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  • PLOUTOCRATIEs | accueil

    Les Forts et les faibles 40.000 ans de domination sociale Bienvenue ! ​ Je fais partie de celles et ceux, de plus en plus nombreux, qui souhaiteraient construire une tout autre société que celle qui nous est proposée ou imposée. Pour y contribuer, j'ai voté, manifesté, contesté, pour me rendre compte un jour que quelque chose me faisait particulièrement défaut. C'était de comprendre ce qui s'était passé jusque-là pour arriver à une pareille situation. Après beaucoup d'autres, j'ai cherché à mon tour de comprendre de quelle manière avait été organisé, institué, tout ce que je réprouve depuis longtemps dans la société : l'existence de la pauvreté, du chômage, l'inégalité des richesses, le hiatus, pour ne pas dire l'abîme, entre une grande partie du peuple et l'État, entre gouvernés et gouvernants, entre les classes sociales elles-mêmes, mais aussi les inégalités entre hommes et femmes, et tous les malheurs que la culture patriarcale continue de charrier. Etc. etc. La liste est longue. ​ J'ai remonté le fil et j'ai fini par me retrouver aux côtés d'hommes préhistoriques, parce que les archéologues révèlent, année après année, que nos principaux problèmes sociaux se posaient déjà depuis les tréfonds de l'histoire humaine. A partir de là, patiemment, j'ai commencé de relever les faits établis par les historiens, de les croiser, de les agencer, et ils m'ont fait comprendre que la domination sociale d'une poignée d'êtres humains, riches, qui se pensent les meilleurs, sur beaucoup d'autres, pauvres, qu'ils considèrent comme inférieurs, forme le soubassement, la dynamique, les forces principales de l'histoire de l'humanité, tout un ensemble de choses que nous n'avons jamais appris dans les livres d'école, bien sûr, parce que l'école fait aussi partie intégrante, nous le verrons plus tard, de la domination sociale. Ceci explique le nom donné à ce site : Ploutos (plutos, Πλοῦτος ), la richesse, en grec, entendue péjorativement, le fric, et Kratos (Κράτος ), le pouvoir. ​ Ce travail que je vous propose est donc une démonstration permanente par les faits de cette domination sociale, du pouvoir de quelques uns sur beaucoup d'autres et recouvrant la plupart des activités humaines. C'est l'histoire des Forts et des Faibles, de la violence plusieurs fois millénaire, physique ou psychique, exercée par les dominants sur les dominés, et par effet pervers, parfois, entre les dominés entre eux. Ce sont, en plus de la force, les stratégies, les ruses, tous les moyens mis en œuvre pour façonner un monde qui puisse permettre aux puissants, alors qu'ils sont très peu nombreux, d'obtenir, de conserver, mais aussi, d'augmenter au mieux leurs pouvoirs et leurs richesses. C'est l'histoire de ces idéologies qui ont très tôt réussi à acquérir durablement dans toutes les couches de la société une dimension naturelle, éternelle, nécessaire. De la même manière qu'à Babylone, dans l'empire Inca ou celui du Mali, dans l'Egypte des Pharaons, l'Europe médiévale ou celle d'aujourd'hui, il n'existe aucune société dont les fondements sont le bien-être et l'égalité de tous les êtres humains. En effet, les plus égalitaires d'entre elles n'ont jamais, ce n'est que l'exemple le plus éclatant, établi l'égalité entre hommes et femmes. Ce travail n'est pas du tout théorique et s'adresse à tous. Il est ancré dans le réel, au plus près de ce qui construit les inégalités sociales entre les hommes : la violence, la guerre, l'oppression, l'esclavage, la religion, la politique, la servitude par la dette, l'exploitation par le travail, les inégalités de logement, de santé, d'éducation, etc.. Nous irons au cœur des savoirs nécessaires à la compréhension de cette fabrication de l'inégalité, et chaque contribution à ce travail sera systématiquement sourcée. Car, si un adage se révèle d'une grande pertinence ici, c'est que "le diable est dans les détails." Si la domination sociale a, pendant longtemps, été permise en grande partie par la force, elle n'aurait pas pu être effective, solide et durable, nous le verrons, sans une mise en œuvre puissante, répétons-le, de moyens, de ruses, de manipulations, de stratégies, que les sciences historiques et sociales ont en partie mises à jour. Ici, donc, l'idéologie, au sens péjoratif du terme, n'est pas de mise, à savoir une "théorie vague et nébuleuse, portant sur des idées creuses et abstraites, sans rapport avec les faits réels" *, bâties sur des préjugés, des croyances à partir desquelles elle tire un ensemble de principes, politiques, économiques, moraux, en particulier. ​ ​ Bonne lecture à toutes et à tous ! ​ Camille Lefèvre, 16 janvier 2020 ​ * CNTRL, Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales https://www.cnrtl.fr/definition/ ​ ​ IIllustrations : A gauche, détail d'une miniature tirée des Riches Heures du Duc de Berry, mois de Janvier, 1410-1411, manuscrit conservé au château de Chantilly. A droite, corvée de paysans, détail d'une miniature d'un manuscrit de la London Library, 1310-1320 ​

  • PLOUTOCRATIEs | RUSSIE, EDIFIER L'ORDRE SOCIALISTE 2 -1918

    RUSSIE · Le moment révolutionnaire (1825 - 1922) 11. Edifier l'ordre socialiste [ 2 ] La « dictature du ravitaillement » « comme des coqs en pâte » Les tribunaux révolutionnaires Tcheka : « la pauvreté morale » ​ La « dictature du ravitaillement » ​ Une deuxième phase révolutionnaire se dessine à compter du printemps 1918, dans un moment qui coïncide avec différentes calamités qui s'abattent sur la population. Aux problèmes de subsistance s'ajoutent, pour quarante provinces du pays " de nombreuses maladies et épidémies " (Holquist, 2001) : typhus exanthématique, véhiculé par les poux, fièvre typhoïde, et dans une moindre mesure, choléra. Dès le mois de mai, les paysans pauvres n'ont plus de blé, les hommes de retour du front, qui ont été exclus de fait de la redistribution des terres sont sources de tension, sans parler des flots de réfugiés et d'immigrés, qui " rendent la situation plus explosive encore " (Holquist, 2001). Depuis la révolution d'Octobre, le pouvoir bolchevik avait laissé le soin aux paysans d'abattre le "vieux monde", mais à partir de mai-juin 1918, il voulait restaure l'ordre et " réimposer aux paysans le « principe de l’État » (gosudarst - vennost ) " (Werth, 2001). Lénine, et les bolcheviks en général, parlent moins du dépérissement de l'Etat, même si le fameux ouvrage de Lénine, L'Etat et la Révolution sort dans les librairies (cf. Briser...la machine de l'Etat ). Pendant le VIIe Congrès du Parti Communiste, en mars 1918, Boukharine propose d'en introduire la notion dans le programme du Parti, ce à quoi Lénine répond qu'il ne peut y " souscrire en aucune façon ", car " en ce moment nous sommes absolument pour l'Etat (...) Quand l’Etat commencera-t-il à s’éteindre ? Nous avons le temps de réunir d’ici là plus de deux congrès, avant de pouvoir dire : voyez comment s’éteint notre Etat. A présent, c’est encore trop tôt. Proclamer à l’avance l’extinction de l’Etat, ce serait forcer la perspective historique " (Lénine, Œuvres en 47 volumes publiées des années 1950 à 1960, t. XXVII, p.148-149, Paris, Editions sociales, Moscou, 4e édition) . Lénine avait pourtant écrit, dans le livre précité, qu'après la prise du pouvoir l'Etat devait commencer "immédiatement" de dépérir. ​ En fait, c'est exactement le contraire qui se produit, et les décrets pris tout au long de l'année 1918 le montrent bien. Le 12 avril 1918, face au chaos touchant la distribution de denrées et de biens essentiels, le décret sur l'organisation des coopératives leur donne la tâche d'assurer cette distribution, par exemple de céréales ou de chaussures et de tissus pour l'Armée Rouge. Dès la révolution de 1905 elles avaient étaient multipliées par 15 et à la veille de la révolution d'Octobre, elles sont 63.000 avec 24.000.000 de membres. Suite au décret, les bourgeois doivent quitter les directions des coopératives agricoles, puis en décembre 1918, Lénine accentue leur contrôle par le pouvoir. ​ En avril, toujours, Trotsky, à la tête du Soviet de Petrograd, prend toute une panoplie de mesures très restrictives et très contrôlées des libertés individuelles de réunion et d'association. Il est aussi à l'origine d'une décret du 22 avril du Comité exécutif central " sur la formation obligatoire à l'art de la guerre " entraînant " l’implication de tous les citoyens dans le travail universel et le service militaire ". ( Bibliothèque Nationale de Russie, exposition virtuelle ). Bien plus autoritaire et ne laissant plus de place au doute concernant le type de dictature choisi par Lénine (celle du parti contre celle du prolétariat), le texte sous sa plume, paru le 28 avril 1918 est éloquent en la matière : ​ "Quant à la seconde question, l'importance d'un pouvoir dictatorial personnel du point de vue des tâches spécifiques de l'heure, il faut dire que toute grande industrie mécanique, qui constitue justement la source et la base matérielle de production du socialisme, exige une unité de volonté rigoureuse, absolue, réglant le travail commun de centaines, de milliers et de dizaines de milliers d'hommes. Sur le plan technique, économique et historique, cette nécessité est évidente, et tous ceux qui ont médité sur le socialisme l'ont toujours reconnue comme une de ses conditions. Mais comment une rigoureuse unité de volonté peut-elle être assurée ? Par la soumission de la volonté de milliers de gens à celle d'une seule personne. ​ Cette soumission rappellera plutôt la direction délicate d'un chef d'orchestre, si ceux qui participent au travail commun sont parfaitement conscients et disciplinés. Elle peut revêtir des formes tranchées, dictatoriales, si la parfaite discipline et la conscience font défaut. Mais, de toute façon, la soumission sans réserve à une volonté unique est absolument indispensable pour le succès d'un travail organisé sur le modèle de la grande industrie mécanique. Elle est deux fois et même trois fois plus indispensable dans les chemins de fer. Et c'est ce passage d'une tâche politique à une autre, en apparence totalement différente de la première, qui constitue toute l'originalité du moment actuel. La révolution vient de briser les plus anciennes, les plus solides et les plus lourdes chaînes imposées aux masses par le régime de la trique. C'était hier. Mais aujourd'hui, la même révolution exige, justement pour assurer son développement et sa consolidation, justement dans l'intérêt du socialisme, que les masses obéissent sans réserve à la volonté unique des dirigeants du travail. Il est clair qu'une pareille transition ne se fait pas d'emblée. Elle ne peut s'accomplir qu'au prix de très violentes secousses, de perturbations, de retours au passé, d'une formidable tension d'énergie chez l'avant-garde prolétarienne qui conduit le peuple vers un nouvel ordre de choses. Ce à quoi ne réfléchissent guère ceux qui sont en proie à la crise d'hystérie philistine des Novala Jizn, Vpériod, Diélo Naroda et Nach Viek." Lénine, Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets , 28 avril 1918, Pravda n° 83 et supplément des Izvestia du Comité exécutif central de Russie, n° 85. Pas plus tard que le lendemain, le 29 avril 1918, au Comité exécutif central de Russie, il polémique de manière violente avec les communistes de gauche qui n'acceptent pas de " s'orienter dans la voie du capitalisme d'Etat " et se demande : " qu’est-il arrivé à ces hommes ? Comment des bribes de livres peuvent-elles leur faire oublier la réalité ? " (Lénine, op. cité, p. 304) . Les "bribes de livres", ce sont les textes de Marx, dont nous avons déjà vu que, pareils à tous les écrits, ils ne valent pas pour Lénine l'épreuve de la réalité, qui s'impose avec force et avant tout : " Plékhanov était sans doute sincère lorsqu’il écrivait qu’il n’avait jamais tenu Lénine pour un théoricien de quelque importance. Par là, on ne veut point dire que Lénine n’était pas « doué » pour la théorie mais que, malgré ce qu’il avait écrit, la théorie ne guidait pas ses actes, ou plus exactement qu’il trouvait toujours des « arguments » pour justifier n’importe quel changement. " (Bourdet, 1968) . De manière corollaire, quand le Congrès panrusse des conseils d'économie nationale se réunit à Moscou au mois de mai, on y comptait des délégué de la Vesenkha, de son glavki et de son tsentry mais aucun comité d'usine. Les syndicats qui étaient présents sont décrits par un délégué anarchiste comme des "cadavres vivants" et un autre affirmait que les comités d’usine étaient "des cellules de l’ordre social socialiste à venir, l’ordre sans pouvoir politique" (Rod Jones, Factory committees in the Russian revolution , 2005) . ​ La révolution ne donne pas assez vite de bons fruits ? La faute en partie aux ouvriers, affirme Lénine, qui ne sont parvenus qu'à " casser et à démolir " (Lénine, Oeuvres , op. cité, p. 348) . Ce qu'il leur avait demandé de faire, il le sait , mais maintenant c'est fini, puisqu'ils ne savent pas faire autre chose, il leur faut suivre aveuglément leur chef suprême. Lénine, quelques années plus tard, admettra des raisons plus objectives, qui tiennent surtout à la précocité du capitalisme en Russie. ​ De manière plus triviale, nous pourrions dire que Lénine resserre les boulons, et choisit de durcir sa politique. Le décret du 13 mai est une sorte de rappel aux koulaks (kulaks, kulaki ) avides, avec les mêmes reproches et la même détestation qu'exprimèrent les révolutionnaires français envers les spéculateurs et autres "accapareurs de grains" : ​ " Alors que les provinces consommatrices meurent de faim, d'importants stocks de céréales… se trouvent dans les provinces productrices. Ces stocks sont entre les mains des koulaks ruraux et des riches, entre les mains de la bourgeoisie rurale. Remplie et satisfaite, ayant accumulé une énorme somme d'argent gagnée pendant la guerre, cette bourgeoisie rurale reste sourde et insensible aux travailleurs affamés et aux paysans pauvres. Il refuse d’envoyer des céréales aux stations gouvernementales dans le but de forcer l’État à augmenter encore et encore le prix des céréales. En même temps, il vend à son profit des céréales dans les provinces à des prix fabuleux aux spéculateurs et aux marchands de sacs. Il faut mettre fin à l'obstination des koulaks avides et des paysans fortunés. L’expérience des dernières années en matière