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  • DÉMOCRATIE ATHÉNIENNE : INÉGALITÉS SOCIALES

    VIe -IVe siècles Athènes, une parodie de démocratie L es Grecs ont inventé la démocratie , répète-t-on à l'envi. Peu importe à tous ceux qui écrivent une histoire ethnocentriste de savoir si en Afrique, en Amérique ou ailleurs, des sociétés avaient eu avant eux des débats à ce sujet et avaient décidé collectivement, à un moment ou à un autre, de prendre leur destin en main. L’avantage historique des Grecs, est que leur aventure « démocratique » est datée, attestée, ce qui n’est pas le cas dans les traditions orales : elles seront examinées dans un chapitre ultérieur. Enfin, le mot démocratie n’est pas apparu pour la première fois à Athènes, en langue attique, mais en Perse, vers – 521, quand le noble Otanès, à la tête de six autres conjurés, cherche pour son pays le meilleur gouvernement possible après la mort de Cambyse et fait l’éloge de la démocratie (du grec, demos , le peuple et kratos , le pouvoir). C’est Hérodote qui nous le raconte, en langue ionienne, et précise que, vingt ans après, Otanès abandonne « la monarchie pour élever la masse (to plèthos ) » (Hérodote, Enquête, III, 80 et ss) dans des cités grecques de la côte asiatique. Dans son éloge, Otanès désigne les deux défauts principaux de la tyrannie : l’hubris (hybris ), cette volonté de puissance démesurée, et le phtonos , cette jalousie qui conduit à la violence envers ces rivaux qui pourraient nous faire de l’ombre. Pourtant, nous verrons que ni la démocratie d’hier, ni celle d’aujourd’hui ne peut se targuer d’être une forteresse inexpugnable aux dérives autoritaires du pouvoir, alors qu'elle demeure le théâtre d’âpres luttes pour son appropriation. De toute façon, le contradicteur d’Otanès, Mégabyze ne voit pas du tout les choses de cette manière, et comme les aristocrates grecs, il trouve qu’il « n’est rien de plus stupide et plus enclin à la démesure qu’une foule [homilos ] », rien de plus tyrannique que la démesure d’un peuple (dèmos ) « que rien ne retient », qui « n’a même pas la capacité de savoir », n’ayant « pas reçu d’enseignement ni rien vu de beau qui lui soit propre ». Le roi Darius confirme la vilenie (kakotès ; le vilain, le mauvais : kakos, kakoi ) d’un peuple qui commande, agit en secret et nécessite que les bons (aghatoi ), les meilleurs (aristoi ) en soient les tuteurs (extraits d’Hérodote, op ; cité). ​ La tradition mythologique grecque attribue à Thésée l'invention de la démocratie, une abasileuton politeian , un « gouvernement sans roi » (basileus ) », sur lequel nous éclairera Isocrate, dans L'éloge d'Hélène, composé entre 390 et 386 avant notre ère. Les villages autonomes de l'Hellade s'unissent autour de la cité (polis ) d'Athènes et Thésée réalise ainsi le synœcisme (du grec sun , « avec » et oikos , maison), une communauté de maisons. Au prix de guerres incessantes. La Grèce antique, sur bien des aspects, n’est pas moins primitive et moins archaïque que les autres nations. Les causes de l’histoire, selon Thucydide sont fondées sur la constance du caractère et des réactions humaines à travers le temps, principalement « la loi du plus fort ». C’est parce qu’elle est censée être ancrée profondément dans la nature humaine que les Athéniens justifient auprès des Méliens leur dureté à leur égard (Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, Dialogue du Mélos). Hermocrate le confirme à sa manière dans un discours aux délégués des cités grecques, en affirmant la pérennité de la loi du plus fort (Mugler, 1951 ), ce que confirmera Démosthène : « Les droits réciproques des Grecs, ce sont les plus forts qui en imposent aux plus faibles la définition. » (Démosthène, Sur la liberté des Rhodiens, 29). Le citoyen grec est avant tout un homme en armes (dans l’absolu, bien sûr) et la république est une société de classes : « Un peuple républicain est celui où naturellement tout le monde est guerrier et sait également obéir et commander, à l'abri d'une loi qui assure à la classe pauvre la part de pouvoir qui lui doit revenir. » (Aristote, Politique, III, 11) . Primitive et archaïque, aussi, la cité grecque antique l’est (comme d’autres sur bien des points), parce qu’elle est férocement esclavagiste, que la femme sera toujours considérée comme un bien meuble, que les petits garçons des classes aisées sont constamment menacés de la prédation sexuelle des hommes adultes , etc : ​ « Il ne manque à ces Grecs et à ces Romains tant prônés que le nom de Huns et de Vandales pour nous en retracer tous les caractères. Guerres éternelles, égorgements de prisonniers, massacres de femmes et d’enfants, perfidies, factions intérieures, tyrannie domestique, oppression étrangère : voilà le tableau de la Grèce et de l’Italie pendant cinq cents ans, tel que nous le tracent Thucydide, Polybe et Tite-Live » ​ Volney, F. Chassebœuf (comte de) : Leçons d’histoire prononcées à l’École Normale, Paris, 1799, édition de 1826. ​ ​ ​ ​ Vase olpé-Chigi (olpé , vase à liquides, découvert par le prince Mario Chigi dans une tombe étrusque) de l'époque précorinthienne, attribué au "peintre de Macmillan" (du nom de l'éditeur britannique Frederick Orridge Macmillan, 1851-1936), vers 640 - 630, détail de la phalange d'hoplites. Musée Villa Giulia, à Rome. Ajoutons à ces archaïsmes que le monde gréco-romain connaissait une forme de racisme, terme dont nous adopterons la définition de Colette Guillaumin, qui implique en tout premier lieu une conduite de « mise à part », dès « le premier mouvement, le premier acte identifiable de la série de conduits racistes qui vont jusqu’au meurtre », conduite « revêtue du signe de la permanence » (Guillaumin, 1972 ). Ainsi, « les Grecs refusent d'admettre la diversité culturelle et appliquent aux populations hétérogènes une structure binaire antithétique et ethnocentrique en divisant l'ensemble de l'humanité en deux groupes inégaux : le monde grec et le monde barbare. » (Salmon, 1984 ). Le racisme grec est en effet d’ordre culturel et non une xénophobie (du grec xenos : autre, étranger et phobia , peur) d’ordre biologique. Il n’y a pas de préjugés de couleur dans la Grèce ou la Rome antique. ​ A lors, dans un monde où la monarchie fonde la plupart des grandes puissances politiques, quelle est la part de cette forme étatique alors exceptionnelle dans l’organisation politique des anciens Grecs, qui leur confèrerait une maturité particulière ? Nous allons l’examiner plus loin, en nous éloignant quelque peu de cet historien d’aujourd’hui qui oublie parfois que, « dans la Grèce des poleis , la démocratie n’était pas ce principe universel qu’elle fait profession d’être, mais l’exception même ; négligeant les cités qui, comme Chios, l’ont précédée dans cette voie, il ira jusqu’à faire d’Athènes le “premier inventeur” de la démocratie. » (Loraux, 1979 ). Ce qui nous ramène à Thésée, assurant en souverain, en guide, contre la violence et la tyrannie, le pouvoir de décision et la liberté du peuple. Ce n’est cependant pas le spectacle que donnent à voir les premières autorités connues comme Cylon ou Dracon [1] (d’où vient notre adjectif “draconien”), chefs de la classe des Eupatrides (“bien nés”) qui, probablement au-delà du clan, de la famille aristocratique (genos, gènè ), désignait plutôt la plus ancienne noblesse athénienne (Duplouy, 2003 ), comprenant des « familles et d’individus entreprenants et désireux d’accumuler des richesses, dont les activités, les préoccupations et les intérêts sont considérés comme fondamentaux. » (Ma, 2011 ). Songeons par exemple à Ulysse, annonçant au roi des Phéaciens Alcinous qu’il attendra un an s’il le faut avant de retourner chez lui, pour accumuler les cadeaux qui lui ont été promis car « il me serait plus avantageux de revenir dans ma chère patrie porteur de plus de richesses, et ainsi, je serai plus vénéré et aimé parmi les hommes. » (Odyssée, XI, 358-360). Alors, quand un certain nombre de ces hommes puissants commencent à se préoccuper du peuple, on est donc conduit à se poser des questions sur leurs réelles motivations : « Dans cette guerre des clans qui caractérise l’époque archaïque, le dèmos devient un enjeu politique. Ainsi, le soutien qu’apporte le peuple à l’aristocratie légitime lui aurait permis de faire échouer la tentative de Cylon de s’imposer comme tyran vers 630 av. J.-C » (Doganis, 2006 , cf. Mossé, 1971 ). Les riches comprennent qu’ils ont besoin d’associer les pauvres pour réaliser un certain nombre d’objectifs, telle la monnaie garantie par la cité dès la fin du VIIe siècle, telle l’acquisition de coûteuses flottes de trières (Ma, 2011 ). Il faut aussi entretenir l'idée que les ponctions opérés irrégulièrement sur les récoltes paysannes par les basileis (rois) sont en fait des dons (dôron ) et que ces basileis sont, en fait, des "mangeurs de dons" ( dôro phagoi ), selon Hésiode (Les Travaux et les jours, VIIIe-VIIe s.), ce qui donne à voir la coercition comme un don volontaire. Par ailleurs, ce nouveau compagnonnage s’accompagne de la constitution d’espaces publics, de biens communs nécessaires à la conception de cités-états. Tout ceci, cependant, ne peut pas faire oublier les revendications sociales. Face aux paysans révoltés d’être asservis pour dette, obligés comme les hectémores ("gens du sixième"). » de donner aux propriétaires 1/6e de leur récolte, face aux artisans [2] , aux marchands mécontents que leur aisance ne leur donne pas accès aux droits politiques, l’oligarchie a fort à faire pour apaiser les colères sociales : ​ « « 1. Après cela, il arriva que les nobles et la foule furent en conflit pendant un long temps. 2. En effet le régime politique était oligarchique en tout ; et en particulier, les pauvres, leurs enfants et leurs femmes étaient les esclaves des riches. On les appelait clients et sizeniers (pélatai et hectémores) : car c’est en livrant une rente de ce montant qu’ils travaillaient les terres des riches. Toute la terre était dans un petit nombre de mains ; et si les paysans ne payaient pas la rente, on pouvait les emmener en servitude, eux et leurs enfants – et les prêts avaient toutes les personnes pour gage jusqu’à Solon, qui fut le premier patron du peuple. 3. Donc, pour la foule, le plus pénible et le plus amer des maux découlant de la constitution était cet esclavage ; pourtant, elle avait tous autres sujets de mécontentement, car elle ne possédait pour ainsi dire aucun droit. » Pseudo-Aristote, Constitution des Athéniens, II. « On utilise ici dans toute sa crudité la terminologie aristotélicienne (peuple et riches) de préférence à d’autres, porteuses d’interprétations diverses (aristocrates, oligarques)» (Zurbach, 2009) Et si le peuple finit par obtenir que les thesmothètes, gardiens de la législation mettent par écrit l’ensemble des lois orales qui régissent la cité, ce projet n’aboutit pas et renforce les tensions sociales (Gustave Glotz, La Cité grecque, 1928). Alors, le poète et archonte Solon, au début du VIe siècle avant notre ère, aurait tenté d’y apporter quelque remède. Solon diviserait donc, la société en quatre classes, trois classes censitaires, dont la fortune est calculée en production récoltée de blés. Trois classes de gros, moyens et petits propriétaires fonciers : pentacosiomédimnes , chevaliers hippeis et zeugites [3] , plus une de paysans pauvres, sans terre (thètes), désormais libres, à qui il accorde la citoyenneté, comme aux artisans (demiourgoi ). ​ [1] Dracon n’a pas écrit de constitution, comme on le lit trop souvent. De sa législation, il ne nous a été transmis qu’une loi sur l’homicide, très sévère, de 621/620, connue par une stèle de marbre datée de 429/428, retrouvée en 1843 (auj. au Musée National d’Athènes). La prétendue constitution de Dracon rapportée par Aristote a sans doute été fabriquée par un adversaire de la démocratie vers la fin du Ve siècle avant notre ère (Cloché, 1940 ) [2] « Le grec ancien utilise plusieurs termes que nous traduisons souvent par artisan : banausos, dèmiourgos, technitès. (…) banausos paraît désigner toute forme de travail manuel, considéré comme avilissant, par opposition aux activités intellectuelles ; dèmiourgos , qui contient plutôt l'idée de fabrication, création destinée au public, s'applique en fait aussi bien à certains magistrats, à l'aède, au devin, qu'au charpentier ; technitès enfin privilégie l'idée de savoir-faire, de métier, dans tous les domaines et s'applique en particulier au comédien ou au soliste virtuose » ( Blondé, 1998 ) [3] du grec zeugos , « joug » : ce terme a pu désigner le possesseur d’un attelage de bœufs, un paysan aisé, ou encore le lien qui unissait les hoplites au combat (Mossé, 1979 ) ​ Les classes sociales, basées sur la fortune (eisphora [4] ), ont, comme à Rome, des obligations publiques dispendieuses, dites liturgies [5] (leitourgiai ), payées par les premières classes de riches oisifs. Les poèmes de Solon laissent apparaître un dèmos constitué essentiellement de paysans, déçus que leur souverain n'ait pas procédé au partage égal des terres (Aristote, Athenaion politeia [Constitution des Athéniens] XII, 3). C’est qu’il y a des limites à ne pas dépasser, bien sûr, pour un noble dirigeant, qui se doit de trouver l’équilibre entre les deux classes opposées et intangibles : « J'ai donné au peuple autant de puissance qu'il lui suffit d'en avoir, sans rien ôter à sa dignité et sans rien y ajouter. Quant aux puissants, dont on enviait la richesse, j'ai pris soin qu'ils ne subissent eux non plus aucun outrage. Je me suis tenu debout, couvrant les deux partis d'un solide bouclier, et je n'ai laissé aucun des deux remporter une victoire injuste » (Solon, Fragments, 5 D) Finalement, Solon prétend avoir trouvé le juste milieu, comme les rois mésopotamiens ou d'autres. Mais il n’utilise pas ce terme (mesos : milieu, intermédiaire) qui sera employé la première fois dans le sens de « voie moyenne » par Théognis de Mégare (puis Phocylide de Millet) : « Point de zèle excessif : une juste moyenne est en tout le mieux. » Le mot n’a pas encore de portée sociale, mais il contient déjà la forme qui éloigne des excès de l’hubris (hybris) , du désordre, une situation qui transgresse l’ordre divin et qui attire le châtiment de la justice de Zeus (Diehl 1, West, 13 [6] ). Pourtant, le destin de la ville ne dépendrait pas des dieux, affirme Solon, mais des actes des hommes : « Ce n'est pas le destin fixé par Zeus qui fera périr notre polis, ni le dessein des bienheureux dieux immortels. Mais ce sont les citoyens eux-mêmes qui, dans leur folie, veulent détruire la grande polis » (Diehl 3 , W 4, v. 1-6, [6] ). Alors, pour la prévenir, Solon n’hésite pas à tancer les riches « qui cèdent à l’appât des richesses », « sont incapables de réfréner leur convoitise et d'ordonner leur bonheur présent » (Diehl 3, West 4, v. 6, 9-10, [6] ), et sont même « allés jusqu'au dégoût des plus grands biens. » Solon va même jusqu’à les menacer : « car nous n'obéirons pas et vous ne conserverez pas tout ce que vous possédez » (Diehl 4, West 4c, [6] ). Notez le comique de cette situation, où le dominant s'identifie avec le dominé et s'approprie son indignation pour le mettre dans sa poche. Alors, si dans les actes, l’historien nous confirme la privation de « certains » avantages légaux ou acquis au profit des pauvres (Sakellariou, 1993 ), pour ces derniers le compte n’y est pas du tout et ils le font savoir. Comme tout politicien qui se respecte, Solon ne revient pas dire au peuple qu’il pourrait faire mieux, il défend mordicus son choix de justice, un choix qui n’a pas pris une ride : C’est le mieux qu’ait jamais pu offrir presque tous les gouvernements qui se sont succédés depuis la Révolution Française, au prétexte que la justice sociale c’est autant protéger la propriété des riches que d'assurer la subsistance des pauvres. Dans les faits, Solon n'a peut-être jamais procédé à l'annulation des dettes des paysans (seisachteia ), comme on l'a longtemps cru, mais aurait supprimé le statut particulier des hectémores, des sizeniers astreints au fermage (Mossé, 1979 ). C’est tout de même au nom de la dikè (justice) que Solon fait arracher de la terre les bornes (horoi ) qui matérialisaient la servitude des paysans. La classification censitaire de Solon faisait se perdurer l'exclusion de la plèbe (thètes) des magistratures suprêmes, comme l'archontat, en même temps que s'établissait progressivement la souveraineté du peuple dans l’Assemblée des citoyens (ekklésia, ecclesia ), qui élit les membres de la Boulè (ou Conseil des cinq cents), appelés bouleutes (bouleutai ) ou encore les héliastes des tribunaux populaires (Dikasteria ) de l'Héliée. [4] Un impôt exceptionnel (mais pas rare) au titre des dépenses de guerre, qui portent le même nom, était dû par les citoyens qui avaient au minimum un patrimoine de 3 à 4 talents (1 talent représentait environ 10 ans de travail pour l’Athénien moyen) [5] Parmi les principales (il en existait plusieurs dizaines) : la triérarchie pour le triérarque qui finance une trière (un bateau de combat), la chorégie pour les chorèges, qui ont à charge les chœurs, la gymnarsiachie, finançant les palestres, l’archithéorie, qui permet de conduire des délégations aux jeux panhélleniques, etc. [6] Ernestus Diehl, Anthologia Lyrica Graeca, 1954 et Martin Litchfield West, Iambi et Elegi Graeci, 1937 ​ L a Grèce antique conserve le souvenir de nombreuses révoltes sociales à compter du VIIe siècle qui a conduit la plèbe, dans des moments de crises agraires en particulier, à se tourner vers des hommes providentiels qu'on a appelé "tyrans" (τύραννος, tyrannos) , terme archaïque qui, après toutes sortes de métamorphoses complexes a fini par désigner péjorativement, aux yeux d'une élite (cf. Politique V, 8, 3) un nouveau type de souverain qui ne respecte pas les traditions sociales et religieuses, qui dénigre et n'hésite pas à violenter l'aristocratie traditionnelle, dont ils sont issus. Ils ne sont pas sans rappeler les élites bourgeoises arabes ou plus tard occidentales qui, sans changer profondément les fractures sociales, tentent de les réduire, bousculent les codes traditionnels, en dénigrant les notables, en ne s'intégrant pas à la cité, en affichant un certain individualisme, en s'appuyant sur les classes pauvres et moyennes, citadines, en particulier des artisans et des marchands, en innovant sur des sujets comme l'impôt sur le revenu, comme sous les Pisistrates à Athènes ou les Bacchiates à Corinthe, etc. (cf. Gauthier, 1968). On peut par exemple évoquer ce qui s'est produit au VIIe siècle autour de la tyrannie de Théagène, marié à la fille de l'aristocrate Cylon, à Mégare (vers – 600). On ne sait pas avec certitude ce qui l'a poussé à massacrer, vers 640, des troupeaux appartenant à de riches éleveurs, mais selon Aristote, cet acte le rendit populaire (Aristote, Politique, V, 5, 9). Les habitants chassent tout de même le tyran et établissent une "démocratie". Ils réclament plus de justice sociale, en exigeant aux riches (europoi ), par décret, de rembourser les intérêts déjà versés par les débiteurs (palintokia ). A Mégare et à Héraclée du Pont, sa colonie, ils bannissent les notables (gnôrimoi ) et confisquent leurs fortunes. Cependant, si certains historiens affirment qu'une démocratie modérée a bien eu cours à Mégare au Ve siècle (Burstein, 1976 ; Legon, 1981 ; Robinson, 1997)* d'autres pensent plutôt à des luttes entre factions aristocratiques, oligarques intransigeants contre modérés ayant compris qu'il faut régler le problème des dettes pour attirer le peuple (Robu, 2014 ). Deux siècles plus tard, en 464, les Hilotes soumis à Sparte se révoltent, qui connaissent des conditions serviles particulièrement dures selon Myron de Priène, cité par Athénée de Naucratis et Plutarque (Lycurgue) : travaux dégradants, humiliations publiques, etc. Les Messéniens, sous la coupe des Lacédémoniens eux aussi, s'étaient révoltés en vain trois siècles auparavant pour échapper à leur asservissement. ​ A près Solon, Clisthène établit « l’égale répartition [7] » du pouvoir, l'isonomie (isonomia ) et celle de la parole publique, l'isegoria : ça c'est la doxa, la voix de l'intelligentsia qui s'exprime, nous allons très vite mesurer la dose de tromperie qu'elle contient. Concrètement, le nom du dème [8] remplace alors, celui du père et si on est un descendant mâle d’un Athénien enregistré dans un dème, on est de facto un citoyen, et en - 451/450, après proposition de Périclès, il faudra être né de deux citoyens. Le grand rival de Clisthène est le riche Isagoras, et pour vaincre ses prétentions oligarchiques, en 508/507, l'Alcméonide aura une brillante idée : faire entrer chaque citoyen du démos , le peuple, dans son hétairie (Hérodote, V, 66, 8. Voir le sens, plus loin), faisant de tous les citoyens d’Athènes, mâles bien sûr, et libres, ses compagnons, les hetairoi (Mossé, 1979 ). [7] « La traduction d'isonomie par “égale répartition” doit être préférée à celle par “loi égale” pour de nombreuses raisons, déjà énoncées par R. HIRZEL, Themis, Dike und Verwandtes, Leipzig 1907 » (Fouchard, 1986 ) [8] division administrative de la tribu. 3 à 4 dèmes formaient une trittye et 3 trittyes une tribu : 4 à l’origine, 10 après la réforme de Clisthène. ​ C’est pour les mêmes raisons qu’il ne faut pas imaginer Clisthène se soucier du peuple quand il lui prête la même dignité, la même liberté d’être aussi pleinement membre de la communauté poliade (de la cité, polis ) que les riches : « C'est Clisthène qui se servit du peuple comme d'une force politique pour mieux l'emporter sur ses rivaux. Dire que Clisthène a fondé la démocratie est naturellement une expression commode, employée par exemple par Hérodote (VI, 131). » (Fouchard, 1986 ) Clisthène, en effet, appartient à l'aristocratie alcméonide, dont le pouvoir dépend de multiples alliances depuis longtemps. Que ce soit à l'époque archaïque ou classique, tous les conflits politiques de l'Attique représentent peu ou prou des luttes de clans où les prétendants au pouvoir cherchent, pour y parvenir, à se constituer dans l’ombre une clientèle d'amis appelée hétairie : sorte de société secrète, d’association aristocratique. A cela, il faut ajouter les philoi (groupes de fidèles) qui entourent les chefs de partis, les stasiôtai “gens de la stasis” (guerre civile) et autres muthietai , “gens du mythe”, de la parole mensongère opposée à la parole vraie, le logos (cf. Detienne, 1981 ), qui ne cesseront de brouiller les cartes de la transparence et de faire de la démocratie athénienne un théâtre d’ombre et de lumière, où la souveraineté populaire se trouve lestée de toutes sortes de serments, de manipulations, des conjurations. Et déjà, il nous apparaît que la démocratie à peine née, n’est certainement pas ce contrat enviable entre égaux (homoioi ) qu’on a bien voulu nous faire accroire. Et nous ne sommes qu’au début de la démonstration. Cette influence décisive de cette minorité de riches citoyens sur la conduite politique de la cité n’est bien sûr pas propre à Athènes. Évoquons ici le cas célèbre de Sparte, dont le mythe a construit l'histoire si longtemps. Fustel de Coulanges, en particulier, l'a bien démonté et a montré que Sparte, sur le sujet des inégalités économiques, ne se distinguait pas du tout des autres grandes cités grecques. Certes, il fut redistribué des terres conquises (mais à quel prix !) en Laconie ou pendant les deux guerres de Messénie (VIIIe-VIIe siècles) qui fit tomber les producteurs libres dans l’hilotisme, mais c’est une aristocratie de plus en plus puissante à l’époque classique qui détient une grande part de la terre périèque à la manière des anciens rois. Quant au fameux partage des terres de Lycurgue, il n'a aucun fondement historique et même si une telle chose avait été faite, on serait assez vite revenu à une situation antérieure où, selon le poète Tyrtée, et s'il faut en croire Aristote, une révolution faillit éclater parce que "les uns étaient très riches et les autres très pauvres" (Aristote, Politique, V, 6, édition Didot, p 673-674), ce que confirme Plutarque, qui précise que l'inégalité y était profonde. Précisons que la rhétra (loi) d’Epitadeus accélèrera la concentration des terres dès le début du IVe siècle (Fouchard, 1986 ) et aggravera encore un peu plus les inégalités. Tout aussi mythiques sont les idées de communautés de biens liées aux syssities , les repas publics. Ni les femmes, ni les enfants n'étaient autorisés à participer aux repas, qui étaient financés par les citoyens eux-mêmes et pas par la communauté. Mieux encore, les pauvres n'y participaient pas, ils étaient "hors d'état de supporter cette dépense" c'est Aristote encore, qui nous l'apprend (Politique, II, 6, 21, p. 514). Et le Stagyrite précise : "Il n'est pas facile de prendre part à ces repas quand on est pauvre ; or la loi veut que, si l'on cesse d'y prendre part, on perde en même temps le rang de citoyen" (cf. cit. précédente, source : Numa Denis Fustel de Coulanges, 1830-1889, Etude sur la Propriété à Sparte, 1876). « Le caractère oligarchique des institutions se manifeste de diverses façons, en particulier dans la discipline (eutaxia ) et l’eunomia spartiates. Aristote lui-même ne voit de «démocratique, dans la distribution des pouvoirs, que l'élection des gérontes par le démos et le fait que les éphores sont, eux, choisis parmi le démos (Pol,IV, 1294b - 29-31). » (Fouchard, 1986 ). Pourtant, c’est le Stagirite lui-même qui nous avait renseigné sur la corruptibilité des éphores, qui exercent un pouvoir quasi tyrannique, alors que les gérontes sont choisis dans les familles les plus puissantes (Politique, II, 1270b ; V, 1306a). Toynbee et Hooker [9] ont d’ailleurs rappelé le pouvoir démesuré de ces « maîtres de la paix et de la guerre » selon le navarque Lysandre. Ils trient les sujets dont on va débattre, comme une sorte de conseil parallèle, élaborent peut-être seuls les probouleuma (projets de loi), court-circuitent à leur façon des débats à l’assemblée (Ruzé, 1997 ). De fait, les Spartiates ont beau s’appeler entre eux homoioi , l’égalité comme à Athènes n’est qu’une égalité de façade. Construite sur un système d’éducation guerrière pour tous, elle fait perdre à des paysans asservis leur fonction productive confiée aux hilotes : «L’homoiotès contribuait ainsi à priver de l'accès à la citoyenneté tout le pays producteur, et permettait de déclasser quiconque, parmi les citoyens, était obligé de travailler pour subsister. Les inférieurs furent en effet surtout des appauvris. » (Fouchard, 1986 ). Le citoyen le plus pauvre demeure cependant libre, toujours au-dessus de l’hilote, mi-serf mi-esclave (doulos ), propriété de la communauté qu’on ne peut vendre, comme la terre, à l’étranger. De plus, les nombreux témoignages de mépris, de violence, d’abus à l’égard des hilotes (Ducat, 1974 ) rapprochent davantage leur vécu de l’existence de bien des esclaves, qui, comme eux pouvaient être affranchis. Au final, c’est toute une population d’asservis : « Hilotes de Sparte, Pénestes de Thessalie, Clarôtes et Mnôites de Crète, dôrophoroi Mariandyniens d'Héraclée Pontique, gymnètes d'Argos et korynéphoroi de Sikyon [10] » (Papazoglu, 1993 ), qui dépendent et travaillent gratuitement pour une poignée de citoyens libres qui, eux-mêmes, sont pauvres en grande partie. Finalement, tous les grands personnages de la démocratie grecque demeurent, au fond, des aristocrates. Prenez un des textes « où l'on a voulu voir l'expression la plus achevée de la réflexion démocratique », l'oraison funèbre de Périclès : « Comme le démontre de façon convaincante N. Loraux, ces éloges de la démocratie se construisent avec des mots, des valeurs, des représentations aristocratiques. A la limite, la tragédie traduit plus fidèlement que l'oraison funèbre les traits principaux du régime démocratique. Pourquoi ce décalage entre ce que l'on veut dire et les mots pour le dire ? Parce qu'en fait, en Grèce antique, “les valeurs aristocratiques n'ont pas eu de rivales” (P. Vidal-Naquet) et la démocratie n'a jamais eu de langage spécifique. » ​ François Hartog, compte-rendu de l’ouvrage de Nicole Loraux, L'Invention d'Athènes. Histoire de l'oraison funèbre dans la « cité classique », Paris, Editions de l’EHESS https://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1983_num_23_1_368363 ​ La vision de l’historien Thucydide est aussi éclairante sur le sujet : "On va m'objecter que la démocratie n'est ni intelligente ni juste et que les possédants sont les plus capables d'exercer le pouvoir. Pour moi, j'affirme en premier lieu que le peuple est l'État tout entier, que l'oligarchie n'en est qu'une fraction, en second lieu que, si les riches s'entendent parfaitement à conserver les richesses, les gens intelligents ont chance de donner les meilleurs conseils et la foule une fois informée de prendre les meilleures décisions. Dans une démocratie ces trois catégories, prises ensemble ou séparément, participent également au gouvernement. L'oligarchie, au contraire, fait participer la multitude aux dangers ; mais elle recherche âprement les avantages. Que dis-je ? Elle met la main sur tous, elle les monopolise. Voilà à quoi aspirent chez vous les puissants et les jeunes gens ! Dans une grande cité comme la nôtre, c'est impossible, ils ne réussiront pas." Thucydide, Histoire de la Guerre du Péloponnèse, Livre VI, XXXIX, Discours d'Athénagoras, chef des démocrates de Syracuse, vers - 415. ​ Si Clisthène fait alliance avec le dèmos , ce n’est donc pas vraiment par amour de la démocratie. On le voit encore ici, le métier de politicien était déjà bien rôdé : de générations en générations, le langage aristocratique trahira souvent les mentalités et les ficelles utilisées par les démagogues de tout poil pour s’attacher telle ou telle partie du peuple. Et des ficelles, nous allons, le voir, il y en a de toute sorte. Imaginons donc, les milliers de citoyens venus délibérer dans les assemblées ou les tribunaux. Se bousculent-ils pour prendre la parole en masse ? Certainement pas, ce sont plutôt des gens « d'ordinaire spectateurs de paroles et auditeurs d'actions » qui spéculent sur l’avenir « d'après les beaux parleurs, comme si ce qu'ils disent devait se réaliser…victimes du plaisir de l'oreille » qui les font ressembler « davantage à des spectateurs assis pour admirer des sophistes qu'à des citoyens qui s’entretiennent des affaires de l'État » (Thucydide, III, 38). Et que dire du fait que, selon Platon, le dèmos est « esclave des lois de son plein gré » ? (Platon, Lois, III, 700a 3-5), ou qu’il est « entraîné dans l’erreur » par les vrais acteurs de la démocratie que sont les démagogues (Aristote, Constitution d’Athènes, 28, 3-4) ? Dans le Gorgias, Calliclès défend le droit du plus fort, qui devient le fondement de la société, et dans la République, Thrasymaque affirme que la justice ne sert que les intérêts de ceux qui ont le pouvoir. Ce n’est pas parce que Platon est anti-démocrate qu’il ne dit pas ici ou là des vérités sur ses adversaires. D'autre part, faisant partie des privilégiés, Platon connaissait très bien leurs mentalités et leurs pratiques. Mais ce qu’il ne dit pas, c’est que s’il y a une large majorité d’auditeurs muets, il y a de bonnes raisons à cela. En effet, ils ne sont pas nés « du bon côté », celui où on ne ruine pas son corps au travail, où on connaît une douceur de vivre qui donne tout le loisir de réfléchir et de se cultiver. Alors, oui, « il suffisait à un chef de parti d’obtenir la majorité dans le Conseil des Cinq Cents pour être à peu près sûr d’entraîner le peuple et d’imposer ses idées à tous les magistrats » (Glotz, op. cité). Une bonne illustration de cette démocratie oligarchique est sans doute la manière dont a été renversée la démocratie pendant la Guerre du Péloponnèse, après l’échec de l’expédition de Sicile : « Le peuple pourtant se réunissait bien encore, ainsi que le Conseil désigné par le sort, mais rien n’y était décidé qui n’eût l’accord des conspirateurs ; qui plus est, les orateurs étaient des leurs, et leur avaient soumis à l’avance leurs interventions. En outre, aucun des autres citoyens ne protestait plus, par crainte, à voir le nombre des conjurés ; s’il y avait par hasard un protestataire, il se trouvait immédiatement supprimé par quelque méthode appropriée, sans qu’il y eût ni enquête sur les coupables ni poursuite s’ils étaient soupçonnés : le peuple ne bougeait pas, en proie à une épouvante telle qu’on s’estimait heureux, même en gardant le silence, de ne pas subir de violence. Croyant les conjurés beaucoup plus nombreux qu’ils ne se trouvaient l’être, les gens avaient un esprit de vaincus, et ils ne pouvaient découvrir la vérité, parce que les dimensions de la cité et l’ignorance où ils étaient les uns des autres les en rendaient incapables. » ​ Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, Livre VIII, LXVI, 1-3, trad. Jacqueline de Romilly, Robert Laffont, 1990 ​ O n voit là combien était redoutable cette double stratégie des élites, mêlant le silence du secret (mysticon , à l’origine de “mystique”, aporrhèton ), du mystère (mysterion ), au bruit de la parole déclamée, cette « pleine publicité de la vie politique » selon la formule de Jean-Pierre Vernant : Savoir maîtriser la parole, comment la faire circuler, l’inscrire dans les lois, les décrets, etc. Thésée ne disait-il pas déjà : « Quant à la liberté, elle est dans ces paroles : “Qui veut, qui peut donner un avis sage à la cité ?” Lors, à son gré, chacun peut briller… ou se taire. Peut-on imaginer plus belle égalité civique ? » (Euripide, Les Suppliantes [11] , v. 438-441). Seulement voilà, il y a de nombreuses raisons pour que les pauvres se taisent et qu’à l’inverse les riches s’expriment à bâtons rompus. Il y a la crainte des dominés, dont il vient d’être question, mais il y a surtout une forme d’appropriation des riches du logos, de la parole. Ils ont passé des heures et des heures depuis leur enfance à lire, à manipuler les idées, à se frotter aux autres par la joute oratoire, à polémiquer (de polemos , la guerre), en payant fort cher leurs professeurs, cela a déjà été dit, en philosophant entre amis, en banquetant chez les uns chez les autres, mais aussi dans les palestres (gymnases publics) ou ailleurs. Ce qui conduit à parler de l'esprit de compétition (agôn ) des aristoi , sujet toujours actuel et qui a bien infusé dans les autres couches de la société, à savoir qui est le meilleur sportif, le meilleur guerrier ou musicien, etc. On peut citer des exemples emblématiques comme les concours panhelléniques, où rivalisent les cités, qui doublent la victoire individuelle d'une victoire communautaire. On récompense bien sûr les vainqueurs. Ce peut être « un dîner au prytanée, l’érection d’une statue de bronze sur l’agora » ou encore « la proédrie , c’est-à-dire le fait d’avoir des places de choix lors des fêtes et des spectacles organisés par la cité. » (Cogan, 2009) : les places VIP ne datent pas d'aujourd'hui ! ​ ​ ​ ​ ​ Fête des Panathénées, épreuve de lutte dite pancrace, pankration , littéralement tous les pouvoirs, car presque tous les coups y étaient permis. Oeuvre attribuée au peintre Kleophrades, autour de - 500. Revenons maintenant à la question oratoire. Pour prendre la parole à l’Asssemblée, les citoyens « devaient être au moins capables d’entendre et de lire : ainsi définirais-je volontiers ce que l’on a appelé la “demi-instruction” du peuple athénien, présentant un haut niveau d’alphabétisation en dépit de l’absence de tout enseignement public, mais sans doute plus actif à l’Assemblée par sa présence ou par ses réactions que par ses prestations oratoires. » (Loraux, 1979 ). [11] Traduction basée sur celle de la C.U.F (Collection des Universités de France), cf. Villacèque, 2012 La pratique rhétorique, dialectique a toujours été un facteur d’inégalité entre les classes sociales, car ceux qui maîtrisent l’art oratoire peuvent mieux argumenter, pour convaincre davantage, et finalement, emporter l’adhésion avec plus de succès. Périclès en était une vivante illustration, qui : "tenait la foule, quoique libre, bien en main, et au lieu de se laisser diriger par elle, la dirigeait." (Thucydide, II, 65, 8), par une "parole rapide", "une sorte de persuasion (peithô ) se tenait sur ses lèvres, tant il était le seul des orateurs à laisser son dard (kentron ) dans l'oreille de ceux qui l'écoutaient" (Eupolis, Dèmes). A l’inverse, la parole du populo n’a pas du tout le même poids et on ne s’étonne pas de ce qu’elle a pu inspirer à Aristophane une énième moquerie pour provoquer le rire de son public : « - Le Charcutier : C’est que je suis capable de parler moi aussi, autant que de cuisiner. - « Cléon : Vraiment, parler ? Sans doute que tu serais capable, oui. Si une affaire te tombait toute crue, tu saurais l’accommoder passablement. Mais sais-tu ce que tu éprouverais, selon moi ? Ce qui arrive à tout le monde. Si, à tout hasard, tu venais à gagner une petite cause contre un étranger, tu te mettrais à rabâcher la nuit, à soliloquer dans les rues, buvant de l’eau [12] et importunant tes amis. Et tu te crois capable de prendre la parole ? Imbécile ! » ​ Aristophane, Les Cavaliers (Chevaliers), - 425 ​ [12] Pour s’éclaircir la voix. ​ Les milieux aristocratiques traitent de la même façon les orateurs issus des milieux populaires, transformés en sycophantes [13] , qui, à défaut de maîtriser l’art rhétorique utilisent leur liberté de parole pour atteindre leurs « confrères du triobole » (Aristophane, Cavaliers) et répandre les rumeurs, entretenir la confusion, la délation et le désordre. On connaît quelques noms d’orateurs populaires, qui comme Pythéas « fils d ‘un meunier, sans avoir cultivé les lettres et la philosophie, osa monter à la tribune… » (Démosthène, Epitres III ; Syrianus, Commentaires sur Hermogène). Il y avait bien sûr des exceptions. Eschine, dont le père avait été esclave d’un maître d’école, a eu une grande renommée d’orateur, ainsi que son collègue Démade, matelot issu d’une famille pauvre de Péanie. ​ [13] du grec sukophantia : délation, de sûkon , figue et phainen , faire voir) : Les figues étaient alors souvent l’objet de vols, et on avait fini par surveiller et punir les voleurs de figues, en flagrant délit, mais aussi, parfois, sur la base du simple soupçon émis par des calomniateurs, sukophantês (cf. Girard, 1907 ) ​ " On peut toutefois considérer que ceux qui s’expriment régulièrement devant l’Assemblée constituent