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  • PLOUTOCRATIEs | RUSSIE : LE MOMENT REVOLUTIONNAIRE - II - 1860-1881

    RUSSIE · Le moment révolutionnaire (1825 - 1921) 2 . Une révolution annoncée, 1861 - 1881 ​ « Prenons nos haches ! » ​ ​ En 1861, un an après les débuts de la construction du chemin de fer transsibérien, le tsar Alexandre II abolit le servage, accordant une prétendue liberté, nous le verrons, à 40 millions de paysans (moujiks), et commença à moderniser le pays. ​ Si la loi de 1807 a accordé au paysan la liberté personnelle, "elle ne lui donnait pas le droit de propriété sur le lopin de terre qu'il cultivait pour son compte. Afin de conserver la possibilité de cultiver ce lopin, le paysan était obligé de travailler la plupart du temps sur les champs du seigneur ; seulement ce travail ne s'appelait plus corvée et il était soumis aux règles d'un contrat passé devant un juge" (Kurnatowski, 1933). En 1864, une loi importante accordait "au paysan la terre qu'il cultivait lui-même pour son propre compte en pleine propriété et — sauf quelques restrictions sans importance — elle donnait à ce nouveau propriétaire tous les droits découlant du Code Napoléon (...) donc vente, partage, héritage". Beaucoup de ces paysans ont vendu leurs terres et, vers les années 1870, commencent un exode rural pour aller grossir les bataillons de main-d'œuvre à bon marché et travailleuse, nécessaires aux nouvelles industries. On voit bien là comment combien la liberté dans son principe ne signifie rien, puisque, par un jeu de dupes, elle permet seulement de passer des mains d'un exploiteur à un autre, c'est ce qui a déjà été vu dans le cas de la libération du servage. En réalité, le pouvoir tsariste était au pied du mur. Pour pouvoir moderniser le pays et le faire entrer à son tour dans la révolution industrielle et capitaliste, il n'était pas possible, explique Trotsky (Lev/Léon Davidovitch Bronstein, dit, 1879-1940) de conserver le système du servage : ​ "les autres branches industrielles, la métallurgie surtout, ne s'étaient presque pas développées depuis Pierre le Grand. La cause principale de ce marasme, c'était le servage, qui enlevait toute possibilité d'appliquer de nouvelles techniques. Si la fabrication des indiennes répondait à un besoin chez les serfs des campagnes, le fer supposait une industrie développée, l'existence de grandes villes, de chemins de fer, de bateaux à vapeur. Il était impossible de créer tout cela sur la base du servage." Léon Trotsky, 1905 , chapitre 2, "Le capitalisme russe", publié à Dresde en 1909. 1905.pdf (marxists.org) Alexandre II limoge de hauts fonctionnaires, connus pour leurs abus et leur corruption, pour les remplacer par "un certain nombre de hauts fonctionnaires compétents et éclairés" (Cinnella, 1986) . Il commença aussi un travail de moralisation de la vie publique " dont les succès les plus remarquables furent la création d’un organe spécial de contrôle financier et surtout l’abolition de la ferme des impôts et l’introduction de la taxation indirecte (akciz ). Toutefois, ces mesures ne réussirent pas à éliminer le fléau séculaire de la corruption, qui était présent partout dans l’administration centrale et provinciale. Même après les réformes des années 1860 et 1870, les vols, les malversations et les pots-de-vin ne cessèrent pas d’exister au sein de l’administration autocratique " (Cinnella, op. cité) . Corruption, népotisme, tout cela est confirmé par Kropotkine : ​ "C’était dans tous les ministères un pillage gigantesque, à l’occasion surtout des chemins de fer et des entreprises industrielles. Des fortunes colossales furent faites à cette époque. La marine, comme disait Alexandre II lui-même à l’un de ses fils, était « dans les poches de M. Un Tel. » Les chemins de fer garantis par l’État coûtèrent des sommes fabuleuses. Quant aux entreprises commerciales, on savait partout qu’on ne pouvait en lancer une sans promettre à certains fonctionnaires de différents ministères un tant pour cent. Un de mes amis voulait lancer une affaire à Pétersbourg : on lui dit nettement au Ministère de l’Intérieur qu’il aurait à payer vingt-cinq pour cent des bénéfices nets à une certaine personne, quinze pour cent à un employé du Ministère des Finances, dix pour cent à une quatrième personne. On traitait ces marchés sans mystère et Alexandre II en avait connaissance. Ses propres remarques, écrites sur les rapports du Contrôleur Général, en témoignent. Mais dans ces voleurs il voyait ceux qui le protégeaient contre la Révolution et il les gardait jusqu’au jour où le scandale éclaterait" ​ Pierre (Piotr, Petr) Alexeïevitch Kropotkine , Mémoires d'un révolutionnaire, 4e partie, chapitre II, traduction de Francis Leray et Alfred Martin, revue par l'auteur, Editions Scala, 1898. ​ texte complet : Livre:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu - Wikisource ​ Il est donc clair que le pillage économique du pays à grande échelle par les oligarques à compter des années 1990, que nous étudierons bientôt en détail, n'a rien de nouveau en Russie, sinon par sa forme et par son ampleur. ​ L'abolition officielle du servage est remplacée par un nouveau système de domination des pauvres, dont l'aspect pernicieux rappelle celui des démocraties, et nombre de ses libertés apparentes, mais trompeuses : ​ " Sans entrer ici dans les détails de la préparation et de la mise en œuvre de la réforme de 1861 (on possède à ce sujet plusieurs ouvrages précis et bien informés), il faut dire que les indemnités de rachat et les autres conditions de l’émancipation – surtout les « reprises de terre » – maintinrent toujours le paysan dans son état d’asservissement. « Dans la mesure fréquente où le lot racheté n’était pas équivalent au lot cultivé antérieurement, les parcelles ainsi soustraites, (les otrezki ), les « reprises » de terre, revenant au noble, s’imbriquaient de façon si complexe dans les terres des paysans que ceux-ci, le plus souvent, demandaient à en poursuivre la culture au propriétaire qui exigeait alors, en compensation, un loyer ou des prestations de service sur ses propres terres. La corvée subsista donc sous une autre forme. » (...) Pour avoir le droit d’utiliser les forêts, les pacages, les abreuvoirs, les puits – qui étaient indispensables à leurs exploitations agricoles et qui appartenaient souvent aux grands propriétaires – les paysans devaient payer un loyer ou bien louer leurs services aux pomeščiki . L’enchevêtrement des lots et des possessions – ce trait spécifique du paysage agraire russe – obligeait les paysans à s’adresser aux grands propriétaires pour obtenir le droit de passage. Tout en libérant les paysans du point de vue juridique, la réforme de 1861 ne leur assura pas l’indépendance économique. Même si la contrainte juridique n’existait plus après l’abolition du servage, le lien matériel entre les paysans et le pomeščik ne changea pas beaucoup dans la seconde moitié du XIXe siècle." (Cinnella, op. cité) . ​ "Plus simplement, l’abolition du servage doit être considérée comme un « acte politique essentiel », au sens où : « le souci fondamental du gouvernement était de prévenir des explosions de violence paysanne et le risque de conséquences catastrophiques qu’elles impliquaient pour le régime. » Les émeutes agraires, qui étaient devenues plus nombreuses et plus dangereuses à l’occasion de la guerre de Crimée, obligeaient le gouvernement à donner une solution à la question paysanne." (Cinnella, op. cité, citation d'Alexander Gerschenkron, Agrarian Policies and Industrialisation : Russia 1861-1917 , in The Cambridge Economic History of Europe, Vol. VI, Part II, p. 711, Cambridge University Press, 1965). On comprendra mieux ainsi ce qu'écrivirent Chelgounov ou Kropotkine , dans leurs Mémoires respectives : ​ “L’émancipation des serfs fut réalisée dans un tel mystère, l’attention générale était si tendue, que chacun attendait beaucoup plus que ce qu’il reçut. L’insatisfaction éveilla un mécontentement, et le mécontentement créa une effervescence révolutionnaire. Telle est la source de l’époque des proclamations” (Chelgounov, in Amacher, 2010) . ​ "Pour les hommes qui réfléchissaient, il était évident que l'émancipation des serfs, avec la condition de rachat qui leur était imposée, aurait pour résultat leur ruine certaine, et des proclamations révolutionnaires furent lancées en mai à Petersbourg, invitant le peuple et l'armée à une révolte générale et demandant aux classes cultivées d'insister sur la nécessité d'une Convention nationale (...) Quant au "rachat de la terre", le gouvernement payait au seigneur la valeur entière de la terre en bons sur le Trésor, et les paysans qui recevaient la terre devaient en retour payer pendant quarante-neuf ans 6 pour cent de cette somme pour intérêts et annuités, et ces payements étaient non seulement très exagérés et ruineux pour les paysans, mais on ne fixait même pas un terme pour le rachat : c'était laissé à la volonté du seigneur, et dans un très grand nombre de cas, vingt ans après l'émancipation, on n'avait même fait aucune convention sur le rachat." ​ Kropotkine, Mémoires..., op. cité, 1e partie, chapitre III ​ Les ouvriers n'étaient pas mieux lotis, les "conditions de vie de la classe ouvrière étaient épouvantables, malgré les mesures législatives pour la protection du travail salarié promulguées dans les années 1880 et 1890. Les rapports entre ouvriers et employeurs étaient réglés par la loi du 3 juin 1886, qui introduisit des normes plus sévères en ce qui concerne les modalités de paiement du salaire et limita l’arbitraire des propriétaires dans la perception des amendes. Le « système patriarcal des rapports entre le patron et les ouvriers », qui selon Witte [cf. plus loin] pouvait assurer dans beaucoup de cas « la sollicitude de l’employeur envers les ouvriers et les employés de son usine, en garantissant la paix et l’harmonie, la simplicité et la justice dans les relations réciproques », aboutissait en réalité à la plus sombre oppression des travailleurs, malgré le contrôle exercé par les inspecteurs des fabriques" (Cinnella, op. cité) . "On exploitait largement la main-d’œuvre féminine et enfantine. Les enfants fournissaient un nombre d’heures égal à celui des adultes ; mais, comme les femmes, ils touchaient un salaire sensiblement inférieur. Les salaires étaient extrêmement bas. La majeure partie des ouvriers gagnaient de 7 à 8 roubles par mois. Les ouvriers les mieux payés des usines métallurgiques et des fonderies ne gagnaient pas plus de 35 roubles par mois. Aucune protection du travail : d’où un grand nombre de mutilations, d’accidents mortels. Point d’assurances pour les ouvriers ; l’assistance médicale était payante. Les conditions de logement étaient extrêmement pénibles. Dans les « bouges » des baraquements s’entassaient de 10 à 12 ouvriers. Souvent les fabricants trompaient les ouvriers sur les salaires, les obligeaient à acheter aux comptoirs patronaux des produits qu’ils leur faisaient payer trois fois trop cher ; ils les dépouillaient en les accablant d’amendes." ​ "En 1878 fut fondée, à Pétersbourg, l’ « Union des ouvriers russes du Nord » ; elle avait à sa tête le menuisier Khaltourine et l’ajusteur Obnorski. Il était dit dans le programme de cette Union que, par ses objectifs, elle se rattachait aux partis ouvriers social-démocrates d’Occident. L’Union s’assignait pour but final la révolution socialiste, le « renversement du régime politique et économique de l’État, régime injuste à l’extrême". ​ "Les années 80 furent marquées par un grand nombre de grèves. En cinq ans (1881-1886), il y eut plus de 48 grèves avec 80.000 grévistes. La puissante grève qui éclata en 1885 à la fabrique Morozov d’Orékhovo-Zouévo, eut une importance toute particulière pour l’histoire du mouvement révolutionnaire. Cette entreprise occupait environ 8.000 ouvriers. Les conditions de travail y empiraient de jour en jour : de 1882 à 1884, les salaires avaient subi cinq diminutions ; en 1884, les tarifs avaient été, d’un seul coup, réduits de 25°/o. Au surplus, le fabricant Morozov accablait d’amendes les ouvriers. Pendant le procès qui suivit la grève, il fut établi que sur chaque rouble de gain, on décomptait à l’ouvrier, au profit du fabricant, de 30 à 50 copecks sous forme d’amendes. N’en pouvant plus de ce vol, les ouvriers se mirent en grève en janvier 1885. La grève avait été préparée à l’avance. Elle était dirigée par un ouvrier éclairé Piotr Moïsséenko, ancien membre de l’ « Union des ouvriers russes du Nord », et qui déjà était riche d’expérience révolutionnaire. La veille de la grève, Moïsséenko avait élaboré, en commun avec d’autres tisseurs, les plus conscients, un cahier de revendications, qui fut approuvé à une conférence secrète des ouvriers. Ceux-ci exigeaient en premier lieu qu’on cessât de les dépouiller à coups d’amendes. La grève fut réprimée par la force armée. Plus de 600 ouvriers furent arrêtés, dont plusieurs dizaines déférés en justice. Des grèves analogues se déroulèrent en 1885, dans les fabriques d’Ivanovo-Voznessensk." ( Précis d'histoire du Parti Communiste d'Union Soviétique (bolchévik), 1938 ) . Il ne faut pas négliger, cependant, les minorités serviles qui tirent leur épingle du jeu dans la première moitié du XIXe siècle, comme ces fabricants de textile, souvent vieux-croyants , qui "s'enrichissent, rachètent leur liberté pour s’inscrire ensuite dans une guilde marchande et faire figure de bourgeois dans une capitale" (Portal, 1961 : 43) . Certes, cela ne change guère la structure économique du pays, mais cela permet d'éclairer le fait que, tout au long de l'histoire, un certain nombre de mal lotis cherchent à passer du côté des dominants, et font tout ce ce qu'ils peuvent, non seulement pour le rester, mais aussi pour acquérir le plus de pouvoir et de richesse à leur tour. ​ vieux-croyants : Appelés