d’achat de produits alimentaires a montré que la non-application de prix fixes pour les céréales et d’un monopole sur les céréales rendait la nourriture inaccessible à plusieurs millions de personnes en difficulté, les exposant ainsi à une mort inévitable par faim. La réponse à la violence des céréaliculteurs à l'égard des ruraux pauvres doit être une violence à l'encontre de la bourgeoisie." (décret du 13 mai 1918 ) . ​ Le même décret précise que les koulaks et autres " ennemis du peuple" sont "tous ceux qui détiennent des excédents en blé et qui ne les donnent pas dans un délai d'une semaine ". ​ "Tandis que le régime impérial, le Gouvernement Provisoire et les mouvements hostiles aux Soviets considéraient les mesures de ravitaillement comme un simple moyen de restructurer la vie économique, l’État soviétique se servit des mécanismes de la planification économique comme d’un outil pour agir sur les individus et transformer la société. En moralisant l’action individuelle, le régime soviétique orienta ses mesures répressives sur l’individu plutôt que sur ses biens. Un décret soviétique du 14 mai 1918 décrivit le fait de ne pas remplir les obligations édictées par l’État comme un acte conscient, produit d’une intention malveillante, plutôt que comme un fait naturel regrettable mais inévitable. Puisque ne pas réussir à répondre aux objectifs était un acte intentionnel et malveillant, la condamnation était pénale et dirigée contre la personne du contrevenant, et pas seulement contre ses biens. Le décret sur la « dictature alimentaire », comme de nombreux autres qui le suivirent, présentait le contrevenant comme un « ennemi du peuple » qui devait être jugé pour ses crimes par un tribunal révolutionnaire" (Holquist, 2001) . Le décret du 20 mai 1918 va plus loin dans la coercition, avec la création d'une "armée de ravitaillement" (Prodovol'stvennaja armija : Prodarmiia ) qui s'appuiera peu après, à la demande du VTsIK au Commissariat du Peuple à l'approvisionnement (Narkomprod ), sur des comités locaux de paysans pauvres (kombed , kombedy , kombiédy, abréviation de Comité des pauvres, Ком итеты Бед ноты ), institués par décret du 11 juin 1918 "Sur l'organisation et l'approvisionnement des paysans pauvres", par le Comité exécutif central panrusse et approuvé le 6 août par le Conseil des commissaires du peuple. Puis, tout au long de l'été, leurs missions vont être étendues. La Pravda, le 18 août rapporte des témoignages évoqués dans un télégramme de Lénine adressé à Aleksandr Cjurupa, le Commissaire au ravitaillement, selon lesquels " les kombedy s'en prennent aux paysans moyens alors que «le pouvoir soviétique n'a jamais été en lutte contre les paysans moyens » " L'opulent koulak entrepose une quantité excessive de grains Les paysans font la queue pour le pain insuffisant L'armée de ravitaillement envoie le blé pour le redistribuer aux populations nécessiteuses Le blé redistribué, personne ne manque de pain la famille soviétique modèle Le koulak spéculateur est pourchassé L'armée de ravitaillement est composée de 40 à 50.000 hommes, qui grossira pour atteindre environ 300.000 en 1920, selon l'historien Nicolas Werth, chargée de tout ce qui touche à la réquisition (prodrazverstka , prodrazviorstka, prodrazvertska ) de grains : recherches de suspects, interrogatoires, recueil de plaintes, surveillances diverses, etc. Ces milices, en plus de désagréger ce qui faisait le vieux tissu social de la paysannerie, " vont entretenir un climat d’extraordinaire violence dans les campagnes. ", des milices armées " en majorité composées de chômeurs ou d’éléments du lumpen-prolétariat affamés prêts à tout pour s’approprier, par la force, le blé « accaparé par les koulaks » " (N. Werth, La violence dans les révolutions russes , Revue Nouvelle, N¨ 7/8 juillet-aout 2010) , voire " en bonne partie formées de criminels et de déserteurs " (Stanziani, 1997) . On ne s'étonnera guère d'apprendre que ces soldats peu orthodoxes étaient surveillés eux-mêmes par la Tcheka ou l'armée, ce qui nous apprend, par exemple, qu'ils avaient dans l'ensemble "peu d'attachement... aux idéaux communistes" (Stanziani, 1997) . Par ailleurs, dans différentes administrations les agents " transmettent souvent à leurs supérieurs les renseignements que ces derniers s'attendent à recevoir ". Il existe des milices armées dans d'autres administrations, comme le commissariat aux Transports, doté de brigades propres ou encore des brigades de travailleurs dans les usines. ​ I.I. Mityaev avait seize ans quand il est devenu membre d'un kombed , à Ranenburg. Dans ses Mémoires , il raconte les première révoltes de sa région dès l'automne 1918, dans les volosts de Dubovskaya, de Putyatinskaya, de Saltykovskaya, d'Urusovskaya ou encore Doubovoïe. Elles avaient été déclenchées en particulier par le fait qu'on ne s'en prenait plus seulement aux riches koulaks mais aux paysans moyennement aisés. Le 7 novembre il a vu comment les rebelles avaient été accueillis à Kolybelsky par un détachement communiste de Ranenburg, qui a ouvert le feu avec des fusils et des mitrailleuses, les paysans n'ayant, par ailleurs, que des fourches pour se défendre. Tout cela pour des résultats bien maigres, nous dit l'historien, puisqu'ils ne représentent " que 10 % des objectifs fixés" (Sumpf, 2017) . C'était là une première phase de la "dictature du ravitaillement" engagée jusqu'en mars 1921, qui voit les révoltes paysannes prendre tellement d'ampleur que les bolcheviks changeront de méthode et proclameront la NEP (Nouvelle Politique Economique, 13 mars 1921). Devant tant de difficultés qui, de plus, surgissent au moment où les Blancs connaissent des succès dans les régions du sud, de l'est et du nord du pays, le pouvoir soviétique supprime les kombedy en décembre 1918 et le remplace par un système de réquisition moins violent, la prodrazverstka (abréviation de прод овольственная развёрстка , "distribution alimentaire" ), fondé sur des quotas annuels négociés avec les paysans. Mais le mal était fait, et les premiers rapports de la Tcheka, en juillet-août 1918, sur les réquisitions brutales opérées par l'armée du ravitaillement, montrent que ces dernières ont déclenché les " premiers affrontements entre le nouveau régime et de larges fractions de la paysannerie. " (Werth, 2001) . ​ ​ ​ ​ ​ Dessins d'Ivan Alekseevich Vladimirov (1869-1947) ​ ​ « ...comme des coqs en pâte » ​ Alors que la population vivait pour beaucoup dans le dénuement, un certain nombre de dirigeants bolcheviques s'installaient dans les grands hôtels moscovites. Le 16 avril 1918, Lénine et Vladimir Podbelski, le nouveau commissaire aux Postes et Télégraphes, avaient édicté un décret sur l'organisation du ministère, très compliquée depuis le récent déménagement à Moscou. Joignant l'utile à l'agréable, les cadres bolcheviks s'installent alors dans des hôtels transformés en Maison des Soviets, en particulier parce que toutes les chambres étaient dotées d'un téléphone, mais aussi de services d'hôtellerie (Zakharova, 2011) . Sans ressembler au luxe des membres de la Nomenklatura du temps de Staline au pouvoir, on commence à distinguer chez l'élite un goût des privilèges qui allait ensuite s'accroître, alors même que beaucoup de gens connaissaient une misère extrême. Mais il y a bien entendu des révolutionnaires purs et durs, à commencer par Lénine lui-même et quelques uns de ses collaborateurs, connus et appréciés pour leur vie simple et éloigné du luxe des plus riches. Ceci étant dit, Lénine a vécu dans une aile du Palais du Kremlin, entouré d'un mobilier de choix, de domestiques, en particulier pour la cuisine. Cependant, à la lecture des Souvenirs de Lénine, rédigés, rappelons-le, par son épouse Nadejda Kroupskaïa, on comprend que les repas étaient frugaux et n'avaient rien de menus gastronomiques, et que le service n'avait rien, non plus, d'un trois étoiles. On peut citer aussi Jacobs Peters (Jēkabs Peterss, Yakov Khristoforovich P., 1886-1938) , un Letton, un des principaux initiateurs de la Tcheka, comme son collègue Dzerjinski. Sa fille était très amie avec Louise Bryant, et il s'était remarié avec une enseignante : " Ils vivaient dans une seule pièce, partageaient une salle à manger avec vingt autres personnes et étaient mal habillés. Lorsque nous avons discuté de ce point, Peters a amèrement dénoncé plusieurs responsables soviétiques qui, a-t-il dit, « vivaient comme des coqs en pâte ». « Un révolutionnaire ne peut pas s’attendre à imposer des privations à d’autres personnes s’il n’est pas prêt à être un exemple d’abnégation », a-t-il déclaré. Il était devenu connu presque comme un conservateur parmi les communistes de gauche parce qu’il avait refusé de fermer les bazars mahométans, disant que ces gens n’étaient pas prêts pour le communisme. " (Louise Bryant, Mirrors of Moscow , 1923) . Sa connaissance de la langue anglaise, contrairement aux autres patrons de la Tcheka, l'entraîna sous les projecteurs des journaux anglo-saxons, qui lui taillèrent une réputation abominable de "monstre assoiffé de sang", lui qui hésitait à rétablir la peine de mort et qui confiait à Bryant en janvier 1918 : " Si jamais nous devons tuer, cela doit commencer dans nos propres rangs ". Rapprochant cette rumeur de son travail personnel, la journaliste affirme : " Il est impossible de dire combien de membres de l’ancienne force de police ont réellement servi sous les Soviétiques. J’ai découvert, après une enquête personnelle, que beaucoup d’histoires étaient en grande partie des mythes ." (Bryant, op. cité) . ​ Tous n'étaient pas des révolutionnaires exemplaires et un certain nombre de cadres bolcheviks cherchaient à obtenir des privilèges particuliers : Hauts salaires (même si des efforts étaient faits pour limiter les salaires des cadres du parti et de l'Etat par une disposition appelée partimax ), standards de vie supérieurs : habitations, chauffeurs, nourriture de choix, etc. (Fuhrmann, 1989) . Après la révolution d'Octobre, une " vaste armée de permanents des soviets... s'est ruée sur les divers commissariats et commissions, directions et sections, bureaux et comités " et elle est devenue un groupe social privilégié, conservateur : " Ces gens sont, bien entendu, désireux de conserver leur situation privilégiée ; un certain poids et une certaine considération aux yeux des gens de leur entourage, un traitement décent, une ration alimentaire supérieure, une multitude de petites faveurs et priorités, tout cela fait que le permanent soviétique tient à sa place et cela ne le prédispose nullement à l'audace révolutionnaire. " (K. Sorin, A propos du pouvoir soviétique (1918), Kommunist [Revue des communistes de gauche], N°4, juin 1918) . Il en va ainsi des fonctionnaires attachés à la fameuse Tcheka, dont les salaires sont relativement attractifs, puisqu'un " collaborateur " gagne " deux fois plus qu'un travailleur qualifié " (Werth, 1991) , écornant comme ailleurs la volonté d'uravnilovka ("nivellement ") du pouvoir. " Cependant, c'est la garantie de recevoir, gratuitement, deux, voire trois repas par jour qui, outre l'assurance de ne pas être envoyé sur le front, constitue l'avantage majeur lié à l'emploi de tchékiste. En effet, 99,2 % des tchékistes reconnaissent prendre tous les jours leurs repas à la cantine du 11, rue Lubjanka. " (Werth, 1991). De hauts dirigeant s'étaient choisis de belles résidences, comme Trotsky, dont la femme, Natalia Ivanovna, qui avait fait des études à Genèvre et à la Sorbonne, dirigera les musées et les monuments historiques dans le ministère de Lounatcharsky, et choisira pour résidence une partie du somptueux palais de la princesse Zinaida (Zénaïde) Nikolaevna Yusupova (Ioussoupova), dernière héritière des princes Ioussoupov, à Arkhangelskoye ( Nikolaï Karlovitchh Svanidze, Chroniques historiques, Nous sommes en 1920. Wrangell , article de 8 juillet 2015, Комсомольская правда, Komsomolskaïa Pravda ). ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ Tribunaux révolutionnaires ​ ​ ​ ​ Le décret sur la justice du 22 novembre / 5 décembre 1917 a remplacé l'ancienne législation pour un système fondé sur une justice populaire, décentralisée. Les citoyens étaient appelés à rendre justice via des assesseurs populaires, mais ces principes plutôt démocratiques n'ont jamais pu être appliqués à cause de la guerre civile, qui inspira une justice totalement opposée à celle-ci, c'est-à-dire une justice sommaire, discrétionnaire et peu soumise au droit. C'est elle qui anima les tribunaux d'exception, déjà prévus par le décret, mais qui, de fait, " devinrent les principaux organes judiciaires dans les régions : ils traitaient toutes les affaires politiques et de droit commun, et prenaient ainsi souvent la place des tribunaux civils. " (Tarkhova, 1996) . C'est que cette justice, aussi, n'attendait pas forcément le crime pour juger, mais avait par avance criminalisé une classe sociale dans son ensemble, la bourgeoisie, qui a rapidement fait l'objet d'un déchaînement de coercitions et de violences. ​ Ainsi, trois jours après les débuts de l'offensive allemande, le Conseil des commissaires du peuple de la RSFSR publie un décret le 21 février 1918, intitulé "La patrie socialiste est en danger !", dont Léon Trotsky a revendiqué la paternité (L. Trotsky, Histoire de la Révolution russe, tome 2 , "Octobre", paru en 1933. Le tome 1, "Février" a été publié en 1930), qui institue en particulier le travail forcé pour ceux qui seront inclus dans la "classe bourgeoise" : “ La patrie socialiste est en danger ! ​ ​ Afin de sauver le pays épuisé et tourmenté de nouvelles épreuves militaires, nous avons fait le plus grand sacrifice et annoncé aux Allemands notre accord pour signer leurs termes de paix. Le 20 (7) février, nos parlementaires ont quitté Rezhitsa pour Dvinsk dans la soirée, et il n’y a toujours pas de réponse. ​ Le gouvernement allemand est évidemment lent à réagir. Il est clair qu’il ne veut pas la paix. Conformément aux instructions des capitalistes de tous les pays, l'armée allemande veut étrangler les travailleurs et les paysans russes et ukrainiens, rendre les terres aux propriétaires terriens, les usines et les usines aux banquiers, et le pouvoir aux monarchies. Les généraux allemands veulent établir leur « ordre » à Petrograd et à Kiev. ​ La république socialiste des Soviets est en grand danger. ​ Jusqu’à ce que le prolétariat allemand se lève et gagne, il est du devoir sacré des ouvriers et des paysans de Russie de défendre la République des soviets contre les hordes de l’Allemagne bourgeoise-impérialiste. Le Conseil des Commissaires du peuple a donc décidé : Le 4 mai 1918, le Sovnarkom ordonne par décret de supprimer tous les tribunaux qui s'étaient créés de manière spontanée dans l'armée et de confier leurs affaires aux tribunaux révolutionnaires. Au mois de juin, les tribunaux révolutionnaires, qui jugent toutes les affaires criminelles sur le front et tout spécialement celles qui relèvent de la justice militaire, obtiennent du pouvoir central une grande autonomie. Ils décident seuls des peines à infliger et mènent la répression de manière tout aussi indépendante (Tarkhova, 1996) . Dès la fin du mois de juillet, le premier tribunal terminait sa première instruction, à qui avait été demandé de " faire preuve de toute la sévérité nécessaire en ces temps de guerre et pouvait, étant donné la responsabilité qui lui incombait dans le destin de la Russie révolutionnaire, prononcer des condamnations à mort " (ANMR, fonds 157, op. 5, d. 3, 1. 