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           Révolution Française    [ 3 ] 

         

                      Provence, printemps 1789   

     

 « La guerre déclarée des pauvres contre les riches »

Ça n'durra pas toujour,  Le paysan français porte le fardeau que lui impose la noblesse et le clergé.    Estampe anonyme de 1789,  Bibliothèque nationale de France (BNF), département Estampes et photographie, collection de Vinck 

                                                                                     zoom, cliquez ici              

"« Partout des émeutes, des séditions, des pillages, une guerre déclarée des pauvres contre les riches, non seulement contre les possesseurs de fiefs, mais contre les bourgeois, les curés. » 

Journal de Jules François Paul Fauris de Saint-Vincens (1718-1798), président à mortier, c'est-à-dire de la Grande Chambre du Parlement, en l'occurrence du Parlement de Provence. 

Bibliothèque Méjanes, Aix-en-Provence,  Ms 1037 - f'> 841

Des les premiers mois de l'année 1789, les mécontentements populaires se manifestent dans plusieurs régions de France. Cette montée de la colère est le résultat combiné de la mauvaise conjoncture économique (mauvaises récoltes, rigueur de l'hiver de 1788,  hausse continuelle des denrées de première nécessité entre 1788 et 1789) et conflits aigus entre le Tiers et les ordres privilégiés de la noblesse et du clergé. Dès la fin janvier, des attroupements sont signalés en Provence  à divers endroits ; à Aix, du 27 au 31 janvier, des prélats et des gentilshommes réunis en session parlementaire "sont hués à la sortie des séances."  (Cubbels, 1986a). Le 14 mars, l'évêque de Sisteron Louis-Jérôme de Suffren de Saint-Tropez, soupçonné (comme d'autres seigneurs ecclésiastiques, à Manosque ou Riez) d'avoir favorisé un accapareur de grains, est molesté par une foule, essentiellement paysanne., par des jets de pierre des boules de neige et des mottes de terre.  Ailleurs, comme à Pertuis le 18 mars contre les fermiers des moulins de la ville, ce peut être contre l'augmentation des prix ou l'exportation des grains qu'on s'insurge alors que les gens sont affamés.  Pendant plusieurs semaines, les séditions, urbaines pour la plupart, ne se comptent plus, à Marseille, Toulon, Aix, Hyères, Brignoles, Grasse, Arles, Aubagne, Draguignan, Ollioules, etc. etc.   (op. cité).  Les motifs de subsistance emportent largement sur les autres, qui peuvent être anti-seigneuriaux, politiques et, dans une moindre mesure, de conflits de travail. Aux administrateurs municipaux, surtout, les émeutiers réclament de lutter contre la spéculation, de supprimer des impôts comme le piquet, "perçu à l'entrée des villes sur les grains et farines."  (op. cité).  Les documents se rapportant aux manifestants provenant le plus souvent de groupes ou particuliers aisés, nobles ou bourgeois, on y retrouve la cohorte des expressions de mépris social des nantis envers le peuple : "la populace, la lie du peuple, la plus vile plèbe. le bas peuple. le plus pauvre peuple, la dernière classe du peuple, la classe indigente, la foule, la multitude, les vagabonds" (op. cité).  Parmi eux des paysans, cela a déjà été dit, mais attention, ces paysans mécontents ne partagent pas toujours les mêmes conditions sociales. Dans certains cas, il s'agit des paysans propriétaires assez aisés,  les ménagers, ces "propriétaires pouvant atteindre une honnête aisance, semblent s'être partagés, tantôt du côté des émeutiers, tantôt du côté de l'ordre. Ambiguïté d'un groupe de possédants aux conditions assez diverses, qui peut se comporter autrement que la foule des paysans parcellaires ou sans terres, animateurs des jacqueries provençales."  (Cubbels, 1986b).