aussi starovères (starovery , staroobrijadtsy , starovertsi : litt. "vieux croyants"), ce sont des groupes disparates d'orthodoxes traditionalistes, aux principes rigides, qui se sont séparés par un shisme (raskol ) de la doxa orthodoxe russe, en refusant les réformes introduites par le patriarche Nikon entre 1652 et 1667 ; les uns (vieux-croyants proprement dits) pensant que l'Eglise officielle a perdu la vraie foi, les autres (sectateurs) convaincus qu'elle ne l'a jamais eue. ​ ​ ​ ​ ​ ​ La défaite de la guerre de Crimée (1853-1856), infligée par une coalition hétéroclite (empires ottoman et français, royaumes britannique et de Sardaigne) avait aussi apporté un nouveau ferment à la pensée réformatrice en Russie, et "les Mémoires de Chelgounov, mais encore celles d’Ivan Krasnoperov et d’Ivan Khoudiakov, deux autres radicaux des années 1860, montrent à quel point la période qui suit la guerre de Crimée est une période d’intense fermentation intellectuelle, de « dégel » et d’ouverture pour la société russe dans son ensemble. « Des dizaines de milliers de personnes », des « plus hautes aux plus humbles couches de la société », écrit Chelgounov, auparavant uniquement préoccupées de leur « intérêt personnel », commencent à « penser » et se transforment en « réformateurs », soumettant à réflexion l’organisation socio-politique russe ainsi que les destinées de la Russie et de l’Europe. Quant à Nikolaï Serno-Soloviévitch, un des créateurs de la première organisation révolutionnaire Terre et liberté (Zemlja i Volja ) au début des années soixante, il écrit que la guerre de Crimée l’a transformé en « citoyen russe » et lui a fait prendre conscience des maux de la Russie;" mais aussi que "tant les « penseurs les plus progressistes que les ouvriers les moins cultivés » affirment que « cela ne peut plus continuer comme ça »" (Amacher, 2010) . En avril 1861, Chelgounov (1824-1891), qui avait déjà rencontré Herzen et Ogarev en 1858, écrit Á la jeune génération (K molodomou pokoleniiou ), imprimé à Londres, que son traducteur (et poète) Mikhail Mikhaïlov (1829-1865) ramènera en Russie au prix de sa vie, tandis que Chelgounov sera condamné aux travaux forcés puis exilé pendant quatorze ans. Le grand historien italien Franco Venturi dira de ce texte qu'il est “le plus important de l’‘ère des proclamations’ le document le plus caractéristique du populisme révolutionnaire en 1861” et affirmera qu'il fut considéré comme le "premier manifeste du populisme” (Franco Venturi, Les Intellectuels, le peuple et la révolution. Histoire du populisme russe au XIXe siècle, Traduit de l’italien par Viviana Pâques, Paris, Gallimard, 1972, p. 467, in Amacher, 2006) . C'est le terme russe du populisme, narodničestvo (de narod : peuple), que l'historien polonais Richard Pipes datait de 1878, qui conduira à la formation du mot français en 1912. Selon lui, le terme désigna d'abord les narodniki (" ceux qui vont au peuple ") qui refusent l'intellectualisme par lequel certains groupes de l'intelligentsia avaient voulu "orienter" la population, avant de désigner de nouveaux populistes qui appelaient au contraire leurs membres à accepter le peuple "tel qu'il est". Après 1879, cependant, "avec la fracture de Zemlja i volja et le changement dans les orientations stratégiques des différents groupes, les mots « populisme » et « populiste » ont perdu leur sens originel précis, et ont commencé à regrouper de manière indiscriminée des courants et des personnes très diverses" (Adamovsky, 2000) . Dans son manifeste Chelgounov parle de "révolte générale" pour faire table rase du passé : "Elections libres, pouvoir limité, abolition de la censure, développement des principes de l’auto-administration locale, nationalisation de la terre, égalité pour tous et réforme judiciaire, telles sont quelques-unes des exigences formulées dans le manifeste" (Amacher, 2006) . Chelgounov rejoint Herzen sur le fait que la Russie doit trouver sa voie singulière, en asseyant en particulier son socialisme sur l'obščina. Mais loin de partager son pacifisme, Chelgounov, pour y parvenir, accepte (il changera diamétralement d'avis plus tard) d'infliger à ses ennemis les pires violences : "si pour la réalisation de nos aspirations – le partage des terres entre le peuple –, nous étions dans l’obligation de massacrer 100.000 propriétaires, cela ne nous ferait pas peur" (Chelgounov, A la jeune génération , in Amacher, 2006) . Il finira par admettre qu'Herzen avait raison et que la violence ne résout rien, et prendra comme exemple la révolte de Pougatchev (Pugačev), qui ne laissa derrière elle que cadavres et ruines et ne fit pas avancer la pensée. L'exemple est intéressant à un autre titre, car ce soulèvement a lieu de 1773 à 1774, pendant le règne de l'impératrice, qui met en avant pour la première fois en Russie les idées libérales de l'Europe occidentale, en même temps que son règne est une des périodes les plus dures pour les pauvres, entreprise qui sera de nouveau conduite par les derniers tsars de Russie, avec le même mépris pour le peuple. Emelian Pougatchev (1742-1775), à la suite de sept autres avant lui, se transformera en faux empereur Pierre III et parviendra alors, à réunir sous son étendard " les Cosaques défendant leurs franchises traditionnelles, les nomades turcophones dressés contre la colonisation russe, les paysans révoltés contre leurs seigneurs et jusqu'aux ouvriers des usines de l'Oural" (Berelowitch, 2005) . Pouchkine se documentera sur le sujet pour écrire en 1834 son Histoire de la révolte de Pougachev . ​ Un an après Chelgounov, c'est au tour de l'étudiant moscovite Piotr Grigorevitch Zaïtchnevski (Zajčnevskij), emprisonné depuis le 29 août 1861 pour propagande révolutionnaire avec ses amis Pericles Argyropoulo (Argiropulo) et Sergueï Guennadievitch Netchaïev (Nechaïev, 1847-1882), d'exciter encore la branche jacobiniste. Depuis le mois de mai 1862, le ministre de l'Education Ievfimy Vassilievitch Poutiatine (Putjatin, Putyatin) interdisaient les réunions, les caisses de secours, et avait relevé à 50 roubles annuels les droits d'inscription à l'université. Tout le groupe de Zaïtchnevski "fit l'objet d'un procès où les principaux chefs d'accusation étaient l'impression d'œuvres interdites et la tenue de discours intolérables (qui soutenaient la lutte des Polonais et des Lituaniens, ou bien faisaient campagne auprès des paysans contre la réforme du 19 février 1861)". De leur prison ils rédigèrent et diffusèrent une proclamation très radicale Molodaja Rossija (La Jeune Russie), qui rappelle les deux faces opposées de la révolution française. D'un côté, la dénonciation de l'injustice, des inégalités, causées par les aristocrates, le tsar en tête, qui récompensent les larbins et l'armée pour se protéger du peuple, les propriétaires nobles, les marchands enrichis par la fraude et le pillage, les fonctionnaires, et tous les laquais du trône ; de l'autre un appel à la haine, à l'anéantissement de l'adversaire, comme pendant la Terreur révolutionnaire, par des pratiques criminelles qui ont entretenu toutes les dictatures, soviétique comprise : "Nous, nous avons étudié l'histoire de l'Occident, et nous ne l'avons pas fait en vain. Nous serons plus conséquents non seulement que les pauvres révolutionnaires de 48, mais encore que les grands terroristes de 92, nous n'aurons pas peur de faire couler trois fois plus de sang que les Jacobins des années quatre-vingt-dix" (in Kondratieva, 1989) ​ "Il peut arriver que tout cela se termine par la seule extermination de la famille impériale, c'est-à-dire d'une ou deux centaines de personnes, mais il peut se faire aussi, et cette dernière chose est plus probable, que tout le parti impérial se dresse comme un seul homme pour protéger l'empereur, car pour lui c'est une question de vie ou de mort. Dans ce dernier cas, pleins de foi en nous-mêmes et en nos forces, dans la sympathie à notre égard du peuple, dans l'avenir glorieux de la Russie à qui il a été réservé par le sort de mener à bien la première, la magnifique cause du socialisme, nous ferons entendre un seul cri : 'Prenons nos haches et alors... alors frappe sur le parti impérial sans pitié, puisqu'il n'a pas pitié de nous maintenant, frappe sur les places publiques si cette vile racaille ose s'y présenter, frappe dans les maisons, frappe dans les ruelles étroites des villes, frappe dans les larges rues des capitales, frappe dans les campagnes et les villages ! Souviens-toi que celui qui alors ne sera pas avec nous sera contre nous ; celui qui est contre nous est notre ennemi ; et il convient d'exterminer les ennemis par tous les moyens." (in Marcadé, 1983) ​ Contre le "parti impérial" le parti populaire "ira égorger les propriétaires nobles (pomeščiki )" (in Marcadé, 1983) ​ Une vingtaine d'années plus tôt, le 8 septembre 1841 , Belinsky écrivait à Vassili Botkin : "Les hommes sont si bêtes qu'il faut les mener au bonheur par la violence. Et qu'est-ce que le sang de milliers en comparaison avec les humiliations et les souffrances de millions d'autres ?" (Belinsky, Oeuvres complètes, Полное собрание сочинений , 12 vol., M., 1953-1956, t. XII, 66) . ​ "En se désignant eux-mêmes comme « jacobins-blanquistes », ils clament une révolution selon la recette française. La conspiration en vue de la prise du pouvoir dans la plus pure tradition babouviste et en accord avec l'enseignement de Blanqui au début de ces années soixante, y figure au premier plan. Le programme prévoit, une fois le pouvoir pris, une dictature de type jacobin pour assurer les transformations sociales profondes" (Kondratieva, 1989) . ​ En 1863, le roman de Tchernychevski, Que faire ? eut un très grand retentissement dans le pays. Selon l'avis de beaucoup de ses contemporains, "aucun autre ouvrage, aucun roman de Tourgueniev ou de Dostoïevski, aucun écrit de Tolstoï n’eut une influence aussi palpable sur la société russe" (Paperno, 2017) . On s'en inquiéta même jusqu'en haut lieu, en particulier à cause d'un nombre inquiétant de femmes éduquées cherchant, comme l'héroïne du roman, Vera Pavlovna Rosalskaïa, à faire un mariage blanc pour s'affranchir de la tutelle familiale et vivre une vie plus libre. L'exemple le plus célèbre est sans doute celui de la grande mathématicienne Sofia Kovalevskaïa (1850-1891), qui partit pour l'Allemagne étudier avec son mari Vladimir Kovalevski, avec qui, finalement, elle consommera le mariage en raison de leurs sentiments respectifs. Comme chez Chelgunov et beaucoup d'autres, les différentes secousses historiques dont il a déjà été question " ouvraient la voie à ce que l’on appelait, dans le vocabulaire de l’époque, une « transfiguration de la vie toute entière » (preobrajenie vseï jizni ), depuis l’organisation de l’État et de la société, jusqu’aux conceptions métaphysiques, éthiques et esthétiques, et jusqu’aux modalités des relations humaines et aux habitudes de la vie domestique. Cela devait au bout du compte conduire à la « transfiguration » de l’être humain et à l’émergence de « l’homme nouveau »" . (Paperno, op. cité) . ​ C'est au cours des agitations estudiantines des années 1868-1869 que Nikolaï Tchaïkovski, étudiant en chimie à l'université de Saint-Pétersbourg, fonde avec un autre précurseur du socialisme en Russie, le populiste Mark Andreïevitch Nathanson (Natanson, 1850-1919), le cercle qui porte son nom, mais que les russes appellent aussi "Grande société de propagande" (Большое общество пропаганды, Bolshoye obshchestvo propagandy ). Cette association d'intellectuels, porteuse de tolérance et d'écoute, attirera à lui d'autres cercles de l'intelligentsia russe ou fusionnera même avec eux. Le cercle Tchaïkovski alimente sa réflexion par diverses contributions de la contestation intellectuelle du moment : Le "Que faire ?" de Tchernychevski, et du message que porte son héros Rakhmetov, a déjà été cité, mais il y aussi des Lettres historiques de Pyotr (Petr, Piotr) Lavrov (Lavroff, 1823-1900), professeur de mathématiques, historien, sociologue, qui exprime à son tour l'idée de "devoir envers le peuple", selon le spécialiste de l'histoire russe, l'historien Nikolai Alekseevich Troitsky, 1931-2014 (Histoire de la Russie, XVIIIe et XIXe siècles, Le Mouvement révolutionnaire en Russie, Le Populisme : https://scepsis.net/library/id_2864.html#_ftnref9) ​ Si, par le relais de Lavrov en particulier, le cercle accueille avec intérêt les idées de la philosophie positiviste d'Auguste Comte, il n'est cependant pas d'accord avec Lavrov sur le fait d'avoir au préalable une préparation scientifique avant d'aller faire connaitre au peuple les idées révolutionnaires et répond à Lavrov en insistant sur l'idée de donner la préférence "aux questions de vie", réelles, concrètes, plutôt que celles de la science (Troitsky, op. cité) . Il faut aussi souligner l'importance de l'essai de Vassili Vassilevitch Bervi, (alias Nikolaï Flerovski, 1829-1918), intitulé La situation de la classe ouvrière en Russie , publié en 1869, sans oublier l'appel de Bakounine aux étudiants, l'année précédente, dans le premier numéro de Narodnoe Delo ("La Cause du Peuple", 1er septembre 1868, à Genève) de quitter leurs études pour entraîner le peuple dans la révolution (Troitsky, op. cité) . D'autres articles y avaient été écrits par un ami de Herzen, Nikolaï Ivanovitch Joukovsky (1833-1895), qui quitta la Russie en 1863 et participera à la Fédération jurassienne (cf. Kropotkine ). ​ Le cercle Tchaïkovski se distingue en particulier par son refus du "dogmatisme propre aux sociétés secrètes, qui l'ouvre à des influences diverses" , ce qui lui permet de gérer sereinement les débats d'idée, en l'occurrence celles des partisans de Lavrov (cf. plus bas), opposés sur certains points à ceux de Bakounine (Garcia, 2012) . Participeront notamment à ce cercle la femme de Nathanson, Olga Šlejsner (1850-1881), Aleksandra Kornilova (1853-1938) et