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  • LA PERSE ACHÉMÉNIDE : INÉGALITÉS SOCIALES

    La Perse Achéménide ​ 558 - 330 « Qu'ils M'appellent leur Maître » S elon la plupart des sources islamiques, l'origine du système des castes établi dès la plus haute antiquité en Iran , mais aussi du zoroastrisme , est profondément liée au roi légendaire iranien Djamshid (Djam-Chid, Jamshid), dont la vie a été racontée par des écrivains musulmans comme l'historien Al-Tabari (vers 963) ou le poète Firdoussi ( , , le Livre des Rois, entre 977 et 1000) : [1] [2] Shahnameh Shahnama « C’est lui, le premier qui fabriqua les armes, de bois et de pierre. Il forgea l’épée, la baionnette et le surin, et inventa la toile de coton et la soie de diverses couleurs… Il divisa les hommes en quatre groupes : les sages et les instructeurs, les troupiers, les agriculteurs, et les artisans, et il ordonna à chaque groupe de ne s’occuper que de ses propres affaires. » Al-Tabari, Chroniques des prophètes et des rois), traduit en persan par Abolghâsem Pâyandeh, Vol. I, Téhéran, Asâtir, 1973, pp. 117-118. Traduction française de Zeinab Golestâni in Les classes sociales chez les zoroastriens, de Fatemeh Zargari, La Revue de Téhéran n° 129, août 2016. ​ ​ [ 1] Depuis les premiers règnes des souverains sassanides (IIIe s. avant notre ère) les Iraniens nomment ainsi leur pays : " " (Aryens) et " " le Royaume des Aryens ou des Iraniens. Ce sont les Grecs qui l'appelleront "Perse" ( , ), par métonymie, donnant au pays entier le nom d'une tribu installée dans la région de Parsa (Persépolis, dans l'actuelle province de Fars) Ērān Ērānšahr Περσίς Persis sources : Ardavan Amir-Aslani, De la Perse à l'Iran: 2500 ans d'histoire [2] Du nom de son fondateur mythique, Zarathoustra (Zoroastre, vers 660 - 583), qui se prolongera par le mazdéisme, du nom du dieu Ahura-Mazda. ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ Bien avant leurs cousins Indo-iraniens installés sur le plateau iranien, les Indo-Aryens à l'origine des livres sacrés du Rig-Veda avaient mis en évidence trois grandes classes sociales principales, avant d'en évoquer une quatrième. L'Avesta , le livre sacré des zoroastriens, écrit dans une langue indo-européenne voisine du sanskrit, l'avestique, reprend à sa manière cette hiérarchie. De bas en haut se placent : [2] - Les prêtres , , un prêtre '(du feu ? du foyer ?) enseignant des sciences sacrées, les instructeurs. Les mages , les élites du monde intellectuel : instructeurs, artistes, scientifiques ( , "gardiens du feu"). Les juges, mobeds (mobad, maubad) hirbads (herbad) dabirs moghs āsrōns dâzvars - Les guerriers, les généraux "qui se tient sur un char") rathaestas ( ratkaeshtar, artēštār : . Les paysans, les laboureurs ( ). Certains sont libres mais dépendants comme les hilotes de Grèce. Ils sont appelés - wāstaryōšīh wâstaryôxshounit, wâstaryôshbadh sudras ("serviteur" en sanskrit) ou dans les sources épigraphiques hellénistiques : cette forme de dépendance lâche est connue depuis les tablettes cunéiformes hourrites du royaume du Mitanni (tribut en nature de l' ), au IIe millénaire avant notre ère, dans la Babylone d'Hammourabi, chez les Hittites, enfin dans le monde hellénistique, au travers de "formes d'économies variées", " une série de formes d'obligations personnelles : [hiérodules, esclaves sacrés, NDA] » (Levi, 1976) laoi ilku hiéroduloi somata, laoï basilikoi, laoi panoikoi, laoi normaux, oiketaï, georgountes, douloi. - Les artisans , (de , litt. "qui donne le meilleur de lui-même"), cités une seule fois (comme pour les Vedas), dans la XIXe partie des Yasna, recueil de lois et de textes liturgiques liés au mazdéisme. (F. Zargari, op. cité). Sont compris parfois les marchands, les commerçants, méprisés comme dans beaucoup d'autres mentalités antiques. hutuxšīh hu-tuxshân hutuxš Ajoutons, que, comme dans d'autres traditions, ces quatre classes sont symbolisées par des parties du corps humain en une manière qui conserve les rapports de supériorité et d'infériorité respectives : La tête pour les prêtres, les mains pour les guerriers, le ventre pour les paysans et les pieds pour les artisans ( Na’mâni, Farhâd, Takâmol-e feodalism dar Iran (Evolution du féodalisme en Iran), Vol. I., Téhéran, Khârazmi, 1979, p. 376. ). ​ [1] Les textes originaux datés pour les plus anciens de - 1800 à - 1200 selon différents chercheurs, ont disparu à l'exception, pensait K. F Geldner, des (env. - 1000) et de certains , vers 700-600 (cf. Karl Friedrich Geldner, [ Le livre sacré des Parsis] (3 vols.), Stuttgart, 1885-1895, Stuttgart: Kohlhammer. Ce sujet fait l'objet de beaucoup de débats chez les spécialistes. Gâthâs Yashts Avesta, Die heiligen Bücher der Parsen ​ Par ailleurs, on retrouve dans un livre sacré zoroastrien, le Menog-i Xrad (Esprit de la sagesse), les vertus ou les tares attachées aux classes, que l'on retrouvera dans beaucoup de cultures à travers le temps : innovation, avidité, détachement chez les ecclésiastiques ; perfidie, violence chez les guerriers ; envie, ignorance et malice chez les paysans ; incrédulité, ingratitude, maladresse, enfin, pour les artisans (F. Zargari, op. cité) ​ A u milieu du Ier millénaire avant notre ère, les Perses, comme beaucoup de sociétés antiques, construisent une partie de leur richesse grâce à la guerre et mènent des conquêtes pour en obtenir des tributs, exploitant les vaincus (Chaldéens, Arméniens, Cariens, Babyloniens, Assyriens, etc.) à la fois pour augmenter les productions agricoles et pastorales et employer les guerriers comme mercenaires : ​ « Quand le jour se montra, Cyrus appela d’abord les mages et les pria de choisir la part qu’il est d’usage d’offrir aux dieux à l’occasion de tels succès. Tandis que les mages s’en occupaient, il convoqua les [nobles, NDA] et leur dit : Mes amis, ce sont les dieux qui nous offrent tant de biens ; mais nous Perses, nous sommes à présent trop peu nombreux pour en rester les maîtres ; (…) Aussi je suis d’avis que l’un de vous se rende le plus vite possible chez les Perses, pour leur faire savoir ce que je viens de dire et les prier d’envoyer au plus vite une nouvelle armée, s’ils veulent avoir l’empire de l’Asie et la jouissance de ses richesses. homotimes En effet poursuit Cyrus , s'il y a guerre, c'est le vainqueur qui profite des récoltes » Xénophon, Cyropédie (vers 378-362), roman d’éducation pour les élites, élaboré au travers de la vie de l’empereur perse Cyrus (règne env. de 610 à 585). traduction de Pierre Chambry, 1967. ​ http://ugo.bratelli.free.fr/Xenophon/Cyropedie/Cyropedie.pdf ​ ​ ​ ​ ​ Dans le même temps, Cyrus va intégrer dans sa politique une augmentation du nombre de travailleurs dépendants : « En effet, dit-il un pays peuplé ( ) est une richesse d'un grand prix; vide d'habitants, il est aussi vide de biens.» (op.cité). Ces travailleurs sont commandés comme les autres habitants par des gouverneurs, l’ensemble de la production de la couronne étant gérée par un majordome. A côté des paysans et des éleveurs on trouve deux groupes de travailleurs : l’un dévolu à la surveillance et la maintenance (gardiens de différents types : trésor, dépôt, etc.), et l’autre à la production : ouvriers du bâtiment, tailleurs de pierre, artisans, où la présence des femmes est “écrasante” ( ) : orfèvres, tailleurs, travailleurs d’art, travailleurs de précision. oikouménè chôra Briant, 1982 Maintenant les structures sociales existantes, qui permettent aux “travailleurs royaux” dépendants ( ) de rester chez eux (mais qui sont déplacés selon les besoins des districts), il prive les colonisés de leurs armes de guerre et place partout dans les satrapies (divisions administratives) des troupes d’occupation et de garnison, commandés par des phrourarques et des chiliarques kurtaš ( ). Briant, 1982 C’est bien sûr l’aristocratie de cet empire militaire achéménide (vers 550-330), dont toutes les traditions iraniennes donnent la première place aux guerriers (op. cité), qui tire le plus grand profit de cette domination politique et économique. A la manière de nos féodaux du Moyen Âge, elle leur permettra d’obtenir par la force de grands domaines fonciers, dont une partie est octroyée en concession à de hauts dignitaires, pour services rendus, promouvant avec elle toute une parentèle en haut de l'échelle sociale. A chaque domination son idéologie, et en Perse, elle est en partie construite sur un prétendu « échange égalitaire », une sorte d’échange de bons procédés, entre le Grand Roi, tel Darius Ier (550 - 487) qui, avec l’aide d’Ahurah-Mazda et des autres dieux, « protège la terre de l’armée ennemie, de la mauvaise récolte et du mensonge » et les habitants, qui lui doivent en retour tribut et obéissance ». (inscription de Persépolis b.4.2.1, cf Herrenschmidt, 1990) . Le procédé est loin d'être nouveau, nous l'avons souligné pour la et de la haute antiquité. Mésopotamie l'Egypte ​ L es seigneurs sont aussi de grands propriétaires. Ils sont protégés par des châteaux-forts ( ) et exploitent surtout des serfs mais aussi des esclaves, corvéables à merci, qui sont vendus et achetés avec les terres ( ). Dans la Babylonie conquise, les notables et autres (en akkadien : "gens de biens"), allient alors, patrimoine familial et statut social. Cette appartenance aux classes privilégiées, libres, leur permet de siéger dans des assemblées de quartier ou dans des collèges de temple, de posséder des propriétés plus vastes, plus confortables à l'écart de la plèbe, de s'enrichir, par exemple, comme hommes d'affaires. Les archives d'Iddin-Marduk dans la Babylone des VIe-Ve siècle indiquent que certains d'entre eux font fortune en jouant les intermédiaires entre petits producteurs ruraux et vendeurs de la cité (Wunsh, 1993). Altheim, 1948 Ghirshman, 1954 mār banî muskenum « Est-ce des Egyptiens que les Grecs ont appris entre autres choses, cette coutume, je ne puis le avec certitude, quand je vois que les Thraces, les Scythes, les Perses, les Lydiens, et autant dire tous les peuples barbares tiennent pour moins honorables que les autres ceux de leurs concitoyens qui apprennent le d'artisans, eux-mêmes et leur descendance, et considèrent comme ceux qui sont affranchis des professions manuelles, principalement ceux qui se sont consacrés à l'art de la guerre » ​ Hérodote, Timée 24 a-b ​ L ' économie royale achéménide entre dans ce que Marx appellera la Mode de Production Asiatique (MPA), établi sur le modèle de l'Inde précédant la colonisation britannique : D'un côté des communautés villageoises « où règne la possession commune du sol et organisées, partiellement encore, sur la base des rapports de parenté », et d'un autre « un pouvoir d'Etat qui exprime l'unité réelle ou imaginaire de ces communautés, contrôle l'usage des ressources économiques essentielles et s'approprie une partie du travail et de la production des communautés qu'il domine.» (Maurice Godelier, MPA, in Briant, 1982a). ​ L a lecture de l'Avesta permet de comprendre avec quelle force l'idéologie religieuse sert l'idéologie politique. Le Fargard (chapitre) III du Vendidad (recueil de textes liturgiques), souligne la place intangible du paysan dans la société en lui rappelant les devoirs qui l'incombent et tous les malheurs qu'il encourrait à ne pas les remplir. Il doit s'appliquer à faire croître toutes les formes productives : "C'est là qu'un fidèle élève une maison avec prêtre, avec bétail, avec femme, avec fils, avec bon troupeau ; et qu'ensuite dans cette maison croît le bétail, croît la vertu, croît le fourrage, croît le chien, croît la femme, croît l'enfant, croît le feu, croissent toutes les bonnes choses de la vie" (§ 2) (...) C'est là où l'homme sème le plus de blé, d'herbe, d'arbres fruitiers" (§ 4 ) (...) C'est là où se multiplient le plus petit bétail et gros bétail (§ 5 ). « Labour et coït constituent donc deux devoirs indissociables du paysan. (...) La vie des masses paysannes est donc conduite autour de trois préceptes et complémentaires : Travailler - Produire - se Reproduire. » (Briant, 1982). (§ 29). Il lui faut donc, tenir la terre pure et pratiquer l'agriculture selon les prescriptions sacrées. Il doit nourrir et élever la religion comme on le fait d'un enfant (§ 31) , il doit sa femme comme il féconde la terre (§ 24-25). Quand le blé mûrit, les démons Daêvas « sortis des terriers des la Druj » (Yasht, 10) , s'enfuient, chassés par Mithra, "maître des vastes campagnes" et « dans la maison où le blé périt, les démons l'habitent. » Ce qui fait peser sur les paysans responsabilité, culpabilité, dans les désordres climatiques, qu'on impute à une vie religieuse défaillante. On comprendra donc que celui qui chercherait à se soustraire à ses obligations "naturelles" mérite, selon le texte sacré, d'être voué aux gémonies. Alors que traditionnellement, la communauté villageoise se définit par la solidarité ("charité", "piété" et "bonté"), elle exclut ceux qui, [2] [3] « par leur "non travail", ont insulté la divinité et se sont exclus de la communauté : ces derniers n'ont plus droit à la solidarité communautaire, mais doivent, pour survivre, recourir à la mendicité à la porte de l'étranger. » ​ ou , dans les inscriptions : mensonge, en particulier de l'ennemi de l'intérieur, qui fomente rébellion ou usurpation dynastique (Briant, 1982a). [2] drauga Recueil mazdéen de 21 hymnes invoquant chacun une divinité spécifique. [3] ​ Cette place importante que tient l'agriculteur dans les textes sacrés est bien sûr très liée au fait que les ressources du roi sont issues très largement de la terre, certaines satrapies, selon Strabon (XV, 3, 21), payant leur tout ou presque leur tribut en nature. Il faut donc beaucoup de bras, et le roi, par le biais d'une politique nataliste, encourageant les naissances par des primes et des récompenses, nous dit Strabon. Fait confirmé par les tablettes de Persépolis, qui montrent que les femmes recevaient une ration spéciale après leur accouchement, qui doublait dans le cas d'un enfant mâle. kurtaš E nfin, pour que le message idéologique soit efficace, l'appareil d'Etat achéménide utilisera un certain nombre de vecteurs. Citons d'abord la Fête du Nouvel An ( , نوروز ) célébrée à Persépolis lors de l'équinoxe du printemps et qu'on peut rapprocher de l'Akitu mésopotamien. Là, le roi prouvait ses liens avec les divinités par toutes sortes de rites, réinvesti par Ahura-Mazda, en même temps que défilaient les délégations des satrapies apportant symboliquement leurs tributs. Reprenant à son compte, dans l'Avesta et ailleurs, l'image du héros divin terrassant le dragon du chaos dans sa forteresse, le roi est celui qui, par l'entremise du dieu, apporte la fertilité des terres et des femmes, comme la victoire du héros avait fait à nouveau couler l'eau de toutes les sources retenues par le dragon. Cette mythologie du roi-agriculteur en appelle d'autres, comme celle du roi-jardinier, de l'Arbre de vie : On pense au songe d'Astyage, le roi des Mèdes (584-550), qui rêva qu'un cep de vigne sortait du sexe de sa fille Mandane, après son mariage avec Cambyse Ier, le roi des Perses (600-558). On pense aux nombreux arbres ( ) représentés sur les reliefs de Persépolis, au platane d'or donné par Pythios le Phrygien à Darius, ou à celui que croise Xerxès sur la route de Kolossai à Sardes, « auquel, en raison de sa beauté, il fit don d'ornements en or et qu'il confie à la garde d'un des Immortels » nowruz pinus prutia (Hérodote, VII, 31) . Citons aussi les tournées que font les princes achéménides dans leurs provinces, qu'évoquent Plutarque ou Xénophon, et qui « permettaient au "bon peuple" de voir ou d'apercevoir le Roi ou tout au moins d'être impressionné par son luxe et donc par sa puissance.» (Briant, 1982a). ​ L ' éducation des élites, reste bien sûr, comme dans tous les Etats du monde et à toutes les époques, un vecteur essentiel de la reproduction de la domination. Dans l'Iran achéménide, il n'y a guère que les cadres de l'administration et de l'armée qui reçoivent une éducation. Hérodote (I, 136) et Strabon (XV, 3, 18) résument cette formation en quelques mots : monter à cheval, tirer à l'arc et dire la vérité, antithèse de la qui a été citée plus haut. Pourtant, Strabon nous livre un tableau plus étonnant, où alternent les exercices militaires extrêmes (entraînement à l'insensibilité au chaud, au froid, à la pluie, etc.), la fabrication d'armes, d'engins de chasse, et des activités comme la plantation d'arbres ou la cueillette de simples, quand on ne les envoie pas faire paître les troupeaux. On peut rapprocher cette formation des dignitaires avec les fonctions indo-européennes tripartites de Dumézil (sacrée, guerrière et productrice) mais Pierre Briant pense que Druj « l'important est ailleurs : l'éducation des cadres de l'Empire obéit strictement aux impératifs politiques et idéologiques de l'appareil d'Etat auquel les jeunes gens sont ou vont être intégrés : défendre le territoire lutter contre les ennemis de la dynastie et d'Ahurah-Mazdah, assurer la agricole, c'est-à-dire assurer le bon fonctionnement de la dépendance rurale. » (op.cité) Samin Amir parle de « la reproduction des conditions idéologiques de la société. » ​ « Toutes ces sociétés traditionnelles sont caractérisées par la transparence du phénomène économique... Dans ces sociétés, l'exploitation ne peut se maintenir que si la société dans son ensemble (classes dirigeantes et classes exploitées) partage une même idéologique, qui justifie aux yeux des uns et des autres leur inégalité de statut... L'idéologie occupe une place dominante dans la reproduction de la société... Cette idéologie constitue le contenu essentiel de l'éducation des classes dirigeantes qui, autant que les classes exploitées, doivent être aliénées en elles ; elles doivent y croire pour la mettre en oeuvre d'une manière efficace. D'où le caractère de l'éducation élitiste axée sur la religion. » ​ Samir Amin, Le développement inégal, 1973, Paris, Editions de Minuit . ​ ​ ​ T out en haut de la chaîne de pouvoirs, de Cyrus à Darius Ier, on fabrique de toute pièce une dynastie : Selon Briant, toujours, Cyrus n'était même pas de souche achéménide, et Stolper se demande si Darius n'était pas un usurpateur), comme Vallat le pense pour Cyrus lui-même, qui serait Élamite (Stolper, 1999). Dans cette fabrique idéologique, s'élaborent des légendes sur l'origine de la famille royale, les hauts faits de Cyrus, et « le grand nombre d'historiettes mettant en scène le Roi et des paysans ne peut être tenu non plus comme un fait négligeable. » (Briant, 1982a) . On y voit les paysans apporter au Roi le meilleur de leurs travail (moutons, boeufs, blé, vin, lait et fromage pour les plus pauvres), «tous doivent ( ) au Roi les prémices ( ) de leur production », et le vocabulaire choisi, rapporté par les textes grecs d'Elien, « de nature religieuse et sacrificielle ( ), ne doit probablement rien au hasard. » nomos aparchè aprachè ​ ​ « Riche je suis, par ma grande lance, mon épée et le beau bouclier qui protège la peau. Avec lui, je laboure, avec lui je moissonne, avec lui je foule le doux raisin de la vigne, avec lui je suis salué comme maître de la gent servile. Ceux qui n ont pas l'audace d avoir lance et épée et le beau bouclier qui protège la peau, ceux-là s inclinent, ils tombent à mes genoux, ils m'appellent leur maître, ils m'appellent Grand Roi. » Scholion d'Hybréas le Crétois : Athénée 15. 