un groupe très réduit. On compte vraisemblablement quelques centaines de citoyens qui déposent une proposition de temps en temps, alors qu’il ne doit avoir existé, pour chaque période, qu’une à deux dizaines d’orateurs quasi-professionnels qui prennent constamment la parole. Il s’agit d’hommes qui peuvent se permettre de vivre pour la politique, soit qu’ils ont hérité d’une fortune ou l’ont accumulée au fil de leur travail, soit – comme dans le cas de Démosthène – parce qu’ils tirent des revenus considérables de leur activité de rédacteurs de discours juridiques. " ( Nippel, 2010 ) ​ ​ Le mépris de la parole savante envers celle de l’ignorant n’a cessé d’être un topos , autrement dit un vivier de thèmes et d’arguments, pour toutes les cultures. Il faudrait parler de l'éducation des enfants, qui incombe aux familles, et qui permet aux enfants de "bonnes familles" de fréquenter des écoles huppées, accessibles seulement aux classes aisées, telle l’Académie de Platon ou le Lycée d'Aristote mais encore des conférences de sophisme ou des cours privés donnés par des rhéteurs, des péripatéticiens ou des grammatikos de premier ordre. Cet enseignement suppléait « à l’absence de prise en charge par l’Etat de la formation intellectuelle. » (Mactoux , 1980). Ce n'est pas un sujet anecdotique dans une culture où l'art oratoire, l'éloquence, comme à Rome, font partie intégrante de la réussite sociale. Et au-delà, l'éducation (paideia ) des élites va leur permettre de réfléchir et de communiquer à partir d'une grille commune de références, d'interprétations, en particulier par le biais d'exercices décrits dans les progymnasmata , traités destinés aux enseignants ou d'apprendre "le bon conseil en matière d'affaires privées : celui qui permet par la parole et par l'action le plus d'efficacité dans les affaires de l'Etat" (Platon, Protagoras), et encore une fois, il n'est pas difficile d'y voir des résonances dans toute l'histoire de la domination des classes sociales jusqu'à nos jours : "Nous sommes comme revenus à l’époque des sophistes, l’époque où l’art de persuader, dont les slogans, la publicité, la propagande par réunions publiques, journal, cinéma, radio, constituent l’équivalent moderne, tenait lieu de pensée, réglait le sort des villes, accomplissait les coups d’Etat". ​ Alain Supiot (dir.), Mondialisation ou globalisation ? Les leçons de Simone Weil, Collection « Conférences », Éditions du Collège de France, 2019 ​ ​ ​ Académie de Platon, entouré de ses élèves, détail d'une mosaïque de la villa de Titus Siminius Stefanius à Pompéï, Ier siècle avant notre ère, Musée archéologique de Naples. C'est que la propagande des élites commence en effet très tôt dans l'histoire pour impressionner le peuple, modeler, orienter, canaliser ses croyances, ses actions. Elles savent bien avant que Machiavel le découvre que "gouverner, c'est faire croire." (Le Prince). Alors les princes éblouissent leurs sujets de monuments gigantesques et impérissables, ziggurats mésopotamiens, pyramides égyptiennes, temples grecs ou romains, etc,, mais aussi de sculptures (par exemple les statues d'Auguste, produites de façon industrielle, ou encore de liturgies somptueuses, et fabriquent des discours et mesures démagogiques, détournent les mythes à leur profit, etc. ​ "Les philosophes antiques n’ont pas figé l’Art dans le seul domaine de l’esthétique : il est aussi un champ d’investigation et d’utilisation pragmatique en particulier dans le domaine politique et dans le conditionnement social, si bien que « la musique en tant qu’instrument de propagande se place à côté des autres arts, dans un processus global de civilisation." Marc Signorile, Art et propagande, Europe, Antiquité-XVIIe siècle, Paris, Sulliver, 2012. ​ Par ailleurs, il ne faudrait pas oublier le coût colossal de toutes ces productions artistiques, tout particulièrement à l’époque de Périclès, dont le poids n’est certainement pas négligeable socialement : “On a séduit les amis des arts par l’éclat de leurs chefs-d’œuvre ; et l’on a oublié que ce furent ces édifices et ces temples d’Athènes qui furent la première cause de sa ruine, le premier symptôme de sa décadence, parce qu’étant le fruit d’un système d’extorsions et de rapines, ils provoquèrent à la fois le ressentiment et la défection de ses alliés, la jalousie et la cupidité de ses ennemis et parce que ces masses de pierre, quoique bien comparties, sont partout un emploi stérile du travail et un absorbement ruineux de la richesse” Volney, F. Chassebœuf (comte de) : Leçons d’histoire prononcées à l’École Normale, Paris, 1799, édition de 1826. ​ ​ Nous avons un très bon exemple de cette puissance de la parole dans les procès successifs qui seront faits aux stratèges à une époque où, aux dires de certains, « le peuple s’enivrera de sa propre puissance jusqu’à prendre des décisions injustes et tragiques pour sa destinée. [14] » On ne peut pas blâmer le journaliste qui écrit ces lignes, il répète ce qu’on lui a appris dans les livres d’école ou dans d'autres feuilles officiellement estampillées. C’est l'histoire de ce peuple qui aurait eu un jour, avant de finir « par sombrer dans la démagogie et la corruption morale » (op. cité) la capacité d’instaurer une « Démocratie exemplaire » (op. cité). Un seul exemple suffira, nous en trouvons à la pelle sur la toile et dans les livres. Entrons un peu dans les détails. En 406, les généraux vainqueurs des Lacédémoniens aux Arginuses sont mis en procès pour ne pas avoir secouru plusieurs centaines de marins qui auraient pu être sauvés. Qui sont les acteurs autour des généraux ? Les triérarques Théramène et Thrasybulle, Callixénos, Euryptolémos, etc, tous des gens de très bonnes familles, des rhéteurs et des démagogues qui emploient toutes sortes de stratégies, nous le savons, pour manipuler la décision des représentants du peuple. Les généraux invoquent calmement, témoins à l’appui, que la tempête avait sérieusement compromis le sauvetage des naufragés et font une bonne impression à l’assemblée. Seulement, le soir tombait, et on n’avait plus le temps de procéder au jugement, un à un, des neuf accusés. Au lieu de remettre la chose à la séance suivante, Théramène et ses amis ont obtenu le vote d’une motion qui propose non pas de juger les prévenus à la prochaine séance mais d’arrêter la procédure selon laquelle ils seraient jugés. Saisissant la balle au bond, le Conseil des Prytanes (les magistrats) élabore une décision sur une proposition (probouleuma ) de Callixénos, qui agit selon les instructions de Théramène, nous dit Xénophon (Helléniques, I, 7, 8). Estimant que l’accusation et la défense s’étaient suffisamment exprimées, il demande à toutes les tribus de se prononcer par un vote sur l’acquittement ou la condamnation. « Procédure inouïe », nous dit l’historien, première fois qu’une tribu est appelée à se prononcer sur une affaire concernant la cité entière, et sur un mode de scrutin propre à favoriser dans chaque dème « des intrigues que ne balaierait pas le grand brassage de l'Assemblée. ». C’est un vote public qui est demandé, ce qui enfreint la règle du vote secret et c’est une sentence globale, ce qui enfreint une autre règle, celle de la sentence individuelle. Tout ceci est beaucoup trop inhabituel, choquant, pour pouvoir être acceptée par l’Assemblée dans des conditions normales. Alors, Théramène va y mettre du decorum , du tragique et on voit venir une foule de gens tout de noir vêtus, rasés de près, chose étonnante quand on sait que c’était le second jour de la fête des Apaturies, que les membres des phratries célébraient autour de grands repas festifs. On assistait à une « mise en scène » émotionnelle où tous ces gens prétendaient être parents des morts, où d’autres, survivants du drame, parlaient au nom des naufragés (Hatzfeld, 1940). Euryptolémos, fils de Périclès le jeune, déposa une proposition d’illégalité contre Callixénos et Socrate, alors bouleute, fut le seul à voter contre la discussion de la proposition de Callixénos. C’était trop tard. Théramène avait su par ses procédés faire monter l’émotion (pathos ) de la foule jusqu’à son paroxysme et faire qu’elle décide de condamner les justiciables et de les exécuter. Nous le voyons encore, cette demokratia (du grec demos , peuple et kratia : pouvoir, souveraineté), terme encore polémique quand il apparaît dans la première moitié du Ve siècle (Caire, 2017 ) n’empêche pas les élites de parvenir à leurs fins en déployant toujours des formes variées de stratégies de pouvoir. Et ainsi, leur « l’influence était si grande que, malgré les institutions, qui étaient devenues toutes démocratiques, ils conservèrent le gouvernement jusqu'à la guerre du Péloponnèse » (Koutorga, 1960 ). ​ Alors, oui, il ne fait guère de doute que le droit de prendre la parole est chez ces Grecs anciens une marque de liberté et d'égalité (Suppliantes d'Euripide : 438, 441 ; Hérodote, Histoires, sur Clisthène : V, 78, 1) et que le droit de chacun de dire ce qu'il pense (parrhésia ) est donné par la liberté (Platon : République, 557 b ; L’égalité du Pseudo-Xénophon : I, 12). On peut vous octroyer en plus le droit à l’ambition (philotimia ), à la compétition (hamilla ) ou au mérite (arètè ), s’ils ne sont pas accompagnés des moyens qui permettent de les obtenir, cette égalité de droit ne pourra jamais se confondre avec l’égalité de fait, l’égalité réelle, et c’est exactement ce que nous retrouvons dans les démocraties d’aujourd’hui : Le demos (entier, cette fois) y a maintenant parfaitement le droit de gouverner mais le nombre de leurs représentants dans les assemblées nationales (et pire, dans les gouvernements) ont toujours été, jusqu’à ce jour, proches du zéro. [14] Philippe Murer, VIe République : l’exemple de la démocratie athénienne, article paru dans Marianne le 15 mai 2013 https://www.marianne.net/politique/vie-republique-l-exemple-de-la-democratie-athenienne M ais le vote me direz-vous, que faites-vous du vote, qui consacre bien le choix du citoyen, qui matérialise son libre arbitre ? C'est vrai que la pratique du tirage au sort des citoyens fait encore des envieux aujourd’hui et l’élection est plus que jamais brandie comme une panacée. Si le suffrage, en démocratie, est un objet d’intérêt indiscutable, il ne doit pas faire oublier « le poids dont les grandes familles aristocratiques pouvaient peser – et pesaient même à Athènes – sur des élections. » (Loraux, 1979 ). Cela n’empêchait pas des discussions sans fin sur tel ou tel mode de scrutin : « La démocratie advient quand les pauvres sont vainqueurs de leurs adversaires, qu’ils en tuent une partie et en exilent l’autre et qu’ils partagent à égalité entre le reste de la population l’administration et les charges, et les magistratures y sont le plus souvent attribuées par des tirages au sort » (Platon, République VIII, 557a) . « le dèmos et la Boulè choisie par la fève » Thucydide (VIII, 66) « On admet qu’est démocratique le fait que les magistratures soient attribuées par tirage au sort, oligarchiques le fait qu’elles soient pourvues par l’élection » Politique IV. 9, 1294b8 « Voici le genre de mesures qui sont démocratiques : que tous choisissent les magistratures parmi tous, que tous soient magistrats de chacun, et chacun à tour de rôle de tous, que les magistratures soient tirées au sort, ou bien toutes, ou bien celles qui ne demandent ni expérience ni compétence » Aristote, Politique VI. 2, 1317b17-21). ​ La compétence. L’expertise. Socrate pointe du doigt le problème dans le Gorgias de Platon. Quand l’assemblée doit choisir des médecins ou des constructeurs de navire, il prend l’avis des experts dans le domaine concerné, alors, pour la politique ce devrait être la même chose. C’est à qui possède la « science » politique de diriger les affaires de la cité. Il y a ceux qui savent et ceux qui sont ignorants. D’un côté « l’homme compétent » qui distingue « le juste de l’injuste, le laid du beau, le bien du mal » et de l’autre le « grand nombre », « la multitude » la « foule incompétente » (Platon, Criton, 47a-48b.). Dans le Gorgias, encore, Socrate admire « l’art de gouverner les vaisseaux, qui sauve des plus grands périls, non seulement les âmes, mais aussi les corps et les biens », il reconnaît la modestie du pilote qui le pratique, non seulement par sa contenance mais par les tarifs modiques qu’il demande : deux oboles pour débarquer à Egine ou deux drachmes pour rejoindre l’Egypte ou le Pont. Il ne lui viendrait pas du tout à l’idée qu’il mérite plus qu’un propriétaire qui s’enrichit sans travailler. Mais plus tard, nous nous poserons la question de savoir s’il est moins archaïque, comme aujourd’hui, de penser qu’une femme de ménage doit avoir dix fois, cent fois, mille fois moins les moyens de vivre qu’un homme d’affaires. Et nous verrons, encore une fois, que, s’agissant des inégalités sociales, les choses n’ont pas vraiment changé. Les idéologies sont toujours là, bien ancrées. Elles ont changé de forme, c’est tout. Mais revenons au vote. Ainsi, l’ostracisme voté « démocratiquement », qui exilait un citoyen de la cité pour dix ans, et qui donnait sans doute au quidam un certain sentiment de puissance : « Ce n'est pas un hasard si les premières victimes de l'ostracisme, près de vingt ans après les réformes de Clisthène, sont des “amis des tyrans”, si dans les années qui précèdent et suivent immédiatement les guerres médiques l'ostracisme permet aux grandes familles des Alcméonides, des Philaides, des Cimonides de régler leurs comptes, Thémistocle (VIe siècle avant notre ère) constituant dans ce jeu traditionnel l'élément nouveau qui annonce l'avenir. Il n'est pas douteux en effet qu'entre Miltiade, Aristote, Xanthippos, Thémistocle même, puis Cimon les oppositions sont plus de personne que d'opinion. » (Mossé, 1974 ). Ce serait en effet le riche Thémistocle qui pourrait être à l’origine de la pratique d’ostracisme qui lui aura permis d’écarter tous ses rivaux (Hansen, 1991 ) mais aussi d’en être victime lui-même. En effet, l'archéologie a retrouvé à ce sujet beaucoup d’ostraka [15] qui portaient son nom avec la même écriture, ce qui indique que plusieurs d’entre eux avaient été préparés à l'avance pour pouvoir être distribués (contre rémunération ?) et truquer l’issue du vote. Après avoir combattu brillamment les Perses, en effet, Thémistocle a été accusé de médisme comme Pausanias [16] , c’est à dire de collaboration, de trahison au profit des Mèdes, en l’occurrence la Perse de Xerxès puis d’Artaxerxès, qui lui offrit plusieurs villes en récompense de ses précieux services. Thémistocle fut banni à jamais, lui et ses descendants, mais réussit à exfiltrer une bonne partie de sa fortune. Périclès aux « amis très puissants », qui « redoutait l’ostracisme », au « tempérament pas du tout démocratique » cherche à son tour à mettre le dèmos dans la poche en peaufinant son image publique : Après le bannissement de Thémistocle, il décline toutes les invitations à des banquets, à des fêtes privées, réserve ses prises de parole « pour les grandes occasions » et fait « parler à sa place des amis ou des membres de son parti » (Plutarque, Vie de Périclès, 7) : Aujourd’hui, on soupçonnerait fort cet homme-là d’être conseillé par un communicant, à le voir peaufiner son image humble et discrète, de manière aussi professionnelle. ​ Tout ceci montre bien que si la démocratie grecque antique travaille à établir un certain nombre de droits politiques, ils n’ont pas grand chose à voir avec l’équité sociale. Et cela se vérifie encore du temps de Périclès, car l'égalité politique "ne fait pas à proprement parler disparaître les distinctions réelles fondées sur la propriété des biens, mais les atténue, ou plus exactement leur ôte toute détermination quant à la place de chacun au sein de la communauté civique." (Mossé, 1987) ​ [15] ostraka (ostraca , sing. ostrakon , ostracon ) : tessons, jetons de céramique où on gravait le nom du justiciable incriminé, par vote à "bulletin" secret. [16] Thucydide appelle Thémistocle et Pausanias « les plus illustres des Grecs de leur temps » (I, 138, 6). ​ Ostraca de Thémistocle, vers - 482. Musée de l'Ancienne Agora, Athènes E n dépit de tous leurs privilèges, et malgré une grande pauvreté, une partie des riches, comme partout et à toutes les époques, sont insatiables et cherchent des moyens pour s’enrichir illégalement, par l’évasion fiscale ou en sous-estimant leur patrimoine, quand on leur demandait de les déclarer, par exemple lors de l’eisphora (voir note [4] ). L’impôt extraordinaire de guerre (du même nom que la fortune : eisphora ) est calculé sur la richesse totale d’un individu, son capital (timèma ) à la fois mobilier et immobilier, dont il devait faire une estimation. Comme il n’y avait pas de cadastre en Attique, on imagine bien que la fraude devait être très courante : le grand nombre de plaideurs affirmant devant des jurés qu’ils n’ont jamais trompé le fisc en est un bon signe. Ou encore, on essayait de transformer des biens immeubles, trop visibles, en biens meubles qu’on pouvait davantage soustraire aux regards [17] . Par ailleurs, l’eisphora , apparue au début de la guerre du Péloponnèse est, bien que modique, un impôt injuste, car elle il au même taux pour toutes les catégories sociales (même les mineurs), à l’exception des plus pauvres qui en sont exempts. En plus de ce qui a été dit, d'autres dispositions ont été concoctées par le pouvoir, où derrière le vernis démocratique, on décèle les arrière-pensées politiques, telle l’institution de la mistophorie. L’Aréopage perdant sa gouvernance, le flux supplémentaire des affaires à traiter pour les nouvelles instances populaires était important et le nombre de séances était tel que nombre de citoyens ne pouvaient plus y participer sans rogner sérieusement sur leur temps de travail, sans contrepartie. Alors, Périclès institue le misthos (mistos ) , menue somme d'argent qui rétribue la charge des citoyens bouleutes (misthos bouleutikos ) et des juges (misthos heliastikos ). Mais il y a bien une explication politicienne de cette institution de ce misthos . Périclès l’aurait introduit, en effet, parce qu’étant moins riche que Cimon, (Thucydide, II, 13,1 ; Plutarque, Périclès V, 2), il ne pouvait être meilleur évergète, c'est-à-dire celui qui distribue une partie de ses richesses pour obtenir le soutien du petit peuple. Il ne restait alors plus qu’à ce dèmos , « à la limite du niveau de subsistance,» de « devenir le client de Cimon ou celui de l’Etat. » (Finley, 1983 ). Périclès va donc recourir à une autre forme de redistribution [18] , sur fonds publics cette fois, pour rémunérer les pauvres contre leur participation aux tribunaux (Aristote, Constitution d’Athènes, 27, 3-4). ​ [17] Louis Gernet, Choses visibles et choses invisibles, in Anthropologie de la Grèce antique, Paris 1968. [18] Un autre sens de l’isonomie, compris comme « égale répartition » ​ Comme d’autres pratiques de l’assemblée, ce « patronage communautaire » (Finley, op. cité) pouvait être, lui aussi, dévoyé par les plus aisés, pour manipuler le jury populaire. Les amendes et les confiscations prononcées en justice alimentant la caisse du tribunal qui sert à payer leur salaire, il était tentant de prononcer des condamnations : « Les charges relevées contre l'accusé sont suffisantes, Athéniens. Songez maintenant aux discours que vous avez souvent entendu tenir à ces gens-là, quand ils voulaient perdre quelqu'un injustement : “si vous ne prononciez pas les condamnations qu'ils vous demandaient, votre salaire [misthophorà, NDA] viendrait à manquer”» ( Lysias, Contre Épicratès, 1 ). D’autre part, on renforce le clientélisme, en incitant les citoyens indigents à tirer profit de leur présence à l'assemblée. Avant l’instauration de cette indemnité, il y avait un absentéisme mais surtout, peut-être, un tel manque de ponctualité (Trabulsi, 2006) qu’on poussait les gens vers la Pnyx à l’aide d’une corde rouge et une amende était infligée à ceux qui portaient une marque vermillon sur leurs vêtements. Il faut dire que le quorum était de… 6000 votants ! A l’inverse, après l’introduction du misthos , nous dit Aristophane, la corde rouge servira à empêcher les citoyens d’entrer dans une assemblée bien pleine (cf Aristophane, Acharniens et Assemblée des femmes). Concrètement, ce misthos s’élève à deux oboles, puis trois (triobole) à partir de – 425, à peine plus d’une demi-journée de subsistance qui « paie le gâteau d’un dîner », dira en substance Aristophane avec sa caustique habituelle par la voix de Philocléon (Philokleon) dans Les Guêpes. C’est dire donc, le degré de précarité qui touchait alors les pauvres ouvriers ou chômeurs, puisqu’ils étaient capables de faire des kilomètres de marche aller-retour pour une somme dérisoire. Par ailleurs, il faut évoquer la méthode d’obtention de ce salaire de pauvre, qui illustre bien son caractère de classe : Seuls les premiers arrivés y avaient droit et il fallait se lever très tôt parfois pour ne pas le manquer. Ce qui donne à Aristophane une occasion de plus de se moquer des petites gens : « Praxagora : Mais hâtez-vous ; car c'est là-bas la coutume que ceux qui ne sont pas présents dès l'aube à la Pnyx détalent sans même un clou » (Aristophane, Assemblée des femmes, 282-284). Mais tout n’était alors pas sombre, si on en croit Glotz : « La vie n'était pas chère, et Athènes trouvait assez de ressources dans son empire pour venir en aide aux pauvres gens, voire pour permettre aux thètes de s'élever dans la hiérarchie sociale au rang de zeugites. Elle envoyait des milliers de citoyens comme clérouques sur les terres du domaine fédéral elle faisait d'amples distributions de viande et de blé elle subvenait aux soldes des rameurs et des fonctionnaires ; elle payait convenablement les artisans et les ouvriers occupés à de continuels travaux d'utilité publique ou d'embellissement. » (Glotz, 1928). Les Athéniens ne s’intéressaient pas à l’économie, c’était une oekonomia qui se restreignait le plus souvent à la sphère domestique, privée d’un domaine, d'une entreprise. Alors, pour améliorer le sort des pauvres on leur fait l’aumône, comme dans beaucoup d'endroits du monde et pendant longtemps, ou on les déplace quand la situation sociale commence à se tendre dangereusement : « comme la multitude continuait à maugréer contre la guerre, il [Périclès, NDA] la ménagea et se la concilia par des distributions d’argent et fit décréter des envois de colons. Il expulsa en masse les Éginètes et partagea l’île en lots qu’il distribua aux Athéniens tirés au sort » Il « expédia en outre mille colons dans la Chersonnèse, cinq cents à Naxos, deux cent cinquante à Andros, mille en Thrace pour y habiter chez les Bisaltes, et d’autres en Italie, lors de la nouvelle fondation de Sybaris, rebâtie sous le nom de Thourioi. Il agissait ainsi pour alléger la ville d’une populace oisive, que l’action rendait remuante, pour soulager la misère du peuple et, en installant des garnisons chez les alliés, les tenir dans la crainte et les empêcher de tenter quelque révolte. » Plutarque, Vies parallèles des hommes illustres, Périclès L’émigration de colons (apoikos ), pour peupler des cités nouvelles, par exemple, ou des clérouques (klérouchos ), envoyés coloniser des terres étrangères (volontaires ou tirés au sort), permettait souvent de régler des excédents démographiques, en occupant des terres étrangères à bon compte. Comme dans d’autres idéologies antiques, « la dépendance de certains peuples conquis est présentée comme le résultat d'un accord passé avec leurs vainqueurs (Strabon 12.3.4. (sumbenaï) et Athénée 6. 263d (Mariandyniens), 164b (douleuein kat'homologias ) (Pénestes). » (Briant, 1982). Les anciens propriétaires restaient sur leurs terres, continuaient de la travailler mais payaient un loyer aux clérouques : c’était autant d’argent qui ne sortait pas du Trésor athénien et qui leur permettait d’améliorer parfois leur condition. Sans doute faut-il ajouter à cette liste d’institutions le misthos ekklesiastikos indemnisant les citoyens présents à l’Ekklesia à partir de 403/400, d’un obole, puis de trois (on parle alors de triobole) et enfin, vers 330, d’une drachme à une drachme et demie selon les séances. Et, encore une fois, d’où viendrait cette législation ? D’un riche bien sûr, Agyrrhios, qui avait une relation étroite avec Pasion, le banquier d’origine servile et qui a probablement, comme son neveu Callistratos, triomphé ainsi de ses adversaires (Mossé, 1994 ). On ne sera alors guère étonné d’apprendre qu’Agyrrhios a été élu stratège en 389. Notons que ce IVe siècle accorde les plus grands honneurs au stratège, pour la raison principale qu’on a élargi l’assise sociale des archontes (longtemps les grands patrons d’Athènes issus de la première classe censitaire, comme les ambassadeurs (tamiai ) ou des hellénotames en l’étendant aux chevaliers. Alors comprenez que pour l’aristocratie pur jus, le titre ait perdu son aura d’antan et ne fasse plus rêver. Mais Agyrrhios ne se serait pas arrêté là, il aurait été pu être, selon certains, à l’origine du théorique (theorikon [19], une caisse de trésorerie alimentée par des excédents budgétaires, qui paie aux Athéniens différentes distributions gratuites (viandes, blés, places gratuites au théâtre) et dont l’instauration, comme celui des misthoi , a bien irrité le clan oligarque. On peut l’ajouter à la liste positive de Glotz ou y voir des miettes supplémentaires de la part des nantis, qui ne changent pas fondamentalement le sort économique des plus fragiles. ​ [19] Pour d’autres historiens, il est plus tentant d’y voir l’intention d’Eubule, au milieu du IVe siècle (Mossé, 2007). ​ X énophon fait défiler ces citoyens modestes qu’il voit à l’Assemblée : foulons, cordonniers, charpentiers, forgerons, des laboureurs, marchands, trafiquants du marché (Xénophon, Mémorables, III, 1, 5-6). Platon évoque quant à lui les forgerons, les corroyeurs, les négociants, les marins, qu'ils soient riches ou pauvres, et on chasse les incompétents sous les huées (Protagoras, 319 b-d). Tout ce petit monde représente environ 18 ,5 % de la population totale avant la guerre du Péloponnèse (Starr, 1990 ). Il s’agit presqu’exclusivement ici de travailleurs manuels, considérés depuis longtemps le plus souvent avec mépris par l’aristocratie. Si Homère ne peut s’empêcher d’admirer le travail de certains artisans (demiourgoi, technitai, banausoi ), aucun d’entre eux n’a de généalogie ou n’est nommé, ce qui signe leur infériorité [20] aux yeux du poète, signale l’historien Moses Finley (The world of Odysseus, Viking Press, 1954) . A Sparte, c’est pire, depuis l’époque archaïque déjà, les citoyens n’avaient pas le droit de pratiquer les travaux manuels, interdiction renforcée semble-t-il vers le milieu du VIe siècle [21]. Pour d’autres historiens, il est plus tentant d’y voir l’intention d’Eubule, au milieu du IVe siècle (Mossé, 2007). [20] Comme dans un mythe rapporté chez Homère et Hésiode, celui d’Héphaistos, dieu du feu, de la métallurgie, étranger et exilé de l’Olympe, laid et infirme (boiteux) en dépit de ses splendides réalisations (en particulier ses automates) admirées des dieux. [21] Pour d’autres historiens, il est plus tentant d’y voir l’intention d’Eubule, au milieu du IVe siècle (Mossé, 2007). cf. Xénophon, Constitution des Lacédémoniens 7,1 ; Plutarque, Vies, Lycurgue 24, 2 ​ ​ ​ Cratère montrant un poissonnier et son client, IVe siècle avant notre ère, Musée Mandralisca, Cefalù, Italie. Plus généralement, le mépris des aristocrates s’adresse à tous les pauvres sans distinction, à tout ce « petit peuple » du dèmos qui, « dans les cités démocratiques… avait conquis le pouvoir de décision. » C’est pourquoi « partout sur terre, les meilleurs [beltistoi , NDA] sont les ennemis de la démocratie : car c’est chez les meilleurs qu’il y a le moins de licence et d’injustice et le plus d’inclination au bien ; mais c’est chez le peuple qu’on trouve le plus d’ignorance, de désordre, de méchanceté : la pauvreté les pousse à l’ignominie, ainsi que le manque d’éducation et l’ignorance qui, chez certains, naît de l’indigence ». Constitution des Athéniens, d'un auteur anonyme appelé Pseudo-Xénophon ou “Vieil oligarque”, I, 5, vers 420 - 430. ​ Cet auteur « n’emploie presque jamais le terme de polites ("citoyen") et, à deux exceptions près, le texte omet "les citoyens" : il n’y a que des Bons (to beltiston ) et des Méchants (to kakiston ). Dèmos (« peuple »), est le mot qu’il emploie le plus souvent pour désigner la classe inférieure, bien qu’on trouve aussi les termes de poneroi (« les pauvres / vils ») ou d’ochlos (« la populace »). Dans le peuple règne l’ataxia (« désordre »), l’akolasia (« dérèglement »), la poneria (« méchanceté »), l’adikia (« injustice »). Une multitude de termes désignent « les meilleurs » : chrestoi (« honnêtes ») – le plus courant, gennaioi (« bien nés »), dunatotatoi (« puissants »), beltistoi (« meilleurs »), hoplitai (« hoplites »), oligoi (« peu nombreux »), plousioi (« riches »). » (Levystone, 2005 ). Plus que la naissance, pour le pseudo-Xenophon, c’est l’éducation et la formation qui distinguent les "bons" des "méchants", ainsi que les fonctions militaires et la richesse, mais pas celle du vulgaire commerçant, plutôt celle des hoplites, des fermiers qui possèdent la terre (géôrgountes ), de « ceux qui s’entraînent dans les gymnases et pratiquent la musique. » Sur le sujet de la terre, il y aura toujours chez les élites grecques de l’antiquité cette espèce d’hypocrisie sociale, très proche de celle de nos Physiocrates, plus tard, qui entoure les laboureurs d’une aura, d'une noblesse particulière, quand bien même ils demeurent toujours, en réalité, les plus en peine à assurer leur subsistance : « Si les laboureurs sont les plus nombreux, c'est la première de toutes les démocraties ; si les artisans et les mercenaires sont en plus grand nombre, c'est la dernière. » (Aristote, Politique, IV, 10). De même, après avoir admis à différentes reprises et de différentes manières que les artisans ou les laboureurs étaient nécessaires au bon fonctionnement de l’Etat (Politique, IV, 7), Aristote voudrait que la grande place de sa « Cité parfaite » soit « défendue aux artisans, aux laboureurs et à tout autre individu de cette classe, à moins que le magistrat ne les y appelle formellement. » (IV, 11) « Chez les anciens, la manufacture apparaît déjà comme une corruption (c’est l’affaire des Libertini, des clients, des étrangers). Ce développement du travail productif (détaché de la subordination à l’agriculture, à la guerre, au service divin, au service de la communauté, comme la construction des maisons, des rues, de temples) – donc ce développement du travail productif qui naît nécessairement du commerce avec des étrangers, des esclaves, de l’envie d’échanger le surproduit – dissout le mode de production sur lequel repose la communauté et sur lequel repose par conséquent l’individu objectif, c’est-à-dire l’individu déterminé comme romain, grec, etc. » ​ Marx, Grundrisse (Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie) Cette vision méprisante des élites grecques vis-à-vis de certaines professions est assez unanime. Mais les marchands, les artisans ont beau paraître assez dégoûtants dans l’esprit des aristocrates (mépris commun à différentes cultures, par ailleurs), cela n’empêche pas un certain nombre d’entre eux de faire fortune, d’être à la tête, comme Cléophon, d’un atelier [22] (ergasterion, ergasteria ) de lyres (Andocides I, 146), patron d’une tannerie, comme Cléon [23] († 422), à la tête d’une fabrique de boucliers à Athènes forte de 120 esclaves, comme le Syracusain Képhalos, ou encore propriétaire d’une fabrique de lampes, comme Hyperbolos (Aristophane, Les Cavaliers ; Paix, ; Les Nuées), ces deux derniers ayant aussi été dirigeants du parti démocrate. Aristophane décrit Cléon, Eucratès, le marchand d’étoupe, ou les riches marchands de bestiaux Callias et Lysiclès, chef du parti démocrate, lui aussi, comme des marchands « puants » et tente, comme à son habitude, de faire rire son auditoire avec un nuancier d’odeurs, allant du chanvre à la tannerie en passant par le mouton (Aristophane, Les Cavaliers). Thucydide, avec son sérieux habituel, exprime quant à lui, plus directement sa pensée : « Cléon était un riche tanneur, mais sa fortune ne suffisait pas à faire oublier la bassesse de sa naissance et de sa profession. Il n’appartenait pas à ces anciennes et respectables familles de propriétaires fonciers qui fournirent pendant longtemps à la démocratie athénienne la plupart de ses hauts magistrats. Il n’avait point, dans son adolescence, caracolé parmi les jeunes cavaliers » (Histoire de la Guerre du Péloponnèse) ​ Citons encore Démosthène (384-322), logographe [24] , fils d’un riche propriétaire de Péanie méprisé par les familles aristocratiques pour ses origines commerçantes, et dont la fortune était estimée à 14 talents, dont au moins deux fabriques : une de coutellerie-armurerie (couteaux, épées, etc.) et une de menuiserie fabriquant des lits, employant une cinquantaine d’ouvriers, principalement des esclaves (cf. Plutarque, Vies, Démosthène, IV, 1 ; Démosthène, Contre Aphobos, I, 9-11 ; 18 ), sans compter ses activités de prêteur "à la grosse”, sous entendu “la grosse aventure maritime”. Il assurait ainsi auprès des commerçants maritimes, avec qui il avait d'étroites relations, la perte des marchandises pour un montant qui pouvait s’élever entre 20 et 30 % de leur total. Quant à Iphicrate (415-354), Cornelius Nepos (100-25) affirme que sa modeste origine de fils de cordonnier ne l’empêchait pas de jouir d’une considération qui montre « qu’à Athènes les talents tenaient lieu de noblesse et que le mérite seul faisait les grands hommes.» (Les Vies, Iphicrate). En fait, ces « nouveaux riches » sont les bourgeois athéniens qui bousculent les anciennes mentalités et éclipsent peu à peu les anciens aristocrates (Daverio-Rocchi, 1978 ) qui possèdent une richesse foncière et immobilière (comme Périclès), ou encore des intérêts dans des mines d’argent du Laurion comme Thucydide, ou celles d’or, en Thrace, comme Cimon (Thucydide, IV, 105, 1), ou encore dans le commerce et l’entreposage maritime, comme Hagnon (général en – 437/436), ce qui inspire la moquerie du Comique Cratinos, qui le traite de « fils de portefaix du Pirée », le port d’Athènes (Ploutoi, F 163, v. 17). Ce qui n’empêche pas Hagnon d’avoir des liens politiques avec Périclès. Mais, comme partout ailleurs, et le temps ne le démentira pas, les aristocrates finissent toujours par comprendre qu’ils appartiennent à la même famille des puissants que les autres riches et qu’ils partagent beaucoup d’intérêts face à la plèbe. Le propriétaire terrien Ischomachus pouvait ainsi sans crainte continuer de profiter du bon temps, comme que nous rapporte le récit de Xenophon (environ 430-365), qui aurait pu être écrit pour un riche propriétaire terrien choisi à bien des époques et dans bien des pays : ​ "Eh bien, Socrate, dit Ischomachus, j’ai l’habitude de sortir du lit à l’heure où je puis encore trouver au logis les personnes que je dois voir. Quand j’ai quelque affaire dans la ville, je m’en occupe, cela me sert de promenade. Si je n’ai rien d’indispensable à la ville, un garçon mène devant moi mon cheval à la campagne, et cette promenade de la ville aux champs me plaît cent fois plus, Socrate, que si je me promenais dans le Xyste. Dès que je suis arrivé à la campagne, si j’ai là des gens qui plantent, qui labourent, qui sèment, qui rentrent les récoltes, je vais voir comment tout se passe, et je les redresse, si je crois mon procédé meilleur que le leur. Ensuite, je monte à cheval, et je fais faire à l’animal les manœuvres hippiques qui se rapprochent le plus de celles de la guerre : chemins de traverse, collines, fossés, ruisseaux, je franchis tout, et, autant que possible, dans ces manœuvres je tâche de ne point estropier mon cheval. Cette course faite, mon garçon laisse mon cheval se rouler , puis le ramène à la maison, rapportant des champs ce qu’il faut pour la ville. De mon côté, je rentre moitié marchant, moitié courant, et je me frotte avec l’étrille. Alors je dîne, Socrate, de manière à passer le reste de la journée sans avoir l’estomac vide ni plein." ​ Xénophon, De l'Economie, chapitre XI, traduction Eugène Talbot, 1859 [22] « pour la sculpture ou la peinture, ce mot s’applique à une école artistique réunie autour d’un maître ; ainsi, Pausanias parle de l’ergasterion, l’atelier de Dédale ou atelier attique (V 25, 13). Mais ergasterion en grec ancien, comme « atelier » aujourd’hui, désigne aussi concrètement le lieu où travaillent des artistes ou des artisans à une production de quelque nature qu’elle soit (Fisher-hansen, 2000, p. 119, n. 3) ; » (Muller, 2014 ) http://journals.openedition.org/perspective/4372 ​ [23] in scholie des Cavaliers d’Aristophane, 44 (« scholies : notes hellénistiques ou byzantines sur les auteurs classiques, portées en marge des manuscrits ou publiées séparément. » ; in Critias, H. Diels et W. Kranz : Fragmente der Vorsokratiker [Fragments des Pré-socratiques] I-III (Berlin, 19526), 88, fragment 45 (Hansen, 1991 ). [24] rédacteur de discours, connaissance des lois et techniques de l'art oratoire. Au delà de cette perception du travail manuel, chez les élites, il est inconcevable, dans les classes sociales supérieures, de travailler ainsi pour vivre, pour un salaire et soumis à l’autorité d’un patron . C’est le moyen que seul le thète ou le banausos utilise pour échapper à la pauvreté [25] , en travaillant pour un salaire de subsistance (en nature dans l’Odyssée 18, 357 : chaussures, vêtements, pain). C’est le pire que puisse imaginer Achille et qu’il serait prêt à accepter pour ne pas régner sur les morts, préférant « vivre attaché au sol, travailler comme un thète pour un autre, auprès d’un homme sans terre. » (Odyssée XI, 489-491). De la même manière qu’aujourd’hui, on laisse les jobs 3D (pour Dirty, Dangerous et Demanding ) aux classes inférieures, alors que les familles aisées destinent leur progéniture, à des occupations socialement plus valorisantes. Ils seront sophistes, par exemple, comme Gorgias, Prodicos, Protagoras, Hippias et beaucoup d’autres, pour amasser une bonne fortune (οὐσία [26] , ousia) prodiguer à des enfants de bonne famille des cours aux tarifs souvent très élevés (Romilly, 1988 ), de 300 à 10 000 drachmes (Doganis, 2006 ) : Sachant que le