y a pas que pour partir à l'étranger que le citoyen demande l'autorisation ; même pour faire une excursion à la campagne "qui dépend de sa ville, il le peut avec le consentement de sa femme et de son père de famille.

Pour ne pas susciter le désir de propriété, les Utopiens changent de maison tous les dix ans "et tirent au sort celle qui doit leur tomber en partage". Chaque maison a un jardin et "Le plaisir n'est pas le seul mobile qui les excite au jardinage ; il y a émulation entre les différents quartiers de la ville, qui concourent à l'envi à qui aura le jardin le mieux cultivé.." Le sujet du vêtement cristallise l'intention autoritaire et morale de More. Ils sont uniformes pour tous les habitants, sans doute, encore une fois, pour être à l'abri de la tentation du luxe, de la distinction qui romprait la stricte égalité, tout en confortant les divisions sexuelles et sociales : "cette forme est invariable, elle distingue seulement l'homme de la femme, le célibat du mariage…". Par ailleurs, "Chaque famille confectionne ses habits", comme si chacune abritait à chaque fois des professionnels de la couture.

Concernant la religion, l'auteur est quelque peu contradictoire. S'il affirme qu'"Utopus laissa à chacun liberté entière de conscience et de foi.", que des habitants vénèrent le soleil ou la lune, "la plus grande partie des habitants, qui est aussi la plus sage, rejette ces idolâtries, et reconnaît un seul Dieu, éternel, immense, inconnu, inexplicable, au-dessus des perceptions de l'esprit humain…" Par ailleurs, il y a un "collège sacerdotal" formé de prêtres élus "par le peuple au scrutin secret, afin d'éviter l'intrigue" qui "veillent sur les religions, et sont en quelque sorte les censeurs des mœurs" et qui sont mariés. A noter que "Les femmes elles-mêmes ne sont pas exclues du sacerdoce, pourvu qu'elles soient veuves et d'un âge avancé", ce qui, là, encore, va à l'encontre des idées religieuses encore largement admises . 

                   

                      BIBLIOGRAPHIE   

 

 

 

    

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https://journals.openedition.org/ilcea/4599?lang=ru

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MOULINIER Zoé,  2018, "L’Utopie de Thomas More (1516), une œuvre aux multiples réceptions : étude de l’histoire éditoriale du roman fondateur du genre utopique.",  Enssib, Université Lumière Lyon 2.

https://www.enssib.fr/bibliotheque-numerique/documents/68380-l-utopie-de-thomas-more-1516-une-uvre-aux-multiples-receptions-etude-de-l-histoire-editoriale-du-roman-fondateur-du-genre-utopique.pdf

Quarta Cosimo, 2015, Homo utopicus. La dimensione storico-antropologica dell’utopia, Bari : Dedalo.

Villegardelle François, 1840,  "Notice sur Campanella, Tommaso Campanella, La Cité du Soleil, ou Idée d’une République philosophique" (F. Villegardelle, trad.), Paris : Alphonse  Levavasseur.