6951f - 696a ​ L es riches, avons-nous dit ailleurs, sont une grande famille, et il n'y a aucune raison que ceux de la Perse achéménide constituent une exception. On ne sera donc pas étonné d'apprendre que les charges les plus hautes, tant civiles que militaires (ce sont les archives du temps de Cyrus et de Cambyse qui nous l'apprennent) sont détenues par des familles iraniennes unies entre elles mais aussi à la famille royale par des liens matrimoniaux. Sous les règnes de Darius et Xerxès, le phénomène devient encore plus prégnant, au point que dans les dernières années de l'Empire, nombre de gouverneurs et de généraux descendent de dignitaires en poste sous Darius et ses immédiats successeurs (Stolper, 1999) , ce que Briant résume par « Ethno-classe dominante ». Ainsi, tout un réseau de pouvoirs est mis en place pour qu'un nombre réduit de conquérants puisse contrôler d'immenses territoires : satrapes, trésoriers, gouverneurs, riches familles, diaspora perses, des hommes de culture et de langues différentes partageant ensemble « une culture impériale et des intérêts politiques communs. » (op.cité). Pour ce faire, le roi pratique, en particulier, une stratégie déjà bien éprouvée de mise en concurrence entre les Grands, autant à la cour que dans les provinces. Ainsi, « les membres de la classe dominante étaient moins solidaires entre eux que dépendants du monarque. » (op. cité). Voilà donc nos satrapes lancés dans une rivalité effrénée entre satrapes et dynastes de provinces occidentales, dans une course aux meilleures carrières, négociant vers le haut (la royauté) avec respect et vers le bas (les niveaux hiérarchiques) qui lui sont inférieurs, de l'autorité et du dirigisme, pour augmenter ses biens fonciers, ses rentes, optimiser ses charges, etc. On voit ainsi à l'époque de Darius III des parvenus descendants de familles non iraniennes occuper les postes hiérarchiques les plus élevés, en raison de « services rendus au monarque ». Cette farouche "guerre" interne aurait conduit à la "Grande révolte des satrapes" de 366-359, connu surtout par Diodore de Sicile, un historien grec du Ier siècle avant notre ère, qui ont voulu être califes à la place du calife et créé des principautés autonomes, avant de se soumettre au roi, comme Ariobarzane ou Mausole sur la côte asiatique, Orontès ou Autophradatès en Asie mineure, l'A de Diodore. sia L es satrapes sont au coeur du dispositif idéologique achéménide, où les Paradis ( ) tiennent une place aussi originale que significative. Ce vaste ensemble souvent clos de murs était constitué de la résidence du satrape lui-même, un palais parfois fortifié ( ), un vaste domaine avec des villages pour les dépendants, sorte d'unité agricole, et une réserve de chasse, sorte de parc fréquemment clos lui aussi, avec des forêts où on enferme des bandes de fauves, à quoi s'ajoutent des jardins, des vergers, des bois. Au-delà de l'agrément princier, « le paradis représente une sorte de modèle de prospérité agricole et horticole. » On y réquisitionne la main d'oeuvre servile, mais on y expérimente aussi les techniques d'irrigation. Rappelons, en particulier, les fameux , ces galeries forées surtout par des esclaves pour alimenter en eau des régions arides, dont la construction assurait pour cinq générations aux indigènes le droit de cultiver le sol auparavant inculte, sans pour autant être exonérées de loyers et d'une flopée de taxes (Aristote, Economie, II, 1.4). Enfin, c'est aussi un lieu de conservation (d'arbres en particulier), la sélection, des espèces pour une meilleure productivité, d'expérimentation technique, hydraulique. Cet écrin de luxe, bien séparé du reste du pays a frappé Xénophon par son contraste saisissant entre sa richesse et le dénuement du reste du pays (Anabase IV, 4, 1-2) paradeisoi basileion, basileia, regia satraparum qânâts ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ Persépolis, Escalier du Tripylon, détail d'un lion dévorant un taureau, 480-465, règne de Xerxès Ier. ​ La ficelle est grosse, elle n'a pourtant cessé, un peu partout d'être utilisée par tous les pouvoirs qui avaient assez de puissance pour la légitimer : " les Perses, lorsqu’ils se rendirent maîtres de l’Asie, donnèrent à ceux qui feraient venir de l’eau dans les lieux où il n’y en aurait point eu auparavant, l’usufruit de ces lieux-là mêmes, jusqu’à la cinquième génération inclusivement, et que les habitants, animés par cette promesse, n’avaient épargné ni travaux ni dépenses pour conduire sous terre des eaux depuis le mont Taurus, d’où s’échappe un grand nombre de cours d’eau, jusque dans ces déserts " (Polybe, vers 200-133, Ἱστορίαι / Historíai : Histoires, X. 4, traduction de Vincent Thuillier, 1685-1736) . Concrètement, le creusement de grands qanats réclame parfois plusieurs années de travail. Le roi fait donc travailler une première fois, durement et gratuitement, des populations avant de le faire une seconde fois, par l'exploitation des ressources, dont il tire de gros profits. Cela donne une idée du "marché" de dupes, que nous retrouvons tout au long de l'histoire, et qui a aussi avoir avec le principe de propriété, puisque toutes les terres concernées sont, par décision autoritaire et unilatérale, des propriétés royales. ​ On sait que la justice sociale était déjà au cœur des préoccupations de Zoroastre (Zarathoustra), en Perse entre le Xe et le VIe siècle, et, à la fin du Ve siècle, mais le chef religieux et réformateur social Mazdak ( † 529), sous les Sassanides, ira encore plus loin en proclamant que, pour revenir à la situation originelle où " les hommes possédaient tout en commun et en jouissaient pleinement...la possession doit redevenir commune. " Pas seulement les biens, mais aussi les femmes, et Mazdak de s'en prendre aux " harems des nobles et exigeait le partage des femmes entre les pauvres. " (Ernst, 1962) . Les Mazdakites, principalement des petits paysans, avec, la participation d"artisans, s'attaquèrent alors aux maisons de la haute-noblesse, propriétaires d'esclaves, s'emparant de leur bétail, de leurs céréales et de leurs femmes, souvent après les avoir éliminés (op. cité) . Comme dans beaucoup de révoltes populaires, on trouve des classes privilégiées qui appuient un moment les mécontentements populaires, ici les Chah et la petite noblesse, les Deccans, de manière stratégique, bien sûr, pour accéder à leur tour à un pouvoir plus élevé. Ils " favorisèrent l'évolution vers une structure féodale " et " les réformes de Chosroès I [ Khosro I, NDA ], 531-578) manifestent cette féodalisation de l'Etat iranien ", les Deccans devenant alors " le principal appui du pouvoir central : subordonnés au roi, en tant que noblesse de robe, ils étaient investis par lui " (op. cité). ​ BIBLIOGRAPHIE [↩] ​ ​ ​ ​ BRIANT Pierre, 1982a, Forces productives, dépendance rurale et idéologies dans l'Empire achéménide. In: Rois, tributs et paysans. Etudes sur les formations tributaires du Moyen-Orient ancien. Besançon : Université de Franche-Comté, pp. 431-474. (Annales littéraires de l'Université de Besançon, 269); https://www.persee.fr/doc/ista_0000-0000_1982_ant_269_1_2623 ​ BRIANT Pierre, 1982b, La vie des masses paysannes est donc conduite autour de trois préceptes et complémentaires : Travailler - Produire - se Reproduire https://www.persee.fr/docAsPDF/ista_0000-0000_1982_ant_269_1_2623.pdf ​ HERRENSCHMIDT Clarisse, 1990, Manipulations religieuses de Darius Ier. In: Mélanges Pierre Lévêque. Tome 4 : Religion. Besançon : Université de Franche-Comté, pp. 195-207. (Annales littéraires de l'Université de Besançon, 413) https://www.persee.fr/doc/ista_0000-0000_1990_ant_413_1_2288 ​ LEVI Mario Attilio., 1976, Au sujet des laoi et des inscriptions de Mnesimachos. In: Actes du colloque 1973 sur l'esclavage. Besançon 2-3 mai 1973. Besançon : Presses Universitaires de Franche-Comté, 1976. pp. 257-279. (Actes des colloques du Groupe de recherche sur l'esclavage dans l'antiquité, 4); https://www.persee.fr/doc/girea_0000-0000_1976_act_4_1_940 ​ STOLPER Matthew, 1999, Une « vision dure » de l'histoire achéménide (note critique). In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 54ᵉ année, N. 5, pp. 1109-1126; https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1999_num_54_5_279804 ​ ​ Paradis et enfer zoroastrien, peinture sur parchemin, au plus tard du XVIe siècle. Collection privée. Illustration en en-tête : Détail d'une miniature persane du Livre des Rois de Firdoussi, Le roi Jamshid porté par des démons ( ), mot persan issu du sanskrit : divinité. divs daiva, dives deva

  • ROME, DE LA NAISSANCE A LA REPUBLIQUE

    Rome, De la naissance à la République IXe / Ier siècle avant notre ère Honestiores et HUmiliores ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ Quelques huttes de torchis ​ L' écriture apparaît à Rome à la fin du VIIe siècle mais elle ne sera pas utilisée de manière importante avant plusieurs siècles. Les premiers témoignages historiques seront ceux des Pontifes, gardiens du droit civil et religieux, qui enregistraient régulièrement (probablement dès les débuts de la République, vers – 509), dans de brèves notices écrites sur des tablettes de bois blanchies à la chaux « les noms des magistrats , les éclipses, les prodiges, les variations du prix du blé, les événements politiques, religieux ou militaires importants, etc. » ( ). La littérature latine à proprement parler n’apparaît que bien plus tard, au milieu du IIIe siècle, avec Livius Andronicus et Fabius Pictor sera le premier à rédiger un récit (qui a été perdu) sur “l’histoire des origines de Rome” (vers – 210), que les historiens nomment par commodité ou . Cette tradition littéraire, c’est l’annalistique, qui fait le récit plusieurs siècles après d’une histoire que les auteurs ne connaissent que par la tradition orale. Des chercheurs ont estimé que la crédibilité de ce type de tradition varie entre 150 et 300 ans ( ). Finley résume bien cette situation : [1] Poucet, 2000 primordia initia Van Gennep, 1912 ; Vansina, 1961 « notre faiblesse est sans remède : nous n'avons pas pour faire l'histoire de Rome la moindre source littéraire originale antérieure au IIIe siècle de notre ère, et nous en avons fort peu d'antérieures au IIe » ( ). Finley, 1987 [1] Appelées “Fastes” (du latin fas, fari : parler) par extension, le mot désignant d’abord les jours permis pour un certain nombre d’activités publiques ou privées : parler en public, passer des contrats, rendre la justice, etc. Il y a donc des jours fastes ( ) et des jours néfastes ( ). Le mot français s’est formé par confusion du latin (heureux, favorable), vers 1380. fastus dies dies nefastus faustus ​ A l’intérieur de cette tradition, il existe de multiples formes répondant à des règles, des méthodes différentes, comme la littérature érudite, poétique, iconographique, etc. Ainsi, en plus de ne pas posséder de sources primaires pour l’époque dite royale de l’histoire romaine, l’historien se trouve confronté à un certain nombre de difficultés : variantes d’un même thème, différentes manières littéraires de conduire la narration (dramatique, pathos, etc), amplification, tronquage du récit pour des raisons idéologiques, de type gentilice, par exemple, en donnant à une famille une origine plus ancienne qu’elle n’a en réalité, ou de type patriotique, mais encore bien d’autres recompositions historiques d’origine sociale, telles les luttes entre et , politique, tels les suffrages, les formes de gouvernement ou encore ethnographiques, par exemple l’attitude anti-étrusque de Denys d’Halicarnasse ( ). Pour venir en aide à l’historien, un ensemble de sources non écrites lui sera d’un grand secours, au premier rang desquelles figure l’archéologie : optimates populares Poucet, 2000 « Il est maintenant devenu possible d'écrire une histoire archéologique des origines et des premiers siècles de Rome, très différente, il est vrai, de celle véhiculée par Tite-Live et Denys d'Halicarnasse. » (op. cité). ​ C’ est l’archéologie qui a permis de dater les débuts de Rome entre le Xe et le IXe siècles avant notre ère, grâce aux tombes à incinération trouvées, au lieu de la traditionnelle date de – 753 fournie par Varron, que l’écrivain avait choisie parmi « une foule de propositions concurrentes. » ( ). Poucet, 2000 En effet, pendant longtemps, jusqu’au dernier quart du VIIe siècle, Rome n’était qu’un ensemble de petits villages formées de quelques huttes de torchis, ne connaissant ni l’écriture ni le tour du potier. C’est toujours l'archéologie qui nous informe de sa profonde transformation par l’apport des Etrusques : architecture solide, décoration, écriture, lecture, en particulier (op. cité). On comprendra donc la gageure que représentent toutes les tentatives de rapporter les siècles d’histoire romaine précédant l’apparition des témoignages littéraires directs. Toutes ces tentatives sont « utiles et intéressantes, à condition qu'on ne se dissimule pas leur caractère en grande partie hypothétique et donc éminemment provisoire.» ( ). C’est donc avec des pincettes qu’on abordera le prochain chapitre, avec l’aide des spécialistes les plus exigeants aujourd’hui sur la question. Poucet, 2000 Pectoral, tombe Galeassi à Praeneste (auj. Palestrina), VIIIe siècle, métal et or, Musée National étrusque de Villa Giulia, Rome ​ Quelques huttes de torchis Les siècles obscurs La République Riches...un peu...beaucoup... Révoltes sociales ​ Les siècles obscurs ​ V éritable chaudron de peuplades : autochtones, Samnites, Ligures, Sicules, Sabins, Etrusques, Grecs, etc, leurs tribus ( ), les localités, sorte de “cantons naturels ” ( ) à l’origine de la future Rome se pillaient l’une l’autre, se disputaient les pâturages, les champs les plus fertiles, et ce d’autant plus que leur région était un carrefour stratégique, au centre d‘une zone traversée par des transhumants, mais aussi par une route du sel, de l‘embouchure du Tibre à la Sabine ou vers plusieurs cités latines ( ). Quand un groupe était assez puissant, il les absorbait dans sa zone d’influence ou les tenait en vassalité, dans un rapport de patrons ( ) à “clients” ( , peut-être du grec , “qui s’entend ordonner” ), qui, sans posséder la citoyenneté, sont « à la fois libres et subordonnés. » ( ), enfin, plus subordonnés que libres, nous précise Richard, soumis qu’ils étaient à une sujétion quasi-servile, « réduits à travailler la terre de leurs maîtres dont, le cas échéant, ils constituaient d’autre part la milice. » ( ), mais aussi contraints de suivre le patron qui émigrerait dans une nouvelle patrie, comme nous le relate l’histoire du chef albin Attius Clausus, qui vint s’établir à Rome au début de la République, amenant avec lui un grand nombre de clients (Tite-Live, II, 16) et dont la nouvelle gens sera romanisée sous la forme de Claudia. Par ailleurs, le rapport du client et du patron était un rapport d’obligés, avec des engagements réciproques, où le client était de loin le plus perdant. Car, si le patron devait surtout l’assistance judiciaire à son client, le client devait participer à de multiples frais de son liés à l’’exercice d’une magistrature, à une amende infligée, à un remboursement de dettes ( , litt. “l’argent que l’on doit à autrui”) au mariage des ses filles (Plutarque, Vies, Romulus), etc. : [1] gentes [2] pagus, vicus, oppidum, oikos Maury, 1866 [3] patronus cliens clueo Grandazzi, 2014 Richard, 1978 [4] [5] patronus aes alienum « Tous ces droits ont subsisté dans leur entier. Le seul changement qu’on y a fait par la suite, c’est qu’on a trouvé que c’était une chose honteuse et lâche que les grands reçussent de l’argent des petits. » (op.cité) ​ [1] Trois tribus primitives Ramnes (Romnes), Tities et Luceres, selon la tradition et successivement, issus de Latins, Sabins et Étrusques (sujet complexe qui divise encore les spécialistes), sont à l’origine de la fondation de Rome, mais