ses soeurs, Elisabeth Kovalskaïa (1851-1943) et encore Sofia Lvovna Perovskaïa (Sophie Perovsky, 1853-1881), qui se tourneront toutes deux ensuite vers l'action terroriste : cf. plus bas ; le scientifique révolutionnaire Dmitry (Dmitri, Dimitri) Alexandrovich Klemenc (Klements, 1848-1914), Stepniak (cf. plus bas), les poètes Sergueï Silovitch Sinegub (1851-1907) et Nikolaï Alexandrovitch Morozov (1854-1946) ou encore Ekaterina Brechkovskaïa (1844-1934), qui fera impression sur le groupe. Élevée dans une famille libertaire, elle confiera son fils Nikolaï à sa famille pour se consacrer totalement à la lutte révolutionnaire : elle ne le verra heureusement pas devenir un serviteur modèle, antisémite, du troisième Reich. Elle est condamnée lors du fameux "procès des 193", fera de la prison et sera exilée dix ans. Elle participera aux révolutions de 1905 mais fut de nouveau exilée. Revenue illégalement après février 1917, elle est accueillie en héroïne de la Révolution et reçut tous les honneurs. Elle exhortera ensuite Alexandre/Aleksandr Fiodorovitch Kerensky (Kerenski, 1881-1970), socialiste révolutionnaire, chef du gouvernement provisoire après la révolution, de lutter contre les "marxistes". Après octobre, elle s'attelle à soulever la population contre les bolcheviks, soutenant la nouvelle Garde blanche, soutenant les assemblées constituantes de socialistes révolutionnaires du Komuch (Komitet Uchreditelnogo Sobraniya) jusqu'en Sibérie. Devant l'échec de ce combat, elle continua sa lutte aux Etats-Unis, en France et en Tchécoslovaquie. Kerenski et même le président tchécoslovaque Tomáš Masaryk assisteront aux funérailles de celle qui fut appelée "la grand-mère de la Révolution russe". Participera aussi au cercle, le géographe et anarchiste Kropotkine autour de 1872 et 1874, qui rédige pour le cercle son premier texte important : Devons-nous nous occuper des idéaux de la société future ? (1873), resté inachevé, et qui ne sera publié que bien après, en 1921, de manière incomplète (Garcia, 2012) . Dans ses Mémoires, Kropotkine dira que ce mouvement populiste avait déjà commencé avec Dmitri Karakosov (1844 - 1866), ce révolutionnaire qui avait tenté, sans succès, d'assassiner le tsar Alexandre II en 1866 et avait été pendu. ​ ​ En réponse à l'agitation estudiantine, le tsar fait fermer plusieurs universités, mais, de toute manière, un grand nombre d'élèves issus de familles pauvres ne suivent pas les cours en hiver, " parce qu’ils n’ont pas de vêtements assez chauds pour sortir, et que pour cette raison beaucoup restent chez eux pendant les grands froids" (Blondel, 1887) , rapporte Anatole Leroy-Beaulieu, sur la base de rapports d'inspecteurs de l'instruction publique . C'est au sein de ce prolétariat que se fait le meilleur recrutement des nihilistes, tant au niveau du nombre que de la détermination des jeunes. C'est le bon moment pour les populistes d'aller "vers le peuple" ( v narod ) de participer "à la plongée dans le peuple" (xoždenie v narod ). Sur ce point, le nihiliste (voir NIHILISME ) Netchaiev partageait les mêmes vues que les narodniki et voulait placer dans toutes les provinces des centres de recrutement révolutionnaire, en particulier grâce aux raznochintsy (des gens instruits qui n'avaient pas de statut social bien défini), et aux golytba ("va-nu-pieds") provinciaux. Mais le caractère autoritaire et violent de ses idées rebutait la majorité des étudiants de Saint-Pétersbourg, qui se tournaient plutôt vers le marxisme, le populisme ou encore le potchvennitchestvo (de potchva : "terre", "terrain"), philosophie slavophile décrite par le célèbre romancier russe, Fiodor Dostoïevski : ​ "Nous voici enfin convaincus que nous sommes, nous aussi, une nation particulière, et des plus singulières d'ailleurs, et que notre devoir est de nous créer une forme neuve, notre forme à nous, congénitale, prise dans notre sol même, dans l'esprit populaire et les populaires origines [...] l'idée russe sera peut-être la synthèse de toutes les idées qu'avec tant d'obstination et de courage l'Europe développe en chacune de ses nationalités... " (Dominique Arban, Dostoïevski, Paris, Seuil , coll. « écrivains de toujours », 1977 : 110) . ​ Par ailleurs, Dostoïevski, très croyant, ne pouvait qu'être farouchement opposé à un socialisme athée, et le communisme qu'il propose se double d'une spiritualité et d'une fraternité de type évangélique. Revenons maintenant à Netchaiev. Dans son fameux Catéchisme révolutionnaire (1869), ne réclamait-il pas la "destruction brûlante, complète, omniprésente et impitoyable" du système social existant et la destruction physique d’une partie importante de la " sale société" moderne ? Bakounine, qui écrira un ouvrage sous le même titre, le trouva si odieux qu'il le surnomma "catéchisme d'abrek " : ​ "Rappelez-vous comme vous vous fâchiez quand je vous disais que vous êtes un abrek , et votre catéchisme, un catéchisme d’abrek ; Vous prétendiez que tous les individus devraient être ainsi faits, que le sacrifice absolu de soi et le renoncement à tous désirs personnels, à tous plaisirs, sentiments, affections et relations devraient être l’état normal, naturel et constant de tous les individus sans exception. Votre dureté envers vous-même poussée jusqu’à l’abnégation, votre fanatisme véritablement sublime, vous voulez en faire, même encore de nos jours, une règle de vie de la communauté. Vous poursuivez des choses absurdes, impossibles, la négation complète de la nature de l’homme et de la société" (Bakounine, Lettre à Nechaïev, 2 juin 1870, in Œuvres complètes, vol. 5, "Relations avec Sergueï Netchaïev", Paris, Champ Libre, 1977). ​ Abrek : mot russe d’origine caucasienne ou iranienne, qui désigne un bandit se cachant dans la montagne, et, par extension, un combattant désespéré. Un siècle avant les étudiants maoïstes de France, les narodniki abandonnent "les villes pendant le fameux « été fou » de 1874, ils s'habillent en moujiks [muzhik, мужик : paysan, NDR] partent par petits groupes vivre auprès des paysans" (Sommerer, 2006) . Des écrivains comme Vladimir Galaktionovitch Korolenko, (1853-1921) participent à différents pèlerinages chrétiens, pour s'imprégner des mentalités populaires. Pour la même raison il était entré en apprentissage chez un savetier pour approcher "la masse grise et fruste du peuple", selon l'expression de Nikolaï Mikhaïlovski (Comtet, 2013) . Vera Zassoulitch (cf. plus bas) prend avec un compagnon révolutionnaire une fausse identité pour pouvoir s'installer comme un couple paysan en Ukraine et entraîner la campagne dans le combat révolutionnaire (cf. Christine Fauré et Hélène Châtelain : Quatre femmes terroristes contre le tsar, Vera Zassoulitch, Olga Loubatovitch, Élisabeth Kovalskaïa, Vera Figner . Collection Actes et mémoires du peuple, Editions Maspero, Paris, 1978). Kropotkine se "grime en « Borodine », personnage qui effectue une propagande en milieu paysan et ouvrier, et demeure Kropotkine le géographe" (Garcia, 2015) . Dernier exemple, celui de Sergueï Stepniak (cf. chapitre nihilisme , plus bas), dont l'expérience est racontée par Kropotkine dans ses Mémoires : ​ "Un jour, nous dit-il, je suivais la route avec mon camarade, quand nous fûmes rejoints par un paysan en traîneau. Je me mis à dire au paysan qu’il ne devait pas payer ses impôts, que les fonctionnaires pillaient le peuple et j’essayai de la convaincre, par des citations de la Bible, qu’il devait se révolter. Le paysan fouetta son cheval, mais nous le suivîmes vivement ; il mit son cheval au trot et nous nous mîmes à courir derrière lui ; je ne cessai pendant tout ce temps de lui parler d’impôts et de révolte. Finalement, il mit son cheval au galop, mais l’animal ne valait pas grand-chose — c’était un petit cheval de paysan mal nourri — aussi, nous pûmes, mon camarade et moi, nous maintenir à sa hauteur et poursuivre notre propagande jusqu’à ce que nous fussions complètement hors d’haleine." (Kropotkine, Mémoires..., op. cité, 4e partie, chapitre VII) . ​ Piotr Nikititch Tkatchev (Pëtr Nikitič Tkačëv, 1844-1886), activiste et propagandiste actif de la cause révolutionnaire (il fonde la revue Nabat en 1875), parlera quelques années plus tard de l'échec de la xoždenie v narod : " Nous fûmes les premiers à mettre en évidence le caractère inévitable de ce fiasco ; nous fûmes les premiers… à supplier les jeunes d’abandonner cette voie anti-révolutionnaire funeste et de revenir aux traditions de l’activité révolutionnaire directe et d’une organisation révolutionnaire combattante centralisée (...) À présent notre seule tâche est de terroriser et de désorganiser le pouvoir gouvernemental" (P. N. Tkatchev, in Plekhanov, Nos Controverses, op. cité) Mais un monde séparant ces jeunes intellectuels des paysans qu'ils rencontraient, ces derniers ne se montreront pas du tout prêts à partager leur vision du monde, et le sociologue Alain Pessin d'expliquer que "ce peuple rêvé n'a guère été rencontré : on n'a guère rencontré de fait qu'un peuple incrédule, plus attaché à ses superstitions et à l'image du tsar qu'à une promesse quelconque de socialisme" (Pessin, 1997 : 36) . ​ Entre 1871 et 1891, les écrits de Karl Marx pénètrent en Russie. Dès 1872, la traduction russe de son célèbre Kapital (Capital) est la première de cette œuvre en langue étrangère. Cependant, Marx "n'avait pas précisé sa position sur le problème de la commune rurale, ni sur l'évolution du mouvement paysan, ce qui mettait les sociaux-démocrates en état d'infériorité en face des narodniki particulièrement bien armés sur ce point. Enfin le groupe des exilés sociaux-démocrates, Plekhanov, Aksel'rod, Zasulič, entretenait avec Marx des relations assez froides ; Marx percevait chez ses adeptes russes des relents trop marqués de bakouninisme, et il se sentait bien plus intéressé par l'effort des populistes" (Sorlin, 1963) . Parmi les premiers révolutionnaires à introduire les idées marxistes en Russie figure Gueorgui (Georgy) Valentinovitch Plekhanov (1856-1918), très cultivé, un narodnik de Zemlia i Volia (Terre et Liberté) qui, en 1879, lorsque le mouvement se sépare en deux groupes, choisira le camp modéré qui rejette le terrorisme, Chernyi Peredel (Tchorni Pérédiel) , "Partage noir", opposé à Narodnaia Volia (La Volonté du Peuple : volia désigne aussi bien la liberté que la volonté, dans la langue russe), qui considère la lutte armée comme le moyen le plus efficace contre le despotisme tsariste. ​ Le peintre Ilya (Ilia) Répine (1844-1930) consacrera plusieurs toiles au mouvement des narodniki : ​ ​ nihilisme ​ Aux sources du nihilisme (du latin nihil : "rien") , on trouve la gazette hebdomadaire clandestine La Correspondance littéraire secrète un hebdomadaire clandestin imprimé par Louis-François Metra à Neuwied, en Allemagne, de janvier 1775 à mars 1793 , qui emploie pour la première fois, à notre connaissance, le terme "nihilisme", comme "négation de toute existence, de toute croyance", en somme un athéisme chargé d'une forte connotation morale péjorative. C'est tout d'abord ce nihilisme-là dont il est question dans les textes de philosophie allemande, comme ceux de Jean-Baptiste (dit Anacharsis) Cloots (1755-1794), qui disait de la République des Droits de l'homme qu'elle était "à proprement parler...ni théiste ni athée ; elle est nihiliste" (A. Cloots., Ecrits révolutionnaires 1790-1794, Champ libre, 1979, p. 643), "autrement dit qu’elle ne se laisse pas enfermer dans une alternative dont le principe lui est hétérogène" (Marot, 2012) . En Allemagne, toujours, l'écrivain Friedrich Heinrich Jacobi dans sa lettre de 1799 au philosophe Johann Gottlieb Fichte (1762-1814), puis dans ses textes contre le rationalisme de Kant, s'emploie à affirmer ce que toute la chrétienté n'a cessé de seriner pendant des siècles : on ne peut vivre sans Dieu : "Ou bien le néant, ou bien du Dieu" , dira Jacobi dans Des choses divines et de leur révélation (1811). Très tôt, le nihilisme est donc un fruit métaphysique, engendré par le rejet du christianisme, et connaîtra une forme de "tout ou rien", le rien étant appelé pour certains à remplacer entièrement le tout, comme le " rienniste " de Sébastien Mercier, qui "ne croit en rien, qui ne s'intéresse à rien" (S. Mercier, Néologie ou Vocabulaire des mots nouveaux, 1801) . Disons-le franchement, ce nihilisme-là n'a pas grand intérêt pour les sciences sociales. Au contraire, le nihilisme russe dépasse la question de Dieu et s'intéresse avant tout à remettre en cause tout ce que la société a mis en œuvre pour enfermer l'homme au lieu de le libérer. Il a une parenté avec celui de Nietzsche, qui aurait emprunté le terme à l'écrivain français Paul Bourget (1852-1935), et qui affirme : "Nous avons besoin d’une critique des valeurs morales, il faut commencer par mettre en question la valeur même de ces valeurs" (Généalogie de la Morale, 1887). Plus matérialiste, plus pragmatique, cependant, le nihilisme russe ne s'encombrera pas de toutes les considérations alambiquées que le philosophe allemand mêlera au concept de nihilisme (volonté de puissance, décadence, surhomme, etc.). Dans la seconde partie du XIXe siècle, b eaucoup de romanciers russes témoignent des fractures qui commencent à ébranler les soubassements du régime tsariste, comme l'écrivain Ivan Sergueïevitch Tourgueniev (1818-1883), qui met pour la première fois en avant un héros nihiliste, Evgueni (Eugène) Bazarov, dans son roman Pères et fils, en 1862 et plus tard, par exemple, dans Terres Vierges ( 1873). Le romancier russe y donne sa propre définition du nihilisme : "Un nihiliste, c'est un homme qui ne s'incline devant aucune autorité, qui ne fait d'aucun principe un article de foi, quel que soit le respect dont ce principe est auréolé" . (Tourgueniev, Pères et fils, traduction de Françoise Flamant, Romans et nouvelles complets, vol. 2, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, n°297, 