11). Conformément à cette exigence, on exécuta vingt déserteurs de la cinquième armée sur le front oriental (la peine de mort avait été abrogée en octobre, puis rétablie le 16 juin 1918). Les désertions étaient une épine dans les pieds du pouvoir bolchevique. Entre l'été 1918 et la fin de l'année 1920, la Commission centrale de lutte contre les déserteurs avait enregistré plus de... 3.700.000 cas ! (Figes, 1990) . ​ Le commissaire à la guerre, Léon Trotski rappela dans une directive du 8 août que la révolution serait impitoyable contre les "ennemis du peuple". Le 2 septembre, le VTsIK confia tout le pouvoir militaire à une seule entité, le Conseil militaro-révolutionnaire de la République, dont le président était Trotski, qui conservait son poste de commissaire du peuple à la guerre. Trotski dramatisait encore plus les choses le 14 octobre, en créant le Tribunal militaro-révolutionnaire suprême, qu'aucune loi n'avait officialisé. Ajoutons à cela que les premiers documents législatifs relatifs aux tribunaux militaro-révolutionnaires étaient signés de la main de responsables militaires, et non du commissariat à la justice. De plus, les juges, nommés par les conseils militaires ne sont pas pour la plupart des professionnels et possèdent un bagage scolaire très insuffisant, de niveau élémentaire ou secondaire. On voit bien là le type de justice qui pouvait être rendue : " les tribunaux militaires sont essentiellement composés de camarades totalement dévoués au parti, mais sans aucune connaissance juridique ni expérience de la justice. De graves erreurs sont donc commises et les lois de l’État soviétique ne sont pas toujours respectées. " (ANMR, procès-verbal de la réunion des 18 et 19 juillet 1920 , fonds 24 380, op. 2. d. 3, 1. 183) . ​ ​ ​ 1° ​ 2° ​ 3° ​ ​ ​ ​ 4° ​ ​ ​ 5° ​ ​ ​ 6° ​ ​ ​ 7° ​ ​ ​ ​ 8° Que toutes les forces et tous les moyens du pays seront entièrement consacrés à la cause de la défense révolutionnaire. ​ Que tous les Soviets et les organisations révolutionnaires sont chargés du devoir de défendre chaque position jusqu’à la dernière goutte de sang. Que les organisations ferroviaires et les conseils qui leur sont associés sont tenus par tous les moyens d’empêcher l’ennemi d’utiliser les moyens de communication ; en se retirant, on détruira les voies, fera sauter et brûler les bâtiments ferroviaires ; tout le matériel roulant - wagons et locomotives à vapeur -sera immédiatement envoyé à l’est, vers l’intérieur du pays. ​ Que les stocks de céréales et de denrées alimentaires en général, ainsi que tous les biens de valeur qui risquent de tomber entre les mains de l’ennemi, soient soumis à une destruction inconditionnelle ; celle-ci sera supervisée par les conseils locaux sous la responsabilité personnelle de leurs présidents. ​ Que les ouvriers et les paysans de Petrograd, de Kiev et de toutes les villes, villages et hameaux le long de la nouvelle ligne de front mobilisent des bataillons pour creuser des tranchées sous la direction de spécialistes militaires. ​ Que ces bataillons comprennent tous les membres valides de la classe bourgeoise, hommes et femmes, sous la supervision des gardes rouges ; ceux qui résistent devront être abattus. ​ Que toutes les publications s’opposant à la cause de la défense révolutionnaire et se rangeant du côté de la bourgeoisie allemande, ainsi que celles cherchant à utiliser l’invasion des hordes impérialistes pour renverser le pouvoir soviétique, soient fermées ; les rédacteurs en chef et le personnel valides de ces publications seront mobilisés pour creuser des tranchées et d’autres ouvrages défensifs. Que les agents ennemis, les spéculateurs, les voyous, les hooligans, les agitateurs contre-révolutionnaires, les espions allemands soient abattus sur les lieux de leur crime. La patrie socialiste est en danger ! Vive la patrie socialiste ! Vive la révolution socialiste internationale ! ” ​ ​ ​ Tcheka : « la pauvreté morale » ​ ​ ​ ​ Une des tâches les plus importantes confiées à la Tcheka était de tenir le pouvoir régulièrement informé de l'état du pays, de l'opinion publique, ce qui n'était en rien une nouveauté, puisque c'est ce qui avait été demandé naguère à la 4e section de l'Okhrana tsariste (Lecomte, 2020). Citons en passant un autre organe d'informations sur "l'esprit public", la censure postale, dépendant du Contrôle militaire. Forte de 10.000 personnes en 1919, elle adressait régulièrement aux plus hauts responsables civils et militaires des informations collectées dans les lettres soumises à la censure (Werth, 2001). Mais les paroles sans équivoque de Lénine sur la guerre déclarée aux différents "ennemis de la révolution" font mieux comprendre les objectifs premiers assignés à la Tcheka. Sa démonstration de force, l a veille de l'ouverture prévue de l'Assemblée Constituante, à Petrograd, est à ce sujet très parlante. Son chef local, le Juif ukrainien Moïsseï Ouritsky, instaure ce jour-là un état de siège avec 30.000 soldats lettons détachés du front militaire du nord. Il faut ici rappeler que la Tcheka c'est la Commission panrusse extraordinaire de lutte contre la contre-révolution, la spéculation et le sabotage , et qu'a priori, on ne voit pas, parmi les catégories criminelles envisagées, celle qui correspond aux députés qui se réunissent le 5 / 18 janvier pour discuter pacifiquement de l'avenir du pays. Mais le pouvoir avait d'emblée montré qu'il avait du muscle, et qu'il était prêt à s'en servir. Néanmoins, différents historiens, comme Nicolas Werth, Orlando Figes ou encore Ilya Ratkovsky (cf. plus bas), nous apprennent qu'à sa création, la Tcheka n'a pas de très gros pouvoirs. Elle peut mener des enquêtes, mais elle a peu de moyens de coercition, essentiellement la confiscation des biens et des cartes de rationnement (Werth, 1990), situation qui va vite changer après le déménagement, en mars, nous l'avons vu, des ministères de l'Etat à Moscou, dans les nouveaux locaux de la Loubianka. ​ La première action d'éclat de la Tcheka sera contre les anarchistes, en avril 1918 : cf. Anarchistes en révolution . Le petit comité de départ de Dzerjinski (à peu près un millier lors du déménagement à Moscou) est devenu alors une machine répressive qui grossit sans cesse : en juin 1918, pour la première conférence panrusse des Tchekas, elle comptera 12.000 fonctionnaires, puis 30.000 en décembre, et jusqu'à 280.000 au début de l'année 1921 (Lecomte, 2020). A noter une forte minorité de femmes (environ 1/5e à ses débuts), qu'on trouve jusque dans les hautes sphères des présidences. L'été 1918 sera un moment important dans le développement de la Tcheka, que ce soit son expansion, sa réorganisation, les polémiques sur ses missions, aussi, alors que se développe la "Terreur rouge" (Legget, 1981). Jusqu'en juillet "les SR de gauche, assez nombreux dans les organes dirigeants de la Tchéka, avaient réussi à maintenir dans certaines limites légales les activités de cette institution." (Werth, 1991). Mais les évènements se précipitèrent. Le 20 juin, V. Volodarski, commissaire du peuple aux affaires de la Presse, de la Propagande et de l'Agitation, était assassiné par Semyonov, un SR de droite, rappelons-le. Le 6 juillet, l'ambassadeur d'Allemagne, le comte Whilelm von Mirbach (1871-1918) était assassiné à Moscou par Iakov Blioumkine (Blumkine), un militant SR de gauche, souhaitant provoquer la reprise de la guerre avec l'Allemagne et libérer son pays, la Pologne. Le 17 juillet voit l'assassinat de tout ou partie de la famille impériale russe, dont Bernard Lecomte, comme d'autres, affirme sans aucun élément de preuve, qu'il a été ordonné par Lénine lui-même. On peut l'ajouter ainsi à la liste des historiens déjà cités ici, qui négligent la rigueur scientifique pour succomber à leurs penchants idéologiques. Nul doute que Lucien Sève l'aurait épinglé à plusieurs reprises, tant son parti pris anti-bolchevique primaire semble de principe. Ainsi, le parti bolchevik qui prend le pouvoir en octobre, et dont nous avons vu la spectaculaire progression chez les ouvriers, chez les marins, les soldats, etc. dans la deuxième partie de l'année 1917, est toujours pour lui un "groupuscule jusqu'au-boutiste" ; Fanny Kaplan (cf. plus bas) "abattue sans attendre" alors qu'il y a eu différents interrogatoires dont on a très précisément les procès-verbaux ou la Tcheka, et, dernier exemple, l'historien couronne la première année de la Tcheka d'une "folie meurtrière" de "dizaines de milliers d'exécutions", reléguant l'Okhrana tsariste à une sorte de club Med pour opposants politiques, ce qui est très loin des chiffres généralement admis, suffisamment macabres par ailleurs. Ilya Ratkovsky, docteur en sciences historiques de l'Université d'Etat de Saint-Pétersbourg, rappelle, dans sa Chronique de la Terreur Rouge... , les réserves nécessaires, comme le rappelait Lucien Sève, à la lecture de Melgunov (côté blanc), dont le travail révèle de "graves inexactitudes", mais aussi celle de M. Latsis (côté rouge), qui systématise pour la première fois des statistiques détaillées sur les activités de la Tcheka soulevant, selon le chercheur, des doutes sur le recours accordé à la Tcheka pour la peine capitale, sur le nombre de victimes de la terreur, etc. Ce qui n'empêche pas Rathkovsky de parler d'un nombre conséquent de crimes à compter de la "terreur" (cf. plus bas), pendant l'automne 1918, c'est-à-dire neuf mois après la création de la Tcheka : 512 exécutions les jours qui marquent les représailles après les attentats du mois d'août, 800 en septembre. Pour les six premiers mois de 1918, Peter parle de 22 exécutions et pour les six derniers, 6000. Au total, l'historien William Henry Chamberlin estime à 50.000 le nombre des victimes de cette police politique (Pierre Broué, Le Parti bolchevique , Les éditions de Minuit, 1963). ​ Ilya Sergueïevitch Ratkovsky, Хроника красного террора ВЧК. Карающий меч революции / Khronika krasnogo terrora VCHK. Karayushchiy mech revolyutsii : "Chronique de la Terreur Rouge de la Tchéka. L’épée du châtiment révolutionnaire" , Edition Eksmo, 2007 Ainsi, les violences de toutes les parties en conflit doivent être examinées, mais chaque fois sur des éléments objectifs de preuve, pas sur des bases idéologiquement tronquées ou carrément mensongères. Un cas de plus à citer au sujet des historiens qui flirtent parfois avec le reportage à sensation : Orlando Figes, bien connu pour son livre sur les révolutions russes (Figes, 1997). Un livre passionnant, comme le sont bon nombre d'ouvrages dont il est question ici, malgré les lacunes qui nous occupent, mais voilà, nous l'avons vu avec Sève, les lacunes en question ne sont pas anodines. Elles parlent de scientifiques qui quittent par endroits la voie de la recherche sérieuse pour se laisser griser (et griser le lecteur après lui) au récit mythologique, aux rumeurs, aux affabulations. Comme d'autres, Figes brosse un portrait à charge de Lénine qui frise la caricature et obscurcit un tableau historique complexe du pouvoir bolchevique, de Lénine lui-même, pétri de contradictions. Ou encore, "u n raisonnement téléologique qui domine son analyse, la dictature du parti unique étant comme inscrite, inhérente au bolchevisme ; les données contradictoires à cette vision sont ignorées, et la contextualisation est bien trop limitée (...) Le blocus mené par les puissances occidentales est littéralement absent de la réflexion. La Tcheka n’est présentée que dans son rôle répressif, les exécutions ne constituant pourtant pas sa seule activité… " (Lanuque et Beauvain, 2017 ). Il faut le dire et le redire : La responsabilité écrasante de Lénine dans l'histoire violente et criminelle du parti bolchevique n'autorise pas l'historien sérieux à défouler ses pulsions, à caricaturer l'ensemble de sa vie et de son œuvre. Prenons un autre exemple significatif, l'anecdote relative au clown Bim-Bom, digne d'un thriller. Tout en affirmant avec raison (comme nous venons de le voir) que durant " les premiers mois qui suivirent la prise du pouvoir par les Bolcheviques, la Tchéka n’était pas aussi meurtrière qu’elle ne devait le devenir " et que le " temps n’était pas encore venu où chaque vie serait marquée par la peur de la Tchéka " (Figes, 1997 : 632) , l'historien britannique raconte une histoire qui diabolise la Tcheka, comme si elle était parfaitement établie historiquement : " Prenez par exemple l’incident célèbre qui survint au cirque de Moscou. Des tchékistes dépourvus d’humour s’étaient offensés des blagues que le clown Bim-Bom lançait contre les soviets. Au milieu de son numéro, ils déboulèrent sur scène pour l’arrêter. Le public, dans un premier temps, pensa que cette irruption faisait partie du numéro du clown ; mais Bim-Bom s’enfuit, et les tchékistes l’abattirent d’une balle dans le dos. Le public se mit à crier, une panique générale s’ensuivit. […] Des centaines de personnes suivirent le cortège funèbre du clown qui devint, de fait, une manifestation. " (Figes, op. cité) . L'auteur sait-il qu'il existe différentes versions de cette histoire ?, qui vont du crime brutal, comme ici, ou dans le documentaire de Channel en 2006, avec en gros plan le "visage terrorisé sous le sourire figé du maquillage" (Morin, 2013) . Ce qui est sûr, c'est que la " plupart des sources historiques ne semblent pourtant pas soutenir ces versions " (Morin, op.cité) . Figes cite Melgunov, qui ne parle même pas de Bim-Bom mais d'un ex-clown, Drojin, non pas victime mais bourreau de la Tcheka en Turkménistan. ​ Dans les différentes versions connues, le clown n'est pas seul mais en duo, conformément au couple traditionnel représenté alors dans le cirque russe. ​ P arfois les tchékistes tirent sur la foule mais pas sur le clown ; parfois, les policiers se contentent de poursuivre le clown autour de la piste, etc., mais surtout : " Aucun autre auteur ne mentionne la mort de « Bim-Bom », moins encore un enterrement politique. Le mystère s’épaissit si l’on considère que les seuls clowns célèbres de l’époque à porter ces pseudonymes, le duo polonais Radunski (qui joua toujours Bim) et Stanevski (qui jouait Bom à l’époque) aurait quitté la Russie au lendemain du coup d’Octobre pour ne revenir en Union soviétique qu’en 1925. " (Morin, op.cité ) . ​ D'évidence, l'histoire est pétrie de rumeurs et de manipulations, et Orlando Figes a agi ici comme un journaliste peu scrupuleux, pressé de donner en pâture au lecteur une histoire bien croustillante sans se soucier vraiment de sa véracité. Vous remarquerez que, depuis le début de cette enquête sur les révolutions russes, cela fait beaucoup de dérapages du côté des historiens qui ont pignon sur rue. ​ Le 19 juillet 1918, Le Conseil des commissaires du peuple déclare à nouveau "la patrie en danger", en rappelant souvent l'expérience révolutionnaire française, qui avait connu exactement la même situation, dans laquelle plusieurs Etats s'étaient dressés contre la France pour mettre à bas la révolution. La mobilisation générale est décrétée le 1er août. Devant les multiples dangers, intérieurs et extérieurs, les dirigeants bolcheviks choisissent de frapper vite et fort. ​ Le 8 août, Trotski, Président du Conseil militaire suprême, Commissaire du peuple aux Affaires militaires et navales, ordonnait la création de trois camps d'internement, à quelques centaines de kilomètres à l'est de Moscou. : ​ "Le camarade Kamenshchikov, que j’ai chargé de la défense de la ligne Moscou-Kazan, a organisé la mise en place, à Murom [Mourom] , Arzamas et Sviyazhsk, de camps de concentration pour l’emprisonnement d’agitateurs suspects, d’officiers contre-révolutionnaires, de saboteurs, de parasites et de spéculateurs, autres que ceux qui doivent être abattus sur les lieux de leurs crimes ou condamnés par le Tribunal militaire révolutionnaire à d’autres peines. J’avertis les responsables soviétiques dans tous les domaines où des opérations militaires sont en cours, et dans la zone des mouvements militaires, que nous serons doublement exigeants envers eux. La République soviétique punira ses serviteurs négligents et criminels non moins sévèrement que ses ennemis. La terrible situation du pays nous oblige à prendre des mesures terribles. ​ La République soviétique est en danger ! Malheur à ceux qui, directement ou indirectement, aggravent cette menace ! " ​ Le lendemain, le 9 août, Lénine télégraphiait au Comité exécutif de la province de Penza, à un peu plus de 500 km au sud-est de Moscou, pour demander de placer en camp de concentration " les koulaks, les prêtres, les Gardes blancs et autres éléments douteux... " Que ce soit chez Trotsky ou chez Lénine, on le voit bien, la définition très vague du contre-révolutionnaire laisse à la police politique un choix presque infini de raisons pour accuser quelqu'un d'être un ennemi de la révolution et d'avoir sur lui un droit de vie et de mort. Là, encore, on peut désigner comme ennemis des riches qui n'ont aucun scrupule comme des bourgeois sans histoire, qui auront eu le tort de déplaire aux autorités. Lénine adresse un second télégramme au comité exécutif de Penza deux jours après, le 11 août 1918, dans le but de réprimer avec force les koulaks : ​ ​ “ République fédérative soviétique de Russie. Président du Conseil des commissaires du peuple. Moscou, Kremlin 11 août 1918 Penza, aux Camarades Kurayev, Bosch, Minkin et d’autres communistes de Penza. Camarades ! Le soulèvement des cinq volosts de koulaks doit être réprimé sans pitié. C'est toute la révolution qui l'exige, car devant nous se dresse une bataille finale et décisive contre les koulaks. Un exemple doit être donné. 1) Pendez (par tous les moyens pendez, et ce aux yeux de tous) au moins 100 koulaks invétérés, des richards, des sangsues. 2) Publiez leurs noms. 3) Enlevez-leur tout leur pain 4) Exécutez lls otages, selon le télégramme d’hier. Cela doit être accompli de manière à ce que les gens le voient à des centaines de kilomètres à la ronde, qu'ils le sachent, en tremblent, et finissent par crier : Étouffons et étranglons ces koulaks suceurs de sang. ​ Télégraphiez-nous en accusant réception et exécution de tout cela. Réception et exécution du télégraphe. Votre Lénine. P.S. Trouvez des gens parmi les plus durs, pour cette tâche. ” ​ Cet ordre sera loin d'être suivi et nous rappelle que le système bolchevique continue d'être cette machine hybride, mélange d'autoritarisme et de centralisation en même temps que d'improvisation individuelle et collective. D'autre part, on voit que Lénine continue de s'attaquer à la personne même des riches, avec une haine évidente aussi obsessionnelle qu'aveugle, et au final improductive, l'empêchant de chercher avec plus de hauteur de vue, plus rationnellement, des solutions aux injustices et aux inégalités sociales. Nous avions déjà vu à quel point cette détestation l'avait conduit à mettre en place le système si imparfait, si délétère des kommunalka , qui ne meurtrissait finalement pas que les riches, mais aussi les pauvres. ​ Dans le cas qui nous occupe, les "camarades" de Lénine s'en sont tenus à faire ce qu'ils considéraient comme juste, ne craignant pas de passer outre l'ordre du chef suprême en ne traquant et fusillant que ceux qui avaient organisé l'assassinat des membres du comité de réquisition (Mary, op.cité ) . ​ Fin août, des attentats viennent compliquer davantage la situation déjà problématique du gouvernement bolchevique. Le 30 août, c'est le chef de la Tcheka de Petrograd, M. Ouritski, qui meurt, victime d'un attentat perpétré par un Leonid Kannegisser, un étudiant poète, partisan des Socialistes-Révolutionnaires. Le même jour, en dépit de la mauvaise nouvelle, Lénine commet l'imprudence de ne pas changer son programme, et, au sortir d'une visite prévue à l'usine Mikhelson (Michelson), il s'effondre sous les balles du revolver tenu par Fanny (Fani) Iefimovna Kaplan, arme que lui a fourni Boris Viktorovitch Savinkov (1879-1925), écrivain, responsable d'actions terroristes au Parti SR et probablement assassiné par la Guepeou en 1925. Les tirs de Kaplan blessèrent aussi une femme, Maria Grigorievna Popova, en conversation avec Lénine. Interrogée par la police de la Tcheka, cette dernière fut rapidement relâchée. Kaplan est un pseudonyme que l'autrice de l'attentat a choisi en 1906, dira-t-elle pendant l'interrogatoire qui suivra son arrestation, sur les lieux du drame (on la surnommait aussi Dora, parfois). De son vrai nom Feïga Khaïmovna Roïdman (Roytman, Roïtblat, en yiddish : רויטמאן / Reutemann, 1890-1918) elle naît dans une famille ukrainienne du gouvernorat de Volhhynie, d'un père enseignant juif. Anarchiste très jeune, elle participe dès l'âge de 16 ans à des complots terroristes à la bombe, qui la conduira au bagne en 1906, dans deux pénitenciers de la katorga de Nertchinsk, en Sibérie, Maltsev et Akatouil (Akatui, Akatuya). Plus proche alors, des SR de gauche que des anarchistes (toujours selon son interrogatoire), elle avait été libérée en mars 1917 : c'est dire la conviction absolue qu'elle avait de la trahison de Lénine envers la Révolution, et qui a conduit à perpétrer un acte si dangereux peu de temps après avoir recouvré sa liberté. ​ “ Je m'appelle Fanny Kaplan. J'ai tiré sur Lénine aujourd'hui. Je l'ai fait volontairement. Je ne dirai pas d'où provient le revolver. J'étais résolue à tuer Lénine depuis longtemps. Je le considère comme un traître à la Révolution. J'ai été exilée à Akatui pour avoir participé à la tentative d'assassinat du tsar à Kiev. J'ai passé là-bas sept ans à travailler dur. J'ai été libérée après la Révolution. J'étais en faveur de l'assemblée constituante et je le suis toujours. » ” F. Kaplan, Procès-verbal établi pendant son interrogatoire par le président du tribunal révolutionnaire de Moscou Aleksander Mikhailovitch Diakonov, 30 août 1918, 23 H 30 ​ ​ Face à tout cet ensemble de menaces et de crimes, le Conseil des commissaires du peuple légalise la terreur par un "décret sur la Terreur rouge", daté du 5 septembre 1918, dont le lien avec la révolution française est évident : nous avons vu ailleurs qu'elle était une référence, un modèle pour les révolutionnaires russes (entre autres). ​ “ CONSEIL DES COMMISSAIRES DU PEUPLE DE LA RSFSR DÉCRET 5 septembre 1918 ​ SUR LA TERREUR ROUGE ​ ​ Le Conseil des commissaires du peuple, après avoir entendu le rapport du Président de la Commission extraordinaire panrusse de lutte contre la contre-révolution, la spéculation et la criminalité d’office sur les activités de cette Commission, estime que, dans cette situation, la fourniture de l’arrière par la terreur est une nécessité directe; que, afin de renforcer les activités de la Commission extraordinaire panrusse de lutte contre la contre-révolution, la spéculation et la criminalité d’office et d’y introduire une plus grande planification, il est nécessaire d’y envoyer le plus grand nombre possible de camarades responsables du parti; qu’il est nécessaire de protéger la République soviétique des ennemis de classe en les isolant dans des camps de concentration ; que toutes les personnes associées aux organisations, complots et mutineries de la Garde blanche soient exécutées; qu’il est nécessaire de publier les noms de toutes les personnes abattues, ainsi que les motifs de leur appliquer cette mesure. ​ Signé : Commissaire du peuple à la justice D. KURSKY Commissaire du peuple aux affaires intérieures G. PETROVSKY Responsable des affaires du Conseil des commissaires du peuple Vl. BONCH-BRUEVICH ​ SU, n° 19, Division 1, art. 710, 05.09.18. ” ​ camps de concentration : концлагер : "camp de la mort", de конец, konts : "extrémité', "fin", "mort", et лагерь, lager, " camp". ​ Une quinzaine de jours après, Zinoviev, chef du parti bolchevique à Petrograd, s'exprime sur la terreur : ​ " Pour défaire nos ennemis, nous devons avoir notre propre terreur socialiste. Nous devons entraîner à nos côtés 90 des 100 millions d'habitants de la Russie soviétique. Quant aux autres, nous n'avons rien à leur dire. Ils doivent être anéantis ." G. Zinoviev, Petrograd, Journal de Severnaja kommuna , 109. 19 septembre 1918. ​ Dès le mois d'octobre, différents massacres sont ordonnés par les autorités bolcheviques, conformément aux mesures politiques de terreur qui viennent d'être exposées. On exécute massivement des "« otages de la bourgeoisie » à Moscou, Petrograd, Tver, Nijni-Novgorod, Viatka, Perm, Ivano-Voznessensk, Toula, etc." (Werth, 2009). ​ “ La Tcheka n’est ni une commission d’enquête ni un tribunal. C’est un organe de combat dont l’action se situe sur le front intérieur de la guerre civile. Il ne juge pas l’ennemi : il le frappe. Nous ne faisons pas la guerre contre des personnes en particulier. Nous exterminons la bourgeoisie comme classe. Ne cherchez pas, dans une enquête, des documents et des preuves sur ce que l’accusé a fait en actes ou en paroles contre le pouvoir soviétique. La première question que vous devez lui poser, c’est à quelle classe il appartient, son extraction, son instruction, sa profession : c’est cela qui décide de son sort (...) Nous ne faisons pas la guerre à des individus isolés. Nous anéantissons la bourgeoisie en tant que classe. Ne cherchez pas lors de l’enquête de matériaux ou de preuves démontrant que l’accusé agissait en actes et en paroles contre les Soviets. La première question que vous devez lui posez, c’est à quelle classe il appartient, quelles sont ses origines, son éducation ou sa profession. Ce sont ces questions qui doivent décider du sort de l’accusé. Tels sont le sens et la nature de la terreur rouge. ” Martyn Latsis [chef de la Tcheka] , article de La Terreur Rouge , 1er novembre 1918. ​ ​ “ Jamais dans le plus corrompu des parlements, jamais dans les journaux les plus vénaux de la société capitaliste la haine pour les opposants n'a atteint des sommets de cynisme comme votre haine. […] Ces meurtres nocturnes de personnes enchaînées, désarmées et impuissantes, ces fusillades secrètes dans le dos, l'inhumation sans cérémonie sur place de corps dépouillés jusqu'à la chemise, pas toujours tout à fait morts, souvent encore gémissant, dans une fosse commune... quel genre de terrorisme est-ce ? Cela ne peut pas être appelé Terrorisme. Au cours de l'histoire révolutionnaire russe, le mot Terrorisme n'a pas simplement évoqué la vengeance et l'intimidation (qui étaient les toutes dernières choses dans son esprit). Non, les buts premiers du Terrorisme étaient de protester contre la tyrannie, d'éveiller un sentiment de valeur dans les âmes des opprimés, de réveiller la conscience de ceux qui gardaient le silence face à cette soumission. De plus, le Terroriste accompagnait presque toujours son acte du sacrifice volontaire de sa liberté ou de sa vie. Ce n'est qu'ainsi, me semble-t-il, que les actes terroristes des révolutionnaires pouvaient être justifiés. Mais où trouver ces éléments dans la poltronnerie de la Tchéka, dans l'incroyable pauvreté morale de ses dirigeants ? … Jusqu'à présent, les classes travailleuses ont fait la Révolution sous le drapeau rouge sans tache, qui était rouge de leur propre sang. Leur autorité morale et leur sanction résidaient dans leurs souffrances pour l'idéal le plus élevé de l'humanité. La croyance au socialisme est en même temps une croyance en un avenir plus noble pour l'humanité, une croyance en la bonté, la vérité et la beauté, en l'abolition de l'usage de toutes sortes de force, en la fraternité du monde. Et maintenant, vous avez ruiné jusque dans ses fondements cette croyance qui avait enflammé les âmes du peuple comme jamais auparavant. ” ​ Maria Spiridonova, extrait de la Lettre ouverte au Comité central du Parti bolchévique, novembre 1918, ​ ​ BIBLIOGRAPHIE ​ ​ BOURDET Yvon, 1968, Autogestion et spontanéité (seconde partie) . In : Autogestion : études, débats, documents, N°7, 1968. pp. 77-102; https://www.persee.fr/doc/autog_0005-0970_1968_num_7_1_937 ​ FIGES Orlando, 1990, "The Red Army and Mass Mobilization during the Russian Civil War, 1918-1920 ," Past and Present , n° 129, p. 200-201. ​ FIGES Orlando, 1997, A People’s tragedy. 