l’occupation du Palatin, la plus ancienne, et d’autres collines remontent au moins au XIIIe-XIIe siècles ( ). Elles sont dites « gentilices » (propre à des communautés de noms) ou « romuléennes » au titre de leur installation supposée par le fondateur mythique Romulus, dont la date de - 753 a été choisie arbitrairement parmi d’autres par Varron. Leurs habitants sont des (opposés aux , habitants des faubourgs) originels des cités installées sur les monts, sept selon la tradition du Septimontium : Palatin, Cermale, Velia, Oppius, Cispius, Fagutal, Cœlius. Bien qu’historiques, les trois tribus primitives n’auraient, selon Rieger ( ), aucune signification ethnique, malgré ce que prétend la tradition annalistique (résumés annuels et brefs d’histoire rédigés par les pontifes) puis historique, mais seraient des unités territoriales formées vers 550-520 par Tarquin l’Ancien sur la base d’une cité antérieure à l’intégration des aux habitant les ( ), collines du Quirinal, avec le Sabin Numa Pompilius, puis du Viminal et de l’Esquilin avec Servius Tullius. Grandazzi, 2014 montani pagani 2007 montani collini, colles collis [2] selon l’expression de Félix Georges De Pachtère ( ) Richard, 1978 [3] par cristallisation, en quelque sorte, de communautés partageant un passé et un certain nombre de croyances : Le grand linguiste français Emile Benveniste avait montré leur origine indo-européenne commune, non seulement sur des bases linguistiques communes, mais de leurs institutions mêmes ( ). Richard, 1978 [4] familles nobles se reconnaissant le même ancêtre commun d’origine [5] Le client, en effet, est privé du “droit d’ ” en justice (du latin : “être debout”), c’est à dire soutenir, intenter une action judiciaire. ester stare ​ Notons que ces relations de clientèle ne sont pas spécifiquement romaines mais sont attestées déjà chez les Samnites, les Sabins, les Étrusques ou encore les Gaulois, où selon le témoignage de César, « la puissance et le crédit d’un noble s’y mesuraient au nombre d [ serf NDA] et de clients qu’il pouvait réunir ( ). Les tribus indigènes des Ramnes, sabine des Tities et étrusque des Luceres, répartis en hauteur sur les monts Palatin, Quirinal et Caelius vont finir par se mélanger aux tribus du Septimontium et former avec leurs descendants cette Urbs patricienne ( et leurs fils , les patriciens) qui dominera en tant que ses clients alentour, principalement d’origine étrangère, installés hors du et qui se confondent encore avec la plèbe primitive dans la Rome protohistorique. Cette plèbe n’est pas encore un corps social constitué. Pendant longtemps elle n’est pas « autre chose que l'ensemble des familles non nobles. » ( ). ’ambacti ambactus : servus : Richard, 1978 [6] patres patricii patronus pomerium [7] Richard, 1978 [6] Septimontium : du nom d’une fête sacrificielle partagée en décembre par les d’origine, mais que chaque tribu célèbre séparément et à sa manière, en des endroits différents ( ) monti Richard, 1978 [7] : séparation à Rome entre la ville, l’urbs, et la campagne, l’ , sillon sacré sur lequel on ne peut ni construire ni cultiver. pomaerium ager Les moins privilégiés d’entre les clients reçoivent de la part de leurs patrons des terres à titre précaire ( ) qu’ils cultivent au profit de ces derniers. Les terres des patriciens, quant à elles, avaient été selon la tradition partagée par Romulus ou Numa Pompilius à titre définitif et héréditaire entre les trente curies (Cicéron, De Republica, II, 26 ; Denys, AR , II, 62, 4 ; Plutarque, Vies, Numa XVI, 4). Les parcelles en question étaient de petits jardins ou des vergers qui apportaient un complément de ressources à ces premières communautés d’éleveurs ( ). A la suite des privilégiés préhistoriques qui ont été évoqués au premier chapitre, il faut imaginer des groupes aristocratiques influents posséder assez de surplus pour devenir les créditeurs ( ) de ceux qui, accablés de dette, formeront plus tard une partie de la plèbe avec les populations conquises, comme celle d’Albe la Longue , sur le mont Albain, que le troisième roi de Rome, Tullus Hostilius (règne de 672 à 640), originaire de la Velia, détruisit avant de déplacer une importante population sur le Cœlius. Parmi elle, des chefs albains, dont certains entrèrent au Sénat (Tite-Live I, 30, 2 ; Denys III, 29, 7) : Nous le savons depuis toujours, les riches sont comme une grande famille qui ont le plus souvent intérêt à oublier ce qui les distinguent et à se rappeler ce qui les unit. Nous l’avons vu, chaque société antique tire de la domination des autres peuples, par la force, des avantages considérables. Tullus Hostilius quant à lui, va l’utiliser pour briser les groupes nobiliaires au détriment d’un état centralisé. . Ajoutons à cela le fait que le siège le plus ancien du Sénat se nommait la Curia Hostilia, dont Cicéron attribue l’origine à Hostilius (De Republica, II, 31) ainsi que l’installation du , lieu de réunion de l’Assemblée : on sait désormais, grâce à l’archéologie, que le premier pavement du forum date de l’époque de Tullus Hostilius ( ). Précisons aussi que ce roi avait lié hiérarchiquement le pouvoir religieux et politique à sa personne, en transformant « la de sa propre gens, les Hostilii, en de la communauté entière, où se concentrerait le pouvoir, qui avant cette époque s’étendait aussi à d’autres familles » ( ). Cependant, selon Richard, « la population de la Rome royale forma d'abord un seul corps politique auquel la division en patriciat et en plèbe ne s'applique pas, même si des inégalités purent s'y faire jour et une aristocratie se former très tôt en son sein. » ( ). Enfin, la légende des Horaces et des Curiaces, après celle de Rémus et Romulus , est celle de « la fondation de la communauté urbaine de Rome » (op. cité), ce qui finit d’emporter la conviction de l’auteur que Tullus Hostilius serait en fait le vrai fondateur de la ville éternelle. Ce mythe permet de souligner une fois encore le caractère archaïque et violent des sociétés antiques. Ici, l’issue du combat entre deux villes est confié à un duel entre deux groupes cousins et patriciens, chacun représenté par trois champions, dans chaque groupe des jumeaux. Le derniers des Horaces vainc par la ruse, tue sa sœur parce qu’elle se met à pleurer la mort de son fiancé, issus des Curiaces, et le père ( ), selon une version de l’histoire, lui évite la peine suprême d’ , où on est fouetté à mort, pour le soumettre à la peine symbolique du joug. Au-delà de la naissance de Rome, ce duel symbolise peut-être « la création d’un nouvel ordre de civilisation. » precarium [8] [9] [10] Richard, 1978 Cels-Saint-Hilaire, 1990 [11] [12] Comitium Cairo, 2014 curia curia Cairo, 2014 [13] Richard, 1978 [14] pater familias arbor felix Selon la légende, les jumeaux Rémus et Romulus sont nés de l’union du dieu Mars et d’une vierge mortelle, Rhéa Silvia, exposés à leur naissance, près du Tibre, allaités par une louve et adoptés enfin par un couple de bergers. [8] Les membres des curies sont les Quirites, populus Romanus Quirites [9] Antiquités Romaines ou Histoire ancienne de Rome. [10] Ou celles des Véiens étrusques ou des Fidénates, soumis par les Etrusques. [11] Ces groupes forment la plus ancienne assemblée de Rome, la comitia curiata, dirigée par trente curies (curiae), dix curies par tribu à l’origine. Le roi augmente le nombre de légionnaires et recrute dix nouvelles turmae, composée de trois décuries (decuriae) de dix cavaliers chacune. Chacune des curies ayant ses propres centuries (centuriae) de cavaliers, disposant de dix cavaliers chacune, les nouvelles unités de cavalerie devaient se retrouver représentées par différentes tribus. [12] Le populus de cette époque archaïque (Populus Romanus Qurites : “L’ensemble des personnes du peuple romain”), renvoie à la population noble de principes ou patres qui a seule des droits politiques et peut se réunir dans l’assemblée des Comices curiates. Plus tard, l’émergence de la plèbe conduira à partager ce populus en deux, avant qu’il ne soit assimilé le plus souvent, et parfois idéologiquement depuis la fondation romuléénne, à la plèbe : plebs, multitudo, pléthos. [13] Selon le mythe, Romulus entre en guerre contre les Sabins de Titus Tatius suite à l’enlèvement des Sabines, selon une pratique patriarcale archaïque qui permet à un groupe humain de se procurer des femmes, et que beaucoup de sociétés traditionnelles pratiqueront jusqu’à la période moderne [14] Louve allaitant les jumeaux Rémus et Romulus, bronze, 114 cm x 75 cm, Musée du Capitole env. IVe-Ve siècle ​ À une suprématie sur le Latium d’Albe la Longue, fondée sur la pureté de la race et sur la nette séparation entre les classes dirigeantes et les inférieurs, aurait succédé la suprématie de Rome, issue de l ’intégration des vaincus [15] . » ( ). Comme pour la Grèce, il ne faut pas entendre ici le concept de race de manière biologique. Le médiéviste Alessandro Barbero nous rappelle par ailleurs que Cairo, 2014 « L’Empire romain était déjà en soi un empire multiethnique, un creuset de langues, de races, de religions, et il était parfaitement à même d’absorber une immigration massive sans être pour autant déstabilisé. » ( ). Aucune loi, par ailleurs, n’interdira à Rome les mariages et les relations sexuelles entre Blancs et Noirs, et nous avons de nombreux témoignages littéraires à ce sujet, comme celui du poète Properce, trouvant autant de séduction chez une femme noire que chez une autre d’une blancheur parfaite (Properce, II, 25, 41-42), ou encore l’écrivain Martial, amoureux d’une fille noire “comme la nuit” alors qu’une autre, “blanche comme un cygne”, tente d’obtenir ses faveurs (Martial, I, 115). Il existera bien cependant un antisémitisme Barbero, 2006 [16] romain, fondé sur la détestation de la culture juive, d’être un racisme culturel [17] à part entière, qui sera repris et développé plus tard par les chrétiens ( ). Salmon, 1984 L’auteur renvoie à Mencacci F. 1987, « », MD, 18, p. 131-148. et Pasqualini A. 1996, « », 1994, Rome, p. 217-253. [15] Orazi e Curiazi, uno scontro fra trigemini ‘gemelli’ I miti albani e l’origine delle ‘Feriae Latinae’ Alba Longa. Mito Storia Archeologia. Atti dell’incontro di studio Roma-Albano Laziale, C’est dès l’antiquité que l’antisémitisme romain colportera des calomnies, des rumeurs sur la culture juive, qui se répandront en Egypte, en Mésopotamie et à Chypre. « De part et d'autre, on fait alors preuve d'un acharnement atroce : si Titus ordonne la destruction complète de Jérusalem en 70, lors de la révolte de Cyrène, en 115, sous le règne de Trajan, Dion Cassius raconte que les Juifs “égorgèrent les Romains et les Grecs, mangèrent leur chair, se ceignirent de leurs entrailles, se frottèrent de leur sang et se couvrirent de leur peau ; ils en scièrent plusieurs par le milieu du corps, en exposèrent d'autres aux bêtes et en contraignirent quelques-uns à se battre comme gladiateurs” » ( ). [16] Salmon, 1984 « La Diaspora, qui débute au VIIIe siècle avant notre ère, avait permis l’installation d'importantes minorités juives dans le monde méditerranéen. » Leur « prosélytisme », leur mépris suscité par leur pauvreté : « Juvénal et Martial les peignent comme des clochards ou des hippies. », leurs pratiques religieuses : monothéisme, circoncision (“sujet de plaisanteries obscènes”), sabbat, interdit alimentaire du porc ( ). [17] Salmon, 1984 ​ Détail d'un sarcophage romain illustrant une bataille contre les Germains (frontières sur le Danube ?) pendant l'époque des Antonins (138 - 192), vers 190, Dallas Museum of art (DMA) source : https://collections.dma.org/artwork/5320527 ​ ​ Q ui dit assimilation des hommes d’origines différentes, dit aussi pour Rome assimilation des dieux, et il n’y a guère que les spécialistes, aujourd’hui, pour pouvoir distinguer l’origine étrangère de tel ou tel dieu romain ( ). D’où qu’ils viennent, ce sont les nobles qui auront longtemps la main mise sur les affaires religieuses, en conservant pour leur classe les grands sacerdoces : les fonctions de pontife, d’augure ou de flamine, par exemple, ne seront progressivement ouverts aux plébéiens qu’à partir de – 300 avec la lex Ogulnia. Grandazzi, 2014 Le successeur de Tullus Hostilius, Ancus Martius fait comme lui la guerre à de nombreux voisins : Politorium, Médullia, Tellènes, Ficana, Fidènes, Véies, etc. dont il déporte, lui aussi, un grand nombre d’habitants qu’il incorpore à Rome. Ces conquêtes ont sans doute plus qu’auparavant grossi la population de Rome, mais il ne faut pas forcément y voir avec le grand historien romain Niebuhr (Barthold Georg, Copenhague, 1776 - Bonn, 1831) l’origine de la naissance de la plèbe ( ). La masse d’immigrants ou de déportés pauvres a probablement en partie augmenté celle des clients, à cause de la difficulté de subsister seulement avec un petit lopin de terre de deux arpents ( ) en moyenne. Richard, 1978 bina iugera Pour des raisons idéologiques, la guerre est toujours pour les Romains un cas de , une “guerre juste” où la cité ne fait que se défendre contre ses agresseurs ( ). Notons en passant qu’il est le premier à fonder une prison à Rome, une institution dont les civilisations fondées sur la coercition, qu’elle qu’en soit la forme, ne pourront plus se passer jusqu’à nos jours. Comme on pourrait s’y attendre bellum justum Briquel, 1995 « Ces guerres procurent à Ancus d'énormes ressources, tant humaines que matérielles : elles accroissent la population romaine par l'absorption des habitants des cités conquises et enrichissent la ville par le butin rapporté par ses victoires. Elles permettent donc au roi, la paix une fois retrouvée, de réaliser une œuvre que l'historien [18] décrit alors. Ancus agrandit l’Urbs, établissant les vaincus comme nouveaux citoyens sur l'Aventin et dans la vallée du Grand Cirque, et en annexant le Janicule, sur l'autre rive du fleuve. Tite-Live souligne ainsi les conséquences des guerres contre les Latins pour l'accroissement de Rome (ce qu'il fait aussi pour la brève allusion à la guerre contre Véies). Il insiste sur le fait que ces victoires ont permis au roi de mener une politique de grands travaux : édification de nouveaux quartiers de la ville, lancement du pont sur le Tibre, réalisation du mur du Janicule et du fossé des Quirites, réfection du temple de Jupiter Férétrien - sans oublier la construction d'une prison. » ( ). Briquel, 1995 [18] Tite-Live (vers 64 – 17), (litt. "Les livres depuis la fondation de la Ville", qu’on traduit par “Histoire de Rome depuis sa fondation” (vers – 31), I, 32-35 pour le règne d’Ancus Martius. Ab Urbe condita libri On retrouve ici des éléments d’une thèse avancée par Georges Dumézil, d’une conception commune des sociétés indo-européennes transmise par les mythes, qui divise de manière tripartite les différentes fonctions du monde, trois besoins qui auraient été essentiels aux sociétés humaines : Une fonction royale et sacerdotale, qui unit la royauté et la religion, une fonction guerrière et une fonction économique. Au-delà de la thèse elle-même, qui dépasse le cadre de cet exposé, on reconnaît bien là la structure de base sur laquelle les élites de tout bord ont établi leur pouvoir, de manière pyramidale, hiérarchique, du haut vers le bas, et qui exclut toute sorte de communauté de bien commun mais au contraire, renforce la puissance que les familles aristocratiques ont construite, nous l’avons-vu, depuis la préhistoire. D’ailleurs, le thème indo-européen de “ l’homme complet”, réunissant en lui les qualités des trois fonctions duméziennes ( ) est manifestement tout ce qu’il y a de plus aristocratique, donnant aux « meilleurs » autorité sur l’ensemble des activités du peuple : Briquel, 1995 « Maître du temps lors de la proclamation calendaire, maître de l’espace par le rituel augural qui lui permet d’agrandir la superficie de l’Urbs, bâtisseur de la Ville, représentant des puissances divines et intercesseur auprès d’elles des volontés humaines, organisateur du corps civique, chef de guerre, le roi de l’ère archaïque incarne et assure l’unité de la communauté civique. » ( ). Grandazzi, 2014 Fils de Demarate, un riche grec de Corinthe, qui a fait fortune dans le commerce maritime avant de s’exiler, le premier roi étrusque de Rome, Lucumon, dit Tarquin l’Ancien, « à force d’argent et de zèle, obtint la considération et même l’amitié du roi Ancus » (Aurélius Victor, 320-390, : “Les hommes illustres de la ville de Rome”). Bien entendu, comme ses prédécesseurs, Tarquin augmente la puissance de Rome par la guerre et les butins qui y sont associés. Il s’empare d’Apiolae De viris illustribus urbis Romae [19] , de Corniculum, de Ficula l'Ancienne, de Cameria, de Crustumerium, d’Amériola, de Médullia, de Nomentum… Alors, certes, Rome est « accueillante envers les dieux d’autrui comme elle l’est envers les étrangers » ( ) c’est certain, mais s’agissant des hommes, on ne mélange jamais les torchons et les serviettes, les riches et les pauvres demeurent à la même place. Les premiers commandent, ordonnent l’ensemble de l’organisation de la cité, les seconds obéissent et subissent la volonté et la loi des premiers. Et ce n’est pas parce que le premier des Tarquins ouvre le Sénat aux plébéiens Grandazzi, 2014 [20] que cette situation change le moins du monde. Le nombre de gentes ayant sensiblement diminué, et partant, les sénateurs issus de ces gentes, Tarquin ouvrit par nécessité la fonction à de nouvelles gentes, d’où sortiront les (Cicéron, République, II, 35 ; Tite-Live., I, 35, 6 ; Vir. ill, 6, 6) qu’on distinguera des des familles plus anciennes et plus nobles aux yeux de l’élite. Une partie de la critique moderne, avec