A Marseille, les "revenus de la communauté provenaient d'impôts de consommation frappant trois denrées essentielles : le pain, la viande et le vin. Ni les terres, ni les ni les capitaux n'étaient taxés. Dans ces conditions, le poids de pesait essentiellement sur les habitants les plus pauvres."  Des placards poussent les ouvriers, les journaliers à se réunir, à débattre en assemblée, qui n'eut pas lieu. Et déjà les échevins craignaient que se rassemble "leur multitude effrayante."   [Archives départementales des Bouches-du-Rhône (Marseille), C  4110 (lettre du maire, des échevins et de l'assesseur de Marseille à l'intendant du 21 mars 1789)].  Le 23 mars, la foule envisage de  forcer l'entrée de la demeure de Rebuffel, directeur des fermes des impôts de la ville, mais son absence les pousse à quitter les lieux pour l'Hôtel de Ville dont ils brisent les vitres. Très vite, les responsables municipaux décident d'une baisse du prix du pain et de la viande, ce qui ne calme pas pour autant la colère des émeutiers, qui poursuivirent le maire et son assesseur,  avant de rejoindre l'hôtel possédé par l'intendant de La Tour et d'y faire différents dégâts mobiliers : portes et fenêtres arrachées, meubles cassés.  Le 24, la maison de Rebuffel est cette fois entièrement pillée. Il faudra les efforts conjugués des échevins, du Conseil, des députés pour calmer les manifestants, et des engagements supplémentaires : suppression des impôts sur les denrées et nomination de douze commissaires pour trouver les moyens de soulager le peuple (Cubbels, 1986b).  On sait que ces émeutes sont largement le fait des salariés, très nombreux dans la ville, "une  classe de citoyens"diront les échevins, "qui ne tiennent à rien, s'est permis de réclamer ouvertement contre le régime des impositions de cette communauté".  (Archives communales de Marseille, BB 290, f° 42). "Tenir à rien", ici, nous explique Monique Cubbels , s'entend par le fait de n'être pas propriétaire, ou selon une autre expression être "sans état"  (Cubbels, 1986b).  Parmi eux, certains sont artisans :  on cite un garçon boucher, un tuilier,  un portefaix, un postillon à Aix, des tanneurs à Brignoles, mais souvent, il est difficile de savoir s'ils sont maîtres ou compagnons. Dans deux cas au moins, on trouve des ouvriers industriels, ce sont des ouvriers savonniers à Peynier (travaillant dans des savonneries de Marseille), qui manifestent avec d'autres habitants contre le seigneur de la région le 26 mars, ou des ouvriers de l'arsenal de Toulon en grève le jour précédent. Il est souvent question de "vagabonds", qui renforce la participation de fractions à la fois pauvre et mouvante de la société aux émeutes, probablement des gens déracinés par la misère et les problèmes économiques (op. cité). On parle donc bien ici de révoltes non seulement très largement populaires, mais de milieux très humbles, où les femmes (et parfois les enfants), se sont souvent impliquées : "paysans parcellaires, ouvriers agricoles, salariés journaliers sans qualification. sans doute aussi marginaux. déracinés et mendiants. au total des prolétaires ou des quasi-prolétaires" (op. cité).  Le désespoir des gens était parvenu à une telle extrémité, que certains menacent de mort ceux (en incluant parfois toute leur famille) qui sont tenus responsables d'affamer la population, les dirigeants municipaux, les riches accapareurs. A Saint-Maximin, à Solliès, on menace de tailler à la hache, d'égorger ceux qui possèdent des grains et à Eyguières, le ton monte envers les paysans étrangers venus louer leurs bras et qui concurrencent les paysans locaux (op. cité).  Ici ou là on mime des rites funèbres en anticipation possible des crimes qu'on menace de commettre. Mais finalement, sur le grand nombre d'émeutes, les attaques contre les personnes physiques sont très faibles (on s'attaque, en revanche, beaucoup aux biens) et les plus graves, les meurtres (on en comptabilise trois) sont commis chaque fois en réaction à des violences commises contre les émeutiers, par un particulier à Aups, par l'armée à Aix. La plupart du temps, la foule bouscule, met en fuite ceux contre qui elle exerce sa colère. Parfois on extorque de l'argent, ou on cherche à annuler des dettes ou des procès. On crie souvent "vive le roi", on croit même que la destruction pratiquée est conforme à la volonté du roi (op. cité)  : ce qui donne une idée du conditionnement séculaire de la mentalité des peuples, du manque d'instruction qui les empêche d'exercer un jugement critique éclairé sur leur souverain, qui fera l'objet de beaucoup de sollicitude et de respect dans les Cahiers de doléance. 

 

L'historienne rajoute un fait intéressant, à savoir la participation de marins étrangers (en majorité italiens, mais pas seulement),  à cause desquels les échevins convoqueront les consuls de différents pays.  