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    RUSSIE · Le moment révolutionnaire (1825 - 1922) 7. « édifier l'ordre socialiste » . [ I ] Décret sur la terre de 1917, affiche de Victor Ivanovitch Govorkov, 1956 Autours des premiers décrets ( I ) Le contrôle ouvrier Autour des premiers décrets ( II ) « Quant aux saboteurs, nous les briserons » ​ ​ ​ Autour des premiers décrets ( I ) ​ ​ A Smolny, la séance du 26 octobre / 8 novembre 1917 du IIe Congrès des soviets débute à 8 h 40 (du soir), précise John Reed (cf. partie 6 ), avec trois questions à l'ordre du jour qui feront l'objet de décrets : La paix, la terre et le gouvernement. ​ Un décret de paix est donc promulgué, sans annexion ni contribution, et annonce que le gouvernement soviétique abolira la diplomatie secrète et publiera les traités secrets signés jusque-là. Le 9 / 22 novembre 1917, Trotsky, nouveau commissaire du peuple fera par exemple publier l'accord dit Sykes-Picot , entre la France et la Grande-Bretagne dans les Izvestia, sous le titre Diplomatie secrète et Question palestinienne (Tainaia diplomatiia i vopros o Palestine , Izvestia, n° 232) . François-Georges Picot, diplomate, pour la France et Sir Mark Sykes, député conservateur, pour le Royaume-Uni, font ce que les grandes puissances ont pratiqué à de nombreuses reprises, c'est-à-dire redessiner les frontières, au crayon sur une carte, des pays qu'ils ont brisés par la guerre, loin du regard des citoyens, en divisant les Etats sur des critères ethniques, tribaux, religieux, etc., sans se soucier des conséquences dramatiques que cela entraîne pour les populations : ​ "Selon James Barr, professeur d’Histoire à Oxford et auteur du livre, tout a été mis en place en 1916 pour que la région ne soit plus jamais pacifiée. La Syrie en feu, le terrorisme, la question de Jérusalem, le problème du Canal de Suez, tout se mêle. A lire le récit de James Barr, on comprend que rien ne pouvait se dérouler autrement : les grandes puissances coloniales, au début du XXe siècle, ont créé un monstre, le Levant. Et ont mis en place les conditions parfaites pour une guerre sans fin." (100 ans des accords Sykes-Picot : "Ils ont inventé une paix qui ressemble à la guerre" , article du Nouvelobs.com, 16 mai 2016) . ​ Tout cela, nous l'avons vu, a largement été dénoncé par les marxistes, et Lénine en particulier, et le geste de Trotsky est une réponse politique concrète aux terribles aberrations impérialistes, que nous continuons de payer très cher aujourd'hui. ​ Par un autre décret, sur la terre, la grande propriété foncière est abolie, sans aucun rachat : Les grands domaines fonciers, ceux des propriétaires, des couvents, des monastères ou des églises, avec cheptel, bâtiments et dépendances, passent aux mains des comités agraires ( volost : волость) et aux soviets de députés paysans . De même, le sous-sol, avec toutes ses richesses (charbon, minerais, bouille, pétrole, sel, etc.) deviennent bien national, donc propriété commune et les cours d'eau (rivières, lacs), ainsi que les forêts de petite taille sont gérés par les communes (cf. Lénine, Deuxième congrès des Soviets des députés ouvriers et soldats de Russie , "Mandat impératif du paysan sur la terre", Izvestia du Comité exécutif central n° 209; du 28 octobre 1917) . ​ "Un texte aussi fondamental que le décret sur la terre, adopté en 1917, avait créé une dangereuse ambiguïté, car, si l’ensemble des terres était nationalisé, ou, plus exactement, « socialisé », les paysans disposaient sur leurs exploitations d’un simple droit de jouissance, et non d’un droit de propriété qui ne leur avait jamais été accordé, et dont ils seront définitivement privés avec la collectivisation." (Guyot, 2017) . ​ ​ ​ ​ ​ Le bureau fait le rapport de ses travaux et promulgue une série d'autres décrets : abolition de la peine de mort dans l'armée, rétablissement du droit de propagande libre, libération des officiers et soldats arrêtés pour délit politique, mandat d'arrestation de Kerenski et de Kornilov, révocation de tous les ministres du gouvernement provisoire et confiscation des stocks alimentaires dans les magasins privés, lutte contre les pogroms, éducation dans l'armée. John Reed note : "Applaudissements assourdissants." (John Reed, Ten Days that Shook the World : "Dix jours qui ébranlèrent le monde ", 1919). Lénine prend la parole à la tribune, il reçoit une ovation interminable (John Reed est dans la salle), à la fin de laquelle "il dit simplement : « Maintenant, nous allons nous occuper d’édifier l’ordre socialiste. » (Trotsky, op. cité). Kollontaï est au bord des larmes, témoigne Reed. Beaucoup de militantes bolcheviques sont là : Nadejda Kroupskaïa, Konkordia Samoilova, Elena Stasova , ou encore Vera Slutskaya , par exemple. ​ ​ Elena Stasova : Elena Dmitrievna Stasova (1873-1966) est née dans une famille aristocratique, d'un père avocat, qui défendait les révolutionnaires devant les tribunaux, et d'une mère féministe célèbre, dont Ilya Repine a fait le portrait en 1879, , Polixena Stepanovna Stasova. Elle enseigne aux pauvres ouvriers avec Nadejda Kroupskaïa, dans les écoles du dimanche, avant de commencer à travailler clandestinement pour le PSODR, en particulier pour l'Iskra, puis occupe différents postes au sein du parti jusqu'en 1946 : secrétaire du Comité central, membre de la Tcheka en 1918, puis chef du département organisation du Comité de Petrograd en 1920, etc. ​ source : https://warheroes.ru/hero/hero.asp?Hero_id=9259# ​ ​ Vera Slutskaïa : Vera Klimentievna Slutskaya (Slutskaïa, Sloutskaïa, 1874-1917, famille Slutskoy, Slutsky) a utilisé différents patronymes durant sa vie révolutionnaire : Berta (Bertha) Bronislavovna, Berta Kalmanovna. Fille de petits commerçants juifs (le père Kalman Slutsky donnait des cours d'hébreu), elle devient dentiste et ouvre un cabinet à Minsk. Elle intègre très tôt les cercles révolutionnaires, comme son frère Samuel, via Eugenia Adolfovna Gurvich (1861-1940), traductrice de Marx, et membre du Bund, que rejoindra aussi Slutskaya en 1901. Elle rejoint les bolcheviks après différentes arrestations et plusieurs exils, et œuvrera au parti jusqu'à sa mort en 1917, prise dans une fusillade dans le cadre du soulèvement de Kerensky et Krasnov, à Tsarkoïe Selo, alors qu'elle acheminait des médicaments aux troupes de gardes rouges. La ville de Pavlovsk, où elle trouva la mort, fut rebaptisée Slutsk en son honneur en 1944. ​ Le 27 octobre / 10 novembre, un décret entérine les confiscations effectuées dès le 25, mais surtout le lendemain, des imprimeries et des rédactions de grands quotidiens (Lénine écrira un Projet de résolution sur la liberté de la presse le 4 / 17 novembre). Signalons d'ailleurs que les ouvriers imprimeurs avaient devancé depuis longtemps le décret en censurant fréquemment les journaux réactionnaires (Michel Lequenne, Contre-Révolution dans la Révolution, Du communisme au stalinisme , Editions Borrego, 2018) . Cette atteinte à la liberté de la presse sera vivement contestée par les syndicats du livre acquis aux mencheviks, mais aussi très discutée entre bolcheviks et les autres fractions de la gauche : bolcheviks dissidents, mencheviks et socialistes-révolutionnaires : "Même Trotsky ne put leur faire admettre que la restitution des imprimeries et du papier aux capitalistes constituerait une capitulation inadmissible devant la politique du capital, et l'abandon d'une position essentielle de la révolution, donc une mesure contre-révolutionnaire, et qu'il fallait distinguer entre la presse du temps de guerre civile et celle qui paraîtrait après la victoire. Il fallut l'intervention de Lénine pour que soit adoptée, et seulement par 34 voix contre 24, sa résolution qui précisait que les bolcheviks n'avaient pas le moindre désir de supprimer les journaux des autres partis socialistes, sauf dans la mesure où ils prêchaient l'insurrection armée ou l'insoumission au gouvernement soviétique, ni d'obtenir, grâce au soutien secret de la bourgeoisie, le monopole des presses, des encres et du papier." (M. Lequenne, op. cité ) . Cette scission sépara une nouvelle fois les marxistes traditionnels, attachés à la nécessaire révolution bourgeoise précédant le socialisme, et ceux qui, comme Lénine et Trotsky, pensaient qu'il était historiquement nécessaire pour la Russie de sauter cette étape pour ne pas avoir à affronter une terrible réaction. Cinq commissaires donnent alors leur démission : Noguine, Rykov, Milioutine, Théodorovitch et Chliapnikov. D'autres comme Riazanov signèrent avec eux une déclaration tout en restant à leur poste (M. Lequenne, op. cité ) . Dans un débat mouvementé, le 4 novembre, au sein du VTsIK , Trotski et Avanesov arguent "de la nécessité de mesures transitoires dans un contexte insurrectionnel et parviennent à repousser le débat sur la liberté de la presse" (Guichard, 2008) . Aux critiques du VTsIK , Lénine répondra : "tolérer l’existence des journaux bourgeois, c’est cesser d’être socialiste" (Lénine, Proekt rezo-liutsii o svobode petchati, Pravda, n° 309, 7 nov. 1917), ce qui n'exclut pas le caractère temporaire, déjà affirmé, de la mesure. Cependant, dès le 6 novembre 1917, la direction du CMR (Comité Militaire Révolutionnaire) autorise le pluralisme de presse durant la campagne des élections de l'Assemblée constituante, laissant alors paraître les journaux bourgeois pendant cette période. ​ ​ ​ Vtisk : VTsIK, Vsiesoyuzniy Tsentralniy Ispolnitelniy Komitet , Всероссийский Центральный Исполнительный Комитет (ВЦИК, en caractères cyrilliques, VCIK en caractères latins) : "Comité exécutif central panrusse des soviets". Le premier VTsIK a été élu au 1er Congrès panrusse des soviets à Petrograd, le 3 / 24 juin 1917, mais n'avait guère de pouvoir au temps du gouvernement provisoire. Le 2e VTsIK du gouvernement révolutionnaire sera élu dans la nuit du 25 au 26 octobre 1917. ​ En fait, parmi les bolcheviks et leurs alliés mencheviks et S-R, le "principe d’un contrôle politique de la presse dans un contexte révolutionnaire fait donc l’objet d’un certain consensus, même si sa mise en pratique est conflictuelle" (Guichard, op. cité ) . Cette politique radicale était très soutenue par le prolétariat ouvrier, dont Lénine avait déjà dit qu'il était encore plus à gauche que le parti, nous le verrons en particulier dans le cadre du contrôle ouvrier, au prochain chapitre. De la même manière que d'autres mesures révolutionnaires, le décret sur la presse répondait à une situation exceptionnelle et précisait : "Quand l’ordre nouveau sera consolidé, toutes les actions administratives visant la presse cesseront ; une liberté totale sera instituée en sa faveur et dans les limites de la responsabilité pénale, conformément à la loi la plus vaste et la plus progressiste à cet égard" (in Zakharova et Pauthe, 2016) . Cette promesse ne sera jamais tenue par les bolcheviks, nous le verrons, "l'ordre nouveau" n'ayant jamais pu voir véritablement le jour, et c'est l'enchevêtrement des causes, entre guerre civile et pratiques autoritaires du parti qu'il nous faudra examiner au fur et à mesure. ​ "L’évolution des rapports de force entre les différents partis, et au sein même des partis, entre les différentes factions politiques, a constamment influé sur l’exercice du pouvoir de légiférer, ce qui demeurera vrai toute la période soviétique, malgré un monolithisme de façade. Cela est d’autant plus notable en ce qui concerne la brève période de multipartisme qui a suivi octobre 1917. Un exemple nous est donné par le différend qui avait opposé bolchéviks et SR de gauche à la fin de l’année 1917. Les SR de gauche avaient alors contesté le pouvoir législatif du Sovnarkom (Conseil des commissaires du peuple) et la possibilité qu’il avait d’adopter des textes sans l’approbation du Comité exécutif (VCIK). Conformément à ce que demandaient à la fois Lénine et Trotski, le Sovnarkom pouvait légiférer par voie de décret, sans être tenu de demander une ratification du Comité exécutif. Toutefois, le 17 novembre 1917, un compromis intervenait, puisque le Comité exécutif décidait que le Sovnarkom devrait soumettre à l’examen du Comité exécutif (VCIK) tous les textes présentant une importance politique particulière. Cette décision donnait en principe un avantage certain aux socialistes-révolutionnaires, puisque le Comité exécutif était alors dominé par les SR de gauche, dont l’influence auprès des paysans était plus importante que celle des bolcheviks. En novembre 1917, le VCIK et le Comité exécutif des députés paysans avaient en effet décidé de se regrouper au sein d’un seul et même comité, dans lequel les SR de gauche devenaient majoritaires. C’était sans compter avec l’habileté de Lénine. Les bolcheviks parvenaient en effet peu après à imposer l’entrée de députés de l’armée, de la flotte et des syndicats qui leur étaient acquis, de sorte qu’en janvier 1918, le VCIK, dans sa nouvelle composition, comportait une majorité bolchévique" (Guyot, 2017) . ​ ​ Le principal objectif de Lénine est encore et toujours de faire que des millions de pauvres accèdent à une existence digne et riche, matériellement et intellectuellement : L'aberration d'une société divisée en une poignée de riches et une myriade de pauvres, est un axe central, nous l'avons vu, dans sa réflexion politique, où il reprend à sa façon un aphorisme utilisée depuis Saint-Simon : "A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres, plus d'héritage !" ( Doctrine de Saint-Simon : exposition, première année, 1828-1829, par S.-A. Bazard, B.