Richard, trouve “insoutenable” l’assimilation de ces nouveaux aux , recrutés parmi les riches familles plébéiennes exerçant des activités commerciales et demeure convaincu « que Tarquin l'Ancien ouvrit l'accès du Sénat à des éléments de provenance diverse. » ( ), des familles étrusques acquises à sa cause, mais aussi des familles latines au sein desquels des familles anciennes de Rome “qui n'y avaient pas eu de tout temps le prestige et la puissance nécessaires pour accéder au Sénat” avaient été “exclues de cet honneur” mais “s’en jugeant dignes,” ( ), exprimèrent leur mécontentement. Ils sont peut-être des sénateurs à titre personnel et ne font pas partie de la noblesse héréditaire, comme le pense Richard, mais, dans tous les cas, ils font partie d’une nouvelle élite économique influente, pour certains d’une noblesse étrangère étrusque avec laquelle la vieille aristocratie devra composer un certain temps. Comme pour d’autres régions du monde, la riche aristocratie princière étrusque nous est connue par ses tombes au mobilier luxueux, richement décorés par des artisans maîtrisant le travail de l’or et de l’ivoire, alors que la plus grande partie de la population nous est inconnue, « patres minorum gentium patres majorum patres conscripti Richard, 1978 Richard, 1978 une vaste couche d' humiles nous précise l'historien » , « dont les restes, en l'absence de toute espèce d'offrande ou de don funèbres, étaient abandonnés à de rudimentaires sarcophages, lorsqu'ils n'étaient pas déposés à même la terre. » ( ). Par ailleurs, la conception de grands ouvrages (Forum Romain, Grand Cirque ( ), les égouts ( ) ont nécessité une main d’œuvre spécialisée ( ), venue principalement d’Etrurie, mais leur réalisation fut surtout l’œuvre de simples ouvriers, “ex-clients” ou « de toute provenance qui Richard, 1978 Circus Maximus Cloaca Maxima fabri humiles « fournirent la main d'œuvre indispensable aux grands travaux entrepris par les rois étrusques. » ( ). Richard, 1978 Il semble y avoir une cohérence dans l’œuvre du premier Tarquin et qui touche directement notre sujet. La pression démographique devait se sentir déjà sous son prédécesseur, Ancus Marcius, elle-même devenant un facteur possible de déstabilisation sociale, comme l’était celles des différents groupes de notables. Alors, le premier Tarquin a l’idée de dynamiser, rééquilibrer les forces en présence. D’un côté, il augmente le sénat, divers sacerdoces (vestales, pontifes et augures) et l’ equitatus [21] , pour contrecarrer surtout les plans d’une noblesse qui cherche à devenir héréditaire par l’exercice de l’interrègne [2 2] , et d’un autre, il soulage matériellement les plus démunis, par une distribution de terres, des apports de salaires payés pour l’ouvrage de grands travaux de prestige et d’utilité publique, ce qui dans le même temps vise à leur ôter la tentation d’entrer dans la clientèle des puissants ( ). Mais tout ceci a un coût faramineux. Pour trouver les financements dont il a besoin, le roi se lance dans les conflits tout azimut qui ont été cités, et qui lui permettent « de réunir une Richard, 1978 praeda [23] inestimable grâce à laquelle Rome put faire face au coût de constructions fastueuses, mais aussi, croyons-nous, de travaux d'utilité publique. » (op. cité). Denys d’Halicarnasse parle même d’un cas où les soldats reçurent une part des richesses acquises (op. cité). ​ [19] qui lui auraient permis selon Tite-Live « d’instituer des jeux particulièrement splendides, tandis que Valerius Antias, cité par Pline l’Ancien, explique qu’il l’utilisa pour commencer la construction du temple de Jupiter Capitolin » (Lanfranchi, 2015) [20] Jusque-là, (auspices : présages de divination) et (autorité) étaient le monopole des patriciens. ( ). auspicia auctoritas Richard, 1978 [21] Cette cavalerie serait constituée de fantassins montés et ne sera pas avant les guerres samnites une véritable cavalerie capable de combattre indépendamment de l’infanterie. (Wolfang Helbig, Contribution à l'histoire de l'Equitatus romain, 1904) [22] du latin . interregnum « Malgré la controverse qui oppose sur ce point les juristes, il nous semble acquis que l' est de création et d'inspiration monarchiques, que son utilisation se soit limitée, pendant toute la période royale, au domaine religieux, c'est-à-dire au temps mort des cinq jours épagomènes qui, succédant chaque année aux Terminalia, coïncideraient avec la retraite provisoire du roi, ou qu'il ait eu dès l'origine une finalité politique, si l'on y reconnaît au contraire un expédient conçu pour remédier à la vacance effective du trône. » interregnum ( ). L’interroi ( ) bénéficiait alors d’une Richard, 1978 interrex « consécration dont le bénéfice, dépassant largement leur personne, allait en fait à leurs lignées respectives. » (op. cité). [23] en latin, “proie”, qui donnera le français prédation : pillage, brigandage. ​ ​ ​ ​ ​ ​ Certains historiens réfutent une grande partie des réformes attribuée s au successeur de Lucumon, Mastarna, alias Servius Tullus (règne de 540 à 520 env.). Michel Humm, par exemple, fait remonter la censure à la fin du IVe siècle (Appius Claudius Caecus, Ecole Française de Rome, 2005). Nous avons prévenu le lecteur en introduction de la difficulté de ce sujet, mais le problème de la chronologie ne nous importe pas ici. Que le census ait alors plus ressemblé « à une revue des troupes qu’à un véritable relevé des fortunes » ( ), que les critères financiers mentionnés par Tite-Live (I, 43) soient « forcément anachroniques, puisqu'il n'y avait au milieu du VIe siècle que des lingots prémonétaires » ( ) il faut sans doute l’admettre, mais tôt ou tard, la répartition censitaire du peuple a bien eu lieu, et elle a consacré, comme en Grèce, la division de la société en classe possédant plus ou moins de richesse, et partant, plus ou moins de pouvoir. Et, comme en Grèce encore, ces classes censitaires recouvrent des classes militaires, dans une culture qui porte au plus haut, comme en Grèce ou partout ailleurs, pour ainsi dire, les valeurs guerrières. Poucet, 1983 Adam, 2010 « Le principe : les citoyens sont classés suivant leurs biens. Les plus riches sont cavaliers (18 centuries), ou fantassins lourds (80 centuries), les autres se répartissent en quatre autres classes, et les pauvres ne doivent pas le service militaire puisqu'ils ne peuvent pas s'offrir d'armement. Les catégories militaires s'appliquent à la vie civile, et chaque centurie vaut une voix, selon le principe dit de l'égalité géométrique. Ce qui signifie, et Tite-Live s'en félicite, que les citoyens les plus riches sont sûrs de l'emporter dans les élections, le vote des lois ou celui des guerres. À titre indicatif, Servius aurait recensé 80.000 mobilisables (ce qui semble un peu élevé), et les centuries les plus riches auraient donc compté quelques dizaines de citoyens, les plus pauvres des milliers. » ( ) Adam, 2010 Ainsi, entre dans cette phalange de la , tous les citoyens assez aisés pour s’acheter un armement. Les moins riches ont une fronde, ils sont plus légers, plus rapides (d’où leur nom de ), alors on les place en première ligne, mais comme ils n’ont aucune protection, ils sont beaucoup plus exposés et ont beaucoup plus de risques de tomber au combat. Les plus riches s’achètent une cuirasse, des chevaux (y compris la nourriture et l’écurie, bien sûr), et sans pouvoir acheter des chevaux on peut être bien équipé et entrer dans l’infanterie (hoplitie) lourde. Pour l’infanterie légère, on s ‘offrira selon ses moyens : jambières, casque, cuirasse, boucliers ( ), javelots ou lances, principalement. L’essentiel des futures légions est déjà là. On lance différentes vagues de phalanges jusqu’à écrasement de l’ennemi, et ensuite, les plus riches qui étaient bien protégés sur les côtés, montés sur leurs chevaux poursuivent les fuyards et fondent sur le butin ( ). Les plus pauvres, les ne possédant ni classis velites clipeus, scutum Adam, 2011 proletarii pecunia [24] ni ne peuvent accéder aux ordres militaires et sont , “sous les mobilisables”. A l’inverse, tous les petits propriétaires fixés sur des terres ( ), ont acquis avec la nouvelle organisation militaire un nouveau prestige à l’intérieur de l’armée centuriate. Par ailleurs, devenus armés, rien n’empêchait les « de récupérer des troupeaux razziés par des voisins remuants, de piller des bourgades latines ou d'accaparer des terres. » ( ). On comprend alors de mieux en mieux la stratégie de Tullus Servius, qui permettait par sa réforme militaire (comme celle des en tribus) d’affaiblir l’organisation gentilice des anciennes familles par un apport progressif de “nouveaux riches”, par la constitution d’une nouvelle clientèle, sur lesquels il allait falloir compter, et ce d’autant plus que les anciens patrons ne pouvaient faire entrer leurs clients dans la , eux qui ne possédaient que quelques arpents de terre. Précisons que, plus qu’en Grèce encore, les artisans et les marchands étaient des professions qui seront longtemps honnies, car interdites à Rome pour les citoyens et abandonnées aux métèques, ce qui traduit encore pour cette époque une citoyenneté à plusieurs vitesses. familia infra classem assidui, sing. assiduus adsiduii Richard, 1978 pagi classis [24] : latin, de , “bœuf”, le bétail étant peut-être critère de base du primitif, du la richesse avant d’être représenté par la monnaie. Pecunia représentera alors une indemnité, un salaire. Ce mot est à l’origine du français “pécunier.” pecunia pecus censum pecus, (Richard, 1978) Fibule en or, étrusque milieu du VIIe siècle avant notre ère Tombe Regolini-Galassi Cerveteri, Italie Musée du Vatican, Rome ​ mi mulu araθiale θanaΧvilits prasanaia « Je (suis) le don d'Arath (Aranth) (et la possession) de Thanachvil Prasanai » ​ Ce bijou a "fait l'objet d'un don d'un homme à une femme." (Amann, 2015) Tarquin le Superbe poursuivit le travail de sape de son prédécesseur, s’agissant de la main mise des “premiers citoyens”, et comme on pouvait s’y attendre, la tradition littéraire souligna fortement le caractère tyrannique de son règne, décimant le Sénat selon Tite-Live et Denys, pour pouvoir y mettre des hommes de sa (voir plus bas), au dire des Antiquités Romaines, exilant ou confisquant les biens d’opposants réels ou potentiels (Tite-Live I, 49, 2-6 ; Denys, AR, IV, 43, 2 ; Dion Cassius II, 11, 2-3), ou encore, sacrilège, en faisant nommer des consuls n’appartenant pas aux grandes familles. S’il faut en croire Denys, il aurait « exploité et même pressuré » les pauvres gens ( ), qui pourtant comptaient encore de nombreux partisans après sa chute, prêts à applaudir factio humiles [25] une possible restauration. C’est en tout cas de manière autoritaire qu’il recruta dans toute l’Etrurie toutes sortes de , astreints à des travaux obligatoires (op. cité). Ceci étant dit, Tarquin le Superbe n’a pas supporté économiquement les pauvres au détriment des riches. Le développement économique, l’amélioration de la production agricole pendant le règne des Tarquins a bien profité aux grands propriétaires terriens. fabri ​ [25] Les premières assemblées populaires votaient par (d’où le français “suffrage”, en applaudissant et en acclamant. Le mot viendrait de (bruit violent, fracas), la clameur ( ) des assemblées primitives (Ugo Coli, in Richard, 1978) ou celle que causait les soldats avec leurs armes sur leurs boucliers pour manifester leur approbation, par le fracas «des armes heurtées par les soldats sur leur bouclier pour manifester leur approbation». (L.R Ménager, in Richard, 1978). suffragium fragor clamor ​ ​ La République ​ Q uels que soient les hommes au pouvoir après l’éviction du dernier Tarquin par Porsenna, (Adam, 2011) ou autre (Richard, 1978), ils durent faire face à de grandes tensions sociales, des luttes d’intérêts des deux principaux groupes de , et un fort mécontentement de la plèbe, qui commence à se constituer en ordre (op. cité), en face d’un groupe de familles qui avaient accumulé privilèges politiques et religieux et qui lui-même tend à devenir une classe revendiquant un imperium par le monopole des auspices, « qu’ils estimaient pouvoir prendre au nom de la cité tout entière. » ( ). C’est ainsi que, tout le temps que dura la République, ils continueront à utiliser l’interrègne dans ce but en s’appropriant, en cas de vacance du pouvoir, les auspices du peuple par le biais des sénateurs. Les historiens appellent ce phénomène “ magister populi, magister equitum praetor maximus patres Humm, 2018 serrata [26] ”, “fermeture” ou “clôture” du patriciat. On le voit bien, depuis que nous les suivons pas à pas, les riches d’ici ou d’ailleurs ne sont jamais en manque d’idées, de stratagèmes pour se maintenir au pouvoir. Peut-être le sénat avait-il commencé de s’ouvrir à la plèbe via les , créés sans doute par les premiers consuls, L. Iunius Brutus ou P. Valerius Publicola (Tite-Live II, 1, 10-11), et recrutés hors de la noblesse héréditaire, dans les centuries équestres (Kubler, Equites Romani ; Nicolet, L'ordre équestre, in ) ou parmi les riches clients de la haute plèbe ( : Tite-Live IV, 60, 7), en particulier sabins, comme Attius Clausus. Cette nouvelle caste avait, comme on pourrait s’y attendre, une politique de mariage qui interdisait des plébéiennes d’épouser un patricien, loi figurant dans les XII tables ( ). L’inverse, par contre, n’avait guère d’importance, les rejetons d’une patricienne et d’un plébéien n’étaient pas nobles : La femme, à Rome demeurait un bien meuble comme en Grèce et avait peu de droits. Avec Tite-Live, on touche du doigt la conception aristocratique d’une race d’homme bien distincte d’une autre : conscripti Magdelain, 1990 primores plebis, nobilium amici op.cité « À quoi tendent, en effet, ces mariages mixtes ? À vulgariser des sortes d’accouplements , comme chez les bêtes, entre patriciens et plébéiens. De sorte que celui qui en naîtra ne saura plus à quel sang, à quel culte il appartient ; moitié [patricien], moitié plébéien , il ne sera pas même d’accord avec lui-même. » (Histoire Romaine : Liv. 4, 2, 5-6) ​ [26] formule que l’on doit à Gaetano De Sanctis (Storia dei Romani, t. I, Turin-Milan-Rome, Fratelli Bocca Edit., 1907) “serrata del patriziato”, ​ Arrêtons-nous un moment sur Publius Valerius, dit Publicola (Poplicola), “ami du peuple”, consul en - 509. Les historiens modernes le prenaient pour un personnage légendaire, mais l’inscription de Satricum semble confirmer son existence ( ). Comme beaucoup de dirigeants politiques de tout poil et de tout temps, Publicola choisit habilement les mots adressés au peuple, et ses actions visent à l’impressionner, à détourner son attention des véritables enjeux de pouvoir et de richesse : Pallud, 2002 « La réaction de Valerius est un modèle d’efficacité ; il n’hésite pas à prendre des mesures spectaculaires pour regagner la confiance du peuple, en faisant détruire ou déplacer sa maison, en invitant les citoyens à le surveiller, et si nécessaire à le châtier , mesures qui lui permettent de se faire apprécier, sans pour autant avoir recours aux procédés des démagogues. Valerius ne donne rien à la foule, ni blé, ni terres, ni biens, et il ne détourne pas sa colère sur un autre ; il convainc par la force de sa parole et par des gestes symboliques, témoignant ainsi d’une grande habileté à manipuler les sentiments d’une foule… » [27] ( ). Publicola va tout de même établir une législation qui lui vaudra le surnom « d’ami du peuple. La loi sur le droit d’appel au peuple ( ), par exemple, permet à un citoyen susceptible de subir un châtiment décidé par un magistrat, de soumettre au peuple ce jugement. C’est une loi contre l’arbitraire du pouvoir, de protection de la liberté ( ) du citoyen. Mais cette loi est bien encadrée, et contredite par une autre loi d’exception, permettant de condamner à mort sans procès quelqu’un soupçonné de tyrannie ou encore de suspendre la première loi et donner tout pouvoir au consul quand il estime la République menacée, ce qui ouvre grand la porte à tous les abus de pouvoir. Notons, enfin, qu’il instaure deux cérémonies, l’une célébrant le triomphe, les actions glorieuses des « meilleurs » de la cité, et l’autre leur éloge funèbre. C’est un procédé idéologique dont les dominants ont bien compris l’importance de persuasion auprès d’une grande partie du peuple (les « masses », selon la terminologie marxiste) et qui n’a jamais été autant exploité qu’en démocratie moderne, puisqu’il continue plus que jamais de mettre au-dessus des simples citoyens non seulement les "premiers de cordée" mais aussi les citoyens héroïques (policiers, pompiers, militaires, sauveurs de tout poil). Les conservateurs romains ont bien compris toute l’intelligence politique de Valerius Publicola, qui Pallud, 2002 provocatio ad populum libertas « donne au peuple une liberté mesurée, en lui accordant des droits qui, pour importants qu’ils soient, ne lui permettent cependant pas de contrôler véritablement la vie politique, ce dont le peuple, selon nos sources, ne se rend pas compte, car Valerius lui témoigne en même temps attention et égards. » ( ). Une fois encore, le sujet abordé dès l’antiquité résonne encore aujourd’hui dans nos prétendues démocraties que l’écrasante majorité des élites estime indépassable, des systèmes politiques où, dans le meilleur des cas, les gouvernants donnent satisfaction au peuple rapidement, mais de manière très limitée, tout en confortant et même en accroissant l’autorité et le pouvoir des premiers citoyens. En face de ceux qui, après les Gracques, brandissent le héros populaire de Publicola comme modèle politique, certains comprendront que « les