salaire moyen journalier d’un artisan est d’environ une drachme, on aura compris le colossal bénéfice de ce business de la parole. Hippias d’ailleurs, comme dans la mentalité américaine d’aujourd’hui, était persuadé qu’il était le meilleur de sa profession parce qu’il touchait les honoraires les plus élevés (Hénaff, 2010 ). ​ [25] Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, 423-404, Oraison funèbre de Périclès, II, 40. [26] οὐσία vient du verbe εἶναι (einai ), « être ». Avant de devenir « l’essence » des philosophes Platon et Aristote, l’ousia était la fortune, le bien, la richesse. On était alors, en quelque sorte, ce qu’on avait, ce qu’on possédait : « Ainsi donc, l’ousia , c’est ce qui nous permet d’être ce qu’on est et dans une société où le pouvoir découle principalement de la propriété foncière et de la richesse accumulée grâce à elle, il est normal qu’elle soit pensée en terme de “domaine”, de “propriété” (au sens immobilier du terme), et plus généralement de ressources matérielles. » Bernard Suzanne, La fortune détournée de Platon, Une étude sur le mot ousia dans les dialogues, Klesis –Revue philosophique, 2006 http://revue-klesis.org/pdf/SuzanneFortuneDetourneePlaton2.pdf ​ Et pour entretenir son prestige, le riche devait étaler ses largesses à la hauteur de sa fortune. Et quand Xénoclès restaure un pont de pierre à ses frais, ce n’est pas à l’ouvrier qui a travaillé dur pour le construire qu’on adresse des louanges mais au riche donateur qui tient son patrimoine de tous les ouvriers qui l’enrichissent tout en demeurant pauvres pour la plupart. C’est que l’intelligentsia athénienne ne veut pas être confondue avec des travailleurs qui touchent un salaire par leur force de travail, mais par leur expertise, qui doit être honorée car elle ne produit pas un bien ordinaire (op. cité) : « Les fonctions qu'on exerce en vue d'un salaire ou pour enrichir sa maison, voilà celles qui sont briguées par le peuple » Pseudo-Xénophon, République des Athéniens, 1, 3. A la fin du Ve siècle, différentes choses vont déprécier la valeur de la terre : les ravages des terres attiques par les Spartiates, l’accès à la propriété des métèques, le développement du commerce, qui accompagne celui de l’artisanat, et commence à opposer mentalités urbaines et rurales ( cf. Travail et esclavage en Grèce ancienne de Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet, 1988 ). Avec Pindare (517-438), la connotation sociale du « citoyen moyen » devient présente (Pythique, XI, 53) et après les guerres du Péloponnèse, une nécessité, qui suscite divers projets de modération politique et sociale visant à éloigner autant la tyrannie du petit nombre que celui du grand nombre, selon les formules consacrées : « Que cette tendance ait, dans la pratique, visé à favoriser les gens de condition moyenne représente une évidence : elle privilégiait en effet les gens qui possédaient du bien, par opposition à la masse des pauvres, mais elle en retenait un nombre assez large, par contraste avec les systèmes vraiment oligarchiques. » (Romilly, 1987 ) . « D'abord, tout État se compose de familles comme on peut le voir; ensuite, dans cette multitude d'hommes, il y a nécessairement des riches, des pauvres, et des fortunes intermédiaires. » Aristote, Politique, VI, 3 ​ Les Grecs de l’antiquité ne vont pas véritablement forger cette classe économique intermédiaire, mais plutôt la désirer : « On peut dire, en effet, qu'il n'y a jamais eu de classe moyenne à Athènes. Seule une division en deux existait, dans les esprits et dans les faits. Mais cette absence d'une classe moyenne n'empêchait nullement d'en parler — presque au contraire. L'idée en est apparue, étayée par la morale, puis par la politique : elle est née comme un souhait, ou comme un regret, ou comme un vœu, précisément par réaction contre l'âpreté de la lutte entre riches et pauvres. Elle correspond à la découverte d'un mal aigu. Elle exprime la nostalgie d'un ordre public sans cesse rompu. A cet égard elle existe : elle est réalité de l'esprit. » (Romilly, 1987 ) ​ Notons en passant que « La guerre du Péloponnèse a opéré de profondes transformations dans la polis athénienne, dans l'organisation autant sociale et économique que politique, si bien que l'historiographie moderne s'accorde à affirmer que la démocratie du IVe siècle est structurée sur d'autres bases que celle du Ve siècle » (Daverio-Rocchi, 1978 ). ​ Il nous faut donc veiller à faire la part des choses entre tout ce qui touche à l’idéologie sociale des philosophes, omniprésente dans les textes, et la réalité elle-même de la vie économique de la cité, qui partage nombre de traits avec celles qui l’ont précédé ou succédé : On y voit des ouvriers « hautement qualifiés » et qui « devaient être rétribués comme tels » (Bélis, 1998 ) pratiquer ce que nous appellerions aujourd’hui de l’artisanat d’art, en l’occurrence des flûtes luxueuses (auloi ), au bénéfice du père d’Isocras, Théodoros, propriétaire aisé de cet atelier (Denys, Isocrate I, 1). On l’appelle aulète (aulopoios ), mais ce n’est pas parce qu’il fabrique lui-même ses instruments, car il ne travaille pas de ses propres mains et possède pour cela des esclaves qu’il avait achetés. Cette activité « l'avait suffisamment enrichi pour qu'il puisse être chorège et faire instruire ses fils [27] ». (Bélis, 1998 ). Il y a aussi les patrons de grosses "PME" comme le métèque Lysias (440-378), à la tête d’une fabrique de boucliers où travaillent 120 esclaves (Lysias, Contre Eratosthène, XII, 19). Notons ainsi au passage qu’on n’accordait pas d’emblée, comme en d’autres temps, la citoyenneté aux étrangers qui résident dans le pays, mais on pouvait être ravi de les voir s’enrichir et contribuer aux dépenses de la cité sans trop de contrepartie, si ce n’est les emplois militaires (hoplites, rameurs), ce qui n’est pas rien, bien sûr, dans la Grèce antique.. Citoyens ou pas, on fait donc des d’affaires, on achète, on vend, au gré des occasions, on diversifie son capital : « un de vous va dire peut-être que Timarque après avoir vendu sa maison de famille en acquis une autre quelque part dans la ville et que pour employer la somme produite par la vente de sa propriété de campagne de sa ferme Alopécé, de ses ouvriers et de ses autres biens, il mit un capital dans les entreprises de mines argent ainsi avait déjà fait son père Eschine.» Contre Timarque, 105 ​ [27] Vie d'Isocrate, de Denys d'Halicarnasse et Vie des dix orateurs (836 E) de Plutarque Comme cela a été montré plus haut pour la Mésopotamie ou l’Egypte, il existe bien depuis les débuts de l’antiquité des riches qui monopolisent, concentrent les capitaux mobiliers ou immobiliers, qui emploient pour ce faire toutes sortes de stratégies pour se maintenir au pouvoir, s'enrichir, optimiser ses revenus. Et comme à toutes les époques, un certain nombre de privilégiés trouvent le moyen de se plaindre de payer trop d‘impôts, dûs au titre d’un capital que d’autres ont construit pour lui par leur peine : ​ « Vers 356, dans son discours "Sur la Paix", Isocrate prononce un véritable réquisitoire contre les impôts, devenus monnaie courante lors des guerres engagées par la cité athénienne. Dans son dithyrambe en faveur de l'Aréopage [28] (355/4), il considère l' eisphora comme un fléau, au même titre que les procès, la pauvreté, les guerres, quatre tares de la société athénienne de son temps. » (Brun, 1983 ) ​ [28] Après Clisthène, Ephialte réussit en 462 à enlever tout pouvoir à l’Aréopage aristocrate, le Conseil des Anciens, mais il paiera cet affront de sa vie. Si ce capitalisme n’est pas celui qui naît dans les républiques italiennes de la fin du moyen-âge, s’il a pris une forme nouvelle, il demeure un système économique et social dont la nature profonde est identique : - où les capitaux, les moyens de production n’appartiennent pas aux producteurs de la richesse, les travailleurs. - où le but principal est le profit, l’enrichissement personnel que le capitaliste peut et s’efforce d’obtenir par différents moyens. - où l’’inégalité sociale est induite de facto par ce principe d’enrichissement, qui ne peut s’opérer qu’en maintenant un nombre élevé de travailleurs à un niveau plus ou moins de subsistance (comme beaucoup d'esclaves), avec ou sans salaire (quelle qu'en soit la forme) aussi bas que possible, c'est-à-dire au niveau de subsistance. - où, par voie de conséquence, il existe en permanence, à des degrés divers selon le contexte, un pourcentage significatif de la population privé d'une partie plus ou moins importante de ses besoins vitaux, selon le contexte : nourriture, logement, santé, habillement, leurs besoins plus élaborés étant niés pendant très longtemps, avant d'être limités plus ou moins sévèrement pour permettre le plus grand enrichissement possible des élites. ​ Ainsi, laissons aux économistes de tout poil, Weber et Polanyi en tête, le soin de définir techniquement ce qui distingue les sociétés précapitalistes de leurs versions modernes, c’est un sujet d’étude légitime, mais cette vision est essentiellement technique et ne me paraît pas propre à saisir l’économie en termes dynamiques et concrets au travers de l’existence des individus. Que le "capitalisme politique " de l’antiquité ne soit pas le "capitalisme rationnel moderne", selon Weber (1909, 1923 ), ou que ”l’économie antique ne soit pas une « sphère autonome », comme l’avance Polanyi (1944 , cf. notes 2e chapitre), c’est indéniable et nous l'avons déjà noté, me semble-t-il, mais cela n’a empêché aucunement ni les Mésopotamiens, ni les Egyptiens, ni les Perses, ni les Grecs, ni les Romains de bâtir un système de domination économique fondé sur les mêmes principes d’exploitation, au moyen de stratégies de domination très semblables, pour leur permettre de conserver leur pouvoir et leurs privilèges. L’antique capitalisme, sous sa forme étatique ou individuelle, n’a pas attendu la sophistication de la comptabilité, de la finance, ni l’extrême sophistication de l’usage des algorithmes pour déployer tous les moyens, toutes les ressources, toutes les stratégies à sa disposition pour devenir les maîtres de leurs pays. Sans compter que, même d’un point de vue purement économique, de nombreuses institutions ou principes étaient déjà présentes dans l’antiquité avec leur forme propre : patronnat, cadres moyens, supérieurs, chefs d'équipe ou contre-maîtres, artisans, ouvriers spécialisés, salaires, économie de marché, commerce international (Bresson, 2000 ) concurrence, banquiers, spéculateurs (tel Ischomaque, qui achetait selon Socrate des terres en friche, les remettait en culture et les revendait à des négociants en blé, Xénophon Economique, XX, 22-28), etc. etc. ​ « Au plan méthodologique, on devrait enfin se débarrasser une fois pour toutes de l’habitude de juger des structures d'une société en termes de “manque” par rapport aux structures d’une société qui lui est postérieure de vingt-cinq siècles » (op. cité) . ​ Au IVe siècle avant notre ère, les riches ne se contentent plus d’influencer, de contrôler la vie politique et économique de la démocratie athénienne, par les moyens qui ont été décrits, mais ils reprennent le contrôle réel des institutions. La perte du tribut des alliés oblige les Athéniens à financer leurs besoins par les citoyens eux-mêmes, ce qui intéresse les riches au plus haut point. Les bouleutai qui sont aux manettes sont en grande partie des gens très aisés, occupant des charges liturgiques (syntriérarques, souvent), et s’occupant des affaires financières de la cité. Ils sont concentrés dans les mêmes dèmes, et leur choix « se faisait d'une façon qui permettait l'élection de nombreux riches. A cause de cela, Sundwall, et récemment J.K. Davies, ont affirmé qu'il s'agit, à Athènes, d'un pouvoir politique bâti sur la possession des patrimoines » (Daverio-Rocchi, 1978 ). Obligés de perfectionner leur chrématistique, l’art d’administrer les richesses, ils contrôlent les ressources financières par “différentes formes de taxation ”, instituent “ une hiérarchie d'autonomies particulières (dèmes, tribus)” qui octroie du prestige aux communautés au travers de leurs riches donateurs, qui se vantent des dépenses faites pour leur cité : « Un décret du dème de Theitras propose d'honorer par une couronne d'or les bouleutai de la tribu élus au sein du dème parce qu'ils se sont chargés des sacrifices et de ce que les demotai [plébéiens, NDA] ont commandé. » (op. cité). Ce pouvoir local des riches, dont les charges héréditaires et les patrimoines seront assurés sur plusieurs générations, leur permettra de consolider dans la durée les rapports de classe, entre inférieurs et supérieurs. ​ Forcés de reconnaître, après l'échec de la seconde Confédération maritime, (377 - 355) l'indépendance de puissants alliés : Chios, Rhodes, Cos, Byzance, les dirigeants d'Athènes se disputent sur la conduite à venir de la cité, menacée par ailleurs par la Perse, et bientôt par la Macédoine de Philippe (d'où les fameuses Philippiques de Démosthène), puis d'Alexandre le Grand. Pour Isocrate, la domination des autres peuples apparaît alors « ni juste, ni réalisable, ni surtout avantageuse » (Paix, 66). Forts de 10.000 talents, en sacrifiant les leurs, « les ancêtres ont échoué », comment les Athéniens le pourraient-il, « réduits à la pauvreté et recourant aux mercenaires» (43-47). Il faut donc faire la paix, stopper les dépenses (20 - 21) et changer de politique comme de politiciens (127 - 131), probablement aussi pour relancer son programme de développement commercial du port du Pirée, projet développé en 380 (Panégyrique, 42). La ville « est remplie de lamentations », et celles des riches surtout, sur qui pèse le poids des obligations de toutes sortes et qui « ont une vie plus douloureuse que les gens qui restent toujours pauvres. » La prospérité retrouvée, Isocrate pense que les pauvres seront remis au travail et qu'ils s'éloigneront de la politique, domaine naturel des riches, qui ont le sens de la propriété et de la conduite de la cité. On voit, tout au long du cheminement d'Isocrate, le traitement idéologique du juste et de l'injuste selon qu'il sert ou non les intérêts des puissants. On passera sur le projet de Xénophon (Poroi , Des revenus) qui ferait acheter des esclaves pour les louer au travail des mines et nous nous intéresserons plutôt à la bataille politique par Démosthène autour de son Contre Leptine (355/4), puis du Contre Midias, parce qu'elle intéresse de près notre sujet. Leptine réclamait l'exemption des liturgies ordinaires accordées aux bienfaiteurs du peuple,arguant que ""des chorèges, Athènes, tant qu'elle subsistera, en trouvera un grand nombre et ne risque pas d'en manquer, tandis que des bienfaiteurs, il ne s'en offrira pas un, s'ils voient que nous avons lésé leurs devanciers." (Contre Leptine, 22) Démosthène s'y oppose et souhaite que l'ensemble des Athéniens contribuent aux dépenses de la cité, et que les pauvres (mais aussi l'ensemble de la cite) puissent compter sur les plus riches pour leur sécurité (op. cité, 22-28). Il reproche à Midias de mépriser le peuple quand il prétend : « "Vous figurez-vous que j'apporterai ma contribution tandis que vous vous partagez l'argent ? Vous figurez- vous que je ferai les frais de la triérarchie tandis que vous refusez d'embarguer ? » (Contre Midias, 203) . « Les propos de Midias refusant de contribuer financièrement tant que le peuple refuse de payer de sa personne font écho aux critiques développées par Isocrate mais la vraie mesure de l'influence du vieil Athénien, on la trouve dans l'œuvre d'Aristote laudateur de la bonne démocratie où une minorité de qualité (de richesse) dirige la cité, minorité désignée et contrôlée par un peuple borné dans ses ambitions. On est en droit de voir un écho de ces conceptions dans le décret d'Antipater (322) subordonnant le droit de cité à la possession d'une fortune de deux mille drachmes. » (Vannier, 1993) ​ Difficile, à mon sens, après tout ce qui a été exposé, de ne pas voir dans le régime des « égaux » qu’a institué Athènes entre le VIe et le IVe siècles, et indépendamment de l’exclusion de la majeure partie de la population, un paravent, une façade de démocratie, tant le pouvoir, l’influence des riches restent décisifs, en réalité, dans la conduite de la cité et la perpétuation des privilèges des classes économiquement supérieures. ​ Finalement, il serait plus simple de qualifier ce système de ploutocratie (du grec ploutos , richesse et kratos , pouvoir), le gouvernement des riches, et c’est, nous le verrons tout au long de ces pages, ce à quoi nous assistons tout au long de l'histoire, jusqu'aujourd’hui : Les pouvoirs politiques et économiques sont, dans les civilisations d’écriture et depuis toujours, entretenus, détenus, influencés, commandés par les plus riches, quelle que soit la forme des systèmes qui régissent les sociétés en question. D'où le titre qui a été choisi pour résumer l'objet de ce présent site web. ​ BIBLIOGRAPHIE [↩] ​ ​ ​ BÉLIS Annie, 1998, Les fabricants d'auloi en Grèce : l'exemple de Délos. In: Topoi, volume 8/2. https://www.persee.fr/doc/topoi_1161-9473_1998_num_8_2_1791 BLONDÉ Francine, MULLER Arthur, 1998, Artisanat, artisans, ateliers en Grèce ancienne. Définitions, esquisse de bilan. In: Topoi, volume 8/2, https://www.persee.fr/doc/topoi_1161-9473_1998_num_8_2_1795 BOECKH Auguste, 1828, Economie politique des Athéniens BRESSON, Alain. Chapitre XII. Les cités grecques, le marché et les prix In : Lacité marchande, Pessac : Ausonius Éditions, http://books.openedition.org/ausonius/7731 BRUN Patrice. Eisphora, Syntaxis, Stratiotika. Recherches sur les finances militaires d'Athènes au IVe siècle av. J.-C. Besançon : Université de Franche-Comté, 1983. pp. 5-196. 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  • TRAVAIL FAMILLE PROFIT (2) : LA FRANCE DE VICHY, OCCUPATION ET COLLABORATION

    France, XXe siècle Travail, Famille, Profit [ 2 ] Occupation et collaboration 1940 - 1945 Affiche de Joseph Guérin (Jo99) pour l'exposition de l'association Paï Paï à Angers, mars 2017, détail. ​ http://www.jo99.fr/ « Un ordre nouveau commence » Vichy et le capitalisme « La France, caverne d'Ali Baba du Reich » Le cas belge « Un ordre nouveau commence. » Les troupes allemandes envahissent Paris le 14 juin 1940. Trois jours après, le maréchal Philippe Pétain est nommé président du Conseil, après la démission de Paul Reynaud, et dès ce premier jour d'exercice, il appelle dans une allocution à la Radiodiffusion nationale à " cesser le combat ", décision nécessaire à ses yeux :" Trop peu d’enfants, trop peu d’armes, trop peu d’alliés, voilà les conditions de notre défaite. ", constat très différent de celui du Général de Gaulle : " Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous ont fait reculer. [...] Mais le dernier mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non ! Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire." (Charles de Gaulle, Appel du 18 juin 1940 sur les ondes de la BBC (Radio-Londres). Le 25 juin 1940, trois jours après l'armistice, Pétain tient à son tour un discours radiodiffusé d'une tout autre teneur, très moraliste, très culpabilisateur, tenant responsable le peuple lui-même de sa défaite, à laquelle il confère une glorieuse opportunité de métamorphose, de régénération, pour tout un pays coupable, pendant la période qui a précédé, la IIIe République, donc, d'avoir perdu son civisme, de s'être amolli par sa recherche du bien-être. C'est un message de culpabilisation, de moralisation porté par des siècles de mensonges et d'oppression physico-spirituelle de la religion chrétienne, celui de la souffrance, de la sanction divine inévitable de par le poids de ses fautes, et qui fait d'un ennemi de guerre un instrument de justice et de châtiment divins : ​ " Vous serez bientôt rendus à vos foyers. Un ordre nouveau commence. Certains auront à le reconstruire. Vous avez souffert. Vous souffrirez encore. Beaucoup d'entre vous ne retrouveront pas leur métier ou leur maison. Votre vie sera dure. Ce n'est pas moi qui vous bernerai par des paroles trompeuses. Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal. La terre, elle, ne ment pas. Elle demeure votre recours. Elle est la patrie elle-même. Un champ qui tombe en friche, c'est une portion de France qui meurt. Une jachère de nouveau emblavée, c'est une portion de France qui renaît. N'espérez pas trop de l'Etat qui ne peut donner que ce qu'il reçoit. Comptez pour le présent sur vous-mêmes et, pour l'avenir, sur les enfants que vous aurez élevés dans le sentiment du devoir. Nous avons à restaurer la France, montrez-la au monde qui l'observe, à l'adversaire qui l'occupe, dans tout son calme, tout son labeur et toute sa dignité. Notre défaite est venue de nos relâchements. L'esprit de jouissance détruit ce que l'esprit de sacrifice a édifié. C'est à un redressement intellectuel et moral que, d'abord, je vous convie. Français, vous l'accomplirez et vous verrez, je vous le jure, une France neuve surgir de votre ferveur." La terre, elle, ne ment pas [cf. discours du 25 juin 1940, ci-dessus] Estampe de Limoges, Imagerie du Maréchal, 1942 ​ 37 x 47 cm ​ Bibliothèque Forney, Paris Le manifeste du commandant en chef des armées, le général Maxime Weygand (1867-1965), du 28 juin 1940, qu'il fait lire et approuver par Pétain avant de la remettre en note au ministre des affaires étrangères Paul Baudouin (1894-1964), est un éclairant corollaire du discours de Pétain, dans le droit fil du courant de pensée nationaliste chrétien, sujet examiné dans l'article précédent : ​ " I. L’ancien ordre de choses, c’est-à-dire un régime politique de compromissions maçonniques, capitalistes et internationales, nous a conduits où nous sommes. La France n'en veut plus . II. La lutte des classes a divisé le pays, empêché tout travail profitable, permis toutes les surenchères de la démagogie. Le relèvement de la France par le travail ne peut être réalisé sans l’institution d’un nouveau régime social fondé sur la confiance et la collaboration entre ouvriers et patrons. C’est ce régime social qu’il faut instituer. III. La baisse de la natalité, en diminuant le potentiel de la France, nous a amenés, du point de vue militaire, à défendre notre territoire avec une proportion inadmissible de contingents nord-africains, coloniaux et étrangers ; du point de vue national, à effectuer des naturalisations massives et regrettables et à livrer une partie de notre sol et de nos richesses à des exploitants étrangers. La famille doit être remise à l’honneur. IV. La vague de matérialisme qui a submergé la France, l’esprit de jouissance et de facilité sont la cause profonde de nos faiblesses et de nos abandons. Il faut revenir au culte et à la pratique d’un idéal résumé dans ces quelques mots : Dieu, Patrie, Famille, Travail. L’éducation de notre jeunesse est à réformer. V; Ces réformes sont trop fondamentales pour qu’elles puissent être accomplies par un personnel usé qui n’inspire plus confiance. La France ne comprendrait pas qu’on la livre encore une fois à lui. Elle en perdrait foi en son redressement. A programme nouveau, hommes nouveaux. Le temps nous presse. Les vieux cadres responsables qui craignent le châtiment travaillent dans l’ombre pour reconquérir le pouvoir. L’ennemi occupe notre sol et cherche à s’y faire une clientèle. Demain, il sera trop tard. Aujourd’hui, c’est une équipe composée d’un petit nombre d’hommes nouveaux sans tâches et sans attaches, animés de la seule volonté de servir qui doit, sous la direction du Maréchal Pétain, chef reconnu de tous, proclamer son programme et se mettre à l’œuvre. " ​ M. Weygand, in Paul Baudouin, Neuf mois au gouvernement, Paris, Éditions de la Table ronde, 1948, pp. 224-225. Les soulignements ont été faits par l'auteur . ​ Nous avons affaire là à une idéologie clairement opposée au bien-être général auquel a travaillé le Front Populaire entre 1936 et 1938. La " jouissance et la facilité " se rapporte d'évidence aux lois sur la réduction du temps de travail et des congés payés compris comme " l’origine d’une vague matérialiste et hédoniste ; la recherche des biens matériels et de satisfactions immédiates aurait fait oublier tout idéal élevé et toute forme d’esprit de sacrifice" (Centre international d'études et de recherches de Vichy (Cierv), https://cierv-vichy.fr/wp-content/uploads/2020/12/28-juin-1940-Le-manifeste-Weygand.pdf ) . Nous sommes clairement dans la poursuite d'une conception sociale inégalitaire aussi bien chrétienne que libérale (cf. Naissance du libéralisme ) de la souffrance, de la peine au travail pour le peuple, de l'obéissance aux chefs, de l'ordre coercitif, de la prééminence du groupe sur l'individu, une idéologie aux valeurs opposées clairement à la lutte des classes, au communisme, au marxisme, mêlée à une idéologie raciste, à l'antisémitisme ici déguisée : " Compromissions...capitalistes et internationales... " Ce sont toutes ces idéologies que les hommes au pouvoir à Vichy décideront d'imposer autoritairement à la population par de nombreux moyens que nous détaillerons : suppression des cadres républicains, démocratiques et des acquis de la gauche ouvrière ; propagande, épuration de fonctionnaires indésirables, conditionnement des masses ; encadrement, contrôle, correction morale et religieuse de la population ; contrôle, censure des médias ; répression policière, etc. ​ Le 4 juillet 1940, le vice-président du Conseil, Pierre Laval, fait en conseil des ministres la lecture de son projet de loi rédigé avec Raphaël Alibert. Dans le travail considérable qu'a consacré le chercheur Renaud Meltz à Pierre Laval ("Pierre Laval, Un mystère français ", Paris, éditions Perrin, 2018), on découvre un homme opportuniste, clientéliste, sans foi ni loi, à la recherche du pouvoir à tout prix. Contrairement à ce qu'on lit ici ou là, Laval, alors d'étiquette socialiste, n'est pas à l'origine de ce qu'on appellera l'Etat-Providence. On doit la création du premier régime d'assurances maladie et vieillesse, fondé alors sur la capitalisation, au long combat mené par la CGT et, en particulier, à son chef, Léon Henri Jouhaux (1879-1956), et ce sont ces efforts que couronne la loi du 5 avril 1928, alors que Laval n'a encore jamais eu aucune responsabilité de gouvernement. Sa loi du 30 avril 1930, forgée quand il sera ministre du Travail, sous le gouvernement Tardieu, n'est qu'une modification de la première, dont le but est de s'ouvrir aux revendications des mutualités et des médecins. Cette mutualisation des assurances sociales sera très contesté par le syndicat CGT, qui dénoncera " le recul en matière de protection sociale que représenterait le dévoiement de cette loi de protection sociale en loi d’assistance pour les plus humbles. " (Souchet, 2001) . Si on manque de preuves pour l'établir, il est difficile de ne pas rattacher l'enrichissement rapide de l'homme au fait qu'il fut " défenseur des profiteurs de guerre, spéculateur favorisé par des prêts complaisants et probablement jamais remboursés, ministre corruptible, trafiquant d’influence, il a fait feu de tout bois, tôt affranchi de la morale et de la loi. " (Meltz, P. Laval..., op. cité : 268) . C'est à la tête du gouvernement de Vichy, à partir du 18 avril 1942, que Laval négociera avec des chefs nazis arrivés en poste à peu près au même moment que lui, Albert Speer au ministère de l'armement et surtout Fritz Sauckel comme plénipotentiaire général de l'emploi et de la main d'oeuvre. Raphaël Alibert, quant à lui, est issu de la petite noblesse, monarchiste, catholique traditionnel, proche de Charles Maurras. En un temps record (il fut démis de ses fonctions en janvier 1941), le premier garde des Sceaux de l'Etat français sera un des principaux fossoyeur du régime républicain et l'architecte du premier statut des juifs (Cointet, 2017 : 191-200) . Ce premier statut du 3 octobre 1940 regarde " comme Juif...toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents de même race, si son conjoint lui-même est juif " (article 1) et interdit aux Juifs ainsi considérés l'accès à de très nombreuses professions :" fonctions publiques " (art. 2), " directeurs, gérants, rédacteurs, […] entrepreneurs de presse, de films, de spectacle, de radiodiffusion […] ". La loi conduit (art. 7) au " recensement, à l’identification, à la localisation des juifs français (les étrangers sont déjà recensés et localisés). Cette loi n'est cependant pas la première à discriminer la population de confession juive. La loi du 10 septembre avait déjà exclu les avocats juifs de l'Ordre des avocats, et l'ordonnance du 27 septembre avait établi le recensement des Juifs. Il est bien établi que toutes ces mesures antisémites n'ont pas été réclamées par l'occupant allemand, mais a bien été décidé par Pétain, bien décidé en particulier, à ce que " la justice et l'enseignement ne contiennent aucun Juif ". Ce témoignage de Paul Baudouin, ancien ministre des Affaires étrangères de Vichy, publié en 1946, sera corroboré bien plus tard par la découverte du document original sur le statut des Juifs, " annoté puis durci de la main même du maréchal Philippe Pétain. " CRIF, 3 octobre 2019 http://www.crif.org/fr/actualites/ca-sest-passe-aujourdhui-3-octobre-1940-le-1er-statut-des-juifs-en-france Le 10 juillet, dans la salle du Casino de Vichy, les parlementaires de l'Assemblée Nationale et du Sénat adoptent le projet loi proposé par le vice-président du Conseil, Pierre Laval, et confèrent les pleins pouvoirs à Pétain avec 85 % des voix (Manzoni, 2007) . A l'idéal du PSF, résumé par la formule : Dieu, Patrie, Famille, Travail", Laval et Pétain, peu portés vers les choses religieuses retireront Dieu pour former la trilogie bien connue, qui apparaît dans l'article unique de ce projet de loi : ​ " L'Assemblée nationale donne tous pouvoirs au gouvernement de la République, sous l'autorité et la signature du maréchal Pétain, à l'effet de promulguer, par un ou plusieurs actes, une nouvelle constitution de l'État français. Cette constitution devra garantir les droits du travail, de la famille et de la patrie. Elle sera ratifiée par la nation et appliquée par les assemblées qu'elle aura créées. " ​ Les hommes de Vichy n'ont pas la paternité de la formule "Travail, famille, patrie", concoctée entre 1932 et 1934 par le colonel François de La Rocque (1885-1946), président de la ligue des Croix-de-Feu, transformée en Parti Social Français par stratégie politique, pour pénétrer en particulier le monde ouvrier : cf. Travail Famille Profit, 1e partie Ce 10 juillet, sur 669 parlementaires, seuls quatre-vingts s'opposent à ce changement radical de régime (vingt autres s'abstiennent), qui ne proposera pas le lendemain la constitution promise, ce qui justifie en partie le terme de coup d'état qui a été employé. La république redevient une sorte de monarchie autoritaire, prête à appliquer "un ordre nouveau", "une révolution nationale" chère aux partis de l'ordre et des valeurs morales traditionnelles d'extrême-droite. Citons le Parti Populaire Français (PPF) de Jacques Doriot, qui a fini par se battre aux côtés des Allemands en 1941 (Manzoni, op. cité) , le Francisme ou Parti Franciste de Marcel Bucard, né en 1933, ou encore le Rassemblement National Populaire (RNP) de Marcel Déat, crée en 1941, spécialisé dans la propagande. ​ Culture militaire, de l'ordre, du chef, de la morale : Le 25 août 1940 est créée la Légion française des combattants (puis le Service d'Ordre Légionnaire, SOL, en 1942), le 30 juillet 1940 annonce la naissance des "groupements de jeunesse", qui deviendront, le 18 janvier 1941, "les chantiers de la jeunesse", où tous les hommes de 20 ans passeront obligatoirement huit mois. On enrôlera les plus jeunes, isolés de leurs familles, fragilisés par la guerre, dans les Compagnons de France, un scoutisme d'état où on apprendra aux esprits encore bien malléables "l’amour du travail, de la discipline, de la patrie, du Maréchal et de son régime" (Marcel Ruby, "Lyon et le Rhône dans la guerre, 1939-1945", éditions Horvath, 1990) . Pour imposer partout son ordre nouveau, le pouvoir met en place un état policier. Une phase d'épuration lui permet d'écarter un certain nombre de fonctionnaires indésirables, aux idées détestées par le régime, qui ont trait à la lutte sociale, à la fraternité humaine : syndicalisme, socialisme, franc-maçonnerie, etc (cf. Gérard Chauvy, Lyon 40-44, Plon, 1985) . ​ Dès le début, nous le voyons bien, et indépendamment des contraintes de la guerre, il y a un certain nombre d'affinités idéologiques, autoritaires, qui rapprochent le pouvoir de Vichy de celui de l'Allemagne nazie. Ce qui éclaire la collaboration immédiate et volontaire de Pétain avec le führer, expressément affirmée après l'entrevue de Montoire (24 octobre 1940), alors que, quelques heures auparavant, le maréchal peaufinait cette rencontre en compagnie de Pierre Laval à la préfecture de Tours, mais surtout, de l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, Otto Abetz : " Français, J'ai rencontré, jeudi dernier, le chancelier du Reich. Cette rencontre a suscité des espérances et provoqué des inquiétudes. Je vous dois à ce sujet quelques explications. [...] La France s'est ressaisie. Cette première rencontre, entre le vainqueur et le vaincu, marque le premier redressement de notre pays. C'est librement que je me suis rendu à l'invitation du Führer. Je n'ai subi, de sa part, aucun "dictât", aucune pression. Une collaboration a été envisagée entre nos deux pays. J'en ai accepté le principe. Les modalités en seront discutées ultérieurement. [...] C'est dans l'honneur et pour maintenir l'unité française, une unité de dix siècles dans le cadre d'une activité constructive du nouvel ordre européen, que j'entre aujourd'hui dans la voie de la collaboration. [...] Cette collaboration doit être sincère. Elle doit être exclusive de toute pensée d'agression. Elle doit comporter un effort patient et confiant. L'armistice, au demeurant, n'est pas la paix. La France est tenue par des obligations nombreuses vis-à-vis du vainqueur. Du moins reste-t-elle souveraine. Cette souveraineté lui impose de défendre son sol, d'éteindre les divergences de l'opinion, de réduire les dissidences de ses colonies. Cette politique est la mienne. Les ministres ne sont responsables que devant moi. C'est moi seul que l'histoire jugera. Je vous ai tenu jusqu'ici le langage d'un père. Je vous tiens aujourd'hui le langage du chef. Suivez-moi. Gardez votre confiance en la France éternelle. " Philippe Pétain, 30 octobre 1940, discours à la Radiodiffusion française nationale . Le pouvoir de Vichy a donc saisi l'opportunité de la guerre pour appliquer son programme idéologique. Celui de l'Allemagne avait déclenché la guerre avec le but principal qu'ont toujours eu les puissants de faire la guerre : c'est le pillage des richesses (confiscation, détournement, captation, vol, etc.), en priorité à destination des élites, comme pour toutes les guerres de tous les temps. Il n'en sera pas autrement de l'Allemagne du Reich, en violation de la Convention de La Haye du 18 octobre 1907. Hermann Göring (ou Goering, 1893-1946), suivant les directives d'Adolphe Hitler et de l'OKW (Oberkommando der Wehrmacht : commandement suprême de l'armée allemande) de juin et juillet 1940, ordonne par divers arrêtés à compter du 14 août 1940, stipule le rapatriement (Rückführung ) des matières premières et des biens économiques des régions occupées en Belgique et en France, mais aussi le placement des commandes indirectes du matériel de guerre tombé aux mains de l'armée allemande, dont seront responsables les ZAST (Zentralauftragsstelle : Office central pour la répartition des commandes). Après le "pilleur" Göring, le "légaliste" Elmar Michel chef des sections économiques de l’administration militaire allemande en France (Militärbefehlshaber in Frankreich , MBF) confirme "la conduite de l'économie par tous les moyens" (saisie, réquisition, etc.) détaillée dans ses instructions du 13 septembre 1940 (cf. Lacroix-Riz, 1999 ; 2011b). Les dirigeants allemands ayant d'abord plutôt imaginé une guerre éclair (Blitzkrieg ), l'économie nazie fut donc d'abord une économie prédatrice, de vol, de butin : " Selon Arne Radtke-Delacor et d’autres auteurs, les six premiers mois de l’occupation allemande se réduisirent à une phase de pillage. " (Boldorf, 2009) . ​ Le " pillage est une affaire allemande " organisé par la Dienstelle Westen , à la fois dépendante et distincte de l'ERR (Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg : Équipe d'intervention du Reichsleiter Rosenberg), chargé de la confiscation des biens, une section du bureau de politique étrangère du NSDAP, dirigée par Alfred Rosenberg depuis 1933, idéologue important du nazisme, principal acteur du pillage et du génocide des Juifs. La " spoliation fut pour l’essentiel mise en œuvre par l’État français ." (Wieviorka, 2012) . Pillage, spoliation deux mots qui recouvrent un vol pur et simple, en réalité, mais qui désignent deux formes différentes de dépouillement. Le pillage est effectué de manière sauvage, brutale, et laisse peu de traces, peu d'archives. La spoliation a un vernis de légalité, car les opérations sont dûment consignées et archivées, effectuées dans le cadre d'une politique d' "aryanisation " économique. C'est une administration spécialisée, employant environ un millier de personnes, qui fut chargée de la besogne, le Commissariat général aux Questions juives (CGQJ), " véritable ministère à l’antisémitisme " (Wieviorka, op. cité) . ​ " Le chiffre total du pillage de la France – rançon économique, production pour l'Allemagne, confiscations, appropriations – est sans doute plus proche des 1 000 milliards de francs de l'époque, soit 1 200 milliards d'euros d'aujourd'hui. " ​ Fabrizio Calvi, interview au Journal Le Monde, 21 mai 2014. https://www.lemonde.fr/emploi/article/2014/05/21/fabrizio-calvi-le-chiffre-total-du-pillage-de-la-france-est-sans-doute-plus-proche-des-1-200-milliards-d-euros-d-aujourd-hui_5995336_1698637.html ​ ​ aryanisation : Victor Klemperer a montré l'importance de la Lingua Tertii Imperii : « Langue du Troisième Empire » (LTI), un outil idéologique qui aurait été forgé principalement par Goebbels, associé à Hitler et Göring, utilisé d'abord par le groupuscule nazi avant d'être diffusé à l'ensemble de la société. La LTI augmente la fréquence de certains mots : "spontané", "instinct", "fanatique, fanatisme", "aveuglément", "éternel", "étranger