1982) . Sergueï Mikhaïlovitch Kravtchinski (1851-1895), qui prit le pseudonyme de Stepniak, et écrivit entre autres (en anglais) un roman intitulé "La carrière d'un nihiliste" (1889), donnera à son tour sa propre définition du nihilisme : "Le nihilisme fut un effort pour affranchir l'homme intelligent de toute dépendance et, corollaire naturel, les classes laborieuses de tout esclavage. Le principe fondamental du nihilisme proprement dit fut l'individualisme absolu. C'était la négation, au nom de la liberté individuelle, de toutes les obligations imposées à l'individu par la société, la famille, la religion. Le nihilime fut une réaction puissante et passionnée, non pas contre le despotisme politique, mais contre le despotisme moral, qui pèse sur la vie privée intime de l'individu" . S. Stepniak-Kravtchinski, La Russie souterraine, 1881. ​ "Tout d’abord, le nihiliste déclarait la guerre à tout ce qu’on peut appeler « les mensonges de la société civilisée ». La sincérité absolue était sa marque distinctive et au nom de cette sincérité il renonçait et demandait aux autres de renoncer aux superstitions, aux préjugés, aux habitudes et aux mœurs que leur propre raison ne pouvait justifier. Il refusait de se plier devant toute autre autorité que la raison, et dans l’analyse de chaque institution ou habitude sociale, il se révoltait contre toute sorte de sophisme plus ou moins déguisé. ​ Il rompit, naturellement, avec les superstitions de ses pères, et ses idées philosophiques furent celles du positivisme, de l’agnosticisme, de l’évolutionnisme à la façon de Spencer ou du matérialisme scientifique ; et tandis qu’il n’attaquait jamais la foi religieuse simple et sincère, lorsqu’elle est une nécessité psychologique de l’être sensible, il combattait violemment l’hypocrisie qui pousse les gens à se couvrir du masque d’une religion, qu’ils jettent à chaque instant par-dessus bord comme un fardeau inutile." ​ Kropotkine, Mémoires... op. cité, 4e partie, chapitre VI ​ ​ Fiodor Dostoïevski (1821-1881) critiquera une forme négative du nihilisme dans Les Possédés ( litt, Les Démons : bésy, Бесы) , qui est publié en feuilletons dans le mensuel Le Messager Russe, en 1871 et 1872, au travers du personnage de Stavroguine, dépouillé de toute morale, anticipant la parole de Nietzche, dans Par delà le Bien et le Mal (1886) : "C’est à ce moment, tandis que je buvais du thé et bavardais avec ma bande, que je pus me rendre compte très nettement, pour la première fois de ma vie, que je ne comprenais pas et ne sentais pas le Bien et le Mal ; que non seulement j’en avais perdu le sentiment, mais que le Bien et le Mal, en soi, n’existaient pas (cela m’était fort agréable), n’étaient que des préjugés, que je pouvais certainement me libérer de tout préjugé, mais que si j’atteignais cette liberté, j’étais perdu." L'écrivain français Albert Camus rapporte une des premières manifestations du nihilisme en Russie, relative à l'assassinat d'un étudiant dans le parc de l'Académie d'Agriculture, près de Moscou, par des membres de Vindicte populaire , menés par Netchaïev, qui a déjà été présenté plus haut : "Netchaïev a poussé la cohérence du nihilisme aussi loin qu’il le pouvait. Cet esprit est presque sans contradiction. Il apparaît en 1866 dans les milieux de l’intelligentsia révolutionnaire et meurt obscurément en janvier 1882. Dans ce court espace de temps, il n’a jamais cessé de séduire : les étudiants autour de lui, Bakounine lui-même et les révolutionnaires émigrés, les gardiens de sa prison, enfin, qu’il réussit à faire entrer dans une folle conspiration. (...) Il n’a pas seulement disserté sur la destruction universelle, son originalité a été de revendiquer froidement, pour ceux qui se donnent à la révolution, le « Tout est permis », et de permettre tout en effet. « Le révolutionnaire est un homme condamné d’avance. Il ne doit avoir ni relations passionnelles, ni choses, ni êtres aimés. Il devrait se dépouiller même de son nom. Tout en lui doit se concentrer en une seule passion : la révolution ». (...) Pour la première fois avec lui, la révolution va se séparer explicitement de l’amour et de l’amitié." ​ Albert Camus, « La révolte historique », in L’Homme révolté (1951), Paris, Gallimard, collection Folio/essais, 2009, p. 210, 206 et 207. ​ Après Dmitrij Ivanovič Pisarev (1840-1868) et sa Destruction de l'esthétique (1865), où il affirme souhaiter être "un artisan bottier ou un boulanger" plutôt "qu'un Raphaël ou un Grimm russe" , le nihilisme des héros de Dostoïevski, ceux de Crimes et châtiment , et encore plus des Démons , laisse apparaître ce sectarisme intolérant et destructeur. Dans les Démons , Varvara (Barbara) Petrovna déclare inutile la Madone de Raphaël : "Elle est devenue complètement inutile. Cette chope, elle est utile, parce qu’on peut y verser de l’eau ; ce crayon est utile parce qu’on peut tout noter avec, et là, ce visage de femme, il est moins bien que tous les visages dans la nature" (F. M. Dostoïevski, Les Démons, traduit du russe par André Markowicz, Arles, Actes Sud, collection Babel, 1995). Dans le fait de savoir qui est plus beau, Pouchkine ou une paire de bottes ?, des nihilistes ont condamné au nom de la libération des paysans tout un pan de la peinture ou de la littérature (cf. Poulin, 2012) . On pressent ici toutes les idéologies totalitaires qui sont nées par la suite, et ont passé l'ensemble de la société et de la culture au crible de leur prétendue vérité. Le philosophe juif Léo Strauss (1899-1973) définira d'ailleurs le nazisme comme "la forme la plus célèbre du nihilisme" (L'histoire cachée du nihilisme - Jacobi, Dostoïevski, Heidegger, Nietzsche, Michèle Cohen-Halimi et Jean-Pierre Faye, Editions La fabrique, 2008) . Il y a donc un nihilisme passif, comme sera celui de Schopenhauer mais, aussi un nihilisme actif, un bon nihilisme , selon les termes de Nietzsche, qui détruit ce qui pourrit l'homme pour faire naître ce qui le grandit. Celui-ci balaie donc l'ensemble de tout ce qui a été a inculqué à l'homme comme autant de préjugés et se pose la question de savoir ce qui a le plus de valeur. La méthode n'est pas toujours rationnelle, nous l'avons vu, mais quand elle l'est, elle a le mérite de jeter la lumière sur le conditionnement social des individus par leur éducation, par leur culture, qui restait impensé jusque-là. Et qui le reste en grande partie, nous le verrons ailleurs. D'une autre manière, le nihilisme de la table rase de Bakounine rebat toutes les cartes que l'individu avait en main pour construire son existence : "Confions-nous donc à l’esprit éternel, qui ne détruit et n’anéantit que parce qu’il est la source insondable et éternellement créatrice de toute vie. Le désir de la destruction est en même temps un désir créateur" (Bakounine, sous le pseudonyme de Jules Elysard, Die Parteien in Deutschland , "Les Partis en Allemagne", traduit le plus souvent par "La Réaction en Allemagne", article paru dans la revue d'Arnold Ruge, Deutsche Jahrbücher, , "Annales allemandes", en octobre 1842). Le nihilisme russe a donc des choses à dire sur la remise en question, sur la prise de conscience de l'individu du carcan que lui a imposé la société dès sa naissance. ​ ​ ​ ​ En 1881, le tsar Alexandre II, après cinq ou six attentats ratés, est assassiné par des membres de l'organisation terroriste Narodnaïa Volia ("La Volonté du Peuple"), dont les plus connus sont deux femmes, Vera Nikolaevna Figner (1852-1942), et Sofia Perovskaia, toutes deux au comité exécutif du mouvement. ​ ​ Issues de milieux aristocratiques et autoritaires, les deux femmes avaient pris conscience, au contact des idées socialistes et celui des gens, des terribles souffrances du peuple, ce qui les avait conduites à quitter leurs familles et prendre très courageusement parti contre leur propre milieu, comme les héroïnes que Tourgueniev célèbre dans son poème en prose Porog ("Le seuil"). ​ "Leur programme prévoyait l’organisation d’une « représentation populaire permanente » élue au suffrage universel, la proclamation des libertés démocratiques, la remise de la terre aux paysans, des mesures pour transmettre les usines et les fabriques aux ouvriers." (Artières et Dabbadie, 2004) . ​ "La transmission de la terre, principal moyen de production, à la communauté paysanne, et le remplacement de la souveraineté absolue d’un seul par la souveraineté absolue du peuple, c’est-à-dire l’établissement d’un régime dans lequel la volonté librement exprimée du peuple eût été le régulateur unique de la vie sociale" Vera Figner, "Le labeur scellé" (Moscou, 1921-22) publié en français sous le tire "Mémoires d'une révolutionnaire" en 1932. ​ Par ailleurs, nombreuses sont les femmes de la haute société, en Russie ou à l'étranger, qui, très courageusement, ont non seulement bravé leur famille, mais surtout, abandonner leur vie très confortable pour partager la vie très difficile des paysans ou des ouvriers : ​ "A Moscou, un certain nombre de jeunes filles appartenant à des familles riches, qui avaient étudié à l’université de Zurich et fondé une association particulière, allèrent jusqu’à entrer dans des fabriques de coton où elles travaillaient de 14 à 16 heures par jour, partageant dans ces casernes manufacturières l’existence misérable des ouvrières russes. Ce fut un grand mouvement auquel deux ou trois mille personnes, au bas mot, prirent une part active, tandis qu’un nombre deux ou trois fois plus grand de sympathiques amis soutenaient de diverses façons cette courageuse avant-garde." (Kropotkine, Mémoires..., op.cité, 4e partie, chapitre VII) . ​ ​ En l'absence de son compagnon arrêté, c'est Perovskaïa qui dirigera l'attentat mortel perpétué contre le tsar Alexandre II. Grâce à sa position sociale, la jeune femme avait déjà échappé à la prison lors du procès des 193, en 1877, contre des activistes anti-tsaristes. Ce régicide lui valut l'exécution capitale, par pendaison, mais Vera Figner eut plus de chance et verra sa peine de mort commuée en peine de prison à vie. Comme ses quatre soeurs, Vera Figner avait été très active dans la lutte armée contre le tsarisme. Partie en Suisse en 1872 pour y étudier la médecine, elle prend connaissances à Zurich des idées socialistes, celles de Bakounine, en particulier, avant de revenir en Russie après l'arrestation d'une de ses sœurs. La "Vénus de la Révolution" fut enfermée 20 ans, jusqu'en 1904, à la prison de Schlessbourg (Schlüsselbourg, sur la Neva, dans l'oblast [région, division administrative] de Saint-Pétersbourg), qui appartenait au vaste système de répression politique russe, avec près de 800.000 prisonniers répartis dans un peu moins de 900 prisons (Artières et Dabbadie, op.cité) . Elle passa ensuite une année en déportation dans divers camps de Russie (Arkhangelsk, Kazan, Nijni Novgorod). avant d'être libérée après la révolution de 1905. Autorisée à voyager, elle continuera de combattre, en particulier contre la détention des prisonniers politiques : "depuis 1905, la Russie étant devenue une monarchie constitutionnelle, nous voyons le pays se couvrir de dizaines de prisons où l’on châtie, avec une cruauté inouïe, les prisonniers politiques, tous ceux que l’œil de la police a notés pendant la révolution comme des partisans de la liberté. De la Baltique à Vladivostok, de l’Oural à la Mer Noire, nous trouvons une série de chambres de torture, renfermant des milliers de condamnés politiques, dix à onze mille prisonniers" (Vera Figner, Brochure "Les Prisons Russes", vers 1910 en Suisse, in Artières et Dabbadie, 2004) . . ​ ​ VERA FIGNER / Вера Фигнер SOFIA PEROVSKAÏA / Софья Перовская ​ ​ ​ ​ BIBLIOGRAPHIE ​ ​ ADAMOVSKY Ezequiel, 2000, "N. F. Danièl´son dans l'histoire de la pensée politique russe : le commencement oublié d'une réflexion marxiste sur le retard économique." 