droits personnels ne suffisent pas à constituer la liberté » (Chaim Wirzubsky, Libertas as a Political Idea at Rome during the Late Republic and Early Principate, Cambridge, 1960, 2e éd., p. 51. Cité par Anne Pallud, cf. plus haut). Nous verrons que, plus de deux mille ans plus tard, l’instrument idéologique a été porté à sa plus grande sophistication, faisant de la liberté, des droits du citoyen un socle fondamental des sociétés, en prenant soin de laisser dans l'ombre les moyens, les capacités dont bon nombre de citoyens ont nécessairement besoin pour y parvenir. Un autre point à souligner, récurrent dans l’histoire des luttes sociales, est la stratégie utilisée par les pouvoirs de ne proposer des solutions d’apaisement qu’en dernier ressort, quand la détermination des révoltés peut représenter un dangereux point de bascule. Pallud, 2002 [27] Dion., V, 19, Liv. II, 7, 8-11 S i pour les plus riches, les choses allaient de nouveau bon train, on ne pouvait pas dire la même chose des qui supportaient mal le poids des guerres et qui devaient en plus subir la rapacité des seigneurs de la guerre, qui accaparaient les terres conquises, dépossédaient leurs débiteurs de leurs champs minuscules ( ) ou les laissaient les travailler à leur profit. Et voilà comment ces (sing. , de , “lier”, “attacher”, sous-entendu à son créancier) pour une grande part d’anciens centurions, nous dit Tite-Live, qui ont donc fait partie à un moment de la classe militaire aisée ( ), entraient alors dans une spirale de dettes qui permettaient à leur créditeur ( , de , “prêt à intérêt”) d’assujettir les biens et jusqu’à asservir la personne criblée de dettes et réduite alors en esclavage (Varron parle de : Re Rustica I, 17) : assidui, agellus nexi nexus necto classis fenerator fenus nexi obaerati « A en juger par la fortune du , les premières années du Ve siècle appartiennent donc à la série des époques placées, en milieu rural, sous le signe d'une exploitation impitoyable de l'homme par l'homme. A Rome comme ailleurs, la crise agraire joua en faveur des grands propriétaires : par tous les procédés imaginables ils surent accaparer les terres encore disponibles ou déjà occupées et accroître ainsi leurs clientèles, non sans donner, en matière de nexum fides [fidélité, honneur, NDA] , la préférence à la notion de droit sur celle de devoir ou de responsabilité. D'où l'inquiétude qui tourmentait les petits exploitants, engagés dans une lutte inégale et incapables de conjurer, à titre individuel, le spectre de l'expropriation. » ( ). Niebuhr, sur ce point, avait déjà été très éloquent : Richard, 1978 « Les intérêts étaient illimités, et par conséquent, immodérés…Il ne faut donc pas s’étonner si l’on parle de la multiplication du capital par l’accumulation des intérêts comme d’une chose ordinaire. Il était d’usage de convertir le capital échu et les intérêts en une nouvelle dette ( ), dont l’extinction devait bientôt devenir impossible. » versura L’historien décrit ensuite la descente aux enfers du débiteur : procès sommaire, emprisonnement, adjudication de toute la fortune au créancier « quand bien même elle excèderait la dette. Quant aux autres circonstances, qui sont devenues impossibles selon nos mœurs, c’est-à-dire l’esclavage personnel du débiteur et de ses enfants, il n’est pas besoin de les rappeler pour mesurer toute l’horreur du sort des infortunés plébéiens. » (Barthold Georg Niebuhr, (Histoire Romaine), 1811-1812, édition française de 1830, Vol 1). Hormis le degré de violence, cette dégradation sociale recouvre pour partie ce que nous appelons aujourd’hui le phénomène du déclassement, et qui, hier comme aujourd’hui, a toujours à voir, d’une manière ou d’une autre, avec un système économique fondé sur l’exploitation et l’avidité de richesse des puissants. Romische Geschichte A cela, il faut ajouter pour ce début du Ve siècle avant notre ère, à Rome, des problèmes d’approvisionnement de blé, cause de disette, en particulier dans la cité. Ce problème qui n’était pas nouveau, se cumulait bien sûr aux difficultés des . Ce n’est donc pas par hasard si on construit à cette époque les temples de Mercure (495), patron du commerce, et de la triade Cérès-Liber-Libera (493, originaire de la Grande Grèce, : Déméter, Dyonisos et Koré), œuvre du nouveau collège de marchands ( ) décidée en 496 après consultation des Livres Sibyllins ( ). Ainsi, il est nexi collegium mercatorum Libri Sibyllini « significatif que le temple du Forum Boarium ait été consacré à une triade de toute évidence conçue pour faire pendant à celle du Capitole » ( ). Richard, 1978 Ce n’est pas un hasard non plus si le temple de Mercure est dédicacé par le centurion Marcus Laetorius, au lieu des deux consuls qui s’en disputent l’honneur. Comme beaucoup d’autres, il est susceptible d’être touché par la dégradation sociale. De même, le temple de Cérès est dédicacé en 493 par le consul d’origine très probablement plébéïenne, et ceci explique encore cela. On voit là des signes tangibles du rapprochement des différents éléments d’une plèbe menacée par la puissance des patriciens. Pour les fidèles, Cérès n’était alors plus seulement une déesse rurale, celle des moissons, mais celle «qui leur assure l'annone [ impôt en nature, NDA ], beaucoup plus que celle qui fait pousser le blé» (Le Bonniec, 1958, in ). Enfin, ce n’est pas un hasard non plus si on se presse d’achever le temple de Cérès alors que l’édification de celui dédié à Castor (484), grand cavalier comme son jumeau Pollux, patron de l’ , et partant, du patriciat, sera traînée en longueur, vraisemblablement pour apaiser les tensions sociales de plus en plus exacerbées, sans compter que le premier est bâti hors du , à l’inverse du second. op.cité equitatus pomerium Tite-Live se fait l'interprète de toute cette colère : ​ « Cependant la guerre avec les Volsques était imminente, et la république en proie à la discorde, fruit des haines intestines qui s'étaient allumées entre les patriciens et le peuple, surtout à l'occasion des détenus pour dettes. « Eh quoi ! disaient-ils dans leur indignation, nous qui combattons au-dehors pour la liberté et pour l'empire, nous ne trouvons au-dedans que captivité et oppression; la liberté du peuple romain est moins en danger durant la guerre que durant la paix, au milieu des ennemis que parmi des concitoyens. » ​ Tite-Live, Histoire Romaine, Livre II, chapitre XXIII ​ L’exaspération dans les campagnes sera telle que, face à l’avancée des Aurunces et des Volsques contre Rome, en 494, le peuple refuse de prendre les armes. Il faudra un édit du consul Publius Servilius qui empêche provisoirement le créancier de s’en prendre aux biens ou aux enfants et petits-enfants du débiteur pour que les pauvres acceptent de repartir au combat. Au retour de la guerre, le deuxième consul, Appius Claudius, appuyé par une grande partie des patriciens, passe outre la promesse de Servilius et les se retrouvent traités comme auparavant (cf. Tite-Live, II, 22 et suiv.). Alors, face à une nouvelle levée de troupes contre les Sabins, les Eques et les Volques, le peuple ne répond pas à l’appel et les vives tensions sociales conduisent à la nomination extraordinaire d’un dictateur, Manius Valerius (de la gente Valerii, celle de " l’ami du peuple" Publicola), qui réitère la promesse de Servilius, rejetée une nouvelle fois par les sénateurs après les batailles. Les plébéiens, révoltés, envahissent le Mont Sacer (sacré) et sont visités par Agrippa Menenius Latanus, un ancien consul envoyé comme médiateur qui prononce le fameux apologue des membres et de l’estomac, tiré d’une fable d’Esope (repris plus tard par La Fontaine), que nous a transmis Aurelius Victor dans sa Vie des hommes illustres de Rome ( ), si emblématique pendant des siècles de la vision idéologique des élites du "corps social" : nexi De Viris Illustribus urbis Romae « Un jour [...] les membres du corps humain, voyant que l'estomac restait oisif, séparèrent leur cause de la sienne, et lui refusèrent leur office. Mais cette conspiration les fit bientôt tomber eux-mêmes en langueur ; ils comprirent alors que l'estomac distribuait à chacun d'eux la nourriture qu'il avait reçue, et rentrèrent en grâce avec lui. Ainsi le sénat et le peuple, qui sont comme un seul corps, périssent par la désunion, et vivent pleins de force par la concorde. » ​ Cette allégorie sophistique, arguant de l’origine naturelle, nécessaire des classes sociales sera abondamment repris par les philosophes, en particulier libéraux. Nul besoin d’être grand clerc pour comprendre qu’elle est d’une grande vacuité et qu’aucune réalité sociale ne pourra jamais se confondre avec une métaphore, anatomique ou pas. Nous en reparlerons en abordant les théories du libéralisme et l’ensemble de son arsenal rhétorique. La plèbe révoltée finira de proclamer en 494 par serment une loi sacrée ( ) qui institue des tribuns du peuple, chargés de les défendre, élevés à un rang sacré ( ) et inviolable ( ). D’une portée surtout symbolique, le pouvoir du tribun ( ) n’a alors aux yeux des patriciens ni autorité ( ), ni pouvoir de magistrat supérieur et encore moins revêtu du pouvoir civil et militaire ( ) comme le sont les consuls , les dictateurs ou les préteurs. Reste le pouvoir d , pour suspendre une action exécutive ou l’ pour soustraire quelqu’un à une mesure d’exécution. Nous ne sommes même pas dans le domaine du droit, mais dans une espèce de no man’s land juridique bien fragile devant la puissance établie des patriciens. Aux actes de violence prohibés contre les tribuns de la , la ajoutera en 492 les offenses verbales, et en 449, par la , déclarera les coupables de tels actes, sacré pour Jupiter en sa personne, mais déchu de ses biens. Ce sujet touche la question de la dignité, un sujet sur lequel nous reviendrons souvent à propos des revendications populaires, qui, en même temps de réclamer un meilleur sort, une plus grande justice, demandent aussi le respect et la dignité. C’est encore là deux thèmes très actuels, très présents dans les manifestations citoyennes des Gilets Jaunes, en particulier. lex sacrata sacrum sanctitas tribunicia potestas autorictas imperium [28] ’intercessio auxilium Lex sacrata Lex Icilia Lex Valeria Horatia sacer En 486, le consul Spurius Cassius Vecellinus, qui faisait probablement partie des (Richard, 1978), propose dans la de partager en deux le territoire conquis sur les Herniques, une partie pour les Latins (Tite-Live, Histoire Romaine, III, 41). L’idée n’est pas nouvelle, la redistribution des terres était réclamée depuis le début par les tribuns de la plèbe. Bien évidemment, les patriciens vont tout faire pour l’empêcher, et une partie de la plèbe n’aurait pas acceptée que les Latins puissent profiter de ce partage. L’autre consul, Proculus Verginius, accepte celui-ci s’il ne concerne que la plèbe, et Cassius propose alors de rembourser au peuple le prix du blé de Sicile. Les circonstances de son procès et de sa condamnation à mort échappent dans le détail aux historiens, mais il paraît évident que tout ceci a été conscripti Lex Cassia agraria «voulu et contrôlé par les patriciens » (Cels-Saint-Hilaire, 1995). Dans une version de l’histoire, il est carrément tué par son propre père, témoignage de cette violente qui donne au , rappelons-le, un droit de vie sur ses fils et ce, jusqu’à la mort. Il est plus probable que les patriciens aient défendu l’idée que Cassius cherchait à devenir roi, pour le frapper de cette proscription établie par Publicola envers tous ceux qui étaient soupçonnés de rétablir une fonction royale. Les s’en sont servis à plusieurs reprises sur des accusés liés à la plèbe nous le verrons. postesta familia pater familias patres ​ La Lex Publilia de 471 va tenter de corriger ces abus de pouvoirs qui permettaient aux patriciens de contrecarrer les projets démocratiques des plébéiens via leurs clients, en cessant de faire des tribus seulement « des cadres de recensement pour ceux qui n’avaient pas de gens [ [29] les clients des patriciens, NDA ] » mais en les transformant en « circonscriptions de vote, tout particulièrement pour l’élection des tribuns de la plèbe » (Cels Saint-Hilaire, 1990). Bien entendu, une fois encore, quand la plèbe joue un coup dans son sens, le clan des riches trouve toujours une parade. Pour faire voter la loi, le tribun est obligé de convoquer les Quirites, l’ensemble du corps civique, alors l’assemblée curiate, dont patrons et clients font partie. Ne pouvant ensuite expulser tous ceux qui ne sont pas plébéiens sous peine de dissoudre l’assemblée elle-même, le tribun de la plèbe est piégé et ne peut voter la loi. C’est finalement la menace d’une nouvelle révolte qui conduira un certain nombre de patriciens à fléchir en faveur de ce projet de loi, , promulguée en 471 (op. cité). Pourtant, il faut signaler que depuis quelques années déjà, les tribuns de la plèbe avaient commencé de défier le pouvoir patricien. En 476 ils avaient condamné un ancien consul, Titus Menenius, en 475 ce fut le tour de son collègue Spurius Servilius. Et en 473, c’est Cneus Genutius qui assigne en justice les consuls Lucius Furius et Caius Manlius à leur sortie de charge, pour leur opposition à la loi agraire (Tite-Live, II, 54, 2). Les patriciens ne trouvèrent pas d’autre issue que d’assassiner le tribun. De telles condamnations n’auraient pu se produire avec une présence active des clients, ce qui montre qu’à certains moments, l’assemblée tribute avait pu prendre des décisions dans les seuls intérêts de la plèbe, que Tite-Live nomme et Denys d’Halicarnasse . rogatio Publilia plebs demos Le pouvoir absolu du consul, tant juridictionnel que coercitif est symbolisé par les fasces, faisceaux de verges encadrant une hache que portent à l’épaule les douze licteurs (en plus d’une baguette dans la main droite) qui constituent l’escorte des magistrats suprêmes. C’était surtout par décapitation à la hache que s’appliquaient les exécutions capitales, mais la mise en croix était aussi pratiquée, parfois en masse. [28] Du nom de Volero Publilius, le tribun de la plèbe élu en 473, puis en 471, à l’initiative de ce projet de loi. [29] Le patriciat devait trouver une parade, bien sûr. Selon Cels-Saint-Hilaire (op. cité), les avaient trouvé un bon moyen d’aliéner une partie de la plèbe à leur cause en créant, entre 468 et 450, dix tribus aux noms gentilices, de telle sorte qu’ils auraient pu devenir largement majoritaires dans les assemblées de la plèbe, qui, au lieu de favoriser cette dernière, exprimaient au contraire les volontés des puissants : patres « Qu’ils aient réussi dans nombre de cas à imposer à l’assemblée curiate, en utilisant le suffrage de leurs clients, des tribuns de leur choix, ne peut guère être mis en doute. » (op. cité). Par ailleurs, ils n’avaient pas besoin de contrôler l’ensemble du collège des tribuns, ajoute l’auteure, « l’intercessio d’un seul suffisait à paralyser toute initiative. » , paraphrasant Tite-Live lui-même (II, 44, 3-6) : « Plusieurs tribuns, s’il en fallait plusieurs, seraient prêts à aider les consuls. : un seul, d’ailleurs, suffirait à la rigueur contre tous. Les consuls et les principaux sénateurs n’avaient qu’à prendre soin de gagner, sinon tous les tribuns, du moins quelques uns dans l’intérêt de l’Etat et du Sénat. » Cette stratégie de manipuler le peuple, mais plus encore, de le noyauter par des représentants à sa botte, est un outil sans cesse éprouvé de la domination sociale. Comme dans la démocratie athénienne, déjà abordée, tout ce que nous avons appris à l’école, concernant le vote, l’expression de la volonté des peuples, n’est en fait qu’une mince couche de vernis historique. Les détails de cette dynamique sociale n’est pas dans les manuels de collège ou de lycée, et pourtant, ils sont primordiaux pour comprendre sa réalité, qui engagent des enjeux importants de la société. Ce schéma se répète pour toutes les périodes historiques et montrent à quel point l’enseignement de l’histoire, sauf à l’aborder de manière approfondie, est tronqué, simpliste, et ne permet pas aux citoyens de découvrir les arcanes de la domination sociale, et ce n’est pas un hasard si la partie du peuple la plus concernée n’a jamais mis un pied à l’université. A partir de là, on peut raisonnablement, sur la base de faits, se poser sérieusement la question d’une perpétuation de la main mise idéologique des élites qui établissent les programmes scolaires aujourd’hui encore. ​ Une autre stratégie utilisée par les patriciens sera aussi de multiplier les conflits qui pourront désorganiser la plèbe, en envoyant une partie d’entre elle à la guerre, dans des conflits en partie évitables. Ainsi la guerre contre les Volsques, à Antium (468), dont les tribuns disaient que c’était plutôt « à la plèbe qu’elle était faite » . Les sénateurs et les grands propriétaires étaient prêts à installer la plèbe mécontente dans la nouvelle colonie mais celle-ci refusa l’offre en très grande majorité. Le commentaire de Tite-Live (III, 1, 4-7) est instructif : « Dès lors, comme toujours, choses faciles, choses sans attrait : il n’y eut que quelques inscrits, si bien qu’il fallut compléter l’effectif de la colonie en y adjoignant des Volsques. La foule aima mieux réclamer des terres à Rome que d’en recevoir ailleurs. » ​ La condescendance méprisante envers le peuple a ici, une nouvelle fois, des résonances modernes. Qu’on songe au reproche actuel des élites envers différents groupes sociaux accusés de ne pas vivre avec son temps, de vouloir conserver des privilèges archaïques. Dans le cas qui nous occupe, ce sont des femmes et des hommes qui ont fait société (du moins, autant