à l'espèce", "total", dont Klemperer dira qu'il est le " mot clé du nazisme ". La LTI crée quelques néologismes, "tels que Untermenschentum (sous-humanité, p. 177), entjuden (déjudaïser), arisieren (aryaniser), aufnorden (rendre plus nordique, p. 291)." (Krieg, 1997) . La LTI privilégie la déclamation, le cri, abolit le distinguo entre public et privé, oral et écrit : "Le hurlement remplace la parole, le cri se substitue au verbe. La langue n’est plus". (V. Klemperer, Lingua Tertii Imperii. Notizbuch eines philologen, Berlin-Est, Aufbau Verlag, 1947 / La langue du 3e Reich. Carnets d'un philologue, collection Bibliothèque Idées, traduit de l'allemand par Elisabeth Guillot, Paris, Albin Michel, 1996). " Le pillage systématique des appartements est sans précédent. Il frappe par sa radicalité et sa sauvagerie : les logements, ceux des beaux quartiers comme ceux comme des quartiers populaires, sont entièrement vidés : mobiliers, œuvres d’art, instruments de musique (les pianos notamment), linge de maison literie, vaisselle, vêtements, fournitures pour tailleur et cordonnier, papiers de famille (dont les polices d’assurance), photos, jusqu’aux prises de courant et aux garnitures de cheminées. Cette radicalité est l’expression de la volonté d’extirper – Ausrottung – les Juifs d’Europe. " (Wieviorka, 2012) . ​ Précisons que, contrairement à une propagande soutenue (et de vieux préjugés) du Juif roulant sur l'or, ce sont les Juifs les plus pauvres qui seront le plus dépossédés de petits biens comme des ateliers, des échoppes de cordonnier, etc., et non les banquiers juifs, dont la propagande antisémite cherchait, comme dans le passé, à faire un modèle, un archétype de l'identité juive. Moins d'un quart des entreprises volées seront profitables aux Allemands, qui ne bénéficieront d'à peine 5% de leur valeur, sans compter que les biens séquestrés intéresseront très peu d'acquéreurs ( Histoire économique de Vichy. L’État, les hommes, les entreprises , Fabrice Grenard, Florent Le Bot et Cédric Perrin, Paris, Perrin, 2017) . ​ Le pillage des objets rares (Spar-und Mangelgüter) , quant à lui, avait débuté dès juin 1940, après que les troupes allemandes avaient envahi Paris, en particulier le vol des objets d'art appartenant à des familles juives, dans des galeries ou chez des particuliers dont Otto Abetz, ­ambassadeur du Reich en France, aura préalablement établi une liste qu'il aura largement eu le temps de peaufiner, vu sa connaissance du pays et de nombreuses informations qu'il avait pu recueillir en poste. Ces œuvres vont s'entasser dans des dépôts du Reich, augmenter les collections particulières des dignitaires nazis ou celles des musées allemands, ou encore alimenter le marché de l'art, étant entendu que tout ce trafic n'aurait pu être généré sans la participation complice du négoce international, qui fournit alors au marché de "l'art germanique", des "oeuvres inachevées" ou issues de cet "art dégénéré" qu'Hitler avait depuis longtemps prévu d'extirper des musées (cf. Lynn H. Nicholas, Le pillage de l'Europe, les oeuvres d'arts volées par les nazis, Seuil, 1995 ; Hector Feliciano, Le Musée disparu. Enquête sur le pillage d'œuvres d'art en France par les nazis, Folio, 2012.) . Les qualités incomparables de l'idéologie : l'extraordinaire souplesse et la liberté presque infinie d'adaptation qu'elle donne à ses doctrinaires dans l'interprétation du réel. Ainsi la la collaboration très fructueuse entre le clan des frères juifs Joseph et Mordhar Joinovivi et les autorités allemandes, au travers du plus gros bureau d'achat, " le fameux « bureau Otto », géré par l’industriel-espion Hermann Brandl, qui gérait près de 400 employés au printemps 1941 et qui fit sans doute plus de cinquante milliards de chiffre d’affaires ". Les bureaux d'achats allemands ont été " créés par l’occupant pour se payer – avec l’argent des frais d’occupation, versé par le Trésor français – toutes les marchandises souhaitées. (...) Les prix s’envolent, les profits des intermédiaires français aussi. À ce jeu, Joseph Joinovici devient un expert, sans doute celui qui a amassé la plus grosse fortune de toute l’Occupation – peut-être quatre milliards de chiffre d’affaires. Pour cela, sa petite entreprise de chiffonnier-ferrailleur d’avant-guerre s’est transformée en une véritable firme spécialisée dans le trafic avec l’occupant. " Les bureaux d'achats honoraient les commandes de la ROGES ( Rohstoffhandelsgesellshaft, avec qui les Joinvici négociaient aussi directement) une société allemande créée en janvier 1941 pour l’achat de matières premières, " qui répartissait les marchandises auprès des entreprises allemandes. " ​ extraits de "La collaboration, 1940-1945", exposition des Archives Nationales, Hôtel de Soubise, 26 novembre 2014 - 2 mars 2015, Livret de visite, n° 98-99 : Le cas Joinovici https://www.archives-nationales.culture.gouv.fr/documents/10157/11399/Livret_de_l%27exposition_La_Collaboration_%281940-1945%29.pdf ​ Le 11 mai 1941, l'amiral François Darlan rencontre Adolf Hitler et son ministre des Affaires étrangères, Joachim von Ribbentrop, à Berchtesgaden, en Bavière, et prépare les protocoles de Paris signés le 28 mai, qui aboutiront à la collaboration militaire entre la France et l'Allemagne : ​ " L’accord vaut pour la Syrie et l’Irak, l’Afrique du Nord et l’Afrique occidentale et équatoriale; la France s’engageant dans les trois cas à un soutien logistique – la mise à disposition d’aérodromes, la fourniture de matériel et de vivres à l’Afrika Korps , l’utilisation du port de Bizerte et de la voie ferrée Bizerte-Gabès pour acheminer du ravitaillement vers la Libye. " ​ La collaboration, 1940-1945..., op. cité, n° 4 : Mai 1941 : compte rendu des réunions dites des «protocoles de Paris»... https://www.archives-nationales.culture.gouv.fr/documents/10157/11399/Livret_de_l%27exposition_La_Collaboration_%281940-1945%29.pdf ​ " Darlan, après sa rencontre avec Hitler, avait facilité le transit des armes allemandes vers l’Irak. Il avait proposé à des Allemands en civil d’utiliser Bizerte. Il était prêt à livrer des camions et permettre l’utilisation par l’Axe de la voie ferrée vers Gabès. " (Bossuat, 2001) . ​ Vichy et le capitalisme ​ Le "vainqueur de Verdun" critique à plusieurs reprises, nous l'avons vu, le " capitalisme international " et entame contre lui une lutte qui porte sur quatre axes forts : La constitution d'un régime corporatif s'appuyant sur des Comités d'organisation (CO) professionnelle, une réforme du régime des sociétés anonymes visant le grand capital, une charte du travail censée intégrer pleinement les ouvriers à la société et mettre fin à la lutte des classes, et enfin, une politique fiscale pénalisant les capitalistes (Liebman, 1964) . Comités d'organisation : Ils sont "chargés de regrouper les entreprises par produit ou par branche et d’opérer entre elles la sous-répartition des matières premières en aval de la répartition opérée par l’OCRPI (Office central de répartition des produits industriels), fortement surveillé par l’occupant et par le MPI [Ministère de la Production Industrielle, NDA] " (Margairaz, 2009) . Toutes ces mesures ne produiront pourtant que de piètres résultats : Des représentants du monde des affaires infiltrent comités d'organisation et ministères techniques, qui verrouillent, inféodent les instances aux pouvoirs des grandes sociétés : " A l'instar de leurs confrères d'autres secteurs industriels, les dirigeants électrotechniciens prirent en conséquence une part active dans les Comités d'organisation (CO) et dans les sections de l'Office central de répartition des produits industriels (OCRPI), de même qu'au sein de la Délégation générale à l'équipement national (DGEN). " (Lanthier, 1992) . Par ailleurs, l a loi du 16 novembre 1940 sur les sociétés anonymes consacre pour la première fois (du moins en principe) le pouvoir d'un président directeur général (PDG), tout en étant mal préparée, confuse, laissant le champ aux interprétations sur les délégations de pouvoir, ce qui permet aux dirigeants d'interpréter à leur guise ce flou juridique (Joly, 2009) . Et si les patrons se voient taxer des excédents sur les bénéfices, sur les plus-values boursières, c'est à une hauteur bien peu spectaculaire, dues en particulier aux résistances des affairistes de l'entourage de Pétain (Liebman, 1964) . Plusieurs mois plus tard, l e maréchal lui-même rendra compte de la résistance et de la puissance des dirigeants économiques : ​ " Quant à la puissance des trusts, elle a cherché à s'affirmer, de nouveau, en utilisant, pour ses fins particulières, l'institution des comités d'organisation économique. Ces comités avaient été créés, cependant, pour redresser les erreurs du capitalisme. Ils avaient en outre, pour objet de confier à des hommes responsables l'autorité nécessaire pour négocier avec l'Allemagne, et pour assurer une équitable répartition des matières premières indispensables à nos usines. Le choix des membres de ces comités a été difficile. On n'a pu, toujours trouver réunies, sur les mêmes têtes l'impartialité et la compétence. Ces organismes provisoires, créés sous l'empire d'une nécessité pressante ont été trop nombreux, trop centralisés et trop lourds. Les grandes sociétés s'y sont arrogé une autorité excessive et un contrôle souvent inadmissible. A la lumière de l'expérience, je corrigerai l'oeuvre entreprise, et je reprendrai contre un capitalisme égoïste et aveugle la lutte que les souverains de France ont engagée et gagnée contre la féodalité. J'entends que notre pays soit débarrassé de la tutelle la plus méprisable: celle de l'argent." ​ Discours du maréchal Pétain, 12 août 1941 . ​ L'anticapitalisme de Pétain ressemblait donc fort à une tentative, comme il y en aura beaucoup, de moralisation du capitalisme, en agitant ce qu'il comporterait, à des moments de son histoire, de dérives, d'excès, par rapport au modèle d'un grand marché tempérant, vertueux et bénéfique pour tous, ce qui, nous n'aurons de cesse de le montrer, n'est qu'une vaste tromperie idéologique. D'autre part le gouvernement de Vichy dans son ensemble n'a rien d'anticapitaliste, loin s'en faut. En juillet 1940, déjà, Jacques Barnaud (1893-1962), entre au gouvernement de Pétain comme délégué général aux questions économiques, négociant avec la MBF allemande, mais aussi comme directeur de cabinet auprès d'un ministre inexpérimenté du Travail, René Belin, qu'il influence sur le choix des cadres du nouveau ministère, très stratégique, " et, aux yeux de plusieurs contemporains, il apparaît comme le ministre de fait, soucieux d’une véritable rénovation de l’appareil industriel. " (Margairaz et al., 2012) . Polytechnicien, Barnaud avait contribué à l'élaboration de la politique financière de la France dans l'entre-deux guerres, comme chef de cabinet, avant d'aller pantoufler dans la banque d'affaires fondée par Hippolyte Worms, qu'il n'allait quasiment plus quitter jusqu'à sa mort, tout en étant membre de divers comités : Comité des prêts du Crédit colonial (co-administrateur avec Henry du Moulin de Labarthète), Comités de surveillance : Air France ou Société Lyonnaise des Eaux et de l'Eclairage, du groupe Mercier, par exemple. Directeur, puis associé-gérant, il côtoie Gabriel Le Roy Ladurie (fondé de pouvoir) et Pierre Pucheu (1899-1944). Barnaud fonda en 1937, avec l'industriel Auguste Detœuf, la revue bimensuelle des Nouveaux Cahiers, dirigée par Jean Coutrot (cf. plus bas), favorable à la collaboration économique, anticommuniste, anti lutte des classes (on retrouve une partie des idées du catholicisme social), corporatiste et réclamant davantage de pouvoir pour l'élite des technocrates (on retrouve les idées de X- Crise, cf. plus bas). Précisons que Deteuf, polytechnicien, fondateur d'Alsthom (ALSace-THOMpson, 1928), sera aussi un collaborationniste actif du régime de Vichy : il sera président du Comité d'organisation des industries de la construction électrique et membre du Conseil d'études économiques en lien avec le ministre de l'Economie, à Vichy, au moyen de deux réunions par mois : " Il faut renoncer à toute coopération économique, accepter le désordre, l’autarcie dans les mots et l’anarchie dans les faits, la prolongation indéfinie de l’incertitude et du désespoir, ou s’entendre économiquement avec l’Allemagne. " (A. Detoeuf., archives privées in F. Perthuis, "Auguste Detoeuf 1883-1947 ou l’ingénieur de l’impossible paix ", Paris, IEP, DEA d’histoire du XXe siècle, 1990, p. 65) . Pol Le mouvement de contre-pantouflage de plusieurs inspecteurs des Finances après la défaite de 1940 que note la chercheuse Carré de Malberg (C de M, 2012) , ne doit rien au hasard. L'amiral François Darlan remplace Pierre-Etienne Flandin à la tête du gouvernement en février 1941, et propulse plusieurs de ses proches, " fidèles de la « popote » de la Banque Worms " ( Margairaz et al. , 2012) , comme Pierre Pucheu et François Lehideux (1904-1998), qui deviendront tour à tour ministres (plus exactement secrétaires d'Etat) de la Production Industrielle. Le normalien Pierre Pucheu deviendra directeur des services d’exportation du Comptoir sidérurgique de France et administrateur des Établissements Japy, détenus par la banque Worms. Lehideux, issu de la banque familiale Lehideux et Cie, occupera (entre autres) le poste d'administrateur de l'Union des Entrepreneurs français pour l'Europe du Nord, propriété de la banque Worms, ou celui de Renault (cf. plus bas). Jacques Guérard (1897-1977), qui deviendra secrétaire général du gouvernement de Laval le 18 avril 1942, est un autre pantouflard, diplômé de Centrale, qui sera directeur de la Banque nationale de l'Iran et conseiller économique du shah d'Iran Reza Chah, avant d'entrer au comité d'administration de la compagnie d'Assurance La Préservatrice , via la banque Worms, qui en prend le contrôle ou encore des Japy. Guérard, fera au moins aussi "bien" que Bichelonne " personnage emblématique de la baisse de 50 % du salaire réel des ouvriers et employés sous l’Occupation. " (Lacroix-Riz, Le grand capital, de l’entre-deux-guerres à l’Occupation, Revue Cause Commune , N° 01, septembre-octobre 2017 https://www.causecommune-larevue.fr/le_grand_capital_de_l_entre_deux_guerres_a_l_occupation ) "Le désordre du ravitaillement a été à un certain moment si grand que la population de la région parisienne et de toute la zone occupée était à deux doigts de la révolte. C'est sans doute ce que désiraient les organisateurs de la famine. Aujourd'hui enfin, tandis que le chômage augmente, malgré les statistiques officielles, tandis que les salaires de base sont au-dessous du minimum vital, tandis que les classes moyennes sont menacées d'écrasement, tandis que les paysans, victimes de contrôles vexatoires, attendent en vain des engrais, des semences, des bêtes de trait, des tourteaux pour le bétail, nous constations avec amertume que l'État remet le commandement économique à une banque d'affaire et à ses grands vassaux industriels." ​ L'Oeuvre , article "Sur la politique économique et sociale", 8 mars 1941 Mais les commentaires sur la banque Worms, on s'en douterait, se cantonnent rarement, comme ici, aux collusions avérées du politique et de l'économique, et sautent à pieds joints dans la caricature du juif assis sur un tas d'or : ​ " Voilà à quoi nous sommes réduits pour avoir été confiants sans défense, obligeants, charitables, accueillants, pour avoir traité les youpins sur un plan d'égalité, pour avoir accepté les grands faux principes de la judéo-maçonnerie, pour nous être empêtrés dans le labyrinthe capitaliste de la République juive, pour avoir écouté Blum, supporté Mandel, pour ne pas avoir botté Rothschild, secoué Lazard, dégringolé Halphen, chassé Worms, foudroyé Cornélius Herz, pulvérisé les Lévy... On nous tua 1.700.000 des nôtres entre 1914 et 1918, on nous vola tout notre argent, on nous poussa à la catastrophe 1940, deux millions d'entre nous sont prisonniers, tout cela pour des intérêts juifs, pour que Rothschild, Worms, Lazard, Halphen, Stern, David-Weill, Bloch-Lainé, Fould, Heine, Beckmann, Cahen d'Anvers, Mayer et autres repus d'or puissent suer leur graisse dans les châteaux de province... Ah ! Le Juif Worms continue à nous défier !... Eh bien, ils crèveront avant... " (Paul Riche, article Mort aux Juifs du Journal Au Pilori , 8 mars 1941). ​ Cet anticapitalisme nationaliste et antisémite ne date pas d'hier : ​ " Aujourd’hui, grâce au Juif, l’argent auquel le monde chrétien n’attachait qu’une importance secondaire et n’assignait qu’un rôle subalterne est devenu tout-puissant. La puissance capitaliste concentrée dans un petit nombre de mains gouverne à son gré toute la vie économique des peuples, asservit le travail et se repaît de gains iniques acquis sans labeur. " (Édouard Drumont, La France juive, Paris, Flammarion, 1886 : introduction, p. XIV-XV) . D'autre part, au-delà du rôle particulier de la banque Worms pendant l'époque de Vichy, ce sont dans leur ensemble les banques françaises qui "ont participé directement ou indirectement (par des filiales financières) à la structuration de l’Europe économique nazie ; elles ont cofinancé des entreprises orientées vers la Collaboration industrielle et commerciale ; et leurs dirigeants ont montré un penchant trop marqué vers des formes de collusion avec l’Occupant au sein de la vie élitaire parisienne... la logique business as usual l’a emporté sur toutes considérations géopolitiques, patriotiques et civico-morales. " (Bonin, 2011a) . A l'image des autres Comités d'organisation, celui des banques n'échappent pas à la main mise patronale (cf. Andrieu, 1990) . En effet, ils " donnent à voir les compromis opérés entre les Finances, la Banque de France et les dirigeants des grandes banques dans la rationalisation et le contrôle de la profession . Et les réformes opérées en décembre 1945 s’ajoutent plus qu’elles ne se substituent à celles de juin 1941, sous le signe de la cartellisation bancaire, avec toutefois l’adjonction de la nationalisation des grandes banques de dépôts et de la Banque de France ainsi que la création du Conseil national du Crédit. " (Margairaz, 2009) . ​ Dans le même temps, il faut noter que, pendant la période de l'Occupation, les banques connaissent une révolution, " qui marque le passage du libéralisme au dirigisme : les établissements de crédit, qui fonctionnaient de manière totalement libérale depuis 1867, se trouvent en effet à partir de 1941 soumis à une réglementation qui pour une bonne part demeure encore en vigueur aujourd'hui " résume Alain Plessis, dans l'analyse qu'il fait du travail de Claire Andrieu sur le sujet (Plessis, 1993) . Il faut savoir que " les premières mesures de l'autorité allemande, avant même l'armistice, paraissent lourdes de menaces pour les banques françaises " (Plessis, op. cité) et décide les banquiers de s'organiser, ce qu'elles feront au travers de leur propre CO. Les premières lois bancaires des 13 et 14 juin réglementent donc la profession, tout en conservant beaucoup de contrôle sur leur activité. Tout d'abord, il y a " la Commission de contrôle des banques où ils sont largement représentés " (Plessis, op. cité) : Nous avons là un système qui ressortit du conflit d'intérêt qui, nous le verrons plus tard, ne fait même pas encore clairement, en 2021, l'objet de lois fermes et transparentes, tant au niveau européen que mondial. C'est un moyen très employé par l'économie capitaliste, nous l'avons vu et continuerons de le voir davantage dans le temps, que cette intimité du politique et de l'économie qui permet de contrôler le système par leurs propres acteurs : C'est sur ce modèle que la puissance publique politiques acceptera que les cigarettiers, les groupes pharmaceutiques, etc., produisent des études pour démontrer la non dangerosité de leurs produits et qu'elle laissera les représentants de ces groupes occuper ici et là des places dans les agences de contrôle gouvernementales. C'est comme si on confiait le contrôle de la Banque de France par les faux-monnayeurs eux-mêmes ! A ce sujet, justement, la Banque de France, (où rappelons-le, les intérêts privés sont encore nombreux) est extrêmement importante dans le dispositif, puisqu'elle a réussi à garder son autonomie et sa prééminence : Tout ceci relativise grandement la fonction dirigiste de l'Etat au cœur de cette révolution bancaire et nous ramène à la collaboration économique des banques, qui ne concerne pas que les banques de l'Hexagone, bien sûr, mais aussi celles de bien d'autres pays d'Europe, mais aussi d'ailleurs, et tout particulièrement les Etats-Unis (cf. Etats-Unis : Le Big Business, 1939-1945 ). ​ Le 23 septembre 1941, est créée l'Association Financière pour le Développement de l'Industrie en France et aux colonies, regroupant IG-Farben Konzern, Le géant allemand de la chimie (cf. plus bas), premier mondial jusqu'en 1945, et de grandes banques françaises. Parmi les banques françaises, on trouvait au premier plan : Paribas, la Société Générale, la Banque de l'Union européenne et le Crédit lyonnais, " qui plongeront dans la collaboration avec un délice non dissimulé " (Jacques Dion / Pierre Ivorra, Sur la piste des patrons, Messidor, Editions sociales, 1987) . Les patrons de toutes ces banques passent des soirées festives avec les Allemands, au Ritz, à la Tour d'Argent, en tout premier lieu le commissaire nazi à la Banque de France, le futur tortionnaire Paul Schaeffer, condamné en 1997 en Argentine pour des actes criminels commis pendant la dictature de Pinochet : pédophilie (il dirigeait la fameuse secte d'immigrés allemands, Dignidad), mais aussi tortures, viols, trafics d'armes, etc. A l'ambassade d'Allemagne viennent festoyer des banquiers comme Alfred Pose, patron de la BNCI (Banque Nationale pour le Commerce et l'Industrie) ou Henri Ardant, de la Société Générale (Dion/Ivora, op. cité) . La banque parisienne de l'aviation allemande, l'Aérobanque, créée en 1941, était quant à elle liée à des groupes électrochimiques et des aciéries électriques français, comme Péchiney, Ugine ou Bozel-Malétra (Jacques Duclos, L'avenir de la démocratie, Editions sociales, 1962) . La Banque de l'Union Parisienne (B.U.P) aune activité intense. Elle octroie des crédits à des sociétés travaillant pour l'Allemagne, " par exemple, Unic, fabricant de camions (cautions de 70 millions de francs, 1941),, la Compagnie générale de construction de locomotives (Batignolles-Châtillon) (80 locomotives pour le Reichsbahn en 1941), les Aéroplanes Morane-Saulnier (pour 13 millions de francs, 1941), De Dietrich (tracteurs à chenilles, 1942), Simca (des engins à chenilles en 1942), Hotchkiss (pour des livraisons de matériel antiaérien et de mitrailleuses à la Roumanie pronazie), des sociétés de machines-outils, etc. " (Bonin, 2011b) . Mais il faudrait y ajouter des prêts pour l'importation de sucre ou d'acier allemand ou encore l'intégration de la banque à un " pool qui finance des contrats du Comptoir des ventes de l’aluminium français avec des sociétés allemandes (33,3 millions, 1941). " (Bonin, op. cité) . ​ "Dans la banque, pourtant mouillée jusqu'au cou, il n'y aura que quelques emprisonnements temporaires et guère plus de démissions" (Dion/Ivora, op. cité), à la Libération . ​ ​ IG-Farben : Le géant allemand de la chimie, premier mondial jusqu'en 1945, avait un conseil d'administration dont la quasi-totalité des membres, en 1937, étaient militants au parti nazi. On comptait dans le conseil d'IG Farben, jusqu'en 1945, l'homme qui deviendra le banquier le plus puissant de la RFA, Hermann Josef Abs (1901-1994). Bien entendu, cette collaboration d'IG Farben avec d'autres entreprises des pays occupés est loin de ne concerner que la France, citons : " Kuhlmann (France), l.C.I. (Royaume-Uni), Montecatini (Italie),Aussiger Verein (Tchécoslovaquie), Boruta (Pologne), Mitsui (Japon), et Du Pont, Dow et Standard Oil (Etats-Unis)." (Frédéric F. Clairmont, " I .G Farben et le IIIe Reich" , Le Monde Diplomatique, décembre 1978) . Pire encore, IG Farben est l'entreprise qui produisait le tristement célèbre Zyklon B, ce dérivé de l’acide cyanhydrique (CHN), destiné en particulier à des usages pesticides (puces, vermines, etc.), que les SS (Schutzstaffel : litt. "escadron de protection") ont employé pour assassiner des millions de femmes et d'hommes, en majorité des Juifs, dans les chambres à gaz. Il est, par ailleurs, désormais démontré que le groupe Ugine, dans son usine de Villers Saint-Sépulcre, dans l'Oise, "a ​ Jusqu'aujourd'hui, le silence, la dissimulation générale des acteurs, la destruction de beaucoup d'archives n'ont pas permis de prouver la complicité des dirigeants des firmes concernées par l'usage du zyklon B dans les crimes contre l'humanité perpétrés par le régime nazi, mais l'ampleur de la collaboration entre les élites et l'Allemagne hitlérienne (bien évidente chez les dirigeants, alors, de la société) l'avidité des grands capitalistes, peu soucieux des détresses sociales (et tout spécialement alors, de celle des juifs), ajoutés à l'antisémitisme largement répandu en Europe, peuvent entretenir logiquement de sérieux doutes à ce sujet. Enfin, cette dimension ploutocratique est soulignée à l'époque par le pouvoir emblématique de " Deux Cents familles " les plus riches censées tenir les hommes politiques entre leurs mains : ​ "Deux cents familles sont maîtresses de l'économie française et, en fait, de la politique française. Ce sont des forces qu'un État démocratique ne devrait pas tolérer, que Richelieu n'eût pas tolérées dans le royaume de France. L'influence des deux cents familles pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. Les deux cents familles placent au pouvoir leurs délégués. Elles interviennent sur l'opinion publique, car elles contrôlent la presse.." ​ Edouard Daladier, congrès du parti radical de Nantes, 28 octobre 1934 ​ Les 200 familles, " dénoncées aussi bien par des hommes politiques (Édouard Daladier ou Maurice Thorez) que par des publicistes en vue de l’époque (Augustin Hamon, Francis Delaisi) sont accusées d’exacerber les tensions sociales et de nourrir la guerre civile, y compris en fomentant des émeutes sanglantes, ainsi que tend à l’expliquer Georges Michon dans un ouvrage publié en 1934 et intitulé Les puissances d’argent et l’émeute du 6 février . " (Dard., 2001) . Ce symbole se réfère aux statuts de la Banque de France fondée en 1800 sous Napoléon Bonaparte, premier consul, qui prévoient qu'elle soit administrée par ses deux cents plus gros actionnaires qui en composeront l'Assemblée Générale (loi du 24 germinal an XI/14 avril 1803, article 11). Ce type de raccourci symbolique s'est métamorphosé depuis. Ainsi, de nos jours on parlerait plutôt des 1% les plus riches qui détient plus d'argent que les 60 % de l'humanité, par exemple. Mais il ne s'agit pas seulement de souligner la part de " mythologie patronale " (Dard., 2001) , comme le fait Olivier Dard, mais aussi, d'analyser la puissance politique et économique réelle des plus riches, constamment en recherche dans l'histoire, nous l'avons vu, des meilleurs moyens possibles de conserver les inégalités sociales nécessaires à leur enrichissement. Ceci n'a jamais cessé d'être une réalité d'une importance capitale dans la conduite de très nombreuses sociétés, en particulier les plus avancées économiquement, et il est indubitable que le symbole ici, de moins en moins caricatural au fil de l'histoire du capitalisme, traduit, cristallise la réalité historique cruciale des inégalités sociales qui n'a rien de mythique, bien au contraire, comme nous ne cessons de l'explorer dans ces pages, à travers le temps et l'espace. Revenons maintenant à la banque Worms, qui représente alors de manière emblématique, fichée au cœur du pouvoir politique, ce "cartel" qui contrôle les banques, l'économie, la presse, etc. En dépit de la construction idéologique autour dudit cartel, il n'en reste pas moins vrai que le gouvernement de Vichy est solidement contrôlé par un noyau dur de la crème de l'élite capitaliste, car en plus de la "clique Worms" on y trouvera, entre autres : ​ — Jean Bichelonne, X-Mines, Directeur Général des aciéries de Senelle-Maubeuge, chaud partisan de la collaboration économique (cf. plus bas) et principal artisan dès février 1943, comme ministre du Travail, à l'organisation du STO ( Service du Travail Obligatoire). ​ — Paul Baudouin, X, président de la Banque d'Indochine de 1941 à 1944 : " Je suis prêt à envisager une collaboration économique pour l'organisation d'une Europe moins absurde que celle de 1939, mais ce qui concerne la liberté individuelle, le développement de l'âme, si totalement niés par le régime hitlérien, m'angoisse. La France représente une conception de l'homme opposée à celle des nazis. Là réside sa richesse essentielle qu'il faut sauver. Ce côté "âme" échappe complètement à Pierre Laval. Le mot "honneur" le fait également sourire " (P. Baudouin, Neuf mois au gouvernement , Paris, La Table ronde, 1948, 22 juillet 1940, page 259). Il deviendra, en tant que secrétaire d'état à la Présidence du Conseil, un des artisans principaux de l'arsenal idéologique de Vichy en direction de la jeunesse (Chantiers de Jeunesse, Ecole des cadres d’Uriage, etc.), assisté de responsables comme Borotra ou le général de la Porte du Theil. Il se verra confier aussi les services de l'Information, de la Radio et de la Propagande. Dès le mois de décembre 1940, Baudouin charge Jacques Grizeaud, à la tête d'un cabinet de conseil publicitaire, " d'organiser un Service Secret de Propagande. " et lui demande de " constituer une équipe de choc avec des hommes jeunes, ardents, purs. (...) Votre action personnelle devra s'entourer des plus grandes précautions. En dehors de votre équipe assermentée, l'on devra ignorer l'ampleur et le caractère de votre mission. (...) Vos rapports secrets seront remis à moi-même, soit à Monsieur Celier. " (P. Baudouin, lettre de mission à J. Grizeaud, du 20 décembre 1940, AN AJ/72/584, dossier 508). — Jean Berthelot (1897-1985), X-Mines, membre de la commission de Wiesbaden, directeur général adjoint de la SNCF et secrétaire d’État aux Transports et aux Communications, de 1940 à avril 1942. Berthelot est au premier plan des négociations avec les allemands sur le rôle de la SNCF, en liaison avec d'autres responsables comme Robert Le Besnerais, le délégué militaire français au chemin de fer. Il s'agit surtout de savoir " si l’on met en place une Collaboration (Zusammenarbeit ) ou un Diktat (principe de la réquisition) ." (Pouly, 2015) . Sortant d'une logique d'armistice, où la SNCF perdrait sa rentabilité, les parties s'accordent sur le fait que la SNCF sera " rémunérée directement par la Wehrmacht (ou par des expéditeurs comme Schenker ) " et " assure ainsi non seulement les transports de transit, mais aussi tous les transports allemands dans les deux zones dès 1940. Cette sortie hors du cadre contraignant de l’Armistice tient compte d’intérêts communs bien compris. " (Pouly, op. cité) . N'oublions pas qu'alors, la Société Nationale des Chemins de Fers français, même si elle assure des missions de service public, est une entreprise " d'économie mixte, dont le capital financier est réparti entre l’État (51 %) et les anciennes compagnies privées (49 %). " (Pouly, op. cité) . Il est impossible aux Allemands de contrôler seuls un outil tentaculaire de plus de 40.000 km de ligne nécessitant 450.000 cheminots, qui aurait pu devenir d'emblée un formidable outil de résistance, les négociateurs français, appartenant à la fine fleur capitaliste, se sont comportés avec la même logique que les barons du rail face à Léon Blum, qui ont tout fait pour éviter la nationalisation. L'argent. Le profit. Les intérêts privés avant tout. Cela est d'autant plus dommageable que, " incontestablement, l’économie du IIIe Reich est une économie qui repose sur la circulation. " (Pouly, op. cité) . Les autorités de Vichy freineront ces négociations, peinant à voir les contreparties que l'Etat peut retirer de cette collaboration. Mais à l'inverse, " les industriels privilégient la Collaboration économique directe servant leurs intérêts immédiats. La présence de ministres à double fonction « privée-publique », tel Jean Berthelot, montre combien la Collaboration économique directe et politico-économique d’État sont différentes mais imbriquées. " (Pouly, op. cité) . C'est, en fait, sur les même bases qu'en temps de paix, c'est à dire des négociations directes entre entreprises ferroviaires, que des marchés commerciaux classiques sont établis entre la clique politico-économique de Pétain et les différentes autorités du troisième Reich. Et ainsi, la SNCF est devenue pour les Allemands " une courroie secondaire, un partenaire volontaire (Freiwillige ), pour les circulations dans un vaste Kontinental-Europäische Zusammenarbeit , dont la motrice est la Reichsbahn. " (Pouly, op. cité) . ​ — Henri-Régis-Marie-Joseph Pavin de Lafarge (1889-1965) , sénateur de 1930 à 1945, il vote les pleins pouvoirs à Pétain et siège au Conseil National du gouvernement de Vichy et participe à la collaboration économique avec sa célèbre société de ciments : cf. plus bas. Hervé Joly rappelle que " le secteur du BTP est très bien représenté au Conseil national par des hommes de grand renom : deux cimentiers, Joseph Merceron-Vicat et Henri Pavin de Lafarge, ainsi que deux entrepreneurs de travaux publics, Lucien Lassalle et Georges Hersent. " (Joly, 2004). ​ — Robert Gibrat, cf. plus loin ​ — Jean Jardin (1904-1976), alias "le Nain jaune", membre de l'Ordre nouveau , d'inspiration dite "personnaliste", qui s'apparente à l'idée de non-conformisme de l'X-Crise (cf. plus loin), dont la revue promeut une révolution " contre le désordre capitaliste et l'oppression communiste, contre le nationalisme homicide et l'internationalisme impuissant, contre le parlementarisme et le fascisme. " ( Journal Les Echos, 6 août 2009, https://www.lesechos.fr/2009/08/jean-jardin-de-vichy-a-la-quatrieme-republique-475233). Jardin rejoint le cabinet Dautry après un passage par la banque Dupont (1927-1933), comme collaborateur aux Chemins de fer de l'Etat. I l deviendra directeur de cabinet de Pierre Laval à Vichy et " n'a fait l'objet d'aucune poursuite judiciaire à la Libération : trop de services rendus ! (...) La guerre froide et la menace communiste ont fini par favoriser son retour sur la scène, le sien comme d'ailleurs celui de nombreux anciens " vichystes " (Journal Les Echos, op. cité). C hargé d'affaires, à la fin de la guerre, Jean Jardin est un personnage très influent pendant la Collaboration, qui administrera différentes sociétés après le conflit. ​ — Emile Mireaux, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts dans le gouvernement de Vichy en 1940, co-directeur du Temps , qui a appuyé "sans réserve appuyé le régime dans le domaine de la justice et de la politique de la jeunesse. " (Slama, 1972), grand serviteur du Comité des Forges et du Comité des Houillères, derrière qui on trouve les familles de Wendel et Schneider . ​ — Jean Achard (1908-1953), dit "Achard la marmotte", secrétaire d'État au Ravitaillement, avait été directeur de la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB) de 1926 à 1939, mais aussi celle des producteurs de lait, les deux plus puissantes organisations agricoles de l'entre-deux guerres : " De plus en plus, à partir du printemps 1941, la presse parisienne présentait Achard comme un « affairiste » profitant de ses fonctions pour s’enrichir. Toute la politique du « betteravier Achard » n’aurait eu comme objectif que de favoriser les intérêts des grandes entreprises agricoles, à travers notamment le système des bureaux de répartition où avaient été placés quelques-uns de ses amis. " (Grenard, 2007) . Achard fut alors poussé à la démission, le 17 juillet 1941. Sans preuve véritable, le doute demeure, car pendant son procès devant la Haute cour de Justice, en 1945, aucune charge ne fut retenue contre lui (Archives Nationales, 3W45). Cependant, nous avons vu que le noyautage des comités d'organisation par les élites économiques est une chose avérée. Il se peut aussi qu'Achard ait été une de ces victimes de la propagande de Vichy qui, voulant dissimuler à la population la véritable cause des difficultés de ravitaillement, à savoir les prélèvements allemands, dirigeait la vindicte populaire vers le marché noir et ses accapareurs, en dénonçant "l e scandale des fortunes bâties sur la misère générale " (Pétain, discours du 12 août 1941 . Ce qui poussa la Résistance, au travers d'une chronique hebdomadaire diffusée à la radio de Londres, sur la BBC, et appelée "Le courrier de France", dès juillet 1941, d'informer régulièrement les Français des pillages et des prélèvements allemands, tandis que le parti communiste multiplia tracts et brochures dès le printemps pour souligner la dimension antisociale de la politique de Vichy : " les riches trouveront toujours à s’approvisionner au marché noir, tandis que les travailleurs sont condamnés à la plus épouvantable misère " (Archives Nationales, 78 AJ 24) . De son côté, Georges Boris (ancien directeur de cabinet de Léon Blum au ministère du Trésor) interpellait les auditeurs sur " l’immense majorité des Français n’a pas assez d’argent pour manger et apparaît condamnée à la famine. " ( "La pénurie de ravitaillement", émission du 30 septembre 1941) . Certaines affirmations sont à relativiser, cependant. L'étude importante sur le marché noir de Fabrice Grenard a posé un nouvel éclairage sur la part de fantasmes entretenus sur le sujet. Certes, la première année d'occupation surtout, on a vu des sociétés structurées autour d'entrepôts clandestins (les "clandés") et de réseaux de rabatteurs, satisfaire une clientèle aisée, mais ensuite c'est plutôt d'un "marché gris" (mais aussi "blanc" ou "brun") dont il faudrait parler, qui intéressent toutes les classes sociales, qui vont directement s'approvisionner dans les fermes. Et si les inégalités d'accès au marché noir façonnent l'image populaire et colportée d'une "tyrannie des épiciers" ou du paysan accapareur et profiteur, l'auteur montre que c'est plutôt aux négociants, aux grossistes, qu'aux petits commerçants, que profite les trafics, qui ne sont généralement pas de grande envergure, même si de véritables fortunes ont pu ici ou là être constituées (Grenard, 2008) . Cette mise à distance du chercheur n'était bien sûr pas possible au moment des