-P. Enfantin, Hippolyte Carnot, Henri Fournel et Charles Duveyrier, 1829), maintes fois reformulée, en particulier par les socialiste français ou par Marx, qui disait : "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins !" (Marx, Critique du programme de Gotha , 1875). ​ Et contrairement à ce que colporteront les adversaires du communisme, il ne s'agit pas d'attendre qu'un Etat prenne en charge la vie entière des citoyens, mais au contraire que chacun s'empare de la liberté de construire lui-même, en collaboration avec d'autres, une société plus juste et plus heureuse : ​ "L'essentiel, c'est d'inspirer aux opprimés et aux travailleurs la confiance dans leur propre force, de leur montrer par la pratique qu'ils peuvent et doivent entreprendre eux-mêmes la répartition équitable, strictement réglementée, organisée du pain, de toutes les denrées alimentaires, du lait, des vêtements, des logements, etc., dans l'intérêt des classes pauvres. Sans cela, la Russie ne sera sauvée ni de la faillite, ni de la destruction ; alors que si en tous lieux on remet consciencieusement, hardiment l'administration aux mains des prolétaires et des semi-prolétaires, cela suscitera dans les masses un si grand enthousiasme révolutionnaire dont l'histoire n'a pas d'exemple ; cela accroîtra dans de telles proportions les forces du peuple dans la lutte contre les fléaux que beaucoup de choses qui paraissent impossibles à nos forces restreintes, vieillies, bureaucratiques, deviendront réalisables pour les forces d'une masse de plusieurs millions qui se mettra à travailler pour elle-même, et non pas pour le capitaliste, pas pour le fils à papa, pas pour le fonctionnaire, pas sous la trique." ​ Lénine, Les bolchéviks garderont-ils le pouvoir ? op. cité. ​ Dix jours après l'insurrection, Lénine tenait ce discours à la population : ​ "Camarades travailleurs ! Rappelez-vous qu'à présent c'est vous-mêmes qui dirigez l'Etat. Nul ne vous aidera si vous ne vous unissez pas vous-mêmes et si vous ne prenez toutes les affaires de l'Etat entre vos mains. Vos Soviets sont désormais les organismes du pouvoir d'Etat, nantis des pleins pouvoirs, des organismes ayant pouvoir de décision. ​ Rassemblez-vous autour de vos Soviets. Renforcez-les. Mettez-vous vous-mêmes à l'œuvre à la base, sans attendre personne. Instaurez l'ordre révolutionnaire le plus rigoureux, écrasez sans pitié les tentatives d'anarchie venant des ivrognes, de la racaille, des élèves-officiers contre-révolutionnaires, des korniloviens et autres. ​ Etablissez le contrôle le plus sévère de la production et tenez l'inventaire des denrées alimentaires. Arrêtez et livrez au tribunal révolutionnaire du peuple quiconque osera porter atteinte à la cause du peuple, qu'il s'agisse du sabotage de la production (détérioration, freinage, travail de sape), de la dissimulation des stocks de blé et de vivres, du retard des arrivages de blé, de la désorganisation des chemins de fer, des postes, du télégraphe, du téléphone, ou de toute résistance, quelle qu'elle soit, à la grande cause de la paix, à la remise de la terre aux paysans, à la réalisation du contrôle ouvrier de la production et de la répartition. V. Oulianov (Lénine), Président du Conseil des Commissaires du peuple" ​ ​ Lénine, Appel à la population , publié dans la Pravda le 6 / 19 novembre 1917 ​ ​ " L'activité vivante, créatrice des masses, est le principal facteur de la nouvelle vie publique. Les travailleurs doivent passer à l'organisation du contrôle ouvrier dans leurs usines, ravitailler les campagnes en produits industriels et les échanger contre du blé. Chaque objet, chaque livre de pain doivent être recensés, car le socialisme est avant tout recensement. Le socialisme ne créera pas par des ordres venus d'en haut. Il est étranger à l'automatisme officiel et bureaucratique. Le socialisme vivant, créateur, est l'œuvre des masses populaires elles-mêmes" (Lénine, Œuvres en 47 volumes publiées des années 1950 à 1960, t. XXII, Paris, Editions sociales, Moscou, in Limon, 1967 ). Lénine prendra d'ailleurs conseil sur cette façon de conduire l'économie socialiste : "Je viens de voir un camarade d'Ivanovo-Vosnessensk [I-Voznessensk, à 250 km au nord de Moscou, NDA] . Il m'a exposé que c'était là l'essentiel. Le socialisme c'est le recensement" ( Lénine, in Limon, 1967). ​ On voit clairement ici des traits habituellement attribués à la philosophie libérale : l'initiative, la prise de responsabilité de la part des individus, qui ne doivent plus attendre d'être gouvernés par des instances placées au-dessus d'eux et qui brident leur liberté. Le passage (temporaire, cela a été évoqué) à un Etat communiste n'est donc pas, en théorie, cette caricature d'assistanat complet que brosse tous les diabolisateurs du "péril rouge", où l'Etat demeure une supra-entité totalitaire, paralysant les libertés, les initiatives individuelles. L'immense différence avec le libéralisme, c'est que cette liberté est sous-tendue par une exigence morale élevée, de suprême équité, et non par la loi du plus fort, qui autorise les inégalités les plus extrêmes. Là encore, on comprend à quel point on confond le projet socialiste ou communiste, en particulier celui de Lénine, avec la réalité de la société soviétique qui n'a pu, pour les raisons que nous allons patiemment exposer, devenir le reflet de cette haute ambition. L'autre problème, encore plus délicat, est bien sûr la contradiction déjà évoquée entre la noble ambition du projet révolutionnaire bolchevik, qui enthousiasma beaucoup de gens, et sa concrétisation, bien contrariée, comme nous le verrons par la suite. Car, nous le verrons, les propos de Lénine qui viennent d'être cités affirmant que c'est le citoyen lui-même qui dirige l'Etat est on ne peut plus fausse, sinon mensongère, et ce sera un des principaux griefs, une des plus grandes désillusion de la part des anarchistes. ​ Le 28 octobre/11 novembre, le Sovnarkom (SNK) promulgue un décret sur la journée de travail de huit heures. Le 1er / 14 novembre, un décret sur le contrôle ouvrier : ​ ​ ​ Le contrôle ouvrier Publié dans la Prava le 3 / 16 novembre, le décret du 1er / 14 novembre sur le contrôle ouvrier reprend et confirme ce que dit Lénine a propos de la responsabilité et l'autonomie des travailleurs dans son projet écrit une semaine plus tôt : "Le contrôle ouvrier est exercé par tous les ouvriers et tous les employés de l'entreprise, soit directement si l'entreprise est assez petite pour que ce soit possible, soit par les représentants élus qui doivent être élus immédiatement dans des assemblées générales, avec un procès-verbal des élections et la communication au gouvernement et aux Soviets locaux des députés ouvriers, soldats et paysans du nom des élus" (Lénine, Projet de règlement sur le contrôle ouvrier, article 2). Livres, documents, matériel, etc. de l'entreprises sont accessibles aux représentants élus, sans exception (op. cité, article 4). " Les décisions prises par les représentants élus des ouvriers et des employés sont obligatoires pour les propriétaires des entreprises et ne peuvent être abrogées que par les syndicats et par les congrès" (op. cité, article 5). Chris Pallis, intellectuel socialiste libertaire, juge durement ces dispositions du projet de Lénine : ​ "Et c’est précisément cette possibilité qui allait décider du sort des décisions des « représentants élus des ouvriers et des employés » : les syndicats furent l’instrument privilégié des bolcheviks dans leurs efforts pour détruire le pouvoir autonome des Comités d’usine. Le point 6 du « Projet... » précisait également que « dans toutes les entreprises d’importance nationale », les délégués élus pour exercer le contrôle ouvrier devaient être « responsables devant l’Etat de l’ordre le plus strict, de la discipline et de la protection des biens ». Et l’article 7 donnait de ces « entreprises d’importance nationale » une définition que tout révolutionnaire trouvera désagréablement évocatrice : il s’agit de « toutes les entreprises qui travaillent pour la défense, ainsi que celles qui sont liées d'une façon ou d'une autre à la production de denrées nécessaires à l'existence de la population». En d’autres termes ? pratiquement n’importe quelle entreprise pouvait être déclarée « d’importance nationale » par le nouvel Etat Russe. Les délégués de cette entreprise (élus pour exercer le contrôle ouvrier) devaient désormais rendre compte de leur activité à une autorité supérieure — qu’ils ne contrôlaient pas. Si en outre, les syndicats (déjà passablement bureaucratisés) pouvaient « annuler » les décisions des délégués de la base, où était le pouvoir réel de cette base dans la production ? On a pu voir rapidement, dans la pratique, que la valeur du décret sur le contrôle ouvrier n’était pas très supérieure à celle du papier sur lequel il était écrit." ( Pallis et Morel, 1973). ​ ​ Avant d'expliquer les raisons pour lesquelles Lénine avait posé quelques garde-fous à l'autonomie des comités d'usine, il est bon de dire que, déjà, au moment des faits, Alexandre Lozovki (Losovski, Lozovskij, de son vrai nom Solomon Abramovitch Dridzo, 1878-1952), juif ukrainien, secrétaire du Conseil central des syndicats russes, pensait au contraire que Lénine avait donné la part belle aux comités d'usine. Il déposa pour cette raison une déclaration au Vtisk, dans laquelle il exprime une volonté de subordination des travailleurs à des instances supérieures, dont nous verrons par la suite qu'elle sera un des plus grands échecs de la révolution, éloignant de plus en plus les ouvriers de l'autonomie et de la liberté proclamées dans les textes : ​ "La pratique des comités d’usines nous a appris que les ouvriers et les patrons arrivent parfois à des compromis qui sont néfastes aux intérêts de l’ensemble du prolétariat. Les intérêts d’une fabrique ou d’une usine peuvent faire oublier les intérêts généraux. C’est pourquoi l’organe inférieur de contrôle doit subordonner son activité aux limites fixées par les instructions du Conseil panrusse du contrôle ouvrier. Il importe de le dire avec une netteté absolue et catégoriquement, afin que les ouvriers de chaque entreprise n’aient pas l’impression que l’entreprise leur appartient." (in Limon, 1967). Lénine acceptera le projet revu et amendé par la commission, il était donc "loin d'avoir réussi à faire triompher sa conception particulière du contrôle ouvrier" (op. cité). ​ S'agissant des organes de contrôle (kontrol' , контроль, upravleniye , управление), il nous faut maintenant évoquer un point important à propos de cette gestion ouvrière autonome, que Lénine avait étudié, à savoir le sort réservé aux capitalistes dans la nouvelle économie socialiste. La chose n'est pas du tout simple, car beaucoup d'ouvriers, pendant la révolution, "voient dans les propriétaires des moyens de production et les techniciens à leur service non pas des hommes qui ont aussi les capacités requises pour diriger les entreprises mais uniquement les artisans de l'exploitation de l'homme par l'homme" (Limon, op. cité). En conséquence, un certain nombre d'organisations ouvrières ont voulu exercer leurs droits à la fois sur l'usus ( le droit d'user des biens, ici l'outil de production), mais aussi le fructus ( le droit de jouir des fruits issus de cet usage) du propriétaire, afin que ces droits, qui avaient pour but le profit du capitaliste, soient transférés à la société, au profit cette fois de l'ensemble de la communauté. Le contrôle de l'usus était particulièrement important pour prévenir des sabotages, et celui du fructus s'exerçait "en vue soit d'une possible réduction des prix, par la limitation des bénéfices, soit de l'étalement d'une imposition fiscale, suivant les décisions du pouvoir central" (Limon, op. cité). Un peu partout en Russie, après la parution du décret du 1er novembre, presque toutes les organisations ouvrières "se firent un devoir d'établir leurs propres instructions pratiques" (Limon, op. cité). Cette attitude posera beaucoup de problèmes, car la Russie était encore une nation industrielle encore balbutiante. Le pays ne disposait alors pas de beaucoup d'ouvriers très spécialisés et le savoir technique était encore détenu essentiellement par des techniciens, des ingénieurs qui, dans leur très grande majorité, étaient acquis au monde libéral et capitaliste. C'est la raison pour laquelle que Lénine disait que "la première cuisinière ou le premier manœuvre venus" ne sont pas en mesure de participer à l'administration de l'Etat, et sûrement pas pour établir de manière absolue une supériorité de l'intellectuel sur l'ouvrier, puisque Lénine a justement pour but que les plus humbles apprennent le plus rapidement possible à gérer les affaires de l'Etat : ​ "Nous ne sommes pas des utopistes. Nous savons que le premier manœuvre ou la première cuisinière venus ne sont pas sur-le-champ capables de participer à la gestion de l'Etat. Sur ce point, nous sommes d'accord et avec les cadets et avec Brechkovskaïa, et avec Tsérétéli. Mais ce qui sous distingue de ces citoyens, c'est que nous exigeons la rupture immédiate avec le préjugé selon lequel seuls seraient en état de gérer l'Etat, d'accomplir le travail courant, quotidien de direction les fonctionnaires riches ou issus de familles riches. Nous exigeons que l'apprentissage en matière de gestion de l'Etat soit fait par les ouvriers conscients et les soldats, et que l'on commence sans tarder, c'est-à-dire qu'on commence sans tarder à faire participer à cet apprentissage tous les travailleurs, tous les citoyens pauvres." Lénine, Les bolcheviks garderont-ils le pouvoir ? écrit le 1er/14 octobre 1917, publié le même mois dans la revue Prosvéchtchénié» n° 1-2. ​ Le fait de distribuer des rôles organisationnels, régionalement ou nationalement, aux différentes composantes de la classe ouvrière, n'est pas un problème, dit en substance Chris Pallis, mais l'important, pense-t-il, "c’est qu’un modèle hiérarchique de différenciation fut élaboré et imposé de l'extérieur, par une entité autre que les producteurs eux-mêmes." ( Pallis et Morel, 1973). Ce faisant, ajoute Pallis, le parti bolchevik utilisa les syndicats pour discipliner les comités d'usine et s'opposer "fermement à toutes les tentatives des Comités pour former leur propre organisation nationale." ( op. cité). Et Pankratova, en bonne disciple bolchevique, de justifier l'action du parti : "A l’époque transitoire il fallait accepter les côtés négatifs du contrôle ouvrier, simple moyen de lutte contre la résistance du Capital. Mais lorsque le pouvoir passa entre les mains du prolétariat [c’est-à-dire entre les mains du Parti, M.B.], la « politique de propriétaire » des Comités d’usine isolés devint antiprolétarienne" ( Pankratova, 1923). Le projet relatif au contrôle ouvrier ne coïncide donc pas, nous le voyons, à celui envisagé par les travailleurs, et tout particulièrement celui des membres non bolcheviks du Conseil panrusse des comités d'usine, qui rédigèrent un Manuel pratique pour l'exécution du contrôle ouvrier, diffusé dans les faubourgs de