 

Pendant près de deux mois les plus privilégiés (nobles laïcs, nobles du haut clergé et haut tiers : négociants, bourgeois, avocats...), quittent progressivement les rangs de l'assemblée municipale et s'organisent avec ceux qui restent en un mouvement certes populaire, autour des maîtres de corporation (des petits patrons, donc, dotés d'une aisance relative : "Mais cette aristocratie de l'artisanat et de la boutique n'annonce-t-elle pas déjà, dans sa composition sociale, la sans-culotterie marseillaise ?" (Cubbels, 1986b).  Et ici, contrairement aux  manifestations populaires, on ne trouve que très peu de salariés.  C'est contre cette inégalité politique que les manifestants vont aussi se battre dans les assemblées électorales pour les Etats généraux : La Provence est encore une région de taille réelle, où la terre roturière supporte l'impôt, alors la foule révoltée exigera à différents endroits que cesse cette injustice qui exclut de la décision politique les personnes dépourvues de fonds. A Peynier, par exemple, elle exige qu'on admette à l'assemblée les ouvriers savonniers. Dans différents lieux, on demande de nouveaux votes, de nouveaux députés, on renouvelle des conseils municipaux ou on y impose des initiatives populaires. 

Une constante, dans l'histoire, est la difficulté pour une foule nombreuse, composite, de lutter efficacement et de s'organiser face à des adversaires rompus au pouvoir, répondant à la voix de chefs très peu nombreux. Dans le cas qui nous occupe, l'histoire n'a pas retenu "les menées occultes" des adversaires du peuple, mais on sait qu'une trentaine de pétitionnaires (certains disent soixante mais ça ne change en rien la comparaison à une foule)   ont suffi à envoyer un signal fort au pouvoir royal et voir Conseil se décider le 11 mai de donner des instructions au commandant en chef Maurice Gabriel Joseph de Riquet, comte de Caraman, pour mater la révolte une bonne fois pour toutes (op. cité), ce qu'il n'a pas eu besoin, par d'heureuses circonstances, de réaliser.  Mieux, c'est lui, le 22 mai, qui invite les conseillers à établir un système fiscal plus juste, épargnant davantage les pauvres que les gens aisés. L'assemblée décida alors de ne pas imposer les denrées essentielles mais "le luxe, l'industrie et les propriétés" (Archives communales de Marseille, BB 224, f° 115 v°).  Et malgré le rétablissement de l'ancien conseil, où les professions populaires ne représentaient que 14,8% de l'assemblée (Cubbels, 1986b), il fut décidé, en plus d'un prêt souscrit par la ville, de demander une contribution s'élevant à 1.600.000 livres aux propriétaires d'immeubles de Marseille et à d'autres citoyens à la hauteur de leur luxe et de leur industrie.

Entre les paroles et les actes, il y eut, comme d'habitude, un large fossé. Le nouveau système fiscal n' jamais été réellement appliqué. Les plus aisés  trouvèrent des parades et on vit "les corporations, peu pressées de donner la liste de leurs membres, jouèrent un rôle de frein. Si bien que, le 27 août, on discutait encore à l'Hôtel de Ville du système des impôts urbains, et on remodelait le nouveau dispositif, qui pèserait désormais sur les loyers et valeurs locatives"  (op. cité).   

En réaction à ces troubles, l'initiative d'une milice citoyenne sera prise chez des jeunes gens issus de familles aisées de la bourgeoisie et de la noblesse, associés au corps des porte-faix, qui renforçait traditionnellement la police municipale, ainsi que certains artisans.  Dans de nombreuses villes se formeront des gardes bourgeoises bien encadrées par les notables. La répression fit cesser progressivement l'action populaire et annula un peu partout les efforts démocratiques : on rétablit d'ancien prix, d'anciens impôts, on remit en place des responsables municipaux, etc. Les riches utilisèrent aussi l'arsenal judiciaire pour combattre leurs adversaires, soutenus par le roi, qui donna au Parlement 'la connaissance exclusive des troubles" (op. cité).  Heureusement, les événements révolutionnaires du 14 juillet interrompirent le cours judiciaire et l'amnistie fut accordée le 11 août pour les délits touchant aux troubles de Provence. 

à  suivre...

                   

                      BIBLIOGRAPHIE   

 

 

 

    

CUBBELS Monique, 1986a,  "Les mouvements populaires du printemps 1789 en Provence", Provence Historique, fascicule 145, Université d'Aix en Provence. 

http://provence-historique.mmsh.univ-aix.fr/Pdf/PH-1986-36-145_03.pdf

CUBBELS Monique, 1986b,  "Marseille au printemps de 1789 : une ville en dissidence". In: Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 98, N°173, "Marseille et les marseillais, XVIIe-XXe siècles". pp. 67-94; 

https://www.persee.fr/doc/anami_0003-4398_1986_num_98_173_2247