faits et l'image du profiteur qui ne manquait de rien " pendant que les bons Français mangeaient du son " révolta beaucoup de Français jusqu'à la fin de la guerre : " Cela explique la très forte demande sociale qui exista à la Libération pour que l’épuration ne concerne pas seulement les collaborateurs et que soient également sévèrement sanctionnés les trafiquants et tous les « profiteurs de misère » ." (Grenard et Mouré, 2008) . ​ l’épuration : L'épuration économique, dont des comités établis par la Résistance étaient en place dès septembre 1944, est définie officiellement par l’ordonnance du 16 octobre 1944 "relative à l'épuration dans les entreprises" et vise à "purger les personnes qui ont favorisé les actions de l’ennemi ou qui se sont opposées à la résistance des Français." Elle établit une Commission nationale interprofessionnelle d’épuration (CNIE), dépendante du MPI, et par région, un Comité régional interprofessionnel d'épuration (CRIE), ainsi que des comités de confiscation des profits illicites (CCPI). Quant à l'épuration judiciaire, la mieux étudiée, elle est confiée à trois instances : La Haute Cour (concernant les membres de gouvernement), les cours de justice et les chambres civiques. Mais, à l'exception des trafics avec les Allemands, l'épuration touchant au marché noir, sur la base de l’ordonnance du 18 octobre 1944 instituant les comités de confiscation des profits illicites (CCPI), se heurta à de nombreuses difficultés : les échanges clandestins échappaient en général à la comptabilité, au contraire des profits de la collaboration économique, mais aussi, comment juger les fraudes qui permettaient de sauver une entreprise ou qui avait permis d'aider les résistants, par exemple ? Sans parler de la disproportion entre l'énorme volume des affaires à traiter en regard des effectifs alloués à cette tâche (Grenard et Mouré, op. cité) . Par ailleurs, qui remplace Achard ? Paul Charbin, centralien, directeur général du groupe industriel textile lyonnais les Manufactures de velours et peluches, président de la chambre de commerce de Lyon, ami de Bouthillier, en particulier. Il ne restera au gouvernement que quelques mois, cependant, écarté par Laval à cause de ses positions anti-allemandes (Grenard, 2007) : il faut souligner ici un jeu de chaises musicales soutenu des différents portefeuilles gouvernementaux qui relativise quelque peu l'action concertée et durable des grands patrons au sein de Vichy (et fragilise encore plus les thèses "synarchiques"), en particulier les pantouflards, dont l'influence s'émousse au plus haut niveau (la bande de Worms, surtout) dès le retour de Laval au pouvoir, en avril 1942. ​ — Pierre Caziot (1876-1953), Directeur du Crédit foncier et vice-président de la Société des agriculteurs, il deviendra ministre de l'Agriculture et du Ravitaillement en juillet 1940, initiateur de la Corporation Paysanne par la loi du 2 décembre 1940, et sera un des signataires de la loi relative au second statut des Juifs, du 2 juin 1941. ​ ​ ​ Malgré les différentes réserves qui viennent d'être faites, nous voyons bien, tout de même, que l'élite économique, au travers du pouvoir politique de Vichy et en relation directe avec l'occupant, défend au mieux ses intérêts par la collaboration économique avec l'Allemagne nazie, étant entendu que pour les grands patrons, d'évidence en regard des faits, les affaires passent avant tout le reste. Par ailleurs, les différents portraits professionnels qui ont été dressés montrent de manière criante comment le pouvoir des riches se démultiplie au travers de de leurs nombreuses participations, leurs nombreux mandats simultanés à la tête des entreprises (qui multiplient leurs gains), et au-delà, de leurs nombreux réseaux, quand le simple travailleur n'a qu'un seul emploi (comme le petit patron), pour un salaire sévèrement rogné, cela a été dit, des semaines de travail allongées, au sein duquel il a une liberté très limitée, qui ne concerne la plupart du temps qu'une unique entreprise, et ce pendant toute leur vie, pour un certain nombre d'ouvriers à l'époque. Il revient d'ailleurs à Robert Paxton de nous avoir éclairé sur les conflits entre petite et grande entreprise, entre patronat et administration et sa conclusion n'est pas, en regard de tout ce que nous savons, bien étonnante : ​ "Ces deux conflits interdépendants sont l’un et l’autre réglés en faveur des puissants et de l’Etat […] c’est un mouvement ascendant vers la rationalisation, la concentration, la modernisation." (Robert Owen Paxton, La France de Vichy, 1940-1944, trad. fr., nouvelle édition revue et mise à jour, Paris, Le Seuil, 1997, p. 262) . Encore faut-il distinguer les " velléités de rationalisation ou de modernisation élaborées dans les bureaux des ministères économiques " et les réalités qui " témoignent de fait d’une profonde régression technologique, économique, sociale, voire biologique et morale, avec son cortège de replis et d’archaïsmes résurgents " (Margairaz, 2009), autant de situations qui " perdurent au-delà de la Libération, et sans doute même au-delà de la fin du rationnement (1949) " (op. cité). Pendant tout ce temps, que ce soit en temps de guerre ou en temps de paix, les dirigeants ont défendent au mieux leurs intérêts, et leurs stratégies politico-économiques, leurs collusions entre les deux mondes de pouvoir sont permanentes dans l'histoire, nous l'avons vu, et ont toutes un parfum de rencontres confortables et d'ententes dans des hôtels chics, de correspondances personnelles très discrètes, sinon secrètes, aux conséquences cependant très concrètes et souvent néfastes sur les travailleurs. L'histoire qu'on enseigne en général nous montre ainsi les idéologues et les politiciens réactionnaires situés sur le devant de la scène politique, alors que des réalités décisives, comme le montre en particulier Paxton, s'opèrent dans les coulisses par les experts et les technocrates (cf. Paxton, op. cité). Nul besoin de complot, en vérité, pour expliquer les liens indéfectibles, la permanente coopération des milieux politiques et économiques. Nul besoin de complot pour établir le travail efficient des élites pour renforcer sans cesse, et par tous les moyens possibles, le pouvoir des riches au détriment de la majorité de la population. L 'idée de complot, adossée à celle, attractive, du mystère, fera pourtant son chemin, prétendument fomenté par une organisation appelée la Synarchie (du grec syn , "avec", et "archê ("commandement", "pouvoir"), terme forgé, semble-t-il par Thomas Stackhouse (1677-1752) vers 1728 et popularisé par le savant Alexandre Saint-Yves d'Alveydre (1842-1909) pour désigner une forme de gouvernement dans lequel ceux qui ont le Pouvoir sont subordonnés à ceux qui détiennent l'Autorité. ​ ​ La collaboration économique ​ I. Introduction ​ ​ Yves Bouthillier (1901-1977), ministre des Finances de Paul Reynaud, en 1940, " symbole de cette élite économique sur laquelle Vichy s’appuie, est convaincu de l’intérêt de négocier avec le vainqueur. " (La Collaboration 1940-1945, op. cité, N° 82 ) . Si Bouthillier, dans les négociations de Wiesbaden, veut obtenir des contreparties des Allemands en échange, Laval, quant à lui donne au Reich des gages immédiats de bonne volonté du gouvernement français en pressant le banquier Jean Mirabaud et le magnat de la métallurgie Marcel Champin (apparenté aux banquiers Péreire), qui contrôlaient les mines de cuivre de la Compagnie de Bor, en Yougoslavie, d'en céder les actions, qu'Hermann Goering racheta pour deux fois leur prix, commission de 45 millions en sus (Frédéric Charpier, " De la collaboration économique au recyclage des « collabos » in "Histoire secrète du patronat de 1945 à nos jours, Le vrai visage du capitalisme français", direction Benoît Collombat et David Servenay, avec F. Charpier, Martine Orange et Erwan Seznec, Paris, Editions La Découverte / Poche, 2010 : p. 36) . La cession est réglée en novembre au titre des " dépenses d'occupation " pour 1.8 milliard de francs (Margairaz, 1991) : Comme la quasi-totalité des hommes d'affaires enrichis pendant la deuxième guerre mondiale, ils ne seront nullement inquiétés à la Libération. Laval fera la même chose avec " les deux cents tonnes d’or belge, confiées à la France en juin 1940 et mises à l’abri en AOF [Afrique Occidentale Française, NDA] : le 29 novembre 1940, Pierre Laval donne l’ordre de transférer l’équivalent à Bruxelles, malgré les réticences de Yves Bouthillier. " (Margairaz, op. cité) . On aurait cependant tort de croire Bouthillier résistant à la collaboration. Comme il a été dit, c'était la manière de l'établir qui faisait divergence entre les lui et Laval. D'ailleurs, en février 1941, lors des études réalisées par le Comité Economique Interministériel (CEI), Bouthillier, sans demande aucune des dignitaires du Reich, "« ...estime que le Transsaharien doit constituer le premier chantier de la collaboration franco-allemande. »" (Archives Nationales. F60 590, p.v. de la séance du CEI du 5 février 1941, in Margairaz, op. cité) . ​ Laval cède aussi aux demandes d'Otto Abetz relatives aux entreprises française de publicité, ce qui conduira à la loi du 27 septembre 1940, par laquelle l'agence Havas sera divisée en deux branches : Celle de l'information est rachetée par l'Etat français et celle de la publicité est cédée en partie à l'agence allemande Mundus, dont la participation s'élèvera à 47.6 %. Auparavant, le numéro 2 de Vichy avait engagé aussi un accord similaire pour les branches de Hachette, en octobre 1940, mais celui-ci n'ira pas à son terme. Différentes cessions de participations française à l'étranger, aussi, s'effectueront dès la fin 1940 : Steaua Romana (Omnium française des Pétroles, Banque de Paris), Compagnie Concordia (Union parisienne, société de pétroles Colombia), mais aussi Charbonnages de Tréfail, Norvégienne de l’Azote, Banque commerciale roumaine, Banque générale de Crédit hongrois, etc. La Banska, en Bohême, est cédée à un groupe allemand dont la Deutsche Bank et la Boemische Bank font partie. Des titres de la dette balkanique, aussi, son cédés en novembre 1941, comme Mines et Tubes de Sosnowice ou Houillères de Dombrowa (Margairaz, op. cité) . On citera encore les participations allemandes dans les Champagnes Mumm ou les Carburants Français (F. Charpier, op. cité) , pour clore une liste certainement loin d'être exhaustive. Dans certains cas, les Allemands proposent aux patrons français des affaires (presque ) comme en temps de paix. Ainsi, au printemps 1941, l'Allemagne, dont les besoins en aluminium sont grands, " prend contact avec les dirigeants de l’Aluminium français (Péchiney), puis avec ceux de la Société d’Électrochimie, d’Électrométallurgie et des Aciéries électriques d’Ugine " pour leur proposer une participation à la construction d'une usine d'alumine, dans le midi de la France, pour profiter de gisements de bauxite proches et rentables. " Quelques jours plus tard, une réunion, à laquelle participent les représentants de l’État (Jacques Barnaud et son collaborateur Terray [ Jean T. est aussi directeur général des sociétés nationales de construction aéronautique NDA] pour la DGREFA [ Délégation Générale aux Relations Economiques Franco-Allemandes, NDA ], Pierre Pucheu et Henri Lafond pour le MPI) ainsi que les industriels de l’Aluminium français (Raoul de Vitry, Jean Dupin, d’Auvigny et Matter), fait le point sur la marche à suivre. Du point de vue militaire, industriels, ministres et hauts fonctionnaires partagent les mêmes vues (...) tous s’accordent sur la perspective probable d’une victoire allemande avant la fin de l’année 1942. " (Margairaz, op. cité) . Henri Lafond : ingénieur X-Mines, il collabore avec Vichy jusqu'aux alentours de novembre 1942 avant de se rapprocher du Général de Gaulle. Président de la banque Mirabaud, vice-président de la SCAC (Service de coopération et d'action culturelle) : ​ " Le boum des affaires minières du groupe Bup-Mirabaud en Afrique du Nord (Gafsa), en Afrique subsaharienne et dans les métaux non ferreux (Huaron, Mokta, de façon leader ; Penarroya, Le Nickel, dans le sillage des Rothschild), avec l’impulsion à beaucoup d’investissements financiers (par toujours couronnés de succès) explique l’implication de son président Henri Lafond, un ingénieur à l’origine, dans cette activité, et, comme vice-président de la Scac, il maintient le lien entre transport de pondéreux (charbon), transit et banque, initié par les Talabot dès le Second Empire. " (Bonin, 2008) . ​ Lafond dirigera l'Association minière en 1930, deviendra administrateur de la Compagnie des mines du Huaron (puis président en 1943) et administrateur-délégué des Mines d'or du Litcho en 1935, mais aussi administrateur de la Compagnie marocaine à partir de 1939. En 1943 il entre au conseil des Tréfileries et Laminoirs du Havre. Il a contribué à la formation du CNPF (Conseil National du Patronat Français, en 1945. " Président-directeur général de la Société du Djebel-Djérissa de 1945 à 1962, il est également administrateur de la Banque de l'Union parisienne, de la Société des phosphates de Gafsa, de la Société de l'Ouenza, de la Société française des pétroles, de la Société commerciale d'affrètements et de combustibles, des Chantiers et Ateliers de Saint-Nazaire à partir de 1947, de la Compagnie Pechiney à partir de 1948, d'Électricité de France à partir de 1949. Il entre au bureau du CNPF, siège au Comité Franc-Dollar, au conseil de perfectionnement de l'École polytechnique et au comité des Mines du Commissariat à l'énergie atomique (...) De 1947 à 1954, il est désigné par le CNPF membre du Conseil économique et social, inscrit au groupe des entreprises privées où il représente la grosse industrie. Il préside la Banque de l'Union parisienne à partir de 1951 et est nommé président d'honneur de l'Association minière à partir de 1954. En 1962, il entre au conseil de Tréfimétaux (réunion des Tréfileries et Laminoirs du Havre et de la Compagnie française des métaux)." ( Annales de Mines, http://www.annales.org/archives/x/henrilafond.html) Les négociations économiques entre Etat français, Etat allemand, industriels français et allemands, que nous ne détaillerons pas ici, ne porteront que sur des intérêts capitalistes (profit, participation au capital, autonomie managériale, débouchés commerciaux, domination européenne après-guerre, etc.) et ce sont bien des questions d'argent (la participation allemande au capital) qui empêcheront les deux parties de faire affaire, et aucunement des questions de guerre. Ce sont les mêmes considérations que prendront en compte d'autres tentatives de participations communes, comme celles qui ont trait au marché du caoutchouc, entre août 1941 et novembre 1942, pour pallier le déficit en gomme naturelle d'Indochine par du buna , une gomme synthétique. Après de difficiles tractations, les négociateurs français du MPI et des Finances acceptent le principe de participations allemandes " dans les firmes Dunlop (sur une fraction de la part des capitaux anglais), Goodrich (sur les actions détenues par des Américains), Hutchinson (pour laquelle un accord de cession de 12 000 actions au groupe italien Semperit est en voie d’être conclu), Englebert, Bergougnan et Michelin, sous réserve de préciser les modalités dans chaque cas. " (Margairaz, op. cité) . Jean Bichelonne, bientôt ministre de Vichy, " suggère de demander des participations françaises dans des entreprises allemandes. " Michelin, de manière bien exceptionnelle, oppose un refus de principe et son cogérant, Robert Puiseux se voit convoqué par Jacques Barnaud, des Relations économiques franco-allemandes, Bichelonne et Georges Perret, à qui l'on a confié la gestion de la "Section caoutchouc et noir de fumée de l’Office central de répartition des produits industriels" et du "Comité d’organisation de l’industrie du caoutchouc". Le procès-verbal de l'entrevue fait entendre "la voix de son maître" au travers de celle des représentants de l'Etat qui confirment " l’acceptation probable par les Allemands de la cession de la filiale tchèque de Michelin et d’une participation minoritaire dans sa filiale belge" et le caractère singulier du refus d'un grand patron de coopérer, qui devient alors un grain de sable dans la grande machine bien huilée de la collaboration franco-allemande. Puiseux persiste dans son refus " par souci de préserver, dans le futur, le marché d’exportation belge, même au prix du non-approvisionnement en buna : « J’ai fait mon choix : sacrifier le présent pour sauver l’avenir » " (Archives Nationales, F 37 27, d. « participations allemandes », « Caoutchouc - buna », 7 feuillets manuscrits sur le c. r. d’une réunion (présents Barnaud, Perret, Puiseux, in Margairaz, op. cité) . Ceci étant dit, l'entreprise, depuis les débuts de son histoire, n'est pas, loin s'en faut, un modèle de vertu sociale, nous allons le voir plus loin. ​ Évoquons maintenant le secteur de l'industrie aéronautique , intéressant à plusieurs titres. Le secteur a été nationalisé en 1936, remplacé par des sociétés mixtes où l'Etat a une part majoritaire. Le problème est qu'une nouvelle fois, le conflit d'intérêt, l'utilisation du politique au service des intérêts économiques est au rendez-vous. Tout d'abord, certains des industriels sont mis à la tête des entreprises comme administrateurs-délégués : Marcel Bloch à la SNCASO (Sud-Ouest), Henri Potez à la SNCAN (Nord) ou encore Émile Dewoitine à la SNCAM (Midi), sans compter Paul-Louis Weiller, patron de SMGR (Société anonyme des Moteurs Gnome et Rhône), qui sera aussi administrateur d'Air France, fruit d'une nationalisation de différentes lignes aériennes depuis 1933. Marcel Bloch : Il prendra après la guerre le nom de Marcel Dassault, un nom qui dérive du nom de code ("Char d'Assaut") de son frère, le général Darius Paul Bloch, dans la Résistance. Ces administrateurs " sont amenés à fixer eux-mêmes le montant des indemnisations touchées pour le rachat de leurs entreprises " (D'Abzac-Epezy, 2016), peuvent être, comme Marcel Bloch à la tête de bureaux d'études privés d'où sortiront les prototypes acceptés par l'entreprise nationale dont il a la charge, sa société (SAAMB) recevant alors les droits de licence. Inutile de dire que " les constructeurs-administrateurs étaient intéressés financièrement à la production des avions qu’ils avaient conçus, et il ne fait pas de doute que des profits substantiels furent réalisés ". A la Libération, l'ordonnance n°45-1086 du 29 mai 1945 (parue au Journal Officiel de la République, N° 126, du 30 mai 1945), signée par le général De Gaulle, qui transforme la SMGR en la SNECMA, expose des motifs graves contre la société (et à travers elle son ancien patron Paul-Louis Weiller) : " spéculations boursières entre initiés ", " technique largement dépassée ", " irrégularités dans la qualité ", " prix de revient excessifs" : "La cause majeure de ces tares doit être cherchée dans l'impulsion donnée à la société par sa direction : ayant réalisé à son profit un quasi-monopole, elle ne se souciait que de vendre le plus possible, au plus haut prix, non seulement sans aucun souci de l’intérêt général du pays mais encore au mépris de toute règle morale. " (ordonnance n°45-1086, op. cité, p. 3082 ). Il faut noter, en passant, que ces justes motifs d'indignation seront une aubaine pour la droite nationaliste et antisémite, qui, depuis longtemps déjà (rappelons que l'Affaire Dreyfus date de 1894 - 1906), ne perdaient pas une occasion de mettre en cause les Juifs, industriels ou pas, pour des motifs réels autrement plus vils . Le gouvernement de Vichy saura s'en saisir, et profitera du procès de Riom (1940-42), qui fait de la politique industrielle du Front Populaire la principale cause de défaite de la guerre, un moyen de les écarter : " La question des lois sur les sociétés secrètes et du statut des Juifs permettait [...] à l’armée de l’air de se débarrasser des quelques éléments indésirables qu’elle possédait et de ne conserver que des éléments sains, sur lesquels puisse se fonder sa reconstruction. " (Service historique de la Défense (SHD), fonds privés de SHD-Air, papiers Bergeret, SHD/DAA Z 29739, « L’action du général Bergeret, pendant la guerre et l’occupation ») . C'est le général Jean Bergeret, qui parle ici, alors secrétaire d’État à l’aviation (SEA) à partir de septembre 1940. La chasse aux sorcières commence, où on fait porter la défaite sur l'impréparation de l'industrie aéronautique pendant le Front Populaire (et, à l'inverse, en héroïsant les pilotes), sur l'avidité de certains industriels au détriment de l'Etat, tout en pointant du doigt ceux qui essaient de s'affranchir des autorités de tutelle pour vendre à l'étranger (tel Dewoitine avec les Etats-Unis et l'Angleterre ou Marcel Bloch, avec l'Allemagne). l'impréparation de l'industrie aéronautique : Là encore, l'affirmation tient de la propagande et non des faits : " si le réarmement français fut plus tardif qu’en Allemagne, il n’en demeure pas moins que l’effort accompli, dès 1936 sur le plan financier (le « plan des 14 milliards », allant bien au-delà des besoins exprimés par les militaires) et en 1938-1940 sur le plan industriel, fut très important tant en termes financiers que de production. Tous les indicateurs quantitatifs en témoignent " (Garraud, 2002). ​ Le procès de Riom sera donc en grande partie un procès à charge qui condamnera à l'internement administratif Dewoitine, Bloch et Weiller, enfermés dans le Grand Hôtel Notre-Dame, à Pellevoisin, dans l'Indre, transformé en prison d'Etat (trop proche de la ligne de démarcation, les prisonniers seront transférés en janvier 1941 à Aubenas puis à Vals, en Ardèche). Désormais aux commandes de la Direction technique et industrielle du secrétariat d’État à l’aviation ou au Comité d’organisation de l’industrie aéronautique, les ingénieurs militaires auront les coudées franches pour réorganiser l'industrie aéronautique française selon le projet élaboré par Bergeret : " assainir l’industrie aéronautique française afin de trouver un accord avec l’occupant allemand qui assurerait la survie de cette branche" , selon les propres mots du secrétaire d'état (Fonds privé Ladoucette (Guy La Chambre), collection des auditions au procès de Riom concernant l’aéronautique, SHD-Air Z 12962) . Contre l'avis d'autres membres du gouvernement, Bergeret approche les services ad hoc de la Luftwaffe , et après l'abandon des clauses de l'armistice interdisant à la France toute construction aéronautique, civile ou militaire, en septembre 1940, le général parvient à signer avec l'occupant allemand un programme commun, le 28 juillet 1941, sur la base d'un avion français pour cinq allemands. Ce programme deviendra en novembre 1942 un programme exclusivement allemand, par confiscation de la part française : " C’est bien cette collaboration d’État et non « la survie dans la clandestinité » qui est responsable du maintien en France d’une main d’œuvre qualifiée. " (D'Abzac-Epezy, 2016). ​ Toute cette réalité sera vite balayée, dès 1944, par l'élaboration d'un récit national en forme de storytelling , cet " art de raconter des histoires pour mieux vendre ", qui " ne cherche pas la vérité factuelle mais l’impact positif sur le récepteur ", au service du "mythe résistancialiste", selon la formule d'Henry Rousso, selon lequel les Français auraient résisté en masse dès les premiers temps de la guerre. De manière unanime chez les élites, tous bords confondus, on choisit l'oubli contre la mémoire, le futur contre le passé, le mensonge par omission contre la vérité, bref, on choisit de tourner la page, en partie pour la paix sociale. Pour cela, on utilise une communication politique utilisant des biais cognitifs, étudiés en particulier par François-Bernard Huygue, comme l'effet de miroir ou de contagion du faux, qui reprend une information sans la vérifier (appelé aujourd'hui le "fake ") ou encore de " bulle d'isolement cognitif", selon l'expression du médiologue, qui élabore des versions simplifiées de la réalité qui correspondent mieux à des stéréotypes, des conceptions idéologiques. Ainsi, la première et grande opération de séduction par la communication du ministre de l'Air, le communiste Charles Tillon, est l'exposition "Les Ailes de France" à Paris, en 1945. " Trois éléments de langage extrêmement simples sont lancés par le ministre : l’héroïsme, la survie par la résistance dans la clandestinité, la renaissance d’une industrie indépendante. Ces thèmes forment l’architecture de tous les historiques qui paraissent après la Libération et que l’on retrouve encore dans les historiques récents émis à l’occasion de grands événements organisés par les industriels de l’aéronautique française. S’y ajoute un autre thème : l’industrie aéronautique nationalisée n’a pas failli en 1940. " (D'Abzac-Epezy, 2016). Même chose en 1949, avec l'Union syndicale des industries aéronautiques, dans un opuscule qui a pour titre Quinze ans d’aéronautique française 1932-1947 , avec tableaux chiffrés censés prouver que l'industrie aéronautique n'est pas responsable des erreurs qui ont précipité la défaite de 1940. Mise au point particulièrement opportune pour un des contributeurs de l'exposition, le polytechnicien et ingénieur de l'air Joseph Roos, qui avait été à la tête du Comité d’organisation de l’industrie aéronautique (INDAERO) pendant l’occupation allemande avant d'être placé à la tête des transports aériens au ministère des Travaux Publics, en 1946 (puis président des usines Chausson en 1947, PDG d'Air France de 1961 à 1967). Dans son texte évoquant le moment de l'Occupation, Roos parle par périphrase, où l'Allemagne devient " les autorités qui se trouvaient en France à cette époque", la collaboration " les commandes qu’on demandait à l’industrie aéronautique d’exécuter", "la clientèle que l'on sait" (D'Abzac-Epezy, 2016). En quelque sorte, négocier, ruser avec l'ennemi, a permis d'éviter le pire. Et d'ailleurs, jusqu'à ce jour, un certain nombre d'historiques pédagogiques, de biographies officielles liés à la seconde guerre mondiale continuent d'être expurgés de toutes les compromissions qu'a connues l'ensemble des industries françaises. ​ II. La France : "caverne d'Ali Baba du Reich" ​ Il y a d'un côté, nous l'avons vu, nombre d'appropriations que l'Etat Allemand du IIIe Reich a effectué de manière coercitive ou dissuasive, mais il y a, comme dans toute guerre d'occupation, tout ce dont les élites politiques et économiques des pays occupés ont pu tirer parti pour leurs intérêts privés ou idéologiques et qui a permis à la puissance occupante, dans le cas de la France, d'obtenir du pays vaincu beaucoup plus qu'elle n'aurait pu l'espérer a priori : "Il n’a jamais existé dans l’histoire, entre la France et l’Allemagne, une collaboration aussi vive et étroite que celle, dans le domaine économique, durant les quatre années de l’Occupation " (BA-MA , RW 35/714, 1944) Ce commentaire de la fin de l'année 1944, le plus souvent attribué à Elmar Michel, donne déjà le ton de cet exposé, car il résume d'un trait ce que nous savons du rôle d'une grande partie de l'élite économique française durant l'occupation allemande de la seconde guerre mondiale. A partir des archives allemandes, Alan Milward, dès les années 1970, confirme déjà en partie les propos d'Elmar, soulignant "l a part irremplaçable de l’économie française dans l’effort de guerre allemand, elle qui fournit en 1943 près de 40% des produits prélevés dans toute l’Europe occupée. " (Margairaz, 2009). Il est intéressant de noter que l'occupant a commencé d'utiliser un certain nombre d'arguments capitalistes pour convaincre la population de collaborer. Du côté des riches, il pensa compter sur " l’appât du gain du patronat français " (BA-MA, RW 24/18) et du côté des ouvriers, leur réticence à travailler pour lui " fut surmontée en les mettant en concurrence avec le grand nombre de travailleurs étrangers " sans compter la nécessité de gagner leur vie ( Rapport secret de l’OKW/Wi Rü Amt a/s Umsteuerung der Wirtschaft, doc. cité, p. 58 ). ​ " Avec la guerre et l'Occupation, le patronat français n'a pas écrit les pages les plus glorieuses de son histoire : la plupart des ses membres ont composé avec le régime de Vichy et l'occupant allemand. " (Frédéric Charpier, "Les alliances du patronat et de l'Etat planificateur ", In "Histoire secrète du patronat... op. cité : p. 17) . A de Gaulle, qui s'étonnait auprès des patrons de n'avoir vu aucun d'eux à Londres, le président du CNPF entre 1972 et 1981, François Ceyrac, répondra bien a posteriori et avec colère contre " le dépendeur d'andouilles...Nous étions dans nos usines, avec notre personnel, pour éviter qu'à la débâcle militaire ne s'ajoutent la déroute économique et la mainmise directe des occupants sur nos ressources. Nombreux sont les chefs d’entreprise, au demeurant, qui ont freiné la production pour la machine de guerre allemande. La résistance professionnelle était moins voyante que la résistance armée, elle n’était pas moins efficace ni moins dangereuse. " (F. Ceyrac, entretien avec Henri Weber : "Le Parti des Patrons, le CNPF (1946-1986), éditions du Seuil, 1986") . Travestissement mensonger de l'histoire, comme nous allons continuer de le voir. De Gaulle n'en démordra pas : " Car, c’est une révolution, la plus grande de son Histoire, que la France, trahie par ses élites dirigeantes et par ses privilégiés, a commencé d’accomplir. " (Charles de Gaulle, Discours du 1er avril 1942, Discours et messages , Pendant la guerre , juin 1940-janvier 1946 , Librairie Plon, 1970, p. 176 à 181). Tronquer la réalité, en rendre compte par de grossières simplifications, faire accroire la recherche commune du bien général, c'est une constante dans les professions de foi des dirigeants et des élites en général, nous l'avons déjà vu à de nombreuses reprises. On sait depuis longtemps que le patronat, dans sa plus large majorité, a collaboré avec le pouvoir de Vichy : " Les chefs d’entreprise résistants, généralement regroupés dans l’Organisation civile et militaire (OCM), sont trop marginaux par rapport à l’establishment patronal, et surtout trop peu nombreux par rapport aux cohortes patronales intégrées à Vichy. D’après la plupart des études existantes, le patronat français, dans sa grande majorité, a été passionnément pétainiste, au moins jusqu’en 1942-1943, et, dans sa masse, réservé ou hostile à la Résistance, même gaulliste. " (Henri Weber : "Le Parti des Patrons, le CNPF (1946-1986), éditions du Seuil, 1986") . Les affirmations de Weber sur la collaboration économique du patronat, dans les grandes entreprises surtout, sont largement confirmées par la recherche historique, nous allons le voir, à un point, parfois, que l'on n'imagine même pas avant d'en connaître les faits. Il n'est donc pas du tout étonnant " que des auteurs aussi différents que les journalistes économiques Renaud de Rochebrune et Jean-Claude Hazera fassent, dans l’introduction de leur livre sur Les Patrons sous l’Occupation , le constat similaire que, « malgré leur familiarité avec le monde des entreprises et des organisations professionnelles, ce n’est pas auprès d’elles – sauf rare exception – [qu’ils] ont trouvé la plupart des informations qu’ils recherchaient. Ils se sont même heurtés régulièrement à des portes closes. Et les courriers sont souvent restés sans réponse. […] Peu nombreuses sont les sociétés qui ont démontré, à l’instar de Total, qu’elles considéraient comme normal, sinon de tout montrer, du moins de recevoir un chercheur en quête de documentation. »" (Joly, 2004 / citation : Renaud de ROCHEBRUNE, Jean-Claude HAZERA, Les Patrons sous l’Occupation , Paris, Odile Jacob, 1995, page 13. ) . D'autre part, les recherches historiques sur le sujet ont été rendues difficiles, ceci étant dû " en partie aux destructions volontaires de l’après-guerre ou à la politique de fermeture des archives adoptées par de nombreuses firmes " (Joly, op. cité) . D'autr Soutenus par le gouvernement de Vichy, si complaisant avec l'occupant allemand," les industriels français...ne se firent guère violence et travaillèrent de bon gré pour l'ennemi " (Radtke-Delacor, 200 1) . En septembre 1940, les délégués de Vichy, à Wiesbaden ou à Paris firent ressortir le fait que l'occupant était déjà obligé de reconnaître que les résultats obtenus étaient bien ceux qui avaient été escomptés " en partie tributaire de la bonne volonté des industriels et des ouvriers quelles que soient les pressions exercées. " (Radtke-Delacor, 200 1) . Mais les ouvriers n'ont bien évidemment par le pouvoir décisionnaire des patrons et pour les plus militants et résistants se trouvent dans une position très difficile, pris en tenaille entre l'occupant, ses chefs et ses patrons français, qui dans les grandes entreprises, combattent majoritairement les ouvriers syndiqués, particulièrement les communistes, avec le soutien actif du gouvernement français, nous le verrons. Ils sont " ceux qui ont fait l’histoire sociale et politique chez Renault comme ailleurs, luttes et succès sont dûs à des hommes et des femmes engagées dans l’action politique et syndicale. Diffuseurs semi-clandestins de la « Vie Ouvrière » ou de « l’Humanité », collecteurs de timbres, dirigeants des sections syndicales ou de cellules du PCF. Des hommes et des femmes au plus près des salariés, expliquant jours après jours les raisons et la nécessité des luttes quotidiennes pour aller vers des changements plus profonds. Des hommes et des femmes dont personne ne connaîtra le nom, leur histoire, celle d’un engagement de tous les jours contre l’exploitation patronale ." (Pierre Fabre, "Renault, De la nationalisation à la privatisation ", Colloque Renault : forteresse ouvrière ou haut lieu de la lutte de classes, Cercle Universitaire d'Études Marxistes (CUEM), 17 novembre 2016). ​ Le cas MICHELIN ​ ​ ​ ​ ​ ​ Depuis les débuts de son histoire, la famille Michelin a marqué l'entreprise de son emprise patriarcale, et présenté différents visages peu amènes, autoritaires, colonialistes, et même fascisants. ​ Tout d'abord il convient de relativiser tout ce que l'entreprise a octroyé aux employés (logements, écoles, stade, piscine, gymnase, hôpitaux, coopératives, etc.) et qui a beaucoup servi à la propagande de ce qu'on a appelé "l'esprit Michelin", car les chercheurs ont bien montré que tout ceci relevait d'une " idéologie qui justifie le capitalisme dont il gouverne les principes éthiques (Boltanski et Chiapello, 1999) (...) Les salariés ont donc adhéré à cet esprit essentiellement parce qu’il proposait en retour un cadre identitaire structurant et reconnaissant, tout en leur assurant une protection et une sécurité sociales (Védrine, 2014) . L'entreprise a ainsi " réalisé environ 8 000 logements dans l’agglomération clermontoise, formant 18 quartiers, dont l’austérité et la vétusté témoignent de l’esprit d’entreprise. En 1980, un tiers de l’espace foncier clermontois accueille ainsi une architecture fonctionnelle, répétitive et à plusieurs égards disciplinaire. " (Védrine, op. cité) . En 1928, déjà, les journalistes l'appelait déjà Michelinville. ​ Cette stratégie patronale n'est pas propre à la France. A Zlin, en Moravie (Tchéquie act.), l'entreprise BATA, créée en 1894 par Tomáš Baťa, dont la fortune commence à se former pendant la première guerre mondiale par les commandes militaires, devient gigantesque au début des années 1930 et se dote d'une véritable ville ("Bataville") qui dispose de tous les services nécessaires. Après son installation en France, une Bataville sera créée à Hellocourt, près de Moussey (Meurthe et Moselle), sur le modèle tchèque. On ne sera pas étonné d'apprendre qu'il " s’agissait quasiment d’un univers totalitaire, à mi-chemin entre Orwell et Chaplin : Orwell pour les slogans, plus de 600, inscrits sur les façades des bâtiments, martelant « une usine, un but », « propreté et ordre = qualité » ou « le travail anoblit l’Homme » ; Chaplin, pour l’immeuble de l’administration, surplombant l’usine, avec sa pièce-ascenseur aménagée en bureau pour le responsable qui, sans quitter son siège, à l’aide d’une simple pression sur un bouton, pouvait se déplacer d’étage en étage et contrôler chacun des services, chacun des employés. " (Le Bot, 2005) . Devant le succès et la menace représentée depuis environ 1930 par ce nouveau géant étranger de l'industrie du cuir (dont les Chaussures André est un autre exemple), les entreprises concurrentes sauront saisir l'opportunité de l'aryanisation économique avec les spoliations qui en découlent, sans bien entendu jamais remettre en cause " la dimension totalitaire " de l'entreprise (Le Bot, op. cité) . Nous sommes dans le droit fil du travail de Foucault, que nous avons déjà évoqué au travers de la maîtrise de l'espace et du corps, au travers du "grand renfermement" ou des prisons, en particulier. Ainsi, la dotation d'un jardin à chaque quartier a été décidée, " moins par un souci d’attention portée à une population déracinée, que pour détourner l’ouvrier des fréquentations d’espaces sociaux de rencontres. " Tout ceci n'est pas nouveau, et nous avons examiné, depuis le XVIIIe siècle au moins, la préoccupation des élites concernant les supposés désordres et débauches attribués au peuple. Mais les problématiques patronales ont évolué et l'espace du jardin permettant ici de créer alors pour les ouvriers et leurs familles des " îlots de moralité " (Murard et Zylberman, 1976 : 21), n'a pas pour objet, du point de vue de l'entreprise, d'empêcher " que le père de famille s’enivre au café puisqu’elle le laisse se saouler à l’usine pour atténuer la pénibilité de son travail, mais qu’il puisse échanger, prendre conscience de sa condition, voire s’organiser contre le patronat. " (Védrine, 2014) . Placée à l'écart du centre-ville, Michelinville se distinguait par l'absence d'espaces collectifs (cafés, commerçants, espaces publics), empêchant le développement d'une organisation sociale, les clôtures autour des habitations achevant de se faire replier les unités familiales sur elles-mêmes, dans un but identique, où l'intimité confine à l'enfermement. Gardiens, médiateurs viennent compléter le dispositif moral pour prévenir du concubinage, pour isoler les célibataires. Selon des témoignages, des sous-directrices se déplaçaient même en mobylette pour surveiller la moralité des jeunes filles (Védrine, op. cité) . Le nom des rues, par ailleurs, souligne la dimension morale, chrétienne de l'entreprise : " Les rues de la Bienfaisance, de l’Amitié, de la Bonté, de la Confiance, de la Charité, de l’Espérance et de la Foi relèvent des vertus chrétiennes et bienveillantes ; alors que les rues du Courage, du Devoir, de la Vaillance et de la Volonté rappellent les vertus du travail. " (Védrine, op. cité) . ​ L'exploitation de l'hévéa en Indochine , dans les plantations Michelin de Cochinchine, à partir de 1925, est un modèle d'exploitation coloniale qui, dans les faits, se différencie très peu de la condition esclavagiste, peinant à assurer la subsistance des ouvriers subissant quotidiennement pressions, violences dans tous les compartiments de leur vie, tout cela pour servir une industrie d'une extrême rentabilité, soutenue sans réserve par l'administration coloniale, et qui, malgré tout, s'appliquait à donner une image de firme philanthropique (Panthou et Trantu Binh, 2013) . Au même moment, dans une région Auvergne au patronat alors plutôt hostile aux syndicats, Edouard Michelin encourage la délation (Journal L'Humanité, 23 avril 2020) . La première grève de ceux qu'on appelle les "Bibs", en 1920, est violemment réprimée par une troupe de militaires, en partie à cheval. De nombreux ouvriers reçoivent des condamnations et Edouard Michelin établit une sorte de milice appelée "Garde civique", recrutée parmi les ouvriers au profil s'accordant avec la politique répressive de l'entreprise, puisqu'ils sont entraînés à des sports de combats et acceptent de se se servir de lances à incendie crachant de l'eau bouillante (Panthou, "Le candidat Michelin, Eric Faidy, comme barrage au fascisme ?" 