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    Les Forts et les faibles 40.000 ans de domination sociale Bienvenue ! ​ Je fais partie de celles et ceux, de plus en plus nombreux, qui souhaiteraient construire une tout autre société que celle qui nous est proposée ou imposée. Pour y contribuer, j'ai voté, manifesté, contesté, pour me rendre compte un jour que quelque chose me faisait particulièrement défaut. C'était de comprendre ce qui s'était passé jusque-là pour arriver à une pareille situation. Après beaucoup d'autres, j'ai cherché à mon tour de comprendre de quelle manière avaient été organisé, institué, tout ce que je réprouve depuis longtemps dans la société : l'existence de la pauvreté, du chômage, l'inégalité des richesses, le hiatus, pour ne pas dire l'abîme, entre une grande partie du peuple et l'État, entre gouvernés et gouvernants, entre les classes sociales elles-mêmes, mais aussi les inégalités entre hommes et femmes, et tous les malheurs que la culture patriarcale continue de charrier. Etc. etc. La liste est longue. ​ J'ai remonté le fil et j'ai fini par me retrouver aux côtés d'hommes préhistoriques, parce que les archéologues révèlent, année après année, que nos principaux problèmes sociaux se posaient déjà depuis les tréfonds de l'histoire humaine. A partir de là, patiemment, j'ai commencé de relever les faits établis par les historiens, de les croiser, de les agencer, et ils m'ont fait comprendre que la domination sociale d'une poignée d'être humains, riches, qui se pensent les meilleurs, sur beaucoup d'autres, pauvres, qu'ils considèrent comme inférieurs, forme le soubassement, la dynamique, les forces principales de l'histoire de l'humanité, tout un ensemble de choses que nous n'avons jamais appris dans les livres d'école, bien sûr, parce que l'école fait aussi partie intégrante, nous le verrons plus tard, de la domination sociale. Ceci explique le nom donné à ce site : Ploutos (plutos, Πλοῦτος ), la richesse, en grec, entendue péjorativement, le fric, et Kratos (Κράτος ), le pouvoir. ​ Ce travail que je vous propose est donc une démonstration permanente par les faits de cette domination sociale, du pouvoir de quelques uns sur beaucoup d'autres et recouvrant la plupart des activités humaines. C'est l'histoire des Forts et des Faibles, de la violence plusieurs fois millénaire, physique ou psychique, exercée par les dominants sur les dominés, et par effet pervers, parfois, entre les dominés entre eux. Ce sont, en plus de la force, les stratégies, les ruses, tous les moyens mis en œuvre pour façonner un monde qui puisse permettre aux puissants, alors qu'ils sont très peu nombreux, d'obtenir, de conserver, mais aussi, d'augmenter au mieux leurs pouvoirs et leurs richesses. C'est l'histoire de ces idéologies qui ont très tôt réussi à acquérir durablement dans toutes les couches de la société une dimension naturelle, éternelle, nécessaire. De la même manière qu'à Babylone, dans l'empire Inca ou celui du Mali, dans l'Egypte des Pharaons, l'Europe médiévale ou celle d'aujourd'hui, il n'existe aucune société dont les fondements sont le bien-être et l'égalité de tous les êtres humains. En effet, les plus égalitaires d'entre elles n'ont jamais, ce n'est que l'exemple le plus éclatant, établi l'égalité entre hommes et femmes. Ce travail n'est pas du tout théorique et s'adresse à tous. Il est ancré dans le réel, au plus près de ce qui construit les inégalités sociales entre les hommes : la violence, la guerre, l'oppression, l'esclavage, la religion, la politique, la servitude par la dette, l'exploitation par le travail, les inégalités de logement, de santé, d'éducation, etc.. Nous irons au cœur des savoirs nécessaires à la compréhension de cette fabrication de l'inégalité, et chaque contribution à ce travail sera systématiquement sourcée. Car, si un adage se révèle d'une grande pertinence ici, c'est que "le diable est dans les détails." Si la domination sociale a, pendant longtemps, été permise en grande partie par la force, elle n'aurait pas pu être effective, solide et durable, nous le verrons, sans une mise en oeuvre puissante, répétons-le, de moyens, de ruses, de manipulations, de stratégies, que les sciences historiques et sociales ont en partie mises à jour. Ici, donc, l'idéologie, au sens péjoratif du terme, n'est pas de mise, à savoir une "théorie vague et nébuleuse, portant sur des idées creuses et abstraites, sans rapport avec les faits réels" *, bâties sur des préjugés, des croyances à partir desquelles elle tire un ensemble de principes, politiques, économiques, moraux, en particulier. ​ ​ Bonne lecture à toutes et à tous ! ​ Camille Lefèvre, 16 janvier 2020 ​ * CNTRL, Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales https://www.cnrtl.fr/definition/ ​ ​ Images en en-tête : A gauche, détail d'une miniature tirée des Riches Heures du Duc de Berry, mois de Janvier, 1410-1411, manuscrit conservé au château de Chantilly. A droite, corvée de paysans, détail d'une miniature d'un manuscrit de la London Library, 1310-1320 ​

  • RUSSIE : LE MOMENT REVOLUTIONNAIRE - V - 1906-1916 | PLOUTOCRATIES.COM

    RUSSIE · Le moment révolutionnaire (1825 - 1921) 5 . « La Douma des Seigneurs » 1906 - 1916 Boris Koustodiev, "Yarmarka" (foire), 1906, Galerie Tretiakov, Moscou Port de la cravate exigé, Stolypine 1e partie Lénine ( II ) « les voies du parti » L'ami du koulak, Stolypine 2e partie Lénine ( III ) Seul contre tous « Parler allemand » Le cas Bogdanov Capri, c'est fini... « Plus maltraitées que les hommes » Classe ouvrière : un nouveau souffle Lénine ( IV ) « Le plus beau cadeau fait à la révolution » Nizy contre verkhi ​ Port de la cravate exigé, Stolypine Ie partie ​ ​ ​ Encouragé par la reprise en main du pouvoir après l'écrasement de la révolution, le tsar Nicolas II poursuit, avec son ministre de l'intérieur Dournovo, "la contre-attaque de la monarchie", selon les termes de Martin Malia (Werth, 1992). Le 20 février/5 mars 1906 (le calendrier julien restera en vigueur en Russie jusqu'au 31 janvier 1918), était créé un Conseil d'Empire, pour une moitié élu par le tsar et pour une autre par un ensemble de corps, tous conservateurs, avec des compétences législatives égales à celles de la Douma. Le tsar pouvait bien laisser planer une relative liberté pendant les élections de la première Douma, entre le 26 mars et le 20 avril 1906, où on débattait partout, où les journaux faisaient couler beaucoup d'encre, le parti KD (cf. La Révolution de 1905 ) a beau avoir remporté un grand succès (34 % des députés), les Lois fondamentales du 24 avril sont venus tempérer les ardeurs et n'ont pas apporté cet "air nouveau" dont parlait Jean Jaurès (Œuvres, Tome XII, Penser dans la mêlée (octobre 1907-mai 1910), Fayard, 2021) . Ces lois, en effet, "limitaient considérablement les attributions de la Douma" (Werth, 1992), qui n'avait pas l'initiative des lois, était exclue des domaines de prérogative royale (diplomatie, guerre, relations étrangères) et avait des compétences financières limitées. Le tsar continuait de nommer et révoquer les ministres, pouvait suspendre les lois et les libertés publiques, bref, continuait de tenir le pouvoir d'une main de fer : "On était assurément loin de toute forme de régime parlementaire" (Werth, 1992). Ainsi, le pouvoir donnait une fois encore raison aux bolcheviks, qui, contrairement aux mencheviks, n'avaient pas participé à ce simulacre de démocratie. On en a vu concrètement les effets quand l'assemblée de la Douma adoptait le 5 mai des mesures démocratiques de type occidental touchant à l'ensemble de la société, toutes rejetées par le président du Conseil Ivan Goremykine, qui succédait ce jour-là à Witte, démissionnaire, et qui démissionnera à son tour le 21 juillet pour laisser la place à Piotr Arkadevitch Stolypine (1862-1911), usé par le conflit incessant avec des députés qui ne déposèrent pas moins de 379 interpellations en deux mois (Werth, 1992). En juillet 1906, le tsar confie donc les rênes du pays à Stolypine, qui s'inspira du programme libéral de Witte, qui, suite à la révolution de 1905, accordait encore plus de libertés aux paysans (comme celle de quitter la communauté rurale en conservant son titre de propriété et de se déplacer encore plus librement). Le grand problème, c'est que la réforme de Stolypine "prévoyait la réalisation de cet objectif sans toucher aux intérêts des grands propriétaires terriens (seigneurs). Le résultat de la reforme de Stolypine fut en réalité très modeste, car celle-ci se heurta à l'hostilité des paysans russes dans leur grande majorité au Décret du 9 novembre 1906. Le nombre des paysans individuels " sortis de la communauté ", propriétaires de leurs terres en 1905 était de 23% ; le nombre de ces paysans en 1916 était de 30 - 33% (Danilov, 1992, p. 317), et leurs exploitations n'occupaient que 25 a 27 % des terres (Danilov, 1990, p. 290). Les institutions du domaine, de l'exploitation paysanne et de la communauté rurale restaient dans une grande mesure inchangées." (Yefimov, 2001) . Par ailleurs, en brisant les relations coutumières de l'obščina , le libéral Stolypine ôtait à toute une frange marginale de la population, réduite comme dans d'autres idéologies libérales à des "ivrognes" ou autres "paresseux", d'avoir accès à des moyens de subsistance. Enfin, la réinstallation massive de paysans russes sur les terres d'Asie centrale, colonisées à la fin du XIXe siècle : Kazakhstan, Tadjikistan, Ouzbékistan, Turkménistan, ont à la fois développé ces régions et meurtri les communautés autochtones. Pendant ce temps l'industrie prospérait de 5 % par an entre 1905 et 1914, la production de charbon doublait et le pétrole dans le Caucase enrichissait les entrepreneurs de Bakou et d'autres villes (Sixsmith, 2011 : 175) : ​ "Après la révolution, des changements importants s'étaient également produits dans le domaine de l’industrie. La concentration de l’industrie, c’est-à-dire l’agrandissement des entreprises et leur concentration entre les mains de groupes capitalistes de plus en plus puissants, s’était fortement accentuée. Déjà avant la révolution de 1905, les capitalistes avaient formé des associations pour faire monter les prix des marchandises à l’intérieur du pays ; le surprofit ainsi réalisé était converti en un fonds d’encouragement à l’exportation, pour pouvoir jeter à bas prix les denrées sur le marché extérieur et conquérir des débouchés. Ces associations, ces groupements capitalistes (monopoles) s’appelaient trusts ou syndicats. Après la révolution, le nombre des trusts et des syndicats capitalistes avait encore augmenté. De même s’étaient multipliées les grosses banques dont le rôle grandissait dans l’industrie. Les capitaux étrangers affluaient en Russie. C’est ainsi que le capitalisme en Russie devenait de plus en plus un capitalisme monopolisateur, impérialiste." Histoire du Parti communiste (bolchévik) de l'U.R.S.S, Précis rédigé par une commission du Comité central du P.C.(b) de l’U.R.S.S, Approuvé par le Comité central du P.C.(b) de l’U.R.S.S, 1938, Éditions en Langues étrangères Moscou: 1949 https://d-meeus.be/marxisme/histPCbURSS/index.html ​ ​ Bien entendu, la lutte révolutionnaire continue, et parfois, de se signaler par des actes terroristes, comme celui de Marie Alexandra Spiridonova (1884-1941), issue de la noblesse, qui assassina le 15 janvier 1906 le général Gavril Loujenovski, conseiller provincial du gouverneur de Tambov, qui avait réprimé extrêmement violemment des révoltes paysannes, faisant tirer aussi sur les enfants. En représailles, Spiridonova fut violée et torturée par les cosaques, et vit sa peine de mort commuée en travaux forcés à perpétuité, au bagne de Netchinsk, où croupissent déjà quatorze autres militantes, pour la plupart auteures d'attentat "en général réussis" (Marie, 2017) . ​ ​ ​ Si la réforme de Stolypine a enrichi certains paysans, les "koulaks", beaucoup d'autres, au contraire, ont vu s'accroître leur paupérisation. D'autres sont restés dans une relative indigence, tels les petits commerçants, les petits fonctionnaires, les employés ou encore les artisans. Une partie des paysans, comme au cours des autres révolutions industrielles européennes, alimenteront un "prolétariat minoritaire (moins de 4,5% de la société), déraciné, fragilisé, soumis à des conditions de labeur et de vie très dures (entre 9 à 12 heures de travail quotidien, la misère du logement et des salaires). Concentrés dans une poignée de villes stratégiquement situées, ces ouvriers qui exigeaient une plus grande justice sociale allaient constituer un «danger potentiel bien plus fort que celui d’une paysannerie dispersée» à travers l’immensité du territoire." (Nivière, 2017) . Quelques réformes sociales ont pourtant été prises : en 1885 pour interdire le travail de nuit des femmes et des enfants ou pour limiter la durée de travail à 11 h30 puis à 10 h (1906), alors qu'un an avant été autorisée l'association syndicale et quelques années plus tard, en 1912, était créée l'assurance-maladie (Malia, 1980 : 100) . Une partie de ses réformes ressemblent aux réformettes sociales de la Révolution industrielle d'autres pays d'Europe, qui, pour autant qu'elles aient pu être appliquées, n'avaient pas amélioré de manière significative la vie des travailleurs, comme nous venons de le voir. ​ La centralisation administrative et le développement d'une économie unifiée "heurtaient les réflexes identitaires de ces peuples et, en même temps, cela favorisait la croissance du sentiment national, les modérés réclamant l’autonomie, les plus radicaux une complète indépendance. Le régime tsariste ne pouvait tolérer cette agitation et, par réaction, il se livrait partout à une russification à outrance, tout en exaltant les vertus de la Moscovie du XVIIe siècle, comme lors des festivités du tricentenaire de la dynastie des Romanov, en 1913. La minorité juive, assignée à résidence sur les territoires de l’Ouest et privée de certains droits civiques, constituait un cas à part. Forte de cinq millions de personnes, elle connaissait une activité culturelle intense, mais elle était victime de poussées de violence antisémite, les pogroms, qui trouvaient leur origine dans le ressentiment de strates déclassées russo-ukrainiennes, ainsi que dans le laisser faire complaisant de l’administration impériale." (Nivière, op. cité) . A tout cela s'ajoute le désaveu de toute la population, riches ou pauvres, des derniers rejetons de la famille Romanov : "Les gestes maladroits de Nicolas II, ses visions antimodernistes et le comportement compromettant des membres de sa famille, notamment les relations étranges de la tsarine avec Grigori Raspoutine, ont soulevé l’indignation des Russes, y compris de la noblesse et même de l’aristocratie de cour. Si l’ordre patriarcal régnait encore, l’idéal moderniste de réalisation de soi dans l’amour et dans le travail minait le fondement du traditionalisme. Les piliers de la morale nobiliaire – la religion, la lignée, la famille, le service de l’État – s’opposaient à l’individualisme de l’époque industrielle." (de Saint-Martin et Tchouikina, 2008) . On le voit bien ici, comme dans les autres réformes libérales qui ont ouvert la voie au capitalisme , la tromperie manifeste des élites, qui, en promouvant la liberté individuelle, ont bien fait attention de développer des systèmes politiques et économiques qui continuaient, comme par le passé, de favoriser les intérêt des plus riches : c'est un des traits les plus importants du libéralisme, nous l'avons vu, que d'avoir su promouvoir, développer les libertés individuelles, tout en organisant un nouveau système inégalitaire bien plus habile, de plus en plus subtil et pernicieux au cours du temps. Ce qui n'est pas vraiment le cas à cette époque . Une relative liberté était advenue, avec des droits de vote, des libertés d'expression, mais tout cela s'accompagnait d'une répression féroce. Non seulement