Petrograd. A divers endroits, on n'attendit d'ailleurs pas la promulgation du décret confiscatoire pour nationaliser des entreprises. Certaines organisations patronales (usiniers, fabricants de Petrograd, industriels de Donetz, par exemple) menaçaient de fermer les entreprises qui introduiraient le contrôle ouvrier et se voyaient sanctionner par les ouvriers d'une éviction pure et simple : "les ouvriers armés, et grisés par leur victoire, n'ont pu être cantonnés dans les limites posées par cette réforme modérée. Partout, ils chassèrent les patrons et se rendirent maîtres des usines" (Arthur Rosenberg, Geschichte des Bolchewismus von Marx bis zur Gegenwart , "Histoire du bolchevisme de Marx à nos jours", 1932) . Parfois, les ouvriers faisaient face à des difficultés qui les obligeaient à rappeler les dirigeants qu'ils avaient chassés, à nouer des alliances avec eux, ou pire, à fermer des usines à cause d'un déficit devenu beaucoup trop lourd (Lozovski, Le Contrôle ouvrier , Petrograd, 1918 ; Edward Hallett Carr, The Bolchevik Revolution 1917-1923 , New York, Macmillan Company, 3 vol. 1951-1953) : "Presque partout où les comités ouvriers, encouragés par le Manuel, se sont effectivement ingérés dans la gestion formelle des entreprise, nous verrons que cela a donné des résultats catastrophiques (...) On pourrait multiplier les exemples de ces échecs et de ces faux pas qui constituèrent la taxe d'apprentissage payée par les ouvriers russes envers lesquels, à ce titre, le mouvement socialiste international a contracté une dette inestimable." (Limon, 1967). Dans les industries du nord de la Russie, il se passa bien deux mois et demie, de novembre à février où la situation était proche de l'anarchie (Price, 1921) , selon le témoignage de Morgan Philips Price (1885-1976), politicien anglais détaché en Russie (il parlait russe), comme le confirme d'autres observateurs, comme Paul Avrich, revenant sur le décret sur le contrôle ouvrier : "Ce décret eu pour effet de donner du souffle à un syndicalisme dans lequel les travailleurs sur place – plutôt que l’ensemble de l’appareil syndical – contrôlaient les instruments de production, un syndicalisme frisant le chaos total (...) le contrôle ouvrier s’est transformé en une tentative anarchiste d’atteindre le socialisme dans une entreprise, mais qui a mené en réalité à des affrontements entre les travailleurs mêmes et au refus de partager le combustible, le métal, etc. (Paul Avrich, The Russians Anarchists : "Les Anarchistes russes", Princeton University Press, 1967) . De cette autonomie anarchiste dans les centres industriels, Trotsky avait un avis défendable rationnellement, et qui pointe un des aspects épineux de la polémique entre libertaires et partisans d'un Etat centralisé : "Le communalisme de Kropotkine, répondit Trotsky en se penchant un peu plus en avant, fonctionnerait dans une société basée uniquement sur l’agriculture et les industries domestiques, mais il n’est pas du tout adapté au contexte de la société industrielle moderne. Le charbon du bassin du Donets est envoyé dans toute la Russie et il est indispensable à tous types d’industries. Vous voyez bien que si la population d’un tel territoire pouvait choisir de faire ce qu’elle voulait de ses mines de charbon, elle pourrait retarder le développement de l’ensemble de la Russie. Dans une société qui a atteint une étape de spécialisation locale de son industrie, l’indépendance totale de chaque localité dans la gestion de ses industries conduirait à des frictions et à des difficultés sans fin. Elle pourrait même mener à la guerre civile. Kropotkine a en tête la Russie telle qu’elle était il y a soixante ans, la Russie de sa jeunesse. " ​ Edward Alsworth, A talk with Trotsky ("Conversation avec Léon Trotsky, Contrôle ouvrier et nationalisation") , article publié dans The Independent , le 9 mars 1918. ​ "Ceux qui pensaient naïvement, comme les petits partis « démocratiques » de la classe moyenne, qu’il était possible par les méthodes parlementaires, par le suffrage, de libérer les ouvriers de l’esclavage salarié et les paysans de l’exploitation du propriétaire terrien devaient apprendre de la révolution russe qu’ils poursuivaient des fantômes. Car les expériences qui ont suivi octobre 1917 ont démontré, comme on peut le faire pour tous les autres pays, que la classe capitaliste, qui a été aveuglée pendant des générations sur le fait de croire qu’elle seule a le droit de gouverner, est plus jalouse de son « droit divin » que n’importe quel roi Stuart. En Russie, elle n’avait pas plus l’intention de se soumettre à la volonté de la majorité « démocratique » d’un parlement, essayant de restreindre son pouvoir monopolistique, qu’un renard ne l’aurait fait de tendre volontairement un piège. La faillite totale du décret bolchevique sur le contrôle ouvrier a montré les espoirs qu’il y avait d’inciter les classes possédantes russes à se suicider volontairement. Et ce qui était vrai de la Russie à l’époque est susceptible de l’être doublement maintenant pour l’Europe occidentale, où le système du capital financier est plus puissamment enraciné. La loi martiale, les organisations secrètes de la Garde Blanche, le financement du sabotage, la politique de démantèlement des organisations syndicales par des hooligans complices de la police – toutes ces méthodes trouvent beaucoup plus de faveur auprès des classes possédantes et de leurs agents que l’obéissance aux résolutions adoptées par les majorités parlementaires « démocratiques ». Et le seul argument qu’ils peuvent entendre, comme le montre l’histoire en Russie des aventures de Kornilov, Kaledine, Dutov et Krasnov, est la dictature de fer des classes ouvrières. Après la Révolution d’Octobre, il n’y avait donc qu’un seul choix pour le prolétariat russe. S’il voulait s’élever au-dessus de l’esclavage salarial, il devait prendre entièrement en main la production industrielle et la distribution commerciale. Pour mener à bien ce sabotage, il fallait éradiquer, briser le pouvoir des classes possédantes, en même temps que les dirigeants cléricaux et techniques, et faire que les banques, qui abreuvent la contre-révolution, soient déclarées propriété publique." ​ M. Philips-Price, Capitalist Europe and Socialist Russia , pamphlet de novembre 1918, publié en mai 1919 par le Parti socialiste britannique (British Socialist Party ), 21a Maiden Lane, Strand, London. ​ Lénine avait donc prévu une période indéterminée pendant laquelle la dictature du prolétariat devait accomplir une tâche difficile, celle de faire en sorte d'obliger la bourgeoisie à continuer d'assurer la gestion formelle, technique de l'entreprise, sous le contrôle des ouvriers. A l'ère du capitalisme, seuls les ouvriers avaient un livret de travail, mais le communisme installé, ce sera au tour des riches, pendant un temps, de le présenter, "faute de quoi, ils ne pourront pas recevoir leur carte de pain et de produits alimentaires en général" (Lénine, Les bolcheviks ..., op. cité). Tous ces travailleurs auront "un travail approprié à leurs forces et à leurs habitudes ; nous n'instituerons vraisemblablement que peu à peu l'égalité des salaires dans toute la mesure du possible, laissant pendant la période transitoire un salaire plus élevé aux spécialistes, mais nous les soumettrons au contrôle total des ouvriers, nous obtiendrons la mise en application complète et sans réserve de la règle : « qui ne travaille pas ne mange pas ». Et nous n'inventons pas une forme d'organisation du travail, nous l'empruntons toute faite au capitalisme : banques, cartels, usines modèles, stations expérimentales, académies, etc. ; il nous suffira d'emprunter les meilleurs types d'organisation à l'expérience des pays avancés." ( op. cité). Mais Lénine ne se berce pas d'illusion, les capitalistes "résisteront " et il "faudra briser cette résistance". Comment ? : "Ce n'est pas dans la confiscation des biens des capitalistes que sera en effet le «nœud» de l'affaire, mais ce sera précisément dans le contrôle national, universel, exercé par les ouvriers sur les capitalistes et sur leurs partisans éventuels. La seule confiscation ne servira à rien, car elle ne comporte aucun élément d'organisation, rien qui contrôle la justesse de la répartition. Nous remplacerons facilement la confiscation par la levée d'un impôt équitable (ne serait-ce qu'aux taux de «Chingarev»), mais à la condition d'exclure toute possibilité de se dérober au contrôle, de cacher la vérité, de tourner la loi. Or, cette possibilité, seul le contrôle ouvrier de l'Etat ouvrier peut l'écarter." ( op. cité). Dans ce texte, Lénine évoque des dispositions économiques pour établir plus de justice sociale. Mais nous verrons plus loin à quel point son combat contre la richesse deviendra un combat contre les riches eux-mêmes, faisant entrer l'ensemble de ses partisans dans une spirale de violence qui ne servira pas la révolution. ​ La révolution avait donc besoin du concours des capitalistes eux-mêmes, mais aussi, comme cela vient d'être évoqué, des structures étatiques qu'ils avaient conçues : "Le capitalisme a créé des appareils de contrôle sous forme de banques, de cartels, service postal, coopératives de consommation, associations d'employés. Sans les grandes banques, le socialisme serait irréalisable. ​ Les grandes banques constituent l'«appareil d'Etat » dont nous avons besoin pour réaliser le socialisme et que nous prenons tout prêt au capitalisme ; notre seule tâche est alors de retrancher de cet excellent appareil d'Etat ce qui en fait un monstre capitaliste, de le renforcer encore, de le rendre plus démocratique, plus universel. La quantité se changera en qualité. Une banque d'Etat, unique, vaste parmi les plus vastes, qui aurait des succursales dans chaque canton, auprès de chaque usine, voilà déjà les neuf dixièmes de l'appareil socialiste. Voilà la comptabilité à l'échelle nationale, le contrôle à l'échelle nationale de la production et de la répartition des produits, quelque chose, pourrions-nous dire, comme la charpente de la société socialiste. Lénine, Les bolcheviks ..., op. cité. ​ "Le prolétariat ne peut pas «s'emparer» de l'«appareil d'Etat » et «le faire fonctionner». Mais il peut briser tout ce qu'il y a d'oppresseur, de routinier, d'irrémédiablement bourgeois dans l'ancien appareil d'Etat et le remplacer par un nouvel appareil, le sien. Cet appareil, ce sont les Soviets de députés ouvriers, soldats et paysans." op. cité. ​ Le 13 décembre, sont édictées les Instructions générales sur le contrôle ouvrier conformément au décret du 14 novembre, qui seront surnommées le Contre-Manuel. De nombreux points montrent bien le pouvoir que Lénine et la direction bolchevik entendaient exercer sur l'ensemble de l'économie, et qui ressemblait fort à une mise au pas des comités d'usine, à travers des commissions de contrôle à l'autonomie bien bridée. En effet, celles-ci devaient s'appliquer à une bonne exécution des directives du gouvernement central (5e partie), n'avaient pas le droit de donner des ordres concernant la gestion, la marche et le fonctionnement des entreprises, qui était du ressort du seul propriétaire (7e partie) ; elles n'avaient non plus aucun regard sur les problèmes financiers, obligatoirement signalés aux organes du gouvernement central (8e partie) et ne pouvaient en aucun cas ni exproprier ni gérer les entreprises (9e partie). Cerise sur le gâteau : "La commission de contrôle de chaque entreprise constitue l’organe exécutif de la commission de contrôle de distribution de l’union syndicale professionnelle de la branche d’industrie à laquelle elle appartient et elle est tenue de faire concorder son activité avec les décisions de cette dernière " ( op. cité, in Pallis et Morel, 1973) , ce qui est on ne peut plus clair sur la bataille d'influence qui a été invoquée entre syndicats et comités d'usine. ​ Lorsqu'en mai 1918, le Congrès panrusse des conseils d’économie nationale se réunit à Moscou, il y a des délégués du Vesenkha, de son glavki et de son tsentry, des syndicats, mais pas des comités d’usine. La voix des travailleurs était ainsi durablement étouffée, car les comités devenaient de simples branches locales d’une lourde bureaucratie syndicale. Les syndicats étaient subordonnés à l’État, comme convenu lors du premier Congrès panrusse des syndicats. Un délégué anarchiste décrira les syndicats comme des « cadavres vivants » ; un autre évoquera les les comités d’usine comme « des cellules de l’ordre social socialiste à venir, l’ordre sans pouvoir politique » (Rod Jones, Factory committees in the Russian revolution , The Anarchist Library, 2005) ​ ​ ​ ​ ​ Autour des premiers décrets ( II) ​ ​ ​ ​ ​ Le 2/15 novembre 1917 , le Conseil des Commissaires du Peuple promulgue la Déclaration des droits des peuples de Russie , pour faire cesser "massacres et pogroms d'un côté, esclavage des peuples de l'autre" et remplacer "cette politique honteuse...par une politique volontaire et honnête d'union des peuples de Russie" (op. cité) . Proclamant "le droit pour les peuples de Russie de disposer d'eux-mêmes", le conseil édicte quatre principes : ​ Egalité et souveraineté des peuples de Russie. Droit des peuples de Russie de disposer d'eux-mêmes, jusqu'à séparation et constitution d’un état indépendant. Suppression de tous privilèges et limitations, nationaux ou religieux. Libre développement des minorités nationales et groupes ethnographiques, habitant le territoire russe. ​ ​ Dans les territoires de la Russie impérialiste entraînés par la Révolution, l'assemblée nationale ( rada ) de la jeune république d'Ukraine proclame son indépendance le 7 / 20 novembre 1917. Le pays s'était déjà vu accorder son indépendance le 6 / 19 mars 1917 par le Gouvernement provisoire russe, tout comme la Pologne, qui retrouvera son indépendance en novembre 1918. La Finlande déclarera l'indépendance, à son tour, le 6 / 19 décembre, puis ce sera le tour des pays baltes : Lettonie le 18 novembre, la Lituanie le 16 février 1918 (avant d'être occupée par l'armée russe en décembre et proclamée RSS de Lituanie), et enfin, l'Estonie le 24 février 1918. Sera aussi déclaré "le retrait des troupes de la Perse et proclamé la liberté pour l'Arménie de disposer d'elle-même" (cf. Déclaration des droits du peuple travailleur et exploité ). Rappelons seulement le décalage saisissant entre cette politique d'égalité entre les peuples et celle des pays alors