15 janvier 2020 , https://www.initiative-communiste.fr/articles/culture-debats/lrem-le-regime-patron-fascisant-la-preuve-par-eric-faidy-candidat-michelin-a-clermont-ferrand/) ​ ​ Entre 1936 et 1937, une partie de la direction et de l'encadrement de l'entreprise a joué un " rôle décisif...dans la création et l’essor d’un groupe d’autodéfense au sein des usines , groupe dont une fraction constitua le noyau local de la Cagoule. " (Panthou, 2017) . Bon nombre d'entre eux étaient membres des Croix-de-feu du colonel de la Roque (cf. Travail Famille Profit, 1e partie) , organisation dissoute par la loi du 10 janvier 1936, financée pendant des années par Michelin. En juin 1936, c'est cette garde, forte de centaines de cadres ou de contremaîtres, qui empêche l'occupation des Carmes, le siège de l'entreprise à Clermont-Ferrand. De là sortira un groupe d'autodéfense, plus restreint et plus offensif (il s'arme de mitraillettes), de plusieurs dizaines de personnes, appelé "Les Enfants d'Auvergne", une " organisation secrète, soutenue et financée dès son origine par Pierre Michelin, le nouveau grand patron" qui chassait "i mpitoyablement tout militant syndicaliste, socialiste et surtout communiste identifié dans l’entreprise, en refusant de reconnaître le droit de grève et de se syndiquer " (Panthou, " Le candidat Michelin..., op. cité), Les liens s'établirent naturellement avec La Cagoule, car c'est " Pierre Michelin qui fut le principal bailleur de fonds de la Cagoule avant de se tuer accidentellement fin décembre 1937 " ( op. cité ), L'organisation était " puissamment armée, se donnant l’objectif de renverser le gouvernement Blum et d’imposer une dictature militaire. " ( op. cité ), Moins de deux semaines après, le complot cagoulard était découvert par l'arrestation de Pierre Locuty, ingénieur chez Michelin, qui avait fomenté un attentat le 11 septembre à Paris, pour faire accuser les communistes. Deux policiers en faction avaient trouvé la mort. L'interdiction du parti communiste et la dissolution du syndicat CGT de Michelin, en 1939, fut une formidable opportunité pour l'entreprise " pour se débarrasser de très nombreux militants communistes et CGT ." ( op. cité ), Un cadre Michelin, en livrant une liste de 55 "suspects", souhaitera même leur internement dans un camp. La délation devint un sport pour un certain nombre de cadres et de 1940 à 1943, une simple distribution de tracts ou une inscription militante suffira à condamner lourdement certains ouvriers. Très à l'aise avec les régimes fascistes, Michelin fournit des pneus au régime franquiste et applaudit la conquête de l'Ethiopie par Mussolini ( op. cité ) ​ Le cas Louis Renault (1877-1944) Une ébauche de portrait du grand patron Louis Renault, fondateur de l'entreprise du même nom en 1898, nous permet de comprendre qu'à l'avènement d'Hitler, l'homme était plus que prêt à la collaboration économique avec le 3e Reich. Louis Renault est alors la figure du " patron absolu " (Gilbert Hatry, Louis Renault, Patron absolu, Editions Lafourcade, 1982), " une figure symbolique du capitalisme le plus brutal. " ( Viguier, 2017 ). D'ailleurs, les idées communistes ont pendant longtemps du mal à agiter l'usine de Billancourt, " tant la répression patronale y est forte ", au point où l'Humanité , met en cause très régulièrement ce " bagne patronal " ( Viguier, op. cité ). De nombreux témoignages s'accordent sur le fait que Louis Renault était " un admirateur d’Hitler, comme Henry Ford, dont il avait fait la connaissance et dont il a repris l’idéologie industrielle de l’ordre et de la discipline. Renault était un homme brutal qui haïssait les ouvriers et réprimait le moindre mouvement syndical. " Journal l'Humanité, 25 septembre 2015 https://www.humanite.fr/memoire-resistante-des-fusilles-de-renault-584824 ​ Ce témoignage rapporté par l'Humanité est celui d'un ancien ingénieur de Renault Georges Hufschmitt, qui, avec d'autres résistants ont voulu, en 2015, que soit apposée à l'entrée de l'usine Renault-Billancourt, une plaque commémorative en souvenir de la mort de 24 fusillés (dont Jean-Pierre Timbaud, 1904-1941) et 150 déportés, tous salariés de Renault. Une liste incomplète, précise Michel Certano, qui fut secrétaire général du syndicat CGT de Renault Billancourt, et qui a beaucoup travaillé à établir la vérité de ces crimes de la police française, responsable de la traque et de l'arrestation d'ouvriers, militants politiques actifs, syndicalistes, communistes, en collaboration avec les renseignements généraux mais aussi, nous allons le voir, de l'entreprise elle-même. Dès le 12 novembre 1938 Edouard Daladier, qui remplace Léon Blum comme président du Conseil, fera publier par son ministre des Finances, Pauk Reynaud, des décrets-lois surnommés "décrets misère" car ils reviennent sur les conquêtes sociales du Front populaire, en faisant passer, en particulier, la semaine de 40 h de travail à 50 heures maximum. Le 26 septembre 1939, Daladier, prononçait un décret de dissolution des organisations communistes et le 18 novembre, c'est un nouveau décret qui permet l'internement d'individus estimés dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique et le 14 décembre 1939, un autre encore, signé Albert Sarraut qui permet d'éloigner ou d'assigner à résidence les individus concernés. Le 19 novembre 1940, c'est le ministre de l'Intérieur Marcel Peyrouton, cette fois, étend une nouvelle fois les critères de cette coercition aux simples propagandistes " de tracs extrémistes " (Archives Nationales, FIA-3678) . ss Les héritiers de Louis Renault s'opposèrent à l'apposition de la plaque commémorative cité plus haut, tout comme ils réclamèrent que fut retirée de l'exposition permanente du Centre de la mémoire d'Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) une photo montrant l'industriel présentant à Hitler et Göring le modèle Juvaquatre au Salon de l'auto de Berlin de février 1939. La Justice ne se couvrit pas de gloire, le 13 juillet 2010, en condamnant le musée à verser 2000 euros aux plaignants, qui profitèrent de leur succès pour demander la réhabilitation de Louis Renault, une démarche qualifiée de " monstrueuse " par Michel Certano. (Pour eux, Louis Renault était bien « un collabo » - Le Parisien) ​ Remontons maintenant en 1936, pour présenter "la garde rapprochée" de L. Renault : Le chef de ses aciéries (UPCMI), le baron Charles Petiet (1879-1958), trésorier de la CGPF (Confédération Générale du Patronat Français, ancêtre du MEDEF) est un des artisans de la manifestation fasciste du 6 février 1934, financier de La Cagoule , au nom du Comité des Forges (1864), qui protège les intérêts des grands industriels de la sidérurgie, et dont Charles de Wendel est le principal initiateur (Lacroix-Riz, 2006) ; René de Peyrecave de Lamarque (inculpé avec Louis Renault le 23 septembre 1944, internés à Fresnes), directeur de la SAUR (Société Anonyme des Usines Renault), cagoulard, lui aussi ; François Lehideux, le neveu de L. Renault, qui finance la Cagoule au nom de Renault, chargé en particulier de la lutte anticommuniste, et dont certains affirment qu'il aurait fait partie des dirigeants d'un groupe politico-économiquement puissant appelé la Synarchie . ​ Lors de la grève de novembre 1938, Lehideux supervise lui-même avec le préfet de police Roger Langeron la répression d'une violence extrême contre les grévistes de Renault-Billancourt, assisté du chef du personnel Henri Duvernoy, ancien officier de la guerre 14/18, aux sympathies avouées tantôt des Croix-de-Feu, tantôt du PPF de Jacques Doriot, qui contrôlait tout, entretenait une ambiance de terreur dans les ateliers, etc. Selon des témoins de l'époque, il aurait été " un honorable correspondant de la Sûreté " (Emmanuel Chadeau, Louis Renault, Plon, 1998), ce qui paraît une évidence à la lecture de son pedigree. ​ 1863 ouvriers de Renault-Billancourt seront licenciés, tous militants politiques, 283 incarcérés (une vingtaine pendant toute la guerre) et renvoyés devant la chambre correctionnelle. Ils seront parmi les tout premiers à être arrêtés et placés dans des camps d'internement, en 1939, puis fusillés ou déportés par les Allemands. Pendant le procès de mars 1939, le défenseur des grévistes, Me Moro-Giafferi, s'appuyant sur les enquêtes de police, démontre le soutien de Renault aux cagoulards, et révèle en particulier un chèque qui leur a été fait de la maison Renault (Lacroix-Riz, " Renault et la collaboration ", Colloque Renault..., op. cité). ". .. une police qui donne de la matraque, qui insulte les ouvriers grévistes, qui leur tape sur la tête en criant : « un coup pour Blum ! un coup pour Thorez ! un coup pour Jouhaux ! » ​ ​ ​ (...) Renault et tout son appareil sont en liaison quotidienne, je dis bien quotidienne, avec les autorités les plus élevées de la répression : François Lehideux bombarde de ses courriers le ministre de l’intérieur, le préfet de police, ainsi le 24 novembre, contre la grève [12], et le préfet de la Seine [13], à propos de tout et n’importe quoi." ​ ​ "[12] Lettres « recommandée[s] » et signées de Lehideux au ministre de l’intérieur Albert Sarraut et au préfet de police Roger Langeron, co-organisateur de la répression, 24 novembre 1938, BA, 2136, Renault, APP. ​ [13] Sylvie Schweitzer, « Partis et syndicats aux usines Renault (1936-1939) », mémoire de maîtrise, université Paris 1, 1975, résumé et cité par La défaite du Front Populaire, Paris, Maspéro, 1977, p. 143-149; De Munich à Vichy, p. 95, et chapitre 3; Industriels et banquiers, p. 51-52. " ​ Lacroix-Riz, "Renault et la collaboration ", Colloque Renault..., op. cité. Les héritiers de Louis Renault voudraient faire croire que Lehideux est seul responsable de la collaboration économique avec l'Allemagne, mais non seulement il n'a pas été débarqué de Renault, mais Vichy assura la promotion des alliés haut placés de L. Renault. Lehideux devient directeur du Comité d'Organisation de l’Industrie automobile (COA), et le resta jusqu'en août 1944, quand Petiet est nommé chef du comité d'organisation du cycle et président de la chambre consultative du COA. En dépit d'une prétendue brouille entre L. Renault et son neveu, ce dernier reste pendant toute la guerre administrateur de la SAUR, tout comme Peyrecave, qui administre d'autres sociétés comme Air France, et qui dès l'été 1940, est nommé à la Commission d'armistice (ou Commission de Wiesbaden, basée dans cette ville du sud de l'Allemagne) auprès du général Huntzinger, chargé des commandes allemandes à l'industrie française (Lacroix-Riz, 2011a). C'est donc de manière tout à fait cordiale que Karl Schippert, directeur général des usines Mercedes-Benz à Stuttgart, s'installe avec une équipe de techniciens dans les locaux de Renault, afin de " réorganiser l’industrie automobile en France en trois branches : 1° camions de transport : Renault-Saurer-Latil-Unic; 2° voitures de tourisme : Renault-Citroën-Peugeot; 3° voitures de luxe : Delage-DelahayeHispano-Suiza. " (Archives Nationales, DGSN, sans n° (sn), 4 octobre 1940, F7 15307, propagande allemande, « communication de M. Mianney », in Lacroix-Riz, 2011a). ​ La correspondance entre les dirigeants français et les autorités allemandes montrent avec évidence l'acceptation de Louis Renault lui-même de réparer les chars de la Wehrmacht, qu'il signifia au général Tuckertot par lettre remise le 1er août 1940 (Lacroix-Riz, 2011a). Le patron de Renault ayant donné les pleins pouvoirs à Lehideux sur cette question, c'est un trio formé par lui, Petiet et Albert Grandjean, le directeur commercial de Renault, qui fit le point le 4 août avec les autorités allemandes (op. cité) à la tête desquelles se trouvaient Tuckertot et le ministre d'Etat wurtembourgeois Jonathan Schmidt, chef de la division administrative de la MBF, à l'hôtel Majestic, où était installé le commandement militaire du Reich en France, près de l'Etoile, à Paris (où d'autres palaces avaient été, dès l'été 1940, réquisitionnés par l'armée allemande : Le Crillon, le Meurice, ou encore le Lutetia). Tout cela ne se fit pas cependant sans problème, car il fallut réfléchir aux méthodes pour ne pas heurter de plein front les réticences prévues des cadres de Renault (ingénieurs, agents de maîtrise, etc.). Lehideux demanda donc aux Allemands avec insistance "que la direction des travaux de réparations soit assurée par les autorités allemandes " (Lacroix-Riz, 2011a). En novembre 1940, Lehideux rencontre Adolf von Schell, le spécialiste allemand de l'automobile, et on voit que cet enchaînement de faits est parfaitement conforme à cette coopération européenne voulue par L.Renault avant la guerre, qui avait assuré à Hitler, en 1935, qu"une " guerre économique entre la France et l’Allemagne n’aurait d’avantages que pour l’Angleterre et l’Amérique. " ( Patrick Fridenson, "Première rencontre entre Louis Renault et Hitler", Renault-Histoire , juin 1999 : 13 ) . Au final, c'est un cartel franco-germano-italien, consigné dans plusieurs rapports, qui fut formé, avec " Giuseppe Acutis, président de l’association nationale de l’industrie automobile (ANFIA) étroitement lié à Giovanni Agnelli " (Lacroix-Riz, 2011a) . C'est donc bien un " rapport de collaboration " correspondant " aux temps présents " que présente Lehideux à la presse, et selon ses propres mots (Journal Aujourd'hui, du 24 décembre 1940) , le même jour où Hitler débarque de son train blindé dans le Boulonnais, pour y passer Noël. Six sociétés mixtes, franco-allemandes naissent de cette " collaboration constructive ": "F rance-Rayonne en mars 1941 pour fabriquer des fibres synthétiques ; en mai ce sont les Gazogènes Imbert puis les Carburants français pour gazogènes ; Francolor en novembre pour les matières colorantes ; suivent en 1942 France-Actualités et Radio Monte-Carlo. " (La Collaboration 1940-1945, op. cité, ° 82 ) . ​ Le 18 mai 1942, en visite à Berlin, Lehideux s'exprimant devant le maréchal de l’Air, Erhard Milch et le général Walter von Loeb, déclare : " La guerre contre le bolchevisme, c’est vraiment la guerre de l’Europe, la défense d’une civilisation commune à tous les peuples européens. " (Lacroix-Riz, 2011a) : " Camions, tanks, moteurs d’avions, avions, bombes incendiaires, canons anti-chars, roulements à billes, fabriqués pour le front de l'Est, sans oublier les tracteurs, à usage militaire (pour transport de matériels et armements), etc. toutes les pièces possibles de l’armement allemand furent construites pour le Reich." (Lacroix-Riz, op. cité) . Ajoutons que Lehideux, comme d'autres dirigeants, contribuèrent avec zèle au recrutement allemand de main d'oeuvre forcée, participant même à sa propagande "bien avant le décret de février 1943 sur le STO" (Lacroix-Riz, 2011a). ​ La Cagoule : Derrière ce surnom se cache l'OSARN (Organisation Secrète pour l’Action Révolutionnaire Nationale), nom donné à l'organisation à ses membres (dont quelques uns auraient revêtu une cagoule), mais qui ne fut prononcé au grand jour qu'en 1937, pendant le procès du mouvement, qui avait été appelé CSAR (Comité secret d'Action Révolutionnaire) "suite à l'erreur d'un informateur de police" (Frédéric Charpier, Histoire secrète du patronat..., op. cité, "La Cagoule, l'école du pouvoir : 28) . Mouvement anticommuniste, antirépublicain, antisémite, aux sympathies fascistes, qui pratiqua intensivement le terrorisme, l'OSARN a été fondée en 1935 par deux hommes passés par l'Action Française : Eugène Deloncle (1890-1944), polytechnicien, directeur de la Caisse hypothécaire maritime et fluviale, membre du comité technique du Bureau Veritas, et Jean Filiol (1909 - vers1975), d'origine modeste, l'organisation bénéficia du financement du chimiste et inventeur Eugène Schueller (Lacroix-Riz, 2006) , père de Liliane, qui épousera André Bettencourt, qui évolue lui aussi dans la mouvance d'extrême-droite que François Miterrand. (cf. https://devirisillustribusblog.wordpress.com/2016/09/11/vi-filiol-lenigme/ ) Schueller fondera en 1909 la Société française des teintures inoffensives (pour les cheveux) qui deviendra L'Oréal en 1939, et rachètera l'entreprise Savons Français (appelée aussi Monsavon) en 1928, ou encore la société de peintures Valentine. La Cagoule pourra compter aussi sur Jacques Lemaigre-Debreuil (1894-1955), directeur des Huiles Lesieur, et d'autres encore : aucun de ces cols blancs ne sera inquiété par la justice lors du procès de la Cagoule (Frédéric Charpier, Histoire secrète du patronat..., op. cité, La Cagoule, l'école du pouvoir : 27-34) . ​ Comité des Forges : Pierre Nicolle, idéologue, grande personnalité de La Cagoule, représentant d'une faction du Comité des Forges, raconte dans ses Mémoires (manuscrit de 1944) qu'il a été missionné par Petiet pour surveiller la banque Worms, suspecte de jouer un double jeu. De cette banque sortiront, nous l'avons vu, plusieurs ministres de Vichy. ​ La Synarchie : Les lecteurs et lectrices auront vu que les travaux de l'historienne Annie Lacroix-Riz ont été largement mis à contribution dans cet article. C'est que sur beaucoup de sujets de collaboration politico-économique de l'époque de l'occupation allemande de 1940-44, ses recherches ont contribué à enrichir le savoir historique. Cependant nous sommes obligés de reconnaître que l'ensemble de son exposé sur "la Synarchie", développé dans Le Choix de la défaite (Lacroix-Riz, 2006) , n'est pas du tout aussi sérieusement documenté que le reste de son travail (y compris d'autres parties très utiles de ce livre). De la fondation initiale présumée de 1922 au rapport du chef de la sûreté de Vichy Henry (Henri) Chavin, de juin 1941, l'historienne accueille les documents disponibles de manière surprenante, sans jugement critique et entretient le mythe sans s'appuyer sur des éléments de preuve. Le 8 janvier 1941, Marcel Déat, qui a participé à la création du PSF et du RNP (Rassemblement National Populaire, 1941), ardent éditorialiste qui conduira le quotidien L'Œuvre sur la voie de la collaboration et de l'antisémitisme, écrit dans son journal personnel : « Husson me remet un document curieux et époustouflant sur une sorte de société secrète polytechnicienne qui tend à la révolution synarchique par l'élite. Les promoteurs seraient en somme au pouvoir. » (Marcel Déat, Journal, janvier 1941, microfilm n°1, p.226. Archives nationales F 7 15 342. ). Raoul Husson, statisticien et très féru d'ésotérisme, l'a peut-être écrit lui-même. Dans tous les cas, Déat communique ses informations au directeur de la Sûreté nationale de Vichy, Henry Chavin, à la fin juillet 1941. Dans son document figure le nom du polytechnicien influent Jean Coutrot, qui le 19 mai s'était écrasé au pied d'un immeuble et une note confidentielle de police fait un lien entre son suicide et une prétendue conjuration secrète dénommée "Mouvement synarchique d'empire", créée en 1922. Chavin écrit alors un rapport confidentiel sur une prétendue société polytechnicienne qui comporterait une liste de 364 puissants "synarques" et l'historienne boit son récit comme du petit lait, alors qu'Olivier Dard (Dard, 1998) y a pointé beaucoup d'erreurs et d'amalgames. Tout aussi peu étayées sont les pseudos révélations de l'article de Jean Mamy, dit Paul Riche, qui confirmerait l'existence de la Synarchie, paru dans L’Appel du 21 août 1941, hebdomadaire de la Ligue Française de Pierre Constantini, fondateur de la Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme (LVF). Ancien dirigeant ("Vénérable Maître") d'une loge maçonnique, Mamy se retourne contre la maçonnerie et défend la Révolution nationale, la Collaboration, et l'antisémitisme, bien sûr, tous accusés d'appartenir à "la criminelle entreprise des synarques.", dénoncée ensuite par tous les journaux. ​ Coutrot : Il avait fait partie du Centre Polytechnicien d'études économiques (CPEE) plus connu sous son nom d'origine, "X-Crise" , initié par les polytechniciens Gérard Bardet et son ami André Loizillon en 1931 (Dard, 1995) . Le mouvement se caractérise par de nombreuses condamnations du libéralisme, manifeste ici et là des sympathies socialistes et corporatistes. Mais tous défendent le capitalisme, bien évidemment, dont bon nombre de membres seront d'importants rouages. X-Crise est surtout un mouvement qui s'ouvre à des idées non-conformistes en matière économique : diffusion des idées de John Maynard Keynes, de disciplines nouvelles comme l'économétrie, par exemple. Contre une libéralisation sans frein du marché, le groupe s'appuie sur la prospective, la prévision et partant, la planification, associées à "la rénovation des structures économiques et des relations sociales." (Dard, op. cité) . C'est pourtant bien cette élite technocratique, même si elle n'a pas encore "le moindre soutien financier sérieux en particulier du monde patronal" (Dard, op. cité) , qui façonne une partie des outils scientifiques propres à rendre efficient le futur néolibéralisme, développe l'utilisation des mathématiques en économie, comme l'ingénieur énergéticien Robert Gibrat, sous-secrétaire d’État puis ministre de l’Armement de Vichy, qui deviendra (entre autres) PDG de SOCIA [Société des Industries Atomiques] en 1960, ou le physicien (polytechnicien lui aussi) Jean Ullmo (La pensée scientifique moderne , Flammarion,1958). En 2011, Lacroix-Riz continuait d'affirmer sans plus d'éléments probants que la Synarchie était un " club de grands banquiers et industriels qui avaient dès 1934 chargé Pétain et Laval d’abattre la République, et dont les délégués envahirent « l’État français » : ils occupèrent tous ses postes économiques " (Lacroix-Riz, 2011a). L'historienne fait pourtant partie des personnes les mieux placées pour savoir qu'il n'est nullement besoin de complots ésotériques pour démontrer l'association, le concours permanent des puissants entre eux, au détriment et au mépris des peuples, dans la recherche ou la satisfaction effrénées, avides et criminelles de pouvoir et d'intérêts financiers. Ainsi, l'infiltration du gouvernement de Vichy par les banquiers de Worms et d'autres dirigeants économiques, nous l'avons vu, est bien réelle. Il y a bien association, ententes, accords entre le milieux élitiste issu pour la plupart des grandes Ecoles aristocratiques, pour contrôler, autant que possible, le pouvoir : les éléments historiques nombreux de la collaboration, dont Lacroix-Riz a enrichi la connaissance, sont à eux seuls déjà assez ahurissants et révoltants contre les élites, tous pays confondus ! ​ La collaboration ne se limita pas aux zones occupées, mais dès l'automne 1940, des accords libres et privés furent conclus pour transférer des poids lourds de zone non occupée en zone occupée. D'autre part, Renault faisait partie d'une " galaxie automobile entièrement mobilisée au service de l’économie de guerre allemande " (Lacroix-Riz, 2011a). En janvier 1941, la MBF agréait les accords pris avec six firmes automobiles : Renault, bien sûr (Boulogne-Billancourt ; deux usines au Pont de Sèvres à Paris, qui construiront les fameux Messerschmitt et des tanks), mais aussi Citroën (propriété alors de Michelin, quai de Javel, à Paris), Peugeot (quai de Passy), Latil à Suresnes et Matford, à Asnières. A la frontière triplolitaine, on livra massivement aux Italiens et aux Allemands des camions en parfait état, des réservoirs d'essence, et même des vivres, notamment des légumes verts, ce qui provoqua " des sentiments d’indignation et de haine dans la population. " (Télex de Tunis 655, 8 mai, et 922, 24 juin 1941, Vichy Tunisie, 30, archives du ministère des Affaires étrangères, MAE, in Lacroix-Riz, 2011a) . Malgré des archives toujours introuvables du comité d'organisation de l'aéronautique , de nombreux documents " permettent d’étudier la réalité de cette collaboration industrielle de très grande ampleur qui à elle seule aurait représenté plus de la moitié des ventes de produits industriels de la France de Vichy à l’Allemagne nazie. " (D'Abzac-Epezy, 2016). ​ L' entreprise Caudron est un constructeur d'avions qui est rachetée par Renault en 1933. A l'été 1940, le président du conseil d'administration du groupe Caudron-Renault, René de Peyrecave de Lamarque, collaborateur et cagoulard, est " nommé à la commission d’armistice auprès du général Huntziger, - personnage-clé de la trahison militaire ‑ et affecté aux commandes allemandes à l’industrie française. " ( Lacroix-Riz, 2011a ; cf aussi : https://devirisillustribusblog.wordpress.com/2016/09/08/linquietant-monsieur-filiol-ii-le-cagoulard/). Peyrecave contribua très activement à la force armée allemande : " Au premier semestre 1944, les usines du « Groupe Caudron-Renault », que présidait Peyrecave, fabriquaient des roulements à billes pour Messerschmitt et des avions Messerschmitt stricto sensu, « travaillaient jour et nuit » et leurs ouvriers « 54 h par semaine ». " ( Lacroix-Riz, op. cité). Par ailleurs, toujours selon Lacroix-Riz, s'appuyant sur une solide documentation, des usines souterraines continuèrent d'être fabriquées et achevées alors que se repliait la Wehrmacht sur divers fronts, en Russie, en Afrique, et même après le débarquement des Alliés. ​ La société Gnome-et–Rhône, dans ses usines de Paris et autour de la capitale, fabriquent des moteurs d'avion. Les usines de Gnome & Rhône construisent des moteurs 14M au profit de la Luftwaffe, pour équiper l’avion d’assaut Henschel 129 B. C'est l'entreprise Peugeot, déplacée à Bordeaux le 18 décembre 1940, qui assure les parties arrières de ces moteurs (Bonin, 2020) . Avec Renault, elle fera partie des entreprises, très peu nombreuses, à être nationalisées à la Libération pour avoir collaboré avec l'ennemi allemand. D'autres sociétés sont probablement concernées de près comme Martin Mullet, Bronsavia Somua, etc. A cette liste de constructeurs, il faudrait sans doute ajouter Martin Mullet, Somua à Saint-Ouen, pour ses tanks, sans compter les fabricants de pièces mécaniques : Bronzavia, Air Equipement, Salmon, Isiflex, etc., entreprises sabotées autant que possible par la Résistance ou les bombardements anglais pendant l'Occupation, dont les réparations, après le 28 février 1942, incomberont au gouvernement français (papiers dits « de la malle Pétain, 3 W 217 ) . Dans cette catégorie industrielle, il faut citer un exemple plutôt rare. C'est celui de l'usine d'Hispano-Suiza à Soues (et non pas l'entreprise dans son ensemble comme on peut le lire un peu partout), près de Tarbes (Bigorre, Hautes-Pyrénées), qui, depuis 1943, " fabrique des culasses et des carters pour les moteurs Daimler de l’aviation allemande. " (Jean-André Pommiès, Le Corps Franc Pommiès, Privat, 2014) . Sabotée une première fois en mars 1944 par le SOE (Spécial Opération Executive , Service britannique d'opérations de guérilla et de sabotage, initié par Churchill en juillet 1940), elle le sera une deuxième fois le 15 avril 1944 par un commando de résistants français composé de 20 membres du CFP (Corps Franc Pommiès), 10 du CFL (Comité Français de Libération) et un membre du FTFP (Francs Tireurs et Partisans Français, groupes de défense du parti communiste). Les Résistants bénéficièrent, cette fois, de la complicité du sous-directeur et de trois ingénieurs, qui ont indiqué aux saboteurs les points de vulnérabilité de l'usine. Les renseignements fournis étaient de si bonne qualité " que l’usine ne produira plus rien jusqu’à la Libération ! " (J-A Pommiès, op. cité). papiers dits « de la malle Pétain : "Les papiers dits « de la malle Pétain » ( 2AG/616 à 618 ) furent trouvés à Moulins dans une malle ayant appartenu au maréchal. Cette malle, prise par les Forces françaises de l'Intérieure (F.F.I.) lors de l'évacuation de Vichy, échoua après diverses tribulations à la préfecture de Moulins. Après examen par la Haute Cour, certains furent remis immédiatement aux Archives nationales, tandis que d'autres n'y entrèrent qu'en juillet 1966. .Le fonds est conservé à Pierrefitte-sur-Seine." ​ ​ FRAN_POG_04 - Salle des inventaires virtuelle (culture.gouv.fr) ​ La collaboration économique est donc très loin de s'arrêter à Renault ou Michelin, ni même aux automobiles et les " listes successives" et "bien d'autres documents".. qu’adressèrent à Berlin les services économiques du Militärbefehlshaber in Frankreich " sont une " photographie immuable d’une France caverne d’Ali Baba du Reich. " (Lacroix-Riz, 2011a). D'autres chercheurs en viennent, en substance, à la même conclusion : " La France finit par devenir une véritable vache à lait pour l’Allemagne, tandis que l’édifice corporatiste ne constitue plus guère qu’un système de répartition de la pénurie entre les entreprises et entre les Français. " ( Histoire économique de Vichy..., op. cité) Ainsi, des domaines très variés ont concerné le sujet de cette collaboration franco-allemande. Examinons le vaste domaine des bâtiments et des travaux publics (BTP) : " Au-delà de la participation à l’édification des murs de l’Atlantique (Atlantikwall ) et de la Méditerranée (Südwall ) à l’Organisation Todt , les firmes françaises travaillent à la construction et à la rénovation d’aérodromes militaires et de pistes d’aviation pour la Luftwaffe , puis, à partir de 1943, à la construction des bases de lancement des V1 et V2 ainsi qu’à la réalisation de bases de sous-marins pour la Kriegsmarine . " (Berthonnet, 2003). De 1940 au premier semestre 1943, les entreprises œuvrant sur tous ces chantiers continuent leur activité à peu près normalement, avec un chiffre d'affaires qui progresse même, en moyenne, assez nettement. Ce sont les petites et moyennes entreprises (PME) qui souffrent davantage, ont limité drastiquement leur activité, quand elles n'ont pas mis la clef sous la porte. " En revanche, des grosses firmes ont poursuivi leur développement, certaines avec détermination, même si, sur le terrain, les ouvriers et la maîtrise ont plus résisté que collaboré à l’effort économique du Reich. " (Berthonnet, op. cité). Au sortir de la guerre, on ne sera pas étonné d'apprendre que les patrons et les ingénieurs des grosses sociétés seront très peu inquiétés par l'épuration économique, sauvés en particulier par leur importance économique dans le travail de reconstruction du pays : " Face aux entreprises « résistantes » qui n’ont pas ou peu travaillé durant ces années, les entreprises « collaborationnistes », avec leur matériel et leur main-d’œuvre, sont compétitives et se présentent sans complexe aux adjudications de la Reconstruction. " (Berthonnet, op. cité). L'exemple le plus emblématique est sans doute celui de l'entreprise de travaux publics Sainrapt & Brice, dont la collaboration était manifeste, n'a aucunement été inquiétée, se contentant de la démission de son patron, Pierre Brice. Ou encore, la SACER première firme en termes chiffre d'affaires en 1939 dans le domaine de la construction routière, et une des plus importantes, aussi, en terme de collaboration économique, dont plusieurs dirigeants se sont exilés à la Libération (pour revenir en France plus tard et réintégrer l'entreprise). La société " est passée étrangement à travers les mailles du filet de l’épuration. " (Berthonnet, op. cité). SACER : "Société anonyme pour la construction et l’entretien des routes, créée en 1920, par l’homme d’affaires du Dauphiné Gaëtan Brun, célèbre également pour les fameux biscuits « Brun »". (op. cité). ​ De manière récurrente, on le voit, la guerre, et même la justice en temps de paix, fait ressortir nettement les continuelles inégalités de classe. Ainsi, on constate le " niveau très inégal des sanctions rendues selon les catégories et les professions (les policiers, les artistes, les milieux littéraires font par exemple l’objet d’une épuration très sévère, contrairement aux magistrats, aux médecins, à certaines catégories d’entrepreneurs dans les secteurs les plus indispensables pour la reconstruction comme le BTP) " (Vergez-Chaignon, 2010). D'autres chercheurs vont dans le même sens, soulignant que, dans l'ensemble, l'épuration touchera davantage les petites entreprises que les grandes. Les procès-verbaux des procès ont tendance à montrer leurs agents de maîtrise, conducteurs de travaux ou encore chef de chantiers, transformés en " bouc émissaire facile, derrière lequel se cachent les gros patrons et certains ingénieurs, protégés par les témoins à décharge et bien défendus par leurs avocats. " (Berthonnet, 2003). ​ La Société anonyme des chaux et ciments de Lafarge et du Teil (1919), à la tête de laquelle se trouve Henri Pavin de Lafarge (1889-1965) au moment de la guerre, est une très vieille entreprise, puisque la seigneurie Lafarge exploitait depuis 1749 les gisements de calcaire à chaux en Ardèche, près de Viviers. A la manière de Michelin, et d'autres comme de Wendel, qui l'ont précédée, la société connaît une gestion patriarcale et autoritaire, avec sa "cité blanche" où vivent les ouvriers, dans une autarcie et une discipline morale dont nous ne rappellerons pas les visées capitalistes recherchées par les propriétaires : cf. Le cas Michelin, plus haut. Comme chez Michelin, encore, les grèves de 1938 seront brisées et sanctionnées sévèrement. " Les délégués syndicaux et douze “meneurs” sont licenciés sur le champ, suivis bientôt de deux cents salariés. Les quelques réembauchés seront mutés d’office dans les carrières à casser des pierres, et l’arbre de Noël supprimé pour les enfants d’ouvriers. " ("Lafarge, Mur de l'Atlantique et séquestre ", in "Dossier Lafarge", Syndicat Unifié du Bâtiment, Confédération Nationale du Travail : SUB/ CNT, http://www.cnt-f.org/subrp/spip.php?article523 ). En juin 1941, l'entreprise Lafarge manifeste clairement au travers de son conseil d'administration son ralliement à Pétain (op. cité) et participera à l'édification du mur de l'Atlantique (Atlantikwall ), dont le ciment est bien sûr l'élément essentiel, et qui faisait partie d'un programme de construction colossal, du nord de la Norvège au sud de la France, à la frontière espagnole. Les entreprises du groupe seront placées sous séquestre le 27 septembre 1944, le temps d'une enquête : inutile de préciser que, comme presque toutes les grandes entreprises, Lafarge ne fut pas inquiétée par la justice, malgré une longue bataille judiciaire et finit par reprendre le cours normal de ses affaires, en mars 1947. ​ En 1933, déjà, Hitler créait la Reichsauto bahn , confiée à un de ses premiers compagnons, l'ingénieur Fritz Todt, pour construire des milliers de kilomètres d'autoroute, travail si brillamment mené que c'est naturellement à lui qu'il confie en 1938 le projet gigantesque d'un véritable rempart de béton sur le littoral atlantique, front occidental du Reich : " batteries d'artillerie à longue portée, abris pour sous-marins, aérodromes, stations radar et, à partir du printemps de 1942, les 15 000 bunkers du Mur de l'Atlantique. " (Desquesnes, 1992). C'est ainsi que naît l'Organisation Todt (OT), une nouvelle institution à laquelle l'ingénieur favori d'Hitler donna son propre nom, au pouvoir exceptionnellement puissant, directement liée au führer. L'OT pouvait ainsi mobiliser les plus grandes entreprises de travaux publics et du bâtiment du Reich et des pays occupés à l'Ouest. Les entreprises multiplièrent alors les annonces dans les journaux et l'OT " obtenait du gouvernement français l'autorisation de déclencher, en zone occupée comme en zone libre, une vaste campagne de propagande invitant les Français à aller travailler sur les chantiers du littoral. " (Desquesnes, op. cité). On attirait les travailleurs volontaires par des salaires élevés et des primes de toutes sortes (ou plutôt des promesses de primes : cf. Le 3e Reich et les ouvriers ). Par ailleurs, " Laval, chef du gouvernement, s'engageait à fermer plusieurs chantiers de travaux d'intérêt national ouverts, depuis la fin de l'année 1940, par le Commissariat à la lutte contre le chômage et à mettre sur le marché du travail, c'est-à-dire à la disposition des autorités d'occupation, la main-d'œuvre privée d'embauché et plongée dans le désarroi. " (Desquesnes, op. cité). A la fin du mois d'août 1942, c'est au moins 100.000 travailleurs français qui travaillaient sur les chantiers de l'OT, et quasiment 200.000 au printemps 1943. Mais les exigences du projet réclamaient davantage de main d'oeuvre. Et c'est cette fois avec des pressions de l'occupant et d'âpres négociations, que le gouvernement de Vichy promulgua la loi du 4 septembre 1942, "relative à l'utilisation et à l'orientation de la main d'œuvre", autorisant de facto la réquisition de femmes et d'hommes dans la force de l'âge : ce sujet sera examiné ailleurs. ​ IG-Farben : Le géant allemand de la chimie, premier mondial jusqu'en 1945, avait un conseil d'administration dont la quasi-totalité des membres, en 1937, étaient militants au parti nazi. On comptait dans le conseil d'IG Farben, jusqu'en 1945, l'homme qui deviendra le banquier le plus puissant de la RFA, Hermann Josef Abs (1901-1994). Bien entendu, cette collaboration d'IG Farben avec d'autres entreprises des pays occupés est loin de ne concerner que la France, citons : " Kuhlmann (France), l.C.I. (Royaume-Uni), Montecatini (Italie),Aussiger Verein (Tchécoslovaquie), Boruta (Pologne), Mitsui (Japon), et Du Pont, Dow et Standard Oil (Etats-Unis)." (Frédéric F. Clairmont, " I .G Farben et le IIIe Reich" , Le Monde Diplomatique, décembre 1978) . Pire encore, IG Farben est l'entreprise qui produisait le tristement célèbre Zyklon B, ce dérivé de l’acide cyanhydrique (CHN), destiné en particulier à des usages pesticides (puces, vermines, etc.), que les SS (Schutzstaffel : litt. "escadron de protection") ont employé pour assassiner des millions de femmes et d'hommes, en majorité des Juifs, dans les chambres à gaz. Il est, par ailleurs, désormais démontré que le groupe Ugine, dans son usine de Villers Saint-Sépulcre, dans l'Oise, "a ​ Jusqu'aujourd'hui, le silence, la dissimulation générale des acteurs, la destruction de beaucoup d'archives n'ont pas permis de prouver la complicité des dirigeants des firmes concernées par l'usage du zyklon B dans les crimes contre l'humanité perpétrés par le régime nazi, mais l'ampleur de la collaboration entre les élites et l'Allemagne hitlérienne, l'avidité des grands capitalistes, peu soucieux des détresses sociales (et tout spécialement alors, de celle des juifs), ajoutés à l'antisémitisme largement répandu en Europe, peuvent entretenir logiquement de sérieux doutes à ce sujet. Le cas belge, Le 15 mai 1940, alors que la Belgique est sous le feu de l'Allemagne, les ministres des affaires étrangères et des finances belges, Paul-Henri Spaak et Camille Gutt, convoquent le gouverneur de la Société Générale de Belgique, Alexandre Galopin, le président de la Banque de Bruxelles, Max-Léo Gérard, et le président de la Kredietbank, Fernand Collin. Ce trio d'hommes puissants, qu'on a appelé le "comité Galopin", se verra alors, confier la charge économique du pays pendant la guerre. Il faut savoir que Galopin est à la tête de la Société générale depuis 1935, qui contrôle " la première force économique du pays qui contrôle alors 800 entreprises, soit 40 % du patrimoine industriel belge" ( Jacquemin, 2005 ). On comprend mieux pourquoi le "chef de l’administration militaire allemande, lui-même, appelle Galopin « le roi non couronné de la Belgique » " ( Jacquemin, op.cité ). Contournant l'article 115 du Code pénal, qui interdit la production au bénéfice de l'ennemi, la "doctrine Galopin" ou "politique du moindre mal", est en théorie toute pragmatique, s'appliquant à éviter de produire des fournitures de guerre, à ne pas placer le profit en tête des préoccupations, à conserver les outils de production et les ouvriers "pour des temps meilleurs", etc. ( Lacroix-Riz, 1997 ). Contre cette thèse de "réserve", la chercheuse rappelle la thèse de John Gillingham (Belgian Business in the Nazi New Order , Gand, Fondation Jan Dhondt, 1977), qui montre " l'empressement du monde industriel et bancaire belge à négocier et à faire de très fructueuses affaires avec l'occupant à peine installé" ( Lacroix-Riz, op.cité ). Le travail de l'historien américain pointe en particulier le lien étroit entre la monarchie de Léopold III et les holdings, tout en rappelant l'importance du pillage de richesses que la Belgique subira comme la France de la part de l'envahisseur germanique. ​ BIBLIOGRAPHIE ​ ANDRIEU Claire, 1990, "La Banque sous l’Occupation. Les paradoxes d’une profession ", Paris, Presses de la FNSP (Fondation Nationale des Sciences Politiques). ​ BA-MA : Bundesarchiv – Abt. Militärarchiv, ( Archives Fédérales Militaires) de Fribourg-en-Brisgau - BA-MA , RW 24/18, fol. 80 : Wi Rü Stab Frankreich (Az. 66k/Abt. Wi 2c Br.B.Nr. 1877/40 geh.) : Kriegsgeschichte des Wehrwirtschafts- und Rüstungsstabes Frankreich vom 3.7. bis 30.9.1940 . Paris, 28 décembre 1940, signé p.o. 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  • PLOUTOCRATIEs, Naissance du Libéralisme, Angleterre : Burke et Smith