qu’ils le pouvaient) à Rome (et certainement pas dans les meilleurs « quartiers ») et à qui on demande de tout quitter, de changer de lieu de vie comme de chaussettes, de la même manière qu’on propose aujourd’hui aux salariés d’être mobiles et flexibles dans des conditions parfois épouvantablement difficiles, pour devenir des citoyens 2.0, souples, adaptables, mobiles, comme le voudrait l'évolution mondiale de l'économie. Pas plus hier aujourd’hui, le nanti se met à la place du prolétaire, tant la distance entre son vécu et le sien est importante et l'existence de ce dernier impossible pour lui à appréhender. ​ En 462, c’est contre l’arbitraire du pouvoir des consuls que le tribun de la plèbe Caius Terentilius Harsa propose une loi ( ) qui instaure un comité de cinq membres en charge de graver dans le marbre les droits consulaires, en lieu et place de la coutume orale. Ce n’est sûrement pas un hasard si le sujet tiraille les deux parties pendant deux ans (461-459) sans que Rome ne soit mise en danger d’aucune sorte, ou encore si aucun conflit ne se déclenche pendant la mission (une invention, selon les historiens) chargée d’étudier les lois grecques, qui préfigure l’instauration de la loi des XII tables (vers 451) élaborée par des décemvirs extraordinaires installés pour gérer cette crise. La critique historique a ôté beaucoup du lustre que possédait depuis l’antiquité cette codification, avec ses lacunes, le rôle essentiel qu’elle conserve aux coutumes ou encore la portion plus que congrue de dispositions nouvelles. L’évocation des coutumes ancestrales mises par écrit par la loi confirme bien l’archaïsme violent et profond de cette société romaine, avec toutes sortes de crimes magiques, où un débiteur pouvait être débité en morceaux pour sa peine. Cette célèbre codification, qui restera rogatio Terentilia « le monopole des spécialistes du droit…fonde des possibilités d’agir mais n’expose pas les moyens techniques de les réaliser » (Humbert, 1990). Nous retrouvons là le hiatus entre la réalité abstraite droit et sa matérialisation dans la vie des individus. C’est là encore, soit dit en passant, un sujet très actuel, dont il faudra se saisir plus tard, dans la partie contemporaine de cette étude. Car bien entendu, les lois, toujours établies ou contrôlées par les premiers citoyens, font partie des armes essentielles de leur arsenal de domination : « Il y a des domaines qui ont échappé à la convoitise de la loi, révélateurs des mobiles éminemment politiques de la codification. » (op. cité). Il y a ainsi tout un domaine de droit privé demeuré hors de celui de la loi comme le cadre des (touchant par exemple les délits d’ordre familial comme l’inceste) ou la (mesures touchant au mariage, au déplacement de bornes d’un champ, à la violation des devoirs de clientèle, etc.). Reste le cas isolé de la défense des clients devant l’éventuel défaillance du patron de ses devoirs. Mais rien sur l’ensemble des dispositions voulues comme lois dans les tribunaux plébéiens, rien sur les mariages mixtes ( , cf. op. cité), que la plèbe arrachera quelques années plus tard, en 445, par l’action de Gaius Canuleius qui aboutira au plébiscite canuléien). Si bien que les luttes continuent de plus belle après la promulgation des douze Tables. leges regiae patria potestas conubium ​ Désormais, ce sera la défense des alliés ou encore les présages défavorables qui serviront de prétexte aux conflits pour paralyser l’action plébéienne. D’autre part, les patriciens retournent contre elle l’avantage acquis par les comices tributes de proposer des lois. Pour eux, les tribuns n’ont alors plus de légitimité à parler au nom de tous les citoyens mais seulement des plébéiens. Le plus hardi d’entre-eux, Caeso (Caeson, Céson) Quinctius est un jeune, brillant et virulent patricien, farouchement anti-plébéien, à la tête d’un groupe de jeunes de sa trempe, une petite bande de richards protégée par des patriciens d’importance et qui fomente des actions violentes pour empêcher à tout prix la présentation du projet de la . C’est un témoignage accablant, celui de Marcus Volscius Fictor, futur tribun de la plèbe, qui causera sa perte. Quinctius aurait agressé Fictor et son frère âgé et malade des années auparavant, et ce dernier était mort de ses blessures. Selon la tradition, à la fin du discours, la foule était prête à fondre de colère sur Caeso. Ce dernier réussit à s’enfuir, mais son père Cincinnatus dut rembourser une caution très élevée. Cependant, les historiens d’aujourd’hui ne pensent plus crédibles un tel évènement à une date où les tribunaux de la plèbe ne sont pas encore pleinement reconnus en droit par les patriciens, mais plutôt à une construction de plus à cette grande geste patricio-plébéienne (Magdelain, 1990). Peu importe, cette étude ne s’intéresse pas ici à la stricte ordonnance ou généalogie historique, mais à la possibilité que nous donne l’historien de toucher du doigt les différentes facettes de la domination des faibles par les forts qui, dans les grandes lignes, est tout à fait conforme à ce que nous connaissons de la plupart des autres sociétés de tous les temps. lex Terentilia Dans la deuxième sécession de 449, c’est l’union de la plèbe militaire et celle de la ville, cliente des , réunies entre le Mont Sacré et l’Aventin, qui poussent les sénateurs à démissionner les décemvirs du second collège au pouvoir, ulcérés par l’assassinat de L. Siccius, ancien tribun de la plèbe qui avait proposé de restaurer ce tribunat, mais aussi par le procès de Virginie, fille du centurion L . Virginius, fabriqué de toute pièce par le décemvir Appius Claudius pour s’emparer d’elle, et de sa grande beauté en la faisant passer pour une fille d’une de ses esclaves. La première sécession était une révolte économique, la seconde porte plus sur la violence, l’arrogance des dirigeants, un thème une nouvelle fois bien actuel en cette année 2019. Nous avons là un double visage de la domination, celui de classe bien sûr, mais aussi du patriarcat, et son cortège jusqu’aujourd’hui sinistre de violences à l’encontre des femmes. Car, dans cette histoire, c’est finalement le père qui assassine, non plus son fils mais, cette fois, sa fille pour la « sauver » du déshonneur de l’esclavage. Après un geste d’apaisement qui ne leur coûte rien, les patriciens estiment que le temps de la récréation a sonné. Ils envoient leurs délégués porter ce message aux insurgés : patres « Pour le bien, le bonheur, votre prospérité et celle de la République, revenez dans la patrie, près de vos pénates, de vos femmes et de vos enfants. (…) Allez sur l’Aventin, d’où vous êtes partis ; sur ce lieu propice où vous avez commencé d’établir les fondements de votre liberté, vous nommerez des tribuns de la plèbe. Il y aura le grand pontife pour tenir l’assemblée. » (Liv. 3, 54, 8). Il va de soi que cette mesure, pour avoir été si vite accordée, ne va pas bouleverser la vie des prolétaires. En effet, les patriciens se mettent à utiliser toutes sortes de vices de procédure, juridiques ou religieux, pour empêcher la tenue des assemblées, et partant, des votes de loi ( ). Par ailleurs, ils divisent la plèbe, en donnant protection aux clients des gentes, qui leur renvoient ensuite l’ascenseur au moment de leur vote lors de délibération de la plèbe ( ). Qu’il s’agisse des nouveaux collèges ou des tribunats consulaires, théoriquement partagés entre patriciens et plébéiens, les patriciens utilisèrent pendant tout le Ve siècle les moyens de rendre bien maigre la représentation plébéienne (Heurgon, 1980). Ce qui excite la colère du peuple et l’incite à manifester sans cesse ses revendications. Alors, certes, les vont entériner l’inviolabilité des tribuns et des édiles, l’appel au peuple ( ) pour chaque nouvelle magistrature, mais certainement pas l’accession aux magistratures suprêmes où, pendant de longues années, les plébéiens disparaissent le plus souvent des Fastes consulaires. Le peuple romain, comme d’autres et comme pour tous les temps, aura donc besoin de lutter sans cesse pour arracher des concessions aux puissants, qui ne les cède qu’en dernier recours, après, nous l’avons-vu, avoir utilisé tous les moyens possibles pour conserver leurs privilèges exclusifs. Cels-Saint-Hilaire, 1990 concilium plebis leges Valeriae provovatio ad populum ​ Ce n’est qu’en 376, toujours avant notre ère, que sont élus officiellement les deux premiers tribuns de la plèbe, Gaius Licinius Stolo et Lucius Sextius Sextinus Lateranus, à l’origine des lois Sexto-liciniennes, qui souhaitent en priorité règlementer l’usure, limiter la possession ( ) des terres publiques et l’accession du consulat aux plébéiens (Berthelet, 2012). La préture et à la dictature s’ouvrent à la plèbe en 356, le pontificat vers 300. C’est autour de ces moments que se construit la , cette noblesse plébéienne qui avait pris son essor avec les , et qui, on s’en douterait, ne fera pas vraiment l’affaire des plus humbles. Où a-t-on déjà vu une nouvelle classe de riches défendre bec et ongles les revendications d’équité des classes populaires ? Ça n’a jamais existé. Ce qui existera toujours, par contre, ce sont des alliances entre les riches, pour protéger, développer leurs intérêts, toujours au détriment des autres classes et toujours prêts aussi, à se dresser contre ces dernières et ne rechignant pas à recourir à la violence pour les défendre. C’est ainsi qu’on assistera à Rome à une disparition progressive du patriciat par l’agrégation des dernières de ses familles avec celles de la nouvelle noblesse plébéienne (Hellegouarch, 1954) qui, privés d’ancêtres prestigieux, mettrons encore plus d’énergie à accéder aux charges suprêmes, en particulier consulaires, qui sera la condition première pour passer d’une condition d’ sans distinction", à celle de , qui désignait couramment quelqu’un de connu, de célèbre, mais qui acquerra un sens nouveau de distinction attaché à cette élite, qui devra s’accompagner de l’affirmation de cette (qualités personnelles), tout particulièrement dans la conduite de l’Etat, les hauts faits militaires, et dont l’exercice est censé conduire l’homme politique à la , à un rang, et à la , possessio nobilitas conscripti ignobilis " nobilis virtus dignitas gloria « seule capable de lui donner l’illustration qui est à la base de la nobilitas » (op. cité), quand le peine à obtenir sa . Nous avons ici les ingrédients de base d’un régime dit timocratique, ou le pouvoir est autant lié à la richesse du (cens, tribut), qu’aux honneurs (timao : “j’honore”, timè : “l’honneur). Voilà en résumé la mentalité de cette nouvelle fabrique idéologique, dans laquelle nous retrouvons les outils antiques de domination, tout particulièrement l’activité militaire et l’éloquence ( ), dont Cicéron est l’exemple le plus emblématique. Mais sans le nerf de la guerre, l’argent, tout ceci ne servirait à rien : populus libertas timos eloquentia « Le système censitaire de répartition des classes dans les comices centuriates attribué à Servius Tullius est l'expression juridique de l'importance attachée à la fortune dans la constitution romaine. La réforme qui intervint par la suite (en 241 ?) n'y apporta qu'une faible atténuation. Les campagnes électorales étaient extrêmement coûteuses et, en particulier, l'usage s'était établi, lors de l'édilité curule, de se livrer à des dépenses inconsidérées, qui avaient pour résultat d'attirer l'attention et les faveurs du peuple sur le candidat qui avait su se ruiner pour lui plaire. » (Hellegouarch, 1954). Un calcul bien compris, car une magistrature pouvait lui permettre « de se dédommager au centuple des frais engagés. » (op. cité). Pour une énième fois, les similitudes avec le système capitaliste, en collusion avec le système politique de nos prétendues démocraties sautent immédiatement aux yeux. Les lois Liciniennes, en ne permettant l’accès au consulat qu’aux seuls chevaliers, consacrèrent cette timocratie, qui finira par former une sorte de “syndicat” de riches, que recouvre la notion de . Comment ne pas citer alors Appius Claudius Caecus, issu de la branche plébéienne de l’illustre famille des Claudia ? Loin des légendes rapportées sur le personnage, Les Fastes permettent de comprendre à quel point Claudius construit sa carrière politique en constante association avec « la plupart des grands noms de la noblesse patricio-plébéienne de son époque, y compris de ceux que la tradition et à sa suite la plupart des Modernes considèrent comme ses pires ennemis . », mieux encore, qu’un simple examen de la situation suppose « qu’il n’y avait rien d’autre qu’une étroite collaboration entre les deux personnages. » (Humm, 2005). Qui ne sait pas qu’aujourd’hui encore nombre d’ennemis politiques qu’on voit se bouffer le nez dans les shows médiatiques sont copains comme cochons loin des caméras ? De même, le jugement sur sa politique prétendument opposée à la selon Tite-Live et d’autres, ne tiendrait pas la route selon Humm ou d’autres historiens, qui pensent qu’il a fallu au contraire un solide soutien de l’ensemble de la nouvelle classe patricio-plébeienne pour mener à bien son programme bien fourni de réformes. Mieux, on peut penser en regard de « sa place modeste dans le à la fin du IVe siècle », de sa qualité d’homme « sans passé (connu) », que ses réformes « s’imposaient et étaient souhaitées au moins par une fraction importante de la classe dirigeante de cette époque. » (Humm, 2005). Claudius n’est par ailleurs pas le seul à tenter de s’engouffrer dans cette classe où , hommes nouveaux mais aussi peut-être parvenus, tentent de se faire une place au soleil. factio [30] nobilitas cursus honorum libertini, homines novi ​ C ’est ainsi que la participation de plus en plus grande des plébéiens au pouvoir ne doit pas faire illusion. Les plus humbles n’acquièrent aucun pouvoir, ce sont les riches plébéiens qui en tirent tout le bénéfice. De nouveaux aristocrates remplaçaient les anciens, un point c’est tout. Ainsi, la Lex Ovinia (entre 339 et 312), qui prévoit que ce ne sont plus les consuls mais les censeurs qui recruteront les membres du Sénat ( ) et ce parmi « les meilleurs de chaque ordre »., dont le est le plus prestigieux et toujours associé à une fortune capable de grandes libéralités. senatus lectione cursus honorum Il faut maintenant montrer un peu plus en détail comment cette introduction devenue massive de la plèbe dans le champ du pouvoir n’est le fait que de la nouvelle élite. L’initiative de la loi ne revient pas au peuple mais aux consuls, et parfois aux dictateurs ou aux préteurs. A partir de la de 339, le Sénat n’aura lui-même plus droit qu’à émettre un avis préventif sur les lois ou les plébiscites proposés, et ces derniers seront même libérés de l’ par la en 286. Entre et de la loi, les citoyens peuvent la discuter dans des réunions informelles ( ) où magistrats et tribuns prenaient pour l’essentiel la parole, plus rarement le quidam, sans jamais avoir la possibilité de l’amender. Nous retombons bien sûr ici sur les problèmes de la maîtrise de la parole, sur l’autorité qu’elle confère et qui ne s’acquiert (comme aujourd’hui encore) que par l’éducation, l’apprentissage des codes sociaux, etc., et dont il a été déjà question pour la période de la « démocratie » athénienne. lex Publia Philonis auctoritas lex Hortensia rogatio promulgatio contiones Au final, l’assemblée du peuple se contente de manifester par oui ou par non sa décision. Rappelons qu’il n’y a alors ni femme, ni esclave, ni étranger, ni citoyens trop éloignés de Rome ou écartés des listes, par erreur ou par fraude. D’autre part, le vote n’est pas individuel mais par groupe de vote, centurie ou tribu, dont on retient la majorité des suffrages exprimés. A cela, il faut ajouter l’importance de l’ordre des votes. En effet, les résultats de la première centurie prérogative sont annoncés, ce qui en fait un , un présage pour les autres centuries. Mieux encore, les votes sont arrêtés dès qu’une majorité est dégagée : omen « Par conséquent, les dernières classes ne votent quasiment jamais et la seconde n’est amenée à voter que si les 18 centuries de chevaliers et les 80 centuries de la première classe n'ont pas voté dans le même sens. Après une réforme intervenue au IIIème siècle, dont le détail est mal connu, il semble que la seconde classe fut plus souvent amenée à voter. » (Hanard, 1996) Tout particulièrement Fabius Rullianus, censé être son pire ennemi au sein de la , alors que selon Tite-Live lui-même (X, 15, 10-12), c’est grâce à son soutien qu’il aurait été réélu consul en 296. [30] nobilitas Riches... un peu beaucoup passionnément pas du tout. ​ Comme plus tard, dans les œuvres des philosophes libéraux, on finira par reconnaître à Rome l'égalité entre les citoyens ( ), mais elle n’a, comme aujourd’hui, rien à voir avec l’égalité des chances d’accéder au bien-être. La richesse de documentation de l'histoire romaine nous permet d'avoir une bonne idée de la formation de la fortune des élites, fondée sur la force et la violence, tel Statius Abbius Oppianacus de Larinum, qui constitue entre 90 et 72 avant notre ère sa grande fortune par des meurtres, des mariages, des captations de testaments. Au-delà de la violence privée ce sont de massives confiscations qui avaient permis aux Romains, rappelons-le, de s'emparer de provinces entières, par le pillage de communautés italiennes qui les avaient trahis, et cette expansion coloniale, comme partout, a permis aux premiers cercles de pouvoir de se constituer de vastes domaines, et donc, des rentes importantes (Nicolet, 1977). Les périodes de guerre civile (le moteur de la violence, encore) sont aussi