Stolypine, après la révolution de 1905, s'arrangera pour donner plus de poids aux votes des nobles et des riches au détriment de l'électorat paysan, mais il poursuivra une longue tradition de brutalité, en maltraitant les paysans, en instaurant des tribunaux militaire d'exception, pour une justice expéditive, sans avocat, en faisant fouetter les mécontents, en exécutant plusieurs milliers de "suspects" ou de "révolutionnaires" et en envoyant d'autres croupir dans des geôles sibériennes. La répression de la révolution sera si sévère que la corde du gibet sera surnommée "la cravate de Stolypine" (Marie, 1997) . ​ "Appelé par la volonté lamentable et capricieuse du chef de l'Etat, lui-même au centre d'innombrables intrigues, au poste de ministre de l'Intérieur, puis nommé Premier ministre, Stolypine a montré l'assurance propre à l'ignorant qui n'a pas même une vague idée des lois du développement historique, et pratiqué la « Realpolitik » cynique du bureaucrate qui, quelques jours auparavant, faisait encore déshabiller et fouetter devant lui les paysans dans l'intérêt de l'ordre social." ​ Léon Trotsky, Die Duma und die Revolution (La Douma et la révolution), article de la revue Die Neue Zeit , 1906-1907, n°38. Trotsky: La Douma et la révolution (marxists.org) Lénine ( II ) : « les voies du parti » La lune de miel entre bolcheviks et mencheviks se poursuivit quelques mois. Du 23 avril au 8 mai 1906 eut lieu un congrès "d'unification" où figuraient aussi le Bund juif, les Social-démocrates polonais dirigés par Rosa Luxembourg, ainsi que les Social-démocrates Lettons. Pendant ce temps, se tient la première Douma, boycottée par l'ensemble des socialistes, à l'exception de quelques uns qui se désolidarisent du mouvement et agissent individuellement pour se faire élire. Devant le fait accompli, Lénine réagit en tacticien et met de côté son intransigeance révolutionnaire : "Nous saluons la victoire de nos camarades caucasiens… Nos lecteurs savent que nous étions pour le boycottage de la Douma… Mais il va de soi que maintenant, si c’est réellement par les voies du parti que sont entrés à la Douma des social-démocrates représentant réellement le parti, nous tous, à titre de membres du même parti, nous les aiderons dans la mesure de nos forces à remplir leur difficile tâche." ( Lénine, Œuvres en 47 volumes publiées des années 1950 à 1960, t. X, p. 445-446, Paris, Editions sociales, Moscou, 4e édition). Lénine (suivi par Grigori Zinoviev, 1883-1936, lui aussi au comité central du parti) surprend (et indigne à juste titre) la plupart des bolcheviks en s'associant aux mencheviks dans la décision de renoncer au boycott de la 2e Douma. En juin 1906, il justifie ainsi sa position : "Mais le boycottage entraîne-t-il obligatoirement le refus de former à la Douma notre propre fraction du parti ? Nullement. Les boycotteurs qui le pensent (…) se trompent. Nous devions tout faire — et nous avons tout fait – pour empêcher la convocation d’une représentation d’hommes de paille. C’est un fait. Mais puisque, malgré tous nos efforts, la représentation a été convoquée, nous ne pouvons pas refuser de l’utiliser." (Lénine, Œuvres , op. cité, t.XI, p. 77). Quelques mois après, le 12 août, il détaille sa tactique : ​ "Les social-démocrates de l’aile gauche doivent réviser la question du boycottage de la Douma. Il convient de se rappeler que nous avons toujours posé cette question dans la réalité concrète, par rapport à une situation politique déterminée. (...) Le temps est (…) venu, pour les social-démocrates révolutionnaires, de cesser le boycottage. Nous ne refuserons pas d’entrer dans la seconde Douma, lorsqu’elle sera (ou « si » elle est) convoquée. Nous ne refuserons pas d’utiliser cette arène de combat, sans toutefois nous en exagérer la portée modeste, mais en la subordonnant entièrement, au contraire, comme nous l’a enseigné l’histoire, à une autre forme de lutte, la grève, l’insurrection, etc." Lénine, Œuvres , op. cité, t. XI, p. 139 et 143. ​ Il reviendra des années plus tard sur ce revirement, imposé selon lui par les circonstances défavorables au mouvement révolutionnaire : "La participation aux IIIe et IVe Doumas était un compromis, une abdication temporaire des revendications révolutionnaires. Mais c’était un compromis rigoureusement imposé, car le rapport des forces excluait pour nous, et cela pour un certain temps, l’action révolutionnaire des masses ; pour préparer cette action à longue échéance, il fallait savoir travailler aussi de l’intérieur de cette « écurie ». L’histoire a démontré que les bolcheviks avaient pleinement raison, en tant que parti, de poser ainsi la question" ( Lénine, Œuvres , op. cité, Au sujet des compromis , t. XXV, p. 333-334). ​ Dès novembre, les mencheviks passent un accord électoral avec les cadets, qui provoque le courroux de Lénine. Dans le même temps, pour parvenir à ses fins, il révise le centralisme auquel il était attaché et propose des règles d'organisation plus démocratiques : ​ ​ "Qu’était-il arrivé au centralisme démocratique si cher à Lénine ? Pendant des années, il avait argumenté pour la subordination des organes inférieurs du parti aux organes supérieurs, et contre le concept fédéraliste du parti. Dans Un pas en avant, deux pas en arrière, écrit de février à mai 1904, il avait dit que « tendance indéniable à défendre l'autonomisme contre le centralisme est un trait caractéristique de l'opportunisme dans les questions d'organisation. » ​ De toutes façons, pour Lénine, les méthodes organisationnelles étaient totalement subordonnées aux fins politiques, et il était prêt à proposer des règles d’organisation pour le parti réunifié en 1906 complètement différentes de celles dont il était partisan jusque-là. Sans la moindre honte, il expliquait peu après : « Les statuts de notre parti déterminent très nettement son organisation démocratique. Toute l’organisation se construit par la base, suivant le principe de l’électivité. Les organisations locales, d’après les statuts, sont déclarées autonomes dans leur activité locale. Le comité central, d’après les statuts, unifie et dirige tout le travail du parti. Par conséquent, il est clair qu’il n’a pas le droit de se mêler de fixer la composition des organisations locales. Dès lors qu’il est admis que l’organisation se construite par la base, une intervention d’en haut pour en modifier la composition serait une véritable violation de tout le démocratisme de tous les statuts du parti » * " ( Cliff, 1975, ch. 15 ) ​ * Lénine, Œuvres , op. cité, t. XI, p. 466 ​ L'année d'après, en janvier 1907, il ira même plus loin en proposant un référendum sur tous les problèmes rencontrés par le parti : ​ "Pour que la solution soit véritablement démocratique, il ne suffit pas de réunir les délégués élus par l’organisation. Il est indispensable que tous les membres de l’organisation, en votant, se prononcent indépendamment, individuellement, sur la question débattue et qui intéresse toute l’organisation" ( Lénine, Œuvres, op. cité, p. 458). ​ ​ L'ami du koulak, Stolypine IIe partie En juin 1907, la question agraire et la répression des révolutionnaires au sein de l'Assemblée rapprochent les opposants au tsar et Stolypine comprend qu'il y a un danger pour le gouvernement. Rappelons que Stolypine, qui s'était bien gardé de porter atteinte à la propriété foncière, misait maintenant sur "l'émergence d'une paysannerie marchande" (Barral, 2013) , constituée de moujiks qui avaient acquis une relative aisance "par la vente d’excédents, par la location de leur attelage, et aussi par le prêt usuraire aux voisins en difficulté ; on les qualifie couramment de koulaks (“poings”), car ils accroissent ainsi leur lopin personnel" (Barral, op. cité) . Par l'oukaze impérial du 9 novembre 1906, Stolypine brise la règle solidaire du mir, où c'est le moujik qui " est le maître héréditaire de son isba et de l’enclos adjacent" et "la commune rurale qui possède les champs et qui les redistribue périodiquement entre les familles, selon l’évolution de leur composition. En principe du moins, car l’application concrète varie selon les temps et les lieux." (Barral, op. cité) . Désormais, "S’il n’a été effectué aucun partage depuis 1861, la propriété individuelle est reconnue. S’il n’y a eu aucun partage depuis 1893, le principe communautaire est maintenu, mais tout ayant droit peut sortir de l’indivision, en constituant des petits domaines indépendants, otroubs reliés à une maison du village ou khoutors autour d’un habitat isolé. Dans le cas de partages récents, la modification des lots selon la composition des familles est facilitée. Enfin, le partage général peut être décidé, à la majorité des deux tiers (à la majorité simple après 1911)." (Barral, op. cité) . Et pour neutraliser d'un coup toutes les oppositions, le ministre brandit l'article 87 du Manifeste d'Octobre, sorte d'ancêtre de notre 49/3, qui l'autorise, entre les sessions parlementaires, de prendre "toute mesure législative requise par des circonstances exceptionnelles” (Barral, op. cité) . E Il prendra alors le prétexte d'une préparation à un soulèvement armé de la part des social-démocrates pour exclure 55 d'entre eux et de lever l'immunité parlementaire de 16 de leurs députés (Dyakonova, 2010) . Le gouvernement tient donc une bonne raison pour dissoudre cette deuxième Douma le 3/16 juin 1907. Le tsar s'impatiente, ordonne "il faut frapper !" (Barral, op. cité) , alors cette deuxième dissolution s'accompagne d'un "nouveau décret électoral, très anti-démocratique, destiné à débarrasser le gouvernement de la majorité d’opposition. Les nouvelles règles octroyaient à la curie des propriétaires fonciers un électeur pour 230 personnes ; à la première curie urbaine, un pour 1.000 ; à la deuxième curie urbaine, un pour 15.000 ; à la curie paysanne, un pour 60.000 ; et à la curie ouvrière, un pour 125.000. Les propriétaires et la bourgeoisie désignaient 65 % des électeurs, les paysans 22 % (au lieu de 42 % auparavant) et les ouvriers 2 % (contre 4 % auparavant). La loi privait de leurs droits électoraux les populations indigènes de la Russie d’Asie et les peuples turcs des provinces d’Astrakhan et de Stavropol, et diminuait de moitié la proportion des représentants de la Pologne et du Caucase. Tous les non-russophones se virent privés de leurs droits. Le résultat devait augmenter considérablement la proportion de membres de la Douma représentant les propriétaires terriens et la bourgeoisie commerciale et industrielle, tout en réduisant de façon drastique le pourcentage de députés ouvriers et paysans, qui était déjà faible." (Cliff, 1975) . "Du scrutin sort une Douma plus docile, “la Douma des Seigneurs” ironise-t-on, dont la majorité de centre droit, dite “octobriste”, se résout à coopérer avec le gouvernement. Stolypine suspend alors le régime d’exception, et il accepte désormais de jouer le jeu du dialogue parlementaire » (Barral, 2013) . ​ "Stolypine a dissous la douma, et le tsar a échangé des télégrammes d'amitié avec la société des organisateurs de pogroms... Ce ministre russe qui tient en ses mains depuis déjà plus d'un an les rênes du gouvernement, s'est révélé l'homme aux nerfs d'acier dont avait besoin dans sa fâcheuse situation le camp de la réaction. Sa personne unit la brutalité grossière du propriétaire d'esclaves et l'audace personnelle du voyou aux manières policées des hommes d'Etat qui sont le produit type de l'Europe parlementaire. Chef du gouvernement de Saratov, où les troubles agraires ont connu l'extension la plus grande, Stolypine, au moment de l'irruption de l'ère constitutionnelle, a supervisé en personne les exécutions de paysans et, d'après le témoignage des délégués à la douma, s'est répandu à cette occasion contre les paysans en imprécations et en injures impossibles à rendre dans une langue autre que la langue servile de notre pays. Appelé par la volonté lamentable et capricieuse du chef de l'Etat, lui-même au centre d'innombrables intrigues, au poste de ministre de l'Intérieur, puis nommé Premier ministre, Stolypine a montré l'assurance propre à l'ignorant qui n'a pas même une vague idée des lois du développement historique, et pratiqué la « Realpolitik » cynique du bureaucrate qui, quelques jours auparavant, faisait encore déshabiller et fouetter devant lui les paysans dans l'intérêt de l'ordre social." (Léon Trotsky, Die Duma und die Revolution , revue Die Neue Zeit, 1906-1907, n°38) . Comme ailleurs en Europe, la propriété privée est un atout de taille dans la manche des capitalistes, tout particulièrement tendu à la paysannerie, non pas celle en guenilles mais celle des grands propriétaires terriens. Stolypine répète donc à l'envi qu'il mise "non sur les misérables et les ivrognes, mais sur les robustes et les forts" (Barral, 2013). On retrouve chez lui la rhétorique libérale qui ne s'est jamais tari, depuis les premiers théoriciens capitalistes jusqu'aux discours réactionnaires de politiciens d'hier et d'aujourd'hui, qui veut « "donner une chance au paysan capable, au paysan travailleur, c’est-à-dire à celui qui est le sel de la Russie", l'aider "à “se libérer de cet étau dans lequel il est pris actuellement”. Il vise ainsi un objectif économique, développer la productivité de l’agriculture russe en libérant l’initiative des plus entreprenants : à Léon Tolstoï qui voudrait alors voir abolir le propriété privée sur la terre, il répond : “on ne peut cultiver et améliorer le sol dont on dispose provisoirement avec la même ardeur que son propre sol” » (Barral, op. cité). Lénine n'est pas dupe de ce "bonapartisme agraire" et compare le geste du ministre à celui que relevait Marx chez le prince Louis Napoléon, cherchant à gagner à sa cause les paysans parcellaires français. C'est ce que fera aussi le Chah d'Iran, Reza Pahlavi, dans la "Révolution blanche"' cinquante ans plus tard, en installant une paysannerie