    « Quelques adoucissements à la misère » L'Angleterre ( 4 ) : Edward Burke et Adam Smith Le libéralisme, ou la naissance du capitalisme moderne Edward Burke Adam Smith Le philosophe sympathique Heureux les pauvres L'économie du bonheur Le salaire de la peur La fabrique du pauvre Une économie féroce Citoyen de seconde zone Beaucoup de textes qui ont été cités jusque-là montrent cette tension perpétuelle des auteurs de la pensée aristocratique entre la réalité matérielle de la pauvreté et l'ensemble des préjugés attachés à la condition des plus faibles, mais aussi, entre la connaissance des inégalités et leur attachement viscéral à leur classe sociale, qui finit par les noyer dans un océan de contradictions et les enferme pour de bon dans leur microcosme de privilégiés. Un des auteurs les plus emblématiques sur le sujet est sans doute Edmund Burke (1729-1797) . Ainsi, dès 1757, il dénonce les inégalités sociales entre les riches et les pauvres : "Dans un État de la nature, il est vrai qu’un homme de Force supérieure peut me battre ou me voler; mais alors il est vrai, que j'ai la pleine Liberté pour me défendre, d'employer la Surprise ou la Ruse, ou encore toute autre manière par laquelle je peux être supérieur à lui. Mais dans la société politique, un homme riche peut me voler d’une autre manière. Je ne peux pas me défendre; car l’argent est la seule arme avec laquelle nous sommes autorisés à nous battre. Et si j’essaie de me venger, toute la Force de cette Société est prête à terminer ma ruine." ​ "Je suppose qu’il y a en Grande-Bretagne plus de cent mille personnes employées dans les mines de plomb, d’étain, de fer, de cuivre et de charbon ; ces misérables ne voient jamais la Lumière du Soleil ; ils sont enterrés dans les entrailles de la Terre; là, ils travaillent à une tâche sévère et lamentable, sans la moindre perspective d’en être délivrés, subsistant avec une nourriture des plus grossières et des plus malsaines ; ils ont leur santé lamentablement altérée, et leur espérance de vie en est abrégée, en étant perpétuellement confinés dans la vapeur étroite de ces minéraux malins. Cent mille autres sont au moins torturés sans rémission par la fumée suffocante, les feux intenses, et la pénibilité constante nécessaire au raffinage et à la gestion des produits de ces Mines. Si un homme nous informait que deux cent mille personnes innocentes étaient condamnées à un esclavage si intolérable, comment ne pourrions-nous pas avoir pitié des malheureux malades et nous indigner contre ceux qui ont infligé une punition si cruelle et ignominieuse ?" ​ Edmund Burke, A Vindication of Natural Society, 1756 Comme nous l'avons vu à plusieurs reprises, beaucoup de propos de nombreux auteurs libéraux induisent très souvent en erreur sur leurs intentions réelles, leurs convictions profondes relatives aux sujets qu'ils traitent, tout particulièrement ceux de la pauvreté et de la richesse. Comment ne pas entendre ici la parole d'un homme qui a parfaitement conscience des inégalités sociale de la société où il vit et qui est fermement décidé à les combattre ? Mais, encore une fois, nous sommes devant une oeuvre où la rhétorique, les intérêts personnels cachés, les buts politiques, vont ternir considérablement le propos originel. La suite du texte lui-même nous met la puce à l'oreille. Au lieu d'un plan de bataille contre la misère, l'auteur renverse artificiellement la perspective en présentant des riches aussi malheureux que les pauvres, avec les moyens éculés de la morale : ​ " En prétendant quelques adoucissements à la misère universelle, on ne pourrait les supposer que dans les avantages que le petit nombre des riches pourroit retirer des travaux de cette multitude, qui ne vit aussi durement que pour les entretenir dans le faste & la licence. Examinons si ces avantages sont aussi réels qu'on se le figure ; & pour résoudre la question, divisons le riche de toute société en deux classes, dont l'une comprendra ceux qui joignant l'opulence à l'autorité, sont chargés de conduire les opérations de la machine politique ; & l'autre ceux dont la fortune est employée à acheter l'aisance et le plaisir, & qui sacrifient tout leur tems à la mollesse & à l'oisiveté. A l'égard des riches de la première classe, l'assiduité, les veilles, les soins continuels attachés à leur état, l'anxiété qui les tourmente jour & nuit, les passions inquiétantes & tumultueuses, telles que l'ambition, l'avarice, la crainte & la jalousie, qui déchirent leur cœur & agitent leur esprit, sans qu'ils puissent jouir d'un moment de repos, ne les mettent-ils pas dans une condition aussi triste & aussi basse que celle de la plupart des malheureux dont j'ai décrit la misère ? (...) Il seroit aussi inutile de chercher le bonheur parmi les riches de la seconde classe... l'ardeur avec laquelle ils recherchent le bonheur ne servant ordinairement qu'à l'éloigner ou le convertir en une occupation des plus fatiguantes. (...) Perspective affreuse de tous les Etats policés ! Lorsqu'on considere d'un côté la partie subalterne foulée aux pieds par la plus cruelle oppression & de l'autre celle placée au premier rang, attirer sur elle des malheurs peut-être plus graves encore par une manière de vivre tout à fait opposée aux vues de la nature " ​ A Vindication of Natural Society, 1756 (Apologie de la société naturelle ou Lettre Politique du Comte de *** au jeune Lord ***, traduction française, 1776. Une fois de plus, voyez comme le verbe est en permanence au service de l'idéologie. Malgré un résumé aussi concis qu'intraitable sur la condition des plus faibles dans la société, l'auteur voudrait nous faire croire ensuite que le riche est encore bien plus malheureux que le pauvre, tout cela sous le prisme de la morale chrétienne, où figure encore, pour ne pas dire ad nauseam , la condamnation du luxe, absent des sociétés sous "la loi naturelle" : " Le luxe n'a aucune voie pour s'y introduire" ou encore "la culture des arts qui ne pourraient y acquérir aucun progrès, si une partie des hommes n'étoit pas condamnée à des travaux extraordinaires " (op. cité) . Presque au même moment, le célèbre philosophe David Hume (1711 - 1776) exprime sensiblement les mêmes vues avec le même mépris social : ​ " C’est une maxime qui prévaut chez certains théoriciens que toute taxe nouvelle crée chez le sujet imposé une capacité nouvelle à la supporter, et que toute augmentation des charges accroît proportionnellement l’activité industrieuse du peuple. (…) Du moment que les taxes sont maintenues dans certaines limites, ils peuvent avoir l’effet positif de pousser les pauvres au travail : « Les pauvres intensifient leur activité, accomplissent davantage de travail, et vivent aussi bien qu’auparavant, sans demander davantage pour leur labeur . " ​ David Hume, Essai sur les impôts, 1752. ​ Ce à quoi Turgot, lui répond : "Il n’est pas dans la nature que les hommes travaillent autant qu’ils pourraient travailler ; comme il ne l’est pas qu’une corde soit tendue autant qu’elle peut l’être. Il y a un degré de relâchement nécessaire dans toute machine, sans lequel elle pourrait risquer de se briser à tout moment." ​ Anne-Jacques-Robert Turgot [1768], Lettre à Hume, 25 mars 1768, p. 228. ​ " Tout le monde, sauf les idiots, sait qu’il faut maintenir les classes inférieures dans la pauvreté, sans quoi elles ne voudraient jamais travailler." ​ The Farmer's Tour through the East of England, IV, 361, 1771 ​ Les pauvres ne sont donc ni la préoccupation majeure de Burke, ni celle des autres auteurs dits libéraux. Ils entrent dans le discours des littérateurs pour servir leurs causes idéologiques, fondées sur leur exploitation économique. Certains observateurs ne seront pas dupes de toutes ces manigances intellectuelles, deux femmes tout particulièrement : Catarine Macaulay et Mary Wollstonecraft, qui contrent Burke sur différents sujets comme la Révolution Française, les conventions sociales, et bien sûr, l'exploitation des pauvres par les riches (nous examinerons ces critiques au prochain chapitre). Ainsi, pour Edmund Burke, les promesses d'égalité de la Révolution Française ne sont que " fictions monstrueuses qui, inspirant des idées fausses et des espérances vaines à des hommes destinés à parcourir les sentiers obscurs d'une vie laborieuse, ne servent qu'à aggraver et à rendre plus amère cette inégalité réelle que l'on ne peut jamais détruire ", mais qui avec un bon gouvernement se parerait d'une " véritable égalité morale parmi tous les hommes ", propre à donner au peuple " laborieux, obéissant " ce bonheur " fondé sur la vertu " et qui " existe dans tous les états de la vie ". (Burke, "Réflexions sur la Révolution Française et autres essais", 1790) . Burke a au moins le mérite d'être clair : L'inégalité entre les hommes est inéluctable, indestructible, mais avec un peu de poudre de perlimpinpin on donnera aux hommes dociles l'illusion d'être égaux. C 'est un grand ami de Burke qui deviendra une des plus grandes figures du libéralisme économique, Adam Smith (1723-1790) , dont nous allons examiner maintenant ce qui concerne, dans son oeuvre, le sujet qui nous intéresse ici des Forts et des Faibles, des riches et des pauvres, de la conception que se fait le professeur de Glasgow, tout comme l'était son maître Francis Hutcheson, qui eut une grande influence sur ses Adam Smith, gravure de Robert Graves (1798–1873) Vanderblue Collection. élèves, comme l'ont démontré " les nombreuses similitudes entre son travail et celui de ses élèves" (Pesciarelli, 1999) : "... il s'ensuit que c'est à tort que certaines nations favorisent la liberté au point de ne jamais condamner aucun de leurs citoyens à une servitude perpétuelle. Cependant rien ne ferait plus propre à exciter l'industrie, ni à empêcher l'indolence du bas peuple, qu'une loi qui condamnerait les fainéants et les vagabonds à un esclavage perpétuel, si après les avoir admonestés, et le savoir détenus pendant quelque temps dans la servitude, ils s'obstinaient à ne pas vouloir travailler pour soutenir leurs familles. L'esclavage ferait encore un châtiment convenable pour ceux qui se sont ruinés, eux et leurs familles par leurs débauches et leur intempérance, et qui se font rendus à charge au public. On pourrait ainsi que le pratiquaient les Juifs, les assujettir à sept ans d'esclavage, sauf à leur rendre leur liberté, lorsqu'ils seraient devenus laborieux, ou à les détenir pour leur vie, s'ils refusaient de travailler. Ce serait même un châtiment plus utile pour d'autres crimes, que ceux qu'on emploie communément." ​ Francis Hutcheson, Système de philosophie morale, écrit entre 1737 et 1746. ​ Le philosophe sympathique ​ ​ Dans le premier ouvrage d'Adam Smith, The Theory of Moral Sentiments (Traité des Sentiments Moraux, abrégé par la suite en TSM), publié en 1759, un des thèmes centraux est la sympathie qui nous pousse à nous intéresser au sort des autres hommes : ​ "Quelque force qu'on suppose à l'intérêt personnel, la constitution de l'homme renferme évidemment certains principes qui l'intéressent au sort des autres, et qui lui rendent nécessaire le bonheur de ses semblables lors même qu'il n'en retire aucun avantage que le plaisir d'en être témoin." (TSM) Cette "compassion" ou cette "pitié" représentent "la part que nous prenons à la peine des autres". Au-delà, nous pouvons essayer de comprendre, par empathie, ce que ressent autrui : "Par l’imagination nous nous plaçons dans sa situation, nous nous représentons comme endurant les mêmes tourments, nous entrons pour ainsi dire à l’intérieur de son corps et devenons, dans une certaine mesure, la même personne." . (TSM) ​ Cette expérience de l'empathie a cependant ses limites, nous rappelle le philosophe, puisqu'il n'est pas possible d'éprouver dans sa chair la détresse physique de son voisin, comme la faim dont "nous lisons la description dans le journal" mais dont "la lecture ne nous affame point" (op. cité). De même, les afflictions touchant des personnes avec qui nous n'avons pas de relations très proches ne nous affectent pas réellement. "Supposons que le grand empire de la Chine vienne à être englouti avec tous ses millions d'habitants" et un Européen apprenant cette nouvelle gémira un moment sur ce malheur pour finir rapidement de "vaquer à ses affaires et à ses plaisirs". Mais si, "le lendemain, on devait lui couper le petit doigt, il ne dormirait pas de la nuit." Il y a bien "ces moralistes de mauvaise humeur qui nous reprochent continuellement le bonheur dont nous jouissons pendant que nos frères sont dans l'affliction, qui regardent comme impie la joie naturelle de la prospérité qui ne s'occupe point d'une infinité de misérables qui gémissent dans l'oppression, la pauvreté, la langueur ou la violence des maladies, dans les horreurs de la mort, et en général dans les souffrances et des calamités de toute espèce." Adam Smith en déduit avec justesse que cette "tristesse hypocrite", "cette compassion artificielle n'est pas seulement absurde, elle est impraticable." Si cette morale sentimentaliste ne nous est pas très utile pour penser notre relation à autrui, déterminer notre conduite, nos comportements, qu'est-ce qui va nous y aider ? L'observation, l'expérience, nous dit l'auteur, qui suscite en nous un sentiment d'approbation ou de blâme sur l'action observée, et qui entraîne ensuite notre jugement moral, sur "les véritables fondements du juste ou de l'injuste". (TSM) Et déjà, les premières failles du raisonnement d'Adam Smith apparaissent. Car, au lieu de déduire de la grande variété d'expériences et de sentiments personnels, tout particulièrement celle de l'éducation, une infinité de règles de morale possibles, l'auteur prétend qu'il ne peut en découler que des "règles générales touchant ce qu'il est à propos et convenable de faire ou d'éviter", des "sentiments du devoir, principe de la plus grande importance dans la vie humaine et le seul par qui le gros des hommes puisse diriger ses actions." (TSM) Le tour de passe-passe ne saute visiblement pas aux yeux du philosophe, car l'immense majorité des "règles générales de conduite" sont le produit de notre culture, de notre éducation, de nos mentalités particulières, et pas du tout générales. Même les crimes, "dont la société demande qu'ils soient punis quels qu'en aient été les motifs" (TSM) peuvent être qualifiés comme tels par une société et pas par une autre. Ainsi l'esclavage, qu'Adam Smith accepte, nous le verrons, comme beaucoup de ses contemporains, lui qui pense être dans une société plus civilisée que d'autres. On ne s'étonnera donc pas que dans l'oeuvre de Smith (et c'est pareil pour beaucoup de penseurs pendant longtemps encore), la dimension idéologique surgisse très rapidement dans sa morale, dont les règles sont "regardées à juste titre comme les lois de Dieu" "promulguées par ces vices-gérants qu'elle a établis au dedans de nous." et "qui à la fin récompensera ceux qui leur obéissent, et punira ceux qui les violent." (TSM) D'ailleurs, se retrouve toute une variété de termes que nous avons l'habitude de trouver depuis des siècles dans les œuvres savantes, comme "convenance", "décence", "vertu", "honneur" etc., et des formules caricaturales, souvent binaires : ​ "Ôtez cet attachement aux règles générales, il n'y a personne sur la conduite de qui l'on puisse compter. C'est lui qui constitue la différence la plus essentielle entre un malhonnête homme er un homme qui a des principes et de l'honneur. Celui-ci en toute occasion demeure ferme et inébranlable dans ses maximes, et sa conduite ne se dément point durant tout le cours de sa vie ; l'autre est variable et n'agit que par hasard selon l'humeur, l'inclination et l'intérêt le dominent." (TSM) ​ "Un Quaker dévot qui viendrait de recevoir un soufflet sur une joue et qui, au lieu de tendre l'autre, oublierait l'interprétation littérale du précepte de notre Sauveur, au point de donner une bonne correction à celui qui l'aurait insulté, ne nous serait point désagréable. Sa promptitude nous divertirait et nous ferait rire, et nous l'en aimerions davantage ; mais nous ne le regarderions nullement avec le respect et l'estime qui paraissent dues à celui qui, en pareilles circonstances, aurait agi convenablement par un juste sentiment de ce qu'il était convenable. " (TSM) ​ C'est "en agissant selon les leçons de nos facultés morales", donc, que "nous prenons nécessairement les moyens les plus efficaces pour l'avancement du bonheur des hommes". Ce bonheur "ainsi que celui de toutes les autres créatures raisonnables, paraît avoir été originairement le but que s'est proposé l'Auteur de la nature quand il les a tirés du néant. C'est la seule fin qui semble digne de la sagesse et de la bonté suprême que nous lui attribuons ; et cette opinion, à laquelle nous nous sommes élevés par la considération de ses infinies perfections, est encore fortifiée par l'examen des ouvrages de la nature qui tous paraissent destinés à procurer le bonheur et à garantir de la misère." (TSM) ​ Le problème, c'est que toutes ces facultés morales censées nous conduire au bonheur ou nous en éloigner ("bon, mauvais, juste, injuste, décent, indécent, convenable, malséant; etc."), n'ont pas ce caractère intangible que le philosophe leur prête, mais au contraire, sont intrinsèquement liées aux cultures, aux mentalités, auxquelles elles se rattachent. Elles ne peuvent pas raisonnablement être traitées comme des catégories monolithiques, comme le font les moralistes classiques, car dans ce cas, elles exposent les problèmes, une fois encore, de manière caricaturale, débarrassée de leur nature complexe : ​ " Le fripon industrieux cultive son champ, l'honnête homme indolent laisse le sien en friche : quel est celui qui doit recueillir la moisson ? lequel doit vivre dans l'abondance ou mourir de faim ? le cours naturel des choses décide en faveur du fripon, les sentiments naturels des hommes en faveur de l'homme vertueux. " (TSM) ​ De plus, remarquez que l'auteur a la prétention de répondre pour tous les hommes (ce qui confirme la supériorité qu'il accorde à ses propres règles éthiques), ce qu'il réitère ensuite : "Nous jugeons que les bonnes qualités du premier sont trop récompensées par les avantages qu'il en retire, et que la négligence du second est trop punie par les maux qu'il en souffre." Etc. etc. La question que j'aurais posé au philosophe c'est "Pourriez-vous nous en dire plus sur ces deux personnages ? Nous comprenons un peu mieux désormais comment l'idée du bonheur des hommes, chez Adam Smith, est très vite soumise en grande partie à des principes établis de morale (en partie chrétienne), et non le fruit d'une réflexion rationnelle et personnelle : "Durant l'ignorance et les ténèbres du Paganisme...". La conception que se fait le philosophe de la société, que nous allons maintenant aborder, va davantage nous éclairer sur la manière dont ces principes traduisent dans la réalité cette exigence de bonheur commun. Heureux les pauvres... ​ Adam Smith, comme Locke et beaucoup d'autres avant lui ont recours à l'argument idéologique de la religion pour justifier la nécessité de la richesse et de la pauvreté dans le monde, voulue par Dieu lui-même, tout en prétendant que chacun y trouve son compte : "Quand la Providence a partagé la terre en un petit nombre d'hommes puissants, elle n'a ni oublié ni abandonné ceux qui paraissent avoir été exclus du partage, ils ont également part à tout ce qu'elle produit. Dans ce qui fait le véritable bonheur de la vie humaine ils ne le cèdent en rien à ceux qui paraissent si fort au-dessus d'eux. Par rapport à la santé du corps et à la paix de l'âme tous les rangs sont à peu près de niveau ; et le mendiant qui se chauffe au soleil à côté du grand chemin, jouit d'une sécurité pour laquelle les Rois font la guerre." ​ TSM ​ L'évocation de pauvres, dans ce texte, presque aussi bien portants que les riches, cette image de mendiant se chauffant au soleil sont bien sûr très fausses et très éloignées de la réalité et l'auteur le sait parfaitement bien, lui qui, nous le verrons, s'exprimera aussi bien sur les multiples inégalités causées par le système économique lui-même, et les conditions d'existence pénibles qui en découlent. Pourtant, à différentes reprises, il reprendra cette idée d'illusion, d'apparence des choses ("qui paraissent avoir été exclus du partage") alors qu'en réalité riches et pauvres "ont également part" à ce que la terre produit. "Il est bien vrai que son mobilier paraîtra extrêmement simple et commun, si on le compare avec le luxe extravagant d’un grand seigneur ; cependant entre le mobilier d’un prince d’Europe et celui d’un paysan laborieux et rangé, il n’y a peut-être pas autant de différence qu’entre les meubles de ce dernier et ceux de tel roi d’Afrique qui règne sur dix mille sauvages nus, et qui dispose en maître absolu de leur liberté et de leur vie." ​ ​ Adam Smith, " An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations ", "Enquête (ou Recherche) sur la nature et les causes de la richesse des nations", 1776, Livre I, chapitre I, traduction française de Germain Garnier, 1881 à partir de l’édition revue par Adolphe Blanqui en 1843. Désigné désormais par l'abréviation RDN. ​ Dans le même ordre d'idées, le philosophe ose affirmer qu'"Un riche ne consomme pas plus de nourriture que le plus pauvre de ses voisins", en raison de "la capacité de son estomac qui ne contient pas plus que celui du dernier paysan. Ce qui ne l'empêche pas d'évoquer "deux ou trois cents livres pesant de vivres qui seront quelquefois servies dans un grand repas , la moitié peut-être est jetée, et il y en a toujours une grande quantité dont on fait abus ou dégât." Ainsi, l'argument trompeur de la taille égale de l'estomac a permis par son argutie de cacher à la fois le fait que cela m'empêchait pas au riche de consommer possiblement bien davantage, mais aussi le fait qu'il pouvait alors occasionner un gaspillage important de nourriture, sujet que nous retrouverons plus tard dans l'empreinte écologique disparate entre riches et pauvres. Par ailleurs, on se demande pourquoi Smith se sert de cet exemple pour faire la morale hypocrite aux riches (une constante chez les philosophes depuis l'antiquité, dont une partie non négligeable étaient riches, voire très riches), alors que ses principes économiques laissent une liberté complète de s'enrichir, faisant même de l'opulence une marque de noblesse et ayant lui-même pointé du doigt, cela a été dit plus haut, "les moralistes de mauvaise humeur" : ​ "Les plaisirs de l'opulence et de la grandeur considérés dans cette vue complexe nous paraît quelque chose de beau, de noble, de grand qui vaut bien les peines et les soins qu'on se donne pour l'obtenir." (Traité des Sentiments Moraux) un grand repas : Ou encore : "En 1309, Raoul de Born, prieur de Saint-Augustin de Cantorbéry, donna, au jour de son installation, un festin dont Guillaume Thorn nous a conservé le détail, non seulement quant au service, mais même quant aux prix des denrées. (…) les immenses quantités de grain consommés dans un festin qui était fameux par sa magnificence." (RDN, livrer I, chapitre XI) ​ Le sujet très important de l'appropriation injuste de la terre, des richesses qui en découlent, est toujours éludé par les premiers auteurs libéraux. Il ne fait jamais l'objet d'un examen critique et rationnel, mais est toujours justifié de manière idéologique et de manière expéditive. Pourtant, ce sujet de la propriété est crucial et détermine tout un système fondé, nous l'avons vu, sur une appropriation violente et injuste des terres, de la force de travail des hommes, préoccupation majeure des projets de société anticapitalistes. Cette inégalité scinde depuis des millénaires les sociétés d'Etats centralisés en des classes plus ou moins riches et d'autres plus ou moins pauvres. Adam Smith, comme les autres penseurs du courant libéral, accepte une fois pour toute cette partition, laissant le soin à l'Etat de prévenir éventuellement d'un mal dont il affirme pourtant la nécessité : ​ "Or, cet état est celui dans lequel l’ouvrier pauvre, c’est-à-dire la masse du peuple, doit tomber nécessairement dans toute société civilisée et avancée en industrie, à moins que le gouvernement ne prenne des précautions pour prévenir ce mal." ​ "Partout où il y a de grandes propriétés, il y a une grande inégalité de fortunes. Pour un homme très-riche, il faut qu’il y ait au moins cinq cents pauvres ; et l’abondance où nagent quelques-uns suppose l’indigence d’un grand nombre." ​ Adam Smith, " An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations ", "Enquête (ou Recherche) sur la nature et les causes de la richesse des nations", 1776, Livre V, chapitre I, traduction française de Germain Garnier, 1881 à partir de l’édition revue par Adolphe Blanqui en 1843. Désigné par la suite dans l'article par l'abréviation RDN ​ Cette croyance en la nécessité de la pauvreté est très partagée par l'ensemble des élites, nous l'avons vu. On la retrouve inchangée trente ans plus tard sous la plume, par exemple, du riche marchand Patrick Colquhoun (1745-1820), fondateur par ailleurs de différentes maisons de charité et d'une école pour les pauvres à Westminster : "La pauvreté est l’état et la condition sociale de l’individu qui n’a pas de force de travail en réserve ou, en d’autres termes, pas de biens ou de moyens de subsistance autres que ceux procurés par l’exercice constant du travail dans les différentes occupations de la vie. La pauvreté est donc l’ingrédient le plus nécessaire et indispensable de la société, sans lequel les nations et les communautés ne pourraient exister dans l’état de civilisation. C’est le destin de l’homme. C’est la source de la richesse, car sans pauvreté, il ne pourrait y avoir de travail ; et il ne pourrait donc y avoir de biens, de raffinements, de conforts, et de bénéfices pour les riches." ​ Patrick Colquhoun, Treatise of Indigence (Traité sur l'Indigence), 1806. ​ Les précautions hypothétiques du gouvernement n'ont pas grande valeur théorique, au regard de la place qu'Adam Smith consacre à l'État dans l'ensemble de son oeuvre. C'est à l'économie privée que Smith, comme les autres capitalistes, confie l'essentiel de la création de richesse. Puisque l'organisation sociale voulue par Smith comporte nécessairement une grande quantité de pauvres, on peut légitimement se demander comment elle va parvenir à apporter aux pauvres le bonheur promis. C'est ce que nous allons examiner maintenant. De haut en bas : 'Management 101 à l'Université de la Main Invisible" ; "La formule : multiplier les plans massifs, diviser et contrôler, ôter chaque droit du travail restant, égale plus d'inégalités" ; "Le PDG touche 5000 fois ce que gagne l'employé le moins payé, et voilà, tout le monde est content !" ; "la cupidité, c'est bien". https://philosophersforchange.org/2016/02/16/why-is-the-wealth-of-nations-so-important-adam-smith-and-classical-economics/ L'économie du bonheur ​ ​ Les acteurs de la vie économique, en Angleterre ou ailleurs, n'ont pas attendu les idées libérales pour suivre bon nombre de conduites, de règles propres à enrichir les propriétaires de capitaux. Nous avons vu que depuis la plus haute antiquité, en Mésopotamie, en Egypte, en Grèce ou à Rome, les plus aisés font des affaires, spéculent, exploitent des esclaves, tirent profit de l'endettement des plus fragiles, etc. Quand Adam Smith commence à écrire, la Banque d'Angleterre a déjà soixante-cinq ans d'existence et l'économie anglaise a pris un nouveau tournant. Les philosophes que l'on appellera plus tard libéraux pensent à l'intérieur de ce cadre qui reprend nombre de pratiques séculaires de domination des riches sur les pauvres, nous l'avons vu, tout en lui apportant des développements, des innovations successives, influencées par différents facteurs comme l'histoire, les techniques ou le contexte socio-économique, touchant aux banques, au commerce, au travail salarié, par exemple. Nous allons donc, ici, examiner la manière dont le philosophe envisage, malgré tout ce qui vient d'être dit, une société conforme au bonheur des hommes auquel, nous l'avons vu, il est attaché de par la volonté divine. ​ Contrairement à cette sympathie dont le philosophe a parlé dans le Traité des Sentiments Moraux, c'est à une sorte d'égoïsme que l'auteur se réfère à propos de la conduite économique, un égoïsme positif, dirons-nous, où s'occuper de ses intérêts conduirait à s'intéresser à ceux de tous, citons des passages bien connus sur le sujet : ​ "L’homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c’est en vain qu’il l’attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien sûr de réussir s’il s’adresse à leur intérêt personnel ou s’il leur persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu’il souhaite d’eux. […] Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage ". ​ RDN, I, XI ​ "et en dirigeant cette industrie de manière à ce que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu'à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d'autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n'entre nullement dans ses intentions ; et ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus mal pour la société que cette fin n'entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société que s'il avait réellement pour but d'y travailler " ​ RDN, IV, II Depuis des millénaires, les sociétés de tous les Etats centralisés ne sont pas des sociétés égalitaires, et les conditions d'existence de chacun sont le plus souvent étroitement liées au milieu qui les a vu naître. De nombreux pauvres, et c'est encore le cas à l'époque d'Adam Smith, vivent à peine au niveau de subsistance, tandis qu'un petit nombre de personne détient la quasi-totalité des richesses, nous avons déjà vu cela en détail. Vendre le produit de son champ ou de tout autre chose pour survivre n'a rien d'une recherche d'intérêt, comme celle qui anime une personne qui, ayant assuré sa subsistance, parvient à en obtenir un surplus, un capital, "le plus de valeur possible", qui représente alors un "intérêt personnel", un "avantage" qu'elle mettra à profit, par l'épargne (très modique pour les plus modestes) ou l'investissement, selon le degré d'enrichissement et de connaissance des affaires. Quand on cherche à survivre, on ne pense pas "à son propre gain", mais à préserver sa vie. D'ailleurs, les métiers cités par Smith ne sont pas choisis au hasard, le boucher en tête, qui représente alors un des commerces les plus lucratifs (" Le métier de boucher a quelque chose de cruel et de repoussant ; mais, dans la plupart des endroits, c'est le plus lucratif de presque tous les métiers ordinaires. " RDN I, X). Nul doute que Smith a en tête à chaque fois l'entrepreneur, et non le simple salarié de la boutique. Car, rappelons-le, nous l'avons vu au précédent chapitre, cette organisation économique prévoit de continuer d'avoir une grande réserve de pauvres pour permettre l'enrichissement de quelques uns. Smith, comme les autres penseurs libéraux, entend donc donner au commerce, aux affaires, à tous ceux qui sont à même de produire du profit, un rôle central, décisif, dans le fonctionnement de la société. ​ On retrouve l'idée d'avantage dans un autre passage qui nous montre à quel point le choix des mots reflète en permanence la mentalité de l'auteur : " Or, le travail et les capitaux cherchent naturellement les emplois les plus avantageux. Naturellement donc, ils se jetteront dans les villes le plus qu'ils pourront, et abandonneront les campagnes." (RDN, I, chapitre X). Là encore, l'auteur donne à entendre que l'ouvrier qui quitte une situation pauvre dans la campagne, voire de très grande précarité, rejoint la ville pour y trouver un emploi "plus avantageux", comme s'il avait le choix, comme s'il avait amélioré significativement du même coup son existence par cette liberté qui lui est donnée de choisir entre deux situations peu enviables. Le caractère idéologique, fallacieux et trompeur de cette liberté cache une liberté à plusieurs vitesses, la plus entière possible pour les classes "supérieures", mais bien plus restreinte et contrôlée pour les inférieures : "Il est rare que des gens du même métier se trouvent réunis, fût-ce pour quelque partie de plaisir ou pour se distraire, sans que la conversation finisse par quelque conspiration contre le public, ou par quelque machination pour faire hausser les prix. Il est impossible, à la vérité, d'empêcher ces réunions par une loi qui puisse s'exécuter, ou qui soit compatible avec la liberté et la justice; mais si la loi ne peut pas empêcher des gens du même métier de s'assembler quelquefois, au moins ne devrait-elle rien faire pour faciliter ces assemblées, et bien moins encore pour les rendre nécessaires. (…) Un règlement qui autorise les gens du même métier à se taxer entre eux pour pourvoir au soulagement de leurs pauvres, de leurs malades, de leurs veuves et orphelins, en leur donnant ainsi des intérêts communs à régir, rend ces assemblées nécessaires. (…) Dans un métier libre, on ne peut former de ligue qui ait son effet, que par le consentement unanime de chacun des individus de ce métier, et encore cette ligue ne peut-elle durer qu'autant que chaque individu continue à être du même avis. " ​ RDN, I, chapitre X La célèbre "main invisible" opérerait une transmutation de l'intérêt personnel en intérêt commun, mais, d'ores et déjà, on ne peut qu'être dubitatif sur la réussite de l'opération, puisque le philosophe lui-même nous dit, en substance, qu'il continuera d'exister de grandes disparités économiques entre les individus. Ce principe libéral contradictoire n'a rien de nouveau. Avant Smith, des auteurs comme Mackworth ou Mandeville , nous l'avons vu, l'ont exprimé à leur façon, avec la même idée d'égoïsme conduisant au bien commun ("Private Vices, Public Virtues "), de pauvreté nécessaire, de vivier de main d'oeuvre à bon marché nécessaire aux plus riches, etc. Dans un passage, d'ailleurs, le philosophe illustre lui-même le non-sens de cette contradiction. Non seulement le pauvre, au sein d'une telle économie, ne profite pas de la prospérité générale, mais il demeure un citoyen de seconde zone, un handicapé social manipulé par ses maîtres : ​ "La classe des propriétaires peut gagner peut-être plus que celle-ci à la prospérité de la société; mais aucune ne souffre aussi cruellement de son déclin que la classe des