des moments de concentrations de richesses, comme pendant les premières proscriptions de Sylla, en 82 avant notre ère. Des listes de centaines de proscrits sont établis et permettent en un temps record à des richesses de changer de main, sans oublier la participation de la population elle-même qui peut en récolter les miettes par la dénonciation, le crime, de telle sorte que les pouvoirs infusent l'appât du gain jusque dans les couches les plus basses, l'esclave ayant un possible moyen en de telles occasions de recouvrer sa liberté et les citoyens libres celui d'espérer une condition plus profitable (Appien, Guerres civiles, IV, 8-11). C'est un point très important (et complexe) de la domination sociale, que les maîtres ont compris depuis longtemps, et qui permet de mettre en concurrence les pauvres entre eux, qui se rejettent la faute des troubles, des problèmes sociaux divers et variés, perdent de l'énergie à se combattre au lieu de combattre la principale cause de leurs malheurs. Tout cela donne beaucoup d'avantages aux puissants, qui ne se privent jamais de tourner le peuple en dérision, de lui tendre un miroir le plus déformant possible de la réalité tout en avançant les pions à leur avantage. Cela n'a pas changé d'un iota en 2500 an, nous aurons de multiples occasions de le démontrer. aequa iura, aequa libertas Et comme partout ailleurs, les richesses des riches romains, parfois colossales, qui sont obtenues permettent à leur détenteur d'être à eux seuls des sortes d'officines de crédits capables parfois de sauver des gouvernements, comme Considius pendant la conjuration de Catilina (Publius Valerius Maximus [Valère Maxime], Facta et dicta memorabilia, IV, 8, 3). On aurait pu citer tout aussi bien citer Pompée, César, Crassus, Lucullus ou Scipion, qui maniaient des sommes bien plus conséquentes que la plupart des banquiers de l'époque : ou autres . Nous sommes cependant encore loin de l'optimisation capitaliste, car comme en Grèce, la mentalité romaine réclame aux riches d'honorer leur rang par des dons aux citoyens pauvres, et non aux pauvres en général (Veyne, 1976), c’est le fameux évergétisme que nous avons évoqué et qui n'a rien de la charité chrétienne mais sert à glorifier l'évergète, à montrer sa supériorité sur les autres donateurs. C'est aussi un don dit "agonistique", où l'on attend en retour un "contre-don", immatériel cette fois, mais d'une très grande valeur symbolique pour le donateur, et pour l'aristocratie tout entière : la gloire et les honneurs rendus par la cité : ces mentalités, nous l'avons vu, sont très anciennes et ont commencé de se développer dès la . Parmi ces libéralités aristocratiques, on trouve des jeux (" "), des "dons" de nourriture ou d'argent à la population, des banquets, des travaux publics, des monuments, etc., argentarii, nummularii coactores Préhistoire panem et circenses ​ La société est, de droit et de fait, fondée sur la richesse. Les classes sociales sont censitaires et de la seule première classe, l'ordre équestre ( ) sont issus sénateurs, ou chevaliers. Selon Scheidel et Friesen, cette élite forme en moyenne 1,5 % de la population et s’approprieront 20 % des revenus de l’Empire ( ). A compter de César, une proportion de ce cens consistera en propriétés foncières ( ). Ce sont donc de riches propriétaires ruraux, dont les produits leur assurent de confortables rentes, « habiles et attentifs à comparer et à pratiquer toutes les spéculations rentables de l'agriculture ou l'élevage » (Nicolet, 1977) qui ont seul le droit de vote (et dans une moindre mesure la seconde, les , qui alimentaient l'armée), quand les les prolétaires, ne gagnent pas le cens minimum requis : ce même principe de ségrégation sociale conviendra à la plupart des bourgeois de la Révolution française, nous le verrons. Les sénateurs ont des fonctions quasiment héréditaires (75 % des sénateurs pour les années 78/49) tout comme celle des consuls (89 %). Et si l'armée ou la justice permettaient, selon les époques, de réelles ascensions sociales, elles sont statistiquement très symboliques. Le cens minimum des plus riches sera environ de 20.000 sesterces (environ 5000 deniers) vers 50 avant notre ère, pour des fortunes pouvant cumuler des millions, pendant qu'un simple soldat touchera quelques centaines de deniers par an. Ainsi, la majeure partie de la population vit à peine au niveau de subsistance, pendant que les classes privilégiées disposaient de revenus des centaines, des milliers de fois supérieurs à ceux des plus modestes (Nicolet, 1977). Et encore, c'est sans compter les ultra-riches comme Crassus (vers 115-53), dont la fortune est estimée par Pline à 200 millions de sesterces (Pline l'Ancien, Histoire Naturelle, XXXIII, 134), ou le Proconsul des Gaules Domitius Ahenobarbus, qui est capable de promettre de distribuer à chacun de ses milliers de soldats (entre 4000 et 15000) 4 jugères prélevées sur ses propres domaines, soit 4000 à 16000 hectares de terre (Jules César, De Bello civile [La Guerre civile], I, 17). Et que dire de Lépide (consul en – 78), et de sa villa romaine acquise pour 6 millions ou de Quintus Lutatius Catulus (consul en 102), capable d’acheter un esclave très cultivé pour… 700 000 sesterces ! ( ). equites Scheidel et Friesen, 2010 praedia, fundi pedites proletarii, Scheidel, 2016 Pour Cicéron, par exemple, 100.000 sesterces est un revenu minimum acceptable, et il essaie péniblement de convaincre son fils étudiant à Athènes de se contenter de 80.000 sesterces par an, comme les autres étudiants de bonne famille (Cicéron, Lettres à Atticus, XII, 32, 2 ; XVI; 1, 5). On doit avoir ce même type de conversation à Neuilly-sur-Seine ou dans le VIIe arrondissement de Paris au XXIe siècle ! ​ A insi, à Rome "les terres qu'occupait un peuple entier ne suffisent plus à un grand propriétaire", nous dit Sénèque dans ses Lettres à Lucilius à propos de ces immenses propriétés, les , qui font partie des immenses fortunes acquises par les généraux romains pendant les guerres puniques, comme les 5 millions de sesterces de Publius Cornelius Scipion, gagnés à partir de la deuxième guerre ou les 3,7 millions attribués à son descendant Scipion L’Africain, vainqueur de Carthage en – 146. latifundia ​ "Jusqu'où reculerez-vous les bornes de vos possessions? Une terre qui contint tout un peuple, est trop étroite pour un seul maître. Jusqu'où pousserez-vous vos labours, vous qui ensemencez des provinces, métairies pour vous encore trop circonscrites? Des fleuves renommés arrosent durant tout leur cours une propriété privée ; de grandes rivières, limites de grandes nations, de leur source à leur embouchure sont à vous. C'est peu encore, si vous ne donnez à vos domaines les mers pour ceinture ; si votre fermier ne commande au delà de l'Adriatique, de la mer d'Ionie, de la mer Egée; si des lies, jadis demeures de grands capitaines, ne sont pour vous de très chétifs manoirs. Possédez tant que vous voudrez, au loin et au large : faites un fonds de terre de ce qui s'appelait un empire, ayez à vous tout autant que vous pourrez, toujours il en restera plus qui ne sera point à vous. (…) A votre tour maintenant, vous chez qui le luxe déborde en aussi larges envahissements que chez d'autres la cupidité. Jusqu'à quand, vous dirai-je, n'y aura-t-il point de lac sur lequel le faîte de vos villas ne s'élève comme suspendu, point de fleuve que ne bordent vos édifices somptueux ? Partout où l'on verra sourdre un filet d'eau thermale, de nouvelles maisons de plaisir vont sortir du sol. Partout où le rivage forme en se courbant quelque sinuosité, vous y bâtissez à l'instant; le terrain n'est point digne de vous, si vous ne le créez de main d'homme, si vous n'y emprisonnez les mers. Mais en vain vos palais resplendiront-ils en tous lieux, et sur ces hautes montagnes d'où l'œil découvre au loin la terre et les flots, et au sein des plaines d'où ils s'élèvent rivaux des montagnes ; quand vous aurez construit sans fin comme sans mesure, chacun de vous n'aura pourtant qu'un corps et bien mince. Que vous servent tant de chambres à coucher ? Vous ne reposez que dans une seule. Elle n'est point vôtre, la place où vous n'êtes point. ​ Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 89, VXXXIX ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ Mosaïque du Julius à Carthage, IVe siècle, donnant une idée de ce que représentait pour les grands propriétaires Romains ce "grenier à blé" de l'Afrique proconsulaire (régions de Maurétanie, et Numidie). Tunis, Musée du Bardo dominus ​ ​ D’autres guerres ont enrichi les généraux militaires romains, comme celle où Lucius Aemilius Paulus (consul entre 182-168) vainquit le Royaume de Macédoine. On dit de lui qu’il n’a pas tiré profit de ses commandements militaires : probablement parce que sa succession de 1,5 millions de sesterces était modeste en comparaison d’autres fortunes ! ( ). Scheidel, 2016 Il va sans dire que les captifs de ces guerres étaient à l’entière merci des vainqueurs, en tant que butin de guerre, et pouvaient être exécutés, rançonnés, réduits à la condition servile ou d’esclavage ou encore vendus. ​ Il a été question jusqu’ici de la poignée des très riches, des deux premiers , sénatorial et équestre, et de la foule des très pauvres, mais il faut maintenant apporter des nuances à ce tableau, à la fois pour éclairer de plus près la réalité et pour mieux comprendre comment l’idéologie dominante en est éloignée. Comme dans les autres sociétés antiques, nous l'avons vu, il y a une frange sociale qui correspond à ce que nous appelons la classe moyenne qui était déjà perçue comme telle par certains observateurs antiques. Pline l’Ancien distingue en effet deux types de plèbes, une et une , notion reprise par Tacite (Veyne, 2000) et déjà rangée par Aristote dans une classe intermédiaire ( , Politique II, 11). "Tu as du cœur, de bonnes mœurs, ta parole est loyale, mais il te manque six ou sept mille sesterces sur les quatre cent mille", sous-entendu du cens équestre, déclare Horace, "donc tu seras plèbe" ( ordines plebs media plebs humilis mesoi Horace, Épîtres, 1.1, 57-59 : Plebs eris ). On le voit bien, il faut distinguer richesse et ordre, comme plus tard dans l'Ancien Régime, où le Tiers-Etat comprend aussi bien des roturiers pauvres que riches. Comme en Egypte, nous l’avons-vu, cette bourgeoisie urbaine peut se payer des monuments funéraires plus ou moins luxueux selon son aisance, quand les pauvres, « qui constituaient évidemment le gros de la population réelle, ne pouvaient s’offrir une pierre tombale. » (op. cité). Cette classe moyenne tire ses revenus du négoce, de l’industrie, de la banque, ou encore du sol une rente confortable dépensée à la ville, où ils habitent et où ils peuvent ouvrir boutique. « Saint Paul, à Tarse, n’était pas un humble tisserand : ce citoyen romain était un industriel. (…) Dans la lointaine colonie de Corinthe, l’entourage de saint Paul était tantôt populaire, tantôt bourgeois ; une moitié environ des personnages que ses épîtres nous font connaître appartiennent à la classe moyenne : ils possèdent une maison, ils voyagent, ils occupent un office à la synagogue. » (Veyne, 2000). Certains pouvaient même être riches, voire très riches. A Pompéi, par exemple, les demeures de la classe moyenne ont une superficie de 120 à 350 m² ( celles de l’aristocratie de 450 à ...3000 m²), où s’activent partout une foule d’esclaves, bien entendu. Cette bourgeoisie antique ressemble fort à celle qui suivra, à la tête d’entreprises « qui exigeaient des capitaux : la banque, le commerce d’entrepôt et non de détail, celui des produits de luxe, orfèvrerie ou joaillerie, par exemple ; » (op. cité). Et si on trouve dans les épitaphes de cette classe moyenne les témoignages d’un tisserand, d’un foulon, d’un boucher ou d’un boulanger, il ne s’agit pas de simples employés mais de petits capitalistes, des propriétaires ou locataires de leurs commerces, disposant « d’argent liquide pour acheter une bête sur pied » et possédant « un capital fixe : deux ou trois esclaves, un four, une meule, un mulet pour la faire tourner. » (op. cité). Quelques uns célèbrent leur réussite au travers de leur patrimoine, dont la hauteur leur a permis d’accéder au rang de chevalier. Certains vivaient de leur rente foncière ou de créances ( ), mais d’autres avaient travaillé depuis leur enfance et se plaignaient souvent de « perdre plus qu’ils n’avaient gagné. » (op. cité). Ceux-là, racontent les épitaphes, ont acquis une richesse grâce à leur mérite. Ils ont beaucoup travaillé, épargné, et toujours respecté la parole donnée, la confiance accordée ( ), en particulier celle des amis. La banque, à cette époque, c’est aussi un riche particulier, un prêteur professionnel, qui prête à un autre particulier, d’où l’importance cruciale de cette , basé sur un réseau de relations dont on voit mal comment le véritable pauvre pouvait la tisser, et qui interroge, comme nous l’avons fait pour la Grèce, sur la dimension du mérite de l’entrepreneur qui, encore et toujours, ne peut guère se forger quand on dépense son énergie, jour après jour, pour subsister, surtout si on a charge de famille. nomina fides fides ​ Nous sommes loin du capitalisme moderne, bien sûr, cette économie comme ailleurs dans l’antiquité ne fait pas système. Elle n’est pas fondée sur des plans complexes d'investissement, le capital immobilisé ne compte guère, elle est très morcelée par des acteurs qui souvent montent des « “coups” spéculatifs tout le long du processus. » (Veyne, 2000). Mais cet aspect technique n’intéresse pas cette étude, ce n’est là qu’une forme, un habillage particulier de la domination des riches sur les pauvres. Ces habits seront changés mille fois dans l’histoire, mais le moteur, la dynamique, les forces de cette exploitation, sont fondamentalement les mêmes depuis l’aube de l’humanité et ont des conséquences sociales très semblables et génèrent toujours de la dette pour les plus humbles. Ce n’est donc pas d’économie, me semble-t-il qu’il faut parler avant tout, pour comprendre l’exploitation sociale, mais de tout ce qui permet de la faire naître, de l’entretenir, de la développer. ​ Parmi la longue liste des ingrédients de la domination déjà citée, il faut à nouveau évoquer la corruption, qui était, selon Paul Veyne « à tous les étages : Rome était l’Empire du pot-de-vin et de l’extorsion, comme les empires turcs ou chinois. Comment les familles sénatoriales ou les comme Cicéron ou Vespasien ont-ils pu s’enrichir ? Comment les affairistes, bénéficiaires de leurs lettres de recommandation, remerciaient-ils leurs bienfaiteurs ? (…) Voici trois moyens d’obtenir un pot-de-vin en avantageant les deux parties : accorder une autorisation ou concéder un privilège, un monopole, un fermage public ; informer les négociants sur des occasions de gagner de l’argent en leur “vendant” de l’information sur des marchés très morcelés ; violer la légalité ou l’équité, autoriser ce qui est interdit, recommander ses protégés à un administrateur ou lui forcer la main. » homines novi (Veyne, 2000). Revenons à notre , dont l’élite romaine met tous les membres, riches ou moins riches, libres ou affranchis, dans le même sac, car ce sont tous pour eux des qui n’ont pas de haute naissance, qui ne doivent pas avoir accès aux charges les plus prestigieuses, comme ce sera le cas pour les bourgeois dans l’Ancien Régime. plebs media pauperes « Il était donc scandaleux qu’un plébéien s’avisât d’offrir des spectacles publics à ses concitoyens, qu’un savetier enrichi donnât des combats de gladiateurs. » (op . cité). Cependant, les auteurs latins faisaient clairement la différence entre cette plèbe « moralement saine », ce « “ maintenu fictivement en vie jusqu’au IIIe siècle, peut-être, à travers ses “représentants-croupions” et cette pour laquelle l’aristocratie manifestera, jusqu’à ce jour le plus grand mépris. Mais officiellement, il y a seulement deux classes, les (Honorables) et les (humbles), "bonne" ou "mauvaise" naissance, où l’existence mais aussi l’affrontement des deux classes est non seulement naturelle mais nécessaire : populus [31] plebs sordida honestiores humiliores ​ "Comme dans un gouvernement bien organisé, l'Etat doit être riche, et les citoyens pauvres." ​ "La pauvreté est bien plus utile que les richesses : elle a rendu florissante des empires ; elle a fait prospérer des religions ; et les richesses n'ont servi jamais qu'à la ruine des religions et des empires." ​ « Je prétends que ceux qui condamnent les troubles advenus entre les nobles et la plèbe blâment ce qui fut la cause première de la liberté de Rome : ils accordent plus d’importance aux rumeurs et aux cris que causaient de tels troubles qu’aux heureux effets que ceux-ci engendraient. Ils ne considèrent pas le fait que, dans tout Etat, il y a deux orientations différentes, celle du peuple et celle des grands, et que toutes les lois favorables à la liberté procèdent de leur opposition. » ​ Discours sur la première décade de Tite-Live « Sénèque, dans De constantia sapientis, 12, 2, met sur la même ligne le Sénat, le forum et le Champ de Mars (c’est-à-dire les Saepta Iulia, où votaient toujours, fictivement, certes, les comices centuriates, aux termes de la loi a » (Veyne, 2000). [31] Valeria Aureli Révoltes sociales C arcopino a beau jeu de dire que la des anciens doit pas être confondue avec la notion moderne de lutte de classes (Carcopino, 1929), il est indéniable qu'on trouve depuis les époques les plus reculées jusqu'à nos jours des moments semblables d'exaspération sociale, où il ne s'agit pas, pour la plupart des révoltés, de transformer radicalement