propriétaire (Barral, op. cité). ​ ​ Lénine ( III ) : Seul contre tous Malgré tout cela, à la IIIe Conférence du POSDR, tenue à Kotka, en Finlande, du 21 au 23 juillet 1907, Lénine va proposer de s'opposer au boycott de la 3e Douma, contre l'avis de la majorité des bolcheviks, en particulier Alexandre Alexandrovitch Bogdanov (de son vrai nom, A. Malinovski, 1873-1928), leur porte-parole officiel, et voter seul avec les mencheviks pour la participation aux élections. Ce groupe de bolcheviks accuse Lénine de trahison. Après les élections de novembre, ils appelleront à la démission, au rappel des députés : on les nomme otzovistes (de otzyv : "rappel"). On trouve parmi eux notamment : Alexandre Bogdanov, Leonid Krassine, l'historien, Mikhaïl Pokrovski, les propagandistes et écrivains Anatolij Vasil'evič Lunačarskij (Anatoli Vassilievitch Lounatcharski, 1875-1933) et Maksim (Maxime) Gorki (Gorky, né Pechkov, 1868-1936), Andreï Boubnov, qui sera au comité central en 1909, ou encore Grigorii Alexeïevitch Alexinsky (1879-1967), Vpériodiste, élu à la Douma en 1907. Autour des otzovistes on trouvera aussi une autre petite fraction de militants révolutionnaires, appelés "ultimatistes", animés en partie par Maximov/Bogdanov et Alexinski, qui réclament de poser un ultimatum aux élus social-démocrates de la Douma, pour qu'ils agissent de manière radicale au sein de l'assemblée. Ils auront le contrôle au sein des bolcheviks de Saint-Pétersbourg jusqu'en septembre 1909 (Lénine, Entretiens avec les bolcheviks de Saint-Pétersbourg, Œuvres , op. cité, t. XIX). ​ "Dans la conjoncture politique de juin 1907, où Maximov défendait le boycottage, l'erreur n'était encore pas très grave. Mais quand, en juillet 1909, dans un manifeste de son cru, il continue à se targuer de « boycottisme » à l'égard de la III° Douma, c'est complètement stupide. Boycottisme, otzovisme, ultimatisme : à eux seuls ces mots expriment une tendance basée sur une attitude à l'égard du parlementarisme et sur cela seulement ." ​ Lénine,Supplément au Proletari n°47-48 du 11/24 septembre 1909 Lénine : la fraction des partisans de l'otzovisme et de la construction de Dieu (4) (marxists.org) Au vu du " déclin très marqué de la révolution " arguera plus tard Lénine pour sa défense, un soutien parlementaire "revêtait une très grande importance politique" . D'autre part, il fallait rompre "l'alliance réalisée à la Stolypine entre la monarchie et la bourgeoisie" (Lénine, Notes d'un publiciste, écrit en 1917, publié en 1924 dans la revue Proletarskaïa Révolioutsia, n° 3 / 26) . En juin 1907, en préparant un projet de résolution pour le Ve congrès du PSODR, tenu du 13 mai au 1er juin 1907 à Londres, il pensait encore que la crise économique mondiale , cette année-là, allait dynamiser à nouveau la lutte, selon l'opinion généralement admise chez les marxistes que les crises économiques exacerbent les luttes révolutionnaires : ​ "… un grand nombre de faits témoignent de l’extrême aggravation de la misère du prolétariat et de sa lutte économique… il est indispensable de considérer ce mouvement économique comme la source première et la base la plus importante de toute la crise révolutionnaire qui se développe en Russie." (Lénine, Œuvres , op. cité, t. XII, p. 139). La réalité est plus proche du résumé que Trotsky fera de la situation, cependant bien après le déroulé des événements : ​ "La crise industrielle mondiale qui éclata en 1907 fit durer en Russie la longue dépression trois ans de plus et, loin de pousser les ouvriers à la lutte, dispersa encore plus leurs rangs et les affaiblit. Sous les coups des lock-out, du chômage et de la misère, les masses épuisées perdirent tout courage. Telle était la base matérielle des « succès » de la réaction de Stolypine. Le prolétariat avait besoin de la fontaine de jouvence d’une nouvelle montée industrielle pour refaire ses forces, resserrer ses rangs, se sentir de nouveau un facteur indispensable de la production et plonger dans une nouvelle lutte." ​ Trotsky, Staline , 1940, Trotsky: Staline (Sommaire) (marxists.org) ​ ​ Ceci étant dit, Lénine avait, dès le mois d'octobre 1907, reconnu que l'épisode révolutionnaire était derrière eux, tout en continuant d'encourager la tactique d'infiltration des instances politiques bourgeoises : ​ "La Russie a connu le point culminant de la marée révolutionnaire en octobre 1905. ... En octobre 1907 nous vivons probablement le point le plus bas du reflux dans la lutte ouverte des masses. La période de reflux commencée après la défaite de décembre 1905, a amené avec elle non seulement la floraison des illusions constitutionnelles mais aussi leur ébranlement total... Le tournant dans cette évolution correspond à la défaite du soulèvement insurrectionnel... La période de déclin croissant du mouvement des masses a été celle du plus grand épanouissement du parti des cadets, ... mais le changement des mots d’ordre de ce parti exprime manifestement la faille du libéralisme dans la révolution russe... L’organisation politique de la bourgeoisie est le meilleur stimulant en vue du regroupement définitif du parti ouvrier" ​ Lénine, Revoljucija i kontrrevoljucija, revue Proletarij (Proletraij, Proletariy : "Prolétaire") n° 17, du 20 octobre 1907 ​ ​ crise économique mondiale : "la panique de 1907 est la dernière crise américaine proprement financière – celle qui a donné naissance au système monétaire américain actuel, et à la Réserve Fédérale. Et comme celle de 2008, et contrairement aux crises de 1929, 1937, de 1946, de 1973, de 1980, de 1991 et de 2001, la crise de 1907 était d’abord et avant tout une crise d’origine financière. La crise était survenue au terme d’une période de grande inventivité financière qui avait vu naître les « trusts », entités comparables à certains hedge funds actuels et à quelques grandes sociétés d’investissement coté et non coté, qui usaient et abusaient de ce qu’on appellerait aujourd’hui des facilités bancaires. ​ C’est quand l’un des plus fameux trusts, le Knickerbocker Trust Company, a cessé d’honorer ses engagements que la crise de 1907 a pris de l’ampleur et s’est transformée en panique boursière : les grands indices boursiers perdent alors 40 % en un an – exactement comme ils ont perdu entre 40 et 50 % depuis 15 mois, leurs pertes s’étant accentués quand les firmes les plus engagées dans les produits les plus « inventifs » se sont retrouvé en cessation de paiement (Bear Sterns, AIG, Lehman Brothers). ​ Autre parallèle – contraire à ce qu’on dit ici ou là sur le fait que la crise de 2008 serait la première crise d’une finance mondialisée – la crise de 1907 affecta la quasi-totalité des places financières du globe, du Danemark à l’Egypte, du Mexique à l’Allemagne, ou de l’Italie à l’Argentine." ​ Oubliez 1929 , c'est en 1907 qu'il faut chercher les leçons du passé (nouvelobs.com) ​ ​ Lénine ( III ) : « Parler allemand » Les années 1907-1911 sont difficiles pour nos révolutionnaires, le mouvement ouvrier s'effondre, miné par les difficultés d'existence et la répression incessante du pouvoir. Des 1.843.000 grévistes politiques de 1905, la contestation s'est effondrée, par étapes, et ils n'étaient que 8000 en 1911. Et si, comme nous l'avons vu, certains s'accrochent aux solutions qui fonctionnaient au plus fort de la révolution, d'autres, comme Lénine, ont fini par appliquer la recette marxiste d'adapter la lutte aux circonstances du moment : ​ "Au cours de la révolution, nous avons appris à « parler français », à introduire dans le mouvement le plus grand nombre possible de mots d’ordre offensifs, à solliciter l’énergie, à développer l’ampleur de la lutte directe des masses. Aujourd’hui, nous traversons une période de stagnation, de réaction, de débâcle, et il nous faut apprendre à « parler allemand », à agir avec lenteur (il n’y a pas d’autre moyen tant que le nouvel essor ne sera pas déclenché), en avançant pas à pas, mètre par mètre, de façon systématique et opiniâtre. Ceux qui trouvent ce travail ennuyeux, ceux qui ne comprennent pas qu’il faut préserver et développer les fondements révolutionnaires de la tactique social-démocrate sur cette voie, à ce tournant du chemin également, invoquent en vain le nom de marxiste" (Lénine, La liquidation en voie d'être liquidée , Proletari n°46, du 11/24 juillet 1909, Œuvres , op. cité, t. XV, p.490-491). . Là encore, au milieu des difficultés, Lénine n'hésitera pas à affronter et même susciter les débats et les confrontations d'idées relatives aux problèmes du parti : ​ "C'est dans ce but que nous avons ouvert une discus­sion sur ces problèmes dans les colonnes du Proletari. Nous avons publié tous les textes qui nous ont été envoyés et nous avons reproduit tout ce qui, en Russie, a été écrit sur la question par des bolcheviks. Jusqu'à présent nous n'avons pas refusé une seule contribution à la discussion et nous continuerons à agir ainsi. Malheureusement les camarades otzovistes et ceux qui sympathisent avec leurs idées ne nous ont encore envoyé que peu de matériaux, et, d'une façon générale, ils se sont montres réticents à exposer leur credo théorique clairement et complètement dans la presse, préférant les conversations "privées". Nous invitons tous les camarades, qu'ils soient otzovistes ou bolcheviks orthodoxes à exposer leur opinion dans les colonnes du Proletari. Il le faut, nous éditerons les textes qui nous parviendront en brochure spéciale. (...) Notre frac­tion, par contre, ne doit pas craindre la lutte idéolo­gique interne, à partir du moment où elle est néces­saire. Dans cette lutte en effet, elle va encore se renforcer)." (Lénine, « A propos de l'article "Sur les questions actuelles" », Proletari n°42, du 12/25 février 1909, Œuvres , op. cité, t. XV, p.383). Ces périodes de contre-révolution profitent aux théoriciens, qui tirent des bilans, des leçons de l'épisode insurrectionnelle et il en est un, particulièrement qui retiendra notre attention, c'est Alexandre Bogdanov, dont il a déjà été question plus haut, qui, comme tous les révolutionnaires russes, a porté de nombreux surnoms : surnoms : Riadovoï, Verner ou Werner, Rakhmetov, Maximov, etc. Médecin de formation, il s'intéresse au populisme avant d'embrasser la social-démocratie en 1896. De sa résidence d'exil à Volodga, il fait un lieu, dès 1902, de salon philosophique où séjournent des membres éminents de l'intelligentsia russe, comme le philosophe Nicolas Berdjaev (Berdiaeff, 1874-1948) ou Lounatcharski (cf. plus haut), qui sera ministre de l'éducation de la RSFSR de Russie en 1917 (Haupt et Weill, 1967). Bogdanov fait la connaissance de Lénine en Suisse en 1904, et commence avec lui une étroite collaboration. Exilé en Finlande, en décembre 1905, à Kuokkala (auj. Repino, en Carélie), il partagera une maison avec Lénine et deviendra le principal organizator-literator du parti, selon les termes de Pokrovskij (Yassour, 1969). Par ailleurs, en plus de son réseau d'amis, il contribuait à l'effort bolchevik par ses moyens financiers importants, "vitaux pour l'activité clandestine des immigrés" (Haupt et Weill, op. cité). Bogdanov n'est pas le seul "ange" à financer le parti, qui comptait plusieurs riches sympathisants donateurs, comme le magnat du textile Ivan Abramovitch Morozov (1871-1921), qui donnait 2000 roubles par mois par l'entremise de Krassine, son neveu, Nikolaï Pavlovitch Schmidt, propriétaire d'une usine de meubles, gagné à la cause ouvrière en 1905, qui fut arrêté, maltraité et assassiné en prison, en ayant eu le temps de léguer sa fortune aux bolcheviks ; citons encore la riche libraire et éditrice Aleksandra Mikhailovna Kalmykova, 1850-1926, une amie intime de Nadejda Kroupskaïa et qui mettait en avant une littérature populaire, bon marché et progressiste ( Cliff, 1975, ch. 16 ) ​ Après la révolution, cependant, beaucoup de donateurs ont cessé d'alimenter les caisses du parti, le mettant dans une situation très délicate : "...les finances des bolcheviks étaient dans une mauvaise passe. Lénine décida de faire usage d' « expropriations » (« exés ») — attaques à main armée de banques et autres institutions — pour lever des fonds pour le parti. Après un certain nombre d’ « exés », les mencheviks protestèrent. Trotsky critiqua sévèrement Lénine dans la presse social-démocrate allemande. Beaucoup de bolcheviks n’appréciaient pas outre mesure l’entreprise. Au congrès du parti de Stockholm (1906) [du 10 au 25 avril, NDE] une majorité de 64 voix contre 4, avec 20 abstentions, soutint une résolution menchevique interdisant les « exés ». Cela signifiait que des délégués bolcheviks avaient voté avec les mencheviks. ​ Dans son rapport sur le congrès de Stockholm, Lénine évita toute mention de la résolution sur les actions armées, au motif qu’il n’était pas présent lors de la discussion. « De plus, il ne s’agit pas, à l’évidence, d’une question de principe ». Il est très peu probable que l’absence de Lénine ait été accidentelle ; il ne voulait tout simplement pas avoir les mains liées." (Cliff, 1975, ch. 17 ) . ​ L'épisode le plus connu de ces "exés" est le hold-up sanglant contre la banque d'Etat de Tiflis, le 13 (26) juin 1907, qui rapporta une petite fortune à la trésorerie bolchevique (341.000 roubles), dont près de la moitié à Lénine lui-même, selon Simeon Sebag Montefiore (Le jeune Staline, Calmann-Lévy, 2007) alors que Cliff assure qu'ils "furent dûment transférés dans la caisse des bolcheviks à l’étranger" ( Cliff, 1975, ch. 17 ) . Menées par un certain Kamo (de son vrai nom Simon Ter-Pétrossian), l'implication dans ce massacre (40 morts, une cinquantaine de blessés) de Staline lui-même, très proche de Kamo, n'est pas du tout exclue. Selon Sebag Montefiore, toujours, il intimida tous les témoins du drame jusque dans les années 3o. De ces activités de brigandages viennent sans doute son surnom Koba, rebelle caucasien défenseur des pauvres, alter ego géorgien de