férocement colonisateurs, dont la France. ​ Le 8/21 novembre, le pouvoir bolchevique institue un monopole d'État sur la publicité, visant à défendre l'indépendance de la presse : "La dépendance des journaux à l’égard de la publicité était dénoncée depuis le début du siècle, dans les milieux socialistes comme dans les milieux conservateurs, comme une dérive de la mission éducative de la presse dénaturée en entreprise de profit. Les publicités pour les remèdes douteux contre les maladies vénériennes ou différents cosmétiques à connotation sexuelle étaient ainsi dénoncées comme les marques d’une pornographie mercantile qui envahissait les colonnes des journaux" (Guichard, 2008) . ​ Le même jour est créé le Commissariat du peuple aux Affaires intérieures, le NKVD (Narodniï Komissariat Vnoutrennikh Diel, en cyrillique : НКВД : Народный Комиссариат в нутренних д ел), une police chargée de contrôler l'activité des soviets, la bonne application des décrets, et, plus généralement, de maintenir l'ordre public. ​ Le 9/22 novembre, alors que le contrôle ouvrier avait commencé de s'opérer de la part des soviets à la fois sur le Commissariat du Peuple des Postes et Télégraphes et sur l’Amirauté (soviet dissous par décret du 28 novembre), le commissaire du peuple du Ministère des Postes et Télégraphes déclare "qu’aucun soi-disant groupe d’initiative ou comité pour l’administration des Postes et Télégraphes ne peut usurper des fonctions qui sont celles du pouvoir central, et celles qui m’appartiennent en tant que Commissaire du Peuple." (Pallis et Morel, 1973) . Sur le sujet, Lénine affirmera : "Le socialisme sans poste, télégraphe et machine est un mot vide de sens" ( Lénine, Œuvres, op. cité, t. 27, p. 278) Le 11/24 novembre est promulgué le décret sur l'abolition des ordres (noblesse, clergé, etc.), des rangs (états, titres, etc.) ainsi que les privilèges qui leur sont liés. I . Le 21 novembre / 4 décembre, un décret est prononcé sur le droit du rappel des élus, projet de Lénine du 19 novembre. ​ Le 22 novembre / 5 décembre, un décret institue de nouvelles cours de justice, de nouveaux tribunaux fondés sur une décentralisation de l'administration judiciaire, sur la base d'une justice populaires à laquelle les citoyens étaient appelés à participer "par l’intermédiaire d’assesseurs populaires. Les principes relativement démocratiques qui avaient inspiré ce décret ne furent jamais appliqués à cause de la guerre civile." (Tarkhova, 1996) . Cette réforme n'est pas à l'origine de cette justice militaire qui se rendra pendant un temps dans les tribunaux d'exception nés de la guerre civile, "chargés de juger toutes les affaires criminelles sur le front, et notamment les délits relevant de la justice militaire. Ils apparurent spontanément, et souvent à l’initiative de commissaires et de commandants de divisions, mais sans l’accord du pouvoir central." (Tarkhova, 1996) . En effet, des tribunaux révolutionnaires, élus par les soviets, étaient prévus par ce décret, pour lutter contre les spéculateurs et autres contre-révolutionnaires agissant pour saper la révolution. Le Sovnarkom par décret du 4 mai 1918, puis le Commissariat du peuple à la guerre ordonna, par décret du 23 juillet 1918, interdiront la création de tribunaux spéciaux dépendant d'administrations particulières : armée, marine, transport, par exemple (Tarkhova, 1996) . Bien entendu, la réalité dans les zones de conflit, nous le verrons, ne reflétait pas forcément les exigences de la législation, et nous verrons plus tard comment la justice militaire naviguera entre légalité et illégalité, efficience et incompétence. ​ Le 5/18 décembre , est créé par décret le Conseil suprême de l'économie nationale ou Vesenkha (Высший Совет Народного Хозяйства, ВСНX, Vysschi soviet narodnogo khoziaïstva , VSNKh), Comité exécutif dont les administrations spéciales, les glavki (sing : glavk : "division") et autres tsentry ("centres") supervisent la production et l'approvisionnement du pays, appuyés par des organes régionaux, les Conseils locaux de l’économie nationale ou sovnarkhozes (Sovnarkhozy : Sovety Narodnogo Khozyaistva) . Derrière son premier président, Nikolaï Ossinski (1887-1938), de 1917 à 1918, on trouvera un organe de direction où figurent Y. Larine, V.Milioutine, Grigory Iakovlevich Sokolnikov (1888-1939, de son vrai nom Hirsh Yankélévitch Brilliant) . C'est le même Larine qui avait pourtant défendu les comités d'usine, à la 2e Conférence des comités d'usine, quand "il ne s’agissait plus de considérer les comités d’usine comme une institution chargée d’assurer aux travailleurs des garanties et des droits que la révolution avait permis de conquérir. Le contrôle ouvrier dans l’usine se métamorphosait en un contre-pouvoir collectif qui visait à la gestion de l’économie toute entière." (Ferro, 1976) . ​ Le 7 / 20 décembre, création de la Tcheka (Vtcheka, Vétchéka : Чека, ЧК, VChK), forme abrégée de la "Commission extraordinaire panrusse de lutte contre le sabotage et la contre-révolution : Всероссийская чрезвычайная комиссия по борьбе с контрреволюцией и саботажем (V serossiyskaya ch rezvychaynaya k omissiya po bor'be s kontrrevolyutsiyey i sabotazhem ), avec à sa tête Feliks Dzerjinski. Après le déménagement du gouvernement à Moscou, le 9 mars suivant, la Tcheka et ses deux mille fonctionnaires s'installent dans un immense bâtiment occupé auparavant par des compagnies d'assurance, sur Bolchaïa Loubianka (rue Grande-Loubianka). Ses effectifs se monteront à 12 000 hommes en juin, lors de la première conférence panrusse des Tchekas, puis 30 000 en décembre, et culmineront à 280 000 au début de 1921. La décision fut prise le même jour de scinder la Tcheka en trois départements : un pour d'Information, un autre pour l'Organisation et un dernier pour l'Opération (Werth, 2001) . L'état de l'opinion était une de ses priorités au début de sa création, comme du temps de l'Okhrana tsariste, et même pendant la période du gouvernement provisoire, où la censure militaire avait été soigneusement conservée, tout comme les rapports sur le moral des troupes. ​ ​ Le 14/27 décembre, Lénine prononce un Discours sur la nationalisation des banques , suivi du décret qui s'y rapporte. Le même jour, ce sont 81 entreprises qui sont nationalisées. Dans le même temps, sont annulées "unilatéralement les dettes de l'Etat se montant à environ 60 milliards de roubles, dont 12 contractées à l'étranger". (Sumpf, 2017 : 439) . Plusieurs lois de nationalisations se succédèrent jusqu'au 29 février 1920 "qui étendit l'expropriation à toutes les entreprises industrielles et commerciales employant plus de dix salariés" (Focsaneanu Lazar, 1953) . ​ Le 18 / 31 décembre 1917, un décret établit l'égalité absolue entre époux, le consentement des deux parties pour le mariage, abolit la différence entre enfants légitimes et illégitimes, puis le lendemain, un deuxième décret complète la disposition en libéralisant le divorce, que seule l'Eglise pouvait prononcer sous le tsarisme, exceptionnellement, mais qui était devenu une peu plus fréquent au début du XXe siècle, aussi bien dans la haute société que chez les roturiers (rasnotchintsy, raznotchintsy ) : " En 1912, on en recensait 3 532 et en 1913, 5 000 (soit 0,03 pour 1 000 habitants)... Les paysans qui à bien des égards demeuraient en dehors des lois se passaient de ces coûteuses formalités et avaient recours à l'assemblée du mir, ou encore aux tribunaux de volost ou baillage à qui la loi conférait le pouvoir de punir les maris brutaux. Mais les mœurs des campagnes étaient trop favorables à l'autorité maritale, et les femmes trop fréquemment battues par les moujiks, pour que les « juges » libèrent de la tyrannie conjugale celles qui étaient maltraitées. Les filles à marier devaient accepter sans broncher le mari que d'autres avaient choisi pour elles. Ce n'était pas l'amour qui décidait les unions mais les intérêts familiaux, à moins que ce ne soit un ordre du « barine », maître de ses serfs. La jeune femme épousait en même temps sa belle famille et devait se plier à la fois à l'autorité de son époux et de ses beaux-parents." (Yver-Jalu,, 1981) . L'égalité des droits inquiète souvent les gens de la campagne, et au printemps 1918, ils s'en ouvrent à Gorki, : "Ils reconnaissent leur dette à l’égard du travail féminin après des années de guerre mais se demandent si cette révolution ne va pas conduire à la destruction des familles, donc à la ruine des exploitations. Les paysannes elles-mêmes redoutent que cette libération ne coïncide avec un recul définitif de la moralité et de la religion, et même de la civilisation villageoise. En ce sens, elles lisent bien les déclarations des bolcheviks, qui ne désirent rien tant qu’annihiler le village du passé. L’hostilité des villageoises s’accroît avec les premières promesses non tenues (faute de moyens) sur le plan de l’assistance sociale (en particulier la création de crèches). Les veuves pâtissent de l’absence de soutien et se voient petit à petit privées de leurs terres, alors qu’elles s’efforcent justement de survivre en cultivant leur propre lopin. La pression des hommes est plus forte que le soutien irrégulier du nouveau régime." (Sumpf, 2017) . ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ « Quant aux saboteurs, nous les briserons » ​ ​ ​ Le 12 / 25 novembre 1917, ont lieu les élections prévues de longue date pour l'Assemblée Constituante, avec une participation très forte pour l'époque (60 % du corps électoral) et qui donnent une large place aux sociaux-révolutionnaires (SR) : ​ ​ ​ dans le sens horaire : Pour Lénine l'assemblée constituante "élue sur des listes dressées avant la Révolution d'Octobre, était l'expression de l'ancien rapport des forces politiques, datant de l'époque où les conciliateurs et les cadets étaient au pouvoir. En votant alors pour les candidats du parti socialiste-révolutionnaire, le peuple ne pouvait pas choisir entre les socialistes-révolutionnaires de droite, partisans de la bourgeoisie, et les socialistes-révolutionnaires de gauche, partisans du socialisme. Ainsi, cette Assemblée constituante qui devait être le couronnement de la république parlementaire bourgeoise, ne pouvait que se mettre en travers de la voie de la Révolution d'Octobre et du pouvoir des Soviets." (Lénine, Projet de décret sur la dissolution de l'Assemblée constituante , 6 / 19 janvier 1918, paru le 7 janvier dans les Izvestia du « Comité exécutif central », N°5). Un peu plus tard, il publiera un texte en 19 points pour démontrer la pertinence de cette décision (Lénine, Thèses sur l'Assemblée constituante , écrit le 12/25 décrmbre, paru dans le n° 213 de la Pravda, le 13/26 décembre). Le 6 /19 janvier, il prononce devant le Comité Exécutif son Discours sur la dissolution de l'Assemblée constituante (Pravda, N° 6, 9 /22 janvier 1918) : ​ "Le peuple voulait convoquer l'Assemblée constituante, nous l'avons convoquée. Mais il a tout de suite senti ce qu'elle était, la fameuse Assemblée constituante. Et aujourd'hui, nous avons exécuté la volonté du peuple, volonté qui proclame : tout le pouvoir aux Soviets. Quant aux saboteurs, nous les briserons. Quand je suis passé de la vie bouillonnante de Smolny au Palais de Tauride j'ai eu l'impression de me trouver parmi des cadavres et des momies desséchées. Usant de tous les moyens existants pour lutter contre le socialisme, recourant à la violence, au sabotage, ces hommes ont transformé jusqu'à la grande fierté de l'humanité - la connaissance - en un instrument d'exploitation du peuple travailleur ; et bien que, par ce moyen, ils aient quelque peu entravé la marche vers la révolution socialiste, ils n'ont cependant pas réussi à saper celle-ci et ils n'y réussiront jamais. Car, doués d'une grande puissance, les Soviets ont commencé à détruire les fondements périmés du régime bourgeois, non pas comme de grands seigneurs, mais à la manière des prolétaires, des paysans" (op. cité) ​ L'assemblée constituante sera bien ouverte le jour prévu, le 5 / 18 janvier 1918, mais après une dizaine d'heures de délibération, la garde du palais de Tauride, avec à sa tête l’anarchiste Anatoli Jelezniakov (1895-1919, mort au combat avec l'Armée rouge) fait évacuer les parlementaires. Son frère, Nikokaï J. (1896-1919) est un matelot anarchiste qui se réfugiera en Ukraine pour échapper à la Tchéka. Il semble évident que les bolcheviks, qui ont laissé courir les élections, auraient accepté une assemblée qui leur aurait été largement favorable, à la différence des anarchistes, qui ont été très clairs à son sujet : ​ "Il est notoire que nous, les anarchistes, renions l’Assemblée Constituante, l’estimant non seulement inutile, mais franchement nuisible à la cause de la Révolution. (...) Nous estimons, en effet, qu’en période de Révolution Sociale, ce qui importe aux travailleurs c’est qu’ils puissent organiser la vie nouvelle eux-mêmes, par en bas, et à l’aide de leurs organismes économiques immédiats, et non par en haut, au moyen d’un centre politique autoritaire. Nous rejetons l’Assemblée Constituante, car nous mettons à sa place une tout autre institution " constituante " un organisme de travail, unifié par en bas, d’une façon naturelle." ​ Goloss Trouda, Editorial du N°21, 2/15 décembre 1917, in Voline, La Révolution inconnue, 1917-1921 , écrit en français et publié de manière posthume par Les Amis de Voline, en 1947. ​ Voline affirmera par ailleurs que l'action de Jelezniakov fut une action d'initiative exclusivement anarchiste, et que les bolcheviks en ont ensuite recueilli les fruits : "Le gouvernement bolcheviste mit à profit cet incident pour occuper militairement le siège de la Constituante et publier, le lendemain, le décret de dissolution. (...) Comme dans maintes autres circonstances, les bolcheviks s’efforcent depuis longtemps, de défigurer les faits. Ils affirment, dans leur presse que Jélezniakoff était devenu - ou même fut toujours - bolchevik . On comprend que le contraire les gêne. Au moment de la mort de Jélezniakoff (il fut mortellement blessé lors d’un combat contre les " blancs " dans le Midi), les bolcheviks ont raconté dans une note, parue dans les Izvestia, que Jélezniakoff sur son lit de mort aurait déclaré être d’accord avec le bolchevisme. Depuis, ils disent carrément qu’il a toujours été bolchevik. Tout cela est faux. L’auteur de ces lignes et d’autres camarades d’idées ont connu Jélezniakoff intimement . En quittant P