ouvriers. Cependant, quoique l'intérêt de l'ouvrier soit aussi étroitement lié avec celui de la société, il est incapable, ou de connaître l'intérêt général, ou d'en sentir la liaison avec le sien propre. Sa condition ne lui laisse pas le temps de prendre les informations nécessaires; et en supposant qu'il pût se les procurer complètement, son éducation et ses habitudes sont telles, qu'il n'en serait pas moins hors d'état de bien décider. Aussi, dans les délibérations publiques, ne lui demande-t-on guère son avis, bien moins encore y a-t-on égard, si ce n'est dans quelques circonstances particulières où ses clameurs sont excitées, dirigées et soutenues par les gens qui l'emploient, et pour servir en cela leurs vues particulières plutôt que les siennes." (RDN, I, XI) Que peut donc être cette main invisible sinon l'ensemble des mécanismes, des enchaînements, des comportements économiques à l'oeuvre dans la société, seuls capables, en théorie, de produire cette opération magique ? C'est ce qu'on appelle le marché qui, jusque-là, dans toutes les sociétés où l'argent circule, était très dépendant des pouvoirs politiques, par toutes sortes de privilèges, d'interdictions, de contraintes, de main-mise de la part des monarques sur la vie des individus. Et c'est là que la pensée de l'économie libérale innove, en comptant lâcher le plus possible la bride sur l'économie, en lui octroyant la "pleine liberté" : ​ "A la vérité, les salaires et les profits pécuniaires sont, dans tous les pays de l'Europe, extrêmement différents, suivant les divers emplois du travail et des capitaux. Mais cette différence vient en partie de certaines circonstances attachées aux emplois mêmes, lesquelles, soit en réalité, soit du moins aux yeux de l'imagination, suppléent, dans quelques-uns de ces emplois, à la modicité du gain pécuniaire, ou en contrebalancent la supériorité dans d'autres; elle résulte aussi en partie de la police [au sens d’organisation, d’administration, NDA] de l'Europe, qui nulle part ne laisse les choses en pleine liberté. RDN , I, X ​ Et le lecteur de sourire, plus de deux siècles après, alors qu'une grande liberté a été accordée à l'économie, à constater plus que jamais l'extrême inégalité de richesse, une précarité endémique, une concurrence entre salariés européens, qui fournit aux employeurs un vivier de travailleurs à bon marché : ​ "mais la police qui domine en Europe, faute de laisser les choses dans une entière liberté, donne lieu à d'autres inégalités d'une bien plus grande importance. Elle produit cet effet principalement de trois manières : la première, en restreignant la concurrence, dans certains emplois, à un nombre inférieur à celui des individus qui, sans cela, seraient disposés à y entrer; la seconde, en augmentant dans d'autres le nombre des concurrents au-delà de ce qu'il serait dans l'état naturel des choses ; et la troisième, en gênant la libre circulation du travail et des capitaux, tant d'un emploi à un autre, que d'un lieu à un autre." ​ RDN, I, chapitre X ​ ​ Adam Smith ne songe pas seulement à "l'entière liberté" du commerce des marchandises, mais aussi, déjà, à "la parfaite liberté" du marché des loisirs : ​ Le second de ces moyens, c’est la multiplicité et la gaieté des divertissements publics. Si l’État encourageait, c’est-à-dire s’il laissait jouir d’une parfaite liberté tous ceux qui, pour leur propre intérêt, voudraient essayer d’amuser et de divertir le peuple, sans scandale et sans indécence, par des peintures, de la poésie, de la musique et de la danse, par toutes sortes de spectacles et de représentations dramatiques, il viendrait aisément à bout de dissiper dans la majeure partie du peuple cette humeur sombre et cette disposition à la mélancolie, qui sont presque toujours l’aliment de la superstition et de l’enthousiasme. ​ Livre V, chapitre 1 Le salaire de la peur Ce qui frappe assez vite le lecteur et peut le rendre très dubitatif sur l'espèce de bonheur que les pauvres vont bien pouvoir connaître au travers de l'économie libre de marché, c'est que, de l'aveu répété de l'auteur, et en substance, le salaire des travailleurs ne pourra, le plus souvent, que leur permettre de vivre de manière précaire, au gré de l'offre et de la demande d'emploi. Smith confirme donc que c'est le mécanisme même de l'économie de marché qui autorise la mise en danger de l'individu : ​ "Quand même la richesse d'un pays serait très grande, cependant, s'il a été longtemps dans un état stationnaire, il ne faut pas s'attendre à y trouver les salaires bien élevés. Les revenus et les capitaux de ses habitants, qui sont les fonds destinés au payement des salaires, peuvent bien être d'une très grande étendue; mais s'ils ont continué, pendant plusieurs siècles, à être de la même étendue ou à peu près, alors le nombre des ouvriers employés chaque année pourra aisément répondre, et même plus que répondre, au nombre qu'on en demandera l'année suivante. On y éprouvera rarement une disette de bras, et les maîtres ne seront pas obligés de mettre à l'enchère les uns sur les autres pour en avoir. Au contraire, dans ce cas, les bras se multiplieront au-delà de la demande. Il y aura disette constante d'emploi pour les ouvriers, et ceux-ci seront obligés, pour en obtenir, d'enchérir au rabais les uns sur les autres. (RDN, I, IX) ​ "Dans un pays qui aurait atteint le dernier degré de richesse auquel la nature de son sol et de son climat et sa situation à l'égard des autres pays peuvent lui permettre d'atteindre, qui, par conséquent, ne pourrait plus ni avancer ni reculer; dans un tel pays, les salaires du travail et les profits des capitaux seraient probablement très bas tous les deux. Dans un pays largement peuplé en proportion du nombre d'hommes que peut nourrir son territoire ou que peut employer son capital, la concurrence, pour obtenir de l'occupation, serait nécessairement telle, que les salaires y seraient réduits à ce qui est purement suffisant pour entretenir le même nombre d'ouvriers; et comme le pays serait déjà pleinement peuplé, ce nombre ne pourrait jamais augmenter. Dans un pays richement pourvu de capitaux, en proportion des affaires qu'il peut offrir en tout genre, il y aurait, dans chaque branche particulière de l'industrie, une aussi grande quantité de capital employé, que la nature et l'étendue de ce commerce pourraient le permettre; la concurrence y serait donc partout aussi grande que possible et, conséquemment, les profits ordinaires aussi bas que possible." (RDN, I, IX) ​ L'horizon commun de beaucoup de pauvres c'est donc leur subsistance, ou à peine mieux, comme pour les bestiaux, pour qu'ils puissent se reproduire et alimenter un profitable vivier (nous avons évoqué la chose précédemment, chez d'autres auteurs d'esprit libéral) : ​ " Les salaires qu'on paye à des gens de journée et domestiques de toute espèce, doivent être tels que ceux-ci puissent, l'un dans l'autre, continuer à maintenir leur population, suivant que peut le requérir l'état croissant ou décroissant, ou bien stationnaire, de la demande qu'en fait la société " (RDN I, X). ​ "Le taux le plus élevé auquel puissent monter les profits ordinaires est celui qui, dans le prix de la grande partie des marchandises, absorbe la totalité de ce qui devait revenir à la rente de la terre, et qui réserve seulement ce qui est nécessaire pour salarier le travail de préparer la marchandise et de la conduire au marché, au taux le plus bas auquel le travail puisse jamais être payé, c'est-à-dire la simple subsistance de l'ouvrier. Il faut toujours que, d'une manière ou d'une autre, l'ouvrier ait été nourri pendant le temps que le travail lui a pris ;" (RDN , I, IX). ​ Ce programme minimum, loin d'approcher le bien-être matériel des plus aisés, c'est celui que se propose d'établir la nouvelle science économique de l'auteur, dès l'introduction de son ouvrage (nous nous pencherons plus tard sur le rôle évoqué du gouvernement ) : "L’Économie politique, considérée comme une branche des connaissances du législateur et de l’homme d’État, se propose deux objets distincts : le premier, de procurer au peuple un revenu ou une subsistance abondante, ou, pour mieux dire, de le mettre en état de se procurer lui-même ce revenu ou cette subsistance abondante ; le second objet est de fournir a l’État ou à la communauté un revenu suffisant pour le service public : elle se propose d’enrichir à la fois le peuple et le souverain" ​ LIVRE IV, Introduction ​ Adam Smith critique très souvent les corporations, en particulier sur le fait que les ouvriers n'ont pas, bien souvent, la liberté de travailler où bon leur semble. Pourtant, autant, cette liberté qui serait acquise dans la nouvelle économie ne semble pas apporter de biens meilleurs bienfaits, mais semble surtout faciliter la tâche aux employeurs : ​ "Si l'une de ces trois manufactures capitales venait à déchoir, les ouvriers pourraient trouver une ressource dans l'une des deux autres qui serait dans un état de prospérité et, de cette manière, leurs salaires ne pourraient jamais s'élever trop haut dans l'industrie en progrès, ni descendre trop bas dans l'industrie en décadence." (RDN I, X). ​ L'auteur admet même que leur situation puisse être pire encore, sans la possibilité de fonder une famille, mais seulement en essayant d'assurer leurs besoins vitaux : ​ "Quand cette richesse réelle de la société est dans un état stationnaire, les salaires de l'ouvrier sont bientôt réduits au taux purement suffisant pour le mettre en état d'élever des enfants et de perpétuer sa race. Quand la société vient à déchoir, ils tombent même au-dessous de ce taux. La classe des propriétaires peut gagner peut-être plus que celle-ci à la prospérité de la société; mais aucune ne souffre aussi cruellement de son déclin que la classe des ouvriers." (RDN I, XI) ​ Pour toutes ces raisons, on comprend qu'Adam Smith classe dans les passions néfastes le désir de bien-être et de jouissance éprouvé par les pauvres, propres à menacer la propriété : ​ "l’aversion pour le travail et l’amour du bien-être et de la jouissance actuelle chez l’homme pauvre, voilà les passions qui portent à envahir la propriété." (RDN V, I) ​ ​ La fabrique du pauvre C'est le système économique lui-même qui limite l'accès du pauvre à l'aisance. Les différents mécanismes qui sont à l'oeuvre agissent en permanence les uns sur les autres et une action sur l'un des leviers (prix, salaires, profit, capitaux, spéculation, etc.) entraîne toute une série d'autres actions, d'une grande variabilité, d'une grande contingence entre les parties, mais aussi toutes sortes de comportements des plus riches pour optimiser leurs profits, et tout cela forme une menace permanente pour les travailleurs pauvres : ​ "Nous avons déjà observé qu'il était difficile de déterminer quel est le taux moyen des salaires du travail, dans un lieu et dans un temps déterminés. On ne peut guère, même dans ce cas, déterminer autre chose que le taux le plus habituel des salaires ; mais cette approximation ne peut guère s'obtenir à l'égard des profits des capitaux. Le profit est si variable, que la personne qui dirige un commerce particulier ne pourrait pas toujours vous indiquer le taux moyen de son profit annuel. Ce profit est affecté, non seulement de chaque variation qui survient dans le prix des marchandises qui sont l'objet de ce commerce, mais encore de la bonne ou mauvaise fortune des concurrents et des pratiques du commerçant, et de mille autres accidents auxquels les marchandises sont exposées, soit dans leur transport par terre ou par mer, soit même quand on les tient en magasin. Il varie donc, non seulement d'une année à l'autre, mais même d'un jour à l'autre, et presque d'heure en heure. Il serait encore plus difficile de déterminer le profit moyen de tous les différents commerces établis dans un grand royaume et, quant à prétendre juger avec un certain degré de précision de ce qu'il peut avoir été anciennement ou à des époques reculées, c'est ce que nous regardons comme absolument impossible." ​ RDN, I, chapitre 9 "Toute proposition d'une loi nouvelle ou d'un règlement de commerce, qui vient de la part de cette classe de gens, doit toujours être reçue avec la plus grande défiance, et ne jamais être adoptée qu'après un long et sérieux examen, auquel il faut apporter, je ne dis pas seulement la plus scrupuleuse, mais la plus soupçonneuse attention. Cette proposition vient d'une classe de gens dont l'intérêt ne saurait jamais être exactement le même que l'intérêt de la société, qui ont, en général, intérêt à tromper le public et même à le surcharger et qui, en conséquence, ont déjà fait l'un et l'autre en beaucoup d'occasions." ​ ​ RDN, I, chapitre XI ​ "Or, il faut nécessairement que le profit de quelques-uns de ceux qui font commerce de ces denrées se ressente de la mobilité du prix. Ceux qui se livrent au commerce de spéculation établissent leurs principales opérations sur ces sortes de marchandises. Quand ils prévoient que le prix pourra monter, ils en accaparent autant qu'ils peuvent, et ils cherchent à vendre quand il y a apparence de baisse." ​ RDN, I, chapitre X ​ "Des commerçants anglais, qui ont fait le commerce dans les deux pays, m'ont assuré que les profits du négoce étaient plus élevés en France qu'en Angleterre; et c'est là, sans aucun doute, le motif pour lequel beaucoup de sujets anglais emploient de préférence leurs capitaux dans un pays où le commerce est peu considéré, plutôt que de les employer dans leur propre pays où il est en grande estime. Les salaires du travail sont plus bas en France qu'en Angleterre." "Un marchand, comme on l’a très-bien dit, n’est nécessairement citoyen d’aucun pays en particulier. Il lui est, en grande partie, indifférent en quel lieu il tienne son commerce, et il ne faut que le plus léger dégoût pour qu’il se décide à emporter son capital d’un pays à un autre, et avec lui toute l’industrie que ce capital mettait en activité. " LIVRE III, IV ​ "Les grandes fortunes faites si subitement et si aisément, au Bengale et dans les autres établissements anglais des Indes orientales, nous témoignent assez que les salaires sont très bas et les profits très élevés dans ces pays ruinés." ​ RDN, I, chapitre IX "Or, il faut nécessairement que le profit de quelques-uns de ceux qui font commerce de ces denrées se ressente de la mobilité du prix. Ceux qui se livrent au commerce de spéculation établissent leurs principales opérations sur ces sortes de marchandises. Quand ils prévoient que le prix pourra monter, ils en accaparent autant qu'ils peuvent, et ils cherchent à vendre quand il y a apparence de baisse." ​ RDN, I, chapitre X ​ "Il faut donc observer que la rente entre dans la composition du prix des marchandises d'une tout autre manière que les salaires et les profits. Le taux élevé ou bas des salaires et des profits est la cause du prix élevé ou bas des marchandises; le taux élevé ou bas de la rente est l'effet du prix; le prix d'une marchandise particulière est élevé ou bas, parce qu'il faut, pour la faire venir au marché, payer des salaires et des profits élevés ou bas ; mais c'est parce que son prix est élevé ou bas, c'est parce qu'il est ou beaucoup ou très peu plus, ou pas du tout plus élevé que ce qui suffit pour payer ces salaires et ces profits, que cette denrée fournit de quoi payer une forte ou une faible rente, ou ne permet pas d'en acquitter une." ​ RDN, I, chapitre XI ​ "Après la découverte des mines du Pérou, les mines d'argent d'Europe furent pour la plupart abandonnées. La valeur de l'argent fut tellement réduite, que le produit de ces dernières ne pouvait plus suffire à payer les frais de leur exploitation, ou remplacer, avec un profit, les dépenses de nourriture, vêtement, logement et autres choses nécessaires qui étaient consommées pendant cette opération. La même chose arriva à l'égard des mines de Cuba et de Saint-Domingue, et même à l'égard des anciennes mines du Pérou, après la découverte de celles du Potosi." ​ RDN, I, chapitre XI ​ Tous ces exemples nous montrent très bien les principes économiques conduisant au profit et aux intérêts de chacun, loin de représenter surtout des avantages, sont plutôt à propres à déstabiliser constamment et de mille façons le corps social, à opposer les citoyens les uns contre les autres, les plus faibles d'entre eux payant toujours le coût social le plus élevé, à la fois matériel, physique et psychique. Non seulement nous avons vu que les idées économiques de Smith vont à l'encontre d'une amélioration substantielle du niveau de vie des ouvriers, mais de plus, elles vont entériner, dans ses buts fixés d'enrichissement, de rentabilité, de profits perpétuels, une organisation du travail très préjudiciable pour eux. Ainsi en est-il de la division du travail, dont l'auteur nous donne un exemple au travers d'une manufacture d'épingle : ​ "Prenons un exemple dans une manufacture de la plus petite importance, mais où la division du travail s'est fait souvent remarquer : une manufacture d'épingles. Un homme qui ne serait pas façonné à ce genre d'ouvrage, dont la division du travail a fait un métier particulier, ni accoutumé à se servir des instruments qui y sont en usage, dont l'invention est probablement due encore à la division du travail, cet ouvrier, quelque adroit qu'il fût, pourrait peut-être à peine faire une épingle dans toute sa journée, et certainement il n'en ferait pas une vingtaine. (...) ​ Dans tout autre art et manufacture, les effets de la division du travail sont les mêmes que ceux que nous venons d'observer dans la fabrique d'une épingle, quoiqu'en un grand nombre le travail ne puisse pas être aussi subdivisé ni réduit à des opérations d'une aussi grande simplicité. Toutefois, dans chaque art, la division du travail, aussi loin qu'elle peut y être portée, donne lieu à un accroissement proportionnel dans la puissance productive du travail. C'est cet avantage qui parait avoir donné naissance à la séparation des divers emplois et métiers." (RDN ​​ Ce passage (comme naguère celui de Petty et sa fabrique de montre) illustre bien la manière dont les tenants de la nouvelle économie s'y intéresse comme moyen d'accroître la productivité, la richesse, indépendamment des conditions de travail. Smith parle du temps de travail par préoccupation économique, et pas humaine : "le forgeron, quoiqu'il soit un artisan, gagne rarement autant, en douze heures de temps qu'un charbonnier travaillant aux mines, qui n'est qu'un journalier, gagne en huit." Il ne parle de ce sujet que très exceptionnellement, et le fait à la manière de beaucoup d'auteurs libéraux après lui, en une sorte de compromis entre soulagement de la peine de l'ouvrier et intérêt des maîtres : ​ "Un grand travail de corps ou d’esprit, continué pendant plusieurs jours de suite, est naturellement suivi, chez la plupart des hommes, d’un extrême besoin de relâche qui est presque irrésistible, à moins qu’il ne soit contenu par la force ou par une impérieuse nécessité. C’est le cri de la nature qui veut impérieusement être soulagée, quelquefois seulement par du repos, quelquefois aussi par de la dissipation et de l’amusement. Si on lui désobéit, il en résulte souvent des conséquences dangereuses, quelquefois funestes, qui presque toujours amènent un peu plus tôt ou un peu plus tard le genre d’infirmité qui est particulière au métier. Si les maîtres écoutaient toujours ce que leur dictent à la fois la raison et l’humanité, ils auraient lieu bien souvent de modérer plutôt que d’exciter l’application au travail, chez une grande partie de leurs ouvriers. Je crois que, dans quelque métier que ce soit, on trouvera que celui qui travaille avec assez de modération pour être en état de travailler constamment, non-seulement conserve le plus longtemps sa santé, mais encore est celui qui, dans le cours d’une année, fournit la plus grande quantité d’ouvrage." RDN, Livre V, chapitre 1 Ce qui montre bien que Smith n'a aucune intention de légiférer sur la question mais laisse le soin aux maîtres d'en décider. La préoccupation du philosophe est donc tout à fait accessoire, et on verra comment, sur la base de ce système oppressif, la révolution industrielle conduira à traiter les corps et les esprits. Mais déjà, l a division des tâches est un bon indice d'asservissement,par le caractère répétitif et abrutissant du travail, et le pire, c'est qu' Adam Smith le reconnaît très explicitement, sans jamais remettre le principe en cause, mais au contraire, en l'admettant comme une nécessité : ​ " Un homme qui passe toute sa vie à remplir un petit nombre d’opérations simples, dont les effets sont aussi peut-être toujours les mêmes ou très approchant, n’a pas lieu de développer son intelligence ni d’exercer son imagination à chercher des expédients pour écarter des difficultés qui ne se rencontrent jamais ; il perd donc naturellement l’habitude de déployer ou d’exercer ces facultés et devient, en général, aussi stupide et aussi ignorant qu’il soit possible à une créature humaine de le devenir ; l’engourdissement de ses facultés morales le rend non seulement incapable de goûter aucune conversation raisonnable ni d’y prendre part, mais même d’éprouver aucune affection noble, généreuse ou tendre et, par conséquent, de former aucun jugement un peu juste sur la plupart des devoirs même les plus ordinaires de la vie privée. Quant aux grands intérêts, aux grandes affaires de son pays, il est totalement hors d’état d’en juger, et à moins qu’on n’ait pris quelques peines très particulières pour l’y préparer, il est également inhabile à défendre son pays à la guerre ; l’uniformité de sa vie sédentaire corrompt naturellement et abat son courage, et lui fait envisager avec une aversion mêlée d’effroi la vie variée, incertaine et hasardeuse d’un soldat ; elle affaiblit même l’activité de son corps, et le rend incapable de déployer sa force avec quelque vigueur et quelque constance, dans tout autre emploi que celui pour lequel il a été élevé. Ainsi, sa dextérité dans son métier particulier est une qualité qu’il semble avoir acquise aux dépens de ses qualités intellectuelles, de ses vertus sociales et de ses dispositions guerrières. Or, cet état est celui dans lequel l’ouvrier pauvre, c’est-à-dire la masse du peuple, doit tomber nécessairement dans toute société civilisée et avancée en industrie, à moins que le gouvernement ne prenne des précautions pour prévenir ce mal." ​ RDN, Livre V, chapitre 1 ​ Une fois encore, l'évocation succincte du gouvernement n'est en rien convaincante et ne fait pas partie, dans l'oeuvre de Smith, d'une véritable volonté politique en faveur du bien-être du peuple. Au contraire, de nombreux passages, nous l'avons vu, confirment l'acceptation et la nécessité de la condition générale des pauvres, et partant, le caractère fallacieux, trompeur, de tout ce qui prétend ici à la liberté des travailleurs : ​ " La plus sacrée et la plus inviolable de toutes les propriétés est celle de son propre travail, parce qu'elle est la source originaire de toutes les autres propriétés. Le patrimoine du pauvre est dans sa force et dans l'adresse de ses mains ; et l'empêcher d'employer cette force et cette adresse de la manière qu'il juge la plus convenable, tant qu'il ne porte de dommage à personne, est une violation manifeste de cette propriété primitive. C'est une usurpation criante sur la liberté légitime, tant de l'ouvrier que de ceux qui seraient disposés à lui donner du travail; c'est empêcher à la fois l'un, de travailler à ce qu'il juge à propos, et l'autre, d'employer qui bon lui semble. On peut bien en toute sûreté s'en fier à la prudence de celui qui occupe un ouvrier, pour juger si cet ouvrier mérite de l'emploi, puisqu'il y va assez de son propre intérêt. Cette sollicitude qu'affecte le législateur, pour prévenir qu'on n'emploie des personnes incapables, est évidemment aussi absurde qu'oppressive." ​ RDN, I, chapitre X ​ "Il y a bien quelques ouvriers qui, lorsqu'ils peuvent gagner en quatre jours de quoi subsister toute la semaine, passeront les trois autres jours dans la fainéantise. Mais, à coup sûr, ce n'est pas le fait du plus grand nombre. Au contraire, on voit souvent les ouvriers qui sont largement payés à la pièce, s'écraser de travail, et ruiner leur santé et leur tempérament en peu d'années. A Londres et dans quelques autres endroits, un charpentier passe pour ne pas conserver plus de huit ans sa pleine vigueur. Il arrive la même chose à peu près dans beaucoup d'autres métiers où les ouvriers sont payés à la pièce, comme ils le sont, en général, dans beaucoup de professions, et même dans les travaux des champs, partout où les salaires sont plus au-dessus du taux habituel. Il n'y a presque aucune classe d'artisans qui ne soit sujette à quelque infirmité particulière, occasionnée par une application excessive à l'espèce de travail qui la concerne. Ramuzzini, célèbre médecin italien, a écrit un traité particulier sur ce genre de maladies" (RDN, I, VIII). ​ On le voit bien, la pensée d'Adam Smith est pétrie de contradictions irréconciliables. On imagine la force des mentalités, du conditionnement social (dont nous donnerons quelques éléments de réponse plus loin) pour qu'un philosophe comme Smith puisse, à différentes reprises, dresser un tableau détaillé de la misère tout en forgeant une idéologie dont le socle est la nécessité de cette misère et le moteur sa perpétuation, et non son refus ni une farouche volonté de la combattre, comme le feront tous ceux qui s'opposeront au système capitaliste. Une économie féroce ​ ​ On aura bien compris que le système économique promu par Smith se fonde principalement par le maintien d'une large partie des travailleurs dans une pauvreté relative et conserve ou réforme des principes économiques propres à dominer les plus faibles et à renforcer l'autorité et le pouvoir des plus forts. On peut donc dire que ce libéralisme économique en formation est une nouvelle forme de ploutocratie, où la confrontation de deux classes, l'une qui essaie tant bien que mal de vivre et qui va être appelée à défendre, pour la majorité, des droits les plus élémentaires, et l'autre, qui a tout intérêt à ce que ces droits soient le plus limités possibles pour mieux s'enrichir. Et le philosophe ne cache pas tout ce que cette confrontation a d'inégal, fortifiant ou affaiblissant les acteurs, au gré des concurrences, des compétitions, dans une opposition binaire gagnants-perdants (ou encore ville et campagne, par exemple). Inévitablement, un tel système développe des mentalités particulières très individualistes, de nombreuses préoccupations centrées sur l'argent (l'épargne, le prêt, le crédit, l'assurance, etc.) favorisant les plus forts, les plus habiles à manipuler les moyens, les techniques d'enrichissement, et tout cela dessert les plus faibles, qui n'ont comme capital que leur force de travail et qui, pendant longtemps, ont pu compter sur la collectivité, la coopération, que les riches ont attaqué au travers des enclosures ou des corporations, par exemple. Les enclosures parlementaires, dont la majorité est établie au XIXe siècle, représentent la fin d'un processus qui inscrit dans la loi la fin des droits d'usage et des communaux, après une privatisation séculaire et progressive qui avait commencé dès le XIIIe siècle quand, soutenus par le Statut de Merton de 1236, qui garantissait le droit aux seigneurs d'enclore les communs ou communaux ("commons ", "commonfields "), des propriétaires fonciers convertissent des terres arables en pâturages. Au XVIe puis au XVIIe siècle, les enclosements se multiplient, pour servir en particulier à une pré-industrie de la laine, des mines de charbon, etc., et causent de nombreuses jacqueries paysannes, dont nous parlerons dans un autre chapitre. En 1516, Thomas More, dans son Utopia, dira : " Vos moutons, que vous dites d'un naturel doux et d'un tempérament docile, dévorent pourtant les hommes… " Pas tous, sans doute, mais les proportions sont impressionnantes : Environ 40 % à 60 % des terres du Sussex, du Surrey et du Herefordshire sont déjà encloses, ratio qui atteint les 75 % dans le Shropshire et même près de 9 0 % dans le Kent, le Devon, le Cheshire, le Lancashire, le Cornouaille ou encore le Monmouthshire ( Jettot ; Ruggiu, 2017 ). ​ "dans une société où, vers 1770, l’agriculture assurait 40 % au moins du revenu national, la concentration de la propriété foncière aux mains d’une oligarchie de grands propriétaires – seize mille environ autour de 1688 – conférait au landed interest une énorme puissance" (Crouzet, 1985) ​ Nicolas Fernandez-Bouveret, Le mouvement des enclosures en Angleterre (XVIe – XVIIIe siècle) , Université Toulouse II Jean Jaurès, ​ https://www.academia.edu/41512661/Dissertation_Le_mouvement_des_enclosures_en_Angleterre_XVIe_XVIIIe_siècle" ​ Dans La guerre des forêts, Edward.P Thomson enquête sur le sujet à partir du Black Act de 1723, qui punit de mort le braconnage des cerfs dans les forêts royales. D'un côté les nobles et la gentry, encouragés par la violente législation des Whigs au pouvoir, avec Robert Walpole à sa tête, et d'un autre des Blacks (ils se noircissaient le visage) défendant leurs moyens de subsistance, pour lesquels la forêt jouait un rôle de premier plan. Dans le Hampshire, celui qui se fait appeler le "roi Jean", menace des gardes-chasse au prétexte de "faire justice, et (…) voir que le riche n'insulte ni n'opprime le pauvre". Voilà en partie comment la propriété s'est imposée au Royaume-Uni par la force et fit tomber beaucoup de familles dans la précarité, de nombreuses manières : déclin des domestiques de ferme (Kusmaul, 1981), essor du chômage des campagnes, sous-emploi des femmes, travail saisonnier accru, etc. (Snell, 1967; Martin, 1977). A quoi il faut ajouter la croissance démographique (Chambers et Mingay, 1981). Sans compter que toutes ces ces familles pauvres étaient en première ligne à chaque fois que se répétaient de multiples fléaux : peste, famines, disettes, cherté, etc. ​ " Dans les campagnes anglaises, particulièrement celles du sud, les initiatives des grands propriétaires nobles menèrent à la disparition du système de l'openfield . Phénomène séculaire, les enclosures des terres communales s'intensifièrent tout au long du 18e siècle. De 1730 à 1820, elles furent même sanctionnées par plus de 5 000 «Acts of Enclosures » . 75 000 acres de terres communales furent ainsi enclos de 1727 à 1760; 478 000 de 1760 à 1792 et 1 000 000 de 1792 à 181. ​ En somme, la concentration de la fortune mercantile et foncière et la formation d'une main-d'oeuvre «nue et libre» au milieu du 18e siècle, résultat de l'expropriation de la petite paysannerie, seraient, selon Ta Van, les éléments clefs de la transition du féodalisme au capitalisme" (Couture, 1986). ​ Cependant, malgré ce qu'ont longtemps pensé beaucoup d'historiens, Marx en tête, les yeomen n'ont pas disparu en 1750 mais ont augmenté, au contraire, durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, et la population des enclosures a augmenté plus vite que celles des villages d'openfield . Les nombreux paysans : cottagers ne possédant que leur toit, squatters occupant illégalement des terres communales, tenants at will n'ayant qu'une garantie orale d'occupation des communaux, victimes des enclosures, ils n'auraient pas rejoint alors les villes manufacturières, qui recrutaient " sur place à partir des surplus démographiques et des premiers contingents d'immigrants irlandais " (Couture, 1986). ​ La nouvelle agriculture intensive (labour intensive ) a réclamé leurs bras pour de nombreux travaux : "« L'aménagement et l'entretien des clôtures, haies et fossés; le soin d'un bétail plus nombreux; le travail plus intensif d'un sol allégé de jachères et chargé de nouvelles cultures; la clôture des zones de forêts, de landes ou de marais.» Enfin, «le développement agricole a stimulé celui d'un petit commerce et d'un artisanat ruraux». Tous ces travaux ont retenu dans les campagnes une population nombreuse qui n'a cessé d'augmenter jusqu'au milieu du 19e siècle " (Crouzet, 1967 ; Bergeron, White 1968-69 in Couture, 1986) ​ De 1760 à 1811, la population de l'Angleterre et du pays de Galles doubla de 6 à 12 millions ( Cole ; Deane, 1962 ), grâce au recul de la mortalité cyclique due aux épidémies, aux crises de subsistance, de meilleurs conditions climatiques et hygiéniques, à une meilleure nourriture, et, à partir de 1780, une hausse "déterminante" de la natalité (Couture, 1986). "La progression des enclosures apparaît alors non pas comme la victoire définitive de l'aristocratie sur la petite paysannerie, mais plutôt comme le triomphe de l'individualisme agraire... chez les grands comme chez les petits propriétaires (...) Lorsque la conjoncture changera après 1815, les petits propriétaires, incapables de soutenir la dépression des prix, disparaîtront peu à peu des campagnes. Mais là encore, ce ne sera pas avant le deuxième tiers du 19e siècle que l'on assistera à un exode rural que Marx saura étudier avec plus de justesse". (op. cité) Certes, les enclosures ont, en général (sur les meilleurs terres, principalement), fait augmenter la productivité, les rendements et favoriser les techniques, les innovations agricoles, mais au prix, pendant des siècles, de beaucoup de souffrances, et surtout, elles ont été un instrument pour asseoir et constituer pendant tout ce temps le pouvoir des propriétaires et opérer une concentration de richesses de manière extrêmement injuste et révoltante : Aujourd'hui, près de la moitié du Royaume-Uni appartiendrait à 40.000 propriétaires fonciers millionnaires , qui ne représentent que 0,06 % de la population ! selon le journaliste d'investigation Kevin Cahill (Who owns britain , Canongate, 2001 ). ​ Citoyen de seconde zone ​ ​ Nous avons vu que la nécessité de la pauvreté, l'exploitation des plus faibles par le système économique, au profit de l'enrichissement des plus puissants, sont des caractéristique, essentielles, de la nouvelle économie, des conditions indispensables à son succès. D'autres aspects de gouvernance, en particulier politiques, permettent de comprendre le caractère profondément idéologique, de classe, de l'ensemble du projet social d'Adam Smith. Ils nous montrent, nous allons le voir, à quel point sa vision de la société, sous une forme nouvelle, s'enracine dans le passé, non seulement par la perpétuation de la domination ploutocratique, mais aussi par celle de la tradition aristocratique, dominée par les meilleurs, les "aristoï " (voir l'article sur la Démocratie athénienne ), supérieurement éduqués et honorés, ou encore le sentiment de supériorité culturelle, d'une civilisation sur l'autre ou de la noblesse de la guerre. ​ "Si l’une de ces deux manières de dépenser est plus favorable que l’autre à l’opulence de l’individu, elle l’est pareillement à celle du pays. Les maisons, les meubles, les vêtements du riche, au bout de quelque temps, servent aux classes moyennes ou inférieures du peuple. Celles-ci sont à même de les acheter quand la classe supérieure est lasse de s’en servir ; quand cette manière de dépenser devient générale parmi les gens de haute fortune, la masse du peuple se trouve successivement mieux fournie de tous les genres de commodités. Il n’est pas rare de voir, dans les pays qui ont été longtemps riches, les classes inférieures du peuple en possession de logements et de meubles encore bons et entiers, qui n’auraient jamais été ni construits ni fabriqués pour l’usage de ceux qui les possèdent." ​ (RDN, II, III) ​ La "récompense" du travail, dans la pensée de Smith n'est pas liée du tout à l'effort physique nécessaire à le produire, ni aux préjudices causés par cet effort ou par les conditions dans lesquelles il est produit (infirmités, maladies, handicaps, etc.). Elle doit être comprise comme une indemnisation "de tous les frais de son éducation avec au moins les profits ordinaires d'un capital de la même valeur.", une éducation "encore bien plus longue et plus dispendieuse dans les arts qui exigent une grande habileté, et dans les professions libérales." RDN, I, X). Elle doit aussi beaucoup à la considération que l'activité du travailleur suscite : "La considération entre pour beaucoup dans le salaire des professions honorables." Ces critères éloignent immédiatement les plus humbles des meilleurs salaires, eux qui ne peuvent profiter ni d'une longue éducation, ni d'une dignité sociale : ​ "Nous confions au médecin notre santé, à l'avocat et au procureur notre fortune, et quelquefois notre vie et notre honneur; des dépôts aussi précieux ne pourraient pas, avec sûreté, être remis dans les mains de gens pauvres et peu considérés. Il faut donc que la rétribution soit capable de leur donner dans la société le rang qu'exige une confiance si importante." (RDN, I, X) "A la vérité, il [le paysan, NDA] est moins accoutumé que l'artisan au commerce de la société; son langage et le son de sa voix ont quelque chose de plus grossier et de plus choquant pour ceux qui n'y sont pas accoutumés; toutefois, son intelligence, habituée à s'exercer sur une plus grande variété d'objets, est en général bien supérieure à celle de l'autre, dont toute l'attention est ordinairement du matin au soir bornée à exécuter une ou deux opérations très simples. Tout homme qui, par relation d'affaires ou par curiosité, a un peu vécu avec les dernières classes du peuple de la campagne et de la ville, connaît très bien la supériorité des unes sur les autres." ​ RDN, I, chapitre X ​ Dans les arts mécaniques ordinaires, quelques jours pourraient certainement suffire. A la vérité, la dextérité de la main, même dans les métiers les plus simples, ne peut s'acquérir qu'à l'aide de beaucoup de pratique et d'expérience. Mais un jeune homme travaillerait avec bien plus de zèle et d'attention, si dès le commencement il le faisait comme ouvrier, en recevant une paye proportionnée au peu d'ouvrage qu'il exécuterait, et en payant à son tour les matières qu'il pourrait gâter par maladresse ou défaut d'habitude. Par ce moyen son éducation serait, en général, plus efficace, et toujours moins longue et moins coûteuse. Le maître, il est vrai, pourrait perdre à ce compte; il y perdrait tous les salaires de l'apprenti, qu'il épargne à présent pendant sept ans de suite; peut-être bien aussi que l'apprenti lui-même pourrait y perdre. Dans un métier appris aussi aisément, il aurait plus de concurrents, et quand l'apprenti serait devenu ouvrier parfait, ses salaires seraient beauc