Robin des Bois, héros du roman le plus connu d'Alexandre Kazbegui, Le Parricide ( მამის მკვლელი). ​ Toujours après le congrès de Stockholm, Lénine, en vue des élections de la Douma, Lénine fait adopter ses candidats à Saint-Pétersbourg, mais 31 délégués mencheviks, répondant au comité central contrôlé par leur fraction, quittent la conférence et en organisent une autres, qui décide de s'allier avec les cadets. Lénine fait aussitôt paraître une brochure, qui accuse les scissionnistes de tromper les ouvriers : ​ " Ce n’était pas une attaque contre les seuls scissionnistes, mais aussi contre le comité central du parti. C’était vraiment un cas de violation caractérisée de la discipline du parti de la part de Lénine. Il se retrouva devant un tribunal spécial du parti, accusé d’avoir fait une « déclaration inadmissible pour un membre du parti. » On lui permit de désigner trois juges, pendant que le comité central en nommait trois autres, et les organisations lettone, polonaise, ainsi que celle du Bund juif, un chacune. Le procès lui-même n’est pas d’un grand intérêt, dans la mesure où il fut interrompu par un congrès du parti qui renversa la majorité menchevique et mit Lénine aux commandes. Mais le comportement de Lénine à ce procès est très intéressant, parce qu’il montre la manière inflexible dont il conduisit une lutte de fraction contre l’aile droite du parti." ( Cliff, 1975, ch. 17 ) . ​ ​ ​ Lénine ( III ) : Le cas Bogdanov ​ Elu au comité central du PSODR au Ve Congrès en 1907, Bogdanov mettra en minorité les partisans de Lénine avec les otzovistes. Autour des Vperiodistes, il réfléchit à une "civilisation" prolétarienne, un type d'homme dont la culture aurait trois axes principaux : la morale, la science et l'art (Haupt et Weill, op. cité). Arrêté avec les membres du soviet, nous l'avons vu, le 3/16 décembre 1905, Bogdanov avait, pendant son incarcération à la prison Kresty ("Croix") à Saint-Pétersbourg, poursuivi la rédaction du troisième volume de son ouvrage Empiriomonizm ("L'empiriomonisme"). Bogdanov avait déjà introduit sa théorie de connaissance en 1901, dans Poznanie s istoričeskoj točki zrenija ("La connaissance du point de vue historique"), conçue à partir de philosophies néo-kantiennes trouvées chez les Allemands Aloïs (Aloys) Riehl (1844-1924), Richard Avenarius (1843-1896), l'Autrichien Ernst Mach (1838-1916), ou encore le Russe Berdjaev. ​ Bogdanov développa donc une critique de l'orthodoxie marxiste, au travers d'une sorte de monisme empirique, à partir des thèses de l'empiriocriticisme d'Avenarius ou Mach (dont des traductions en russe parurent en 1907), partagées et développées aussi par Lounatcharskij, Vladimir Aleksandrovitch Bazarov (né Roudnev, 1874-1939) ou encore Pavel Solomonovitch Juškevič (Yushkevich, Iouchkévitch, 1873-1945) : "En moins de six mois, écrivait Lénine dans cet ouvrage, quatre livres ont paru, consacrés principalement, presque entièrement à des attaques contre le matérialisme dialectique. Ce sont tout d’abord les Essais sur (il aurait fallu dire : contre ?) la philosophie du marxisme, Saint-Pétersbourg, 1908, recueil d’articles de Bazarov, Bogdanov, Lounatcharski, Bermann, Hellfond, Iouchkévitch, Souvorov ; puis Matérialisme et réalisme critique, de Iouchkévitch ; La Dialectique à la lumière de la théorie contemporaine de la connaissance, de Bermann ; Les constructions philosophiques du marxisme, de Valentinov… Tous ces personnages qu’unit — malgré les divergences accusées de leurs opinions politiques — la haine du matérialisme dialectique, se prétendent cependant des marxistes en philosophie ! La dialectique d’Engels est une « mystique », dit Bermann ; les conceptions d’Engels ont « vieilli », laisse tomber incidemment Bazarov, comme une chose qui va de soi ; le matérialisme est, paraît-il, réfuté par ces courageux guerriers, qui invoquent fièrement la « théorie contemporaine de la connaissance », la « philosophie moderne » (ou « positivisme moderne" Lénine, Œuvres , op. cité, t. XIII Cette sorte de "social-démocratisme gnosologique" interpella fortement Plekhanov et Lénine. Le premier répondit à la critique avec son Materialismus militans en 1908, le second étudia ardemment dans les bibliothèques de Paris et de Londres pour publier en 1909 ses réponses dans son Matérialisme et empiriocriticisme (Yassour, 1969) , qui répondait à de "sérieuses obligations politiques et pas seulement littéraires" (Lénine, Lettre à A. I. Elizarova, in Pis'ma k rodným "Lettres à des proches", Moscou, 1931, p. 318) . Avec l'empiriomonisme, en effet, ceux qu'on appelait parfois les "Déistes" avaient introduit l'idéologie religieuse dans le matérialisme marxiste, où la matière devenait même une hypothèse, pour Bazarov, qui, en 1909, "définit même dans un livre « la construction de Dieu » [ Bogostroitel'stvo, Богостроительство, NDR ] — prolongement de la nouvelle conception sur le terrain religieux, — différente, selon lui, de « la quête de Dieu » des penseurs et écrivains idéalistes. Pour les « constructeurs », Dieu en effet n'existait pas encore, mais l'effort collectif de l'humanité construirait un Dieu social, et socialiste. C'est contre cette idée que Lénine s'élevait : « La quête de Dieu ne se distingue pas plus de la construction, création ou invention de Dieu qu'un diable jaune d'un diable bleu ». En 1910, Bazarov publia des Essais sur la philosophie du collectivisme , puis Bogdanov développa dans sa Tektologie (1913-1915) les principes d'une « science organisatrice universelle » destinée à remplacer la philosophie : toutes les tâches de l'humanité se ramenaient à transformer le monde en l'organisant, pour arriver à l'harmonie parfaite, et le progrès découlerait de « l'ampleur et de l'intensité croissantes de l'exercice de la conscience ». Ces vues devaient conduire Bogdanov à concevoir la révolution moins comme un passage au prolétariat des moyens de production que comme la constitution d'une « culture prolétarienne ». En 1916 encore, l'école bogdanovienne était assez influente dans le parti bolchevik pour que Déborine, dans une Introduction à la philosophie du matérialisme dialectique, préfacée par Plekhanov, s'employât à une réfutation en règle de Mach, Avenarius et leurs disciples russes." (Pascal, 1962 ) . ​ Ainsi, pour Cliff, Lénine "usa du « gourdin philosophique » contre Bogdanov et ses amis non seulement à cause des divergences fractionnelles entre eux sur la participation aux élections à la Douma, l’activité dans les syndicats, etc., mais aussi parce qu’il voyait dans l’idéalisme philosophique néo-kantien un danger pour la survie du marxisme dans la période de réaction. Le mysticisme socio-religieux et le pessimisme politique et social marchaient main dans la main, menaçant ce qui restait du mouvement révolutionnaire" (Cliff, 1975, ch. 16 ) En effet, cette scission idéologique était en train de se matérialiser par la création d'une école (un stage, en fait) du Parti dont Trotsky développa la fonction et les objectifs dans une longue lettre adressée de Vienne à Maxime Gorki, le 20 juin 1909 (Scherrer, 1978 ) , qui avait écrit l'année précédente son roman Confession ( Исповедь) , dans lequel il développe le thème de la prépondérance des valeurs morales et culturelles sur celles de la politique et de l'économie dans l'accomplissement de la révolution, œuvre teintée de religiosité, de messianisme. Toujours en juin, Lénine convoque alors et préside à Paris une conférence de la rédaction élargie du Proletarij , et exclut Bogdanov, non seulement de la rédaction mais de la fraction bolchevique. En août, avec l'aide de Bognanov et de ses amis, l'école du parti de Capri (puis à Bologne en 1910/11), en Italie, ouvrit son stage avec treize élèves recrutés à Moscou et dans les environs, mais cinq d'entre eux, dont le principal organisateur Mikhail (Mihail, de son vrai nom Nikifor Efremovich Vilonov, 1883-1910), le seul organisateur de l'école de Capri issu d'un milieu ouvrier, se déclarèrent léninistes en cours d'année, et furent exclus de l'école. Rappelons ici l'article important dans la Pravda qu'écrira ce forgeron autodidacte de Tambov, entré au PSODR en 1902, présidant le Conseil des députés ouvriers de Samara en novembre et décembre 1905, qui fait plusieurs séjours en prison et quitte la Russie en 1908 pour Capri, puis pour Paris. En mai 1910, atteint de tuberculose, le parti l'envoie se soigner dans un sanatorium de Davos, où il mourra à 27 ans seulement (Scherrer, 1980 ) . Dans son article, Mihail fait le point sur le "« manque de propagandistes, d'agitateurs, d'organisateurs et de dirigeants (rukovoditeli ) ». La « désertion massive » du parti par l'intelligentsia (poval' noe begstvo intelligencii ) après la défaite de la révolution de 1905 a fait que les tâches du parti reviennent à des ouvriers qui n'étaient pas préparés à prendre en charge une action de direction idéologique et qui n'avaient aucune prédisposition à faire de la propagande ; incapables de rédiger des tracts, ils ne savaient pas non plus répondre aux questions de la base. L'absence totale de « dirigeants-ouvriers » (rabotniki-voždy ) eut pour « conséquence la disparition des organisations du parti » (...) La crise que la vie du parti vient de traverser », constate Mihail, « nous a donné une bonne leçon. Espérer comme auparavant l'aide de l'intelligentsia ne nous convient pas. Le prolétariat, en tant que classe sociale, doit avoir sa propre intelligentsia qui travaille dans ses rangs à l'anéantissement du capitalisme [...] La seule issue à cette situation c'est que les travailleurs eux-mêmes reçoivent une éducation du parti. Au fur et à mesure que les écoles du parti se développeront, avec chaque promotion, le prolétariat russe se verra effectivement doté de véritables dirigeants pour ses organisations »" (Scherrer, 1978 ) . ​ L'école de Capri, puis de Bologne, conformément à la philosophie de Bogdanov, ne propose pas tant de former des "politiciens de la révolution" que "des socialistes conscients, capables d'analyser toutes les questions d'actualité d'un point de vue de classe" (Otčet pervoj vysšej social-demokratičeskoj propagandistsko-agitatorskoj školy dlja rabočih : Rapport d'activité de la première école supérieure de propagande et d'agitation social-démocrates pour les ouvriers , Paris, 1910, pp. 6-8, in Scherrer, 1978). Bogdanov cherchait, comme Gorki, Lounatcharski ou Gregory Aleksinski (Grigori, Grégoire Alexsinsky, 1879-1967), originaire du Daghestan, à inspirer aux ouvriers un idéal social, une culture prolétarienne dépassant le cadre du politique, une conscience collective qui "englobe tous les aspects de l'existence et ne se réduit en aucune façon à l'organisation politique et à l'activité sociale. Ainsi l'ouvrier doit aussi établir de nouveaux types de rapport au sein de sa famille, en renonçant à son comportement autoritaire envers sa femme et ses enfants ; il doit acquérir de nouvelles méthodes de connaissance scientifique et philosophique, créer un art nouveau « pour se transformer d'abord lui-même en socialiste, pour transformer ensuite l'humanité entière en socialiste (socialističeski preobrazovať )" Ou encore : "« Ce n'est pas dans la gestion des biens des organisations, tant professionnelles que du parti ou autres, qu'il faut actuellement chercher le socialisme, mais dans une réelle coopération de classe des ouvriers »" (Scherrer, 1978 ) . Quelques mois plutôt, le trio Bogdanov, Gorki et Lounatcharski avaient publié une anthologie de textes sur le sujet, Essais de la philosophie du collectivisme (Očerki filosofii kollektivizma ), proposant dans leur avant-propos de créer, non pas seulement des "organisations informelles" mais d'élaborer "une conscience active et orientée des masses et qui, dans la société présente, apparaît comme l'autoconscience (samosoznanie ) politique et sociale des classes. L'unité des buts et des sentiments reconnus comme vitaux qui relie l'individu indissolublement à son collectif dans la lutte pour ces objectifs, telle est l'aptitude à l'organisation (organizacionnosť ) indispensable à toute classe progressiste pour réaliser ses tâches historiques résultant du cours objectif des choses" (in Scherrer, 1978 ) . Bogdanov critique l'individualisme à l'intérieur du parti, la recherche de l'ambition personnelle au lieu du bien collectif, la lutte des egos, mais aussi de celle de la culture du chef, de la soumission des militants à leurs jugements. Au début de 1910, Bogdanov expose clairement ses idées sur la question dans un tract imprimé par Vpered, "A tous les camarades" (Ko všem tovariščam ), écrit sous le pseudonyme de Maksimov. "Notre affaire, dit-il, est celle du collectif et non pas celle de personnalités individuelle." Il a la conviction que les intellectuels comme Lénine cherchent à avoir le monopole du parti et ne veulent pas gaspiller du temps pour former des dirigeants issus du milieu ouvrier, une "intelligentsia ouvrière" (Scherrer, 1978 ) . Bogdanov insiste sur le fait que la révolution du prolétariat doit être à la fois une libération politique, culturelle et sociale. Rosa Luxembourg allégua le manque de temps pour ne pas répondre favorablement à l'offre d'y donner des cours, Kautsky répondit qu'il était un homme de plume et non de discours : on ne peut sûrement pas prendre ces excuses au pied de la lettre : "les implications politiques et tactiques étaient beaucoup trop importantes pour que les deux social-démocrates les plus renommés aient voulu se prononcer pour une tendance, et par là même, contre l'autre à l'intérieur de la fraction bolchevique." (Scherrer, 1978 ) . Lénine, quant à lui, fut plus explicite et refusa d'y enseigner en raison du "caractère fractionnel de l'école" (Scherrer, 1978 ) . Les enseignants et une partie des élèves formeront en fin de stage le groupe Vpered, et publieront dans le journal de Genève éponyme. Ces "bolcheviks de gauche"