les paradigmes de leur société, mais de faire diminuer le poids écrasant, mortifère, de leur asservissement respectif, qu'ils soient esclaves, affranchis ou libres. C'est la même chose pour ces soulèvements populaires des IIIe au Ier siècles en Italie et en Sicile. Si bon nombre de (prise d'armes) d'esclaves ne luttent pas non plus contre l'esclavage lui-même, mais pour la propre liberté des insurgés, le fait même de mener une insurrection à l'encontre des structures établies est déjà une contestation au moins partielle "des structures de la société" qui "tend à l'universalité" (Dumont, 1987). bellum sociale conjuratio ​ A Volsinii (Volsinies, Etrurie) en 265/264 (Tite-Live, op. cité, XXXIII, 36,1-3) ou à Setia (Latium) en 196, on voit affranchis étrusques ( romains) et ( ) réclamer davantage de droits, ce qui pousse Claude Nicolet à se demander s'il ne s'agit pas de révolutions lautni libertus etera/eteri servi ( Rome et la conquête monde méditerranéen 264-27 av.J.C, PUF, 1997 ) , Mario Torelli affirmant quant à lui que c'est bien pour la conquête de droits civiques et politiques que ces étrusques, qui forment la masse des paysans semi-libres, se sont révoltés contre leurs (ou ) dans les et autres de la plèbe d'Arezzo vers 350 et 302 avant notre ère (Torelli, 1976). servi domini principes, : "maîtres" bellum servile seditio ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ ​ Scène de travaux paysans avec une rare illustration de char à boeufs, mosaïque découverte dans les vestiges d'une villa très luxueuse d'Helvétie, à Osceaz, Orbe, en Suisse, IIe-IIIe siècles. C es luttes se poursuivront tout le long du IIe siècle avant notre ère au travers de ce qu'on a appelé, après les latins, les guerres serviles, qui éclatent dans différentes régions : Sicile, Campanie, Délos, Attique, Pergame, etc, que nous connaissons surtout par Diodore, Athénée, Photius, mais aussi Orose, Cicéron, Frontin, ou encore Strabon. La première révolte concerne un esclave syrien d'Apamée, Eunus (Ennus, Eunous), qui dirige en Sicile à Henna, en – 140, une révolte contre la cruauté du très riche Damophilos (Damophile) et de sa femme Mégallis, et fonde un royaume sur une très grande partie de la Sicile, où le culte de la déesse syrienne (Dea Syria) Atagartis est à l'honneur. Filippo Coarelli (1981) pense même qu'un nombre non négligeable d'hommes libres (environ 70.000) auraient rejoint les esclaves (environ 130.000), détaillant le décompte total de Diodore de Sicile. Le cas du nouveau roi Antiochos permet de rappeler que tous les esclaves ne sont pas asservis de la même façon. Comme les initiateurs de cette rébellion, Hermias, Zeuxis, Achaios, ou encore Cléon, Eunus fait partie des esclaves privilégiés, qui doit peut-être son statut avantageux au possible rang d'importance qu'il tenait dans sa patrie, occupant des fonctions sacerdotales initiatiques comme son épouse. C'est un esclave intellectuel, d'encadrement (régisseur/ , intendant/ ) sans doute très aisé, grâce à ses consultations de magie et de devination (dont il reversait une partie des honoraires à son maître) et dont la vie pouvait sûrement être enviée par beaucoup d'hommes libres. Ce n'est donc pas en premier lieu la liberté qui incite ces petits chefs à gros pécule ( : de , bétail, et par extension : richesse, bien ) à se rebeller contre leurs maîtres, qui leur ont aussi accordé une telle place pour s'assurer leur attachement. En dehors des périodes de troubles, cette stratégie de pouvoir assez classique dans toutes les sociétés hiérarchisés (jusqu'à ce jour) fonctionne bien, mais lorsque surviennent des déséquilibres sociétaux, d'autres facteurs de décision entrent en ligne de compte, « d'ordre sentimental et idéologique », phénomène exposé par Plaute dans ses (Captifs), une comédie écrite vers - 191. uilicus praefectus peculium pecus Captivi « Il se crée alors quelque chose qui ressemble beaucoup à ce que les marxistes appelleront conscience de classe, à ceci près qu'il s'agit de l'exact inverse de la conscience de classe, puisque ce sentiment de communauté réunit, pour leur faire courir volontairement les plus grands risques, des êtres que précisément opposent leurs rôles respectifs dans le processus de production. » Jean-Christian Dumont, Servus. Rome et l'esclavage sour la république, Ecole Française de Rome, 1987 https://www.persee.fr/docAsPDF/efr_0000-0000_1987_ths_103_1_3187.pdf ​ C'est ce type de dynamique sociale, justement, qui se produit dans les révolutions, quand les classes moyennes, la petite bourgeoisie, fait corps avec les prolétaires les plus déshérités au lieu de prendre parti, comme à l'habitude, pour la classe dirigeante. Cette dynamique est complexe, comme dans toute révolution. En l'occurrence, il y a en toile de fond l'oppression des maîtres, ici faite de cruauté, d'humiliation, de défaut de soin les plus élémentaires aussi, qui oblige nombre d'esclaves à pratiquer le brigandage, (Cléon était chef d'une bande, en plus d'être en troupeau de chevaux) en pillant, surtout pour se nourrir ou se vêtir. Ce banditisme sicilien fait apparaître un certain nombre de pratiques égalitaires, en terme de partage, de droit d'asile, de justice, etc., associées à des pratiques religieuses teintées d'égalitarisme elles aussi. Ainsi, les cultes dionysiaques, où toute la est initiée en groupe (thiase) de mystes aux mystères bacchiques (Frank, 1927 ; Toynbee, 1965), mêlent sexes et classes sociales, portent des idées égalitaires, féministes (la prêtrise était féminine), "refuse et tempère l'ordre civique" (Dumont, op. cité), des idées que se transmettent les esclaves (Frank, op. cité). Il n'est donc pas étonnant de la présence de Dionysos dans les révoltes successives, et ce jusqu'à celle de Spartacus (Dumézil, 1966), alimentée plus par le mythe que par l'histoire, dont les sources historiques sont pauvres, principalement Plutarque, Salluste, Florus et Appien. Retenons pour notre sujet qu'il s'enfuit de son (école de gladiateurs) à l'été 73 avant notre ère, avec sa compagne thrace, prêtresse de Dionysos, avec environ 70 esclaves et que, de raids en pillages, pour survivre, il parviendra à réunir autour de lui jusqu'à 120.000 femmes et hommes de toute condition (cf. Misulin, 1936) qu'on dirait aujourd'hui "exclus du système" (esclaves, ouvriers, petits paysans libres, etc.) partageant équitablement les butins selon Appien d'Alexandrie ( , Les Guerres civiles, I, 541) évitant les villes, comme Salvius avant lui, parce qu'elles sont sources de corruption (Diodore, 36,4,4), et qu'on peut interpréter comme le rejet d'une civilisation urbaine et mercantile, ce qui serait confirmé par l'interdiction prononcée par Spartacus à Thurium de ne posséder ni argent ni or (Appien, op. cité, I, 547). D'autre part cette civilisation est accusée d'avoir créé l'esclavage (Dumont, op. cité), et cet antiesclavagisme de Spartacus se confirme par sa volonté de passer les Alpes pour rendre les anciens esclaves à leur patrie (Salluste, Histoires, III, 96-98), dans le droit fil d'un courant de pensée héllenistique antiesclavagiste et antiromain (Staerman, 1969). latrocinium magister familia ludus Bella Civilia ​ ​ ​ ​ ​ "Spartak", Affiche de film russe dessinée par l'artiste Konstantin Finogenov en 1926 Trente ans avant, Salvius-Tryphon, esclave privilégié lui aussi, joueur de flûte dans les mystères dyonisiaques, reprenait le flambeau d'Eunus, qu'il passera après lui à Athenion, intendant d'un grand domaine, et Dumont n'a pas manqué de rapprocher ces chefs providentiels de ceux du roman médiéval chinois Au bord de l'eau, où "le roi céleste" Chao Gai se retrouve à la tête d'une centaine de brigands non par ses vertus militaires mais plutôt ses idéaux de justice, de redresseur de torts, personnage que l'on retrouve souvent mythifié dans différentes cultures au long de l'histoire, chez les cosaques en Russie, les haïdouks hongrois ou, plus près de nous les justiciers comme Thierry de Janville dit Thierry la Fronde ou encore Robin Wood (Robin des bois), sans parler des Zorro et autres justiciers ( ) des comics de Marvel. vigilantes ​ Beaucoup d'esclaves de Sicile étaient Syriens, dont des Juifs, achetés principalement à Delos, plaque tournante du commerce des esclaves tenu par des marchands cosmopolites Athéniens, Orientaux, romains, et toute cette bourgeoisie de "nouveaux riches" forme une classe aisée qui collabore étroitement avec le Sénat romain et qui, le pouvoir économique aidant, affirme ses prétentions à acquérir la citoyenneté romaine (Mavrojannis, 2007), à l'image des bourgeois européens riches, plus tard, réclamant les mêmes droits politiques que les aristocrates. Toutes ces évolutions de classes se mêlent donc aux révoltes et aux revendications sociales, les idées se répandant en grande partie par le réseau esclavagiste tissé dans toute la Méditerrannée et qui a ouvert grand les frontières. Tous les soulèvements seront finalement matés par Rome et ont coûté un nombre élevé de victimes (20.000 morts à Henna, par exemple), dont des milliers de victimes mises en croix le long des voies romaines, pour servir de leçon à la population. liberti Dans le même temps, on assiste à de nouveaux soubresauts démocratiques à Rome, pendant le tribunat des Gracques, Tiberius Semporius et Caius Gracchus (133-121), avec une politique de réforme agraire visant à limiter l'appropriation des terres de l' par les riches latifundiaires. Il n'est pas exclu que les Graques, alliés aux Scipions, aient été influencés par un égalitarisme stoïcien, celui de leur professeur de philosophie, en particulier, Gaius Blossius, dit Blossius de Cumes. Les avaient en effet permis de confisquer des terres sur des grandes propriétés d'une superficie dépassant 500 jugères (125 ha), sans compensation, au bénéfice des citoyens romains, ce qui exaspérait aussi bien les riches alliés des Romains dans la péninsule, susceptibles de perdre beaucoup de terrains, mais aussi de riches métèques. Caius Gracchus avait, par ailleurs, adopté une loi frumentaire ( : le blé) qui imposait un prix maximum pour le blé (comme à la Révolution française, par exemple) et d'autres mesures juridiques. L'opposition farouche des consuls et de leurs alliés dans toute la péninsule aura raison des Gracques, et il est clair que les guerres civiles qui s'ensuivront sont bien corrélées aux crises sociales. ager publicus Leges Semproniae frumentum ​ Blossius de Cumes n'a pas seulement conseillé les Gracques dans leurs réformes, mais aussi Aristonikos (Aristonicos), au royaume de Pergame tout juste conquis par les Romains en – 133, pour l'édification d'un nouvel état et de sa capitale Héliopolis, "Cité du Soleil". Blossius fait partie des stoïciens réformateurs qui appuient non seulement les dépossédés de leurs propriétés à Rome, mais aussi les bourgeoisies municipales du Latium et de la Campanie, ces qui réclament une citoyenneté romaine complète (Mavrojannis, 2007). Pourtant, Aristonicos n'aura pas le soutien des bourgeoisies d'Asie mineure, acquises en majorité à Rome, et devra s'appuyer sur les paysans et les esclaves, en concédant aux premiers des droits politiques et en affranchissant les seconds, peut-être sur la base d'idées "utopistes" (Strabon XIV, I, 38). cives socii italici ​ [↩] ​ [↩] BIBLIOGRAPHIE ​ ​ ADAM Richard, 2010, Tout ou presque sur Servius Tullius, Conférence à la Sorbonne http://adam-latin.over-blog.com/article-04-tout-ou-presque-sur-servius-tullius-45332491.html ​ ADAM Richard, 2011, La "constitution" de Servius : ses significations, Conférence à la Sorbonne. http://adam-latin.over-blog.com/article-la-constitution-de-servius-ses-significations-67342096.html ​ BARBERO Alessandro, 2006, Le jour des barbares, Flammarion ​ BERTHELET Yann, 2012, Domination patricienne et lutte plébéienne pour le pouvoir (Ve -IVe siècles av. J.-C.). 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    Les Forts et les faibles 40.000 ans de domination sociale Bienvenue ! Il y a quelques années, j'exprimais ma déception de ne pas trouver d'encyclopédie en ligne (ou non) capable de satisfaire un désir gourmand de savoirs en tout genre, c'est pourquoi je me suis lancé, seul, dans l'entreprise utopique d'une . Encyclopédie universelle avec l'aide, parfois, des meilleurs spécialistes sur les sujets concernés. ​ C'est avec la même exigence et le même appétit que j'entame une nouvelle aventure, dans laquelle je suis, cette fois, investi en tant que citoyen politique, au sens le plus noble du terme, qui concerne le bonheur commun, la recherche d'une organisation sociale profitable au plus grand nombre, Je fais partie de celles et ceux, de plus en plus nombreux, qui souhaiteraient construire une tout autre société que celle qui nous est proposée ou imposée. Pour y contribuer, j'ai voté, manifesté, contesté, pour me rendre compte un jour que quelque chose me faisait particulièrement défaut. C'était de comprendre ce qui s'était passé jusque-là pour arriver à une pareille situation. Après beaucoup d'autres, j'ai cherché à mon tour de comprendre de quelle manière avaient été organisé, institué, tout ce que je réprouve depuis longtemps dans la société : l'existence de la pauvreté, du chômage, l'inégalité des chances et des richesses, le hiatus, pour ne pas dire l'abîme, entre une grande partie du peuple et l'État, entre ces gouvernés et leurs gouvernants, entre les classes sociales elles-mêmes, mais aussi les inégalités entre hommes et femmes, et tous les malheurs que la culture patriarcale continue de charrier. Etc. etc. La liste est longue. ​ J'ai remonté le fil et j'ai fini par me retrouver aux côtés d'hommes des cavernes, parce que les archéologues révèlent, année après année, que nos principaux problèmes sociaux se posaient déjà depuis les tréfonds de l'histoire humaine. A partir de là, patiemment, j'ai commencé de relever les faits établis par les historiens, de les croiser, de les agencer, et ils m'ont fait comprendre que la domination sociale d'une poignée d'être humains, riches, qui se pensent les meilleurs, sur beaucoup d'autres, pauvres, qu'ils considèrent comme inférieurs, forme le soubassement, la dynamique, les forces principales de l'histoire de l'humanité, tout un ensemble de choses que nous n'avons jamais appris dans les livres d'école, bien sûr, parce que l'école fait aussi partie intégrante, nous le verrons plus tard, de la domination sociale. Ceci explique le nom donné à ce site : ( ), la richesse, en grec, entendue péjorativement, le fric, et ( ), le pouvoir. Ploutos plutos, Πλοῦτος Kratos Κράτος ​ Ce travail que je vous propose est donc une démonstration permanente par les faits de cette domination sociale, du pouvoir de quelques uns sur beaucoup d'autres et recouvrant la plupart des activités humaines. C'est l'histoire des Forts et des Faibles, de la violence plusieurs fois millénaire, physique ou psychiques, exercée par les dominants sur les dominés. Ce sont, en plus de la force, les stratégies, les ruses, tous les moyens mis en oeuvre pour façonner un monde qui puisse leur permettre, alors qu'ils sont très peu nombreux, d'obtenir, de conserver, mais surtout, d"augmenter au mieux leurs pouvoirs et leurs richesses. C'est l'histoire de ces idéologies qui ont très tôt réussi à acquérir durablement dans toutes les couches de la société une dimension naturelle, éternelle, nécessaire. De la même manière qu'à Babylone, dans l'empire Inca ou celui du Mali, dans l'Egypte des Pharaons, l'Europe médiévale ou celle d'aujourd'hui, il n'existe aucune société dont les fondements sont le bien-être et l'égalité de tous les êtres humains. Ce travail n'est pas du tout théorique et s'adresse à tous. Il est ancré dans le réel, au plus près de ce qui construit les inégalités sociales entre les hommes : la violence, la guerre, l'oppression, l'esclavage, la religion, la politique, la servitude par la dette, l'exploitation par le travail, les inégalités de logement, de santé, d'éducation, etc.. Nous irons au cœur des savoirs nécessaires à la compréhension de cette fabrication de l'inégalité, et chaque contribution à ce travail sera systématiquement sourcée. Car, si un adage se révèle d'une grande pertinence ici, c'est que "le diable est dans les détails." Si la domination sociale a, pendant longtemps, été permise en grande partie par la force, elle n'aurait pas pu être effective, solide et durable, nous le verrons, sans une mise en oeuvre puissante, répétons-le, de moyens, de ruses, de manipulations, de stratégies, que les sciences historiques et sociales ont en partie mises à jour. Ici, donc, l'idéologie, au sens péjoratif du terme, n'est pas de mise, à savoir une "théorie vague et nébuleuse, portant sur des idées creuses et abstraites, sans rapport avec les faits réels" * , mais bâties sur des préjugés, des croyances à partir desquelles elle tire un ensemble de principes moraux. C'est une entreprise de taille, vous vous en doutez, alors, pour celles ou ceux qui sont intéressées à rédiger un article sur le sujet, collaborer à ce projet, ou tout simplement faire des remarques, apporter une correction à un article, n'hésitez pas à commenter les pages ou envoyer un courriel. ​ Bonne lecture à toutes et à tous ! ​ Camille Lefèvre, 16 janvier 2020 ​ * CNTRL, Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales https://www.cnrtl.fr/definition/ ​ ​ Images en en-tête : A gauche, détail d'une miniature tirée des Riches Heures du Duc de Berry, mois de Janvier, 1410-1411, manuscrit conservé au château de Chantilly. A droite, corvée de paysans, détail d'une miniature d'un manuscrit de la London Library, 1310-1320 ​

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